‹ Le moyen age et la réformeChapitre 26 sur 35 · Clément Xm et le dac de Ptrme · texte numérisé non relu

Clément Xm et le dac de Ptrme

Nous passons du commencement du dix-septième siècle, à la seconde moitié du dix-huitième. L'esprit humain a fait un pas immense. Nous sommes en pleine philosophie. Le moine Fra Paolo sappelle Voltaire, et Voltaire s'appelle légion. Que pense le dixhuitième siècle de la liberté de l'Église? 11 se moque de TÉgliseet de sa liberté, et du catholicisme par dessus le marché. Les immunités du clergé étaient personnifiées en quelque sorte dans la bulle

tazione di sacrement] e ogn* altra buôna e christiana operazione, senza favorire la liberla ecclesiastica, ad nihilum valent ultra... che neir elemosine e devozione non consiste la perfezione christiana, essendo il cimenlo di quella Tessallazione délia giuridizione ecclesiastica. »

4M: L*ÉGUSÉ M L'ftTAT.

/H Cœna. Nous avons dit que les rois les plus orthodoxes, et parmi eux Philippe II, n'avaient pas voulu de cette fameuse bulb; Ton devine quel cas les philosophes en devaient faire. (Test « un monument d*iinpudence et de folie, » s'écrie Voilant; c*est « le chefd'^œuvre de Tinsolence ^ > La liberté de TÉglise aboutit à faire de l^Église un État dans TÉlat; un État qui est dans 1 État, quand il s'agit de jouir de ses privilèges; un État qui est en dehors de rËtat, quand il s'agit de supporter sa part dan» les charges publiques ; un État qui est au dessus de TÉtat, quand il s'agit d'exercer son prétendu droit divin. Quel abtme de non-sens! disaient les philosophes. La raison est stupéfaite devant ce tas d absurdités; elle s'afflige à la vue de la bêtise humaine qui a pu supporter pendant des siècles la tyraunie sacerdotale, basée sur Tignorance et la super- . stition. Il faut y ajouter la tromperie, le mensonge et le faux. Rome, dit un philosophe anglais, fut un atelier de faussaires : c'est sur de faux actes qu'elle fonda sa suprématie spirituelle, c'est sur de faux actes qu'elle fonda son autorité temporelle *. Jusqu'à quand les peuples supporteront-ils une domination qui n'a d'autre base que la fraude? Il faut que l'État enlève au clergé ses biens, ses immunités, ses privilèges, sa puissance. Telle était la conclusion des philosophes'; et les sentiments des philosophes allaient bientôt devenir une terrible réalité.

Et c'est à la fin de ce siècle philosophique, hostile à l'Église, hostile à la religion, que Clément XIII excommunie le duc de Parme, pour avoir revendiqué le droit inaliénable de l'État contre le prétendu droit divin de l'Église, droit qui a pour titres le mensonge et le faux ! Oh ! les momies ! Ces hommes qui trônent sur le siège de saint Pierre, se disent infaillibles,et ils sont les plus aveugles parmi les aveugles! Quand les philosophes apprirent l'acte de folie de Clément XIII, il s'éleva un immense cri de joie dans leur camp. Voltaire écrivit à d'Alembert : « Vous savez sans doute la

* ÛicUormaire philosophique, y Philosophie et v» Dieu.

* Bolingbroke, Philosophical Works, t. III, pag.231,2i9,î5I,2W.

* D'Holbach^ LeUres à Eugénie, dans les CEuvres philosophiques de Pr&et, 1. 1, pag. 250.

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grande DOOTOIIe de rexeomma&ication de llnfent duc de Parme paf notre saint-père le pape, pour aveir attaqoé Troirminité des biens eeeiésiastiques. Il me semble que notre mère sainte Église travaille d'an côté à jeter sa maison à bas, tandis que les philosophes y mettent le feu de Tautre. Oh ! que le sarnt-siége entend bien ses affaires f Les mécréants seraient tentés de dire à Clément Xlfl ce que disait Timo» le misanthrope à Alcibiade: « Que je suis content de te voir « à la tète du gotnrernemeat! Tu ne feras raison de toute la canaille « athénienne '. > Qu'est-ce que le doc de Parme arait fait pour exciter cette grande colère du pape? Beaucoup moins que ce qui forme aujourd'hui le droit commun deTEurope. Dans le duché de Parme, comme partout, TÉglise acquérait toujours, et comme elle n'aliénait jamais, elle menaçait de devenir Punique propriétaire de tont le pays. La Pragmatique de 1764 constate que les gens de . mainmorte étaient déjà en possession d'une quantité prodigieuse de terres, les meilleures et les plus fertiles. N'était-ce pas un devoir pour le prince de porter remède au mal? S'il y avait un reproche à Iti faire, ce serait d'avoir attendu jusqu'au dix-hnitième siècle pour apporter des restifictions aux acquisitions de TÉglise, qui ailleurs avaient été C9nsacrées dès le moyen âge. Pourquoi le pape flétrissait-il dans le duché de Parme un principe qui était le droit commun de l'Europe? A cela il n'y a qo'nne chose à répondre, c'est que le pape n'a d'autre raison qtie sa volonté. C'est la manière des canonistes; elle est digne des infaillibles. Encore l'infaillible ne disait-il pas la vérité : il se plaignait de ce que la Pragmatique défendait toute espèce d^acquisitions aux gens de mainmorte, or le texte même de l'édit ne parle que des acquisitions excessives. Le duc se réservait d'autoriser les acquisitions nécessaires. Que faut-il de plus à ces chers clercs? Le superflu? le luxe? sont-ce là les maximes. des Pères de l'Église et des conciles! Un édit de 176S assujettit les biens des ecclésiastiques à l'impôt. Sur cela le pape s'écrie qne ton veui rendre esclave t épouse de Jèsuê^Christ. Réduisons ce verbiage à sa juste valeur. Le duc maintint l'immunité dont le clergé jouissait, et c'est le tort qu'il avait. Il se borna à

* Lettre du 18 février 1768.

soumettre à Timpôt les biens nouvellement acquis par FÉglise, parce que, en les dégrevant il eût fallu charger d'autant plus les biens des laïques. Cest toujours la vieille histoire : la liberté des clercs devient la servitude des laïques. Et c*est le pape qui^ose crier à lesclavage! Rien de plus curieux que la défense des ultramontaius. On leur opposait les fameuses paroles du Christ, qu'il faut rendre à César ce qui est à César. Ils répondirent que ces paroles ne s'appliquaient qu'aux princes païens ! Outré de cet excès de niaiserie, un légiste espagnol traita les apologistes de la cour de Rome iTidiots. Cest un mot peu parlementaire, mais il n*en est pas moins juste.

La Pragmatique enjoignait à ceux qui entraient en religion de renoncer à tous leurs biens au profit de leur famille. Cétait le droit commun de TEurope. Et quoi de plus juste? Les moines ne mieurent-ils pas au monde? Dès lors leurs biens doivent passer à leurs héritiers. A Rome on prétendit que le droit de la famille était contraire à la liberté de TÉglise, que c'était le monastère qui devait hériter des moines. Et c est pour des droits divins de cette espèce que le pape excita les sujets du duc de Parme à désobéir à leur souverain !

Enfin le duc de Parme établit le placet dans ses États. Où est le crime? Le placet était en usage dans toute la chrétienté. En Allemagne, les princes ecclésiastiques eux-mêmes le pratiquaient. Lés plus orthodoxes, les plus fanatiques des rois d'Espagne, Ferdinand, Philippe II exigèrent Vexequatur avec une rigueur excessive. Preuve que la religion n'était pas en cause : c'était une question de souveraineté.

Tels étaient les griefs du pape. Dans sa bulle d'excommunication, il dit qu'il a usé d'une trop longue patience; il ne veut pas tarder plus longtemps à venger la liberté de l'Église : se fondant sur l'exemple de ses prédécesseurs, sur Tautorité des saints canons et sur la bulle In Cisna, il casse et annule, avec un grand luxe de paroles, les édits portés par le duc de Parme, il défend à toutes personnes, laïques et clercs, de les observer. Enfin il déclare que les auteurs et les complices de ces lois ont encouru l'excommunication de plein droit, qu'ils n'en peuvent être absous que par le pape, et

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qu*il8 n'obtiendront Tabsolution qu'après la réTOcation desdits décrets ^ Voltaire dit que la bulle d'excommunication lancée par Clément klll paraissait du douzième siècle plutôt que du dix-huitième. En effet, les papes se croient toujours au moyen &ge. Les Grégoire et les Innocent faisaient mieux qu'excommunier les princes qui leur résistaient, ils les déposaient et ils déclaraient qu'ils agissaient en vertu du droit qu'ils tenaient de Dieu. Est-ce que le droit divin change? peut-il être autre au dix-hnitièmè siècle qu'au douzième? Voilà ce que se disait Clément XIII. Pour le coup, l'infaillible se trompa lourdement. Il croyait avoir bon marché d'un duc de Parme, il comptait sur la bêtise humaine. Le pape était seul à ignorer combien les esprits s'étaient éclairés dans toute l'Europe. Il aurait dû au moins savoir qu'il insultait dans la personne du duc de Parme, le roi d'Espagne son oncle, Louis XV,chef de la maison de Bourbon, et le roi des deux Siciles, son cousin germain. Le parlement de Paris commença par condamner le bref d'excommunication ; puis le conseil du roi donna l'ordre de se saisir d'Avignon et du comtat venaissin. De son côté, le roi de Naples s'empara de Bénévent et de Ponte-Corvo. Il n'y a pas jusqu'à l'Autriche, qui supprima la bulle In Ccsna. Voilà, dit Voltaire, ce que Clément XIII attira à la cour de Rome, pour n'avoir pas fait réflexion qu'il vivait au dix-huitième siècle *. Le grand incrédule ne se doutait pas qu'un siècle plus tard, la papauté renouvellerait toutes les prétentions consignées dans la bulle In Ccena. Décidément les infaillibles sont frappés d'aveuglement, comme tous ceux que Dieu veut perdre.

N» 5. VÀllemagne ».

L'on pourrait croire que des prétentions pareilles à celles de Clément XIII n'étaient possibles qu'en Italie, et dans un petit pays

* Breviarii Romani Cantinuatio, U III, pag. 483, 489.

* Voltaire, Siècle de Louis XV, chap. xxxix.^-Gomparez Martens, Recueil de traités, 1. 1, pag. 495, ss. — Jugement impartial, i vol. in-8*. ~- Manifeste de la cour de Parme (dans le Recueil des actes concernant les jéstdtes d'Espagne),

< Grûnde, sowohl (itr ois gegen die geisUichen Immunitattn in zeitlichen Dingen, Strassburg, 1766.

4Mt L*ÉGLI8B R l'eut.

comme le docbé de Parme, sar leqvel lé saint-sîége réchmail un droit de suzerainelé. Il n'en est rieR« Noos avons va Clémeot XI, ao commeecettent du dix-haitièiaesiàcley imcer partout se&foadres^ fût-ce po«ir des pois cbiches, quaDd la liberté de TÉgiise était eo cause, et nous savoos ce foe b liberté de TÉgUse teut dire. Il y avait des pays catholiques qui jouissaient de la plénitude de cette liberté. Telle était la» Bavière. Toutefois la lumière du dix«lniitième siècle eommefiçait à éclairer les contrées les plus ténébreuses de TEurope. En 1766, il parut an écrit anonyme sur les Immunités ecetésiastiques dans le» choses temporelles, L*auteur, conseiller du duc de Bavière, exposait avec l'impartialité de la science allemande, les motifs pour et contre ks immunités *. Il osa conclure que les clercs, réguliers et séculiers, prof tant, comme les laïques, des bienfaits de la société civile, devaient, comme eux , supporter les impositions sans lesquelles TÉtat ne peut pas subsister» Attaquer l'immunité de TÉglise, c'est attaquer son droit divin, car Dieu veut que rÉglise soit hors de TÉtat, quand il s'agit de contribuer aux charges communes; et Dieu veut qu'elle soit dans TÉtat, quand elle demande l'appui du bras temporel, pour l'exercice de ses privilèges. L'évéque de Frisingue se h&ta de condamner l'abominable livre qui portait atteinte à la liberté ecelésiaslique, et en défendit la lecture à tous les fidèles.

On a de la peine h en croire ses yeux, quand on voit des choses pareilles se passer à la veille de la révolution qui ont Su pour toujours au droit divin de TÉglise. Les imprudents! Dans leur zèle aveugle, les princes de TÉglise rapportent à Dieu tous les privilèges qu'ils doivent à l'ignorance et à la barbarie du moyen Age. Ils ne s'aperçoivent pas qu'à force d'abuser du droit divin, en confondant la religion avec les intérêts de leur caste, ils finiront par entraîner la religion dans Tabtme ou ont péri ks immunités ! Ces prétendus défenseurs de l'Église sont les plus dangereux ennemis du christianisme. Nous allons voir à quoi aboutit le droit divin du clergé au dix-huitième siècle ; le lecteur décidera si ce n'est pas un sacrilège que de couvrir de pareilles éaormités du nom de Dieu.

> Voyez les témoignages dans Zschokke^ Eayerische Geschiehte, vi^Bnch.

Le dyc de Bavière, MaiimilieD-Joseph , èieo ^e D^^taot pas yn libre {tenseur, frit parti pour l*écrit oeDsuré, et fit arracher les placards ^«e 4'évéque de Frisiigiie avait aiicfaés à toutes les églises de soD diocèse. Il s'agissait en effet des droits de rÉtal, et oon d*uD article de foi. Tel n'était pas Ta vis des moines et de leurs par* tisaB$« Il y e«t un déluge de claoïeors centre le téméraire qai avait osé porter la main sur rarcke sainte : on aurait dit que TAnteobrist avait para en Bavière, et que c*en était fait de la religion chrétienne. Cependant ces cris de fureur produisirent tin effet tout contraire à celui qu'eu attendaient tes saintes gens qui auraient bien voulu soulever le fonatisme des masses. L'opinion publique se proMBça pour le prince. C'était l'encourager à maintenir ses droits contre les envahissements do clei^é. Pour empêcher que les brouillons mitres ne missent le feu au quatre coins du pays, rélecteur ordonna qu'aucun écrit épiscopal ne pourrait être publié, avant d'avoir été soumis à son approbation. Il porta un coup mortel au monachisme, en déTendant de recevoir des novices avant Tàge de vingt-cinq ans. Enfin il rompit le lien qui attachait les ordres monastiques à leurs supérieurs étrangers. C'était de fait dissoudre les corporations religieuses, car c'est l'unité qui foit leur force.

Il y eut un concert de réclamations dans le sein du clergé régulier. Les jésuites se distinguèrent. Ils avaient encore le verbe haut, ne se doutant pas que leur chute était aussi prochaine. La Compagnie rappela avec orgueil les services qu'elle avait rendus à la religion et à la science en Bavière ; «lie avait l'air de croire que sans les révérends pères, l'Église et l'État ne pouvaient pas exisier. Mais la médaille avait son revers; le conseil du duc va nous dire qu'il y a beaucoup à rabattre de la vanterie jésuitique : « Le seul ministère social que les jésuites remplissent, c'est l'enseignement, et ils s*en acquittent très mal. Dans les pays protestants, l'instruction est donnée par des laïques, et elle est infiniment supérieure à celle de la Société. Faut-il s'en étonner? Les chaires sont occupées par déjeunes blancs-becs qui auraient besoin eux-mêmes d'apprendre ce qu'ils sont chargés d'enseigner. Et à peine commencent-ils à se former, qu'on les déplace. Comment les écoles pourraient-elles prospérer avec ce va-et-vient perpétuel? »

408 l'ÉGUSE et 1*ÊTAT.

Nous arrivoDS à une autre immunité, qui est aussi de droit divin, celle de la juridiction. A Munich, Tordre de Saint-François avait la juridiction criminelle sur un couvent de religieuses. Un jour, en 1769, un ramoneur entendit de sourds gémissements qui semblaient sortir des souterrains du monastère. La rumeur publique ayant porté ce bruit aux oreilles de l'électeur, il envoya des officiers pour s'assurer du fait. Gomme d'habitude les saintes femmes, dans leur amour pour la vérité, nièrent tout. Cela n*empécha point les délégués du duc de procéder à leur perquisition. Les gémissements les guidèrent; ils arrivèrent à un cachot souterrain, dont ils firent briser la porte. Que virent-ils? Un misérable spectre courbé sous les chaînes, dévoré par la vermine, et conservant à peine des formes humaines. C'était une jeune religieuse. Depuis six ans, elle vivait, nous disons mal, elle était torturée dans ce lieu infect. Quel était son crime? On ne lui en connaissait aucun, sinon trop de prodigalité à regard des pauvres, au préjudice de la communauté. Il y avait sans doute quelque vengeance cléricale en jeu. Maximilien- Joseph ordonna immédiatement la destruction de toutes les prisons monastiques, et défendit aux congrégations d'exercer la juridiction criminelle sur leurs membres, sous peine de l'abolition de Tordre.

Mais les lois ont beau ordonner et défendre. Est-ce que le législateur a une autorité quelconque sur les oints du Seigneur? Qui sait ce qui se passe derrière les murs des couvents? Par-ci, par-là, il y a un fait qui transpire, et alors ce sont des horreurs à faire dresser les cheveux sur la tête. Il y avait dans un monastère bavarois, un religieux d'une piété exemplaire; mais témoin des crasses débauches de ses frères en Jésus-Christ, il eut l'imprudence de leur eu faire de sanglants reproches; lettré et savant, il eut encore le tort de se moquer sans pitié de la slupide ignorance où végétaient ces brutes. Les moines jurèrent de se venger. Nonno^ c'est le nom de notre malheureux, était-il libre penseur, ou passait-il pour tel au milieu d'une tourbe d'imbéciles ! Il nous est impossible de répondre. Toujours est-il que la congrégation condamna Nonno pour ses erreurs de foi. Quand les furieux voulurent le conduire dans le plus affreux de leurs cachots, le condamné, fort sans doute de son innocence, résista. Alors ces dignes disciples de Jésus-Christ l&cfaè-

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