LA CUPIDITÉ CLÉRICALE
ces décisions illégales. La fermeté da parlement finit par remporter sur Tobstination du clergé*.
* Quand on dépouillait les morts^ pourquoi aurait-on épargné les vivants? Ici, les curés exigeaient une rétribution de chaque, communiant, et les tribunaux ecclésiastiques leur prêtaient Faulorité de leurs décisions ; là, les évéques réclamaient des nouveaux mariés une somme pour la permission qu'ils leur donnaient de coucher ensemble '. Tontes ces bonnes et louables coutumes dataient du moyen âge, d'une époque où FÉgiise était toute-puissante. Et quel usage fit-elle de sa puissance? Elle inventa mille moyens d'extorquer de Pargent, digne héritière de Rome, qui avait vaincu le monde pour l'exploiter. II fallut, au seizième et au dii-septième siècle, que les tribunaux laïques réprimassent ces abus; ainsi, le pouvoir, organe du corps, fut appelé à corriger, à moraliser le pouvoir, organe de Fesprit. Cétait un jugement de Dieu. L'orgueil, dit la tradition catholique, perdit les anges : donnez à des hommes un pouvoir divin, reconnaissez-les comme élus de Dieu, comme intermédiaires entre la terre et le ciel, vous nourrirez un orgueil aussi monstrueux que celui des démons et vous aboutirez à une véritable déchéance.
La décadence de TÉglise romaine souleva contre elle une moitié de la chrétienté. Gomme cela arrive toujours, la révolution religieuse du seizième siècle fut*suivie d'un mouvement en sens contraire, que Ion célèbre aujourd'hui sous le nom de réaction catholique. Un ordre fameux, dont on a dit tout le mal et tout le bien possible, fut Tâme de cette réaction. Les jésuites corrigèrent-ils les vices inhérents au pouvoir spirituel? Ils se donnèrent pour mission de restaurer le passé; comme restaurateurs et réactionnaires, ils furent poussés fatalement à ressusciter les superstitions et les abus contre lesquels leç réformateurs avaient protesté. Cependant, il fallait une
« Pévrel, Traité de Tabus, liv. iv, chap. vui, n» 3 (t. I, pag. 374). ' Idem, ibid,, 1. 1, pag. 374.
S06 l'église et l'état.
satisfaction à l'esprit nouveau; les jésuites lui dooDèrent une satis* faction apparente, comptant que la masse des hommes se conienterait d'un semblant. Nous avoos dit comment ils relevèrent le pouvoir de la papauté et de TÉglise, tout en ayant Tair de respecter rindépendance de l'État. A ce point de vue, le jésuitisme est une immense mystification. Il en fut de même de leur profession de pauvreté et de désintéressement. La chrétienté s'était insurgée contre une Église qui faisait argent de tout. Les jésuites se firent donner par le pape un brevet d'ordre mendiant; les révérends pères affectaient une telle horreur pour la propriété, qu'ils ne voulaient pas même d'une propriété commune : c'était le spiritualisme chrétien dans sa perfection. Mais il est avec l'Évangile des accommodements. Les maisons professes ne possèdent pas; mais les collèges^ distribuant l'enseignement gratuit, devaient naturellement posséder, etsnr cent collèges, il y a tout au plus sept maisons professes *• On voit que les possédants étaient assez nombreux pour venir en aide aux mendiants. Cette organisation fait honneur à l'esprit des jésuites; ils unissaient le prestige de la pauvreté évangélique et les avantages très réels d'immenses richesses : « Avec la pauvreté, dit Fra Paolo, ils gagnent le crédit et la dévotion des fidèles; avec leurs richesses ils gagnent autorité et considération '. »
Les collèges de la Compagnie étaient organisés sur le même pied; ils donnaient l'instruction gratuitement; cependant, chose singulière, on voyait les révérends pères s'enrichir à vue d'œil, tandis que les professeurs payés par l'État et rétribués par les élèves ont toujours eu une position qui approche plus de la misère que de la richesse. Les légistes ont découvert de boime heure le mot de l'énigme : c Les jésuites se réservent, dit un avocat (en 1597), de prendre en gros d'assez peu de personnes^ ceni fois plus que ne vaut cê menu détail dont ils soulagent le simple populaire pour attirer la multitude '. » Ceux qui fondaient les collèges payaient .largement
* Voyez la statistique de Tordre de Tan 1616, dans EisUnia sodetatis Jesu, t. Y, part, n.pag. a»l,355.
* Fi*a Paolo Sarpi, Trattato délie materie beneficiarie, cap. lih, (Opère; t. II, pag. 103).
» Mémoires de Condé, t. VI, dernière partie, pag. 193.
LA QUPimtÉ CLÉMGALE. 507
pour les élètes. Aussi les jésuites mettaient-ils tout leur saYoir-feire à sédoire les personnes qui, ayant beaucoup d'argent, ayaient aussi beaucoup de péchés à se faire pardonner. Écoutons le père JoU" vencj/f il va nous dire de combien de grâces spirituelles sa Compa*^ gnie accable les fondateurs de collèges : « Trente mille tnessei, f9ingt mille rosaires sont priés pour eux, de leur vivant; on en îsài autant après leur mort. » Le père Jouvency ajoute que si une personne fonde deux collèges, la Société double ses grâces : elle dit cent vingt mille messes et prie quatre^ingi mille rosaires. Ce n*est pas tout, les donateurs ont encore une part dans les quatre cent quatre-vingt mille messes que Tordre célèbre chaque année pour saint Loyola *. La quantité a de quoi séduire. Et la qualité donc! dit un autre jésuite. Ribadeneira remarque fort bien que les prières d*un jésuite sont plus eflBcaces que celles des autres fldèles, d'abord parce que les disciples de Loyola sont tons hommes d'une vie sainte et d'une bonne réputation; puis, la Société ne prodigue passes grâces, elle ne dit pas de messes â titre d auniônes, elle n'accorde ses prières -qu'à ceux qui méritent bien d elle, ce qui fait qu'eHes sont d'autant plus efficaces '.
Les fondations de collèges ont une limite, tandis que l'ambition de la Compagnie et ses besoins n'en ont pas. Il fallait d^autres ressources. Les révérends pères ne reculent pas devant la captation ; mais ce moyen de s'enrichir est dangereux, car il produit le scandale; et le scandale, en flétrissant la bonne renommée de la Société, i^aiblit son influence. Les habiles organisateurs de l'ordre trouvèrrat un moyen légal de s'enrichir, car il est toujours prudent de vivre en bonne harmonie avec la loi. Ce sont encore les légistes qui ont dévoilé la ruse. Les religieux étant censés morts au monde, la loi les déclara inhabiles à succéder. Pour échapper à cette incapacité, les jésuites imaginèrent, outre les vœux ordinaires des moines, un dernier vœu qui seul conférait la qualité de jésuite; oti pouvait donc rester novjoe jusqu'à l'âge de quarante ou cin-
> Historiasocietatis Jesu, t. V, pars, ii, pag. 320, n* 33. • Ribadeneira, Vie de Loyola, chap. xxiv, dans les Acta Sanctorum, luillet, t. VII, pag. 734.
quante ans , et les légistes prétendaient qu'aussi longtemps qu'un novice avait une succession à espérer» on se gardait bien de lui faire prononcer le dernier vœu ^ < Les révérends pères violaient la loi par ces honteux subterfuges, tout en ayant Tair de la respecter, mais la sainteté de la fin justifie les moyens ! Ils ruinaient leurs familles : novices pour succéder à leurs parents, ils étaient jésuites pour les déshériter, le tout à la plus grande gloire de Dieu*! »
Nous n'écrivons pas la satire de la Compagnie, nous lui rendrons justice ailleurs; si le catholicisme avait pu être sauvé, les jésuites l'auraient fait. Leurs capitulations de conscience, leurs réserves mentales, leur libéralisme de parade, sont une conséquence fatale de leur fausse position; hommes du passé, comme restaurateurs de la papauté et de TÉgiise, ils voulaient et devaient en même temps être hommes du présent, pour réconcilier les peuples avec le ca* tholicisme, La tentative impliquait une impossibilité, ils ont échoué et ils ont dû échouer. Leur échec prouve mieux que tout raisonnement qu'il n*y a pas de transaction possible entre la société mo» derne et la religion du passé, entre la souveraineté des nations et une doctrine qui revendique la souveraineté pour TÉglise. Les abus dans une doctrine pareille sont inévitables, car la doctrine ellemême est un abus. Le prétendu pouvoir spirituel dont TÉglise se ditPorgane a toujours conduit et conduira toujours à Pexploitation de la société civile. Avis au dix-neuvième siècle, où Ton travaille à reconstituer la domination du clergé sous le nom de liberté de TÉglise, où Ton veut ressusciter les abus du moyen âge, sous le nom de liberté de la charité.
b. Le patrimoine des paorres.
Puisque Ton essaie de ressusciter ^le passé, il est bon que Ton sache à qui profitaient les biens de TÉglise. Au seizième siècle, on
* Mémoires deCondé, t. VI, dernière partie, pag. i9Z,^Mémoires de la Ligue, t. VI, pag. 157.
« Mercure jésuUe, 1. 1, pag. 552.