CHAPITRE I l'égusb bt l'état dans les pats protestants
§ 1. JU vërorme M lîdée de TI^Um.
Un éenvain pea favorable à la rëfonne dit qae le génie des ooaveaoz héréliques a éié d'aogmeater la puissance séoulière au préjadiee de Teodésiastiqne ^ Il y a une profonde vérité dans ces paroles^ mais à première vue il est diflSoile de s'expliquer celte tendance du protestantisme. Les réformateurs maiftliarent Tidée de rÉglîse, comme înstitutioo divine, armée du pouvoir spiritud ; lis ranimèrent le spiritualisme dirétieii qui «dédaigne les choses de ce monde id ne se préoccupe que de la vie à vemr» 0r c'est te s|Mritualisme chrétien qui a e«|^dré la fameuse distinction des deux putôsances, et qui a subordonné , ^ssujelti la puissance temporelle b la puissance spirituelle, TÉgltse à TÉtat, comme le corps est soumis à Tàme, eomme le moyen est subordonné au but. Ayani
* VcriUas^ Histoire des révolutions en Europe en natière de religion.
318 l'église et l'état.
le même point de départ que le catholicisme, comment la réforme a-t-elie abouti à des conséquences toutes différentes , les catholiques soumettant TÉtat à TÉglise, tandis que les protestants soumettent TÉglise à TÉtat?
Les catholiques ne cessent de reprocher au protestantisme ses inconséquences et ses contradictions. Les contradictions sont plus apparentes que réelles. Il y a deux mouvements dans la réforme, le retour au christianisme primitif, et labandon du christianisme traditionnel. Les réformateurs croyaient de bonne foi qu'ils étaient dans la vraie tradition évangélique; ils repoussaient comme une calomnie le reproche que leur faisaient les défenseurs du passé, d'être des novateurs et des révolutionnaires. Cependant, sans que Luther et Calvin en eussent conscience, la réforme était une révolution ; or toute révolution est un mouvement en avant et non un mouvement en arrière; le retour au passé, que les réformateurs voulaient accomplir, était une illusion; en croyant retourner à TÉ vangile, ils faisaient en réalité un pas hors du christianisme historique.
Quand on se place à ce point de vue, on s'explique Tinconséquence de la réforme, dans sa conception de l'Église et de TÉtat. En tant que les protestants maintinrent Tidée de TÉglise et le spiritualisme chrétien, ils étaient fatalement conduits à réclamer le pouvoir spirituel au profit de leur Église, la liberté ecclésiastique pour leurs ministres et même la domination des idées religieuses sur Tordre civil. Cela est si vrai, que cette tendance du christianisme renouvela, au sein de la réforme, la lutte du sacerdoce et de l'État. Mais le mouvement contraire était plus puissant; il l'emporta, car il constituait la vraie mission de la révolution religieuse du seizième siècle. A mesure que le protestantisme se développa, il rejeta Tune après l'autre les croyances qui forment la base du christianisme historique. Par cela seul, le spiritualisme chrétien et l'idée catholique de l'Église, qui y est intimement liée, devaient perdre de leur autorité et de leur influence. La société civile finit par s'en émanciper entièrement : c'était inaugurer une ère nouvelle, une nouvelle conception religieuse, en même temps qu'une nouvelle conception de l'Église et de l'État. Pour mieux dire, la réforme ne fit que consacrer une révolution qui s'était préparée lentement dans les longs
siècles du moyen âge. La puissance de TÉglise était ébranlée dans ie domaine des idées et dans le domaine des faits; il suffisait d'uo choc pour remporter ; c'est ce que fit la révolution du seizième siècle. Au moyen âge, la puissance de l'Église se confondait avec celle de la papauté, et lempire de la papauté était une vraie monarchie universelle, qui absorbait et annulait la souveraineté particulière • des divers États de la chrétienté. La monarchie de Rome chrétienne, comme celle de Rome païenne, gouverna les peupibs au profit de sou ambition et de sa cupidité. Dès que les nations eurent conscience d'elles-mêmes, elles réagirent contre la papauté, et s'affranchirent successivement de son joug. Il ne restait, au seizième siècle, qu'un lien de dépendance, la foi ; les réformateurs le rompirent, et revendiquèrent pour les princes la souveraineté complète, religieuse et temporelle. Une fois la papauté détruite, l'Église, en tant qu*elle prétendait à la domination sur l*Élat, ne pouvait se maintenir. Le pouvoir spirituel reposait sur le spiritualisme chrétien et sur la distinction des clercs et des laïques. Or la vie réelle réagit contre une conception qui la flétrissait, en ne lui reconnaissant aucune légitimité en elle-même ; le corps et la vie présente demandèrent une place dans la doctrine religieuse, et ils l'obtinrent. Rien ne le prouve mieux que le discrédit universel dans lequel était tombé le monachisme au moment où la réformation éclata. Les ordres religieux devaient réaliser l'idéal évangélique de la vie spirituelle, Tabandon des intérêts et des passions de ce monde, la préoccupation exclusive du salut éternel. Une expérience de dix siècles prouva combien l'idéal était faux : le mépris de l'ignorance et des désordres monastiques rejaillit sur le spiritualisme lui-même, et ébranla dans son fondement l'orgueilleuse distinction du clerc et du laïque. Gomment la société civile aurait-elle consenti à se laisser dominer par de prétendus $piritwl$^ qui se livraient à tous les mauvais instincts de la matière? Le pouvoir spirituel implique que TÉglise réalise dans son sein l'idéal d'une existence spirituelle, c'est à dire qu'elle soit supérieure au monde laïque par la moralité et l'intelligence ; lorsque la société laïque fut arrivée à une moralité, à une intelligence au moins égales à celles des clercs, la domination de l'Église n'avait plus de raison d'être.
SCO l'égusb et l'état.
Ce fat sous l'empiredeces senlimeDls nouveaux que se fit la réfor* malion. Les réfonnatears slnsurgeaieui contre l'Égiise; ils étaient donc poussés fatalement à s'attaquer à toutes les idées qui servaient de base à sa domination. Sans vouloir réhabiliter la matière, cooame on dit aujourd'hui, ils montrèrent la main et la grâce de Dûni dans Tordre matériel aussi bien que dans Tordre spirituel. Cette tendance de la réforme se manifeste dans sa conception du mariage,et dans Tabolilion du célibat. C'est surtout par le célibat que les spirituels prétendaient se rapprocher de la vie des anges. Le moine saxon, en se mariant, fit une chose plus grave que lorsqu'il attaqua les indulgences et plaça la toi au dessus des œuvres; il rompit avec ta conception de la vie, telle qu'elle s'était développée sous l'influence du spiritualisme chrétien : c'était rompre avec le christianisme même. Avec Torgueil du spiritml^ tomba la barrière séculaire qui séparait le clerc du laïque, en faisant du dere un être supérieur, Télu de Dieu, l'oint du Seigneur, appelé à guider la masse des fidèles, le troupeau, dans la voie du salet, et f)ar suite à le dominer. Luther voulut réaliser Tidéal, entrevu par Moïse, que tout homme est prêtre : c'était détruire radicalement le po«* voir spirituel avec toutes les conséquences qui en dérivent. Sans doute Tidéal ne fut pas réalisé, et peut-être est-il irréalisable; toutefois un idéal nouveau s'était produit, «t il suffit pour miner Tempire de l'Église. Les laïques prirent le grand réformateur au mot, ils se crurent toute aussi spirituels que les clercs, et ils le prouvèrent en délibérant dans leurs diètes 6ur les intérêts de la religion et de l'Église ^ Ainsi la réforme mit fin au dualisme de la vie sur lequel était fondée la prétention du pouvoir jspiritiiel* Plus de vie spirituelle opposée à la vie temporelle, la vie, est une, et toute vie est sainte ; plus de puissance spirituelle appartenant à un corps qui est «n dehors de TÉtat et au dessus de l'État. Si TÉgUse «8t maintenue, elle n'est plus un pouvoir, eHe est un
1 Les électeurs el états de l^empire disent qu'étant régénérés par la mort de lésus-Christ, ils sont devenus des membres vivants de l'Église, et qu'il y a beaucoup de prinœs qui ne sont pas moins instruits Am% la sainte ÊcriUire que les clercs {Lehmann, Acta pacis religioois, lib. i, cap. 35).
U RÉFORME. 3tt
simple ministère. Écoutons la profession solennelle de la confes* sion d'Augsbourg :
« La puissance des clefs est la puissance donnée par Jésus-Christ à ses apôtres , ou plutôt le commandement * de prêcher rÉvangile» de remettre ou retenir les péchés et d'administrer les sacrements. Cette puissance se rapporte aux biens éternels, ne s'exerce que par le ministère de la parole et ne s*embarra$âe pas de ladministration politique. L'administration politique, d'autre part, s'occupe de toute autre chose que de TÉvangile. Le magistrat protège, non les âmes, mais lescorps et les biens temporels, il les défend contre les atteintes du dehors, il contraint les hommes par le glaive et les châtiments à observer la justice civile et la paix. C'est pourquoi il faut bien se jirarder de mêler la puissance de TÉgliseet la puissance de TÉtat... Plusieurs ont maladroitement confondu la puissance des évêques et la puissance temporelle, et de cette confusion sont sorties de grandes guerres, des révoltes et des séditions... La puissance de FÉglise ne doit pas envahir un office qui lui est étranger; car Christ dit luimême : Mon royaume n'est pas de ce monde; et encore : Qui m'a établi juge parmi vous? Paul dit aux Philippiens : Notre cité est dam le ciel. Que FÉglise n'intervienne donc pas dans les affaires de ce monde, qu'elle ne se mêle pas de conférer les royaumes, ni de commander aux magistrats, ni d'abroger les lois civiles... Les évêques, comme tels, n'ont aucune juridiction, aucun pouvoir, sauf de remettre les péchés. Si, de fait, ils exercent une puissance quelconque, ce n'est pas à titre de droit divin, mais par délégation du souverain. »
On le voit, les protestants répudient l'héritage odieux de la domination ecclésiastique. Il n'en pouvait être autrement ; car c'est rinsolente exploitation de la société laïque par les clercs qui avait soulevé les peuples contre l'Église; la renonciation à toute idée d^emfire était la première satisfaction que les réformateurs devaient aux griefs de la nation germanique. Ils maintiennent la distinction de l'État et de l'Église, mais cette distinction n'a plus le sens qu'elle avait sous le régime de Rome; il ne s'agit plus d'un partage de la
> « Potestalem esse seu mandatum. » Gonfessio Augustana, art. 28.
zn l'église et l'état.
souveraineté, bien moins encore d'une suprématie de TÉglise sur rÉlat; il s'agit d'une division de fonctions. Dans le système constitutionnel, Ton admet aussi divers pouvoirs, mais sans diviser pour cela la souveraineté qui est indivisible; de même le protestantisme admet TÉglise et TÉtat comme organes de deux ordres de fonctions diverses, mais sans songera faire de l'Église un pouvoir indépendant de l'État, ou supérieur. La confession d'Augsbourg dit que la puissance de l'Église n'est qu'une mission; dès lors l'Église n'est plus hors de l'État, comme une république séparée, bien moins encore est-elle au dessus de l'État, elle est dans l'État, comme un de ses membres. La fameuse liberté de l'Église fait place à la subordination des clercs : mis sur la même ligne que tous les citoyens, ils ont les mêmes droits et ils sont soumis aux mêmes charges '. L'état protestant n'est plus l'état du moyen âge, c'est l'état moderne. Nous ne pouvons quitter ce sujet, sans dire un mot de la sécularisation des biens ecclésiastiques. L'on a imputé à crime aux réformateurs d'avoir dépouillé l'Église; l'on a cherché dans un vil intérêt la cause de la faveur que les doctrines de la réforme trouvèrent chez les princes. Les partisans aveugles du passé ignorent que l'idée première de la sécularisation vient des princes catholiques. Noas avons sous les yeux un projet conçu dès Tannée 1525, et destiné à être soumis aux délibérations de la diète d'Augsbourg; l'on y propose une sécularisation complète, un clergé salarié, et l'attribution des biens de l'Église à l'État '. Cette sécularisation^ qui devait aboutir à employer les biens ecclésiastiques à des usages profanes, loin d'être provoquée par Luther, trouva en lui un adversaire décidé; il insista pour que l'on maintint la destination religieuse des fondations. Après tout, la sécularisation n'était pas une spoliation; ce sont les voleurs qui, ici comme toujours, crient au vol. Luther dit, avec raison, que les vrais spoliateurs sont ceux qui emploient les biens ecclésiastiques à leur profit, pour leur plaisir ou leur ambition, au lieu de les faire servir, comme le voulaient les donateurs, au soulagement des pauvres. Les griefs de la nation
« Luther, An den dcutschen Adel (CEuvres, t. XVII, pag. 460).
• Ranke, Deutsche Geschichle imZeilaUerderReformalion, t. II, pag. 248, 230.
germanique nous Apprendront quel usage les prélats faisaient de leurs immenses richesses. Est-ce que les fondations devaient être maintenues pour permettre aux oints du Seigneur de vivre dans le luxe et la débauche? Devait-on respecter les possessions des monastères, lorsque les maisons de Dieu étaient devenues des maisons publiques?
§ s. Le pouvoir des firiiioot tor l'ÉgUw.
« La réforme» dit le ministre Jurieu, s'est faite par Fautorité des souverains; ainsi s'est-elle faite à Genève parle sénat, en Suisse par le conseil souverain de chaque canton, en Allemagne par les princes de l'empire, dans les Provinces-Unies par les états, en Danemark, en Suède, en Angleterre, en Ecosse par Tautorité des rois et des parlements; en France, quoique la réformation ait commencé sans Tautorité des souverains, cependant elle ne s'est point établie sans Tautorité des grands. » Quoi qu'en dise Bossuety le protestantisme n'a pas à rougir de cette origine; en présidant à Tœuvre de la réformation, les princes ne faisaient pas violence aux peuples, ils n'étaient que leurs organes. S'il a fallu leur influence pour assurer la victoire des réformateurs, la raison en est très simple : c'est que la lutte du protestantisme et du catholicisme était une lutte de puissance, de souveraineté. L'Église se confondait partout avec rÉtat, au point de vouloir le dominer; la réforme ne pouvait donc se faire qu'avec le concours des souverains, par voie légale, ou, malgré eux, par voie révolutionnaire. Si elle s'établit presque partout par la volonté des rois et des parlements, c'est qu'au fond les rois et les peuples étaient d'accord. Mais il en résulta tout naturellement que les princes firent la loi aux Églises réformées.
Il est vrai que, dans l'origine, la réformation essaya de s'organiser d'après le principe démocratique, que tout homme est prêtre. D'après Luther et Mélanchthon, l'Église se composait de tous les fidèles ; les laïques aussi bien que les clercs devaient connaître de la doctrine; élus par les fidèles, les ministres protestants n'étaient que les représentants delà paroisse; la puissance ecclésiastique
SM l'éguse it l'^at.
résidait dans le peuple ^ Mais les mœurs étaient encore aristocnn liqoes an seizième siècle» et en Alleniagne plus que partout ailleurs. Luther ne cesse de se plaindre de la grossièreté, de la brutalité da peuple allemand, de son manque de culture intellectuelle et mo« raie : était-ce dans ces masses incultes que pouvait résider Tinitiatire religieuse et le gouvernement ecclésiastique? Le mouvement démocratique fit bien vile place à Taristocratie ^. Sentant l'impuissance de s'organiser par les masses, la réforme délégua cette mission aux princes. Ce mouvement était très logique, quoiqu'il paraisse en contradiction avec le premier cri de liberté de Luther. La réformation sécularisa en quelque sorte TÉglise en égalant les laïques aux clercs, mais comme dans la société laïque les princes dominaient et gouvernaient les choses temporelles, il en devait être de même pour le gouvernement des choses ecclésiastiques. Les rois et les magistrats forent donc considérés comme les principaux membres de rÉgiise; les réformateurs déclarèrent que Dieu avait confié le soin des âmes aux princes, qu'ils devaient veiller à la pureté de la doctrine, prohiber les cultes impies, et forcer au besoin leurs sujets à remplir les devoirs extérieurs de la religion '.
Ces sentiments devinrent la doctrine dominante, officielle de la réforme. En 1552, les protestants d'Allemagne présentèrent leur confession au concile de Trente. On y lit, que les princes sont les gardiens de la loi naturelle et de la loi divine; que, comme tels, ils ont le droit de défendre les actes qui violent la loi de Dieu et de les punir; qu'ils peuvent même compléter les lois divines, mais sans pouvoir y déroger ^. C'était donner aux princes une mission religieuse. Les théologiens réunis à Witlembei^, en 1554, proclamèrent que les rois étaient les nourriciers de TÉglise, et que le service de Dieu faisait une partie essentielle de leur ministère. Un siècle plus
« Gieseler, Kirchengeschichle, t. III, n, § 46, noies 2, 5 et 6.
• Melanchthon écrit en 1S37 (Corpus Reformatorum, t. III, p. 470) : « Non ddMt esse Ecclesia democratia, qua promiscue concedatur omnibus licentia vodferandi et movendi dogmala, sed aristocratia sit, in qua ordine hi qui praesuut^ Ëpiscopi et Rages, communicent consilia. »
• Gieseler, Kirchengeschichte, U III, ii, S^, notes 10, 11, 12 et 14.
• Le Plat, Monumenta concilii Tridentini, t. lY, pag. 524.
tard, les théologiens de Wittemberg déciarèreut qu'il appartenait aux princes d'imposer à leurs sujets une profession de foi, et de forcer les ministres à y souscrire ^ La mission religieuse des princes était admise par les réformés comme par les luthériens, quoiqu'ils ne fussent pas d accord sur les droits qui en résultent. Calvin traite de folie Topinion de ceux « qui voudraient que les magistrats, mettant Dieu et la religion sous le pied, ne se mêlassent que de faire droit aux hommes; comme si Dieu avait ordonné des supérieurs en son nom pour décider les différends et procès terriens, et qu'il eût mis en oubli le principal, à savoir qu'il soit dûment servi selon la règle de sa loi. Les princes qui laissent derrière l'honneur de Dieu, pour seulement procurer le bien des hommes, mettent la charrue devant les bœufs '. » Calvin entendait imposer un devoir aux princes, plutôt que leur accorder un droit; mais, comme légiste, il devait savoir que l'obligation implique le droit; plus les devoirs des rois étaient étendus, plus leur pouvoir était considérable : la royauté, par cela seul qu'elle avait une mission religieuse, avait aussi un pouvoir religieux. La souveraineté était divisée dans la doctrine catholique entre deux puissances; dans la doctrine protestante, il n'y a plus qu'un seul souverain, c'est le prince, et sa souveraineté s'étend sur l'Église comme sur l'État.
Ainsi le protestantisme reconstitue la souveraineté indivisible, embrassant le spirituel comme le temporel, telle que l'antiquité la concevait. La réforme est une révolution politique autant que religieuse; cela devait être, car l'Église contre laquelle elle réagit gouvernait la vie politique aussi bien que la vie religieuse. Le catholicisme absorbe l'individu, les nations, l'humanité tout entière. A l'individu il ne laisse pas une ombre de liberté ; depuis sa naissance jusqu'à sa mort, le fidèle est enserré dans les chaînes d'une Église hors de laquelle il ne peut faire un pas sans encourir la damnation éternelle. Les nations subissent le même joug; l'Église leur prescrit les limites dans lesquelles elles doivent se mouvoir, c'est elle qui dirige leurs destinées ; les gouvernenients ne sont que
1 A. Menzel, Geschicbte der Deulschen, t. YIII, pag. 206, 457. * Calvin, InsUtulion chrélfenne, liv. iv, eh. xx, n<» 9.
L'àeLISB BT VkTkl. 21
326 l'église et L'état.
des instruments dans sa main, ils n'ont pas d'existence qui leur soit propre, ils procèdent de TÉglise; c'est elle qui a le glaive temporel aussi bien que le glaive spirituel ; si elle veut bien le confier aux princes, c'est à la condition qu'ils le tirent à son commandement, sur un signe de sa volonté. Cet empire s'étend sur Thumanité entière; car le pouvoir de TÉglise vient de Dieu, et il lui a été conféré sur tous les peuples. Il D'y a qu'une vérité, il ne peut donc y avoir qu'une loi et un seul organe de cette loi, c est le pape. Le pape a en face de lui l'empereur, le vicaire temporel de Dieu ; mais l'empereur est subordonné au pape, aussi bien que les rois ; à ceux qui oseraient comparer le pape etTempereur, Rome répond que c'est vouloir comparer la lumière vivifiante du soleil au pale reflet de la lune. L'Église seule est souveraine.
La réformation fut une réaction des nationalités contre le pouvoir absorbant de TÉglise qui, au nom d'un prétendu pouvoir spirïtuel, usurpait la souveraineté civile. Affranchir complètement la société laïque de la domination cléricale, telle était la mission politique de la révolution du seizième siècle. Elle est aussi légitime, aussi sainte que sa mission reliiiieuse : en effet, si Tindividu a droit à la liberté, à l'indépendance, la société a un droit tout aussi incontestable à la souveraineté. Le caractère politique de la réforme se manifeste avec éclat dans la révolution religieuse de TAngleterre. La réformation y a été exclusivement politique dans son origine, et elle a toujours conservé un caractère et des tendances politiques. Cependant protestants et catholiques, croyants et libres penseurs semblent se donner le mot pour ravaler la réforme anglicane. Nous ne prendrons pas la défense d'Henri VIII, pas plus que de la servilité du clergé et du parlement; mais il ne faut pas oublier que le protestantisme avait une mission politique, et que ce mouvement devait se produire surtout chez un peuple doué au plus haut degré du génie politique. Les Anglais voulurent le self govemment, en matière religieuse comme en matière civile ; les rois voulurent une souveraineté entière au lieu d'un pouvoir divisé. Un homme qui a joué un grand rôle dans la réformation anglaise, Cromwell, disait à Henri VIII : « Sire, vous n'êtes qu'un demi-roi ; et nous ne sommes que des demi-sujets. Redevenez roi, en vous proclamant
LA RÉrORMË. 327
chef de TÉglise anglicane. » Voilà toute la révolution religieuse de TAngleterre, et tout le côté politique de la réforme.
Est-ce à dire que les rois vont succéder au despotisme des papes? Le^ catholiques le disent, et en font un crime aux Anglais et aux protestants en général ^ ; mais ils ne réfléchissent pas que la puissance pontificale avec ses abus ne pouvait pas se transmettre aux chefs des églises réformées. Le pape est la loi vivante, Torgane de la tradition qui, dans TËglise catholique, est considérée comme la parole de Dieu. Il est évident que les princes protestants ne pouvaient pa§ avoir ces prétentions, puisque Iq protestantisme rejetait la tradition, pour s'en tenir à TÉcriture. En réalité, les princes ne revendiquèrent que leur souveraineté; ils ne songeaient pas à opposer leur volonté à la parole de Dieu. Nous en avons un témoignage remarquable dans une proclamation de la reine Elisabeth. Elle adresse un avertissement aux hommes simples trompés par des méchants; il n'est pas vrai, dit-elle, que les rois d'Angleterre prétendent usurper le pouvoir des ministres du culte dans TÉglise; la reine proteste qu'elle ne veut d'autre puissance que celle qui est de l'essence de la royauté : « Cette autorité consiste, sous celle de Dieu, à exercer la souveraineté sur toute personne ecclésiastique ou sécu* lière, de telle sorte qu'aucun autre pouvoir étranger ne puisse avoir de supériorité sur elle '. » La papauté protestante n'est donc autre chose que la revendication de la souveraineté. Dans la doctrine catholique, l'Église est souveraine; cela est si vrai, que, si une loi civile est en opposition avec une loi ecclésiastique, la première est nulle de plein droit. Les papes l'ont dit, au dix^septième siècle, dans leur démêlé avec la république de Venise; et ils l'ont dit ai^ dix-neuvième, dans leur querelle avec la Sardaigne. Cette théorie fait place à la souveraineté de l'État. Dans le protestantisme, tout pouvoir émane du seul et unique souverain ; s'il arrivait qu'une loi
< Bostuet, Histoire des YaHatioa8, livre v : « Ce qu'on gagoa dans la réforme, en rejetant le pape ecclésiastique, successeur de saint Pierre, fut de se donner un pape laïque, el de mettre entre les mains des magistrats rautorité des apôtres. »
« Lingard, Histoire d'Angleterre, t. VU, note^r (i)ag. 562 de la iraduciion).
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civile fût eu opposition avec une loi ecclésiastique, celle-ci devrait céder devant l'expression de la souveraineté nationale ^
Rien de plus légitime en principe; car il n y a, i] ne peut y avoir qu'un seul souverain, cest la nation; TÉglise doit donc lui être subordonnée. Si elle pouvait opposer son droit à celui de TÉtat, la souveraineté ne serait plus entière, c'est à dire qu elle n'existerait plus. Mais il y a un écueil à cette théorie du protestantisme, c'est la tyrannie religieuse, Tinlolérance civile. En vain dit-on que les princes n'ont pas le pouvoir des papes, qu'ils sont liés par TÉcrilure sainte, et qu'il faut leur désobéir, s'ils commandent quelque chose contre la loi de Dieu; l'Écriture reçoit diverses interprétations, de là la diversité infinie des sectes protestantes : qui décidera quelle est la vraie confession? En Allemagne, comme en Angleterre, on reconnut ce droit au prince, et il n'en pouvait être autrement, puisque le prince avait une mission religieuse, et que cette mission était limitée à une loi révélée. La conséquence fatale de cette doctrine est l'intolérance, Tesprit de persécution. En Angleterre, ou vit la religion varier selon le caprice ou les convictions des rois, et tous les dissidents poursuivis comme coupables de lèse-majesté. Même spectacle en Allemagne; les princes y exerçaient le droit de réformalion, ce qui était l'intolérance réduite en système. Grâce à ce droit, une ville changea dix fois de religion dans l'espace d'un siècle *.
Les esprits les plus distingués de la réforme se sont élevés contre cet abus. Si Ton «ccorde aux princes le pouvoir de réglementer le dogme, dit Herder, mieux vaut la papauté. Après avoir assuré la victoire du protestantisme, la domination religieuse des princes prolestants finit par devenir fatale à la cause de la libre pensée qui s'identifie avec celle de la réforme : la vie s'en alla avec la liberté, et Tesprit religieux ne se manifesta plus que par une hargneuse intolérance. Faut-il donc préférer, avec Herdefy l'autorité du pape à celle des rois? Le philosophe allemand n'a pas vu ce qu'il y a de providentiel dans le pouvoir religieux de l'État; c'est un grand pas
^ Gladstone, Ghurch and Stale, pag. 303 de la traduction allemande. > Ad. Menzel, Geschichle der Deutschen, t. VIII,' pag. 213.
fait vers la liberté de Tindividu. Le pape avait pour lui le prestige de sa mission divine; ce prestige suffit pour assurer sa puissance pendant des siècles, il la soutient encore aujourd'hui. L'État heureusement ne pouvait pas invoquer une parole de Jésus-Christ, pour légitimer son intervention dans TÉglise; son action n'est qu'un attribut de sa souveraineté ; mais sa souveraineté n*est pas absolue, elle a pour limite lès droits de Tindividu. Quand cette doctrine entra dans les faits avec la révolution française, l'oppression religieuse fit place à la liberté de l'homme.
Est-ce à dire que la réforme se soit fondamentalement trompée en reconnaissant une mission religieuse a l'État? L'un des esprits les plus larges du protestantisme, Melanchthon, proteste à chaque occasion contre Topinion de ceux qui veulent réduire les rois au rôle de gendarme, et ne leur reconnaître d'autre pouvoir que celui de procurer la paix et les biens du corps : « Veut-on faire des princes autant d'Épicures, occupés toute leur vie à soigner le ventre de leurs sujets? Après tout, l'ordre et la paix ne sont pas un but, mais un moyen; le but est le développement moral et religieux de l'homme. Et l'on veut que la puissance souveraine qui préside à la société, reste étrangère aux plus grands intérêts de l'humanité ! Qu'on n'objecte pas l'incompétence de l'État; les princes sont à la tête de la société laïque, or ce sont les laïques qui constituent l'Église ^ » Cela est profondément vrai; l'État est l'organe de la société, il doit prêter appui à ses membres dans le développement de leurs facultés intellectuelles et morales. Si l'État ne doit pas être une papauté, il doit tout aussi peu être athée, comme on le dit aujourd'hui. Ce qui a fait l'erreur des protestants, et ce qui fait, au dix-neuvième siècle, l'erreur de ceux qui veulent réduire l'État à un
" Melanchthon, De Jure reformandi [Brelschneider, Corpus Reforma lorum, l. m, p 246) : « Si tantum venter curandus essel, quid differrent principes abarmentariis? Nam longe aliter sentiendum est. PolUias divinitus admirabili sapientia et bonitate cousUtutas esse, non tantum ad quaerenda et fruenda ventris bona, sed multo magis ut Deus in societate innotescat, et seterna bona quserantur. » Comparez son traité de la Puissance civile. {Ibid., pag. 466, ss.) : « Finis adminislralionum non laulum débet esse pax, sed ut in pace conserventur disciplina, honesti mores et religio. »
330 L'ÉGUSE et l'état.
rôle matériel, c'est qu'ils confoDdeDt la religion avec la révélalioD. C'est parce que les princes protestants étaient les organes d'une vérité prétendument révélée, qu'ils étaient poussés à rintolér^noe, car les religions révélées sont intolérantes par essence. Si, par opposition contre cettç doctrine, on déclare l'État athée, c'^st quf Ton suppose que, si on lui reconnaissait une mission religieuse, il devrait professer Tune des religions révélées qui se partagent la chrétienté. C'est une erreur. L'État a une mission religieuse, eq tant que la religion se confond avec la morale : mais il ne prétend pas posséder la vérité absolue ; il ne peut donc pas avoir la prétention de l'imposer aux citoyens ; en restant étranger à la révélation, l'État repousse par cela même toute intolérance. Il n'est pas athéç pour cela, et il ne doit pas l'être. Il a la direction morale de la société, il lui faut donc une doctrine morale; la raison et l^ conscience générale la lui donnent. Quant ^un dogmes révélés, il les abandonne aux diverses sociétés religieuses qui existent daps son sein, en se réservant sur ces Églises le pouvoir qu'il a sur toute espèce d'associations.
§ 3. L'idée catholique de VÈglîae aa tem de la réforme.
Les réformateurs, tout en combattant TÉgtise de Rome et la papauté, maintinrent l'idée de l'Église comme institution divine ; c'étpit laisser la porte ouverte à tous les abus contre lesquels ils protestaient. S'il y a une Église fondée par Jésus-Christ, le Fils de Dieu, elle doit avoir une existence extérieure, des ministres, une hiérarchie; cette Église a un pouvoir divin sur tous ses membres, pour les guider dans la voie du salut éternel et leur procurer la béatitude céleste ; ce pouvoir est exercé par l'Église, sans aucune intervention de l'État ; l'Église fait des lois, elle les appliqqe, sans que l'État ait à intervenir ^ Pour mieux dire, l'État est le moyen, l'Église est le but; TÉtat est institué pour l'Église, il a une
1 Voyez sur celte doctrine, qui a loqg^mps régné dans le protestantisme, Bœhmer, Jus ecclesiasticum protestantium, t. Y, pdg. 20, 30.
missioQ religieuse, en tant qu'il est le nourricier de TÉglise^ mais il n'a aucun pouvoir sur elle; sa mission religieuse Toblige à se mettre en hiirmonie avec les croyances chrétiennes; il est essentiellement chrétieii, il subit la loi de TÉvangile, il est tenu de s'y conformer, ses lois doivent être l'expression de Tesprit évangélique. Le plus logique des réformateurs nous dira quel est le pouvoir de TÉtaten matière ecclésiastique. Calvin ne permet pas aux magistrats « de forger des lois à leur plaisir touchapt la religion et la manière (^'honorer Dieu ; » il leur donne la police de la religion en ce sens « qu'ils doivent veiller à ce que la vraie religion, qui est contenime en la loi de Dieu, ne soit publiquement violée et polluée par une licence impunie ^ »
Ou a dit qqe Genève était la Rome du protestantisme, et que Calvin en était le pape. Le mot est parfaitement juste : Tidée de rÉglise telle que le catholicisme la conçoit se reproduit dans h calvinisme. Saint Bernard disait que TËtat tient le glaive matériel de rÉglise, et quil le doit tirera sa volonté : c'était subordonner le pouvoir temporel 9u pouvoir spirituel, Calvin fait la même chose ( ses admirateurs avouent que sa doctrine est la théocratie, mais, disent-ils, il y a une différeQce essentielle entre les papes et Calvin, c'est que les prétendus vicaires de Dieu exploitent l'idée théocra? tique dans leur intérêt, tandis que le réformateur de Genève p'a en vue que le salut des âtnes '. Qui ne voit que cette dispute sur l'intention n'aboutit à rien? L'iuteqtion pegt justifier l'homme; elle ne légitime pas la doctrine. Il y a eu aussi des papes qui avaient uq zèle ardent pour le salut des âmes ; cela n'empêche pas la théocratie 4'être le tombeau de la liberté, et par suite le tombeau de l'humanité. Genève reproduisit, sur une petite échelle, les abus de I4 tyrannie pontificale; on y dressa des bùchiers pour les hérétiques aussi bien qu'à Rome. Encore une fois, l'in^eution que les partisan^
1 Confession présentée eo 1552 au concile de Trente par les protestants. {Le Plat, Honumenta concilii Tridentini, t. IV, p. 524) : « Deus socielatem hominum conservai, ut Inde Ecclesia coUigi possit, et vult politias esse hospitia Ecclesise... Respublicœ sunt nuu*ices Ecclesise. »
* Calvin, iDstituUon chréUenne, liv. iv, chap. xx, 3.
* Henry, Das Leben J. Caivin^s, pag. 169.
332 l'église et l'ÉTAT.
de Calvin supposent à leur héros ' ne justifie pas le supplice des hérétiques, car les ultramontains en peuvent dire autant des papes. Une vérité ressort de ce débat, c est que l'idée de l'Église détruit l'État dans la doctrine de Calvin, comme dans celle des papes; la théocratie, qn elle s'appelle pontificale ou calviniste, absorbe et annule l'État.
Il ne faut s'en prendre, ni à Calvin ni aux papes, des excès de leur tyrannie religieuse^ c'est le christianisme traditionnel qui doit porter la responsabilité des abus auxquels il conduit logiquement. Cela est si vrai, que la fameuse liberté de V Église reparut au sein de la réforme, et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est une secte animée réellement de l'esprit de liberté, les puritains, qui sous ce nom sacré prétendirent rétablir la domination de l'Église sur l'État : « Dieu, disaient-ils, a confié à ses ministres la direction des affaires ecclésiastiques, le magistrat civil n'a pas le droit d y intervenir. » A la vérité, les princes ont des devoirs à remplir envers TÉglise : « ils doivent protéger et défendre les assemblées du clergé, veiller à l'exécution de leurs décrets et punir ceux qui les violent. » Mais les princes n'ont aucun droit, aucun pouvoir sur l'Église : « Qu'ils se rappellent que l'Église est de Dieu, et que c'est à eux à abaisser leurs sceptres , à jeter bas leurs couronnes devant la fiancée du Christ, et, comme dit le prophète, à lécher la poussière de ses pieds. » Hallam s'étonne et s'indigne que des protestants tiennent un langage qui conviendrait mieux, dit-il, à l'arrogante fatuité d'un Grégoire VII. L'historien anglais ne comprend pas que l'Église réclame l'indépendance la plus absolue^ et qu'en même temps elle veuille se subordonner l'État comme un instrument de ses volontés*. Cela est très étrange, il est vrai^ mais cela se conçoit très bien, quand on se place au point de vue de l'Église. L'État ne peut avoir aucun droit, aucun pouvoir sur une institution divine; il n'a, il ne peut avoir que des devoirs, ce qui revient à dire qu'il est le bras armé de l'Église, qu'il n'a pas de raison d'être en lui-même, qu'il
> Henry, Das Leben J. Calvin*s, pag. 173.
* Hallam, Histoire constitutionneUe d'ÀDgleterre. i, \, pag. 283, 28i.
est le moyen^ et l'Église le but. Cest, en défioitive, TÉglise qui est souveraine et non TÉlat.
Tout eo exaltant rÉglise, les sectes protestantes n'osèrent pas pousser leurs principes jusqu'au bout. Né dépendant des princes, le protestantisme est toujours resté dans leur dépendance; les ministres réformés ne pouvaient songer sérieusement à régner sur leurs maîtres. La force des choses conduisit les théoriciens de la réforme à Finccnséquence; ils admirent, de même que les gallicans, riudépendance du pouvoir temporel; tout en enseignant que TÉtat doit se régir d'après les maximes et les lois de TÉglise, ils reculèrent devant la conséquence qui subordonne le corps à fàme^ le moyen au but : la réalité fut plus forte que la théorie ^ Cependant, rinfluence de la doctrine chrétienne fut assez puissante pour ressusciter au sein de la réforme Torgueil hargneux des clercs, que Ton aurait cru mort pour toujours après Luther; elle fut assez puissante pour conserver Tesprit intolérant qui caractérise toute religion révélée. De là l'élroitesse d'idées et de sentiments qui caractérise le protestantisme , après que les grandes figures du seizième siècle ont disparu. Mais la domination cléricale ne pouvait s'établir dans les Églises protestantes; il y eut une vive réaction contre cet héritage du papisme; une lutte s'ouvrit entre les partisans de la souveraineté civile et les défenseurs de la puissance ecclésiastique; cette lutte ne se passa plus, comme celle de la papauté et de l'empire, sur les champs de bataille, elle se concentra dans le domaine de la science. Sur ce terrain, la victoire ne pouvait être douteuse. Toutefois, le christianisme traditionnel ne céda qu'après une résistance séculaire; encore est-il resté des partisans du passé qui cherchent à le ressusciter en plein dixneuvième siècle. Mais les victoires remportées au nom des idées sont définitives : en dépit des réactions, l'humanité ne reviendra plus à des croyances qu'elle a désertées.
> Bœhmer, Jus ecclesiasticum protestantium , t. V, pag. 36 et 32.
354 L'ÉGUSE PT l'état.
§ 4. Lutte de rÉglîie et de TÉut dam le protetUntûiiie.
N» i. Les Pay9'Ba$.
Les ministres réforniés prirent la place du clergé catholique; quoi de plus naturel que ceux qui se croyaient les vrais ministres de la parole de Dieu s'attribuassent une autorité égale à celle qu'avaient exercée les prêtres de Tantechrist? Fondateurs de la nouvelle Église, les ministres prétendirent qu'eux seuls avaient le droit de régler le dogme et le culte; ils étaient les pasteurs, et tous les fidèles, y compris les magistrats, chefs de la société civile, étaient les brebis; ce n'était pas aux brebis à commander aux pas* teurs, mais bien aux pasteurs à prescrire à leurs brebis la voiç qu'elles devaient suivre \ Tel était, à la fin du seizième siècle, le langage des ministres réformés dans les Pays-Bas; il ne différait guère des principes sur lesquels Bellarmin fonde la domination d^ 1 Église et de la papauté. 3ientôt des dissensions violentes éclatèrent parmi les réformés de^ Provinces-Unies ; les arminiens attaquèrent le dogme chéri die Calvin, la prédestination; les gomaristes défendirent la doctrine de leur maître; les passions s'exa)tèrent. Comment rendre la paix aux esprits divisés?
Les disciples de Calvin ne reconnaissaient qu'une seule autorité en matière de foi, les synodes; quant au magistrat civil, disaient-ils, il était obligé par les décrets des synodes aussi bien que les simples citoyens; il n'avain d'autre mjssion que de prêter majn-forte à rÉglise, ep faisant enseigner la croyance orthodoxe dans les écoles et les temples, et en expulsant les minisires ou les docteurs qui ne la voudraient pas enseigner, ou qui en débiteraient une autre ^ IjCS arminiens répondirent que, dans cette doctrine, l'Église formerait un État dans l'État, ou plutôt que l'Église dominerait sur l'État, comme la papauté avait dominé sur les rois et les empereurs. En
1 Le Clerc, Histoire des Provinces-Unies, liv. ix (l. I, pag. 266). * Idem,y pag. 281. ^Discours d'Uytenbogaert aux états de Hollande, en 1609 (Brandty Historié der Reformatie, t. II, pag. 102).
effet, dès que Too considère PÉglise comme une puiss^ince insUluée par Jésus-Christ avec pouvoir de commander et de faire des lois, c est elle qui est souveraine, peu importe que cette puissance soi$ exercée par un synode ou par le pape; le magistrat civil, dans tous les cas, sera sujet, subordonné; il sera le bras armé de la puissance ecclésiastique, tenu d'exécuter ce qu'elle aura ordonné, et, s'il arrivait que rÉlat fut en désaccord avec TÉglise, les citoyens dievraieal obéissance à TÉglisq: n'est-ce pas là la vraie substance de la papauté^?
Les arminiens opposèrent aux prétentions du calvinisme un^ doctrine qui sauvegarde le pouvoir de l'État et les droits des individus ; ils nièrent que l'Église fut une puissance. Si on la considère comme telle, disaient-ils, il y aura deux^pouvoire souverains dans l'État, ce qui est contraire à l'essence même de la sou^ veraineté , et contraire à la raison : autant vaudrait donner deux télés à un homme ', Il faut donc que TÉglise soit subordonnée à l'État, que l'État ait pouvoir sur l'Église. Les arminiens ajoutaieni que la mission ri^ligieuse reconnue à TÉtat par Calvin implique une autorité sur les personnes et les choses ecclésiastiques : le magistrat civil doit prot^er l'Église; or celui qui protège doit avoir les moyens d'exercer sa protectioi) ; 1^ protection ne se conçoit pas sans droit, sans pouvoir, autrement elle devient impuissante. Il y a plus ; dans la doclripe calviniste, U proteclRur doit toujours exé* cuter la volonté du prot^é, le protecteur devient donc sujet dq protégé, ce qui est absurde '.
Les calvinistes purs représe^itaîept le vieil esprit de l'Église catholique; les arminiens dépassaient, sans en avoir conscience, le christianisme traditionnel, ils étaient les vrais organes de la réforme telle que nous la concevons aujourd'hui. Le calvinisme orthodoxe l'emporta sur la libre pensée, grâce è l'appui qu'il rencontra dans
> Apologia pro Confessiane Remonstrantium, eh. xxv [Episcopii Opéra, t. II, p. 27S] : « Est enim ipsissimum papatûs corculum ac medulla, qua salva aucloritas prîncipum nil nisi iuanis umbra et titulus sipe re est. p
* « Duas enim summas potestates in uno popnlo dari, ipsius sunHnitatis naturae répugnât. » Apologia pro Confessione Remonstrantium, eh. xxv, peg.977«
' Apolçgia pro Confe$$ione Bemon^trantium, eb. xxv {Episcop., II, 2, pag. 270).
336 l'église et l'ÉTAT.
l'ambition jalouse des princes d'Orange. Mais il y eut bientôt une violente réaction contre cette recrudescence du papisme. Si les Provinces-Unies s'étaient soulevées contre Rome, si elles avaient combattu le plus puissant champion du catholicisme, ce n'était pas pour subir le joug des orgueilleux disciples de Calvin. Un pamphlet, qui parut vers le milieu du dix-septième siècle \ nous dira quelles haines les outrecuidantes prétentions des calvinistes avaient excitées dans le sein des Églises réformées. Fidèles à Tesprit de leur maitre, ils réclamaient toujours, sous le nom de liberté de CÉglise^ un vrai pouvoir. Malheur aux magistrats des villes où les hargneux successeurs du clergé romain parvenaient à fanatiser les fidèles! Il leur fallait plier ou céder la place à ces nouveaux spiritueh. Un magistrat de Middelbgurg, forcé de s'expatrier pour échapper à la persécution incessante de ses ennemis, se vengea du cléricalisme réformé dans une vive satire. Elle fut traduite en anglais, preuve que Tabus qu'il attaquait était général, et la répulsion tout aussi universelle. Selden fait un grand éloge du pamphlet hollandais, et encore au dix-huitième siècle, l'illustre Thomasius émit le vœu que Ton en fit une traduction allemande. Nous emprunterons quelques traits à la longue analyse que le philosophe allemand en a donnée dans son Histoire du sacerdoce et de l'empire *.
L'écrivain hollandais persifle Tambition cléricale que l'Église romaine avait léguée comme un héritage aux pasteurs protestants. C'était toujours la vieille chanson du catholicisme : « Les laïques sont les hommes de la chair, le troupeau; les ministres de la parole divine sont les spirituels, les pasteurs. Donc la société laïque doit se laisser conduire comme les brebis, et les magistrats sont tenus d'obéir, ils ne peuvent sans sacrilège se mêler des choses ecclésiastiques. » Admettez la distinction injurieuse des clercs et des laïques, et vous serez obligés d'admettre que l'Église forme une puissance divine supérieure à l'État, vous aboutirez à la domination cléricale
' Grallœ, seu vere puerilis cothurnus sapienlise quo se jaclat apud imperilos Gnil. ApolIOQÎQS in centonibvs quas edidil de Jure majestâtis circa sacra. Franekerae, 16i6.
* Thomasius, Historia contentionis interimperiumetsacerdotium, pag. 357,391.
que le pape a exercée pendaut tant de siècles sur la chrétienté trompée et asservie. Voilà pourquoi notre pamphlétaire s'acharne à ravaler la sainteté des clercs; il traîne leur spiritualité dans la boue. « La vocation et la confirmation des ministres de Dieu opère un vrai miracle dans ces saints personnages : de profanes qu'ils étaient, ils deviennent sacrés, eux et tout ce qui les touche, leurs vêtements, que dis-je? jusqu'à leurs excréments. C'est la superstition du monachisme : le capuchon du moine est tout aussi saint, plus saint même que le moine. Si vous écoutez nos ministres, ils sont des esprits tout purs, des anges descendus du ciel, il faut les adorer. Gardez-vous bien de les heurter, de leur résister, la lèpre vous frappera comme elle a frappé jadis le roi Osias, qui osa mettre la main sur un oint du Seigneur ; il leur faut obéir, comme la brebis obéit à son pasteur : c'est un moyen sûr d'aller droit au ciel. Qui ne voudrait à ce prix abandonner les viles choses de ce monde? Laissons le soin du gouvernement à nos spirituels, et contentons-nous de nos fonctions de troupeau. »
Le pamphlet du défenseur de la souveraineté civile en «provoqua d'autres en faveur de la puissance ecclésiastique; il y eut des flots dencre et d'injures. Les écrits sérieux ne manquèrent pas et nous révèlent le mouvement qui se faisait dans les esprits. Tandis que les calvinistes prétendaient assujettir l'État à l'Église, les libres penseurs soutinrent que l'Église et la religion même étaient assujetties à l'État : les magistrats, disaient-ils, tenaient la place de Dieu, et les pasteurs devaient prêcher les croyances que les princes trouvaient bon de faire enseigner. Cette audacieuse doctrine est professée dans un écrit anonyme qui parut en 1663 ^ Bayle crut y reconnaître ie style, les intentions et le dessein de Spinoza. Ce n'était pas l'œuvre d'un penseur isolé; quelques années plus tard, un célèbre médecin publia un traité sur les fonctions des pasteurs, dans lequel il remettait les spirituels à leur place, en les soumettant en toutes choses à l'autorité du magistrat ^.
1 Lucii Antislii Constantis de JuTe ecclesiasticorum. Aletopoli, 1665. (Aqalysé par Thomasius, Historia contentionis inter sacerdotium et imperium, p. i06, 408).
* Velthuys, Munus pastorale et jus Ecclesiae, 1680 [Thomasius, Historia contentionis inter imperium et sacerdotium, pag. 410, 413).
Googli^
398 l'ÉGUSB et L'ÊtAT.
C'était un signe des temps; les plus intelligents des calvinistes comprirent qu'il fallait donnei* satisfaction aux justes exigences de Tautorité civile; ils lui abandonnèrent TÉglise, pour sauver Tindépendance de la religion. Tel fut Tesprit d'une nouvelle école qui distingua entre le gouvernement intérieur de TÉglise et le gouvernement extérieur; elle réclama le premier pour les ministres de la parole divibe» elle abandonna Tautre è TÉtat. Par là on laissait au magistrat civil tout ce qui, dans les choses ecclésiastiques, tient à Texercice d'un pouvoir proprement dit, et Ton réduisait les pasteurs à un simple ministère , à la prédication et à Tadministration des sacrements. L'État remportait, car on reconnaissait qu'il ne pouvait pas y avoir deux puissances dans la société, qu'il n'y avait qu'une souveraineté, la souveraineté civile ^ C'est Tabdication de la domination cléricale.
«• 2. V Angleterre.
La querelle entre le sacerdoce et l'État ne fut pas moins ardente en Angleterre. Au premier abord, cela étoune. La réformation avait été imposée au clergé anglican par la volonté impérieuse de Henri VIII : née sujette, comment l'Église anglicane pouvait-elle songer à dominer sur l'État? C'est une nouvelle preuve, et ce n'est pas la moins frappante, que l'esprit de domination est incarné dans toute Église qui se rattache au christianisme traditionnel. Or, de toutes les Églises réformées, c'est celle d'Angleterre qui tient le pins du catholicisme : elle a même la prétention d'être plus catholique que Rome ; aussi n*y en a-(-il pas qui ait mieux conservé l'héritage de l'oi^ueil clérical. D'un autre côté, il n'y a en pas qui soit moins indépendante, car elle se trouve en face du vrai souve-
1 Gerardi Vossii Dissertatio de Jure magiàtratus in rébus ecclesiasticis. Amstelodami, 1669. Opus poslhumum, pag. 54 : « Est episcoporum et presbyterorum quidem regere, verum ministerio non imperio, quod solius est magistratHS. » La disserlaUoa de Vossius est la reproduction d*une lettre écrite en 1616 à Grotius , au milieu des dissensions entre les arminiens et les gomaristes. Vossius était du petit nombre des homibes modérés qui n'appartenaient à aucun parti. [Epistolœ ecclesiasticœ et iheologicœ, pag. 441-462.)
LA RÉPORliÈ. 3Sd
rain, représenté par un parlement t qui peut tout faire, sauf changer une fertime en homme. » Mais en Angleterre, comme sur te continent, TÉgiise, si elle fut trop faible pour régner, fut assez forte pour inspirer à TÉtat, avec lequel elle était intimement liée, Tétroite intolérance des sectes chrétiennes. Il y eut donc lutte en Angleterre, comme partout ailleurs, entre les prétentions de TÉglise et Tesprit de liberté qui est inhérent à la réforme ; la lutte a duré jusque dans les temps modernes, grâce à Palliance de TÉiat et de FÉglise qui a longtemps passé pour Tune des bases de la constitution anglaise.
L'anglicanisme trouva des adversaires dès son origine; les dissidents se séparèrent d'une Église qui perpétuait les abus de Rome sôus le manteau de la réforme; plus tard les libres penseurs Fattaquèrent dans son fondement, en revendiquant pour TÉtat tout le pouvoir ecclésiastique, et pour les individus la liberté religieuse. Dans les premières années du dix-huitième siècle, parut un traité anonyme sur les Droite de FÉglise chrétienne ^ L'auteur, qui était légiste et libre penseur, fait une rude guerre à l'Église établie. Il Taccuse d'être aussi papiste qu'il est possible de Tétre sans reconnaître la suprématie du pape; il ne manque, dit-il, aux At^AcAtircAmen que la force pour imiter les Grégoire et les Innocent; ils ont les mêmes prétentions. Le philosophe anglais voit la source du mal dans ridée catholique de TÉglise, qui a été maintenue par les évéques anglicans ; c'est l'idée des deux puissances , l'une civile , l'autre ecclésiastique. Dans cette doctrine, le gouvernement de l'Église appartient au clergé par un droit divin qui ne peut lui être enlevé; il peut faire des lois ecclésiastiques et religieuses, il peut contraindre les peuples d'obéir à ses ordres, et livrer à Satan ceux qui lui résistent. Ce prétendu droit divin donne au haut clergé le même orgueil que les réformateurs ont flétri dans la Babylone catholique; aux clercs appartient une juridiction spirituelle dont eux seuls déterminent les limites, les laïques n'y peuvent intervenir sans sacrilège. C'est dire que le clergé a une autorité illimitée, absolue,
< The rights of the chrisUan church asserted against ihe romish and ail other pMesls whoclaim an independenl powerover U. London, 1706 (analysé dans Le Clerc, Bibliothèque choisie, t. X, pag. 305.). L'auteur est TindalL
340 l'église et l'état.
irresponsable. Il u'esl pas difficile à noire légiste de renverser cet échafaudage de prétentions. € Il ne peut pas, dit-il, y avoir deux pouvoirs indépendants dans une société; ce serait Tanarchie organisée, ce serait une source permanente de dissensions, de troubles et de guerres, comme le prouve la lutte séculaire de Tempire et du sacerdoce dans le monde catholique. LÉglise est une société de fidèles; comme telle, Ton ne conçoit pas qu'elle ait un pouvoir; elle est au contraire, ainsi que toute société, soumise à l'empire de l'État; rÉlat même a sur l'Église une autorité plus grande que sur les autres sociétés, car il est essentiellement intéressé à ce qu'on y enseigne des principes qui servent au bien de la nation. Mais le pouvoir de l'État en matière de religion ne va pas jusqu'à lui donner le droit de violenter la conscience : la persécution , loin d'être un devoir, comme l'Église romaine et ceux qui suivent ses maximes le disent, est le plus grand des crimes ; le magistrat doit punir ceux qui enseignent une si funeste doctrine. »
Le traité des Droits de VÈglise souleva un orage dans le sein de l'anglicanisme. Il y eut réponse sur réponse ^ ; mais ces prétendues réfutations ne consistaient que dans une hautaine affirmation des pouvoirs du sacerdoce royal, établi par le Fils de Dieu, roi et prêtre. Les défenseurs de l'anglicanisme ne voyaient pas que si Ton donne à l'Église prolestante les mêmes droits qu'à l'Église romaine, le protestantisme n'a plus de raison d'être. La défense prouvait contre l'établissement qu'elle devait défendre : les highchurchmen redoublaient de suffisance et d'orgueil, pour répondre aux attaques de ceux qui leur reprochaient l'orgueil et la suffisance : « Les évéchés sont des trônes, des principautés ; les évêques tiennent la place de Jésus-Christ, pour exercer ses charges de prophète, de sacrificateur et de roi. > Ajoutez à cette outrecuidance une bonne dose d'injures et de calomnies, et vous aurez une idée de la polémique orthodoxe, dans tous les temps, au dix-huitième siècle comme au dix-neuvième. Notre légiste, qui attaquait les trônes et les dominations cléricales , ne pouvait être qu'un athée et un
1 Voyez Taoalyse de ces réponses dans Le Clerc, Bibliothèque choisie, t. XXI, pag.l.
spinoziste, ou, comme on dit aujourd'hui, un panthéiste. Veut-on une preuve de Tathéisme de récrivain anglais? Il soutenait que tous les hommes sont égaux ; la doctrine de Tégalité était véhémentement suspecte d'athéisme aux yeux de highchurchmen^ comme le dogme du progrès est identique avec le panthéisme aux yeux de nos orthodoxes modernes.
N® 3. La France. — Louis Dumoulin,
Le réformés de France ne pouvaient songer à dominer; depuis la mort de Henri IV jusqu'à la révocation de Tédit de Nantes, ils furent obligés de lutter pour leur liberté contre les prétentions d'une Église intolérante par essence. Leur intérêt les poussait donc à prendre parti pour TÉlat contre TÉglise catholique, et, par suite, contre toute domination cléricale. Dans la seconde moitié du dixseptième siècle» un écrivain réformé, qui porte un nom hostile à rÉglise, louis Dumoulin ^ publia en Angleterre un livre dont le titre seul était une réprobation des tentatives faites par la papauté et ses imitateurs, pour soumettre l'État au prétendu pouvoir spirituel du clergé '. < Toute doctrine, dit-il, qui reconnaît à l'Église une puissance indépendante de l'État aboutit à créer un État dans l'État. Le principe de cette usurpation est l'orgueilleuse suprématie que les clercs se sont arrogée sur les laïques. A les entendre, ils sont les anges, les envoyés de Dieu, la lumière du monde, le sel de la terre; il n'y a pas de puissance qui puisse être comparée à la leur, car ils ouvrent et ferment les portes du ciel, ils disposent du paradis et de l'enfer : c'est un pouvoir divin qui, par son excellence, l'emporte sur toute autorité humaine. » Le vif langage de Dumoulin excita la colère de tous ceux qui avaient du sang clérical dans les veines. Ne pouvant le réfuter, on l'injuria; c'était un hobbésietif c'est à dire un athée et un païen. Dumoulin revint à la
1 L. Molinœi Paraenesis ad sedificatores imperii in imperio. In qua defenduntur jura magislratus adversus«vindices potestatis ecclesiasticse. Londini, 1656. (Analysé dans Thomasius, Historia contentionis inter imperium et sacerdotium, pag. 416).
342 L*ÉGLIS£ ET L*ÉTAT.
change et se prit corps à corps avec un savaQt hollandais, calviniste orthodoxe. Voet était un partisan décidé de la puissance ecclésiastique; Dumoulin prouva que sa doctrine était celle du papisme, et le qualifia de pape d'UtrechO. Lldentilé entre le papisme calviniste et le papisme romain iétait évidente ; mais les catholiques romains étaient du moins conséquents, tandis que les réformés, en maintenant le papisme sans le pape, étaient absurdes; ils Tétaient d*autant plus, qu'ils ruinaient le principe même de la réformation. Dumoulin avait tout ensemble raison et tort, en se prévalant de Tesprit du protestantisme contre les protestants qui voulaient reconstruire la puissance de TÉglise; il avait tort, quand on se place au point de vue du christianisme traditionnel dont les réformateurs ne songeaient pas à s'écarter : il avait raison, en s'inspirani de la vraie mission de la réforme, qui était de sortir du christianisme historique et d'inaugurer une nouvelle ère religieuse.
Il y eut des réponses et des répliques, dans lesquelles, selon l'habitude des théologiens^ h s injures et les personnalités tenaient lieu de raison. Dumoulin répliqua à son tour, en 1671 ; dans un écrit plus incisif encore que ses premiers traités, il déclara une guerre à mort au pouvoir spirituel. Il démasqua sans pitié pi miséricorde les spirituels et leurs prétentions ; il montra ce que voulaient dire les grands mots de salut des âmes, de puissance des clefs : masque et prétexte que tout cela! Il ne s'agit pas du paradis ni de Tenfer, il ne s'agit pas de l'autre monde, mais de ce monde-ci : les clefs du royaume des cieux sont employées à fonder un empire terrestre ; et quand la force manque pour établir une monarchie, comme cela arrive aux réformés, les clercs s'accrochent du moins à tout ce qu'ils peuvent sauver de la puissance pontificale. Le coup était rude; le savant hollandais essaya vainement de le parer. Un ministre français rompit une dernière lance en faveur de ce cher pouvoir spirituel que Dumoulin avait ruiné en le démasquant; mais Jxirieu était impuissant à sauver une cause qui était perdue. Les
« Papa UUrajectinus, seu mysterinm iniqiiitatis reductum a clarissimo vire Gisberto Voétio, auctore Ludiomaeo Colvino. Londini, 1668.
eontradictioBs dans lesquelles il s'embarrassa prouvaient qu'il marchait sur UB terrain peu solide. Ceo était fait du pouvoir spirituel dans le sein de la réforme ^
N*» 4. L'Allemagne.