I. LE MARIAGE DE ROLAND
Date de la pièce. — Sources contestables : Edgar Quinet, Francis Wey. — L'Amadis des Gaules. — Les erreurs de Jubinal : preuves matérielles d'imitation. — Le texte de Jubinal. — Gomment Hugo a-t-il utilisé le texte de Jubinal? Suppression de deux personnages, suppression du merveilleux. — Le Roland de l'Arioste. — Le procédé de contamination.
Nous étudierons d'abord les sources du Mariage de Roland.
Date de la pièce. — Les manuscrits du Mariage de Roland et à\A.ymerillol paraissent avoir été achevés à la même date ; ils sont écrits tous deux sur le même papier bleu pâle, de la même écriture, et de la même encre. Cette écriture et cette encre sont aussi celles des vers jetés dans les blancs du Journal du Dimanche -.
1. Cf. Dehaison. — Aymeri de Narbonne, 1887. Introduction, p. cccxxx.
— Raoul Rosières, Revue bleue, iS avril 1896, pp. 525-53o. — Clédat, Revue de Philologie française, 1896, X, pp. U20-221. — Rigal. Revue d Histoire littéraire de la France, i5 janvier 1900. — Glachant. Revue universitaire, i5 mai 1899, — Vianet, V. Hugo et ses sources, Montpellier, 1901.
— Larroumet. Revue des Cours et Conférences, déc. 1901-janv. 1902.
2. C'est au Journal du Dimanche et non au Musée des Familles que V. Hugo a emprunté sa traduction. Nous en avons aujourd'hui la preuve matérielle, cf. page 11. Ajoutons que, seul, le Journal du Dimanche pouvait fournir à la fois trois sources à V. Hugo : Le Mariage de Roland (analyse du roman de Girart de Viane) ; Aymerillot (analyse de la Chanson d\4imeri) ; h'Aigle du Casque (analyse de Raoul de Cambrai). Le Musée des Familles ne contient ni le Mariage de Roland, ni le fragment de Raoul de Cambrai. De plus, Hugo a fait un contresens sur le mot bachelier fsi toute-
Mais, à en juger par la disposition des vers dans les marges du Journal du Dimanche^ les deux vers de la conclusion du Mariage de Roland^ situés dans la marge du bas, la marge la plus proche du texte imité, ont sans doute été écrits les premiers.
Le Mariage de Roland a d'ailleurs plus quAijmerillot la physionomie d'un premier essai : il ne comporte pas comme Aymerillotxxn long ensemble de composition : il n'est que la mise en oeuvre d'un court épisode : il est plus voisin de la manière des Burgraves ; il offre une parenté évidente avec la première rédaction du duel de Job et de Barberousse. Cette parenté même a pu être pour Hugo une raison de choisir le sujet et un stimulant à la mettre en œuvre.
fois l'on en juge par le rapprochement avec la science du latin mentionnée dans le même vers,
Je sais lire en latin, sire, et suis bachelier (vers 281),]
et parla présence de la Sorbonne (vers 191 de la même pièce). Sans doute, le Musée des Familles eût éclairé Victor Hugo par l'explication dont il fait suivre le mot bachelier — {Jeune écuyer) — et lui aurait épargné un anachronisme.
Mais il y a d'autres preuves, des preuves morales : elles sont peut-être aussi concluantes que les preuves matérielles, parce qu'elles tiennent à la nature même de l'influence de Jubinal sur Hugo.
Dans le Musée des Familles, Hugo eût dédaigné un Jubinal attardé, amoureux de la romance. Dans cette revue bourgeoise, en effet, la nouvelle de Jubinal est, pour une grande part, du genre troubadour et frénétique : elle s'appelle le Château de Dannemarie. C'est une composition d'écolier. Description banale d un château moyen âge. Arrivée du trouvère. Trois récits : le lai d 'Ignaurès raconte comment une jeune fille, déguisée en prêtre, a appris que son fidèle chevalier la trompait avec onze concurrentes. Les douze jeunes filles pardonnent : mais les douze pères font cuire le chevalier et le font manger aux douze amoureuses ; dans le Lai du trot, les femmes sont encore plus nombreuses ; il est vrai que ce sont des fantômes : quatre-vingts ont aimé leur mari, et quatre-vingts l'ont trompé; on se demande vraiment à la suite de quelle association d'idées, sans doute pressé pour terminer sa copie, Jubinal insérait à la fin du conte, le récit d'Aimerillot, et un résumé de la Vie de Renart !
L'article du Journal du Dimanche : Quelques romans chez nos aïeux, offre une toute autre unité, et Jubinal, nous venons de le voir (p. aS), expose des méthodes et des tendances qui sont celles de Y. Hugo.
La composition de la pièce ne peut être antérieure au i" novembre 1846, date de la publication de l'article de Jubinal; elle ne paraît pas devoir être postérieure à 1848 ; l'écriture ne permet pas de la classer après i85o ; de 1848 à i85o, Hugo a été absorbé parla politique.
Pour le Mariage de Roland^ comme pour Ai/merillot, nous ne rechercherons donc pas de sources postérieures à 1848.
Sources contestables. — Edgar Quinet. Francis Wey. L'Âmadis des Gaules. — Au reste, Jubinal a été pour les deux pièces le seul modèle du poète. Car il faut écarter comme source directe la lecture d'Edgar Quinet.
La Reçue de Philologie française écrit bien à tort :
M M. Raoul Rosières a trouvé la source du Mariage de Roland ; c'est le chapitre X du livre qu'Edgar Quinet a publié en 1857 ^"** ^Histoire de la poésie^ ».
L'écriture de Y. Hugo en 1807 est l'antithèse même de celle qu'il avait en 1846. Aucune note du poète, aucune similitude d'inspiration pendant cette année 1857 n'autorise à y placer la composition du poème du Mariage de Roland.
Mais supposons même que V. Hugo ait eu sous les yeux la Revue des Deux Mondes du i"" janvier 1887, qui contient les pages recueillies vingt ans plus tard par Quinet dans son Histoire de la poésie. Quel point de contact le sec résumé de Quinet, qui contient à peine vingt-cinq lignes, peut-il offrir avec le texte du poème de V. Hugo ?
11 serait plus plausible d'affirmer que le poète a eu sous les yeux la longue et fidèle analyse publiée en 1S48 chez Didot, par Francis Wey dans son Histoire des Révolutions du langage en France *.
Mais le texte de Francis Wey lui-même n'offre avec celui de Hugo aucune similitude assez précise pour qu'on puisse le considérer comme une source utilisée par le poète.