‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 2)Chapitre 23 sur 84 · I:T la IlENAISSANCE · texte numérisé non relu

I:T la IlENAISSANCE

celui do V Iliade, à un peuple isolé, mais ;i l'Iùirope entièie; cen'esi pas une iradilioii floUaiite et confuse, c'est de l'histoire positive et déjà assez éloignée [»our se prêter aux desseins du poëte avec autant de souplesse que la fable. Sous le rapport de la variété des événements, des changements de scènes cl d'images, et de la nature des sentiments qu'elle ('veille, la Jérusalem délivrée vaut V Iliade. Il n'en est pas de même des caractères des personnages; Tasse, en cela, est inlthieiir à Homère, dodefroi est un noble modèle d'une vertu calme et pure, mais il est froid; Renaud n'a pas de caractère bien déterminé, et Tancrède est un peu all'aibli par sa passion. Seul , le caractère de Clorinde est d'un bout à l'autre admirable : n'ayant rien de la virago qui révolte l'imagination, rien du ridicule qui s'attache h une femme douce et belle, cachant sa laiblesse et ses charmes sous une pesante armure et vivant parmi les soldais, Clorinde est un type de grâce et de délicatesse incompaiable , et elle l'emporle autant peut-être sur Bradamante et sur Britomart que sur Camille, la fille du roi des Volsques n'étant pas, dans \ Enéide, l'objet d'une tendre passion.

Si on considère le style de Tasse, on y trouve un nouveau sujet d'admiration : il a rarement de l'enflure et de la dureté; il n'est pas de stances qui ne renferment des vers d'une beauté supérieure, et il faut parcourir des séries de pages, avant d'y rencontrer un vers faible ou une expression impropre. Lesconcelli qu'on lui a reprochés indiquent le faux goût qui commençait à dominer, et toutefois ils ne sont pas aussi nombreux qu'on l'a prétendu. Il en est de même de quelques locutions triviales ou forcées, de quelques allusions mythologiques insigniûantes, de l'abus du merveilleux; mais, quelles que soient ses fautes. Tasse n'en est pas moins un très-grand poêle, el ce n'est pas le surfaire ni abaisser Virgile, (jue de l'égaler à celui-ci.

Fra Luis Ponce de Léon passe pour le meilleur poëte lyrique de l'Espagne dans la seconde moitié du seizième siècle. Ses poésies consistent surtout en traductions ou imitations. Une de ses odes, imitée d'Horace, peint le Génie du Tage s'élevant de ses eaux, comme Nérée, et prédisant à Rodrigue, le dernier des Goths, enchaîné dans les bras de Cava, les calamilc'-s que leurs criminelles amours devaient attirer sur l'Espagne : c'est un magnifique morceau. Après Fra Luis, vient Uerrera, surnommé le Divin. On lui a reproché ses hardiesses de langue, ses innovations. A son élévation lyrique, h la richesse , à la pompe de ses phrases, on sent qu'il a fait une étude particulière de Pindare ; ses odes sont comme un torrent de poésie letentissante et toute nourrie de ces tons sonores qui abondent dans la langue castillane; mais il abuse un peu des lieux comnnuis. Génie spirituel et enjoué [»huôt qu'c-léganl, Castillejo essaya de faire revivre le rhythme de la redomUlla et de tourner en ridicule les imitateurs de Pétrarque. Quelques-unes de ses canciones sont d'une facilité, d'un entrain remarquables; elles n'empêchèrent pas cependant que ceux qui pouvaient prétendre à figurer parmi les poètes d'un ordre supérieur, ne continuassent h régler leur style sur le style châtié des Italiens. Les plus éminents avant la fin du siècle furent Gil Polo, Espinel , Lope de Vega, plus fameux par son talent el sa fécondité dans le genre dramatique, Belles-Lettres. LA PûESlS HAllûNALÏ, elc M. IX.

Barahona de Soto et Figueroa. L'auteur de VAraucana, poëme épique, Ercilla y Zuniga, décrit avec feu, peint bien les situations, est correct et naturel dans son style, mais il se perd dans des digressions sans fin et des épisodes qu'il n'a pas l'art do rattacher à son sujet. Vélasquez, dans son Histoire de la Poésie espagnole, donne l'énuniération et quelquefois l'analyse et la critique de vingt-cinq ouvrages environ du genre de VAt^aucana! Une telle condescendance honore son patriotisme.

Mais déjà le Portugal avait vu naître un homme, auprès duquel Ercilla pâlit et s'éclipsa; nous avons nommé Camoëns. La Lusiade est exclusivement ce qu'indique son litre: Les Portugais (Os Lusiados), c'est-à-dire l'éloge de la nation portugaise. Leur histoire passée vient s'enchâsser, au moyen d'épisodes , dans le grand événement du voyage de Gama aux Indes. Le plus célèbre est celui où le poète représente le Génie du Cap s'élevant du milieu de ses mers orageuses, pour menacer le téméraire aventurier qui sillonne leurs flots encore vierges. Nulle part Camoëns n'est plus tendre, plus gracieux, plus mélancolique, nulle part il n'a donné des signes d'une imagination aussi vigoureuse; mais le formidable Adamastor est rapetissé par une description trop minutieuse, où il ne nous est pas même fait grâce de ses dents jaunes. Les autres défauts du poète, dans l'agencement de sa fable et dans le choix de son merveilleux, sont assez évidents ; ses détails géographiques et historiques sont insipides et fatiguent; il semble ignorer le secret de tirer parti des artifices de la poésie, et il nous captive rarement par l'éclat des pensées et les ornements du style; une certaine négligence nous désappointe dans les plus beaux endroits. Mais ces défauts sont amplement rachetés par l'absence de tout ce qui peut choquer à première vue , comme l'enflure , le raaniéi'isme et l'obscurité; par une narration d'une aisance et d'une limpidité parfaites , par des scènes et des descriptions qui ont un certain charme de coloris et qui , pour être d'une touche un peu négligée, n'en sont pas moins agréables ; par un style qui se soutient toujours au-dessus du langage ordinaire; par une versification coulante et harmonieuse, et surtout par une sorte de mol abandon qui donne en quelque façon le ton à tout l'ouvrage, et rappelle sans cesse h notre esprit le caractère poétique et le sort intéressant de l'auteur.

Ferreira, compatriote de Camoëns, a écrit, outre des poésies lyriques, des épîtres où il essaie de prendre le ton didactique d'Horace, et qui sont fort estimées. Ferreira est le fondateur d'une école classique portugaise qui ne paraît pas avoir trouvé beaucoup de sympathie dans le caractère de sa nation. Corte Real a composé trois poèmes épiques, lesquels sont restés manuscrits. On le dit grand poète, en Portugal; nous aimons h le croire, ne pouvant pas autrement le vérifier par nous-même.

L'époque actuelle (1550-lCOO) fut pour la France un âge de Poésie. Goujet {Bibliothèque françoise) a recueilli les noms et, jusqu'à un certain point, écrit les vies de près de deux cents poètes, durant ce demi-siècle. Sur ce nombre, il n'en est guère que cinq ou six dont la France daigne encore se souvenir; mais nos préventions ne vont pas jusque-là.

i:t la renaissance.

Les personnifications alk'goriiiues qui, depuis If Uoman de la Rose , 3t\ nient élé exclusivement, lioiniis dans Marol, le champ ordinaire de la Poésie, firent place à la mytiiologic et aux allusions classiiiucs. Ce p<''danlisine dut sa plus grande laveur à Honsard, l'aslie le plus brillant de la Pléiade dont Jodelle, Du Bellay, Haif, l'untus de Tliyard, Daural et Belleau n'étaient à ses yeux cpie les étoiles secondaires. Versé dans la connaissance des langues anciennes et tout plein de vanité, il crut qu'il était né pour refondre la langue de ses pères et lui donner des formes mieux adaptées à son génie. Il créa une foule de mots barbares qu'il tira du grec et du latin et il en farcit ses sonnets amoureux. Celle cuisine fut trouvée exquise et dut, j'imagine, être goûtée des dames. Ronsard toutefois la prodigua moins dans ses odes, où l'on trouve d'ailleurs une verve et une grandeur qui témoignent de son esprit vraiment poétique. Ronsard était capable de concevoir fortement et d'exprimer ses conceptions dans un langage clair, énergique, quoique rarement pur et choisi. Nous citerons, comme exemple, le poëme intitulé : Promesse; mais il rebute |)ar sa versification hi-rissée d'enjambements, aussi insupportables à l'oreille délicate d'un Français, qu'ils plaisent quelquefois, lorsque le poêle n'en abuse pas. La populaiité de Ronsard fut immense. Chailes IX lui adressa quelques vers qui sont vraiment élégants, et ses poésies adoucirent la longue captivité de Marie Sluart. Il ne lui manqua que de jouir du spectacle de ses propres funérailles. Le roi y pourvut, le cardinal de Bourbon y présida, les courtisans, les bourgeois, le peuple y accoururent en foule. Dans ces moments de troubles et d'anxiété (158G), où la royauté en France était presque à l'agonie , on trouvait le temps de déplorer solennellement la perte de Ronsard! Avec Malherbe, la poésie de Ronsard tomba dans le mépris.

A l'exception de Joachim Du Bellay, appelé Y Ovide français et dont les Regrets ou lamentations sur son éloignement de la France sont presque aussi plaintifs et quelquefois aussi élégants que ceux de l'exilé sur les rives du Danube, les autres astres de la Pléiade méritent à peine une mention particulière. Jodelle, le fondateur du Théâtre en France, s'est fait bien moins d'honneur comme poëte, et est tombé dans l'absurdité à la mode, de faire du français avec du grec. Baïf a peut-être, mais dans une courte mesure , contribué , par son exeujple , h fixer les règles de la versification française. Ronsard faisait trop de cas de Rémi Belleau pour que la qualité des poésies de ce dernier ne soit pas suspecte. Il suffit d'avoir nommé les autres. Mellin de Saint-Gelais a des passages qui égalent les meilleurs de Marol, et où le fin est d'un ton auctuel Marot ne se serait peut-être pas élevé. Amadis Jamyn, qui fut le rival, après avoir été l'élève de Ronsard , eut plus de naturel et moins d'enflure et d'emphase que lui. Milton n'a pas dédaigné de ramasser des perles au milieu de ce fatras de mauvais goût et de mauvais style qu'on appelle la Semaine, par Du Barlas. l'ibrac se fit une réputation extraordinaire par ses (juatrains. On les traduisit jusiiu'en Orient. Ils ne sont plus lus en France, et cela n'est pas étonnant. Une imitation de la sixième satire d'Horace, par Nicolas Rapin , est un bon morceau et purement écrit; mais il faut lire surtout ses vers de la Satire Menippée. Aidé par l'étude de Tibulle en même temps que par son esprit

naturel, Desportes a donné à la Poésie des amours une certaine grâce qui a manqué à l'école de Ronsard. Bertaut a des vers pleins de sentiment : Boileau l'a cru louer assez, ainsi que Desportes, en disant qu'ils avaient été plus retenus que Ronsard; ils furent aussi plus élégants. Enfin, Agrippa d'Aubigné écrivit dans sa jeunesse un long poëme satirique, intitulé Tragiques, où l'on trouve une vigueur singulière. Il ne serait pas juste de confondre avec le vulgaire des poètes de cette époque : Et. de La Boëtie, auteur de Y Esclavage volontaire; Louise Labbé, dite la Belle Cordière, poëte en quatre langues : française, latine, italienne et espagnole; Jacq. Du Fouilloux, Jeanne d'Albret, Guill. Des Autelz, Jacq. de Billy, Marie Stuart, Madeleine Des Hoches, J. Daurat, Robert Garnier, Etienne Pasquier et Passeratqui essayèrent tous deux de naturaliser le mètre latin et n'eurent à cet égard qu'une faveur passagère; enfin Vauquelin de La Fresnaye, Jean et Jacq. Loys, et Pierre Larivey, de Troyes.

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence , D'un raot mis à sa place enseigna le pouvoir. Et réduisit la muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain, la langue réparée. N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. Les stances avec grâce apprirent à tomber. Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. Tout reconnut ses lois , et ce guide fidèle Aux auteurs de nos jours sert encor de modèle. Marchez donc sur ses pas , aimez sa pureté , Et de son tour heureux imitez la clarté.

Tout, dans ce jugement, est considérable; tout porte coup; il serait téméraire d'y ajouter quelque chose; c'est la théorie même de l'art d'écrire en vers, pratiquée par Malherbe et rédigée par Boileau au nom de tout le dix-septième siècle : Malherbe clôt la série des poètes français du seizième.

Dans la seconde moitié de ce siècle, comme dans la première, l'Allemagne fut à peu près impénétrable aux rayons de la Poésie qui vivifiaient les autres pays de l'Europe. Le type caractéristique que les meistersingers avaient imprimé h la Poésie allemande s'était conservé et se manifestait, soit par des chants didactiques ou religieux, soit par des satires, soit par des apologues. Luther, Hans Sachse, l'éternel Hans Sachse, et d'autres plus obscurs, figurent parmi les fabulistes. Celui qui traita le mieux ce genre est Burcard Waldis, dont les fables, en partie imitées d'Ésope, parurent pour la première fois en 1 548. Le Froscimauseler, de Rollenhagen, publié en 1 Si5, est une sorte d'apologue politique et moral du même genre, dont les descriptions ont quelque vivacité. Fischart est un autre satiriste moral, mais d'une gaieté folle et d'un style extravagant; il a donné une traduction libre de Rabelais. Beaucoup de ballades allemandes empruntées en grande partie aux vieux romans de chevalerie sont de la

ET L\ RENAISSANCE

iiiômo époque : le style en est humble; il n'y a (l'autre niéiili' [)0('ti(|iie que coliii «le l'invention, (jui no lenr ap])artient pas; et ccpemlant, ollos oi)t du naluiel , de la vérité dans le sontiment, et elles valent n)ioux (pie celles dn siècle suivant.

Le bol àgo de la Poésie aui^laiso commence avec la seconde moitii' déco sii'dc. Dans la poésie légère, lord Vaux et Kicliard Edwards viennent immédiatement après Wyat et Surrey. William Hunnis serait sur la même ligne, s'il ne tombait trop souvent dans une moralité triviale et dans un abus ridicule de l'allitération. Thomas Sac kwille brille un instant dans les n'-gions de la Poésie. Son Induction ou i)roIogue du Miroir des Magistrats {Mirrour of Magislrales, 1539), recueil où sont racontés, par différents auteurs, les revers des persoimages célèbres de l'Angleterre, l'a fait placer par ses compatriotes bien au-dessus de Surrey , et il est le héraut de cette splondeur poétique qui commence avec le règne d'Elisabeth et dans laquelle finit ce même règne. Depuis Sackwille, les poètes anglais lurent quelcjue temps avant de s'inspirer de son exemple. Churchyard, Gouge, Tuberville, etc., rampent et semblent craindre de ne pas ramper. George Gascoyne est le premier qui s'élève. Son Miroir d'acier (Steel glass), publié en 1576, est le premier modèle de la vraie satire anglaise; il a de la l'orce et du sens. Spenser, dans son Shepherds Kalcndar {Calendrier du Berger), fit preuve de jugement aussi bien que de génie, lorsqu'au lieu de lutter dans son idiome, comparativement dur et inculte, avec l'exquise élégance de Tasse, il imagina un nouveau genre de pastorale, plus naturel que celui qui avait été jusqu'alors en faveur, et fit parler ses bergers en bergers, et non en courtisans. Mais il se jeta dans l'opposé extrême, et donna à son dialogue une rudesse dorique qui blesse un peu le goût anglais. Il est plus célèbre par son poëme la Reine des fées (llie Faery queen) , lequel se divise en six livres. On s'accorde à reconnaître que le premier, qui est à lui seul un poëme complet, est le plus beau des six. Le Chevalier à la croix rouge y représente le chrétien militant : Una , qui l'aime, est la vraie Église; Duessa , qui le séduit, est le papisme. Réduit presque au désespoir, il est sauvé par l'intervention iVUna et par les secours de la Foi , de l'Espérance et de la Charité. Il y a moins d'allégories dans les livres suivants; ils contiennent les légendes des vertus, telles que la Tempérance, la Chasteté, etc. Mais une autre espèce d'allégorie, l'allégorie historique, se révèle dans la légende de la Justice, qui occupe le cincjuième livre. Arthegal est évidemment le portrait d'Arthur Grey, lord député d'Irlande, ami et patron de Spenser; et le poète donne suffisamment à entendre que sa Gloriana, ou Heine des fées, est le type d'Elisabeth, qu'il a représentée une seconde fois sous les traits de la belle chasseresse Belphœbé. Tout cela est sans doute fort délicat; mais il faut qu'il y ait, dans cette variété singulière et dans cette succession d'allégories , quelcjue chose qui échappe à la sagacité française, puisque nous ne nous sentons pas touchés de ces inventions : aujourd'hui encore, dit-on, les délices des esprits d'élite en Angleterre. Toujours est-il que Hallam, qui lait un éloge pompeux de ce poème et dont la crilitpie, eu général, est excellente, est tout près de s'indigner contre ceux qui liraient sans plaisir.

par exemple, le premier livre de la Reine des fées, et il les engage à chercher ailleurs que dans ce livre la cause de l'ennui et du dégoût qu'ils pourraient éprouver. L'avertissement est poli , mais, au fond, peu flatteur. Quoi qu'il en soit, et de peur d'encourir sa colère, nous donnons sans débat les mains à son enthousiasme.

Un très-grand nombre de poésies de Sydney, Raleigh, Lodge, Breton, Marlowe, Green et Watson ont été rassemblées dans différents recueils publiés au commencement du dix-septième siècle; plusieurs sont pleines de grâce et de simplicité. Le ton conventionnel adopté par ces poëtes est celui de la pastorale; mais l'amour n'y est plus languissant et mélancolique, il y est enjoué et triomphant : on y sent l'influence de la galanterie plus entreprenante de la cour d'Elisabeth.

Cependant les accents plus graves de la religion et de la philosophie se font entendre dans la langue poétique. Le Messager de l'âme ( Ihe Soul's Errand), d'un auteur anonyme, a pour caractère la force, la condensation et la simplicité. La poésie de Robert Southwell, exécuté en 1591 comme prélre de séminaire, porte une teinte profonde de tristesse, qui semble présager la catastrophe de sa vie: elle est presque entièrement leligieuse. Shakspeare naît en 1564; mais sa gloire comme poète dramatique n'étant pas de notre sujet, nous le considérerons ici comme auteur de deux poèmes publiés, en 1593-159i, sous les titres de Vénus et Adonis et Le Rapt de Lucrèce. Le style en est coulant et, en général, plus clair qu'il ne l'est ordinairement chez les poëtes du règne d'Elisabeth ; mais il surabonde de fleurs, et, ditHallam , « si ces poèmes ne portaient le nom de Shakspeare, je ne suis pas certain qu'on y reconnîit sa louche. » Plusieurs poëtes nouveaux viennent à la file combler l'intervalle compris entre 1590 et 1600. Samuel Daniel est de ce nombre. 11 est l'auteur de la Complainte de Rosamonde , dont la vogue fut immense. A la mort de Spenser, en 1598, il lui succéda comme poète lauréat. Parmi les autres, on remarque Michel Drayton , qui a écrit un poème épique, les Guerres des barons {Ikiron's W«rs); John Davies, qui en a fait un autre sur la connaissance de soi-même, intitulé : Nosce teipsum; Hall, satiriste à la manière de Juvénal et supérieur h Gascoyne; Marston et Donne, qui se sont essayés dans le même genre, mais avec moins de succès; Marlowe, déjà cité, auteur d'une paraphrase licencieuse du poème de Musée, Héro et Léandre,- Fairfax , qui a traduit la Jérusalem de Tasse, avec peu de fidélité, mais avec chaleur et énergie, et John Harringlon , qui a traduit Arioste et ne l'a pas si bien traité. Ellis a dit qu'on pourrait citer près de cent poëtes appartenant au règne d'Elisabeth, Drake en a donné un catalogue de plus de deux cents; mais un grand nombre de ces poëtes ne sont connus que par de petites pièces fugitives, et l'Angleterre compte d'ailleurs une série de poètes assez respectables pour ne considérer ceux-là que comme un appoint insignifiant. Il en est d'autres pourtant qui sont considérables, quoique anonymes, et qu'on ne saurait sans injustice passer sous silence: ce sont les auteurs de ballades écossaises et anglaises. Elles sont ici plus nombreuses qu'au quinzième siècle. La supériorité des ballades écossaises est incontestable; celles dont le sujet est tiré de l'histoire ou de la légende

i:t l.v renaissance.

étincelleiU du leii poélique. Les ballades anj^laises de la l'ionlicic du nord se rapprochent des premières par leur physionomie générale, mais leur infériorité d'ailleurs est évidente; (luant à celles du midi, généralement plates, elles sont cause du mépris dans lequel est tombée la ballade ordinaire.

Ici se prt'sente l'occasion de [)arler de la Poésie nationale chez quelques peuples du Nord. Jusqu'ici notre silence, en ce qui les concerne, ne doit être imputé qu'au manque presque complet de monuments poétiques dans les temps antérieurs au seizième siècle.

En irîOS, les Danois se font honneur d'un poêle, Peter Laaland , auteur de Protierbcs nationaux , et ce yioète est le seul. I>es Suédois n'en comptent pas davantiige; mais ils ont du moins le droit d'ancienneté sur leurs voisins. Leur poète, également unique dans ce siècle , est Erich Olaï (148G), doyen à Upsal, qui a rimé des Chroniques suédoises du quatorzième et du quinzième siècle. Il existe pourtant des chants populaires danois et suédois qui remontent au treizième siècle et peut-être au delà, et dont on a formé des collections.

Sophie Olesnicka est la première poétesse cilée dans l'histoire de la littérature nationale de Pologne (1560), et Nie. Rey, de Naglovie, né en 1515, auteur d'une traduction des Psaumes, est qualifié de Père de la Poésie polonaise. Les plus remarquables après eux sont: Stan. Pszonka, fondateur de la Société satirique dite la République de Babin; Grég. Samborczyk, Semp-Szarzenski, et surtout Jean Kochanowski (1530), dit le Pindure polonais et le Prince des poêles polonais. Il eut trois frères, poètes comme lui. Le dernier poète de ce siècle est Stan. Niegoszewski, couronné poète, et célèbre improvisateur lalin. En 1584, il improvisa à Venise sur la théologie, la philosophie d'Aristotè et les mathématiques, en vers latins hexamètres et pentamètres, et il publia, dans cette même ville, un poème latin, en l'honneur de Zamoiski, suivi de six dithyrambes en hébreu, grec, latin , italien , espagnol et polonais.

La Poésie russe, comme la littérature russe, en général , ne date que de la fin du dix-huilième siècle.

En Hollande, Dirk Koornhert ( 1522- 1590) est le créateur de la Poésie nationale. 11 est l'auteur du chant populaire Willelmus van Nassomven, qui n'est autre chose que la vie de Guillaume-le-Taciturne écrite en stances ou couplets. iMarnix de Sainte- Aldegonde a traduit en vers hollandais les Psaumes sur l'original hébreu ( 1538- 1 598) ; Pierre Dathenus, sans savoir l'hébreu, exécuta le même travail d'après les versions de Marot et de Bèze, et obtint le prix destiné par les États généraux à la meilleure composition de ce genre. Mais ceux qui ont véritablement contribué aux progrès de la Poésie en Hollande, et qui ont même fixé la langue de ce pays, sont Roemer Wisscher (15...-1G12) et Spiegel (15V2-1612). Les filles de Roemer, Anne et Marie, poètes comme leur père, ne furent pas non plus sans inlluence sur cette révolution. Roemer se distingua par la naïveté ; ses filles, Marie surtout, par la finesse du badinage et la délicatesse des sentiments. Leurs poésies consistent principalement en petites piè-

!ll

ces mêlées, épigranimes et madrigaux. Spiegel , surnommé l'Ennius hollandais , est le piemier qui ait assujetti la veisificalion hollandaise h des règles fixes, dans son poëme le Miroir du cœur. H introduisit notamment l'usage alternatif des rimes masculines et léminines, dont l'adoption ne fut rendue définitive que par le célèbre Hooft au dixseptième siècle.

Ce dernier siècle qui s'ouvre, est le terme assigné à notre examen de la Poésie nationale en Europe. En nous résumant, il résulte que le seizième siècle, qui a donné à l'Espagne Lope de Vega, au Portugal Camoëns, h l'Angleterre Shakspeare, à l'Italie Arioste et Tasse, leur a donné les plus grands esprits poétiijues dont ces diflérents pays s'honorent encore aujourd'hui. Mais, en produisant Malherbe en France, le seizième siècle a laissé, pour ainsi dire, au dix-septième l'honneur de perfectionner son ouvrage. Tous les poètes étrangers que nous venons de nommer, soit dans le fond, soit dans la forme, gardent plus ou moins les traces de la peine qu'a coûté leur enfantement; après le seizième siècle, la nature, comme fatiguée de son effort, semblr avoir refusé à jamais ses flancs h la fécondation des siècles postérieurs. Pour la France seule, elle a entretenu, elle a décuplé ses Ibrces productrices, et le siècle de Louis X\\\ qui en a recueilli les fruits, est l'époque de ces chefs-d'œuvre de Poésie dont la perfection idéale rend peu probable que la nature aille jamais au delà.

Page 1