L'ÉGLISE ET L'ÉTAT JUSQU'AU MOYEN AGE CHAPITRE I
l'église RT l'état D*APRÈS Là doctrine CHRÉTIENME
§ 1. — La séparation de la religion et de TÉut.
L*ainbitioo de TÉglise, soo immortelle ambition, cest d'être un pouvoir spirituel. Comme tel, elle prétend qu à elle seule, il appartient de guider les hommes dans le chemin du salut. Dans ses mains le salut devient un excellent moyen de dominer sur les peuples. La domination est-elle le but, et le salut Tinstrument? Ou est-ce le salut qui est le but, et la domination n*est<elle exercée que pour briser une résistance funeste h celui-là même qui résiste? Aussi longtemps qu'il y a eu accord de croyances entre l'Église et la société, l'on peut croire que le pouvoir qu'elle réclamait était plutôt un moyen qu'un but, bien qu'il faille toujours et à toute époque faire la part des passions humaines. Depuis que l'Église a perdu son empire sur les âmes, elle cherche à le ressaisir par toutes les voies licites ou illicites. II suffit de voir ce qui se passe sous nos yeux, pour se convaincre que le salut est le prétexte, que la religion est devenue métier
io l'éguse et l'état.
et marchandise, et que TÉglise l'exploite dans un intérêt de domination et trop souvent de cupidité.
Chose singulière ! Le but que TÉglise poursuit est en opposition ouverte avec les enseignements de celui qu'elle adore comme son divin fondateur. Cependant ce sont les paroles de Jésus-Christ qu'elle invoque comme principe de son prétendu pouvoir I Jésus- Christ est venu affranchir les âmes du despotisme que l'antiquité exerçait sur les consdiences. À*uhe dôcltinë de liberté, TÉglise a fait une doctrine de servitude. Il importe de le constater. Dans notre époque de réaction religieuse, TÉglise a toujours la religion à la bouche, et; à Teinteiidre, elie vetfl! aùési la liberté. Fi^ouvons qu'elle s'est rendue coupable d'une usurpation séculaire, en revendiquant pour elle la liberté que le Christ demandait pour les consciences. Prouvons que la liberté de l'Église a été la servitude du croyant, en attendant qu'elle devint la servitude de l'État.
Nous disoT)s que Jésus-Christ est venu affranchir la religion, le croyant, du despotisme antique. Les anciens n'avaient point la notion d'un droit de l'individu; ils absorbaient l'individu dans la société à ce point que là société ou PÉtat avait seul des. droits ; l'individu n'en avait que comme membre de la cité, comme citoyen, il n'en avait aucun comme homme. C'était anéantir l'individualité humaine. Il se trouva un philosophe qui écrivit l'idéal de la cité, telle que les Grecs, race politique par excellence, la concevaient. Platon ne laisse pas la moindre liberté à l'individu : il règle la vie intérieure comme la vie extérieure du citoyen,. dans tous ses détails, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, et chaque jour, depuis le lever du soleil jusqu'au lendemain malin, la nuit comprise, afin qu'il soir bien entendu que l'homme ne s'appartient pas un instant; rien ne se fait pour lui, il est fait lui-même pour la cité. La religion n'échappe pas à l'action envahissante de l'État : tout extérieure, consistant en sacrifices, en chants, en danses, elle est une partie de la vio politique; il ne peut donc pas être question pour l'individu d'un droit de la conscience ^
L'on pourrait croire que cette doctrine est l'égarement d'un peu-
« />/a/.,deL€gg, lib. XelVII.
LA DOCTRINE CBRÉTIBNNE. ît
seur qui crée un idéal, une utopie, sans se soucier de la réalité. II n'en est rien. Platon est bien Porgane des sentiments de ranliquité. Cieéron n>st pas un utopiste; il nous dira le dernier mot de la sagesse ancienne sur ce que nous appelons les droits de la conscience : « Que personne n'ait de dieux qui lui soient particuliers. Que personne n'adore les dieux nouveaux ou étrangers, s'ils ne sont pas reconnus par une loi de l'État ^ > Voilà la liberté de la conscience niée fondamentalement. Chose curieuse ! Au moment même ou Jésus-Christ allait revendiquer pour l'homme un droit qui est de l'essence de sa nature, d'après nos idées modernes, un ministre et ami du premier empereur, Mécène, conseilla à Auguste, de maintenir avec rigueur la maxime formulée par Cieéron : « Honore les dieux d'après les lois antiques, et force tout le monde de leur adresser le même culte; quant à ceux qui voudraient innover quoi que ce soit en cette matière, il faut les punir : d'abord parce que celui qui méprise les dieux ne saurait avoir de respect pour les princes; puis, parce que ceux qui introduisent des divinités étrangères pourraient bien aussi introduire des lois étrangères : de là des sociétés secrètes qui sont un danger pour l'État et surtout pour la monarchie. »
Tel était le droit antique, lors de la venue du Christ. L'État seul était souverain; les anciens ne se doutaient pas qu'il y eût un domaine dans lequel l'individu fût souverain ; ils ne se doutaient pas que TÉtat fût établi pour l'individu, ils croyaient^ au contraire, que l'individu était fait pour l'État. Dans cet ordre d*idées , il ne pouvait pas être question de liberté religieuse. Ce n'était pas intolérance, car Ton ne respectait pas plus la liberté civile et politique que la liberté de conscience. L'idée de liberté religieuse ne pouvait pas naître dans l'antiquité, parce que l'individu n'avait aucun droit en face de l'État, or la religion se confondait avec l'État. Toutes les religions étaient nationales. Chaque cité, chaque peuple avait son dieu , dieu particulier , local ,* protecteur de ceux qui lui élevaient des autels et lui faisaient des sacrifices. La religion se confondant
* Ccesar,^^ Legg., II, 8.
L*k4LISS BT L^ÉTAT.
2S l'égusb et l'état.
avec rÉtat, il en résultait que le croyant s'identifiait avec le citoyen, il était absorbé comme lui par TÉtat.
La doctrine antique était fausse, et elle conduisit à la dissolution du monde ancien. Nous reconnaissons aujourd'hui une mission à rindividu : il doit développer ses facultés dans une belle harmonie. Pour cela il faut que son droit, son individualité, sa liberté soient reconnus. La société est le milieu où Thomme est appelé à vivre, car ce n'est que dans l'état social qu'il peut accomplir sa destinée. Dès lors, la société ou l'État n'a d'autre raison d'être que celle d'assurer à l'individu les moyens de développer ses facultés. Nous renversons donc la théorie ancienne ; ce n'est plus l'individu qui est fait pour l'État, c'est l'individu qui est le but, l'État est le moyen. Loin de pouvoir absorber l'individu, l'État doit sauvegarder son individualité, garantir ses droits. Pour tout ce qui touche à son existence individuelle, l'homme est souverain, et l'État doit respecter, protéger cette souveraineté. La révolution qui s*est opérée dans les notions de liberté et d'État est fondamentale. C'est pour avoir méconnu la véritable liberté que l'antiquité a péri. En effet, la doctrine antique aboutit à concentrer tous les droits dans l'État; quand l'État s'appela César, le despotisme le plus monstrueux régna sur le monde, or le despotisme, c'est la mort, car il n'y a point de vie sans liberté.
L'homme était esclave dans l'antiquité, puisqu'il n'avait aucun droit comme tel. Jésus-Christ commença l'œuvre de l'affranchissement, en proclamant la souveraineté de la conscience. Comment affranchir le croyant dans un état social où le croyant se confondait avec le citoyen, et où le citoyen n'avait aucun droit à l'égard de l'État?
Pour affranchir l'homme complètement, il fallait briser l'État antique et revendiquer la souveraineté individuelle. Telle n'était pas la mission du Christ. Révélateur d'une religion nouvelle, il venait soustraire le croyant au joug du despotisme ancien, en laissant à Dieu et aux Barbares le soin de rendre au citoyen et à l'homme les
droits dont TÉtat antique les dépouillait. Pour cela, il suffisait de changer la notion que les anciens se faisaient de la religion. Jésus- Christ prêcha une religion universelle ; dans son Église, il ne devait plus y avoir de distinction entre Romains et Barbares : la religion devenait un rapport du croyant à Dieu, elle était essentiellement intérieure. Dès lors, TÉtat n*avait ni qualité, ni même capacité d'intervenir. Tel est le sens de ces fameuses paroles : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à CésW. C'était une révolution religieuse. Dans le monde romain. César était souverain des croyants aussi bien que des citoyens ; il était grand pontife tout ensemble et empereur. Jésus-Christ enlève le croyant à la toutepuissance impériale , car la foi est le rapport de la conscience avec Dieu. Dans ce domaine Tindividu est entièrement libre, il y est souverain.
La révolution est fondamentale. On a vanté bien à tort la tolérance des anciens, ils n'en avaient aucune idée. La vraie tolérance implique le droit, la liberté de l'individu; c'est la négation de la souveraineté de l'État sur la conscience. Mécène disait à Auguste qç'il devait forcer les citoyens à adorer les anciennes divinités. Dans la religion du Christ, il ne peut plus s'agir de contrainte, l'on ne conçoit même pas que la violence intervienne entre la conscience et Dieu. Les disciples de Jésus-Christ, imbus de l'esprit intolérant du judaïsme, auraient voulu faire descendre le feu du ciel sur un bourg des Samaritains; le maître leur répondit : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Que TÉtat intervienne dans les rapports extérieurs des hommes, et qu1l y emploie même la force, c'est son* droit. Hais la religion échappe à son action , elle ne relève que de Dieu.
Tel est le sens de la prédication évaiigélique. L'on voit déjà le singulier abus que l'Église en a fait. Jésus-Christ vient séparer la religion de TÉtat, il réprouve la force dans le for de la conscience. Qu'a fait l'Église? Elle a usurpé à sou profit une liberté que le Christ ne revendiquait que pour l'individu. 11 en est résulté qu'une doctrine d'affranchissement s'est changée en oppression , en tyrannie. Au lieu de séparer la religion de l'État, l'Église l'a unie à rÉtat, en ce sens que le christianisme est devenu une loi de l'État.
U L*âGUSE ET L*ATAT.
Au lieu de repousser la force du domaine de la coosdence, TÉglise a fait appel à la violence pour dompter ceux qui résistaient à sa puissance tyrannique. En vain a-t-eUe donné la torture aux paroles de Jésus-Christ; cfest une falsification morale que de rétablir» à Taide de renseignement du Christ, un despotisme que le Christ était vcQU briser. Vainement encore TÉglise a-t-elle invoqué la tradition ; elle témoigne contre elle. Citons pour la confondre les belles maximes des apologistes de la bonne nouvelle.
« Jésus-Christ, dit Origène, n'a pas voulu gagner les hommes comme un tyran qui les entraine dans sa rébellion, ni comme un voleur qui met dans les mains de ses compagnons Tarme de la violence, mais par sa divine sagesse, si bien faite pour unir au Dieu suprême dans la piété et la sainteté ceux qui se rangent sous ses lois.» Écoutons encore le fougueux Tertullien; il dit en s'adressant aux magistrats : < Permettez à Tun d'adorer le vrai Dieu, à Tautre Jupiter... Prenez garde que ce ne soit autoriser firréligion que d'ôter la liberté de la religion et le choix de la divinité, de ne pas me permettre d'adorer qui je veux , pour me contraindre d'adorer qui je ne veux pas. Où est le Dieu qui aime les hommages forcés? Un Dieu même les voudrait-il? » Dans son écrit Aux Nations, Torateur chrétien flétrit Tintervention de TÉlat en matière de religion comme une impiété; il s'indigne de ce que Ton recourt aux caprices des volontés humaines pour défendre l'honneur de la divinité : « Il n'est permis, s'écrie- t-il, d'être Dieu que sur délibération du sénat! » Enfin , dans sa Lettre à Scapula , Tertullien établit nettement la liberté d'adorer même les idoles, parce que la liberté est de l'essence de la religion : c Nous adorons un seul Dieu, celui que vous connaissez tous par les lumières de la nature. Vous regardez aussi comme des dieux ceux que nous savons n'être que des démons. Toutefois chaque homme reçoit de la nature la liberté d'adorer ce que bon lui semble. Il est contraire à la religion de contraindre à la religion, qui doit être embrassée volontairement et non par force; puisque tout sacrifice demande le consentement du cœur *. »
1 De Pressensé, Histoire des trois premiers siècles de TËglise chrétienne , !!• série, 1. 1, p. 14M50.
LA DOCTRINC CHRÉTIENNE. «
Dans celte énergique reveDdteation des droits de la conscience il faut faire la part de la nécessité on se tronvaienl les premiers chrétiens; persécutés, Ils devaient en appeler à la liberté. Mais il est vrai aussi que la religion intérieure, consistant essentiellement en la sanctification de Fâme, est incompatible avec la violence.
Nous pouvons maintenant apprécier la portée de la révolution inaugurée par Jésus-Christ. Les protestants et les catholiques Tinterprètentdans un sens tout opposé. A entendre les réformés de notre temps, Jésus-Christ aurait proclamé le principe fondamental de la civilisation moderne, en reconnaissant les droits de rhomme en face de rÉtai. Or Tbomme une Tois affranchi du despotisme de PÉtal, la liberté du citoyen en découle naturellement et par voie de conséquence. Illusion de la foi ! Jésus-Christ ne songeait pas à changer Tétat civil ou politique de la société ancienne. Ce que nous appelons les droits naturels de Fhomme ne lui importaient guère, puisque son royaume n'était point de ce monde. Tout ce que Ton peut dire, c'est qu'en enlevant à César l'empire des consciences, il brisait l'État antique. Vainement ajoutait-il qu'il fallait rendre à César ce qui est à César, il dépouillait les Césars de la moitié de leur puissance, en déclarant que la conscience humaine n'était soumise qu'à Dieu. Jésus-Christ fut donc révolutionnaire malgré M , en revendiquant un de ces droits naturels que nous reconnaissons aujourd'hui n l'individu en face de l'État. C'était un premier pas vers un nouvel ordre de dboses. Mais pour consommer la révolution, il fallait un autre élément que l'Évangile. Car la bonne nouvelle était Tannonce du royaume des cieux, tandis que les droits de l'homme et du citoyen concernent son existence en ce monde. Le génie des races germaniques fit ce que Jésus-Christ ne voulait et ne pouvait pas faire.
U faut ajouter que c'est grâce à l'esprit d'individualisme des Germains que les droits de la conscience furent définitivement consacrés. Avant la réforme, qui est une manifestation de l'esprit germa-
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nique, ia séparation de la religion et de FÉtat, proclamée par Jésus- Christ, était si peu comprise, que la liberté revendiquée pour la conscience se changea en oppression. Quel fut le principe de la tyrannie séculaire que l'Église, unie à l'État, exerça sur les croyants? L'Église s'empara, à son profit, d'une liberté, d'une souveraineté, qui n'avait pas été établie pour elle; Jésus-Christ ne dit point qu'il faut rendre à l'Église ce qui appartient à l'Église, il dit qu'il faut rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. C'est la foi, c'est le croyant qu'il affranchit du despotisme antique ; ce n'est pas un nouveau despotisme , celui de l'Église sur le croyant, qu'il vient fonder. Il n'est pas question dans les paroles du Christ de l'Église, et pour une excellente raison, c'est que l'Église n'existait pas encore. Le Christ et ses disciples ne s'étaient pas encore séparés de la loi ancienne, ils ne formaient pas de société distincte. A qui s'adressaient les fameuses paroles dont l'Église s'est emparée? Aux pharisiens, c'est à dire aux sectateurs les plus zélés de la loi de Moïse. Qui ne voit maintenant ce qu'il y a d'absurde dans les prétentions de l'Église? Si les paroles du Christ concernent l'Église, il faut dire qu'il est venu affranchir l'Église juive, en la déclarant libre et souveraine en face de l'État! Il faut dire que le Christ, dans les célèbres paroles par lesquelles il entendait soustraire le croyant a toute autre puissance que celle de Dieu, l'assujettissait à la domination de la synagogue !
Si rÉglise transforma une doctrine de liberté en une doctrine de servitude, c'est qu'elle se mit à la place de Dieu : voilà bien la plus étrange tout ensemble et la plus monstrueuse usurpation qui ait jamais été commise. Jésus-Christ avait dit : « Rendez à Dieu ce qui est à. Dieu. » L'Église se dit une avec Dieu, et travestit en quelque sorte les paroles de son divin fondateur, en lui faisant dire : « Rendez à l'Église ce qui est à l'Église. » C'était une altération de la doctrine évangélique, grosse des plus funestes conséquences. Nous disons que l'Église altéra, falsifia les paroles du Christ. La chose est évidente, puisqu'une maxime qui devait affranchir la religion du despotisme de l'État, servit à soumettre la religion au despotisme de l'Église, puisqu'une maxime qui impliquait la séparation de la religion et de l'État, fut méconnue à ce point que la religion s'identifia avec l'État, que l'État devint le bras armé de l'Église, et mit la
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force à sa disposition pour tyranniser les consciences. Arrélonsnous un instant à cette première conséquence : il y en eut encore bien d'autres, et toutes aboutirent à fonder ce que TÉglise appelle sa liberté, ce que Thistoire appelle sa domination.
Jésus-Christ revendiqua la liberté du croyant Vcontre la toutepuissance de rÉtat antique qui ne reconnaissait aucun droit à la conscience. Les apologistes, fidèles à Tesprit évangélique, proclamèrent hardiment cette liberté religieuse que les prétendus vicaires du Christ traitent aujourd'hui de délire. Mais à peine l'Église fut-elle reconnue par Constantin, qu'elle répudia la généreuse doctrine du Christ et de ses disciples. Héritière de la synagogue, elle hérita aussi de son esprit jaloux, intolérant. Elle tint un langage bien différent de celui desOrigène et des TertuUien. Écoutons un des premiers défenseurs de ce que l'Église appelle sa liberté : « La vraie foi, dit saint Ambroise, peut seule être professée sous des princes chrétiens; envers les idolâtres, les juifs, les hérétiques, en un mot les ennemis de l'Église, il ne peut être question de tolérance. Le pouvoir confié aux souverains doit servir avant tout à soutenir la cause de Dieu , et à frayer aux hommes la route du ciel ; en effet , les princes sont complices des crimes qu^ils ne punissent pas; et les crimes les plus grands sont ceux qui se commettent contre le plus grand des êtres ^ > On le voit, c*est eu tout l'opposé de renseignement évangélique. La religion que Jésus-Christ était venu séparer de rÉtat, est de nouveau unie à TÉtat, et unie si intimement que l'État n'a plus d'autre mission que celle d'être le protecteur de la religion, c'est à dire de la religion professée par l'Église, et il est tenu de proscrire toutes les autres comme le 'plus grand des crimes. Ainsi la liberté de conscience devient un crime ! et la persécution devient le premier des devoirs ! Voilà où l'on en était dès le iv^" siècle. L'Église se trouvait en contradiction complète avec les maximes prèchées par celui qu'elle révère comme le Fils de Dieu. Son ambition de dominer avait pris la place de la liberté évangélique. L'on dira que ce que nous flétrissons comme un esprit de domination était un saint
> Àmtros,, ËpUt. 17, ss.
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zèle pour le salut des âmes. Que ce seniimeot ait aDÎmé les Au^ broise et les Augustin , nous le croyons volontiers ; il n'en est paa moins vrai que leur zèle nest point celui de TÉvangile; il n'en est pas moins vrai que ce zèle devint le fondement de la plus tyrannie que puissance qtfi ait jamais existé. Nous préférons la liberté prédiée par le Christ, au zèle que TÉglise affecte pour le salut des âmes.
Il nous faut revenir encore à la doctrine évangélique. Le croyant est affranchi. Mais que devient Tbommeet le citoyen? Nous avons dit que Jésus-Christ ne touche pas à Tordre civil et politique. Il déclare que son royaume n'est point de ce monde. On a donné la torture à ces paroles pour leur faire dire précisément le contraire de ce qu'elles signifient. Pour la question que nous venons de poser, il ne saurait y avoir l'ombre d'un doute. L'apôtre des gentils nous a expliqué en quel sens il faut rendre à César ce qui est à César, en quel sens, le royaume du Christ n'est pas de ce monde. Tous sont appelés au royaume des cieux, les esclaves aussi bien que les hommes libres, les barbares aussi bien que les citoyens. Mais en ce monde rien n'est changé à la condition des personnes. L'esclave, quoique devenu chrétien, restera esclave, il obéira à son maitre quoique païen. Que dis-je? Il obéira avec plus de zèle, et ne son* géra pas même à désirer sa liberté. N'est-il pas libre depuis quil est disciple du Christ? Que lui importent donc les chaînes qu'il porte sur cette terre? Inutile d'insister sur la servitude : nous avons prouvé ailleurs qu'elle resta intacte ; il faudrait dire plus , elle fut sanctifiée par le christianisme. Si l'esclave n'est pas affranchi , le citoyen ne l'est pas davantage. Quand Jésus-Christ prêcha la bonne nouvelle en Palestine, les empereurs inauguraient à Rome le plus épouvantable despotisme qui ait jamais souillé la terre. Quand saint Paul vint à Rome, Néron y régnait, un de ces êtres monstrueux dont l'existence est un horrible mystère. Le Christ et ses apôtres appelèrent-ils les habitants de Tempire à la liberté? Saint Paul écrit aux Romains : Qw toute personne soit soumise aux puissances
Lk DOOnUBlB CHlfiimNE. 9t
supérieures^ cur il n'y a point de pmssance qui ne vienne de Dieu. VoJUi éwG fabéissaBce ie$ citoyens qui est sanctifiée, aussi l^ien queedle des esdbives. tiC pouvMr 4u prinee, ful^il eeiui des eoiperenrs moiiislfes qiû réaaîssaieiii la ionie^fHiissanoe en leurs mains, reçiQii yn fendemeiK înébranlabte, puisqu'il procède de Dieu.
La dodrine éYangéljqué esi claire comme le jour. Si comme croyant, Thomme est affranchi de tout antre pouvoir que de celui de Dieu y il reste soumis à la domination de César pour toutes lea antres relations. Peu importe que le prince soil païen» son pouvoir n'en vient pas moins de Dieu. Ceci est neueox qu'une doctrine » c'est la pratique universelle de la chrétienté primitive. « Nous demandons pour les empereurs, dit Terlullien^ quels qu'ils soient, UM loague vie, w règne tranquille, la sûreté dans leurs palais, la vjaleur dans les armées, la fidélité dans le sénat, la vertu dans le peuple, la paix da^s le monde. L'empereur, s'écrie Torateur, nous appartient plus à nous chrétiens , qu'aux païens , parce que nous croyons qu'il est établi par notre Dieu ^ »
V<Mlà encore une maxime de la doctrine évangélique qui a été singulièrement altérée par l'Église. L'Évangile dit : Respect aux puissances et soumission. L'Église dit : « Je sub établie par Dieu, je suis l'épouse du Christ ; comment done serais-je soumise aux puissances de ce monde? Dieu peut^il être soumis aux hommes ? » Cette liberté, TÉglise la réclame pour tout clerc, et elle l'a longtemps revendiquée comme un droit divin. La liberté ne lui suffit point, comme nous allons le dire ; il lui fallut la domination sur les princes et les peuples. Sa liberté et sa domination sont également en opposition avec la doctrine évangélique et avec sa propre tradition. En disant qu^ T^n doit rendre à César ce qui est à César, Jésus-Christ n'a excepté personne : il ne pouvait pas avoir l'inteotion d'établir mi privilège pour les clercs, ni pour l'Église» puisqu'il n'y avait ni Église ni clercs, et que dans la pensée du Christ il ne devait pas y en avoir. Saint Paql est tout aussi explicite. Il soumet toute personne au puissances, et la raison qu'il en donne est telle qu'elle ne souffre
1 Tertullian. Apolog., c. 25, 33.
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pas d'exception : si TÉlat est de Dieu, il est de Dieu à Tégard de tous, tous lui doivent doue obéissance. Cette interprétation n'est pas de nous, elle est de saint Chrygostome : Toute personne^ quand ce serait un apAtre ou un prophète, est soumise à la puissance temporelle^. Est-il nécessaire d'ajouter que telle fut la conduite des apAtres et de leurs successeurs, et que pendant les premiers siècles, malgré la persécution des empereurs païens, la chrétienté leur resta .fidèle?
Grand est l'embarras des ultramontains pour concilier les prétentions de l'Église avec les maximes de l'Écriture Sainte et avec la pratique universelle de la chrétienté primitive. La soumission que les apôtres et les prophètes devaient à l'État, s*est changée en domination; le respect s'est changé en révolte. Rien de plus absurde, de plus extravagant que les explications des défenseurs de l'Église; elles suffiraient pour la condamner. Ils font violence aux textes qu'ils proclament sacrés, mais qui ne sont pas assez sacrés pour que rÉglise n'y touche, et ne les viole avec une téméraire audace. Là où l'apôtre dit que toute personne doit respect et obéissance à l'aiitorité, là où saint Chrysostome, se fondant sur une tradition universelle, comprend dans ce précepte même les apAtres, même les prophètes, l'Église dit que les clercs n'y sont pas compris. C'est son habitude d'altérer l'Écriture, quand son ambition le demande. Nous avons un plus grand crime à lui reprocher : elle calomnie les disciples du Christ, et le Christ lui-même. Quelles sont les instructions que Jésus-Christ donne à ses apAtres, lorsqu'il les envoie prêcher la bonne nouvelle? W sait qu'ils trouveront une violente contradiction. Opposeront-ils la résistance à la force? Soulèveront-ils les peuples contre leurs oppresseurs? La patience sera leur seule arme : Qu'ils ne craignent pas ceux qui ont pouvoir de tuer le corps, ils ne peuvent pas tuer l'âme. Écoutons maintenant le commentaire des ultramontains : « Les préceptes qui ont été donnés à l'Église naissante et faible, ne regardent pas l'Église forte et puissante. » Voici donc, dit Bossuet, le langage que les ultra-
> Ch'ysosUm. Homilia 23 in Epist. ad Rom. (Op., t. IX, p. 686.)
, Lk DOCTRINE CHRÉTIENNE. Si
montaios font tenir à Jésus-Christ : « Je vous ordonne la patience, mais seulement tant que vous serez faibles et impuissants ; dès que vous aurez la force en main » vous ne serez plus des agneaux ni des colombes» vous combattrez les rois comme des lions. » Quand les apôtres disent que toute personne est soumise aux puissances, il faut entendre leurs paroles avec une restriction mentale : TÉglise obéira aux princes, jusqu'à ce qu'elle soit assez puissante pour les déposer : alors elle recourra au besoin à Tinsurrection ^ » Avonsnous tort de dire que ces chicanes de procureur sont indignes de la majesté de TÉvangile, plus indignes encore de celui que FÉglise adore comme fils de Dieu? Les martyrs embarrassent encore davantage les ultramontains. Bellarmin nous dira pourquoi les chrétiens ont subi la mort et les tourments plutôt que de déposer les Dioctétien et les Valens : c'est que la force leur manquait *. Le front du cardinal aurait dû devenir plus rouge que la pourpre qu'il portait, quand il a écrit ces paroles honteuses. Répondons aux ergoteurs ultramontains comme Bossuet : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes! C'est la religion du spiritualisme que Jésus-Christ est venu prêcher, et du spiritualisme le plus excessif. Ses disciples vivent d'une existence toute spirituelle, en attendant que le royaume de Dieu s'ouvre, que leur importent la terre .et les empires de ce monde? L'Église est le contre-pied de cette tendance qui domine dans la chrétienté primitive. Elle ambitionne l'empire de ce monde; le royaume des cieux n'est qu'un marchepied pour conquérir le pouvoir et la richesse. Voilà pourquoi elle est obligée d'altérer la doctrine évangélique et de fausser ses plus glorieuses traditions.
Il y a encore une parole des apôtres dont l'Église fait un criminel abus. Jésus-Christ est venu affranchir le croyant du despotisme de l'État. Nous avons dit qu'en cela, il était révolutionnaire, qu'il détruisait l'État antique dans ses fondements. Mais qu'arrivera-t-il
< Bossuet, Defensio Declarationis, lib. I, sect. II, c. 17 • Bellarmin, De Rom. Pontif., v. 6, 13.
at l'égusb et l'état.
si rÉlat ne respecte point la liberté que le Christ revendique pour la religion? Faudra-t-il que les chrétiens se soumettent i ses com^ mandeoients <» à ses défenses? Les apôtres répondent qa*»7 faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Quel est le sens de cette maxime? L'Église Ta toujours à la bouche » quand il lui plait de désobéir à une loi, ou quand elle excite les fidèles à la désobéis* sance. C'est à elle» organe de Dieu, à déterminer quelle est la volonté divine, c'est dont à elle à décider quand c'est un devoir, soit pour elle, soit pour les croyants, d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Qui ne voit que cette prétention seule suflSt pour mettre l'Église au dessus de l'État? L'État ne peut sauvegarder sa souveraineté sans attaquer l'un ou l'autre des droits que rÉglise réclame comme lui ayant été donnés par Dieu même : il n'y a aucune de ses prétentions, même les plus folles, les plus coupables, dont elle n'ait firouln faire un droit divin : il n'y a aucun de ces droits prétendument divins qui ne soit en opposition avec le droit vraiment divin des nations. L^opposition entre TÉglise et l'État est donc permanente, et elle est capitale, car elle porte sur nne question de souveraineté. Eh bien, dans cette collision, TÉglise invoque à chaque instant les paroles de l'apôtre : elle doit obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, ce qui vent dire que, sous le prétexte d'obéir à Dieu, elle désobéit à la loi.
Nous disons qu'elle détourne les paroles des apôires de leur vrai sens. D'abord, il est certain qu'il n'y est pas question de TÉgiise. Qui a prononcé ces paroles faneuses? Ce senties apôtres auxqueb la synagogue défendait de prêcher la bonne nouvelle. Ils ne tiennent aucun compte de la défense. Le souverain pontife leur demande pourquoi, au mépris de son décret, ils continuent à remplir Jérusalem de leur doctrine. C^est alors que les apôtres répondent : i7 faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ^ Ainsi il n'est question que des apôtres, et il ne pouvait être question que d'eux. C'était en eflTet il eux, à eux seuls que Jésns-Christ avait donné mission d'annoncer la bonne nouvelle. Si pour les apôtres, le Christ n'était pas Dieu, il était du moins le Messie, les plus grand des prophètes.
« Actes, V. 27, 29.
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ils poo^ient dooc dire qa*ea obéissaot à leor meltre, ils obéissaient à Dieu. Est-il nécessaire d'insister pour prouver que TÉgNse abuse d^aiie maxime qui ne la regarde point? Elle n'existait pas, alors que Pierre et ses compagnons répandaient la bonne nouvelle à Jérusalem. Cest aux apôtres que le Christ avait parlé, les apôtres seuls pouvaient dire qae Dieu leur avait donné un commandement auquel ils étaient tenus d obéir. Si TÉglise veut s'approprier la maxime apostolique, elle doit commencer par prouver que Dieu lui a parlé, et lui a ordonné de foire ce que les lois défendent. Après deux mille ans, nous attendons toujours la preuve.
La maxime qu'il fout obéir à Dieu plutôt qu^aux hommes a encore un autre sens. Jésus-Christ est venu affi^auchir la religion de l'autorité des Césars. Si les Césars ne respectent pas la liberté de conscience, est-il permis aux fidèles de leur désobéir? Écoutons la réponse d'un des grands penseurs du christianisme : c Nous sommes en présence, dit Origène S de deux sortes de lois : Tune est la loi de la nature dont Dieu est l'auteur, l'autre est la loi écrite que chaque cité se donne. Quand elles sont d'accord, il fout tes observer. Mais quand la loi naturelle, la loi divine, nous commande des choses contraires à la l^islalion du pays, il fout fouler aux pieds celle-ci, et, méprisant la volonté des législateurs huaiains, n'obéir qu'au divin législateur, afin de régler notre vie sur sa volonté, quels que soient les labeurs et les périls, et dàt-on encourir la mort et l'ignominie. » Le commentaire d'Origène étend la maxime évangélique, et, en lui donnant une portée immense, il augmente aussi la difficulté de la question. Remarquons avant tout que l'illustre Père ne dit pas un mot de l'Église. Ce n'est pas l'Église qu'il oppose à l'État, c'est le croyant. La différence est considérable. Si l'Église peut dire quand il fout obéir et quand il fout désobéir à la loi, elle devient un pouvoir supérieur à la loi, et c'est bien là son ambition. La chrétienté primitive ne songeait pas à de pareilles prétentions. Origène suppose un conflit entre une loi humaine et ce qu'il appelle la loi naturelle ou la loi
> Contra Gelsam, Op., 1. 1, p. 605, ss.
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divine, et dans ce conflit il veut que le croyant obéisse de préférence à la loi naturelle. Qui sera juge de l'opposition? Le fidèle que Ton veut forcer de faire une chose que la loi naturelle lui défend. En définitive, c'est la conscience qui décidera. La question revient donc à savoir s'il y a des cas où la conscience nous fait un devoir de désobéir à la loi? Au point de vue des idées modernes sur les droits de l'individu, la réponse ne saurait être douteuse. S'il y a des droits que l'homme tient de Dieu, des droits sans lesquels il ne peut remplir sa mission, il est évident qu'il ne peut ni les abdiquer, ni en être dépouillé. Que si l'État veut lui enlever un de ces droits naturels, l'individu peut et doit résister, légalement, si la chose est possible, par la force, au besoin , s'il n'a pas d'autre moyen de sauvegarder sd liberté. Nous aboutissons au droit de révolution que les peuples modernes pratiquent, et qui est même renfermé implicitement dans leurs constitutions.
Si l'on entend la maxime apostolique en ce sens, nous l'admettons. Mais il est évident que l'Église ne peut s'en prévaloir, ni pour se soustraire à la loi, ni pour exciter les fidèles à la désobéissance. L'Église n'a pas de droit naturel , pas de droit divin à invoquer contre l'État, car elle n'existe pas en vertu d'un droit naturel, ni d'un droit divin. Elle ne doit son existence qu'à la loi, et elle n'a d'autre droit que ceux que la loi lui accorde. Le conflit entre le droit naturel et le droit positif ne peut s^élever là où il n'y a qu'une institution de droit positif. Restent donc les individus, et pour ce qui concerne notre question , les croyants. Eux seuls peuvent faire appel au droit naturel, divin, contre une loi qui le viole. Nous n'avons pas à entrer dans le détail des conditions qui limitent l'exercice du droit de résister à la loi. Il suflSt à notre but d'avoir démontré que l'Église ne saurait s'en prévaloir. Cependant elle l'a fait, et elle le fait encore. C'est la plus dangereuse de ses usurpations. Usurpation il y a; car l'Église s'empare d'une maxime qui n'est faite que pour l'individu. C'est toujours la même tactique et le même abus. Ce qui devait être une garantie pour le croyant, devient un instrument de domination pour l'Église; or plus le pouvoir de l'Église augmente, plus la liberté du croyant est en danger. On tourne donc contre lui une maxime qui devait sauvegarder son
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droit. Ed même temps, on compromet rexistence de TÉtat, de la société civile. L'État, la société, ne saaraient exister, si dans lear sein il y a une Église puissante qui peut, au gré de son ambition, désobéir à la loi, et exciter les fidèles à la désobéissance. Gomment rÉglise est-elle parvenue à usurper une puissance qui la met au dessus de l'État? Cest Tobjet de notre Étude. Nous pouvons donstaler dès maintenant que c'est une puissance usurpée, et, mieux encore, une puissance qui est en opposition avec FÉcriture et la tradition, sur lesquelles TÉglise a bâti sa domination.
§ 2. L'Églîte el too pouvoir fpîriftael.
N» 1. L«« prétentions de l'Église.
L'Église se dit un pouvoir. Le pouvoir qu'elle revendique lui donne- t-il une action sur les choses temporelles, sur les princes et les peuples, sur FÉtat? Jadis les opinions se partageaient sur cette question capitale. Une fraction importante de TÉglise, les gallicans, ne lui reconnaissaient qu*un pouvoir purement spirituel; ils lui déniaient toute espèce de puissance sur le temporel. Les ultramontains, au contraire, étaient d'accord pour soutenir que TÉglise a un pouvoir dans les choses temporelles S mais il y avait discussion €ntre eux sur la nature de son pouvoir et sur son étendue. L'Église a-t-elle reçu de Jésus-Christ une mission temporelle tout ensemble et spirituelle? Les grands papes du moyen âge et les plus illustres docteurs l'ont cru. C'est l'ultramontanisme pur, qui absorbe l'État dans l'Église et fait du pape le roi des rois. Une autre école admet l'existence du pouvoir temporel à côté du pouvoir spirituel; elle nie que Jésus-Christ ait donné à l'Église un pouvoir
* Beîlarminm. De Potestate summi pooUflcis in temporalibas, c. 3 : « De potestate io temporalibus, quod ea sit in papa, non opinio, sed certitado apnd catholicos est : qoamvis non desint altercationes, quid sit, et qaails ea potestas, id est, an sit per se et proprie temporalis : an potius, ipsa quidem spirituaîis sit, sed perquamdam necessariam consequentiam, et in ordine ad spiritnalia de temporallbus disponat. »
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direcl sur les cbosed teii]|)Orelles ; mais, comme H lui a conf é fo pléaitude da pouvoir spiritueU il lui a par celia même donné une action sur le temporel, qui s*éteiid à tout oe qui intéresse la religion. (Test la doctrine des jésuites, et elle a fini par détenir la doctrine générale des ultramontains.
Aujourd'hui le galKcanisme n'est plus qu'une opinion purement individuelle. En France comme en Allemagne, en Belgique comme en Itelie, c'est ruitramontanisme qui l'emporte. Il faut donc dire que l'Église a un pouvoir dirfict ou indirect sur te temporel. Dès lors la souveraineté est brisée. Vainement nos constitutions proclament-elles les nations souveraines; il y a un souverain placé au dessus des peuples, f Église. Mais il est impossible aux nations d'accepter cette dépendance, car elle détruit leur puissance souveraine, leur liberté même ; et qu'est-ce qu'une nation qui ne serait ni souveraine ni libre? Il y a donc incompatibilité absolue entre les prétentions de l'Église et les droits des nations. De là un conflit inévitable entre l'Église et l'État. La lutte existe depuis qu'il y a une Église qui se dit un pouvoir; elle existe encore aujourd'hui dans tous les pays catholiques, plus ou moins ouverte, plus ou moins violente, selon que l'Église a plus ou moins de force. En Belgique, la lutte est flagrante, et elle offre un spectacle plein d'enseignements pour toutes les nations chez lesquelles domine le catholicisme. Notre Constitution sépare l'Église de l'État. L'on croyait que cette séparation, en donnant à l'Église toutes les libertés imaginables, préviendrait la collision entre la puissance temporelle et la prétendue puissance spirituelle. En effet, si l'Église ne den>andait que la liberté, elle n'aurait plus rien à demander en Belgique. Cependant la lutte est plus vive que jamais, en dépit de la séparation, en dépit de la liberté dont jouit TÉglise. L'expérience est décisive : elle prouve à la dernière évidence que la liberté ne suflSt pas à l'Église, qu'il lui faut la domination.
Quel est le fondement de cette ambition? C'est que l'Église est un pouvoir spirituel, institué par Dieu même pour conduire l'humanité vers le terme de sa destinée, le salut éternel. Gela implique que l'Église a été établie par Jésus-Christ, le fils de Dieu. Où sont les titres de sa divinité? La réforme les a déchirés. Luther, en faisant
un feu de joie des bulles pontificales, a signifié à TÉglise que ses prétentions reposaient sur une usurpation séculaire. Au point de vue du proleslanlisme, la querelle est vidée. Il n'y a point d'Église extérieure, pas dVvéques, pas de pape par droit divin. Dès lors il ne peut plus être question d'une puissance spirituelle^ bien moins encore d'un pouvoir direct ou indirect sur le temporel. Voilà pourquoi, dans le sein des pays protestants, la lutte entre l'Église et rÉtat a cessé. Les Églises protestantes se soumettent aux lois, elles reconnaissent la souveraineté de l'État ; si elles demandent la liberté, c'est la liberté véritable, celle de la religion; si elles réclament un droit, c'est le droit de l'individu, sa souveraineté dans son for intérieur. Le débat entre l'Église ei l'État ne s'agite que dans les pays catholiques. Il nous conduit à examiner, s'il est vrai, comme on le prétend, que la doctrine ultramontaine est de l'essence du catholicisme.
Le nom qu'elle porte prouve le contraire. Elle ne s'appelle pas catholique, mais ultramontaine. En face des prétentions de la cour de Rome, il y a toujours eu une opinion tout à fait opposée ; elle est connue sous le nom de gallicanisme. Il importe de remarquer que l'ultramontanisme n a jamais été consacré formellement comme un dogme, et que le gallicanisme n'a pas davantage été condamné comme une erreur. Vainement dira-t-on que nous évoquons un mort, que les maximes gallicanes sont désertées partout, qu'elles sont répudiées dans le pays même qui leur a donné naissance. Nous répondons que ces maximes, en tant qu'elles concernent les rapports de l'Église et de l'État, sont indestructibles, car elles se réduisent en essence à maintenir la souveraineté de l'État. I^ haut clergé a beau se rallier autour du drapeau ultramontain, les nations catholiques resteront gallicanes d'instinct et de conviction, par la raison qu'il s'agit pour elles de rester souveraines. Malheur au catholicisme, s'il était démontré que les peuples doivent ou répudier la religion traditionnelle ou renoncer à leur indépendance ! Leur choix serait bientôt fait. Peu importe donc que la réaction catholique ait jeté les Églises nationales dans les bras de Rome; le gallicanisme n'en subsiste pas moins dans ce qu'il a de légitime; et qu'y a-t-il de plus légitime que de maintenir la souveraineté de l'État contre les enva-
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hissements d*un prétendu pouvoir spirituel? Sur ce terrain, Bossuet aura toujours raison contre la cour de Rome. Eh bien, i'évéque de Meaux ruine radicalement les prétentions de l'Église, telles que les ultramontains les entendent. L'Évangile et la tradition à la main, il prouve que la puissance spirituelle de TÉglise n'a rien de commun avec le temporel, qu'elle ne peut réclamer ni pouvoir direct ni pouvoir indirect sur les princes et les peuples : que les prétentions romaines sont une usurpation née dans les ténèbres et au milieu de la barbarie du moyen âge, que si Ton voulait élever ces faits passagers à la hauteur d'une théorie, l'on aboutirait à la folie et à une folie funeste à l'Église, puisqu'elle la mettrait en collision avec les besoins les plus impérieux des sociétés modernes, et que de ce conflit à la ruine de l'Église et de la religion même, il n'y aurait pas loin.
Les prétentions de l'Église ont encore un autre fondement qu'il était difficile aux gallicans de ruiner, puisqu'eux-mémcs partagent les préjugés religieux sur lesquels il repose. Il s'agit de l'essence même du pouvoir dit spirituel, de la séparation de ce pouvoir d'avec le pouvoir temporel. Les gallicans reconnaissent que TÉglise a un pouvoir spirituel ; mais ils ne veulent pas admettre les conséquences que les ultramontains en déduisent. C'est le côté faible du gallicanisme. Il n'ose pas se placer sur le terrain évangélique et nier franchement toute idée de pouvoir; il ose encore moins repu* dier le spiritualisme chrétien d'où est née l'idée du pouvoir spirituel. Enchaînés parla tradition catholique, les gallicans maintiennent des principes devant l'application desquels leur bon sens recule. Nous sommes plus libres, et il nous sera facile de démolir Téchafaudage de la domination ecclésiastique : nous prouverons que la séparation du spirituel et du temporel est fausse, que le spiritualisme excessif de rÉvangile, tel qu'il parait dans l'histoire, n'est qu'une longue illusion, quand ce n'est pas un mensonge ou une hypocrisie. Avec le fondement ruineux du spiritualisme chrétien, tout l'édifice du pouvoir spirituel s'écroule.
Nos conclusions sont indiquées d'avance. Nous cherchons le fondement de la puissance séculaii^ que l'Église a exercée, et partout nous rencontrons l'usurpation, l'erreur, l'ignorance, l'altération des
faits, et rabaDdon de la doctrine évangéliqae. Il est faux que Jësus*Christ ait donné un pouvoir quelconque à FÉglise. Il est faux que la mission dont le Christ a chargé ses apôtres impliquât un pouvoir quelconque. Il est faux que TÉglise ait, par droit divin, un pouvoir direct ou indirect sur le temporel. Il est faux que le spirituel doive être séparé du temporel, pour être attribué à TÉglise. L*Église est un établissement humain, une association des fidèles. Si dans le passé elle a exercé une puissance, c'est par suite de circonstances transitoires, qui n'ont rien de commun avec sa prétention d'une origine divine. Ces circonstances historiques ayant disparu, la puissance de TÉglise doit aussi s'évanouir. Il est si vrai que le pouvoir que TÉglise réclame n'est point de son essence, qu'aujourd'hui ces prétentions d*un autre âge sont devenues un danger, non seulement pour TÉglise, mais encore pour la religion qui s'identifierait avec elle.
N* 2. Uidi'e de tÉglise,
Qu'est-ce que l'Église? Si le bon sens pouvait répondre â cette question, la réponse serait bien simple : L'Église est la société des fidèles. Cette association ne diffère pas en essence des sociétés ordinaires qui se forment dans un but intellectuel, industriel ou commercial. En vain les ultramontains se récrient contre celte proposition; nous n'entendons pas mettre la religion sur la même ligne que les chemins de fer, nous ne nions pas que le sentiment religieux soit le plus élevé comme le plus impérieux des besoins de notre nature. Mais qu'importe? Une société littéraire a aussi, à nôtre avis, un caractère plus noble qu'une société pour la filature du lin. Cela n'empêche point que ces diverses sociétés, malgré les différences qui les séparent, ne soient sur la même ligne quant à leur position légale : toutes sont soumises aux lois qui, dans chaque Étal, régissent les associations. Par elles-mêmes, elles n'ont pas d'existence juridique, elles ne sont pas des personnes civiles ; elles ne peuvent acquérir la personnification que par une concession de la loi, en se soumettant aux conditions qu'elle prescrit, et elles n'ont d'autres
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droits que ceux qui résullenl de la loi; enfin, comme toutes les personnes fictives, elles sont toujours dans la main du législateur. Toutes les sociétés sont donc essentiellement dans l'État; Ion ne conçoit même pas qu'elles prétendent exister en dehors de l'État, puisque c'est à une inlervention de l'État qu'elles doivent leur existence juridique; bien moins encore comprend-on qu'elles réclament des droits contre l'État. De pareilles prétentions, quand il s'agit d'associations ordinaires, seraient taxées d'extravagance, de folie. Cependant aujourd'hui l'Église catholique affiche hautement ces incroyables exigences. Elle existe, disent ses organes les plus accrédités, elle est une personne civile, sans la loi, et, au besoin, malgré la loi. Elle a des droits que la loi peut bien reconnaître, mais qu'elle ne lui donne point, qu'elle ne peut, par conséquent, lui enlever. Elle n'est pas dans l'État, elle n'est pas soumise à ses lois; c'est, au contraire, l'État qui est tenu de respecter les lois de l'Église, car l'Église est elle-même un État, et elle a une puissance supérieure à celle de l'État laïque.
Quel est le fondement de ces monstrueuses prétentions? D'après le dogme catholique, l'Église est une institution divine, fondée par Jésus-Christ, le Fils de Dieu. Parmi ses apôtres, le Christ en a choisi un pour être son représenlant sur la terre : Pierre est le rocher sur lequel il bâtit son Église. Rome, la ville éternelle, en recevant l'Évangile de ses mains, reçoit également la suprématie. Quelle est la mission de l'Église? Elle est l'intermédiaire nécessaire entre l'homme et Dieu ; l'homme se relie à Dieu par l'Église, c'est dans son sein qu'il participe à la vie. Le Saint-Esprit, la grâce n'éclairent que ceux qui sont dans l'Église; celui qui s'en sépare, se sépare de la communion divine : hors de TÉglise, pas de salut. Dans le dogme catholique, ce n'est pas seulement la religion qui est divine; l'Église extérieure l'est au même titre que la foi, elle se confond avec la foi. Pour nous servir de la formule mystique^ l'Église est l'épouse du Christ : c'est dire qu'elle s'identifie avec Dieu.
La doctrine catholique suppose que l'Église doit son institution à Jésus-Christ et que le Christ est Dieu. Nous n'avons pas à entrer dans le débat théologique de la divinité du Christ. L'humanité roo-
derne repousse ce dogme, parce qu*ii lui est impossible de cornpreudre que Tinfini et le fini s'unissent dans une seule et même personne. Il est tout aussi impossible à la science historique d'admettre celte croyance : elle nie que Jésus-Christ se soit proclamé Fils de Dieu, dans le sens des décrets de Nicée: elle nie que les apôtres aient prêché la divinité de leur maître : elle prouve que ce fameux dogme s'est formé successivement, sous Tinfluence de conceptions philosophiques et de superstitions populaires. Sur le terrain de la raison et de l'histoire, il ne peut donc pas être question d'une Église fondée par Dieu. Au point de vue juridique, et c'est celui où nous devons nous placer, puisque nous examinons les rapports de l'Église avec l'Étal, tout ce qui est article de foi doit être écarté. L'État moderne s'est séparé de la religion, en ce sens qu'il ne reconnaît plus de religion dominante: il n'y a plus de religion d'Élat. Donc, aucune Église ne peut se baser sur les croyances qui lui sont particulières, pour réclamer une position privilégiée dans la société civile. L'Église catholique ne peut pas plus invoquer les canons de .Nicée, que l'Église juive ne peut invoquer la Bible, ou TÉglise mahométane, le Coran. Dès lors, la question est tranchée. L'Église n'existe et ne peut exister qu'en vertu de la loi. C'est la loi qui lui donne la personnification civile, c'est la loi qui lui accorde des droits, et qui partant peut lui imposer des obligations. La prétention contraire, qui est celle des ullramontains, est incompatible avec lexistence de TÉlat; car il n'y a plus d'État possible, si dans le sein d'une société politique, il se trouve une association puissante, qui refuse de reconnaître la souveraineté dont l'État est l'organe.
Telle est la solution juridique de la question que nous venons de poser. Pour tous ceux qui connaissent les premiers éléments du droit, elle ne peut pas faire l'ombre d'un doute. Cela est si vrai, que jusqu'ici les prétentions de l'Église n'ont jamais osé se produire sur le terrain du droit. Ce n'est pas que l'Église ne puisse faire entendre sa voix dans nos assemblées législatives. En Belgique, elle a an parti puissant au sein de nos chambres, ce parti a pendant de longues années occupé le pouvoir; il est à la dévotion absolue de l'Église, puisque c'est à l'action directe des évéques dans les élections qu'il doit son existence. Cependant aucun organe de ce parti
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n'a eucore eu le courage de formuler, soit dans un discours, soit dans une loi, le droit divin de TÉglise. C'est que ce prétendu droit est la négation de la souveraineté nationale, c'est à dire la négation de la source du droit. Ainsi ceux-là mêmes qui sont les organes, disons mieux, les instruments de TÉglise, n'osent pas avouer ses prétentions ! Que dis-je? au besoin ils les désavouent. Peut-il y avoir une preuve plus évidente que le droit divin de l'Église est répudié par la conscience générale?
Toutefois rÉglise s'obstine à se mettre en dehors et au dessus de la loi, et là où elle le peut, elle brave la loi et la viole. C'est dire qu'elle refuse de se placer sur le terrain du droit. Elle fait appel à son origine divine, qui Télève, dit-elle, au dessus de tout établissement humain. Nous allons la suivre sur le terrain qu'elle-même choisit; et nous prouverons que ses prétentions ne sont rien qu'une longue usurpation, et pis que cela, un vrai sacrilège, puisqu'une association purement humaine ose se couvrir du nom de Dieu, et se dire l'organe de la vérité absolue. Notre tâche est très facile. La révolution du xvi"^ siècle a brisé la puissance prétendument divine de rÉglise; les réformateurs, appuyés sur l'Écriture Sainte et sur la tradition des premiers siècles du christianisme, ont démoli l'échafaudage que l'ambition romaine avait élevé sur l'ignorance et la superstition. Nous n'avons qu'à exposer le résultat de leurs'travaux.
Dans le principe, il n'y avait pas même de société chrétienne distincte du judaïsme. Les premiers disciples du Christ restèrent juifs, comme leur maître; ils ne se distinguaient de leurs frères que par leur croyance dans la venue du Messie. Peut-être le christianisme serait-il resté une secte juive, si saint Paul, dépassant les idées étroites des apôtres, n'avait porté la bonne nouvelle chez les gentils. Conçoit-on, dans cet ordre d'idées, que Jésus-Christ ait établi une Église extérieure, à côté et en opposition de la synagogue? Il n'y pouvait pas même songer. Il y a encore une autre raison, tout aussi décisive, qui empêcha le Christ de fonder une Église, telle que nous la connaissons aujourd'hui, avec sa puissante organisation. Il était imbu de la croyance que la fin du monde était prochaine et qu'après la consommation des choses, le royatime des cieux s'ouvrirait. Celui qui est convaincu que d'un jour à l'autre la terre et tous les établîs-
semenls humains seront anéantis, ira-t-il fonder une Église? A quoi bon? Pour guider dans la voie du salut une humanité qui n'a pltt8 que quelques jours à vivre? Enfin, même en supposant que Jésus* Christ eût voulu prêcher une religion destinée à une existence séculaire, ou peut douter qu'il eût établi une Église extérieure, telle que rÉglise catholique. L'idée d'un clergé, intermédiaire nécessaire entre rhomme et Dieu, lui est tout à fait étrangère. Lldée d'une domination exercée par un sacerdoce, soit sur les croyants, soit sur TÉtat, lui est plus qu'étrangère; elle est en opposition ouverte avec tout son enseignement.
Rapporter l'institution de l'Église à Jésus-Christ, c'est donc dire qu'il a établi un corps sacerdotal, en contradiction avec la doctrine qu*il prêchait. Cela est une impossibilité morale. L'Église n'a donc pas été établie par Jésus-Christ : l'a-t-elle été par ses apôtres? Cela est tout aussi inconcevable; car eux aussi restèrent juifs, eux aussi ne connaissaient d'autre Église que le temple; eux aussi étaient convaincus, et peut-être plus que leur maître, que la fin des choses était instante; eux aussi ne songeaient ni à dominer sur les rares disciples du crucifié, ni sur la société temporelle. Il y a du délire à leur supposer de pareilles pensées. Un sacerdoce suppose un culte auquel il préside, une foi qu'il enseigne et qu'il prêche; or, du temps des apôtres, il n'y avait ni cérémonies liturgiques, ni articles de foi : à quoi bon alors des prêtres, des évéques et des papes? Que l'on veuille bien nous montrer ce corps sacerdotal dans les Actes, ou dans les Êpitres, ou dans la tradition. Il n'y a aucune charge proprement dite dans la chrétienté primitive : les apôtres prêchent que le royaume des cieux va s'ouvrir, et qu'il faut faire pénitence pour y avoir une place. Mais les apôtres ne sont pas les organes uniques de l'Esprit-Sainti Faut-il rappeler Etienne^ le premier martyr? Faut-il rappeler un nom plus grand, saint Paul, sans lequel il n'y avrait pas eu de christianisme ? L'on cherche vainement dans les apôtres un caractère sacerdotal, un pouvoir tel que l'Église l'a exercé : de juridiction, de puissance, de commandement, on n'en voit pas la moindre trace. La première charge distincte que l'on rencontre est celle des diacres : ils président à la distribution des aaroônes. Mais il est si peu vrai qu'il y ait dans leur institution un
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principe hiérarchique, que les sept diacres choisis pour présider aux œuvres de charilé, ont aussi élé des missionoaires ardents. Ils ne furent pas désignés par les apôtres, mais élus par rassemblée entière des fidèles. L'imposition des mains qui leur est donnée ne ressemble en rien à une consécration sacerdotale : c'est le signe de leur entrée en charge, accompagnée d'une prière solennelle. Il en est de même des anciens, qui plus tard prirent le nom d'évéque : c est une institution juive, que les premiers chrétiens s'approprièrent naturellement, puisqu'ils étaient encore juifs. Dans tout cela il n*y a pas la moindre apparence d'une origine divine de TÉglise ^
Les ultramontains ne se sont pas rendus à ces témoignages accablants. Il y a toujours moyen de chicaner sur des textes. Nous leur opposons une autorité plus imposante, celle des faits, de l'histoire. Que Ton compare TÉglise actuelle avec l'Église primitive, et que l'on dise s'il y a la moindre analogie entre les deux établissements. L'Église a à sa tête un homme qui s intitule le vicaire de Dieu, et qui se prétend le maître des rois et des peuples. Ouvrons rÉvangile, et écoutons ce que Jésus-Christ dit à ses disciples : Vous savez que ceiix qui possèdent l'autorité sur les peuples, les dominent, et que leurs princes ont puissance sur eux. Il nen sera pas ainsi parmi vous, mais quiconque voudra être le premier parmi vous, sera le serviteur de tous, L'Église a aujourd'hui à sa tête des chefs qui prennent le titre de prince; d'autres qui se font appeler Votre Grandeur. C'est sans doute Jésus-Christ qui a institué les cardinaux et les évéques, en les élevant au dessus des simples clercs, et en leur prodiguant les marques d'une autorité supérieure que nous voyons! Le Christ avait sous les yeux une caste de prêtres qui aimaient aussi à trôner dans la chaire de Moïse, qui aimaient les premiers sièges dans les synagogues, et qu'on les saluât dans les lieux publics, et qu'on les appelât mailres. Il parait que cet orgueil sacerdotal ne fut pas du goût de celui qui naquit dans une crèche, car voici ce qu'il dit à ses disciples : Pour vous, ne veuillez
« Plank, Gcschichle der chrisllich-kirchlichcn Religion svcrfassunçf, t. I, p. 10, ss. — Gieseler, Kirchengeschichte, 1. 1, § 30. —De Presscnsé, Histoire des trois premiers siècles de TÉglise chrétienne, t. I, p. 374 ss.
point être appelés maître; car vous n'avez quun maître, le Christ, et votis êtes tous frères. Quiconque s'élèvera sera abaissé, et qui' conque s'abaissera sera élevé. L'on peut caractériser en un mo^ Tesprit du Christ et de ses vrais disciples, c'est Thumilité. Est-ce aussi l'humilité qui règne dans l'Église? Oui, le semblant^ c'est à à dire Thypocrisie : mais ôtez le masque, et vous trouverez Torgueil le plus démesuré, Tambilion la plus insatiable.
Il est inutile de poursuivre ce parallèle. Pour tous ceux qui ne ferment point, de parti pris, les yeux à la lumière, il est clair comme le jour, qu'il n y a rien de commun entre l'Église et Tesprit évangélique. Cela suflSt à notre but, car nous ne voulons prouver qu'une chose, c'est que l'Église n'a pas été instituée par Jésus-Christ: or comment le Christ aurait-il établi une Église qui est en tout le contre-pied de son enseignement? Donc, même en se plaçant sur le terrain de la tradition chrétienne , il n'est point vrai que l'Église soit d'origine divine. La prétention contraire est la plus énorme des usurpations, et elle tend à justifier tous les envahissements du sacerdoce. Nous l'avons qualifiée de sacrilège; et, en effet, nous n'en connaissons pas de plus criminel. Des hommes, êtres imparfaits, faillibles, osent se dire les organes de Dieu, et participer à son infaillibilité. C'est le délire de la toute-puissance! Sans doute, l'Église, avec ses monstrueuses prétentions, a sa raison d*étre; mais nos folies ont aussi leur cause, leur explication, et en un certain sens leur légitimité. Est-ce un motif pour rendre Dieu complice de nos aberrations? En se plaçant au point de vue historique, on peut dire que l'Église, appelée à faire Téducation des Barbares, devait posséder une autorité divine pour dompter la résistance de peuples à demi sauvages. C'est dire que, dans l'enfance du genre humain, le surnaturel a une légitimité relative. Ce qui n'empêche point qu'il ne soit une illusion de notre esprit. Si Dieu tourne nos erreurs au profit de notre éducation , rendons-lui grâce et admirons 'a sagesse de sa providence; mais ne divinisons pas ces erreurs, et flétrissons ceux qui les exploitent sans les partager.
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N« 3. — L Évangile et le pouvoir spirituel,
Jésus-Christ a-t-il donné un pouvoir spirituel à son Église? La question est absurde, quand on se place sur le terrain de Thistoire. Tant que le Christ vécut, il ne peut être question, ni d'une Église chrétienne, ni d'un pouvoir quelconque qui lui aurait été conféré. Jésus-Christ priait dans le temple; il n'établit pas une Église non-* velle à côté de la synagogue. Ce qui ne se fit pas de son vivant, devait-il se faire après sa mort? Ses apôtres restèrent juifs. Leur conviction était que le Messie rétablirait la loi dans toute sa pureté, que rien ne serait changé au culte de Jéhova, sinon que, par la puissance du fils de Thomme, il s'étendrait avec Tempire d'Israël sur le monde entier. Ils restèrent strictement attachés aux cérémonies et aux observances du mosaïsme. Pieux selon la loi, « ils étaient constamment dans le temple, louant et bénissant Dieu; » ils y prêchaient au peuple, « que Dieu avait élevé Jésus de Nazareth par sa puissance comme prince et sauveur, pour donner Tamendemenl à Israël et la rémission des péchés. » Les disciples du Christ ne se distinguaient des autres juifs que par leur croyance que le Messie était apparu dans la personne de Jésus-Christ et qu'il reviendrait bientôt fonder son royaume. C'est dans le même esprit qu'ils conçurent la mission que leur maître leur donna d'aller prêcher les nations. La bonne nouvelle qu'ils annonçaient aux hommes, c'est que le Messie était venu, que son retour était prochain, qu'il fallait se convertir pour avoir une place dans son royaume. Mais en quoi consistait cette conversion? Les juifs seuls, comme peuple élu, étaient appelés au royaume du Messie; pour avoir part aux promesses messianiques, il fallait donc embrasser le mosaïsme. Le baptême était la seule marque distinctive de ceux
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qui croyaient eo Jésus-Christ; du reste, rien n'était changé an colle de Moïse ^
Aiesi, ni da vivant de Jésus-Christ, ni après sa mort, il n'y est one Église chrétienne. Ce n'est que lorsque saint Paul porta la banne nouvelle au sein de la gentilité, que Ton voit les premiers germes d'une Église, distincte de la synagogue. Mais Ton sait quelle violente opposition lapôtre des gentils rencontra dans les douze. Voili les faits : ils font un étrange contraste avec les prétentions de rÉglise. Si, comme le disent les orthodoxes, le Christ fonda une Église, ou chargea ses disciples d en établir une, il faut dire que les apôtres s'acquittèrent bien mal de leur mission. En réalité, ni le roaitre ni les disciples ne songeaient à élever une Église non* velle, et ils n'y pouvaient point songer, puisqu'ils étaient convaincus que le temple subsisterait éternellement. En présence de ces faits, n'est-il pas ridicule de parler d'un pouvoir quelconque que le Christ aurait donné à une Église qui n'existait point, et ne devait pas exister? Cela seul suflSt pour ruiner dans son fondement le prétendu pouvoir spirituel revendiqué par l'Église.
Toutefois, l'Église a exercé ce pouvoir spirituel; en un certain sens, elle l'exerce encore. 11 nous faut donc remonter à ses premières origines. L'Église invoque les paroles de Jésus-Christ, telles qu'elles sont rapportées dans les Évangiles.* Dans sa croyance, les livres saints, divinement inspirés, sont l'expression exacte de la prédication du Christ. Suivons TÉglise sur son propre terrain, et voyons si les paroles attribuées à Jésus-Christ renferment l'idée d'un pouvoir. Ayant appelé les douze apôtres, il leur donna force el puissance sur les démons et de guérir les maladies. Et il les envoya prêcher le royaume de Dieu, et rendre la santé awc infir» mes. Le mot de puissance est prononcé, mais en quoi consistet-elle? Le Christ confère à ses disciples le pouvoir de faire des miracles. Est-ce là le pouvoir donné par le Fils de Dieu à l'Église? L'Église exorcise, il est vrai, mais le prétendu pouvoir qu'elle a
1 Reuss, Histoire de la théolo^e chrétienne, t. I, p. 283, as. — Plank, Geschichte des Ghristenthums in der Période seiner Einfûhrung, t. I, p. 277; t. Il, p. 32, 71..
*8 L*ÉGUSE ET l'ÉTAT.
de chasser les démons» est un fondement bien ruineux de son autorité; car sa puissance miraculeuse s'en va; les miracles qu'elle a essayé de fabriquer au xix« siècle, ont tourné à sa honte et à sa confusion. Laissons donc là cette puissance sur les démons, et cette force de guérir les maladies; même au point de vue orthodoxe, on n y peut voir qu'un pouvoir extraordinaire que le Fils de Dieu a trouvé bon de communiquer aux apôtres, mais que les apôtres n'ont pas pu léguer à leurs successeurs. Reste la mission de prêcher le royaume de Dieu : ceci évidemment n'est pas un pouvoir.
Jésus-Christ dit encore à ses disciples : Je vous le dis en vérité^ tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le ciel; et tout ce que vous délierez sur la terre, sera aussi délié dans le ciel. L'on sait quel criminel abus l'Église a fait de ces paroles. Est-ce à l'Église qu'elles s'adressent? C'est aux apôtres, et il s'agit du futur royaume des cieux, qui, dans la croyance de la chrétienté primitive, devait s'ouvrir d'un instante l'autre. Dès lors n'est-il pas absurde de chercher dans des paroles concernant un royaume mystique, qui s'est évanoui comme s'évanouissent les rêves, un pouvoir que l'Église exerce sur cette terre? Ce qui prouve à l'évidence que ce prétendu pouvoir est une illusion, c'est que les Églises protestantes, même les plus orthodoxes, n'exercent plus le pouvoir de lier et de délier. Reste l'excommunication qui se rattache à la discipline des mœurs. Quand on compare l'usage que l'Église a fait pendant des siècles de ses censures, avec les paroles de Jésus-Christ qu'elle invoque, l'on est confondu de l'audace de son ambition, et l'on s'afflige de la bêtise humaine. Le Christ dit à ses disciples que, si un frère pèche, on le reprenne, et que, s'il n'écoute pas, il soit pour ses frères comme un païen et un publicain. Il est certain, d'abord, que cet usage d'exclure un membre de la société des fidèles, ne peut dater que de l'époque où il y avait déjà une Église constituée, au moins dans ses premiers éléments : ce qui nous conduit déjà loin de Jésus-Christ et des douze. Mais peu importe que le Christ ait ou non prononcé ces paroles; est-ce que toute société n'a, pas le droit d'exclure de son sein ceux qui manquent à une loi sociale? Conclura-t-on de ce que les chrétiens répudiaient un de leurs frères.
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qu'ils exerçaient un pouvoir? Eu vérité, de pareilles raisons prouvent la faiblesse de la cause quelles devraient appuyer!
Il est inutile d'insister plus longtemps sur les textesévangéliques. L'Église s'est chargée elle-même de démolir ses prétentions. Nous venons de dire que les protestants ont renoncé à toute idée de pouvoir. Là ne s'arrête point le travail de dissolution qui s*est opéré dans le sein de TÉglise. Les gallicans ont maintenu Tidée d'un pouvoir spirituel que l'Église tient de son divin fondateur. Mais il faut voir quelle signification ils y attachent. Au xviii'' siècle, rÉglise gallicane s'est expliquée dans une déclaration solennelle sur les droits de la puissance spirituelle ^ Quels sont les droits que l'assemblée générale du clergé de France réclame comme étant de l'essence de son institution? L'enseignement de la parole de Dieu, et la libre administration des sacrements. Est-ce là un pouvoir, ou est-ce un ministère? Dit-on de celui qui prêche, qui baptise, qu'il exerce un pouvoir, ou qu'il remplit une mission?
Notre conclusion est celle des protestants. Le fondement même du pouvoir revendiqué par l'Église est une usurpation, et si Ton fait abstraction des circonstances historiques dans lesquelles ce |)OUvoir s'est établi , il faut dire, que jamais il n*y a eu d'usurpation plus impie. Car le nom de Dieu est invoqué pour établir une puissance qui prétend dépouiller Thomme de la liberté que Dieu lui a donnée, qui prétend dépouiller les peuples de l'indépendance qu'ils tiennent également de Dieu, et sans laquelle il n'y a pas de société civile possible. Mais si au point de vue de renseignement évangélique, le pouvoir spirituel de FËglise est une altération des paroles mêmes sur lesquelles il se fonde, il reste à voir comment cet abus a pu s'introduire, comment il a pu être accepté pendant des siècles à litre de droit divin? A entendre les protestants, ce serait une conspiration permanente et séculaire de l'ambition sacerdotale, aidée
1 Voyez le tome 1II« de cette Ëtude.
de la fraude, et eiploilant TignoraDce et la superstition. Que les passions humaines jouent un grand rôle dans rétablissement de la puissance ecclésiastique, cela est de toute évidence. Cest une race, née pour dominer sur le monde, qui a régoé pendant des siècles au nom de la foi, comme elle avait régné par la force des armes. Rome païenne prétendait avoir conquis les peuples pour leur bonheur. Rome chrétienne a régi la chrétienté, pour procurer le salut des âmes. Ces beaux prétextes ne nous font plus illusion. Que, dans les desseins de Dieu, les conquêtes des légions aussi bien que la domination des papes aient concouru au progrès de Thumanité, on n'en peut douter sans nier le gouvernement providentiel, ce qui aboutirait à nier Dieu. Mais ce qui justifie la Providence, n'excuse pas les hommes et les sanctifie encore moins. Ce serait une vraie niaiserie de dire, que tout a été désintéressement, abnégation, dévoùment aux grands intérêts du genre humain, dans la conduite de la cour de Rome. Prenons les hommes tels qu'ils sont, et avouons que les papes furent des hommes.
Mais l'ambition à elle seule n'explique pas l'empire séculaire que l'Église a exercé sur le monde chrétien. Il y avait aussi des sacerdoces dans l'antiquité. Pourquoi n'ont-ils pas eu l'ambition de la papauté: et s'ils l'ont eue, pourquoi n'ont-ils pas réussi comme les papes? L'ambition de l'Église chrétienne était plus haute, parce que son origine remontait plus haut. L'on peut affirmer que le pouvoir de l'Église a son plus solide foudement dans la divinité du Christ. C'est à Nicée que fut formulé le dogme fondamental du christianisme, c'est aussi à Nicée que l'idée du pouvoir divin de l'Église reçut sa consécration. Que l'on songe un instant à la portée de ce fait, qu'une Église est fondée par Dieu ! Cette origine lui assure une autorité incomparable, en l'élevant infiniment au dessus de tous les établissements humains. Aussi à peine le dogme de la divinité du Christ est-il proclamé, que l'Église revendique sou indépendance en face de TÉtat, et de là à sa liberté il n'y avait pas loin. Il faut nous arrêter à cette première manifestation de la liberté de l'Église, car elle est décisive.
Dès que le dogme de Nicée est promulgué, la lutte entre le sacerdoce et l'empire commence. Le fils de Constantin embrasse
LA DOCTRINE CHAÉTIENNE. M
rarianisme; en repoussant la divinité de Jésus- Christ, il repousse eu même temps la domijiatioD de TÉglise. Constance poursuit Athanase comme un ennemi personnel; il pressent en lui le fondateur d'un pouvoir rival et supérieur au sien. L'empereur assemble un concile à Milan ; il presse les évéques de condamner Athanase : « C'est moi, dit-il, qui Taccuse; croyez sur ma parole ce qu'on vous dit contre lui. » II attache plus de prix à la condamnation de ce redoutable adversaire qu'aux brillantes victoires qu il vient de remporter sur Magence et Sylvanus. Les pères du concile lui opposent qu'il ne s'agit point d'une affaire temporelle dans laquelle on s'en rapporte à la parole du prince, qu'il s'agit du jugement d'un évéque. « Ce que je veux, s'écrie Constance, doit passer pour règle. Les évoques de Syrie (les ariens) trouvent bon que je parle ainsi. Obéissez donc, ou vous serez exilés. » Les pères étonnés lèvent les yeux au ciel et lui représentent hardiment que Tempire est, non à lui, mais à Dieu. L'empereur n'écoute rien, il les menace, e* tire l'épée contre eux, et ordonne d'en mener quelques-uns au supplice, puis, changeant d'avis, il se contente de les bannir '.
Cette lutte de Constance contre les évéques, cette scène de violence, cette épée tirée, cette menace de mort qui s'arrête comme effrayée d'elle-même, c'est la lutte de l'empire et du sacerdoce, qui commence entre le fils de Constantin et Athanase , le fondateur de la papauté, pour se continuer à travers le moyen âge jusqu'à nos jours. D'où vient aux évoques celte hardiesse en face des Césars? C'est qu'ils sont les organes de Dieu. « Dieu, dit un ardent défenseur d' Athanase ^ a donné aux évéques ce pouvoir, que ce qu'ils lieront sur la terre, sera lié au ciel. Leur puissance est donc plus grande que celle des empereurs. » La conscience de cette supériorité anime les évéques dans la lutte qu'ils soutiennent contre Constance. Ils proclament dès lors les maximes qui plus tard feront la force de la papauté. Le langage de Lucifer est aussi orgueilleux, aussi méprisant que celui des Grégoire et des Innocent; la rusticité du personnage ajoute l'insolence au dédain. L'évéque de Caglian
« Fleu7*yy Hisloire ecclésiastique, livre xjv, § 17. * Lucifer (évéque de Cagliari), pro Athanasio.
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demande à Coostanee « de quel droit il prétend contraindre les catholiques à faire la volonté de son ami le diable? A-t-il oublié que loin d'avoir aucune autorité sur les évéques, il doit obéir à leurs décisions, et qu'il mérite la mort, s'il tente de détruire les décrets des conciles, s'il pousse l'orgueil jusqu'à s'élever contre Dieu *? »
On le voit, ce n'est pas Jésus-Christ, ce ne sont pas les apôtres qui ont donné à l'Église le pouvoir spirituel, c'est le concile de Nicée, pour mieux dire, c'est la tendance de l'esprit chrétien, à partir de la prédication évangélique, à élever de plus en plus la personne du Christ, jusqu'à ce qu'il soit identifié avec Dieu. Mais si la divinité de Jésus-Christ explique la puissance de l'Église, elle ne nous révèle pas encore le caractère particulier de cette puissance. Pourquoi s'appelle-t-elle spirituelle? Pourquoi n'est-ce pas une théocratie pure, puisqu'elle a Dieu pour fondateur? Pourquoi à côté du pouvoir, dit spirituel, le christianisme maintient-il un pouvoir temporel? Quelle est l'origine de cette distinction des deux puissances qui joue un si grand rôle dans l'histoire, à partir du moyen âge?
L'idée d'un pouvoir spirituel est une conception essentiellement chrétienne. Ce qui le prouve, c'est qu'elle est tout à fait étrangère au monde ancien. Dans l'antiquité, la séparation de l'Église et de l'État était inconnue, l'empereur était en même temps souverain pontife. Est-ce à dire que l'État exerçât le pouvoir spirituel qui , dans le système chrétien , appartient à l'Église? Les anciens n'avaient aucune idée d'un pouvoir spirituel, tel que le christianisme le conçoit. Un pouvoir spirituel, placé à côté ou au dessus du pouvoir temporel , suppose la séparation des intérêts spirituels et des intérêts temporels, la séparation de ce qui touche l'âme et de ce qui touche le corps. Or les anciens ne songeaient pas à séparer l'âme du corps; pour eux l'homme était un tout harmonique, indivisible.
» Lucifer, pro Athanasio.
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Donc par cela seul que FÉtat avait empire sur Thomme , il embrassait dans sa souveraineté tout Tétre, corps et âme, indivisiblement unis.
La distinction d'un domaine spirituel et d'un domaine temporel , d'où dérive la séparation de l'Église et de l'État, et l'existence de deux pouvoirs, date du christianisme, elle doit donc avoir ses racines dans les entrailles de la doctrine chrétienne. Qu'est-ce qui fait l'essence d'une religion? C'est la notion qu'elle donne de la vie. Gela est vrai surtout du christianisme primitif. L'Évangile ne formule aucun dogme, Jésus-Christ n'en a enseigné aucun. En revanche, les livres saints contiennent sur la destinée de l'homme une conception, qui distingue profondément la religion chrétienne des cultes de la gentilité : c'est un spiritualisme poussé jusqu'à Texcès. Nous touchons à la cause première de la séparation des deux puissances.
Le polythéisme donnait satisfaction aux exigences du corps aussi bien qu'aux besoins de l'âme; on pourrait dire que Tantiquilé était une époque d'expansion des forces physiques, matérielles; la matière, le corps étaient choses sacrées, comme tenant à la vie, à la production et à la conservation. De là le culte de la matière, que les chrétiens ont si souvent reproché au paganisme; c'était plutôt le culte de ce qu'il y a de divin dans la nature. Cependant il est certain que les religions matérielles de l'antiquité conduisaient à matérialiser les mœurs; elles furent une des causes de la corruption qui minait les peuples, lorsque Jésus-Christ vint prêcher la bonne nouvelle.
Qu'est-ce que la bonne nouvelle que le Christ annonçait aux hommes? Il annonçait un royaume des cieux qui allait s'ouvrir pour ceux qui feraient pénitence de leurs péchés. La prédication évangélique était toute une révolution dans les sentiments et dans les idées ; elle détournait les hommes des intérêts et des passions de ce monde, pour ne leur laisser qu'une seule préoccupation, celle de leur salut dans la consommation finale que l'on croyait instante. Qui n'aurait méprisé les richesses, avec la conviction que la fin du monde engloutirait bientôt tous les biens de la terre? qui aurait songé au mariage, lorsque l'humanité approchait de son dernier
CkGUU KT l'État. 4
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moment? pouvait-oa ooncevaîr mie pensée de gk)ire et d ambition, lorsque te néant de tout ce qui est humain et périssable allait paraître au grand jour du jugement dernier ^?
Cependant la consommation finale reculait toujours; ce que les chrétiens avaieni pris pour l'annonce de la fin du monde était Tinaiguration d'un nouvel âge de la civilisation. Mais les sentiments que la croyance à la consommation finale avait développés subsistèrent et formèrent le fondement de la conception que le christianisme se fait de la vie : le mépris du corps et de Texistence présente, Texaltation de Tàme et de Texislence future. Le corps n'est pas pour les chrétiens Tinstrument nécessaire de Tâme, tout en étant un principe de lutte, il est Tennemi de Tàme ; voilà pourquoi ils ne ciierchent pas seulement i le réduire, à le dompter, ils Tanéantîraient volontiers, s'ils le pouvaient. L'idéal auquel ils aspirent est une vie purement spirituelle; s'ils maintiennent le corps dans leur ciel, ils ne lui laissent aucune fonction. L'àme seule existe véritablement, et le bonheur qui l'altend nest pas l'exercice de ses facultés, c'est la vision de Dieu.
Ainsi, dans la doctrine chrétienne, il y a séparation complète entre le monde actuel et le monde futur ; ce monde futur, le terme de leurs espérances, est un autre monde. La vie dans ce moMle-ci est totalement différente de la vie à venir; celle-ci est une existence spirituelle, l'autre est enchaînée dans les liens du corps, soumise aux influences des mauvais esprits. Le chrétien, le vrai chrétien , la méprise souverainement; il aspire à la quitter; tant qu'il y est, il cherche, non à vivre de celte existence humaine, dans les condiliODs que Dieu lui a faites, mais à la détruire, autant que cela dépend de lui, pour réaliser déjà sur cette terre le spiritualisme qui doit être son partage dans le paradis. Quelles sont les conditions de cette vie spirituelle? C'est toujours la vie telle que les premiers chrétiens la pratiquaient dans l'attente de la fin du monde : le mépris des richesses et des honneurs, la virginité, Téloignement de la société, h commerce exclusif avec Dieu.
Voyez mon Élude sur le christianisme.
Tel est le principe de la séparalmi du spirituel et du temporeL Cette séparation est donc esseotiell^nent le mépris du corps, le mépris de la société, le mépris de toutes les institutions sociales, propriété, mariage, honneurs, Texaltatioii exclusive de Tàme, la préoccupation de la vie future, vie autre, différente de la vie actuelle. De la séparation du spirituel et du temporel, va nattre Tidée du pouvoir spirituel, opposé au pouvoir temporel.
Les premières communautés chrétiennes se formèrent au sein de la société païenne. Jésus-Christ avait dU aux siens : « Donnez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Les chrétiens n'envièrent pas à César la domination du monde, les richesses, la gloire ; ils ne revendiquèrent pour eux que leur foi, ils n'étaient pas citoyens de cette terre, leur patrie était au ciel. A César le pouvoir sur tout ee qui tient à la terre; les chrétiens ne plaçaient pas leur bonheur dans les choses terrestres, mais dans le royaume des cieux. Voilà dans son premier germe la séparation des deux sociétés, et par suite des deux pouvoirs : la société spirituelle se compose exclusivement de croyants ; la société temporelle est le domaine du paga* nisme. L'opposition est radicale. Les fidèles forment une cité à part, dispersée au milieu des empires, la cité de Dieu ; qirant aux empires qui sont en dehors de la cité de Dieu, qu'est-ce, sinon le royaume du démon.
Ces relations entre la société spirituelle ou la cité de Dieu, et la société temporelle ou la cité païenne, changèrent dans la forme et à certains égards au fond, lorsque lempire se fit chrétien. Du sein du christianisme s'élève une Église qui représente la société spirituelle; tandis que l'État devenu chrétien reste l'organe de la société temporelle. Dans les premiers siècles , TÉglise était une société d'^ux, comprenant tous les fidèles; elle va se concentrer dans une hiérarchie de plus en plus aristocratique et monarchique, et constituer un pouvoir. Les évèques se disent les successeurs des apôtres; or Jésus-Christ a dit aux apôtres : « Ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, ce que vous délierez sur la terre sera délié au «ciel. » Le pouvoir de lier et de délier donne à l'épiscopat les clefs du royaume des cieux; il a donc pouvoir sur les âmes, il est un pouvoir spirituel. L'Église est un pouvoir spirituel , parce
qu elle est la porle par laquelle on entre dans le royaume des cieux. Mais à quelles coudîlions TÉglise sera-t-elle un pouvoir spirituel? A condition de réaliser dans son sein Tidéal de la vie chrétienne, le renoncement au monde, à la propriété, au mariage. Pour être pouvoir spirituel, il faut vivre de la vie spirituelle. Cet idéal ne peut être la loi de la société chrétienne tout entière; il est le partage des clercs, c'est à dire des élus, de ceux que Dieu a choisis pour ses organes. Ainsi Fidée de la vie spirituelle conduit à maintenir [dans le sein même de la chrétienté la séparation entre le spirituel et le temporel, entre les clercs et les laïques, et par suite entre TÉglise et TÉtat. Les laïques continuent à vivre de la vie ancienne; à eux le gouvernement des choses humaines, le mariage, la propriété : c'est TÉlat, Tempire. Mais par cela même que les laïques n'aspirent pas à la perfection de la vie chrétienne, ils bont inférieurs aux clercs; leur domaine, c'est le corps, la matière, le monde temporel et passager. Les clercs seuls vivent de la vie spirituelle; leur domaine est Tàme, la vie à venir, la véritable vie, le royaume des cieux : eux seuls forment TÉglise, à eux seuls le pouvoir spirituel. I^ pouvoir spirituel est exercé par les évéques, comme successeurs des apôtres. Parmi les évéques, il en est un qui prétend à la suprématie. Le pouvoir spirituel appartient à tout l'épiscopal, mais à saint Pierre plus spécialement ont été remises les clefs du royaume des cieux : TÉglise se concentre dans le pape, à lui appartient le pouvoir spirituel dans toute sa plénitude.
Le pouvoir spirituel, en se concentrant dans la papauté, a atteint tout son développement. Qu'on se représente le point de départ de .la conception chrétienne, et Ton aura une idée de la puissance immense qui en résulte pour l'Église. Il y a dans l'homme deux éléments distincts, hostiles, l'àme et le corps; le corps est une entrave, une prison pour Tàme; l'homme est appelé à une existence spirituelle; mais, dans ce monde-ci, sa vie est une lutte constante contre les passions du corps ; pour arriver au ciel, il faut que Tàme dompte le corps, que le corps soit l'esclave de l'àme. Or qui représente rame dans l'organisation de la société chrétienne? Qui représente le corps? C'est I Église qui est l'àme, la société laïque et ses chefs sont les organes du corps. La vie de la société laïque n'est pas
la vie véritable, elle ne peut faire son salut qu'en se soumettant entièreroeni à la direction de rÉglise, de même que le corps doit se soumettre à Fempire de Tàme. L'âme domine sur le corps au point de Tasaervir; TEglise dort dominer sur TÉtat, au point qu'il n'ait plus d'autre volonté que la sienne. Les chefs de la société laïque, rois et empereurs n'ont qu'une autorité apparente; ils représentent une face de la vie qui est réprouvée, le corps, la matière; ils sont nés païens, et ce vice originel les infecte toujours; bien qu'ils soient chrétiens, peu s'en faut qu'ils ne soient les ministres du démon. Leur puisi:ance matérielle s'efface devant TÉglise qui a seule droit de commander, de même que la lune disparait du ciel quand parait l'astre vivifiant qui dissipe les ténèbres de la nuit.
Nous ne faisons qu'indiquer les conséquences que recèle l'idée du pouvoir spirituel; notre Étude entière est consacrée à les développer. Admettez la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, reconnaissez le pouvoir spirituel à l'Église, et vous aboutirez nécessairement à lui donner la domination sur le pouvoir temporel. La puissance de la papauté au moyen âge n'a point d'autre fondement. C'est le principe de la longue lutte entre le sacerdoce et l'empire. Puis viennent les guerres de la réforme contre la suprématie papale. Le pouvoir spirituel succombe en tant qu'il s'incarne dans la papauté; mais l'idée du pouvoir spirituel survit, elle s'identifie avec le christianisme traditionnel, et elle ne disparaîtra ou ne se transformera qu'avec lui. Faut-il donc rapporter à Jésus-Christ l'idée du pouvoir spirituel de l'Église, pouvoir spirituel impliquant une supériorité sur le pouvoir temporel? Non. Il y a un abime entre les sentiments du Christ et les prétentions de l'Église. Si Jésus-Christ prêche le mépris du monde, le mépris de tout ce qui tient à la vie du corps, ce n'est certes pas pour revendiquer la domination des esprits et par suite une puissance directe ou indirecte sur les princes et les peuples. Son royaume n'est pas de ce monde. L'Église^ au contraire, en se disant pouvoir spirituel, prétend d'abord régner en souveraine sur les intelligences, puis exercer un empire véritable sur les rois et les nations. Ainsi il y a antinomie absolue : la doctrine du Christ est une doctrine d'affranchissement, tandis que la doctrine de l'Église aboutit à asservir les individus et les nations.
5S L*iBGLISB ET l'CTAT.
Nous arrivons à cette conclusion que le spiritualisme évangéiique, qui est en essence le mépris de la vie et de ce monde, Taspiration au royaume des deux, a servi de piédestal à TÉglise pour y élever Tédifice de sa domination datas ce monde. Jamais croyance religieuse n'a été détournée plus manifestement de sa signification primitive. Faut-il donc dire avec les prolestants que le pouvoir de TÉglise est dû à une espèce de falsification morale de TÉvangile? L^altération de Tesprit évangélique est évidente. Mais les circonstances historiques, la nécessité des choses y ont ane part aussi grande que l'ambition de TÉglise. Appelée à faire l'éducation des races barbares, rÉgitse a du avoir le prestige d'une puissance divine ; elle a même dû exercer une autorité extérieure. C^est la justification providentielle de sa domination ; mais ce qui justifie la Providence ne légitime pas les mauvaises passions de l'Église. Ajoutons que la raison même , qui explique le pouvoir de l'Église dans le passé , la condamne dans le présent. Car si l'Église a encore une mission à remplir, il ne lui faut plus pour cela l'illusion d'un pouvoir divin et bien moins encore une autorité temporelle.
N* 4. Le j)ouv0ir direct et le pouvoir indirect de lÊglise sur le lemporH.
Il est naturel que le fondement historique que nous reconnaissons a la domination de l'Église ne soit pas de son goût. Il implique, en effet, que son empire est d'origine humaine et qu'il partage, par conséquent, les vicissitudes des choses de ce monde : né de circonstances passagères, il passe avec les causes qui lui ont donné naissance. Gela ne fait pas le compte de l'orgueil clérical. Il lui faut à tout prix une base divine à son pouvoir. Gomme les autorités font défaut à l'Église , elle s'en forge. Elle ne recule pas devant une interprétation de TÉcriture sainte qui ressemble è une altération, et Texplicatiou qu'elle donne aux faits mérite d'être flétrie comme une falsification morale. Qu'il y ait eu des papes et des évéques pleinement convaincus de leur droit divin, nons n'en doutons pas; l'ignorance de l'histoire explique les étranges erreurs sur lesquelles les Grégoire et les Innocent appuyaient leur puissance. Mais les lénè*
LA DOCTRINE CHRtTIBMNE. 8^
bres du moyen âge se sont dissipées, elles ont fait plaee à Ift lumière éclatante de la science : ce qui n*empèohe pas les défenseurs modernes de TÉglise de maintenir des prétentions qui n'ont d'autre fondement que des explications saugrenues des textes sacrés. Dès lors la bonne foi est difficile à admettre, ou il faut supposer aux ultramontains un aveuglement qui touche à la démence. Les prétentions de TÉglise sont si déraisonnables, que ses partisans n'ont jamais pu s'accorder entre eux pour définir la véritable nature du pouvoir qu elle revendique. Les gallicans combattent les ultramontains, et les ultramontains se font la guerre entre eux. Nous n'avons qu'à assister à la lutte. I^s comballants se sont porté des Qoups si décisifs, qu'ils en sont tous morts; pour le spectateur impartial, il ne reste rien du pouvoir divin de TÉglise que le fait d'une monstrueuse usurpation.
Le pouvoir de l'Église et de ses chefs, les papes, s'étend sur te temporel comme sur le spirituel. Quelle est la nature de l'action qu'ils exercent sur le temporel? Les ultrainontains pur sang répon* dent que c^st un pouvoir direct procédant de Jésus-Chrisl. Le Christ ayant été roi , ses vicaires sont, par droit divin , rois des rois et maîtres du monde. Tous les royaumes, tous les empires leur aj^artiennent; ils ont le glaive temporel au même titre que le glaive spirituel. Les princes chrétiens n'ont de droit que par une délégation de l'Église; ils n'exercent leur pouvoir que comme représentants du pape. Quant aux rois infidèles, le pape les peut déiriner et donner leurs États à qui il veut. Dans celte doctrine, le pape est seul roi et seigneur de Tunivers \
Nous verrons que tel est le sentiment des papes du moyen âge et de tous les docteurs de celte époque. Nous dirons plus loin quels SMgttliers arguments servirent à étayer. la puissance temporelle des
^ BeUarmin,, de Romane Ponlifice, v, 1, !, cite les auteurs qui professent ceue doctrine.
vicaires de celui qui n'avait pas une pierre pour y reposer sa léle. Au xvi^ siècle, après la réformation, après la renaissance des lettres, il élait impossible de maintenir ce tas de niaiseries, sans exposer rÉglise à périr sous les armes du ridicule. Les jésuites, bien qu'ils fussent zélés partisans de la toute-puissance pontificale, virent que rÉglise devait faire son deuil du pouvoir direct. Ils prirent brave^ ment leur parti. Écoutons Bellarmin : « Les papes, dit-il, n*ont de droit que comme vicaires du Christ; or Jésus-Christ n*a jamais été roi dans le sens (emporel. Mon royaume n'est pas de ce monde : ces seules paroles détruisent la base du pouvoir direct. Jésus-Christ^ comme Fils de Dieu, était, à la vérité, roi et seigneur de toutes les créatures, au même titre que Dieu le père; mais cet empire est incommunicable; il est impossible qu'un homme prétende à un pouvoir qui n*est qu'à Dieu. En quel sens le pape est-il donc vicaire du Christ? U remplit le ministère que Jésus-Christ avait lorsqu'il vivait comme homme au milieu des hommes. Encore ne peut-on pas reconnaître au pape toute la puissance que Jésus-Christ possédait comme homme; car étant tout ensemble Dieu et homme, il avait un pouvoir d'excellence qui lui donnait autorité sur tous, fidèles ou infi* dèles, tandis qu'au pape, comme successeur de saint Pierre, il n'a confié que ses brebis. H ne lui a donc communiqué que la puissance qui pouvait être communiquée à un homme et qui lui était nécessaire comme pasteur pour gouverner les fidèles et les conduire sans obstacles à la vie éternelle ^ »
Voilà le pouvoir direct répudié; bien mieux, il est prouvé que cette doctrine est contraire à des textes formels de l'Ecriture. Cela est parfait. Reste à savoir comment les jésuites concilient leur sentiment avec la tradition pontificale. Les papes qui ont déposé les rois, parlaient et agissaient comme s'ils étaient les rois des rois, comme s'ils avaient le glaive temporel aussi bien que le glaive spirituel. N'est-ce pas compromettre leur infaillibilité et, par suite, le fondement même du catholicisme, que d'enlever aux souverains pontifes Tun des glaives qu'ils disent tenir de Jésus-Christ? La contradiction est évidente. Nous dirons, dans le cours de cette Étude,
I Bellannin.,ile Romano Pontifice, v, 4.
LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 6t
que les papes ont condamné la théorie du pouvoir indirect, en mettant Vouvrage de Bellarroiu à Tindex; ils maintiennent donc leur pouvoir direct. Cest une absurdité sans nom, c'est une prétention contraire à des textes formels de TÉcriture. Mais telle est la malédiction qui pèse sur les puissances usurpées : abandonnent-elles les faux titres sur lesquels repose leur domination, elles se suicident : les défendent-elles contre la raison et le bon sens, elles deviennent inalliables avec la société qu'elles veulent gouverner. Il est même impossible de soutenir leur cause sans aboutir à Tabsurde. Les jésuites y mirent beaucoup d'art et un grand dévoument : et quel fruit retirèrent-ils de leurs efforts? Ils ont été répudiés par la papauté, dont ils compromettaient Tautorité; quant à la doctrine qu'ils opposèrent à celle du pouvoir direct, elle trouva faveur, il est vrai, chez ceux des [ultramontains qui voudraient concilier la puissance des papes avec la souveraineté des nations, mais les gallicans l'ont repoussée, et en ce point les gallicans sont les organes d'une autorité plus grande que la toute-puissance pontiGcale, du sentiment des peuples, de l'esprit évangélique et de la saine raison.
Le pape, dit Bellarmin^ n'a qu'un pouvoir spirituel, mais à raison de ce pouvoir il a une puissance indirecte sur le temporel, et cette puissance indirecte est absolue, elle est souveraine ^ En vue du bien spirituel, le pape a le droit souverain de disposer des choses temporelles '. Telle est la doctrine de tous les théologiens catholiques; l'on ne peut dénier cette puissance indirecte au pape sans tomber dans l'hérésie '. Reste à prouver que cette doctrine est celle
* Bellarmin., de Romane Ponlifice, v, I, 3 : « Ratione spiritualis potcslalis habet saltem indirecte poteslatcm quamdam, eamque summam in temporalibos. »
* Bellarmin,, de Romano Pontifice, v, 6. 1 : « Asserimus pontificem habere in ordine ad bonum spiriluale, summam potestatem disponendi de temporalibus rébus omnium christianorum. »
» /rf..iWd., V, l,î.
tt L*â6LI8B BT L*ÉTAT.
de rÉcrilure, pour qu'il soit bien entendu qu^elle est un article de foi. Une parole du Christ suffit à BeUarmin pour établir le pouvoir de rÉglise sur les puissances temporelles *. Jésus-Christ dit à saint Pierre : Tu paîtras met brebis. Par là Dieu a donné aux successeurs de saint Pierre le pouvoir nécessaire pour proléger leur trou* peau. Ils ont le droit et le pouvoir d'écarter les loups des brebis qui leur sont confiées: les loups, ce sont les hérétiques. Si donc un prince se fait loup, c'est à dire si de chrétien il devient hérétique, le pape, comme pasteur, peut l'éloigner des fidèles par l'excomnifinioation , défendre au peuple de le suivre, le priver en conséquence de la souveraineté. Comme pasteur, le pape doit encore séparer du troupeau les béliers furieux qui détruisent les brebis; or un prince devient un bélier furieux lorsque, catholique de nom, il nuit i la religion ; le pasteur pourra donc te renfermer. Enfin le pasteur doit poilre ses brebis comme il convient à chacune; il peut donc forcer chaque chrétien à servir Dieu d'après sa condition. Comment les rois servent- ils Dieu? En défendant l'Église, en punissant les hérétiques et les schismatiques; s'ils s'y refusent, le pape peut les y contraindre par Texcommunication et au besoin les déposer *.
Les gallicans n'ont jamais voulu admettre le pouvoir indirect pas plus que le pouvoir direct. Une chose est évidente, c'est que le pouvoir indirect ne diffère du pouvoir direct qu'en apparence : c'est une dispute de mots, pour mieux dire, une ruse de jésuite. Bellamiin lui-même va nous prouver que les conséquences des de«x principes sont identiques. Nous lui laissons la parole :
Le pape peut déposer les rois; il ne le peut pas comme juge ordinaire, mais, comme souverain spirituel, il a le droit de disposer des royaumes, si cela est nécessaire au salut des Ames '. Or qui décidera si le salut des Ames est intéressé? Le pape ; il est par cela même le maître des royaumes. Les rois chrétiens ne sont rois que sous la condition de rester dans la foi et de la défendre ; s'ils tombent dans l'hérésie ou s'ils nuisent à la religion, TÉglise peut les juger et les
• BeUarmin, de Romano Poatifice, v, 7, 2. 3, 8.
• /d.,iWd.,v,7, 18-îl.
• /d., ibid., V, 6, 7.
LA DOCTftINR CHKÉTUNNE. eS
déposer. El à qui esUœ à décider si od prince garde la foi ou non? sll est héréli(|iie ou non? Au pape ; ce sera donc au pape à juger et à déposer les rois ^ Or celui qui a pouvoir de juger et de déposer les rois, n*est*il pas le véritable souverain? Que Ton se représente le pouvoir que cette doctrine confère à la papauté. L'hérésie se conçoit ; mais qu'est-ce que nuire à la religion? L'on cite comme exemple du pouvoir indirect des papes , la déposition du dernier Mérovingien el le couronnement de Pépin ; cependant la seule raison que Ton allègue pour la justifier, c'est que Ghildéric était un rot fainéant : il fut déposé, dit Grégoire VII, non pour ses crimes, mais parce qu'il n'était pas à la hauteur de la puissance qu'il devait exercer *. Voilà le pape juge de la capacité des princes! éloignant du trône celui qu'il croit incapable de régner! Voilà les rois traités comme des commis, comme des valets! On reconnaît encore au pape le droit de disposer des empires, si la nécessité ou Fintérët j'exige. Cest à ce titre, dit-on, que les papes enlevèrent l'empire aux Grecs pour le transporter aux Francs. Ainsi le pape n'a pas seule* ment le droit de déposer les rois, il en peut créer de nouveaux, toujours en vertu de son pouvoir spirituel '• Il serait en droit de déposséder tous les princes hérétiques et schismatiques , et de transporter leurs couronnes à des princes orthodoxes. Et l'on nie que le pape soit le maître du monde !
Nous le demandons à tout esprit non prévenu : le pouvoir direct peul-il donner au pape une puissance plus grande? Mais, dira-t-on, rintervention de la papauté pour créer et déposer des rois est un rare événement, c'est un moyen extrême comme les révolutions; hors de là les rois sont libres et indépendants. Cette liberté et cette indépendance ne sont que nominales, soit que l'on admette le pouvoir indire^ ou le pouvoir direct. Si les papes ont le droit d'iater-
> Bellarmin., de Romane Pontifice, v, 7, H, 17.
* Grê§9ru Epist viii, SI : « Non tam pro suis inlquitatibus, quam pro eo quod tantae potestati non erat uUIis. »
* Bellarmin.y de Translatione imperii, I, 13 : « Rempublicam spiritualem posse imperare temporali reipublicae sibi subjeet», et cogère ad mutandam admioistrayonein, et deponere principes, atque alios insUtuere, quamdo aliter non potest bonum suuro spiriluale tueri. »
6i l'églisb et l'état.
veoir dans le temporel par la déposilioo, à plos forte raison peuvent-ils intervenir dans le gouvernement, si l'intérêt de la foi Texige : ainsi la justice et les finances, la guerre et la paix seront de leur compétence. Le pape, dit Bellarmin, ne peut pas régulièrement porter des lois civiles ni abroger celles que font les rois, car il n'a pas le pouvoir temporel ; mais il le peut, lorsque l'intérêt de la religion Texige. Si une loi civile est nécessaire au salut des âmes, et que le prince 3e refuse à la porter, le pape le fera; si une loi est nuisible au salut des âmes, et que le roi ne veuille pas labroger, le pape le fera. Il y a sur une matière civile deux lois contraires : Tune émanée du pape, Tautre d'un prince, sur le divorce, par exemple, sur la juridiction ecclésiastique, sur les immunités des clercs; la loi civile est abrogée de plein droit, car elle concerne le salut des âmes. De même le pape n*a pas de juridiction dans les affaires temporelles, mais si le salut des âmes est en péril, le pape peut évoquer les procès à son tribunal. Si le juge laïque refuse de faire droit, le pape décidera. Si deux rois ont un différend, ils n ont pas de juge au dessus d'eux ; le pape sera leur juge ^
Ainsi le pape a le droit d'intervenir dans les affaires temporelles dès que le salut des âmes est en jeu. C'est à lui à déterminer souverainement quand la foi est compromise; dès lors il peut commander la guerre et ordonner la paix; il peut excommunier les princes qui lui désobéissent, délier les sujets de leur serment de fidélité, changer les dynasties. Il peut faire et défaire les lois, entraver ou suspendre l'action de la justice, dès que l'intérêt de la religion est en cause. Or la religion se confond avec l'Église; il suffit donc que l'Église ait un intérêt dans une affaire temporelle pour que les papes puissent intervenir. Et Ton viendra dire après cela que l'Église ne demande que son pouvoir spirituel, et qu'elle n'a jamais songé à usurper la puissance temporelle! Nous répondrons avecBossuet que les ultramontains sont de mauvais plaisants*,
» BeUarmin,, de Romane Ponlifice, v, 6, S-iO.
* Bosiuet, Defensio declarationis, pars i, lib. 1, sect. 11, c. 3â : « Nobis non placel verbis ludere. •
€t que, dans la doctrine du pouvoir ÎDdirect comme dans la théorie du pouvoir direct, les papes sont les rois des rois ^ .
Revenons un instant au pouvoir direct. Bellarmin le repousse, parce qu'il est contraire à TÉcrilure. Or conçoit-on que TÉcriture refuse à TÉglise le pouvoir direct, et qu'elle lui accorde, sous le nom de pouvoir indirect, absolument les mêmes droits, la même puissance qu'elle n*a point voulu consacrer directement? Comment s'expliquerait-on une aussi incroyable inconséquence? La contradiction n'est pas dans TÉvangile, elle est dans la doctrine du pouvoir indirect. Pour le concilier avec les textes sacrés, il a fallu faire violence aux paroles de Jésus-Christ; il a fallu pis que cela, transformer le Christ en jésuite, lui supposer des restrictions mentales, c'est à dire avilir le caractère de celui que l'Église adore comme le Fils de Dieu. Jésus-Christ a dit : Rendez à César ce qui est à César. Fort bien, disent les ultramontains, mais il y a quelque chose de sous-entendu : pourvu que César ne soit point déposé par le pape. Le respect du pape pour l'autorité temporelle conduit donc à dire : Je suis soumis à César aussi longtenips que je ne l'aurai point déposé. Et c'est dans la bouche de Dieu que les ultramontains osent placer une pareille flouerie!
Mêmes chicanes sur ces paroles célèbres iMon royaume n'est pas de ce monde. Les ultramontains les torturent si bien, qu'ils leur font dire que le royaume du Christ est de ce monde. On peut voir dans Bossuet ' la réfutation de ces niaiseries. S'il s'agissait d'un livre écrit de la main d'un homme, on pourrait se contenter de hausser les épaules sur les sottes interprétations des jésuites; mais le livre qu'ils tronquent est, à leurs yeux, l'œuvre du Saint-Esprit, les paroles qu'ils altèrent sont des paroles divines. Que dire d'une doctrine qui ne se peut soutenir que par une falsification morale? L'accusation remonte aux papes ; c'est leur insatiable ambition qui est la première source du crime que nous dénonçons, car crime il y a, même en se plaçant sur le terrain de l'Église. Que Jésus-Christ soit le Fils de Dieu, nous le voulons bien; mais plus le fondateur
1 B-Jssuet, Defcnsio decla ration is, pars i, lib. i, sect. ii, c. 2. « ïd,Jbid.,c. 14 et 18.
6« l'église et l'état.
de rÉglise esl baiil placé, plus ses vicaires sent coupables d*avoir travesti son ensetgoement, au point qu'ils ont iran^ormé en roi, Celui qui voulut naître dans une crèche, Celui qui fut le dodeur d'humilité, Celui qui prêcha toujours et sans cesse le mépris des choses de ce monde! Si Jésus-Christ est Dieu, les protestants ont raison de dire que le pape est TAntechrist.
Les gallicans, dans leur lutte contre les ultramontains, ont pour eux le vrai esprit du Christ; mais ils ont contre eux la (radition catholique. Tout en repoussant rinfaillibilité des papes, ils admetteni que rÉglise est infaillible. Or il y a des conciles généraux qui, de commun accord avec les papes, ont déposé des empereurs. L'Église a donc exercé un pouvoir sur le temporel, qu'on l'appelle direct ou indirect, peu importe. Si ce pouvoir est en opposition avec ^Écriture sainte, que devient rinfaillibilité de l'Église? Si son infaillibilité s'écroule, que devient tout l'édifice du catholicisme? Il tombe avec ses fonden^nts. Telle est la conchision qui ressort du débat qui s'agite entre les ultramontains et les gallicans sur le pouvoir de l'Église. Les ultramoniatns ruinent l'autorité de la papauté ; les gallicans ruinent l'autorité de l'Église. C'est dire que le catholicisme traditionnel périt par l'excès de ses prétentions.
N« 3. Appréciation du pouvoir de tÈglise,
Les gallicans ont raison dans leur lutte contre les ultramontains, tant qu'ils sont placés sur le terrain des textes évangéliques : ils ont pour eux l'esprit qui animait le Christ. Mais ils perdent cet avantage sur le terrain des principes. Les gallicans reconnaissent à l'Église un pouvoir spirituel; dès lors il est di£Beile de ne pas lui accorder une action quelconque sur les choses temporelles. Il y a d'abord la dignité incomparable de l'Église, considérée comme épouse du Christ, en face de la royauté. On ne le peut nier : au point de vue du spiritualisme chrétien, les rois et les empires jouent
LA OdCTRlMB CHatnilINE. 67
un rôle plus foe subordonné, quand on les met en regard du pouvoir spifiluei. OavroB:^ TÉvangiie. Le dém^n transporte Jésus sar une montagne, et, lui niontrant les royaumes de la terre, lui dit : « Je t'en rendnû maître, si tu veux m*obéir. » N'est-ce pas dire que César et les royaumes de César procèdent de Satan? Mettons FÉglise en regard de ce royaume de Satan. Elle vien^de Dieu mémo; Jésus- Christ, d'après la doctrine catholique, déclare qu'il sera toujours avec elle, il se confond avec. elle. L'Église, qui est de Dieu, ne doit-elle pas dominer sur TÉtat, qui est du démon? Il est vrai que les chrétiens ont fini par accepter l'État; ils le légitiment même, ils le sanctifient. Mais si les rois sont aussi de Dieu, quelle pauvre figure font-ils en présence de Jésus-Christ, le Fils de Dieu ! Ne doi« vent-ils pas se prosterner devant Celui de qui ils tiennent leur droit? Or Celui qui les a placés sur le trône s'est incarné dans son Église; qu'ils se prosternent donc devant l'Église.
Vainement les gallicans disent-ils que la dignité de l'Église, comme épouse du Christ, ne regarde que son origine et la nature de son ministère. Au point de vue chrétien, cela est très exact; mais il faut quitter le domaine de la théorie et prendre le monde tel qu'il est. Dites à un homme qu'il est l'organe de Dieu dans les choses qui intéressent le salut éternel des âmes, tandis que les princes ne sont que les organes du corps et de ses besoins, il faudra un miracle pour que cet homme ne se croie pas le supérieur des rois et pour que, les circonstances aidant, il ne se fasse point de sa supériorité une puissance réelle. Le spiritualisme chrétien conduit logiquement à subordonner les rois aux papes, l'Église à l'État.
Les rapports de l'âme et du corps sont l'image des relations qui existent entre la papauté et les puissances temporelles. Le corps et l'âme ont chacun leur sphère d'action, leur fin; mais étant unis dans l'homme, l'àme doit nécessairement l'emporter sur le corps. Ce n'est pas que l'àme empêche le corps de remplir ses fonctions; elle lui laisse son action, pourvu qu'il ne mette pas obstacle à la mission de Tàme ; que si la chair empêche l'esprit d'arriver à sa fin, alors l'âme commande au corps, elle lui ordonne le jeûne et les macérations ; elle peut aller jusqu'à lui ordonner de mourir, comme
6S L*ÉGUSE ET L*ÊTAT.
ont fait les martyrs de la foi. De même il y a deux puissances , le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ; étant unies dans l^glise» Tune doit être subordonnée à l'autre. La puissance temporelle a pour fin la paix dans ce monde, la puissance spirituelle a pour fin le salut éternel ; la première est donc, par sa nature, inférieure et assujettie è la seconde. Cela n^cmpéche pas la puissance temporelle d*exercer son action; mais si elle entrave le pouvoir spirituel, celui-ci peut et doit la réprimer par tous les moyens ^
Cette comparaison, quoiqu'elle ne soit qu'une image, nous montre le motif pour lequel le pouvoir temporel doit être subordonné au pouvoir spirituel. Quelle est la dernière fin de l'homme? C'est le salut éternel. Qui procure cette fin? l'Église. Les rois ont pour unique mission de maintenir la paix. Or la paix n'est qu'un moyen pour atteindre un but supérieur, qui est le salut; et le moyen doit être subordonné au but. La puissance temporelle est donc, par sa nature même, subordonnée au pouvoir spirituel. L'Église ayant pour fin le bonheur suprême, c'est elle qui est le pouvoir par excellence. Elle doit être organisée de manière à trouver en elle tous les moyens nécessaires pour atteindre son but. Parmi ces moyens sont le pouvoir d*user et de disposer des choses temporelles. Supposez l'Église sans pouvoir sur le temporel, un mauvais roi pourrait, en favorisant l'hérésie, détruire la religion. 11 est donc de I essence du pouvoir spirituel de l'Église, de la papauté, d'avoir une action, une puissance sur les rois '.
A cela les gallicans répondent que la mission de l'Église ne peut lui donner aucune suprématie sur le pouvoir temporel. Les deux puissances coexistent, ayant chacune sa sphère d'action indépendante dans l'exercice de leur ministère, libres, tout enconcourant au même but. Elles s'aident réciproquement, sans que cet appui mutuel entraine la domination de l'une sur l'autre. Peu importe donc la dignité du ministère ecclésiastique; cela ne concerne que la nature des fonctions, mais cela est étranger à leur rang. Les ullramontains insistent et disent que l'idéal des sociétés
* Bellarmln., de Romane Poiilifice, v, 6, 3-5. « /(/., ibid., V, 7, 2, 3, 8.
U MCTRIMB CHRÉTIENNE. 09
bufliaiD«s^ e>st Fuiiité : « Dès que Ton admet Texislenoe de deux pouvoirs, il faut que Tun soit soumis à Taulre, si Ton veut prévenir des collisions incessantes. Le genre hnmain est créé pour Tharmonie et non pour la guerre. H n'y a qu'un moyen de réaliser cet ordre divin, c'est qu'un pouvoir soit subordonné à Tautre. » « Prenez garde, répond Bossuei, que votre idéal de perfection ne soit le comble de Timperfection. Accorder à l'Église la puissance temporelie et spirituelle, c'est, en définitive, mettre la toute-puissance sur cette terre dans les mains d'un homme. Cet homme est faillible, quand même on lui reconnaîtrait Finfaillibililé en matière de foi. Un seul homme supportera-t-il le poids du gouvernement des choses spirituelles et temporelles de la chrétienté? Ce pouvoir excessif est incompatible avec la faiblesse humaine; il aboutirait à l'arbitraire et k la tyrannie ^ »
On le voit, il y a une question de souveraineté dans le débat séculaire du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Chacun étant souverain et la souveraineté étant indivisible, chacun a tenté d'absorber l'autre. De là les guerres du sacerdoce et de l'empire au moyen âge. De là, dans les temps modernes, les luttes tout aussi vives, bien que moins sanglantes, de l'Église et de l'État. L'histoire, cette voix de Dieu, a prononcé pour le pouvoir temporel, pour l'État. Nos constitutions reconnaissent expressément ou implicitement la souveraineté des nations. Dès lors il ne peut plus s'agir d'un pouvoir de l'Église, car il ne saurait y avoir deux pouvoirs dans un seul et même État : ce serait l'anarchie oi^nisée, c'est à dire la négation de l'État, la dissolution de la société. Si les nations sont souverahies, elles doivent Tétre en tout; si c'est l'Église, elle doit dominer sur l'État, et il faut revenir à la doctrine du moyen âge, d'après laquelle l'État est subordonné à l'Église. Depuis des siècles,
« Bellarmin.y de Romane Ponlifîce, v, 6, 7. — Bossiiet, Defensio declar., lib. i, sect. II, 1, 35.
L'ftoLUi ET l'État. 5
70 l'église et l'état.
l'humanité a fait son choix : il n'y a plus qu'un seul pouvoir, celui de rÉtat, organe des nations souveraines.
Cela implique que Tidée d un pouvoir spirituel est fausse. Elle repose sur la séparation, disons mieux, sur Thostilité de Tâme et du corps; or, dans les desseins de Dieu, le corps n'est pas la prison de rame, il est la condition nécessaire de sa manifestation. L'idéal de la vie chrétienne, d^une vie exclusivement spirituelle, est donc faux. La vie est une vie du corps aussi bien qu'une vie de l'àme, et elle sera toujours matérielle tout ensemble et spirituelle, puisqu'il ne saurait y avoir d'existence finie sans corps. Par suite, l'opposition radicale entre ce monde-ci et ce qu'on appelle l'autre monde est fausse. Il n'y a qu'un monde; il n'y a qu'une vie, vie infinie dont les conditions changent à mesure que l'homme s'élève vers Dieu, mais vie identique, puisqu'elle n'est qu'une évolution progressive de nos facultés. Si Tàme se confond, en ce sens, avec le corps, si la vie future se confond avec la vie présente, l'autre monde avec ce monde, que devient l'idée du pouvoir spirituel? Comment peut-il y avoir une distinction de deux pouvoirs, l'un spirituel, l'autre temporel, lorsqu'il n'y a qu'une seule existence qui tient à la fois de l'esprit et du corps?
Puisque l'âme et le corps forment un tout harmonique, il en doit être de même des pouvoirs qui les représentent; il ne saurait y avoir deux souverains, l'un commandant au nom de l'àme, l'autre commandant au nom du corps. La société est une, il en est de même de la souveraineté et du pouvoir qui la représente. Quelle est la mission de ce pouvoir? Il répond au but de l'humanité : le développement des facultés morales, intellectuelles et physiques de l'homme, l'harmonie de ces facultés, constituent l'idéal de la vie. Cette vie est sainte, car elle est un moment de la vie infinie; cette terre est sainte, car elle est une partie du monde infini. Il n'y a pas de vie à venir qui nous doive faire mépriser la vie actuelle ; le ciel et la terre ne font qu'un. Ainsi s'écroulent tous les fondements du pouvoir spirituel. A quoi bon un pouvoir spirituel, quand le but vers lequel ce pouvoir veut nous conduire est une chimère? Il ne nous faut pas un pouvoir qui nous prépare à un ciel qui n'existe pas; il faut un pouvoir qui nous guide dans la vie actuelle, vie qui
n'est qa'uD moment de Texistence infinie. Ce pouvoir d*où procéderait-il, sinon de la société même? Le pouvoir souverain n'est que la société on;anisée.
Si ridée du pouvoir spirituel est fausse, comment se fail-il qu'elle ait si longtemps donné la domination à TÉglise, et qu'elle lui assure encore un reste d'influence? Le pouvoir spirituel a eu sa légitimité, à raison des circonstances hisloriques où TÉglise a été placée au moyen âge. C'est en vue des Barbares que Dieu a envoyé Jésus- Christ. Les peuples germains étaient appelés à régénérer le monde; mais, à raison même de leur mission, la force régnait chez eux et elle régna pendant tout le moyen âge. Que serait devenue l'humanité, si la force seule avait dominé? Elle aurait péri dans les convulsions de l'anarchie, dans les excès de la brutalité. Il fallait donc que l'intelligence domptât la matière. Pour cela, l'esprit devait avoir une existence à part, et sa supériorité devait être reconnue par les hommes de violence; de là la nécessité providentielle de FÉglise et du pouvoir spirituel. L'on ne conçoit même pas qu'au moyen âge le spirituel et le temporel fussent réunis dans les mains d'un pouvoir unique, organe de la société. La société n'était-elle pas le domaine de la barbarie, et la barbarie pouvait-elle exercer l'empire de l'intelligence? Encore au xv« siècle, Froissart écrivait : « Les seigneurs sont gouvernés par le clergé; ils ne sauraient vivre et seraient comme bétes, si le clergé n'était. » On ne peut exprimer plus énergiquement que la barbarie avait besoin d'un pouvoir éducateur; elle le trouva dans l'Église, dépositaire de tout ce qu'il y avait d'intelligence et de moralité dans la société. L'Église était donc de fait pouvoir spirituel. A ce titre elle avait droit à l'empire sur la barbarie laïque. De là l'influence de la papauté, de là la juridiction de l'Église, de là la domination qu'elle exerça sur les esprits par l'enseignement et l'éducation. Aujourd'hui il n'y a plus de Barbares. La société laïque est aussi éclairée, aussi morale que la société religieuse; pour mieux dire, les deux sociétés tendent à se confondre. Le droit que l'Église puisait dans des circonstances passagères s'évanouit avec ces circonstances et passe au vrai souverain, à la nation. Est-ce à dire que l'État reprenne la plénitude de la souveraineté, telle que les empereurs l'exerçaient dans Tautiqnité? Non. L'esprit
7Î L'6ftLISB ET l'BUT.
de liberté que nous lenoos de la race germanique a nis fin à la tyrannie impériale. Et en oe point, Jésu^-Christ est d^accord ayeo les Barbares. Le Christ a enlevé à César le domaine de Tàme, de la conscience ; il a affranchi le croyant. Il est vrai que TÉglise revendiqua pour elle cet empire des âmes; c'était u^e nourelle usukpation et une déviation de l'esprit évangélique. L'hufliaoité a rejeté le droit divin en vertu duquel l'Église prétendait dominer sur les intelligences, du jour où, sortant de Tenfance, elle a atteint Tàge de raison. Elle est revenue à la pensée du Christ. Voilà me face du spiritualisme évangélique, qui est Texpression de la vérité éternelle. Oui, Dieu seul a action sur nos âmes; c'est affirmer, en d'autres termes, notre liberté à Tégard de TÉtat. Il y a une partie de nous, et la plus précieuse, qui échappe au pouvoir social : nos rapports avec Dieu devant être entièrement libres. Il est vrai que l'Etat embrasse tous les intérêts, puisqu'il a action sur tout l'homme; mais, s'il a le pouvoir spirituel aussi bien qœ le pouvoir temporel, il ne l'exerce plus à la façon de l'État antique : U respecte et sauvegarde les droits individuels au lieu de les absorber.