‹ Le moyen age et la réformeChapitre 10 sur 35 · I. L*IlfPViaTÈ DBS CLIRCt · texte numérisé non relu

I. L*IlfPViaTÈ DBS CLIRCt

Toute personne doit être soumise à Taction cte la justice pénale, sinon l'existence de la société serait compronoiise. Llmmunité des clercs est en opposition ouverte avec ce principe, car elle conduit nécessairement à Timpunilé de tous les criminels qui appartiennent au clergé, il est vrai que les clercs coupables étaient soumis à la justice ecclésiastique; mais cette justice différait tellement de la justice laïque, qu'il en résultait une espèce d'impunité pour ceux-là mêmes qu'elle frappait.

La justice pénale est essentiellement la rétribution du mal pour le mal ; la peine est infligée au coupable pour garaatir l'ordre social qu'il a lésé par son délit. Si, une fois la peine prononcée, la société cherche à réformer le condamné, cette œuvre de correction n'est qu'accessoire. Tel n'est pas le sentiment de l'Église; sa justice n a pas pour but de punir, mais de corriger ; si elle inflige un mal au coupable, c'est dans l'intérêt du coupable lui-même. Elle use de cette indulgence pour les plus grands criminels ; elle ne demande jamais leur mort, elle ne les soumet qu'à une pénitence; à ses yeux, la pénitence vaut mieux que la mort. Quand le pécheur se punit luimême par la pénitence, c'est alors que le crime est vraiment puni et effacé ; quand le juge seul le punit, cette peine des pécheurs impénitents détruit le criminel sans effacer le crime, il ne faut jamais désespérer de l'amendement des coupables; combien n'y a-t-il pas dévoies de salut? Mais ces voies ne sont ouvertes que dans la vie présente ; il faut donc sauver la vie aux criminels, de crainte qpe leur supplice ne les livre aux feux éternels de lenfer. Voilà ce que fait l'Église ; elle hait le péché, et elle épargne le pécheur, au lieu que le juge fait mourir le pécheur et laisse vivre le péché dans son àme, et en ôtanl la vie du corps, il fait perdre l'espérance de la vie spirituelle ^

1 Saint Augustin expose cette théorie de la justice chrétienne dans les lettres 54 et 58.

Telle est la théorie de la jastice chrétienne. Elle a réalisé un grand progrès dans le développement du droit. Les anciens ne soà« geaient pas à la réforme des coupables, leur justice ressemblait à une vengeance. Le christianisme se préoccupa de Thomme dans le coupable : c'est pour lui une àme égarée, qu'il faut remettre dans la voie du salut. Cette idée est digne de la religion qui Ta inspirée ; aussi a-t-elle survécu au pouvoir de TÉglise, elle domine aujourd'hui dans les systèmes pénitentiaires. Mais la correction ne doit pas empêcher la peine; elle n'en doit être qu'un élément; si die absorbe la peine, il n'y a plus de justice, il y a impunité légale, el par suite la société est en danger. C'est ce qui arriva au moyen âge.

Indulgent pour tous les criminels, l'Église l'est surtout quand il s'agit d'un clerc. Les clercs sont les élus du Seigneur; affaiblir leur caractère sacré, c'est ruiner l'autorité de TÉglise. De là le soin qu'elle prend de cacher aux yeux du public les fautes des clercs; elle ne veut pas même qu'ils soient condamnés à une pénitence publique : quoique coupables, ils paraissent dans les processions revêtus d'une robe blanche, marque d'une vie sans tache ^ Quand un prêtre a commis un de ces crimes énormes qui le rendent indigne de sa haute mission, l'Église se borne à le dégrader, mais elle s'oppose à ce qu'il subisse la moindre peine *. Henri II demanda que les clercs dégradés fussent remis entre les mains du juge laïque pour être punis; l'archevêque de Cantorbéry et le pape s'y opposèrent^ parce que ce serait les punir deux fois pour le même crime, et l'Angleterre, dit Thomassiny s'accommoda aux justes désirs de l'Église '. Un pape nous dira jusqu'à quel excès l'Église poussait son indulgence. Célestin III décréta qu'on dégra* derait les ckrcs convaincus d'homicide ou de vol ; que s'ils ne se corrigeaient pas, on les excommunierait; que si leur dureté persévérait encore, on les frapperait du dernier analhème; enfin que, si les^ coupables se montraient incorrigibles, l'Église, à bout de ses

» Concile de Cologne, 1310, c. iO (Mansi, XXV, 239).

• Concile de Londres, li57 (Mansi, XXIII, 950, 936).

* Thomassin, Discipline de l'Église, part, n, liv. ni, cb. cxiv,§ 9.

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pénitences ^ les livrerait à la justice séculière. Ainsi ce n'était qu'à la troisième récidive qu un assassin ou un voleur était piini, quand il était clerc !

Les clercs y pouvant toujours compter sur Tindulgente protection de rÉglise, plus d'un, dans la barbarie du moyen âge, devait s'abandonner à la violence de ses passions. Voici ce qui se passait dans un couvent au douzième siècle; c'est un évéque qui écrit à un pape : « Il n'y a aucun crime qu'on ne commette dans ce monastère. Les moines s'y battent à coups de couteaux; ils sont couverts de cicatrices, comme des guerriers qui reviennent d'un champ de bataille. Un serviteur du couvent s'étant plaint des familiarités d'un moine avec sa femme, le religieux le tua. Avec cela ils se mêlent de fabriquer des miracles; ils prétendent guérir les malades en les plongeant dans un étang : une femme trop crédule vient de perdre la vie dans une de ces guérisons miraculeuses. » L'évêque fit des observations à Tabbé^.mais l'abbé était maitre et seigneur dans son monastère; il nia les crimes ou les excusa; les moines, sûrs de l'impunité, crurent que tout leur était permis '.

Lorsque le crime frappait un clerc, l'Église sévissait, mais la plus forte de ses peines consistait à renfermer le coupable dans un monastère. Des chanoines firent assassiner leur abbé par quatre sicaires; le malheureux tomba, en se rendant à matines, percé de quarante coups. Le pape Innocent iil jeta un cri d'horreur en apprenant ce forfait; il le flétrit, dans le langage ampoulé de l'époque, de cruauté horrible et d'horreur cruelle. Les coupables méritaient peu d'égards; le pape dit que tous étaient fornicateurs, adultères, usuriers publics et rebelles à l'Église. On croirait sans doute que la peine dut être terrible : Innocent veut qu'on enferme les chanoines dans un monastère, où ils feront une pénitence perpétuelle, en se nourrissant du pain de tribulation et de l'eau de douleur '. L'emprisonnement laissait aux détenus la chance de la

> « Gum Ecclesia non habeat ultra quid faciat. » (Décrétai., lib. n. Ut. i, c. 10.

> Amolphi Episcopi Lexoviensis, Epist. ad Papam Alexandnim. [Bibliotheca maxima Palrum, l. XXII, pag. 1328.)

> Innocent. UI, Epist. XIII, 132.

liberté, et rarement elle leur faisait défaut. Nous en citerons un curieux témoignage. Un clerc, après avoir commis tous les crimes, en fut quitte pour s'éloigner de Paris où son infamie donnait lieu à scandale. Il rompit son ban, et se livra de nouveau à tous les excès. L'évéque finit par Temprisonner dans un monastère; comme il essaya de s'évader, on le mit dans un lieu plus sûr. Dans sa nouvelle prison, il eut des démêlés avec le geôlier; celui-ci osa mettre la main sur cet oint du Seigneur. L'évéque, dit l'acte qui rapporte le fait, rempli de douleur de cette injure faite à un clerc, lui rendit la liberté ^ Voilà jusqu'où allait le préjugé de la dignité du prêtre; il était plus fort que le sentiment de la justice.

Un roi qui porte le nom de Justicier a fait une sanglante satire de la justice de l'Église. Sous le règne de don Pédre de Portugal, un prêtre commit un assassinat ; l'official ecclésiastique, pour toute punition, le dégrada du sacerdoce. Don Pèdre fit tuer le coupable par un maçon, et pour toute peine il dégrada le meurtrier de son état. L'acte cruel du Justicier montre à nu l'inanité de la justice ecclésiastique. Les abus furent tels que l'on a de la peine à comprendre que l'immunité des clercs ait jamais existé. Il faut se reporter à la barbarie du moyen âge pour s'expliquer qu'une classe nombreuse de la société ait été assurée de l'impunité pour tous les crimes qu'il lui plaisait de commettre. On peut dire qu'à une certaine époque il n'y avait plus d'État, ou que l'État était tellement barbare, que la justice n'était plus une justice. Mais dès que l'État exista, il réagit et il dut réagir contre l'immunité des clercs, car son existence était en jeu.

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