‹ Le moyen age et la réformeChapitre 16 sur 35 · IT. LIS GALLICANS ET LB8 LÀOISTIS · texte numérisé non relu

IT. LIS GALLICANS ET LB8 LÀOISTIS

L'Église gallicane s'est toujours maintenue dans une espèce d'indépendance à l'égard de la papauté. Au commencement du douzième siècle, Hugues de sainte Marie prit la défense de la royauté contre les prétentions de Grégoire VII. L'écrivain français combat vivement celte étrange proposition du pape, que les rois procèdent du démon. Saint Paul ne dit-il pas qu'il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu? Hugues reconnaît que les rois sont soumis à l'Église dans les matières de foi, mais la juridiction spirituelle ne peut pas donner empire aux évéques sur les princes ; ce sont

» Marsil. Defensor paeis, pag. 233, 234, 230, 231.

» Bulle de Jean XXIÏ, du 1" janvier 1327 (d'Argentré, Colieciio judiciorum, l. I,pag.304).

3tt l'éguse et l'état.

au contraire les évêques qui doivent obéissance aax princes, celui de Rome aussi bien que les antres. Au treizième siècle , le baron* liage français prit parti pour Fréd<^ric II. Si Ton en pouvait juger par les invectives des poètes, il se faisait dès lors une réaction décidée contre Tambition ecclésiastique. « Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers avaient coutume de gouverner les Étdts« Les clercs ont usurpé leur autorité, par force ouver(e ou par hypocrisie. » Les théologiens tiennent un langage plus modéré, mais également hostile aux prétentions temporelles de l'Église, Au quatorzième siècle, ils soutiennent la doctrine des deux puissances, ayant chacune sa sphère et ses limites dans lesquelles elle est indépendante. Ils enseignent encore que le pape n'a point la plénitude du pouvoir spirituel. Bossuet a cité ces témoignages à l'appui de. la déclaration de 1688 ^ Tout en se prononçant poiir la royauté contre les papes, les gallicans maintenaient Tidée d'une puissance spiri* tuelle de TÉglise. Ils étaient donc loin d'abonder dans les sentiments novateurs de Marsile. Ses ouvrages furent cependant traduits en français. Grand fut le scandale; Topinion publique accusait un théologien de la Sorbonne de cette espèce d'apostasie. Le pape ordonna une enquête; la Sorbonne fut trouvée innocente*, mais les idées du docteur italien n'en pénétrèrent pas moins dans les esprits; elles devinrent bientôt, à la hardiesse près, le domaine commun de tous ceux qui, par conviction ou par intérêt, combattaient la domination temporelle de TÉglise.

La traduction française de Marsile fut faite en 1376. Vers le même temps parut le Songe du Vergier. C'est une composition originale pour la forme, mais le fond est emprunté aux écrits d'Occam et de Marsile; seulement l'audace du philosophe anglais et du politique italien est atténuée par la prudence gallicane. L'écrivain français exalte à chaque page la dignité du siège apostolique ', mais ne nous laissons pas tromper par des paroles : ces ménage-

» Voyez mes Études sur la Papauté et C Empire, pag. 369, s., 377, 393.

• ÏÏArgenlré, 1. 1, pag. 397, 400.

» Le Songe du Vergier, liv. i, ch. c. pag. 106 : « Si nous parlons de la dignité, certes Tautorité du pape est trop plus digne que n*est celle du roi ou quelque autre puissance séculière, ainsi que Fesprit est plus digne que le corps. »

LE HOypN AGE. SIS

meots pour la papauté sont uoe autre manière de Tattaquer; si on place Téfflinence de son pouvoir spirituel si haut, c^est pour lui enlever tout pouvoir temporel. Cette tactique se montre à découvert dans le traité de Raoul de Proel/e^, conseiller e( maître des requêtes de Charles V, sur la puissance pontificale et impériale. Il est loin i'èire aussi cassant que le dialecticien Occam ou TaudaeieuxHarsile; il célèbre la dignité du pouvoir spirituel, comme le Songe du Ver^ gier; mais il n'y a plus à se méprendre sur ses intentions, il a soin de dire sa pensée. Après avoir rapporté les paroles de Jésus-Christ ^r les clefs du royaume des deux, Fauteur s'écrie : « Voici que la plus grande chose et la plus haute que Ion peut penser en cette vie, est octroyée divinement au pape. Quelle chose donc y a-t-il plus? Ne sembie-t-il pas que avoir son œil à ces choses basses et corrup* tibles déroge à sa hautesse *? » La conclusion de Raoul de Praelles est que TÉglise ne peut avoir aucun pouvoir temporel. Toutefois récrivain gallican consent à transiger : il y a des matières, dites spirituelles, dont il abandonne la connaissance aux tribunaux ecclésiastiques, ce sont les dîmes, le mariage, la simonie et Thérésie ; il leur reconnaît même compétence dans les matières civiles connexes, telles que le douaire, à Toccasion du mariage. C^est un compromis très illogique, comme tout le gallicanisme ; mais toutes contradictoires qu'elles soient, les théories gallicanes devinrent funestes à rÉglise.

Sous rinfluence de ces idées nouvelles, la doctrine catholique sur les rapports de TÉglise et de TÉtat fit place à la théorie des légistes. Pierre de Ferrièref, écrivain de quinzième siècle, loin d'être respectueux pour TÉglise, est dur et violent; on sent qu'il M pour lui la force de l'opinion publique. L'Église du moyen âge revendiquait les deux glaives, c'est à dire la souveraineté; le légiste français réclame les deux glaives pour l'État, et il prétend qu'ils n'ont jamais cessé de lui appartenir : « Les empereurs, dit-il, concédaient les évéchés aussi bien que les fiefs, ils nonuEnaient même les papes ; ils ont ensuite accordé maint privilège aux clercs, dont

* Raoul de Praelles, de la Puissance pontificale et impériale, dans Goldasi, Monarchia Imperii Romani, 1. 1, pag 47.

314 l'église et l'état.

ceux-ci ont abusé pour dépouiller leurs maîtres , en ingrats qu'ils sont. Si donc TÉglise exerce une juridiction, un pouvoir temporel, c'est une usurpation, une usurpation aussi ridicule qu'absurde de la part d'un clergé qui affiche le mépris du monde. Il est vrai qu'ils couvrent leurs prétentions du voile de la religion, mais la religion n'est qu'un pVétexte pour légitimer la domination de l'Église ; c'est un filet pour spolier les laïques, une arme de guerre pour ruiner rÉtat; les clercs ont si bien exploité la religion qu'ils sont devenus les maîtres du monde. La domination de TÉglise délruit l'État. Il n'y a pas deux souverains : si TÉglise est souveraine, il n'y a plus d'État, les princes deviennent esclaves de l'Église : s'il y a un État, il doit être souverain, et par conséquent l'Église lui est subordonnée. » Dans Timpatience que lui donne la servitude volontaire des rois S le hardi légiste fait appel à un empereur, à un Frédéric If, qui rétablisse les droits de la royauté.

En Allemagne, un légiste soutint vers le même temps les mêmes doctrines. Les écrivains protestants appellent Grégoire de Heimbourg le Luther de l'État • : nous croyons que ce titre glorieux appartient à Marsile bien plus qu'au politique allemand. Grégoire de Heimbourg ne fait guère que reproduire les attaques du docteur italien contre le pouvoir temporel de TÉglise; ce sont les mêmes arguments tirés de l'Écriture sainte, pour prouver que Jésus-Christ et ses apôlres n'ayant exercé aucun pouvoir temporel, l'Église ne peut pas prétendre à un pouvoir séculier; que Jésus-Christ et les apôtres ayant toujours prêché la soumission aux princes, les clercs sont subordonnés à TÉtat. Il n'y a rien de nouveau dans ces propositions; cependant il fallait, au quinzième siècle, un grand courage et un grand désintéressement pour les avancer. G, de Heimbourg dit que l'intérêt donnait des partisans à l'Église; les uns se taisaient

' « Fieri stultitia principum et imperaiorum, quod in servitutem clericorum redigantur... Heu miseri imperatores et principes seculares qui vos serves ficclesiae facitis... Surgat bonus imperaior adverisus ilios qui orbem universum, oiim causa devoUonis, nunc avarilise et rapinae causa destruxerunt et annihilarunl slatum Imperii et omnium laicorum. » Flacius Illyricus, Cataiogus Testium verilalis, pag. 1866.

* UUmann, Reformatoren vor der Reformation, 1. 1, pag. 215.

pour ue pas perdre leurs bénéfices, les autres pour en acquérir ^ En se ralliant à TÉglise, on pouvait arriver au siège de saint Pierre, comme le rusé Enea de Piccolomini, tandis qu'en la combattant, on mourait excommunié et dans Texil, comme le légiste allemand. Les choses n'ont guère changé au dix-neuvième siècle. C'est toujours sur rinlérét que TÉglise spécule; elle achète les consciences, les ambitions qui ont hâle d'arriver, les médiocrités qui ne trouvent pas place dans la lice où la victoire appartient au plus capable. Ces honteux marchés font plus de tort à TÉglise qu'ils ne lui profitent : si elle sauve le présent, elle perd l'avenir.

Grégoire de Heimbourg est en un point supérieur à Marsile. Le quinzième siècle est l'âge de la Renaissance ; c'est un élément hostile de plus pour la puissance ecclésiastique. En éclairant l'origine du pouvoir temporel de l'Église, l'histoire met à néant ses prétentions à un pouvoir divin. Le légiste allemand suit la marche de la papauté depuis son origine, et il ne rencontre partout que Traudes, empiétements, usurpations. Il révèle la contradiction du pouvoir temporel des papes avec les enseignements du Christ dont ils se prétendent les vicaires : « Jésus-Christ a repoussé le gouvernement de ce monde; son vicaire n'a d'autre ambition que de dominer. Jésus-Christ a refusé d'être juge entre particuliers ; son vicaire ose juger, condamner et déposer des empereurs. Jésus-Christ est venu prêcher l'unité, la concorde et la paix; son vicaire sème la discorde pour régner. » Éclairé par l'histoire , Técrivain allemand trouve ridicules les raisons qui avaient servi à édifier la théorie du pouvoir temporel de l'Église. « On compare l'Église au soleil, et l'État à la lune, soit; mais que les astronomes ecclésiastiques veulent bien nous prouver que le soleil exerce un empire sur la lune; en attendant, il nous sera libre de croire que la lune qui éclaire la nuit est indépendante du soleil qui éclaire le jour *. •

La Renaissance porta un coup mortel à l'Église , en ruinant le

» Gregarii Heymburgensis Confulatio Primalûs Papae (Fasciculus rerum expetendarum et fugiendarum, t. II. pag. 117, ss.).

« Fasciculus rerum expetendarum, t. II, pag. 118. — VUmmn Reformatoren vor derReformatiOD, 1. 1, pag. 220, 221.

3id l'église et l'état.

fondement juridique de sa puissance. Dès le onzième siècle, la donation de Constantin avait été révoquée en doute \ mais ces doutes ne prévalurent pas à une époque où la critique faisait entièrement défaut. Au quinzième siècle, Laurent Valla attaqua Tautheiiticité de la donation avec les armes de la science et de l'invective; il accusa les papes, auteurs h>u complices du faux, d'une ignorance profonde, d'une cupidité effrénée, et d'une ambition sans bornes. Ils prétendent, dit-il, être les maîtres de Rome, de la Sicile et de Naples; ils prétendent que lltalie, la Gaule, TEspagne, la Germanie et FAngleterre leur appartiennent; tout TOccident est à eux, il leur a été donné par Constantin ^ Mais la donation de Constantin est un faux. Laurent Valla le prouve, et la preuve est accablante. Aux raisons, les défenseurs de l'Église opposèrent les injures; avec le bon goût qui les distingue, ils traitèrent Touvrage de Laurent Valla de déclamation bestiale^ et tous ceux qui attaquaient la donation, de chiefis qui aboient contre le saint-siége*. C'était ajouter la honte au crime, sans aucun profit pour TÉglise. Une vérité ressortit, éclatante comme le jour, des débats sur la donation de Constantin : c'est le dogme de la souveraineté inaliénable, imprescriptible de l'État K L'Église a beau vouloir ressaisir aujourd'hui par la voie indirecte de l'enseignement et de la charité le pouvoir qui lui est échappé ; ces tentatives sont vaines; il y a on souverain plus puissant que l'Église, ce sont les nations.

I Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, pag. I, § 20, notes u et v.

• Laurentii Vallœ, de falso crédita et emenlila Constantini donatiooe declamalio {Fascicuîus rerum expetendarum, 1. 1, pag, 132, ss).

» Gieseler, Kirchengeschichle, t. II, pag. -4, § 136, note «, pag. 229.

* C*est la théorie des légistes qui âUaquèrent la donation de Constantin {FlaciUs Illyricus, Testium veritatis, pag. 1943, 1944).

Page 1