I. Gooring
Que se passait-il en Allemagne, dans la patrie de la reformations Thomasius dit que Tidée catholique de TÉglise était encore reçue parmi les protestants au dix-huitième siècle; presque tous les ihéo- Ic^iefis restaient attachés au pouvoir spirituel de TÉglise, comme s'il était consacré par TÉvangile. L'illustre écrivain, esprit libre et dégagé de tout préjugé d'autorité, s'étonne et s'indigne des crasses erreurs du papisme protestant ^ lequel renchérit encore sur le papisme romain; il attribue le long empire de ces prétentions surannées à l'influence des universités où la routine catholique se perpétuait sous des formes protestantes *. Il y avait des causes plus profondes; les universités n'avaient pas produit le mal, elles ne fatsaieMt que le révéler. Les deux éléments que nous avons signalés dans le protestantisme, l'esprit du passé et Kesprit de l'avenir, étaient en lutte depuis l'origine même de la réformation; la tendance du christianisme traditionnel était la plus forte, elle domina )>endant les deux premiers siècles qui suivirent l'insurrection de Luther. Avec le christianisme historique, l'idée de l'Église et de son pouvoir spirituel devait également prévaloir. Ce n'est qu'à mesure que la libre pensée pénétra dans l'étroite orthodoxie luthérienne, que l'Église, considérée comme puissance spirituelle, fit place à une conception nouvelle dans laquelle l'Église n'est plus que l'association des fidèles, e( par suite tout pouvoir est attribué à l'État, unique organe de la souveraineté. Cette révolution ne s'accomplit pas sans lutte; il y avait des passions religieuses en jeu; les clercs, protes-
» Jupieu, Traité de la puissance de TÉglise, 1677.
* Thomasius, Historia contentionis inter imperium et sacerdolium, pag.343, 644,681.
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tants aussi bien que catholiques, poursuivirent les défenseurs de la souveraineté civile, comme des athées, des indifférents, hommes pervers qu'il fallait expulser des universités et de TAIIemagne^ si ron ne voulait pas laisser périr la religion; et trop souvent, dit Thofnasius, ces calomnies portaient coup.
Le premier écrivain qui attaqua Tidée catholique de TÉglise appartient à la seconde moitié du dix-septième siècle. Conring s'est fait un nom comme légiste; en matière religieuse, il professait les croyances plus larges que renseignement de Calixte avait répandues en Allemagne, et dont l'université de Helmstadt était le foyer. Il réunissait donc en lui un double principe d'opposition contre l'idée de l'Église : comme juriste, il ne pouvait pas lui reconnaître un pouvoir : comme chrétien évangélique, il ne lui accorde qu'un ministère, qu'une mission.
Les papistes protestants, de même que les ullramonlains, cherchaient un appui dans l'Écriture sainte. Nous avons dit que quelques paroles de Jésus-Christ sufiSsent à Bellarmin pour construire tout l'édiiic€ de la puissance ecclésiastique. Conriny^ examine les fameux passages où le Christ donne à ses apôtres le pouvoir de lier et de délier, et les charge de paître ses brebis; il n^y voit pas même une apparence de pouvoir proprement dit : c'est une mission d'enseigner et de connaître des péchés , et cette mission emporte-t-elle une autorité de coaclion? Jésus dit à ses disciples : < Les rois des nations dominent sur elles ; mais pour vous, il n'en est pas ainsi. > C'est opposer la mission des apôtres à l'empire des princes, et par cela même dénier à l'Église qu'ils étaient appelés à fonder, toute espèce de pouvoir. Si on laisse là l'Évangile pour examiner les rapports de l'Église et de l'État d'après leur essence, on voit que l'Église, loin de régner sur l'État, lui doit être soumise. L'État est de Dieu, puisque les sociétés civiles sont établies par Dieu ; c'est dire que l'État a une mission à remplir. Il a la direction de tous les iotérèts généraux, par conséquent aussi des intérêts moraux et religieux; car la religion est un des plus grands intérêts dn corps social. L'État a donc une mission religieuse, par droit divin. S'il
< Conring, de Magistratus auctoritate circa sacra, 1645.
abandonoe» soit au pape» soit à une Église quelconque, le soin des choses religieuses et ecclésiastiques, il abandonne la moitié de sa souveraineté, il abdique; en divisant ce qui est indivisible, il organise l'anarchie et la guerre civile dans son sein, il se détruit.