‹ Le moyen age et la réformeChapitre 19 sur 35 · Pnffendorf · texte numérisé non relu

Pnffendorf

Thomasiw dit que Gonring fut le premier qui, en Allemagne, attaqua le papisme prolestant ^ Il a le mérite de Finiliative, mais il n'a pas assez insisté sur la nature de TÉglise ; cependant tout dépend de la conception de l'Église pour déterminer quels sont ses rapports avec l'État. C'est à Puffendorf* qu'appartient la gloire d'avoir approfondi ce côté d'un problème qui a agité les siècles passés, et qui soulève encore des débats irritants de nos jours. L'illustre publiciste prouve que l'Église n'est pas un État dans l'État, mais une association soumise, comme telle, à la direction et à l'inspection du magistrat civil. La question capitale, dit-il, est de savoir si Jésus-Christ a entendu établir un pouvoir spirituel auquel sont soumis tous ceux qui suivent sa loi ; si Ion reconnaît qu'un pouvoir pareil existe , il ne reste plus aux protestants qu'à se remettre sous le joug du pape, quelque dur qu'il soit. Mais il sufiSt de lire l'Écriture sainte sans prévention, pour être convaincu que le fondateur du christianisme ne songeait pas à investir ses apôtres d'un pouvoir quelconque. C'est un maître qui enseigne des disciples, c'est un révélateur qui communique la parole de vie à ceux qui ont des oreilles pour entendre, c'est un docteur de pauvreté et d'humanité. Il donne mission à ses apôtres, non de gouverner le monde, mais de prêcher la bonne nouvelle. Et en quoi consiste celte bonne nouvelle? Que le royaume des cieux va s'ouvrir, que la dernière heure est proche, et qu'il faut se hâter de faire pénitence. Comment les péchés sont-ils remis? Les apôtres exercent-ils une juridiction, un pouvoir^ en les remettant? C'est la foi qui emporte la rémission des péchés, et qui ouvré le ciel aux

< Thomasius, Historia coDlenlionis inter imperium et sacerdotium, pag. 040. * De Habita religionis christianse ad vîtam civilem.

346 l'ÉGLIS£ et L*ÉTAT.

croyants. Voilà Teuseignement du Christ ei la mission des apôtres : on n'y voit pas lombre d'une puissance. L'Église se constitue, c est la société des fidèles; cette association lui donne-t-elle des droits nouveaux, une autorité de coaction, un empire? Sa mission reste la même, c'est d'enseigner et de remettre les péchés : quand elle agit, elle agit comme toute société, par voie de concours de consentement, et non par voie de commandement ou de loi. Elle ne peut pas prétendre qu'elle forme un État dans l'État, car si elle était un pouvoir, il arriverait de deux choses Tune : ou il y aurait deux pouvoirs souverains, et par conséquent anarchie, dissolution du corps social ; ou l'Étal serait subordonné à l'Église, c'est à dire qu'il n'y aurait plus d'État. Est-ce pour établir l'anarchie, est-^ pour organiser une théocratie , que Jésus-Christ est venu dans ce monde?

Les suppositions de Puffendorf ne sont pas de pures hypothèses* Oui, dans la doctrine catholique, il y a anarchie ou absorption de l'État par l'Église. Pendant des siècles, la lutte s'est produite sur les champs de bataille, et les souverains pontifes ont dominé sur les rois et les empereurs. La lutte dure toujours, quoiqu'elle ne soit plus sanglante : là où il y a deux puissances, la division, la guerre intestine est inévitable ; les citoyens ne savent à qui il faut obéir, à l'État ou à l'Église. Mais les vrais croyants peuvent-ils hésiter? Ils aiment mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, ils préfèrent la vie éternelle aux peines et aux récompenses de ce monde. D'ailleurs l'Église sait s'arranger de manière à assurer honneurs et richesses à ceux qui la servent. Quel est alors le rôle de l'État? C'est le rôle le plus humiliant que Ton puisse concevoir. Il est en face de son ennemi, et il doit choyer, nourrir, protéger cet ennemi; que dis-je? il lui doit fournir les moyens de combattre l'autorité civile et de la ruiner. C'est pis qu'abdiquer le pouvoir, c'est l'avilir. Nous ne faisons qu'interpréter la pensée de Puffendorf*; et Ton pourrait

1 « Cives duobus dominis servire coguntur, aut inter duonim dominorum repugnantia imperia misère distrahnntur. » § 52.

« Manifeslum est, si qui in medio aliquo statu habitantes extraoei cujusplam status pars sint, id paulo mious esse, quam si hosUlia praesidia in oostras arees introducaniur, aut castra hostium in média nostra ditione ponantur. Quod

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croire que ûous écrivons la satire de ce qui se passe sous nos yeux : tant il est vrai que Tesprit de TÉglise est toujours le même. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, comprennent!

m. Thomasiai.

Nous touchons au dix-huitième siècle, et Tidée du pouvoir spirituel, quoique combattue et ruinée par les travaux de Conring, de Puffendorf et de leurs disciples, se maintient néanmoins dans renseignement et dans la pratique. Pour la détruire, il faut une lutte plus vive que celle de la science impartiale, il faut les armes de la p^siou. Nous nous étonnons aujourd'hui des exagérations, des préjugés et des erreurs des hommes du dernier siècle; nons ne comprenons pas qu'il faut des lutteurs passionnés, et partant injustes, pour démolir le passé : tels furent les philosophes, tel fut Thomasitiè ^ Il avoue lui-même qu'il est un peu vif et porté à la satire. C'est peu dire ; il outre les choses, et à force de pousser ses principes à bout, il devient injuste pour TÉglise, injuste même pour les adversaires de TÉglise. Il poursuit l'orgueil clérical des spirituels avec un acharnement incroyable : « Les clercs sont tous de saints fy^rsounages, des élus de Dieu; tout ce qu'ils font est bien; quand il leur arrive de commettre quelque action peu spirituelle, nous ne devons pas les imiter, hiais gardons-nous de croire pour cela que les clercs soient répréhensibles. Il faut, malgré leurs écarts, les honorer, les révérer, c'est là le comble de la perfection chrétienne; on peut être après cela adultère, voleur, assassin, commettre tous les crimes imaginables, le respect de l'Église rachète tout; tandis que cent qui attaquent les clercs et l'Église, fussent-ils des saints, sont des athées, des hérétiques, des démons indignes de voir la ItHmière du jour. Qu'est-ce que les laïques sont aux yeux des spirituels? Des mulets et des ânes*. »

praejudicium eo gràViUs est, si ex ipsis principum civiumque bonis sumtas depromantur, quibud status ille extraneus sit sustentandus. »

1 Thomasius, Notes sur le traité de Puffendùrf, de la Monarchie spirituelle de Koœe. Dédicace,

* Idem^ Notes sur Puffendorf, Dédicace.

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Si Thomasius met tant de passion à attaquer la distinction des clercs et des laïques, c'est que là est réellement le principe de la domination cléricale, qu elle s'exerce au nom du pape ou au nom d'une rËglise réformée. Si le spirituel et le temporel sont deux domaines différents, et si le clergé domine dans Tun, il dominera nécessairement dans l'autre; car qui voudrait contester que Tàme a empire sur le corps? Si donc il y a une puissance qui est Toi^ane de rame, il lui faut aussi accorder un empire sur la puissance qui représente le corps : de là la longue usurpation des papes et de rÉglise, de là Tinsolente tyrannie de ceux qui se disent investis par Dieu du pouvoir spirituel. La réformation n'a pas mis fin à cette soif de domination; avec Torgueil clérical, l'ambition s'est transmise aux ministres de la parole de Dieu; s'ils ne sont pas papes, ils voudraient du moins l'être ^ Il ne suffit pas d'avoir secoué le joug de la papauté pour s'affranchir de la domination ecclésiastique; car cette domination se reproduit dans le sein du protestantisme, sous le nom de liberté de V Église; celte liberté n'est autre chose que la prétention d'être un pouvoir, c'est à dire de former un État dans l'État, ce qui aboutit à organiser l'anarchie, à moins que l'on ne subordonne l'État à l'Église ; mais alors il n'y a pas d'État, puisqu'il n'y a pas d'État sans indépendance, sans souveraineté. L'Église doit donc être subordonnée à l'État, c'est une condition d'existence et de dignité pour le prince ; s'il reconnaît à côté de lui un pouvoir spirituel, nécessairement rival et ennemi, il deviendra l'esclave de l'Église, il sera un instrument dans les mains du clergé '.

Thomasius rejette toute idée qui rappelle de prés ou de loin la distinction odieuse du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Les réformés avaient fini par reconnaître à l'État un droit sur VÊglise extérieure, en réservant au clergé le soin des choses intérieures de la religion. Thomasius repousse cette concession, il ne

1 Thomasius donne aux papistes prolestants le nom énergique de GempœpsU, (Historia contentionis inter imperium et sacerdotium, pag. 478.)

* « Ratio et experientia doceot, negligentiam hujus juris privasse magistratum superioritate et majestate, et ex eo fecisse brachium seculare cleri, imo ejus mandpium.» (Historia contentionis, p. 676.)

veut pas entendre parier d*un droit quelconque appartenant aux clercs; TÉtat seul a un pouvoir, il réunit dans sa main toute Tautorité, l'Église n^en a aucune ^ Il craint, et non sans raison, qu*en laissant une porte ouverte aux prétentions de TÉglise, le clergé ne cède à Tanobition qui lui est innée de se subordonner l'État, sous le prétexte d'intérêts spirituels. Thomasius ne se contente pas de poursuivre la domination cléricale dans le présent, il la poursuit encore dans le passé. Il a écrit en traits vifs et mordants une Histoire de la lutte du sacerdoce et de Vempire. Sa critique est sans pitié ni miséricorde; partout où il rencontre une trace de la puissance spirituelle, il la flétrit; l'esprit historique lui manque complètement, comme à tous les démolisseurs ; il ne tient compte ni du temps ni des circonstances, il voudrait que le moyen âge eût réalisé ce qui n'était pas même réalisable au dix-huitième siècle, ce qui ne lest pas encore aujourd'hui. Thomasius ne rend pas plus justice aux adversaires de TÉglise qu'à ses partisans; il sufiSt quils maintiennent, ne fût-ce qu'en apparence, Tidée de l'Église et de sa puissance spirituelle, pour que le publiciste allemand les condamne ; ni les gallicans, ni Marsile de Padoue ne trouvent grâce aux yeux de cet impitoyable logicien. Mais si Thomasius est inique en histoire, il est admirable en théorie ; vrai radical, il détruit jusque dans ses derniers vestiges la domination de l'Église, et il met à sa place le vrai souverain, l'Etat.

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