La Trompette militaire
Fac-BÎmile de plancbps dessioéfs H graveri au icjiièmp tîéclp par J Ammoo.
F/r LA in-NAISSANCL.
woimuiwKjeige o\\ geigcit en ;ill('iii;iii<l. Los miMllours joueurs de gigue élaioiil, :iii <liiv lin liouvère Adenès, les gigmours d'Allemagne. Cet iiistriimeut avail beaucoup d'aiia-
(ligiip à eheiillt^rrruvcrsc (XlV'sièclei. —Tirée des peintures nmrales de la cli.iiK'lle de ta Vierge, dans la calliedrali' du .Vtaun.
niguc- à trois cordcfi iXm-' 8if.de) — Sculpture de la cntliédmle d'Amii-iis
GijiQe allemande {XVI siècle J.
Aoge jouaot de la gij^ae â :i cordfs (XIII^ siècle I.
— Scalîjlarc de la c«thédrale d'Amietis.
logie avec la mandoline moderne : le corps sonore était bombé et à côtes; sa table
percée de deux ouïes; le cordier numi de trois cordes. Ce cjui distinguait surtout la gigue de la vielle, c'était le manche, qui, loin d'être dégagé et indépendant du corps de l'instrument, en faisait pallie intégrale et n'en était , en quelque sorte , (]ue le prolongement sonore. Cette forme, qui n'était pas sans analogie avec celle d'une cuisse de chevreuil (g^j^Me), pourrait bien avoir donné à l'instrument le nom qu'il portait. L'extrémité du manche fut tantôt quadrangulaire, tantôt arrondie, tantôt contournée; les ouïes varièrent de figure et de nombre, mais la gigue n'eut jamais plus de trois cordes. Elle perdit faveur au quinzième siècle et disparut totalement, du moins en France, où son nom subsista toutefois pour désigner une danse joyeuse qui se dansait aux sons de cet instrument.
Rcbec tXVI^ sii'cle'. — D'aprûi U'illemiu. , »• a • i ■
11 y eut encore au Moyen Age un instrument de la même i'amille, plus polit que les précédents et plus grossier, remarquable seulemeni
Soiences el Arts IBSIRUUSNTS. DK M'JSIQUS. ïol, Xïll.
Monocorde carré {IX*' siécie*. — Ms. dp Siiiiil-Biaîee.
par la lête d'homme sauvage ou d'animal, qui en ornait le manche; c'est le rebec, si souvent cilé dans les écrivains du quinzième siècle et pourtant si peu connu, quoiqu'il ait encore figuré dans les concerts de cour, du temps de Rabelais, qui le qualifie û'aulique , en opposition avec la rustique cornemuse.
Enfin, un instrument qui n'était, pour ainsi dire, que la plus simple expression de
tous les autres, ce fut le monocorde ou monocordion , que les auteurs du Moyen Age mentionnent toujours avec comjilaisance, malgré sa simplicité. H se composait d'une petite boîte carrée, oblongue, sur la table de laquelle étaient fixés à chaque extrémité deux chevalets immobiles supportant une corde en métal tendue d'un bout à l'autre , et correspondant à une échelle des tons tracée parallèlement sur l'instrument. Un chevalet mobile, qu'on promenait entre la corde et l'échelle des tons, produisait les sons qu'on voulait obtenir pour apprendre la musique ou pour en conqjoser. On appliquait aussi le nom de monocordion à tous
les instruments n'ayant qu'une seule corde de métal qui résonnait à tous les degrés de l'échelle tonique.
Dès le huitième siècle, on connaissait une espèce de violon {lyra, selon le manuscrit où l'on en voit la figure) ofirant la forme de la mandoline , et monté d'une seule corde métallique qu'on limait avec un archet de métal.
Plus tard , on eut des espèces de harpes, formées d'une longue caisse sonore que parcourait une seule corde sur laquelle le musicien raclait avec un petit archet qu'il maniait d'un mouvement brusque et rapide. Le monocordion, sous quelque forme qu'il se présente, peut être considéré comme la première apparition d'un instrument ii cordes.
Ce ne sont pas là tous les instruments de musique que le Moyen Age et la Renaissance ont possédés; il en est d'autres qui ne nous sont plus connus que par leurs noms et dont MM. Bottée de Toulmon et de Coussemaker, malgré leurs ingénieuses et savantes recherches, n'ont pas encore découvert la (amille. On en est réduit h des
Long monocorde à archet ;Xl''' Bièclc).
\\i. de Kroissarl . à la llibl. Nat. de P;iri
Monocordion en forme de m'indore ( VU!'- 00 1X<- eiéclej.
i;i LA UKNAISSANCE.
conjecluies plus ou moins vagues au sujculcs^/es ou celés, de Véchaqueil d'Angleterre ou (le Vécliequier, de Venmoraclie el du micamon.
VxvL LACKOIX,
Du Coiiiilt^ tlea Moiiumoulii bistoriqurs fl du Comilô (If* MuuunicDli éctilf de rhialoire de France.
lii-.MD. liAccriiM, De sistris poiimikiiic fit;ntis ac (lilferentia «lissnlalio; Jaioli. lollius (liSicitaliiiiu iilaiii cl imliilas adjecit. Trajecti ad Hlienum, leOG, in-^.
HiEii. lîiissii Isiaciis sive de sistro. Voy. cette Disseit. dans le I. Il du recueil tVAnlir/ riimnii. de Sallen^re : T/iesannis aniiqvilalum romanarum (llaj;a'-Coiiiit., 1716-35, 3 vol. in-l(il., lig.
Fnii). Adoi.1'111 I.ampi: , De cyinhaiis vctenim liliii III. Trajecti ad Rhetium, 1703, iii-12, fig.
Gasp. Bvrtholini, De tibiis veleriiin et eaiiim antiquo usu llbi'i 111. Amstelodami , 1679, in-12.
Jos. Mf.iirsii Collectanea de tibiis. Voy. cette Dis^cit. dans le t. VIII dii j^iaml recueil iVAntiq. gnrc. de (IroniiviiKs.
Voy. auisi. lior Ips tnGti-omunlg de niUHÎqae des (jrccs : Mu.soMl Opus de tttxtt Grircorum , daus le inOuie tome do ini'me lecueit.
Jos. LviriKNTii, De priwonibus, cilbarx'dis, (istulis ac tlntiniialnilis (olleclio. Voy. relie Di,<serl. dans le t. VIII du yiaiid recueil û'Antiq. <jrac. <le Gronovius.
HiERON. Macii, De linlinnalinlis liber; l'raiic. Swertius notis ilUl^travit. Amslclodami , KlSO, iii-12, lis-
AxGELi Rocr.ii.E , episcopi Tagastcnsis, De campanis commentarius. Voy. ce Comnienl. dans le t. Il du recueil de Salleiiyre.
FnANC. Bi.ANciiiM, Veroiieiisis, De tribus generibiis inslriinientoruin niiisicae veteruni oiganica" disseitatio Homa' , 1742, in-4, (ig.
Jean Geuson. De canticoido. Voy. ce trailé dans le t. III de ses œiivies {Argentorali , J. Geiler Keisersperg , 148S, 3 \ol. in-lol.).
Voy. aussi roovrage de Mart. Gerbert ; De cantit et mitsica sacra . a prima Kcctesia; œtale usque ad prœsens teiiipiti (Typis Sau-Hlasiauis . mi. 2 vol. iD-4, lig.).
FRA^c. GAïami, De barmonia miisicorum inslrumentoruiii opuf: Medioldiii , jier Gotordum l'onlanuin , 1518, peiil in-fol.
Voy. aussi bod graud ouvrage : Musicœ atirjdicum ac divinum optts , sniui-Dt ri?iiii|)r. avec tijj. d'inslrumenls de musique, depuis la l'<^ édition de \aplci, 1.180, iu-4.
Mart. Acricola. Musica instrumentalis (en allem.). \Vi/temberg, Georg. Ithaw , 1529, p. in-8, (ig.
Ottomauis l.usciNiDS. Musuigia seu praxis musicse. Aigenloratl, 1536. in-4 obi.
Vi\c. Galilei. \\ Froiiiino, dialo;;o sopra Tarte del ben ciilavdiare et rettaniente suonare la musica negli stroinenti aililieiali, si di coule conie <li (ialo, cd in parti(»laie nel liuto. Venelki, 15»4, in-fol., lig.
Ceretto. Délia pratica musica vocale et sttumentalc. tiapoli, IGOi , in-fol.
Lon. Zaccom da Pesaro. Prattica di musica divisa in qnattro libri ne i qiiali si traita délie cantilene ordinarie, de' tenipi de piol;itioni, de pioportioni , de tuoni , e délia convenienza de tutti gli isiruinenli musicali, clc. Vcnelia, Itartii. CuriiDipello, 1596, in-lol., lig.
Marin Mersenne. Harmonie universelle, contenant la tbt'orie et la pratique de la iiiiisique. l'avis, 1636-37, 2 vol. in-fol., Iig.
Le premier volume ou tome contient VI livret sur les insIrumeoU A ckordes et un livre sur les instrumeuts d percussion. Ou trouve, â U lîn do second tome, le Traite de meehaniiiuc, par Persan de Itobeival.
Cet OQvra^e , écrit d'abord en latin . avait paru presque en mi-me temps sous ce titre; llarmonicorum tibri Xlï ( Luict -Paris. , 1636, in-fol.. lijj.) ; reimpr. avec beaucoup de cbangemeols et d'augmentations, en 16.18 ou IG^-2.
Voy. aussi le grand ouvrage do P. Kircber : Musurt/ia unieeriatit tive ars magna consoni et dissoni (Uomo;, 16.*»0, 2 vol. tu-fol., U;j.,l.
Fil.. HoNVNM. Description des instiunients barmoniques en tout genre, en ital. el en franc., édil. augni. par Hiac. Cernti. Home, 1776, gr. in-4, lig.
La U'^ édit., ^ italien seulement, est celle de Rome, 1722, iD-4, sous le titre de Ciahinetio arvionico pieuo d'istromeitti sonori , avec pi.
Botti^;e de Toi;lhon. Dissertation sur les inslruinents de musique employt^s au Moyen Age; avec 2 pi. Voy. celte Dissert, dans le t. XVII des Mé/n. de la Soc. roy des (inlig. de France (1S44;.
On trouve .i la lin, comme pièces justifir.ilivps, Lr lettre de saint Jérôme à Dardiiuus {De dirersis (jeneribus musicorttm instrumenlis) ; la pièce de vers sur l'oroue , par Publius Optatianus , et la prose rimée d'i^ymeric de Pcyrac.
I'd extrait de cette Dissertation avait déjà paru dans VAnnuaire de ta Société de fliisl, de France. 1837.
E. DE CoL',ssE«.vRER. tssai sur les in-tinments de mnsique an Mo\eti Age; avec fig. Voy. cet Kssai dans les t. Ul , IV, \', VU el W des Anna/es nrclido logiques de Didron.
Voy., pour l'bisloire de chaque insirument . les différents Dict. do musique, fraucais, allemands, italiens: celui de Seb ife Hrois.ird (Prie., 1702. in-fol.) ; celui de M. (i. Scbillini) {Stutlçiart . 1837, 4 vol. ni-8) . celui de P. Licbtenibal (.Uidiiio, 183IÎ, 4 vol. io-8, ; etc.
A. BiERSTAEDT. Di.sseitatio bistorica de caïupanarum inateria et forma. Jenw, 1685, in-4, fig.
(J.-B. ïuiERs.) Traité des clocbes. Paris, 1721, in-12.
CiROL. Fantini, da Spoleii. Modo per imparare a sonare di tromba, tanto di gueria quanto miisicalmente in organo, con tromba sordin.i, col cenibalo , e ogn' aliro istruniento. Fraiicofort, 163S, in-(ol., (ig.
Fadr. Coeon>a. La sainbnca linrea, ovvero del istruniento inusico perfetto libri III, ne (piali, ollie la descriltione, e constniltione liell' i>trnnient() si Iralla délia divisione del inonatordo, di lia pioporlione île tiioni, semiluoni e liir minute parti, etc. Con l'oigano bydrau ieii ili Ibione Alessaniliiiio ilicliiarato dall' istesso aulotv. yapoli , Constant Vitale, 1618, in-i.
P. G\se SciionT. De orgai is bydraulicis, aliisque instruincntis batmonicis liydiopnenniiiticis. Voy. ce Traite dans sa Mechunica hijdraulica (lleibipoli, lf.57, in-i, lig ).
Bedos de Celles (ou pltittH J.-Fr. Monmot). L'art du f.ictenr d'orgues. Paris, 1766-78, 4 |iart. en 1 vol. in-fol., fig. (Fait partie de la grande Dtscr. des arts et métiers.)
Bermi. Fabricii Tab .laliiise organis et instrumentis inservientes. Argentorali, Jnbm, 1577, in-fol.
Livre à faire et ordonner toute tablature liors le distant. Anvers, 1529, iH-4.
(Bo.NAV. DES Periebs.) La manière de bien et justement entoncber les lues et gnilernes. Voy. ce Traité dans les Discours non plus melancoliqiirs que divers des choses nier^mement qui appartttnnent à no'itre France (Poitiers,
impr. (rEiijîiiiibi'it deMaiiii'f, lâr)7, in-4), piibl. parJacq. PelleliiT (lu iMans.
Giii. MuNTESARDO. Nuova inventione (l'iiitavDlatura per soiiare li balletti si>i}ia la cliitaira spagiiiuola senza numeri u noie. Firenze, IC06, p. iii-8.
Vi.m:. Galilf.i Kegulae de tabiilatuia niusica pro testudine. Veneliis, op. Hier.Scol, iàC9, in-fol.
SixTi Kaucel Renovata cythara , boc e4 novi et comodis-imi e\eicenda^ cytbaïae modi, constantes cantionibus iniisicis, pa>soi!iezo, padoani-, galliardis , abmanicis et abis ojiifinndi pulcbris eMmpbs ad tabulaturam commiint'm lednclis; qiiilms accessit dibicida in cjibaram isagoge, quo siio iniirlo (piililiet eam Indeie discal. Argeiilorali, lâ;j, in-lol.
J. i;. DoM Lyia baibeiina; accediint l'jiisdein opéra ad
veterem niusicain ilbl^tr■alldaln pertinentia, collegil Antl'r. Gorius. Florentin', 17fi5, 2 vol. in-ful., (ig.
Do.N Liïs Milan. Libro de nuisica de vibiiela de inano, intitulado El Maestio. Valencia, Fr. Diaz lioman , 153ii, in-fol., mus.
Voy. aaSBi deux ouvrages porlant un lilip seoililable , par Ki. Diai (Vntcncia, 1537, iu-fol.) e( par DIpgo Pisailor Satmiianca, 1552, iii-fol.).
Jeam Rousseau. Traité de la viole, contenant une dissertation sur son origine, etc. Paris, 1687, in-8, (ig.
Voy., dans la Bibtiotheca ctassicn de G. Draudios (Franco/., \G2b . 2 vol. in-4 ) , la bibliographie duo graud Doiulirc de lablalures pour tous les ioslrumeols de musii|oe , nolammeot celles de guilerne , d'e^pioelle et de cistre. par SimoD Gorlier; celle de mauduie, par P. Ilrnnel; celles de lulb, par Fr. Klanchin el A. -Fr. Paladin ; celle de guiterne , par Guill. .Morlay ; etc., publ eu France pcudaijt le seizième siècle.
Voy. entln la plupart des anciens ouvrages qui Iraiteul de la Musique Iliéorique et pratique, et dans lesrjnels il est souvent question îles instrnuieuls de musique.
Cl)C5 lf6 îiiffcrcntô peuples îif r(î:uropc.
urant les premiers siècles de l'Église, les lettres grecques et latines , touchant à leur fin, n'eurent bientôt plus que l'éclat terne et fugitif qu'on surprend dans le regard d'un mourant, quelques heures avant qu'il expire; mais une lois les Barbares étiiblis sur les ruines de l'empire romain d'Occident , la chute de l'éloquence et de la Poésie s'accomplit avec une incroyable rapidité. Boëce, dans sa prison, écrit sou traité de la Consolation philosophique, et meurt, peu après, dansles supplices (524). Ce traité, où la plus belle morale de l'antiquité se mêle aux tendres sentiments de la résignation chrétienne, est la dernière protestation d'un art qui s'éteint; c'est la voix du cygne exhalant ses dernières mélodies sous le couteau qui l'immole. Boëce mort, la pensée humaine tombe dans le silence et le garde pendant environ cinq siècles.
Mais à mesure que les nations vaincues s'accoutument à la domination des vainqueurs, que les races se fondent les unes dans les auires, un travail s'opère, qui prépare lentement le réveil de la pensée. Les termes en usage pour l'exprimer se dégagent insensiblement de l'idiome latin, et tendent à se former en langues distinctes et nationales. Les chants populaires offrent les premiers symptômes de cette transformation. Les premiers vagissements des langues modernes, comme apparemment de toutes les langues, sont de la Poésie. Ces chants, au septième siècle, étaient encore en latin pur; témoin ce fragment d'une sorte de cantilène populaire sur la victoire remportée, en 022, parClolaire II sur les Saxons, et dont les paroles simples, mélancoliques et louchantes, paraissent sortir de la bouche d'une esclave qui berce l'enfaiii
de son maître :
Btlles-LelUts.
L» POÉSIS NATIONALE, etc. fol, I
At quid jubés, pusiole, Quare mandas, filiole, Carmen dulce me cantare , Cùm sim longé exul valdè
Intrà mare ?
0, cur jubés canere ?
Mais, à partir du neuvième et même du huitième siècle, les barbarismes , ou plutôt des mots de création indigène, et, pour ainsi dire, de terroir, font irruption dans la langue mère, la dénaturent et finalement l'absorbent. C'est d'abord, comme le jargon hybride d'un enfant qui , élevé par une nourrice étrangère , se sert d'un mélange bizarre de l'idiome de celle-ci avec le sien propre; peu à peu la langue nationale domine l'autre, et bientôt s'y substitue tout à fait. Cependant l'empreinte latine est demeurée plus ou moins sur tous les idiomes modernes ; aucun d'eux ne peut méconnaître cette filiation. Prose et vers, tout s'est formé sur ce type, tout s'est perfectionné sur ce modèle.
C'est l'honneur de la France d'avoir devancé tous les peuples de l'Europe, dans sa langue nationale comme dans sa Poésie. Elle était en possession de l'une (si pourtant un pouvait appeler langue ce qui n'était qu'une corruption du latin soumise à des règles), elle était, disons-nous, en possession de l'une aux huitième et neuvième siècles, et, en l'an 1000, elle offre un échantillon de l'autre dans une pièce sur la captivité de Boëce , composée en grande partie des fragments de sa Consolalion , mis en vers. C'est un morceau de deux cent cinquante vers de dix syllabes, en stances de six, sept vers et même davantage, et dont tous les vers de chaque stance sont terminés par une même rime masculine. Il n'y a pas d'exemple plus ancien de versification française, et il est en langue romane. Cet idiome qu'on appela plus tard la langue d'Oc, le provençal et le limousin , était au fond le même que les dialectes de la Catalogne et de Valence, et fut la langue générale de la France au neuvième siècle. La langue du Nord ou la langue d'Oïl n'en est qu'une dérivation. A la fin du onzième siècle et dans les suivants, des essaims de poètes, sous le nom de troubadours au midi, et de trouvères au Nord, inondent la France.
Guillaume de Guyenne, né en 1070, est le premier des poètes provençaux qui ont survécu. Sa poésie indique déjà un haut raffinement de la langue. Un demi-siècle s'écoula, après lui, silencieux et improductif. De là jusqu'à la fin du treizième siècle, la France est comme en proie aux chants des troubadours. Le feu sacré qui les anime gagne les trouvères. Au douzième siècle, on en compte déjà cent vingt-sept. On laisse quelques pauvres moines élaborer péniblement, au fond de leurs cellules, de détestables hexamètres latin^ ; mais la Poésie séculière a tous les honneurs de l'idiome nouveau-né, et elle use et abuse de ses prérogatives. Des sirvenles, des plaints, des tensonSjdes ballades, des pastourelles, des novas, toutes poésies appartenant au genre lyrique, quelques poëmes didactiques et sacrés; tels sont les sujets traités au delà de
la Loire : en deçà, ce ne sont que lais, virelais, ballades, fabliaux et autres poésies lyriques ; Uutebeuf y excelle et est un des maîtres du genre : il vivait au temps de saint Louis. Ce sont encore les épopées, qui ont pris par excellence le nom do romans. Le Roman du lirul d'Angleterre et le Roman du Rou, par Robert Wace de Jersey (1 18 V), donnent lieu à une foule d'ouvrages de la même nature, tant au Nord qu'au Midi. Nous citerons , entre autres, l'histoire de Retjnard le Renard, écrite en vers français par Jacquemart Giélée, de Lille, vers la fin du treizième siècle, et en vers allemands par Henri d'Alkmar, en 1498. L'esprit satirique en est le principal assaisonnement. Les tours qu'y joue maître Renard à son compère le Loup ont fort amusé nos pères. Ce roman devint si populaire en France, que l'animal qui y remplit le principal rôle, et qui jusqu'alors s'était appelé goupil (vulpes), prit, d'après le héros de l'histoire, le nom de renard. On le croit d'origine allemande, et suivant une conjecture assez vraisemblable, ce fut un certain Reinard de Lorraine, fameux au neuvième siècle par ses qualités vulpines, qui suggéra ce nom à quelque fabuliste inconim de l'Empire. D'ailleurs, nombre de trouvères ont exploité ce thème favori.
La fécondité des troubadours est inépuisable ; les trouvères ne veulent pas être en reste envers eux : ils écrivent autant et dans le même goût. L'amour est le principe dominant de leurs poésies , surtout dans les petites pièces. Toutefois , l'esprit satirique s'y montre, et souvent avec une singulière audace : il y attaque le clergé, les cardinaux , les courtisans et les rois. La Bible Guyol est un pamphlet acéré , qui en veut cà toutes les classes de la société, y compris les légistes et fisiciens (médecins). Henri H, roi d'Angleterre, fit crever les yeux à un certain Luc de Labarre, dont la muse n'avait su se tenir de railler. Mais le tour d'imagination propre aux douzième et treizième siècles se manifeste surtout dans les romans en vers. C'est un goût du merveilleux qui s'étend à tout, se mêle à tout, h l'amour, à la religion , aux exploits guerriers; c'est, comme l'a dit dans son Histoire de la littérature française (t. I, p. 109) un écrivain qu'il suffit de nommer pour en faire l'éloge , M. Désiré Nisard , une sorte de mythologie de Charlemagne et d'Arthur, dont la cause la plus générale fut le contact avec l'Orient par les croisades et la lecture de traductions d'ouvrages orientaux. Cette imitation, ajoute le même écrivain (page 110), ne nous a pas été bonne; elle a longtemps arrêté l'essor de l'esprit français, dont les premiers traits se montrent avec éclat , aussi bien que les premières traditions de notre esprit poétique , dans l'œuvre commune de Guillaume de Loris et Jehan de Meung.
Cependant, bien avant le Roman de la Rose, notre langue nationale avait franchi les limites de la France. On la parlait en Angleterre, en Italie, en Allemagne, et même on l'y écrivait. Dès la dernière partie du douzième siècle, on traduit les romans français en allemand; le français est aussi la base de ces chants populaires qui signalent la période des empereurs de la maison de Souabe, Frédéric Rarberousse, Henri VI et Frédéric II. Avec cette période, commence l'âge d'or de la littérature romantico- chevaleresque, en Allemagne. Le dialecte de Souabe, doux et gracieux,
remplace le rude langage frank ; la Poésie s'y retrempe et s'y renouvelle ; mais cette rénovation découle principalement de l'imitation des poètes normands et provençaux.
A l'exemple des troubadours, chez lesquels amour est synonyme de poésie, on appelle les poètes allemands de cette époque minnesingers , chantres de l'amour. De 1150 à 1200, le nombre s'en élève h plus de trois cents. On a dit que Henri de Waldech (vers 1170) était le premier poëte qui eût employé le dialecte souabe; mais la grande différence qu'on remarque entre son style, qui est déjà poli , et celui des vieilles chansons allemandes, semble démentir cette assertion. Le plus fécond, sinon le plus grand des minnesingers, est Wolfram d'Eschenbach, qui fleurit dans les premières années du treizième siècle. 11 n'a pas, comme les Provençaux, élevé le culte du beau sexe jusqu'à l'idolâtrie; il n'a pas donné dans ces extravagances de la passion, dont Hallam attribue plaisamment l'effet aux susceptibilités du tempérament méridional; il l'a idéalisé davantage, et conséquemment l'a ennobli. Ulrich Zazichoven écrit un Lancelol du Lac , d'après celui de notre Chrestien de Troyes.
Mais cette époque est surtout celle des grandes épopées allemandes, dont les sujets appartiennent à la plus haute antiquité. On a même supposé que la langue de ces poèmes était empruntée aux bardes des premiers âges. On retrouve, en effet, les souvenirs de temps héroïques et la marque d'une histoire traditionnelle qu'illuminent les grandes figures d'Attila et de Théodoric, dans les deux plus célèbres productions de ce genre, le llelden-Buch (ou Livre des héros) et le Nibelungen-Lied (ou Chants des Nibelungen, peuple fabuleux). La première de ces productions est due en partie à Wolfram d'Eschenbach, Henri d'Ofterdingen et Walther de Vogelweide; la seconde est attribuée, par les uns, à Conrad de Wurlzbourg, minnesinger de la fin du treizième siècle; par d'autres, à Nicolas Klings'Or, un peu plus ancien. Les critiques allemands admirent surtout la grandeur inculte des Nibelungen-Lied; ses fobles, empreintes d'une simplicité barbare, sans rapports avec les fictions plus modernes du génie romantique, leur arrachent plus de larmes que les œuvres du génie le mieux cultivé et le plus poli. En littérature comme en politique, le patriotisme allemand est toujours un peu rétrospectif.
La fin de cette ère glorieuse, où la Poésie allemande fut exclusivement cultivée par la noblesse, coïncide avec la chute de la maison de Souabe, en 1234. D'autre part, les poètes provençaux, qui avaient brillé d'un si vif éclat jusqu'alors, déclinèrent à leur tour et s'éteignirent enfin, à l'aurore du quatorzième siècle. Après la réunion du fief de Toulouse à la couronne et la possession de la Provence par une race princière du Nord, l'idiome provençal devint un patois. La langue d'Oï/, qui lui survécut, reçut dès lors et mérita de [)lus en plus le nom exclusif de français.
L'Italie fut la dernière à posséder une langue et une littérature indépendantes. L'italien s'employait à peine en prose, au treizième siècle; mais, peu d'années avant la fin du douzième, les muses rompent le silence et s'expriment dans le dialecte sicilien. Parmi les premiers versificateurs itahens,on compte l'empereur Frédéric, Pierre des
I;T I.A lU^NAISSAlNCE.
Vignes, son cliancelier et l'inventeur du sonnet, Enzo et Main (roi, ses fils; presque en même temps, on aperçoit les premières traces d'un langage commun , mais nourri d'empnnils l'ai (s :i tous les dialectes, dans les vers de fliullo d'Alcamo, Sicilien (1 187- 1 193), de Lucio Drusi de l'ise, et de Folcaccliiero des Folcaccliieri de Sienne. Ce n'est qu'un siècle plus tard qu'on reconnaît dans les poètes italiens les formes plus caractéristitjues et plus régulières de la versification et de la poésie provençales. Ils se sont d'abord approprié la rime , considérée comme essentielle à toutes sortes de vers, puis la chanson, sur laquelle les Italiens ont formé leur ode ou canzone, les récits fabuleux d'aventures d'amour et de chevalerie, les te usons oa débats poétiques, enlin les ballades, lessixlincs, et surtout les nouvelles, qui eurent chez eux tant de vogue. Outre ces formes extérieures, les Italiens ravirent aux Provençaux le secret de ces tours de pensées ingénieux et galants, et ce luxe de descriptions, de comparaisons et d'images qui constituent en (juelque sorte un des caractères de la poésie moderne. Mais ils ne l'emportèrent pas de beaucoup sur leurs modèles; ils n'avaient point encore puisé à ces sources fécondes de l'antiquité où Dante abreuva plus tard son génie, où Pétrarque se forma le goût; et telle était l'ignorance on Italie au milieu du quatorzième siècle, qu'il est fait mention quelque part d'un personnage, ayant la réputation de savant, qui prenait Platon et Cicéron pour des poètes et croyait qu'Eimius était contemporain de Stace. Cependant quelques poètes italiens de la seconde moitié du treizième siècle méritent d'être cités: les deux Bolonais, Guido Guislieri et Guido Guinicelli, Ira Guitoned'Arezzo et Guido Cavalcanti, Florentins, sont les princi[taux.
Un homme enfin parait. A peine est-il entré dans la carrière , qu'il devance et bientôt perd de vue tous ceux qui l'ont précédé; cet homme est Dante Alighieri. Il naquit à Florence, en 1265. La nature l'avait fait poète, l'amour lui dicta ses vers. Avant lui, les versificateurs n'étaient amoureux que pour chanter; Dante ne chanta que parce qu'il aimait véritablement, et n'exprimait en chantant que ce qu'il sentait. Il n'avait pas encore dix ans, lorsqu'il vit et aima Beatrix Porsinaria , aussi jeune que lui. Il en fit sa muse et il la célébra jusqu'à la fin de ses jours. Dans son premier ouvrage , la Vila nuova, sorte de roman erotique, il décrivit les agitations et les petits événements de son amour, et y encadra les diverses pièces de vers qu'il avait composées pour sa Béatiix. Il fit plus : il lui consacra un monument immortel, sa JDirine Comédie.
Ce poème, trop connu pour qu'on en donne ici l'analyse, est à la fois le tableau le plus intéressant de la vie du poète et de l'esprit de son temps. Il semble avoir porté la Poésie italienne h son apogée. Il nous présente , dans une fusion constante et une harmonie parfaite, la poésie romantique et la philosophie scolastique, la puissance cléricale et la séculièie, le souvenir de l'antiquité païenne et les mystères du christianisme; mais, quoique tout y porte principalement lÏMupreiute de son siècle, tout y appartient, par la vérité, à Ihumanité entière. C'est li» cpie Dante a montré le mieux l'art d'élever sa langue naissante, par un choix judicieux ^os dialectesltaliens et par Belles-Letlres. LA POÉSIE NATIONALE, elc. Fol. 111.
leur transformation en un type unique et régulier. Entre ses mains , et quoique sauvage encore , elle se prête à tout ce qu'il veut : elle est simple, elle est claire , elle est rapide. L'obscurité que l'on reproche à certains passages de la Divine Comédie , ne regarde pas le style , toujours limpide dans sa concision exquise ; mais elle tient h des allusions qui n'étaient comprises que des contemporains du poëte , à des événements, à des opinions dont le souvenir est aujourd'hui perdu. D'ailleurs, pour être concis, Dante n'est jamais sec; il peint toujours à grands traits. S'il donna dans quelques tléfauts de son siècle, si parfois il est forcé, peu harmonieux et familier, ces défauts n'en font que mieux ressortir les beautés qui lui appartiennent, et ils sont, après tout, plus rares qu'on ne pense. Dante a mérité qu'on le mît à côté d'Homère , et non pas au-dessus , comme Varchi l'a voulu; cependant la perfection du poëte grec rendra toujours très-difficile, sinon contestable, toute assimilation absolue, quel qu'en soit l'objet.
Dante mourut en 1321 : Pétrai-que avait alors dix-sept ans.
En remontant de deux siècles environ au delà de Dante , on trouve , en Angleterre , une langue qui tend à divorcer avec le saxon, dont elle a quelque honte , et qui subit l'influence du français, dont elle est jalouse. Layamon, entre 1155 et 1200, traduit du français en anglais le Roman du Brut; mais il améliore son auteur et substitue aux vers humbles et presque plats de l'original les impétueux dithyrambes de la poésie saxonne. Robert de Gloucester, postérieurement à 1297, puisqu'il fait allusion à la canonisation de saint Louis, met en vers la chronique de Geoffroi de Monmoulh, et témoigne de l'influence française par le grand nombre de mots d'outre- mer dont il émaille sa versification.
La langue castillane, littérairement parlant, est née avec le poëme du Cid, c'est-àdire pas plus tard que le milieu du douzième siècle. Au quatorzième, elle était un idiome aussi général au delà des monts que le français l'était en deçà. Une versification grossière et peu harmonieuse caractérise la poésie espagnole des deux ou trois siècles qui ont précédé le quinzième; mais on y rencontre aussi du nerf et de la verve, comme dans le poëme du Cid. Des ballades et des romances, oîi les sentiments les plus chevaleresques, le courage héroïque, l'honneur sans tache, l'orgueil généreux, l'amour fidèle, le loyal dévouement, sont célébrés dans le ton le plus hyperbolique, forment le bagage poétique de l'Espagne aux temps que nous venons d'indiquer. Deux rois figurent parmi les poètes successeurs de l'auteur inconnu du Cid, Alphonse II, roi d'Aragon, et Alphonse XI , roi de Castille; les autres sont Berceo, de Hita, Antonio et Nicolas.
H existe une collection de poésies lyriques portugaises qu'on rapporte à une époque peu avancée du treizième siècle. L'Espagne n'a rien à leur envier. Les poètes sont dans ces collections comme les morts dans les cimetières. Pourvu qu'on sache leurs noms, on ne perd pas son temps à lire leurs vers ni à fouiller leur tombe, pour peser la poussière des uns et juger du mérite des autres.
ET L\ RENAISSANCE
L'extinclion de la maison de Souabc, dans la personne de Conrad IV, dernier rejeton des Hohenslauden , la mort d'aulies princes prolecleiirs de la poésie et poètes eux-mêmes, des rapports moins inlimcs avec le midi de la France et l'Ilalif, enfin , la nécessité de mainlenir, par un élat de giieri'e permanent, son indé|)en(lance agrandie, rendirent, à partir de la fin du treizième siècle, la noblesse allemande plus grossière (|u'auparavant. Elle cessa de produire des poètes. Aux Minnesingers succèdent, vers le règne de Rodolphe de Habsbourg, une lignée de versificateurs bourgeois, connus, dans le quatorzième siècle, sous le nom de Meislersingers , maîtres du chant; mais on peut suivre la trace de leur origine jusqu'à ces écoles de chanl du douzième siècle, instituées dans l'intérêt de la musique populaire, cet amusement favori de l'Allemagne. Ce lut un jour fatal pour la Poésie que celui où ils étendirent sur elle leur juridiction. Ils l'assujettirent aux règles les plus pédantesques et les plus minutieuses; de gaie qu'elle était jadis, et souvent licencieuse , ils la rendirent grave et morale , ce qui n'était pas un défaut, mais souverainement plate et maussade , ce qui était un vice. Ils envahirent insensiblement toute l'Allemagne; leur nombre, leur importance, y furent con sidérables, principalement à Nuremberg. En 1378, l'empereur Charles IV dut les constituer en corporation et leur donner des armoiries et des privilèges. Nommons, moins pour les distinguer de la foule qu'à titre de renseignement, Regenbogen , Trymberg , Frankenslein , Ottokar, Meissen . Ammenhausen , Fleck et Queinfurt. Les Meislersingers n'eurent quelque célébrité qu'à dater du seizième siècle.
Jusqu'au quatorzième siècle piesque inclusivement, la littérature ancienne, en France, en Angleterre, en Allemagne et même en Italie, avait été cultivée sans gloire par ses rares sectateurs et sans profit pour la science en général. Le treizième siècle, à cet égard, avait été un des plus inféconds. En Italie seulement, Dante, au commencement du quatorzième, avait donné un si vigoureux élan à la Poésie, qu'il semblait qu'à la Poésie seule, sinon à un poëte, était réservé l'honneur d'exhumer de leurs ruines séculaires les vieux titres de l'intelligence humaine. Le preniier, en ellèt, qui mérita le nom de restaurateur des belles-lettres fut Pétrarque. Une grande partie de sa vie fut consacrée à la recherche des anciens manuscrits, qu'il copiait aussitôt de sa propre main. On lui doit, entre autres, Quintilien et les Lettres deCicéron. Un goût délicat lui apprit à sentir les beautés de Virgile et de Cicéron , et l'éloge passionné qu'il en fit enflamma ses compatriotes de l'ardeur d'acquérir des connaissances classiques. Tel fut bientôt leur enthousiasme pour les anciens, que les jurisconsultes et les médecins, dédaignant Justinien et Hippocrate, ne voulaient plus entendre parler que de Virgile et d'Horace, et que les ouvriers abandonnaient leurs outils pour ne s'occuper que des Muses. Parce qu'on entendait passablement les poètes de Rome et d'Athènes, on pensait être poètes comme eux, et on faisait des veis par milliers. Ce genre d'industrie assura môme une sorte d'inviolabilité. Cola Rienzi , qui avait échoué dans son projet de restauration de la République romaine, étant condamné à mort, prouva, dit-on, qu'il avait fait des vers , et ne fut pas exécuté. Dans une de ses épilres latines.
Péti-arque se reproche d'avoir contribué à ce délire, par son exemple, et déplore la niétromanie qui, de son temps, s'était emparée de tout le monde.
Nourri de la lecture de Cino de Pistoïa, qui avait été son maître, et de Fazio degli Uberti, les deux meilleurs poètes qui eussent paru depuis Dante, les seuls aussi qu'il ne dédaignât pas d'imiter dans la suite, Pétrarque débuta dans la poésie latine; mais, ayant connu, par bonheur, à Avignon, celte Laure qu'il a rendue si célèbre, il sentit le besoin de l'intéresser par ses vers italiens, Laure ne repoussa jamais son amant, mais elle sut nourrir et diriger en même temps sa passion , en l'épurant de tout ce qu'il pouvait y avoir de profane et de vulgaire. Aussi , l'amour de Pétrarque prend-il un caractère si noble et si élevé , qu'on n'avait encore rien connu ni rien imaginé de semblable. On dirait que ses vers sont des hymnes adressés à un être supérieur qu'il craint d'offenser, même quand il le célèbre. Malgré ce caractère dominant qui anime ses vers, on n'a pas laissé que d'y relever quelques pensées alambiquées, et ces jeux de mots et ces antithèses que les Provençaux avaient accrédités; mais ils restent toujours l'histoire fidèle de ses affections les plus pures et les plus touchantes; et, sous ce rapport, ses Rime présentent une sorte de poëme suivi, dont l'Amour est le héros principal, qui exerce sa toute-puissance sur le cœur et l'imagination du poëte, et où Laure elle-même ne fait que servir aux dessins de l'Amour. C'est dans ses Canzoni que Pétrarque est le plus grand; elles offrent le vrai modèle de l'ode italienne. Il s'y élève souvent aussi haut qu'Horace et Pindare; mais il tempère toujours ses élans les plus sublimes par ce ton de douleur et de mélancolie qui l'accompagne partout. Pétrarque mourut en 1374, Boccace, le premier qui ait perfectionné la prose italienne, et auteur lui-même du premier essai d'épopée dans celte langue , la Théséide , mourut l'année suivante.
Danle et Pétrarque sont les deux astres précurseurs de notre littérature moderne ; mais le premier n'a pas, avec le quinzième siècle, de rapports aussi intimes que le second, et il n'eut pas la même influence sur le goût de son temps. Pétrarque, à cet égard, l'emporte autant sur Dante qu'il lui cède en profondeur de pensée et en énergie créatrice. Il donna de la pureté, de l'élégance, de la fixité même, à la langue italienne, laquelle a subi infiniment moins de changements pendant les cinq siècles et plus qui se sont écoulés depuis, que dans le cours des cent années qui séparent l'âge de Guido Guinizelli du sien. Et personne ne lui a contesté l'honneur d'avoir fait renaître en Italie, et par suite en Europe, le vrai sentiment de l'antiquité classique.
Laurent Minot, auteur de poésies sur les guerres d'Edouard III, vers 1353, est peut-être le premier poëte original, en anglais, dont les ouvrages aient survécu. On ne trouve jusqu'à lui que des traducteurs de poètes français. Jean Barbour, archidiacre d'Aberdeen, a écrit plus tard (1373) le premier poëme épique, Bruce, qui ait paru en Angleterre, Ce poëme est dans le dialecte écossais. Mais le plus grand poêle anglais du Moyen Age fut, sans comparaison, Geoffroi Chaucer. Aucun pays, si ce n'est l'Italie, n'eut un seul écrivain qui l'égalât pour la variété de l'invention, la
ET L\ HENAISSANCE.
finesse du coup d'œil et le bonheur de l'expression. Il faut mellre un iiilervalle immense entre lui et tout autre poëte anglais; cependant Gower, son contemporain, a droit à des éloges pour avoir dégrossi et légèrement épuré la langue.
Nous mirons dans le <iuinzi('mo sii'cle, et nous signalons, en [Kissanl, les poêles français (jui l'ont iliuslré. Ce sont: Cliiisline de l'isan, dont on loue (|uel(jues vers gracieux restés en manuscrits; George Cliàlelain, chroniîjueur estimable, mais versificateur inintelligible; Martial d'Auvergne, auteur d'une sorte de poëme historique sur la mort de Charles VII, où sont exprimés, en mauvaises rimes, les sentiments de la nation pour la royaul«' malheureuse; Alain Charlier, le piemier par la date, qu'on ap[)elail le l'ère de rélorjiwnce , et (]ui ne l'est (|uc de la Poésie fade et de la prose barbare; et, après Alain Charlier, Jacques Millet, Raoul l.efèvre, Régnier de Guerchy et quelques princes de ce temps, entre autres Charles d'Orléans. Un seul poète, dans ce siècle, marque un âge nouveau de la Poésie française et en laisse un monument durable : ce poêle, c'est Villon. Boileau lui a donné son rang :
Villon fut le premier qui , dans ces temps grossiers , Débrouilla l'art confus de nos vieux romanciers.
On a, il est vrai, essayé de le faire déchoir de ce rang, au profit de Charles d'Orléans; mais M. D. Nisard {ibid., ch. 111, § 6, 7), auquel nous empruntons ces détails, a défendu le jugement de Boileau par des raisons telles, qu'il ne reste aux détracteurs de Villon que l'honneur d'avoir déployé beaucoup de talent à soutenir leur paradoxe. Charles d'Orléans (1301 à 1403) chante tout ce (lu'ont chanté les poètes depuis le Roman de la Rose. Comme eux, il use à outrance de l'allégorie; seulement, il en règle et complète le personnel en établissant une hiérarchie plus raisonnée. Il y ajoute ses dispositions particulières, ses humeurs tristes ou gaies, imite Pétraïque, dont les sonnets étaient fort à la mode, et raffine encore sur le poêle italien. Il a pourtant de la délicatesse, de la clarté, des images abondantes, de la {lureté même; mais il est subtil, manque de force et d'élévation, invente peu, et polit la langue, à une époque où il eût mieux valu l'enrichir. Villon, au contraire (1431 - 1490), innove dans les idées et dans la forme. Ses vers lui sont inspirés par sa vie, par ses malheurs, par ses amours et, il faut bien le dire, par ses vices. Ce n'est plus un poëte bel esprit, nourri de livres h la mode, mais un enfant du peuple né poëte, qui lit dans son cœur et qui tiie ses images des fortes impressions qu'il reçoit de son leuips. Novateur dans les idées, Villon ne l'est pas moins dans la forme; l'un emporte l'autre. On admire dans ce poëte des expressions vives, pittoresques, trouvées, et un style, en apparence, plus difficile à comprendre à une première lecture que celui de CharJes d'Orléans, parce qu'il est plus vrai . [)lus senti, plus français. Charles d'Orléans est le dernier poète de la société féodale, Villon est le poëte do la vraie nation, laquelle commence sur les ruines de la société qui Unit.
Les oeuvres d'environ cent quarante poètes espagnols (de 1400 à 1 .3 10), réunies sous Baits-Lt'.ues. L» EOK'IE BATI0NAL8, tic. Fol. ï.
le titre de Cancionero gênerai, ont été publiées en 1516 par Castillo. Les poésies tendres et galantes en forment encore la portion la plus considérable. Tourner une idée sous toutes ses faces, l'étendre, la passer h la filière, et ne la quitter qu'après avoir épuisé toutes les nuances du langage, était alors en Espagne la seule manière de bien exprimer ses sentiments. Les Redondillas en offrent particulièrement l'exemple. Ces poésies ont d'ailleurs, en général, toute la pauvreté d'idées des compositions des troubadours. Le triomphe de l'amour y est attaché au triomphe de la raison , ce qui est incompatible, et celte affectation de rigorisme donne souvent de la dureté aux vers espagnols de cette époque , malgré la douceur, la suavité de leur mélodie. Ce temps fut l'âge d'or de la Poésie lyrique espagnole; il commença et finit sous Jean II, roi de Casliile (1407 h 1454 ). A la cour de ce prince , étaient les trois hommes dont les noms occupent le rang le plus éminent dans les annales de la Poésie ancienne de leur pays : les marquis de Villena et de Santillana, et Juan de Mena. Malheureusement, le désir de faire parade d'un savoir inutile et d'étonner le vulgaire par une apparence de profondeur, les a jetés dans des détails prosaïques et fastidieux, et dans une recherche prétentieuse. Tels qu'ils sont cependant, ils laissent, entre eux et Lopez Haro, Sanchez de Badajoz, Guevara, Ladron, Juan de la Enzina, Castillo et Villegas, leurs successeurs immédiats, un intervalle considérable.
Les Portugais cultivaient la Poésie à une époque aussi ancienne que les Castillans , et nous avons vu qu'il en restait des preuves d'une date antérieure au quatorzième siècle. Mais il ne paraît pas qu'ils se soient occupés de la romance héroïque. L'amour fut le thème exclusif des poètes portugais; ils mirent tout leur esprit à en analyser les formes, à en décrire les joies et surtout les langueurs. Ceci les conduisit à l'invention delà romance pastorale, basée sur d'anciennes traditions concernant la félicité et la complexion amoureuse des bergers. Ce genre artificiel et mou, agréable quelquefois et le plus souvent monotone, est originaire du Portugal, et, après avoir été adopté dans toutes les langues connues, il a longtemps joui en Europe d'une grande célébrité.
Les poésies lyriques du Portugal, recueillies par Garcia de Resende et publiées dans le Cancionero gênerai en 1516, appartiennent partie au quatorzième, partie au quinzième siècle. On y remarque celles de Denis, roi de Portugal, né en 1261, le premier qui introduisit la rime dans la poésie portugaise; d'Alphonse IV et de Don Pedro P, rois du même pays; de Macias et d'Alphonse V. Les rhylhmes sont ceux qui étaient usités en Espagne; mais le plus grand nombre est en redondillas trochaïques. La plupart roulent sur l'amour; cependant on y trouve quelques pièces sur la mort des rois et sur d'autres événements politiques.
La langue anglaise s'épure lentement et commence h devenir d'un usage général. Cependant les annales de sa Poésie présentent, après la mort de Chaucer, en 1400, une longue et triste lacune. Les vers de Hoccleve sont pitoyables; Lydgate, qui vécut vers la même époque, manque du tact nécessaire pour choisir et condenser les récils en prose auxquels il emprunte ordinairement ses sujets : sa prolixité dégénère en fai-
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blesse et ennuie; il a pourtant quoiquolois do la verve et de la ^'aicté. 11 a servi à rendre la Poésie familière aux masses, et il n'est pas impossible qu'il lui arrive de plaire au petit nombre. On cite encore le liing's Quair, de Jacques 1" d'Ecosse, longue allégorie (|ui n'est dépourvue ni d'irna^iiialion, ni de |)o]i, mais (pii est hors d'élal d'être l'objet d'iuie lecture suivie. Les ballades des ménestrels du Nord remontent [irobablementau delà du quinzième siècle; mais aucune de celles qu'on a conservées ne saurait être rapportée à une époque antérieure à l^iiO.
Depuis la mort de Pétrarque, la Poésie italienne sommeille entre les mains de Coluccio, de Burchiello, de Buonaccorso, de Cambiatore et d'Aurispa; leurs productions sont abandonnées par les critiques comme grossières, faibles et pauvres d'idées et de style. Les romans de chevalerie, tels que liuovo d'Anluna, la Spagna, lÀncroja, ne méritent d'être mentionnés que parce qu'ils marquèrent la route où Boiardo, puis Arioste, entrèrent à leur suite. Mais, à partir de Laurent de Médicis, en 1469, tous les genres de Poésie sont cultivés presque avec un égal succès. Laurent s'y distingue le premier. Il débuta par quelques sonnets gracieux sur la mort de la belle Simone, sa maîtresse, enlevée à la (leur de l'âge. Ce n'était, il est vrai, qu'une imitation, mais une imitation heureuse de Pétrarque. D'autres viendront après lui, qui, suivant le même modèle, produiront une génération de pélrarquisles , laquelle enfantera à son tour des anti-pélrarquistes. Mais Laurent a des droits au titre de poëte original par ses Canli carnascialeschi , ou chansons de carnaval, qui réunissent la grâce et l'élégance classique à l'esprit natif de la gaieté tlorenline. L'Italie entière était alors en proie à une passion frénétique pour la lillérature de l'antiquité, et il y avait déjà longtemps qu'on regardait comme indigne d'un homme de lettres et même d'un poëte d'écrire en italien. Laurent a cet autre mérite considérable d'avoir dédaigné la fausse vanité des philologues et réhabilité la Poésie nationale. Ajoutons que, dans cette protestation courageuse, il eut Politien et Puici pour complices. Laurent et son frère Julien ayant figuré dans un tournoi, deux poèmes furent composés à celte occasion, l'un par Puici, l'autre par Politien; ce dernier, qui n'était encore qu'un adolescent, déploya dans sa composition plus de verve, d'imagination et d'harmonie qu'aucun autre poète qui eût écrit depuis la mort de Pétrarque. Nous parlons plus bas de Puici. Ainsi, la Poésie lyrique italienne triomphait avec éclat du préjugé qui l'avait proscrite.
Ce fut le tour de l'épopée romanesque. Voici revenir le roi Arthur elles chevaliers de la Table-Ronde à la recherche du saint Graal; voici encore Charlemagne, Rolland, Renaud, et les douze paladins qui entreprirent de délivrer la France et l'Luiope du joug des Sarrasins; voici, de plus, les génies, les fées, les démons, les magiciens, les géanls, les dragons ailés et les griffons. La théologie scolaslique se mêle à ces extravagances. Des démons argumentent, catéchisent, instruisent même des chrétiens. Tels sont les caractères de l'épopée moderne italienne. A l'instigation de Laurent de Médicis, Puki écrit son Morijanle-Maggiore , ou Morganl-le-Grand. C'est un géant qui eut l'honneur d'être converti par Uolland , et qui, étant comme lui héros et boul-
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fon à la Ibis, lui seit de second et même d'écuyer en ses expéditions. Dans ce poëme, Pulci exagère les vices des romans épiques en vers, d'où on a conclu que le Morgante en est une caricature. L'auteur, en effet, paraît ne vouloir exciter d'autre émotion que le rire, et il atteint son but. Toutefois un étranger ne pourra s'empêcher d'admirer dans ce poëme la vivacité de la narration, la gaieté bouffonne des caractères, la finesse de la satire. Mais les Italiens et principalement les Toscans y savourent avec délices !e parfum natif de l'idiome florentin.
Bello, dit l'Aveugle de Ferrare, écrivit son Mambriano pour obéir a Gonzague de 3Iantoue. Mambriano entreprend de venger Mambrin, son oncle, tué par Renaud de Montauban. Le poëie fait ressortir de ce sujet les aventures les plus étranges et les plus comiques, qu'il appuie toujours de l'autorité de l'archevêque Turpin. Bello avait le même but que Pulci, celui de contribuer aux plaisirs de sa cour; mais il ne montra pas le même talent que lui dans l'invention et le style.
Le plan de VOrlando innamoralo de Boiardo est plus vaste et plus compliqué que les deux autres. L'imposante apparition d'Angélique à la cour de Charlemagne, dans le premier chant, ouvre le poëme avec un éclat singulier. Ce début a d'ailleurs l'avantage de présenter tout de suite le sujet dans son unité, de telle sorte qu'au milieu de ce tissu compliqué d'aventures, le lecteur n'oublie jamais l'incomparable princesse d'Albracca. Malheureusement, le style de Boiardo est âpre et rude, et sans le style, qui est une source de jouissances inépuisable, il est impossible de lire jusqu'au bout aucun poëme de longue haleine.
En résumant l'état des progrès des différentes Poésies nationales pendant les dix siècles qui ont précédé celui-là, c'est h peine si on trouve, partout ailleurs qu'en Italie, quelques noms qui soient l'expression d'un talent réel et durable. Chaucer, en Angleterre; Jehan de Meung, Charles d'Orléans et surtout Villon en France, sont les seuls astres poétiques qui aient éclairé un moment ces âges de ténèbres. Les poésies de l'Allemagne, de l'Espagne et du Portugal, ne doivent la plus grande partie de l'intérêt dont on les honore qu'au besoin qu'on a de les connaître, pour ne pas laisser de lacune dans l'histoire littéraire de l'Europe , et aussi h la passion des érudits pour les monuments ébauchés ou frustes. L'Italie est matériellement, sinon moralement, la plus riche, la plus féconde en Poésie au Moyen Age. Bientôt, avec Dante et Pétrarque, elle s'élève h une hauteur où personne ne peut l'atteindre; puis , comme fatiguée d'avoir produit ces deux génies, elle tombe au niveau de la médiocrité générale, jusqu'à ce que Laurent deMédicis, Politien, Pulci et Boiardo la replacent au premier rang. Arioste paraît; la Poésie italienne est à son apogée. Dix siècles séparent Arioste , de Boëce; le monde romain, de l'Europe moderne. En 1500, le Moyen Age a déjà disparu ; nous sommes en pleine Renaissance.
Arioste naquit le 8 septembre 1474; mais son poëme n'ayant été pubhé pour la première fois qu'en 1516, appartient immédiatement au seizième siècle. Ce n'est qu'une continuation et un développement de VOrlando innamoralo; mais quelle différence!
i:t la renaissance.
La grâce d'Arioslo el sa facilité, sa diction coulante, claire et rapide, la variété et la beauté de ses inventions, ses réminiscences de l'épopée antique, et jusqu'à ses transitions nirme si souvent critiquées, mais habilement ménagées pour épargner au lecteur la l'aligne de récils trop prolongés, ne lui laissent pas de rival dans la faveur populaire. Les lidjles de la vieille mythologie et du roman moderne lui ont fourni ces délicieux épisodes que nous admirons tous, Olympia et Bireno, Ariodant et Ginevra, Cloridan et Médor, Zerbino et Isabella , et les combats les plus brillants de XÉriéide et de V Iliade sont égalés, sinon surpassés, par ceux que décrit Arioste. Qv\(i\ tableau, que l'assaut général de Paris! Vainement les adorateurs d'IIomèi'e el de Virgile proteslèrenl contre l'enthousiasme exclusif dont il était l'objet; on osa affirmer malgré eux qu'on pouvait aussi concevoir un poëme dilférent de V Enéide et de V Iliade, sans être inférieur à ces grands poêles. Arioste a donc conservé le titre de Divin qu'on avait donné à Homère, et son poëme est resté comme un modèle de l'épopée romanesque, ainsi que V Iliade l'est toujours de l'épopée héroïque. On a même fait de ce poëme ce qu'Aristote avait fait de celui d'Homère, et le roman épique a eu, comme le poëme héroïque, sa poétique et ses règles.
Mais, même après l'établissement de ces règles, l'imitation d'Arioste était difficile. On n'a pas raison d'un poëme épique comme d'un sonnet, et la preuve, c'est qu'il s'est trouvé cent poètes pour imiter Pétrarque, et qu'il ne s'en est pas trouvé un seul pour imiter Arioste. Berni échappa à cette tentation en refaisant le poëme de Boiardo, et, s'il n'inventa pas (les Bronzini pouvant revendiquer ce mérite avant lui), il perfectionna le genre bouffon et lui légua le nom de poésie bernesque. Ce genre a pris rang parmi tous ceux qui ont obtenu l'honneur d'une qualiflcation particulière. Au contraire, Castiglione, Sannazar, plus fameux par son poëme latin de Parla Virginis que par son roman pastoral l'Arcadia, Benivieni, et Ruccellaï dont le poëme des Abeilles est une traduction presque littérale du quatrième livre des Géorgiques , se modèlent sur Pétrarque et semblent se glorifier de leur dépendance. Il en est de mèràe d'Alamanni: non content d'imiter servilement Pétrarque dans le sonnet, il imite Juvénal dans la satire, et Virgile dans son poëme didactique, la CoUivazione. A ces poêles, ajoutons Vittoria Colonna, auteur de canzoni pour lesquels on lui décerna le nom de Divine; ajoutons-y encore Trissino, le père du vers blanc, dont le poëme {l'Italie délivrée des Golhs) est de tous les longs poèmes qui soient restés celui qui a eu la réputation la plus malheureuse.
Le souffle de l'Italie commence à animer la Poésie espagnole. Boscan et Garcilasso de la Vega rapportent de ce pays les beautés plus douces de sa Poésie amoureuse, incorporées sous la forme du sonnet régulier, peu cultivé jusqu'alors dans la péninsule ibérique. Le caractère national n'est pas encore effacé dans ces productions; le langage de l'amour y est encore plus impétueux, ses douleurs plus plaintives que chez les Italiens contemporains , mais on voit que le goîit et la raison ont modéré ces transports. Une églogue de Garcilasso , intitulée Satoo el Nemoroso, passe, parmi les
critiques espagnols, pour un des plus beaux morceaux de leur langue. Diego Mendoza partage avec ces deux poètes l'honneur d'avoir réformé la Poésie castillane. Ses Épî- Ires, h la manière d'Horace, respirent une philosophie mâle, élevée; mais elles manquent d'harmonie et de poli; ce qui fait sans doute que les Espagnols leur préfèrent ses poésies lyriques écrites dans le vieux genre national. Saa de Miranda, quoique Portugais, a beaucoup écrit en castillan. Il préférait cette langue pour la richesse des images et la sienne pour les réflexions. Mais Ribeyro, le premier poète distingué du Portugal, écrivit dans son dialecte : il a traité des sujets pastoraux, genre favori de son pays.
L'époque de François \" vit éclore une multitude de poêles français. Les uns prennent d'insipides allégories pour des créations de l'imagination, les autres sont les plats gazetiers des événements de leur temps, ou, avec un peu plus de verve, font la satire des vices de l'humanité et surtout du clergé; le plus grand nombre exprime dans de petites pièces un amour idéal , peut-être avec plus de galanterie de convention que de passion ou de sentiment, mais presque toujours avec quelques-uns de ces traits uns et gracieux qui caractéiisent ce genre de poésie française. C'est assez que de nommer J. Meschinot, André de La Vigne, J. Marot, père de Clément, J. Lemaire, Guillaume Crestin , Nie. de La Chesnaye, Simon Bourgoin, J. Parmentier, J. Olivier, Pierre Grognet et Roger de Collerye. Seul , Clément Marot s'est placé hors ligne. Plus délicat que Villon et d'une originalité d'une plus noble sorte, il abandonna ces allégories du Roman de la Rose, qu'il avait commencé d'imiter, et les malheureux tours d'adresse renouvelés des rimeurs du quinzième siècle, par Guillaume Crestin, rimes /ra<ermsées, brisées, éqnivoquées, couronnées , ballelées , \ers rétrogrades oi\ à double face , pour « jecter, dit-il, l'œil sur les livres latins; « ce fut en les lisant qu'il s'appropria ce genre de beauté ([ue notre littérature allait puiser dans les littératures anciennes, à savoir cette « gravité des sentences » que nous appelons les vérités générales. Il ne fut pas si bien inspiré par la Réforme, qui agita sa vie et le gâta comme poète. Il faut chercher le génie de Marot dans les poésies antérieures à son exil et non dans ses Psaumes. C'est de celles-là que La Bruyère a pu dire : « Entre Marot et nous, il n'y a guère que la différence de quelques mots. »
L'imagination des Allemands et leur esprit poétique, dès longtemps déjà presque slatio nnaires, furent, en quelque sorte, complètement paralysés dans ce siècle. Les controverses religieuses, le fanatisme scolastique, un mépris pour les connaissances purement humaines qui allait jusqu'à les proscrire comme des impiétés, la Réforme, pour tout dire en un mot, ravala encore la poésie en Allemagne, si elle ne l'anéantit tout à fait. Cependant Hans Sachse, le cordonnier de Nuremberg, osa biaver l'intolérance des Réiormateuis. Sa muse féconde aborda tous les genres. L'époque brillante de ses poésies est de 1530 h 1538. On assure qu'elles s'élèvent à jilus de six mille; il n'en a pas été imprimé plus du quart. Les critiques allemands sont fort divisés sur son mérite; mais leurs débats, où la gloiiole nationale intervient plus que les droits de
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l'art ne le compoitenl, n'empêchent pas que le cordonnier de Nuremberg n'ait été inconleslahlonjent plus utili- à rinnnauilé en la chaussant, (pi'il ne l'a (harmée en pindarisant. Il n'en est pas moins le plus fameux des meislersingers. Que cet honneur lui soil léger !
William Dunbar marche à l'extrèmo avant-garde de la Poi'-sie anglaise au seizième siècle. Son Itoudier d'or, poème allégorique, est, relativement à son lemps, remarquable par la versification, qui en est harmonieuse et régulière. Ses descriptions sont souvent vives et pittoresques; mais il y reproduit éternellement ces lieux communs de soleil levant, de ramage des oiseaux, etc., si chers aux romanciers provençaux et français, et qui ont été répétés à satiété par les Anghiis. Après Dunbar, sir David Lindsay (1520-1550) , Écossais, écrit contre Jac(jues V et sa cour une satire su|)érieure à V Éloge du chardon, autre poëme de ce même Dunbar. Cependant il ne s'élève pas beaucoup au-dessus des fastidieux versificateurs du siècle précédent. Wyat, mort en 1544, lisait dans le cœur humain avec un regard plus perçant et plus juste que Surrey, qui fut exécuté en i547; de là, cette différence qu'on remarque dans leurs satires. Surrey, dans sa satire contre les citoyens de Londres, se borne à des reproches; Wyat, dans la sienne, prodigue l'ironie et ces touches fines, ces traits de ridicule, qui nous font rougir de nos défauts et nous en corrigent sans bruit. Mais, pour la délicatesse du goût, Surrey l'emporte sur Wyat. Dans ses nombreuses traductions de Pétrarque , il approche souvent de très-près de son illustre modèle; il n'en est pas de même de Wyat, qui demeure toujours fort loin et fort au-dessous de l'italien. Surrey introduisit le premier le vers blanc dans la Poésie anglaise; il a traduit ainsi le deuxième livre de YÉnéide.
Nous touchons à la fin du seizième siècle, et l'école de Pétrarque domine encore en Italie. Le nombre des poètes qui la représentèrent pendant ce siècle est prodigieux ; Crescembini le porte h six cent soixante et un. Bembo, ayant cru s'apercevoir un jour d'un refroidissement dans le culte dont Pétrarque était l'objet, conçut le dessein de lui rendre la vogue, comme l'unique moyen de purger le Parnasse italien de ce style rude et barbare qui le corrompait encore. Ses diverses connaissances, ses relations, sa fortune, donnèrent une grande autorité h ses conseils et à son exemple. Malheureusement, à mesure qu'il imitait Pétrarque, il reconnaissait la pauvreté de son propre génie, et croyait y suppléer en contrefaisant d'autant plus son modèle. Il puisait là ses phrases, ses pensées, ses images, comme à la source unique, et n'osait rien dire ou penser que n'eût dit ou pensé Pétrarque. Il écrivit des vers corrects, élégants, harmonieux, mais entièrement vides de sens et d'expression. Cette méthode paraissant lorl commode à un grand nombre de versificateurs, ils se mirent tous à copier Pétrarque, ou plutôt à le délayer et à le dénaturer. De là, cette foule de pétrarquistes qu'on pourrait plus justement appeler bembistes, et qui auraient déshonoré le seizième siècle, s'il n'eût eu de quoi les faire oublier. Quelques poètes d'ailleurs, tout en respectant l'élégance de Pétrarque et de Bembo, cherchèrent en même temps à donner au stvle
et à la pensée des formes nouvelles ou des couleurs différentes; ce furent les antipétrarquistes. Antonio Brocardo, Cornelio Castaldi, Galéas de Tarsia, et surtout Jean de la Casa qui avait été d'abord pétrarquiste, rompirent en visière à ce parti, montrèrent de l'originalité et balancèrent l'influence de Bembo. Un style encore plus différent de celui de Pétrarque est le style d'Angelo di Costanzo, dont le plus grand mérite est d'avoir perfectionné la forme du sonnet. De tous les poètes lyriques de ce temps, Costanzo est peut-être celui qu'estiment le plus les critiques. La poésie de Camillo Peregrini a beaucoup de ressemblance avec celle de Costanzo; mais les sonnets de Baldi, et notamment ceux qu'il a faits sur les ruines et les antiquités de Rome, ne le rendent pas indigne de figurer à côté des deux autres. Celio Magno a écrit des canzoni qui paraissent, comme les odes de Pindare, avoir été des œuvres de commande , et Rubbi, l'éditeur du Parnasso ilaiiano, dit qu'il appellerait Celio Magno « le plus grand poète lyrique de son siècle, » s'il ne craignait les clameurs des pétrarquistes. Bernardino Rota et Gaspara Stampa ont dans leurs sonnets plus de sensibilité naturelle et plus de douleur vraie que la plupart de leurs contemporains. La ISaulica, de Bernardino Balbi, poème didactique en vers blancs, offre des détails minutieux quelquefois et prosaïques; mais elle est exempte de bassesse, d'enflure et d'obscurité, défauts communs à tant d'autres poèmes. Bernardino Tasso leur est supérieur à tous; mais ce fut moins à ses poésies lyriques qu'à son poème de l'Amadigi, qu'il dut la plus grande partie de sa réputation. C'est un roman héroïque sur l'histoire d'Amadis. écrit avec facilité, dans l'acception la plus favorable du mot. Bentivoglio est l'auteur de satires, inférieures à celles d'Arioste, supérieures, au goût de quelques critiques, à celles d'Alamanni. Mais le ton demi -plaisant, demi -sérieux de toutes ces satires n'est pas à comparer à celui de la Poésie burlesque, genre plus naturel aux Italiens. Satirique jusqu'à la cruauté, légère, familière, triviale même dans son expression, la Poésie burlesque, d'ailleurs susceptible de grâce au milieu de sa gaieté, fut déshonorée par quelques-uns de ceux qui la cultivaient, et surtout par Arétin. C'est pourquoi il y a lieu de s'étonner, comme Hallam le remarque, que, dans un siècle aussi peu scrupuleux en fait de vengeances politiques et privées, quelques grands princes, qui n'avaient jamais épargné un digne adversaire, se soient abaissés à acheter le silence d'un odieux libelliste qui s'appelait leur /léau. Les satires d'Arélin ont de la verve et du trait; mais ses poésies sérieuses sont fades et prosaïques; la malignité humaine était son seul Apollon. Les plus remarquables en ce genre sont, après lui, Firenzuola, Casa, Franco et Graziani. Nous renvoyons aux historiens réguliers de la littérature italienne ce qu'il y aurait à dire sur le genre macaronique , genre tout à fait méprisable, dont Folengo fut l'inventeur, et sur l'introduction du mètre latin dans les vers italiens, folie qui a été inoculée tour à tour chez tous les peuples.
Torquato Tasso, fils de Bernardino, ferme cette ère majestueuse de la Poésie italienne, à laquelle Laurent de Médicis et Léon X ont donné leurs noms. La Jérusalem est la grande épopée des temps modernes. Le sujet n'en appartient pas, comme