‹ Le moyen âge dans La légende des sìecles et les sources de Victor HugoChapitre 54 sur 303 · Revue des Deux Mondes, i" août · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, i" août

Entre temps, A. Jubinal avait donné dans la France litlèvaive du II juillet i84i, une traduction du Poème du Cid.

Quelle est celle de ces œuvres que Victor Hugo a consultée?

L'inspiration du Romancero espagnol est éloignée de l'inspiration du Romancero de la Légende des Siècles. — H faut d'abord, pour se rendre compte du peu qu'il y a d'imita tion directe des originaux espagnols, dans le Romancero du Cid de la Légende des Siècles, éliminer tout ce qui émane de la fantaisie ou de l'inspiration personnelle du poète.

a) La destination est différente. — L'idée même de la pièce est étrangère au Romancero espagnol. Hugo l'avait d'abord intitulée : Comment on reçoit un roi.

Que voilà bien un titre suggestif ! L'on devine tout le plaisir que ressent, dans certains passages, l'exilé de Guernesey à s'imaginer et à laisser supposer aux lecteurs qu'il met à la porte un Napoléon 111, venu jusqu'à son seuil pour l'apaiser et l'enrôler.

De là procède la majorité des strophes, dont la parenté avec les Châtiments est très nette :

i3j. Tu dis à ton économe,

A tes pages blancs ou verts :

« A quoi pense ce bonhomme « Qui regarde de travers ?

« A quoi donc est-ce qu'il songe ?

« Va-t-il rompre son lien ?

ce J'ai peur. Quel est l'os qu'il ronge, « Est-ce son nom ou le mien? »

Le bonhomme, c'est bien Hugo à Guernesey, et voici venir la menace habituelle du proscrit :

56i. Nous savons ce que vous faites, Sire, et loin de son lever.

De son gibet, de ses fêtes, Le prince nous sent rêver.

Plus de la moitié de la pièce est faite de ces allusions. Nous y rencontrons les hyperboles habituelles au poète, et rénumération des horreurs commises par les rois monstres : les égorgements, les incendies, les femmes fouettées :

359. Sur des tas de femmes mortes, Des tas d'enfants é ventres...

tableaux violents qui tendent à susciter dans l'esprit du lecteur des souvenirs de Y Histoire d'un Crime.

Inutile de dire qu'on ne saurait trouver trace de cette polémique d'opposition gouvernementale, dans un texte d'inspiration chevaleresque et moyenâgeuse.

b) Le cadre historique diffère. — Xon seulement cette destination de la pièce de V. Hugo est aussi éloignée que possible de celle des Âornances espagnoles, mais l'action historique elle-même du petit poème de la Légende des Siècles ne semble pas directement dérivée des épisodes mis en œuVre par les Romances.

Il n'y a dans le Romancero espagnol aucune visite d'aucun Don Sanche au Cid. Le personnage auquel s'adresse le Cid de la Légende des Siècles est de pure imagination. Suivant son procédé ordinaire de généralisation, Victor Hugo a fondu dans son Don Sanche, tous les rois sous lesquels avait vécu le Cid, et son roi n'est pas plus Ferdinand 1, que Don Sanche I ou Alphonse VI, ou même ce Sanche II qui fait à la fin du Romancero l'éloge funèbre du Cid. Il se peut que Victor Hugo ait choisi Don Sanche, simplement parce que ce nom propre est celui qu'on rencontre le plus souvent dans les diverses Romances du Cid.

Le Don Sanche de l'histoire (io65-ioj2) a bien songé à exiler le Cid; il l'accusait à tort d'être l'instigateur du refus que faisait dona Urraca, de lui livrer la ville de Zamora. Ce ne fut qu'un nuage : il se ravisa sur-le-champ et déclara :

Que le haria el raayor

De los que en sa casa habia.

C'est avec Alphonse YI que le Cid eut tous ses démêlés. Au cours de ceux-ci, le Romancero espagnol ne nous indique pas que jamais Alphonse ait fait ainsi une sorte de visite d'excuses au Cid. « Le roi est le roi «, comme dit lui-même Hugo.

Nous n'avons donc plus affaire ici, comme pour Aijmerillot ou le Mariage de Roland, à un épisode particulier et* détaché d'une chanson de geste, conservant sa destination et son cadre. Nous sommes en présence d'une composition d'un autre ordre, où le poète a utilisé pêle-mêle des matériaux puisés dans l'ensemble d'une œuvre.

Confrontation du texte du Romancero de la Légende avec le texte d'une traduction du Romancero. Bibliothèque des Romans. — Les points de contact avec le Romancero espagnol restent cependant assez nombreux. Mais il faut aller les chercher un peu partout.

Le poète a-t-il évité d'instinct tout fait nettement daté et reconnaissable, pour ne pas être gêné dans une généralisation où il voulait accumuler toutes les rancunes du Cid? Ou, plus simplement, écrivait-il au hasard de ses réminiscences?

Toujours est-il qu'en dehors des deux vers du brouillon des Deux Archers, aucun rapprochement ne s'impose de manière absolue avec l'original espagnol.

On se rendra compte combien les imitations de V. Hugo sont peu directes, en confrontant le texte de la Légende des Siècles avec celui d'une traduction du Romancero, dans les endroits où ces deux textes semblent pouvoir offrir quelque similitude de pensée.

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