Leçon du manuscrit
mieux faire de cette Payenne et de cette Manteline, les filles de Bernard.
Au reste, cette Payenne et cette Manteline avaient existé réellement, et à une date, somme toute, peu éloignée de l'histoire d» Cid. Elles n'étaient pas infantes d'Irun, mais elles étaient bien les lilles d'un Bernard. Ce n'étaient point, comme Hugo le laisse croire en écrivant simplement Bernard, les filles du grand Bernard, le rival en gloire du Cid. Elles avaient pour père Bernard Atton, comte de Nîmes, mort en 1129; elles cédèrent en 11 52 leurs droits sur Nîmes à un frère cadet, troisième fils de cet Atton, et de la comtesse Cécile. Hugo avait pris dans Moreri ' ces noms dont il use si singulièrement; il utilisera d'ailleurs Atton lui-même, il le fera pupille de son imaginaire Santos Le
Roux,
Pour éblouir le Cid, il charge du message Un roi, l'homme entre tous vénéré dans sa cour, Son vassal, son parent, le roid'Acqs-en-Adour, Santos le Roux qu'on nomme aussi le Magnanime, Parce qu'étant tuteur à' Atton, comte de Nîme, II le fit moine, et prit sa place...
A l'époque du Cid, il n'y avait pas de roi de Dax, et Dax était gouverné, depuis longtemps, par la famille très connue des comtes Arnaud.
Ajoutons qu'Odet de Foix est un personnage célèbre du XVI* siècle, et dont le nom, faisant suite à l'article foix dans Moreri^ a tenté l'œil du poète.
C'est plus qu'évident : le poète ne se soucie nullement de replacer son Cid dans le cadre exact de l'histoire contemporaine; il est bien plus préoccupé de se mettre en scène lui-même.
I. Art. NisMES. L'histoire de Carcassonne dit que Bernard Atton époasa la comtesse Cécile, de laquelle il eut trois enfants, et que par son testament de l'an 1129, il laissa Nismos au troisième. Il y a encore que Manteline et Payenne, filles du même Bernard Atton, cédèrent en 11 Sa le droit qu'elles avaient sur rs'ismes à leur frère.
L'inspiration des Châtiments- Les allusions à la personne du poète. — La pièce, s'il faut en croire le manuscrit de V. Hugo, a été écrite le ii février iSSq.
C'est, après tout, vraisemblable. A cette date, l'empire était en pleine prospérité. Les bruits qui couraient d'une guerre avec l'Autriche n'alarmaient pas l'opinion publique, confiante après les victoires de Crimée ; le mariage de la princesse Clotilde avec le prince J. Napoléon était à la cour l'occasion de nouvelles réjouissances; la fête impériale du Carnaval de février s'annonçait brillante, et l'écho des impériales réceptions de Compiègne de l'année i858 avait fait le tour des cours d'Europe; toutes raisons pour que le poète reprenne la plume des Châtiments.
Peut-être même, y a-t-il, par antiphrase, une allusion précise à la maîtresse de l'empereur à cette date :
I20. Alphonse a pour maîtresse une fille assez laide Et qui par cela même, on ne sait pas pourquoi, Fait tout ce qu'elle veut de la raison du roi, Au point qu'elle en pourrait tirer des choses sages. Cette fille a-t-elle eu quelques mauvais présages ?...
i3o. Le certain, c'est qu'après un combat de taureaux Son altesse, un dimanche, a dit dans la chapelle : (( Ruy Diaz de Bivar revient. Je le rappelle. »
C'était la comtesse de Castiglione cjui, au com:iiencenient de iSjq, passait dans l'opinion publique pour diriger l'esprit de Napoléon III, et qui le poussait à la guerre d'Italie. Elle était d'une beauté régulière et ne songea jamais à rappeler Hugo; il faudrait supposer que la lai-, deur de la maîtresse est une malice et l'ordre de rappel une ironie de poète satirique.
En revanche, le portrait tracé en quelques vers de la a fille » s'applique trait pour trait à la princesse de Metternich, laide, intelligente, cultivée, aimant les poètes et superstitieuse à l'occasion : « Elle a, dit M. de Viel-Castel, les manières et le ton des lorettes : elle boit, elle joue et
conte des histoires. » On connaît la mordante satire que fit G. de Charnacé de la princesse Metternich sous le nom de Heine-Peste dans ses esquisses de Femmes d'aujourd'hui'. Ne nous trouverions-nous pas dans le Cid exilé en présence d'un autre portrait de cette même Heine-Peste, avant ou après la lettre?
Alors, la pièce daterait, pour le moins, des premiers temps de la souveraineté de la « Reine-Peste » (i 860-61 j, et serait ainsi postérieure au 11 février iSSq.
Le manuscrit que nous possédons du Cid exilé n'est pas un brouillon de première main : certains feuillets offrent laspect d'une copie nette et sans retouche : sur d'autres feuillets sont collées des pages raturées et de premier jet. Ce manuscrit ne saurait servir à établir une date applicable à l'ensemble des développements.
En revanche, un brouillon de Victor Hugo (n° 287) contient ces deux vers d'un réalisme piquant, mais d'un goût douteux :
Le Cid était assis, mangeant dans une écuelle Une langue de bœuf piquée avec du lard.
Il semble que ce soit bien ici la première idée du vers :
233. Quand Santos arriva, Ruy, qui sortait de table. Etait dans l'écurie avec Babieça.
V. Hugo, ce qui est très possible et ce qui lui arrive fréquemment, s'est heureusement corrigé. On ne peut guère supposer qu'il se soit, après coup, parodié.
Or, le brouillon 287 est écrit sur une enveloppe timbrée 18 mars 1859 : il est donc postérieur de six semaines, au moins, à la date indiquée pour la pièce achevée. Encore faut-il admettre que le poète se soit servi de cette enveloppe le jour même où il reçut la lettre.
I. Guy de Charnaciî. Les Femmes d'aujourd'hui. Esquisses. Paris, M. Lévy, 1866. — La Princesse de Metternich chercha un vengeur. Gallifet provoqua Charnacé. Ce fut un duel célèbre.
Nous sommes, pour notre part, porté à croire que le Cid exilé a été écrit après l'amnistie, et pendant les beaux jours de là princesse Metternich.
Après 1809, après les victoires d'Italie, après la réponse dédaigneuse de V. Hugo à l'offre d'amnistie', le Cid exilé apparaît comme un rappel épique, et un commentaire hautain de son geste de refus.
Mais, quelque date qu'on assigne à la pièce, ce qu'on ne saurait nier, c'est qu'elle a sa source dans l'attitude du poète : il se fait une joie d'évoquer le déplaisir du tyran désagréablement importuné par l'écho des vers des Châtiments^ devenus populaires :
295. Tel mot qui par moments tombe de vous, fatigue Son altesse à la cour, à la ville, au Prado. Le creusement n'est pas moins important, Rodrigue, De la goutte d'orgueil que de la goutte d'eau.
Nous retrouvons l'exilé de Guernesey dans ses moindres traits. Le voici chez le barbier de Guernesey, dont il se van tait que sa barbe ébréchât les rasoirs :