‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 2)Chapitre 20 sur 84 · INSTRUMENTS A CORDES · texte numérisé non relu

INSTRUMENTS A CORDES

Ces instrumcnls se divisent en trois grandes catégories : ceux à cordes pincées,

ceux h cordes frappées, ceux h cordes frottées; (juclques-uns appartiennent h ces trois catégories, parce qu'on a employé successivement ou simultanément trois manières de s'en servir. Les plus anciens sont, sans aucun doute, ceux à cordes pincées. Le premier de tous en ce genre, c'est la lyre, qui a donné naissance à la cithare, à la harpe, au psaltérion , au chorus, au nabnlum, au monochordum, au luth, et à beaucoup d'autres instruments de même famille.

Au reste, les noms originaires de ces instiuments sont sans cesse détournés de leur acception réelle par les éciivains du iMoyen Age, et il en résulte souvent d'étranges mi'prises.

La lyre, qui était l'instrument à cordes par excellence chez les Grecs et les Romains, conserva sa forme primitive jusqu'au dixième siècle. Le nombre des cordes variait depuis trois jusqu'à huit. Elles étaient presque toujours en

boyau; néanmoins, on en faisait aussi avec du laiton et un mélange d'or et d'argent.

Quant au corps sonore, qui est invariablement placé en bas de l'instrument, quelle

lUvid pinMnt de la lyre iX' liécle). — Ml. n» SO. Fonds de l'abbafe Saint-Germain- des Préi . ' llibl. Nal. de Paria.

LE MOYEN AGE (|ue soil sa forme d'ailleurs, il était plus souvent en bois qu'en métal, en ivoire et

Lyre antique. — Ms. d'Augers.

Lyre da nord (IX"^ siècle).

Lyre llX*' Biécle). — Bible de Charlesle-Cbaaie.

en écaille. On pinçait, on grattait les cordes avec les doigts ou avec un plectre. En général, on posait la lyre, debout et de face, sur les genoux, et l'on en jouait d'une seule main ; quelquefois aussi, on la plaçait comme une barpe pour en jouer des deux mains. La lyre du Nord, qui fut incontestablement le premier essai du violon et qui en présente déjà la figure, était fermée dans le baut et avait un cordier h l'extrémité du corps sonore , ainsi qu'un cbevalet au milieu de la table. On toucbait celte lyre avec une seule main, tandis que l'autre supportait le poids de l'instrument.

PflaUerinm corré |IX*^ siècle). — Ms. d'Angers.

Psalleriom h cordes DombreoBes in forma elypei (IX"^ siècle). — Ms. de BoQlojjoe.

Pealleriom (rian^alairo (IX* siècle). — Ms. de la Bibl. Nat.

de Paris.

La lyre ne survécut pas longtemps au psalterium et à la citbare, qu'elle avait fait

naîlrc. Le psallerium, qu'il ne I

Psalterinm c^rré à proloogemeût sonore (IX. ^ sit-clel. Ms. de la Ribl. Nat. de Paris.

r LA RENAISSANCE.

iuil pas confondre avec le psaUérion du Ireiziènie siècle, était une petite harpe portative qu'on louchait des deux mains, ou d'une seule main, ou avec un pleclre, à volonté. Ce qui la distinguait essentiellement de la lyre et de la cithare, c'était la place du corps sonore, en bois ou en airain, qui occupait le haut de l'instrument et qui motivait les variations de sa forme. Le psaltcrium carré, ou rond, ou oblong, on façon de bouclier (m modum

clypei ) , avait parfois un corps sonore dont l'extrémité se prolongeait de manière à pouvoir s'appuyer sur l'épaule gaucho du musicien. Il ne portail pas moins de dix cordes {decacordus) ni plus de vingt ,

toujours perpendiculaires. Le psallerium triangulaire, qu'Isidore de

ClUn et qui se COn- \\ v \\^^ nwwwww ww ww wwwwwww w w vi-nii 1/ ru/// M'/////' //////////////////// 1.

la harpe, avait quella cithare. Ses dix éfaienl posées péril la partie la plus allongé : celle parcorps sonoi-e , et del'inslrumentforqui lui servait de n'est plus question après le dixième préféré la cithare, désigné d'abord inles instruments à variait selon les Giha« (ix^ .î«:o

Psalleriam road lX!I« siccio}.

Sévillc appelle canlifondit bientôt avec que analogie avec ou vingt cordes pendiculairomont étroite du triangle lie renfermait le la partie inférieure mail un angle aigu point d'appui. Il de cet instrument siècle; on lui avait dont le nom avait distinctement tous cordes. Sa forme

cnt doSainl-Blaisc.

pays, puisijuon disait cilhara barbara , leutonica, anglica, etc. C'était tantôt la lyre, tantôt la harpe;

Xabolam {[X*' Bièele). — Mb. d'Angers.

mais la cilhare proprement dite, telle que saint Jérôme la décrit, avait la forme d'nn

delta grec (v) à l'envers; le corps sonore était logé dans un des angles du delta, et cet angle-là reposait sur les genoux du musicien, pendant qu'il pinçait les cordes, dont le nombre ne fut jamais déterminé. Ce nombre se bornait à six quelquefois, et s'élevait quelquefois jusqu'à vingtquatre. La cithare resta comme nom générique d'une (iiinille d'instruments de musique; mais elle se transforma de plusieurs manières en devenant le nabulum, le chorus et le psaltérion.

Le nabulum ou nablam, nable ou nahlon, existait déjà au cinquième siècle; saint Eucher en parle ainsi : o Nablum quod )' graece appollatur psaKeiium, quod à psaliendo dictum est, ad » simili tudinem cythara; barbaricœ in modum deltœ. » Ce nable, qui avait la forme d'un triangle à angles tronqués ou d'un demi-cercle, et dont la boîte sonore occupait toute la partie arrondie , ne laissait à ses douze cordes qu'un espace très-resserré. Le chorus ou clioron, dont la représentation imparfaite dans les manuscrits des neuvième et dixième siècles rappelle la figure d'une longue fenêtre en plein cintre ou d'un \\ de l'écriture capitale des premiers âges, offre, comme certains psa/Zemm, le prolongement d'un des montants , sur lequel on l'appuyait sans doute pour le tenir à la manière d'une harpe. Cet instrument était animé par un certain nombre de cordes tendues verticalement; il n'en avait parfois que quatre, assez grosses, qu'on touchait avec de petits bâtons. Il en a neuf dans un manuscrit de Boulogne, où on lit au-dessus de la figure : Hic forma cilharœ; et elles sont tendues dans un sens opposé à celui que présente, en ce même manuscrit, un choron à quatre cordes divisées en deux groupes.

Quant au psaltérion , qui différait entièrement du psalterium et qui avait été engendré plutôt par le nable que saint Eucher appelle psallerium au cinquième siècle, il fut en usage par toute l'Europe, du douzième au seizième siècle. On le croit originaire d'Orient, oîi il se nommait sanlir oupisantir. Il n'a été répandu en Occident qu'à la suite des croisades, sous les noms de salleire, salière, sallérion^ psallérion. Cet instrument, qui a été totalement abandonné et oublié depuis le seizième

ChoroD à A cordes (IX^ BJèclel.

Mb. de iloologne.

Choron ( IX« Eîëclc .

Ms. de Boulogne.

Psaltérion (XV BiécIe ). — Ma. du Miroir hislOJ'ial de Vincent de Beauiais.

siècle, se composait d'abord d'une caisse plate en bois sonore, ayant deux côtés obliques et afreclanl la l'orme d'un triangle tronque à son sommet, avec douze ou seize cordes de métal, or et argent, qu'on ('gralignait à l'aide d'un petit crochet en bois, en ivoire ou en corno. Plus lard, ou amincit les cordes et on en augmenta le

nombre, (jui fut |)orlé souvent jus(|u'ii Irenle-dcux, et qu'on rangea quel(]uerois deux par deux pour avoir sous la main le ton et le demi-ton de chacune; on tronqua les trois angles du corps sonore et l'on y prali(|ua des ouïes, tantôt une seule au milieu, tanlùt trois correspondant aux trois angles, tantôt quatre et même cincj. Le musicien posait l'instrument contre sa poitrine, et l'embrassait pour en loucher les cordes avec les doigts ou avec deux plumes ou plectres. Cet instrument, que les poètes et les peintres ne manquaient jamais de placer parmi les concerts célestes, avait des sons exquis d'une douceur incomparable. Les vieux romans de chevalerie épuisent toutes les formules admiratives pour le psaltérion ; mais le plus grand éloge qu'on puisse faire de cet instrument de musique, c'est de dire et de prouver qu'il a été le point de départ du clavecin ou des instruments mécaniques à cordes grattées et frappées.

En eiïet, il suCût, pour créer une espèce de clavecin, qu'on nommait au quatorzième siècle dutcimer ou dulcemelos, d'adapter un clavier à un grand psaltérion et d'enfermer dans un coffre tout l'appareil sonore. On ne sait pas néanmoins quelle élait la configuration de cet instrument, qui avait quatre octaves dès le temps deGerson, c'est-à-dire vers HOO. H n'avait quelquefois que trois octaves, et il s'appelait alors clavicorde ou manicordion. Au seizième siècle, ce clavecin primitif avait cinquante notes au plus et (juarante-deux au moins, en comptant les tons et les demi-tons; il se composait de lames de métal qui s'appliquaient sur les cordes et les faisaient vibrer en leur servant de chevalets mobiles, de soiie qu'une môme corde représentait plusieurs notes. La forme triangulaire du psaltérion semble s'être conservée dans les pianos h queue de nos jours, qui ont encore certainement le clavier placé comme il l'élait dans la clavicorde et le dulce-melos. C'est en Italie que les inslrumenls à cordes de métal et à clavier, de la même famille, tels que l'épinette, paraissent avoir reçu les premiers perfectionnements qui devaient biculôt rendre inulile le psaltérion et le faire oublier lout à fait, il y avait déjà au neuvième siècle un instrument à cordes dont le mécanisme

Joueur de psallcrion (XIV

Bibl. Nal. de Puris

cle\— Ms D^ 6.703.

assez inipaiTail tendait évidemment à remplacer le clavier qu'on appliquait alors aux orgues. Vorganislrum, qu'on ne revoit plus après le dixième siècle, quoiqu'il

OrgaDiBtrnni [IX* siècle). — Manuscrit de SaJDl-BIaise.

figure encore parmi les sculptures de l'église Saint-Gervais de Boschervilie, était une énorme guitare , percée de deux ouïes et montée de trois cordes mises en vibration par une roue à manivelle; huit filets mobiles, se relevant et s'abaissant à volonté le long du manche, formaient comme autant de touches destinées à varier les sons. Ce gros instrument se plaçait sur les genoux de deux musiciens, dont l'un faisait mouvoir les touches ou filets, et l'autre, la manivelle. L'organistrum , en diminuant sa taille et en modifiant son mécanisme, devint la vielle proprement dite, qu'un seul musicien manœuvrait facilement en tournant d'une main la manivelle et de l'autre remuant les touches. On ne l'appelait pas encore vielle, mais rubebbe, rebel et simplionie. La simplionie, chifonie ou sifoine, n'était autre que la vielle actuelle. Au cin- (juième siècle, la symphonia avait été l'instrument h percussion que nous nommons aujourd'hui lymbales. Mais la chifonie ne figura jamais dans les concerts, et fut dédaigneusement abandonnée aux aveugles et aux mendiants, qui s'en allaient viellant de porte en porte pour émouvoir par leur musique criarde la charité des bonnes âmes. On les nommait chifoniem, comme on le voit dans le roman rimé de Bertrand du Guesclin , où la vielle est qualifiée iin inslrumenl Iriianl :

Ainsi vont li aveugles et li pauvre truant ,

De si fais instrumeus )i bourgeois esbatant :

En l'appella de là un instrument truant,

Car ils vont d'huis en huis leur instrument portant , etc.

Dans ces différents instruments, on avait voulu suppléer par une roue et par un clavier, ou des touches mécaniques, à l'action des doigts sur les cordes; néanmoins, les instruments à cordes pincées, les luths et les harpes, étaient loin de déchoir dans l'estime des musiciens habiles qui savaient s'en servir.

La harpe, d'origine saxonne, ne fut d'abord qu'une cithare triangulaire dans

KT LA RENAISSANCE

laquelle le corps sonore occiipail tout un côté, de bas en haut, au lieu d'être circonscrit à l'angh' inrériciir de rinslrumout ou bien relégué à sa |)artie supérieure. Quoique les anli(|iiaires aient prétendu découvrir la liarpo dans ra?ili(|uité grecque, romaine et niéuie égyplieinie, il est presque iucuiiteslable (ju'il l'aut la renvoyer aux peuples du Nord. Fortunal, au sixième siècle, caractérisait ainsi la harpe des barbares :

Romanusquc lyrrt, pliuidat tibi liarbarus harpA.

Au reste, le nom de la harpe porte dans son étymologie gaélique la preuve de sa véritable patri(>. La l)ar[)e anglaise du neuvième siècle {cilhara aiujlica) ne difîère pas, pour ainsi dire, de la harpe moderne; la simplicité et l'élégance de sa forme attestent déjà la perfection de cet instrument, qui avait seulement douze cordes. Le nombre

Hurpe Buionne triangulaire Hiblc de C!i/iries-le (ïliaave.

Harpe à 12 cordf» (IX' siècle'. — Ms de >^\Q\ Itlaiif.

Hatpe a 1 1 corde» (MI' siècle). — Si'ul)ilu(e du porlail de \otre-Dftme de Cbarlrrs,

des cordes, il est vrai, a varié depuis autant ipie leur direction et la forme de l'instrument. On voit, ;i lu même épotpie, des harpes h six cordes, d'autres à vingt-cinq. La

Sciences et Ails. INSTRDKENTS D8 MUSIQOK Fol. Xlll

caisse sonore se présente aussi avec des proportions également variables : ici, elle est carrée; là, elle est arrondie. Les bras de l'instrument sont tantôt droits, tantôt

Harpe à 6 COI des (\IIp 6iècle).

Sculptnre do portail de l'abbaye de Saiot-Deais.

Harpe à H coides (XII^ siècle).

Sculpture do portail de l'abbaye de Saînt-Denis

recourbés. Souvent, le montant supérieur qui supporte les cordes se termine par une figure de bête ; souvent , l'angle inférieur repose sur des griffes ou des pieds fantastiques. Les ouïes sont généralement percées de chaque côté, le long de la caisse des sons; mais, par exception, elles s'ouvrent sur la table même des chevilles. Enfin, du neuvième au seizième siècle, la harpe change peu de dimension, et, dans les miniatuies où elle est représentée , elle dépasse rarement la tête de l'instrumentiste , qui en joue assis. Cependant il y avait de petites harpes encore plus légères que le musicien portait suspendues à son cou par une courroie, et dont il pinçait les cordes en

"Vri'i' IrLi'l'^D'o"'"' restant debout. Dans ces harpes portatives, la barre du haut s'al-

Mn. de la uibl. Nat. de Pans. II '

longeait d'ordinaire en serpent pour faire un point d'appui qui s'adaptait ainsi sur l'épaule de l'exécutant. C'était, en quelque sorte, l'instrument noble et privilégie. Les trouvères et les jongleurs de la langue d'oil s'accompagnaient sur la harpe, en récitant leurs ballades et fabliaux, en chantant leurs chansons, comme les rapsodes grecs répétaient les vers d'Homère et d'Hésiode aux sons de la lyre Dans les romans de chevalerie, dans les anciennes poésies des treizième et quatorzième siècles, on entend sans cesse retentir la harpe , sans cesse le harpeur commence un lai de guerre et d'amour. Les pays du Nord, l'Angleterre, la Suède, l'Allemagne, n'étaient pas moins passionnés que la France pour la harpe, qui, de l'avis d'un juge très-compéloiii , Guillaume de Machault, auteur du Dicl de la Harpe :

LK MOYbN AGli ET LA KKNAISSANLK

Musique PI ' .

Ferdinand Sprê del.

Rition tt Couard »r.

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