ALBUMS' LE PETIT ROI DE GALICE
Le Torrent et la montagne.
Im gorge de Tolosa e«t donc une iO. lis suivent le chemin qu'à travers ces monts sombres gorge comme toutes les gorges. « tou- Un torrent, maintenant à sec. jadis creusa,
jours la même cho!<e » un torrent Comme s'il voulait joindre Espos à Tolaia ;
entre deux montagnes. 67. I.es hauts sentiers des cols, vagues linéaments.
S'arrêtent court, brusqués [«r les escarpements.
Attitude de l'homme.
... mais les montagnes ont des aiti- 27. Ces pics repoussent l'homme, ils ont des coins hagards Iodes si hautaines, qu'en v pénétrant. Hantés |iar des vivants aimant peu les regards...
rhomme se sent faible et petit.
La Forêt et la stérilité du sol.
Une forêt se mêle aux rochers, et il 15. lis sont près d'Emula. bois où le pin verdit, y a de larges nappes de roc vif qui descendent des plus hauts sommets,
toutes semées de grands chênes près- 52. Et la chèvre, qui broute au flanc du mont penclianl, que inexphcables. On voit l'arbre, on Entre les grès lépreux, trouve à peine une câpre,
roi"/ le rochfr. nn te demande où e*t la Tant la ra\nne est fauve et tant la roehe etl âpre I
racine et de quoi elle rit.
Le Contraste des prairies vertes.
Comme dans tout le terrible que fait la nature, il y a des coins charmants.
des 9a:oiM, des ruisseaux détachés du 76. Près du p«/i'/pre r«r< pour la halle choisi, torrent... des herbes pleines de fleurs Un précipice obscur, sans pitié, sans merci,
et de parfums, mille reposoirs gracieux Aveugle, ouvre son flanc, plein d'une pâle brume
IMHir.l'œil et pour la pensée. Où rYbaïchalval, épouvanUble, écume.
Absence d'habitations.
Les paysans qui passent ont l'air 259. Vous êtes dans un vrai coape.gorge ; Toyei : rêveur : point de villages. Pas un toit, pas un mur, des sentiers non frayés :
Personne :
Les forteresses.
<^ et là de grandes maisons de pier- 61 . On dislingue des tours sur l'épine dorsale
res. percées de trois ou quatre petites D'un mont lointain qui semble une ourse colossale,
fenêtres qu'on a trouvé trop grandes. Quand, où Dieu met le roc. l'homme bâtit un fort,
car on en a muré la moitié. Dans ce Quand, à la solitude il ajoute la mort,
pays... la fenêtre n'est plus une fenêtre : Quand de l'inaccessible il fait l'inexpugnable,
c'est une meurtrière. La maison n'est Cest triste, plus une maison ; c'est une forteretse.
Le Sang dans le Torrent.
A chaque pas une mine: c'est que toutes les guerres civiles de la Navarre,
depuis quatre siècles, ont roulé dans 302. Uamissean de pourpre erre et fume dans le val,
le ravin pêle-mêle avec le torrent. C'est 512 . Des œgipans...
que cette eau blanche d'écume a été 516. N'ont pas la volupté delà soif assouvie bien des fois rouge de sang. Plus que ce redoutable et terrible ravin.
Les Détours du coi.
La route, fort be'le d'ailleurs, se 80. Le col de la vallée est tortueux, étroit, lord et se repUe aux flancs du préci- Rude, et si hérissé de broussaille et d'ortie
pice, avec des tournants effrayants. Qu'un homme seul en pourrait défendre la sortie.
I. Nous citons ici le texte de l'Album XI reproduit dans les diverses éditions à^ Alpes et Pyrénées.
Ce sont là deux dessins d'un même paysage, que Victor Hugo avait longuement contemplé pendant qu'il suivait à pied les mules qui gravissaient lentement la montée ou que, descendu de voiture, il les écoutait boire, haletantes et lassées :
J'étais descendu de voiture et, tout en cheminant au bruit des chaînes et des mules, j'ai cueilli un bouquet de fleurs sauvages.
4. C'est midi; les mulets très las ont besoin d'eau, Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne.
Voici bien les mêmes rochers stériles où l'arbre étonne (on se demande où est la racine, et de quoi elle vit), et où la chèvre trouve à peine une câpre entre les grès lépreux. Les chèvres, il est vrai, ont été remplacées par les pins de la Chanson de Roland^ plus pittoresques, et les hautes maisons à meurtrières sont devenues de véritables forteresses, mais le coin charmant avec ses herbes^ pleines de fleurs est là, c'est le petit pré vert qui contraste avec le ravin rougi par le sang des infants, comme par celui des Navarrois.
Ce torrent a bien conservé son orientation géographique : la déchirure de la gorge semble vouloir, dit le poète, rejoindre Espos [variante : Avis) à Tolosa ; or Espos et Avis, que Hugo avait pu apercevoir en partant de Pampelune pour Roncevaux, sont situés à l'ouest de Pampelune, et le torrent de la gorge de Tolosa est bien dans l'axe nordest-sud-ouest de la route, qui va de Tolosa à Pampelune. Mais là s'est borné le souci d'exactitude du poète : car ce torrent, il n'a pu résister au plaisir d'en évoquer l'image sous un nom qui ne lui appartient pas, mais qui est retentissant comme le grondement des eaux. 11 l'a nommé VYbaïchalval :
Un précipice obscur, sans pitié, sans merci. Aveugle, ouvre son flanc, plein d'une pâle brume, Où l'Ybaïchalval, épouvantable, écume.
c'est le nom dont les Basques nomment le Nervion, dont
l'embouchure est voisine de Bilbao ; Hugo a trouvé ce nom en ouvrant Moreri, à l'article Bilbao'.
Moreri cite dans plusieurs articles, et, à son ordre alphabétique,, ribaïçaval, ou Ybaïçaval : au mot Bilbao, il donne l'Ybaïcaval sans cédille : par l'adjonction d'une seconde liquide, le poète rend le nom plus largement sonore et plus délibérément exotique.
Le choix du nom de Corco^a pour désigner la montagne
Le Corcova remplit le fond de l'horizon.
qui barre l'horizon ajoute encore à la couleur espagnole. Le mot Corcova - signifie proprement bosse : appellation populaire sans doute. N'y aurait-il pas le souvenir d'une plaisanterie de guide pyrénéen : « La bosse regarde par-dessus l'épaule » dans les deux vers :
Sait-on ce que là-bas le vieux mont Corcova Regarde par-dessus l'épaule des collines ?
Toutes ces contaminations de lectures et de souvenirs personnels, agencées sous l'influence d'une vision intense et précise des sites espagnols, ont abouti à faire du décor du Petit Roi de Galice le paysage le plus nettement caractéristique de ceux qui sont dessinés dans la Légende des Siècles. Jamais l'aspect de l'Espagne n'a été mieux évoqué, et le pittoresque de l'expression est ici absolument adéquat à celui de la nature. C'est de l'excellent réalisme, devenu poétique par l'exactitude et l'intensité des sensations auditives ou visuelles.
L'histoire. — Il est regrettable qu'on ne puisse parler dans les mêmes termes du cadre historique.
I. \oir plus haut, p. lai : le nom de Bilbao figure parmi ceux que Victor Hugo se propose de chercher dans Moreri.
a. La montagne qui s'élève devant la baie de Rio-de-Janeiro s'appelle le Corcovado.
Nous rentrons ici dans la banalité des forfaits du moyen âge : usurpation de trône, meurtre ou claustration d'héritiers de la couronne, association de seigneurs féodaux 'pour le crime.
C'est à l'histoire médiévale des royaumes chrétiens de Galice, de Léon, de Gastille, de Biscaye, de Navarre et d'Aragon que s'est adressé le poète : la période de la fin du VIII* siècle et du commencement du ix" est, pour ces pays, particulièrement confuse. Victor Hugo n'avait pas sous là main Mariana, qu'il ne lui viendra à l'idée de faire consulter qu'en écrivant Torquemada^^ et Paul Meurice, en décembre i858, ne lui avait encore envoyé ni Llorente, ni Lavallée, ni Rosseuw Saint-Hilaire-.
Il n'y aurait d'ailleurs trouvé que peu de détails sur les atrocités des rois espagnols du moyen âge. En revanche, il possédait le Grand Théâtre historique de Gueudeville ^ et V Histoire iinit>erselle de Dom Galmet^ Mais ces histoires superficielles et mal informées ne pouvaient lui offrir des
1. Cf MS de Torquemada, cité par P. et V. Glachant, p. 267. En lisant Llorente, V. Hugo prend cette note : Voir Mariana; ce qu'il n'eût pas fait s'il avait eu Mariana sous la main. Mariana ne figure pas dans la Bibliothèque de Guernesey.
2. Quand V. Hugo voulut composer Torquemada, il écrivit ces mots à Paul Meurice : « Pouvez-vous aller passer deux heures pour moi dans les bibliothèques, lire dans quelque dictionnaire de conversation ou encyclopédie, les articles biographiques sur Torquemada, faire copier (à mes frais, bien entendu), le mieux fait, le plus détaillé et me l'envoyer... en outre, voir si /'Histoire de l'Inquisition de Llorente, contient sur cet être quelque chose de détaillé et de curieux, et m'envoyer ce quelque chose. 24 juillet 1859. » Quelques jours après, Hugo accusait réception de l'envoi de Paul Meurice, au sujet de Torquemada, sans donner de détails; mais P. et V. Glachant ont trouvé dans les notes de Torquemada, les copies suivantes : 1° Un extrait de la biographie Michaud, article Torquemada; 1° tj-ois fragments copiés dans l'Histoire d'Espagne de Rosseuw Sàint-Hilaire ; 3° un passage de Lavallée.