‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 2)Chapitre 24 sur 84 · DE LA POÉSIE LATINE · texte numérisé non relu

DE LA POÉSIE LATINE

La Poésie moderne est l'héritière directe de ce genre de Poésie; ses monuments les plus anciens en offrent d'irrécusables témoignages.

On rencontre tout au plus, au sixième siècle, quelques vers latins tissus de lam- Iteaux du style classique saisis au hasard; la presque totalité n'en vaut absolument rien. Au septième siècle, Fortunat, évoque de Poitiers, rappelle, mais de loin, le génie des Mamertus, des Sedulius et des Avitus, poêles du cinquième; il a composé des poésies élégiaques religieuses, obscures et toutes hérissées de fautes de quantité, et des hymnes, dont la plus belle, le Vexilla regis,\\xi est contestée. Il faut descendre, après lui, jusqu'au dixième siècle. Hroswitha, abhesse de Gandersheim, écrit alors, dans un latin pareil sinon inférieur à celui de Fortunat, des comédies chrétiennes à l'imitation de Térence,el d'autres poésies dévotes. Tous les biographes s'accordent à lui donner le jnemier rang parmi les poètes latins de son temps : il serait plus juste de dire que personne ne le lui disputa. Ses poésies n'en sont pas moins pitoyables.

La Poésie latine , qui, dans l'intervalle compris entre le dixième et le douzième siècle, n'avait produit que de mauvaises rimes léonines ou des essais en hexamètres réguliers, presque aussi mauvais, s'améliore un peu , et quehiuefois même a du mouvement et de la chaleur sous la plume de Gunther, auteur du Ligurinus, poëme en dix livres sur les guerres de Frédéric Barberousse (1 160); de Philippe Gaultier, de Lille, qui écrit V Alexandréide (vers H77), autre poëme en dix livres sur Alexandre Ic-Grand ;

i:t la renaissancj:.

(le Guillaume Le Breton, :m(}iicl on doit la l'Itilippidc, en douze chants, sur les exploits (le Philippe- Auguste (vers 1200); de Joseph d'Iske (Iscanus), Anglais, dont la Guerre de Truie el V Antioc/teis sonl , au jugement de Warton, « un miracle de composition classi(]»(' pour répo(jue » (vers 1200). Malgr(î leurs défauts noudjreux, on aperçoit chez ces dinV'renls poi-tos un progrès réel dans les connaissances classiques, et les signes d'un goût plus pur en Europe.

Au treizième siècle, Alain de l'Isle, dit le Convers , mort en l'iOi, écrit une espèce de poème héroïcpic en dix livres contre le Rufin de Claudicn , et l'intitule : Anli-Claiidien; c'eut un galimatias et un chaos impénétrables. L'ignorance des écrivains de ce siècle est incroyable ; elle regarde non-seulement la [»uret('' de la langue latine, mais aussi les règles les plus simples de la grammaire. Les versilicateurs ont perdu toute idée de prosodie et retombent dans les rimes léonines et les acrostiches.

Pétranpie réhabilite la Poésie latine. Il était plus fier de son Africa, dont le sujet est la fin de la deuxième guerre punique, que des sonnets et des odes qui l'ont immortalisé. Écrit avec élégance mais avec recherche, ce poëme l'emporte sur toute la versification latine du Moyen Age; et, s'il ne brille pas par la correction (il abonde en fautes de prosodie), il brille assurément par plus de goût. Ses Églogues, satires plus ou moins déguisées pour la plupart de la cour d'Avignon, valent mieux que son Africa, mieux aussi que les Églogues de Boccace, qui sont loin d'être médiocres.

Vers la fin du quatorzième siècle, une distinction manifeste s'opère entre le latin pur et l'idiome corrompu du Bas-Empire : c'est la véritable époque de la renaissance des lettres anciennes. Toutefois, les poètes latins sont encore grossiers jusiiu'ii Malfeo Vegio, mort vers 1438. Son treizième livre de VÉnéide est ce qu'il y a de meilleur, avant Politien. Après Maffeo Vegio, on ne saurait refuser une mention honorable ;i Mambrilius, de Milan; aux deux Verino, de Florence, et à Lancinus Curtius, de Milan. Les vers de Politien se distinguent par un sentiment énergique des beautés romaines. Son oreille est excellente , et son rhythme, h quehjues expressions près, est musical et virgilien, mais il est trop abondant, trop descriptif; il fourmille de termes qu'aucune autorité ne légitime; il est lâche quelquefois, elféminé, et le poète montre pour lesdiminutils un amour, poussé, suivant la mode de sa langue natale, au delà de toutes bornes. Politien a tout ce qu'il faut pour faire les délices d'un écolier el pour l'entraîner dans une fausse voie; l'homme mûr, au contraire, le lira sans danger et toujours avec plaisir. Les deux Philclpbe, l'un desquels a rendu d'importants services à la philologie, n'ont guère écrit que de pauvres vers. C'est à peine s'ils égalent à cet égard les deux Strozzi, de Ferrare; Cotta, de Vérone; Hermigo Gajado, Portugais; Aureilius, de Mantoue, et ils le cèdent à G. Altilio, h l'Allemand Conrad Celtes et à Crinitus (Pietro Ricci), de Florence. Baptiste Mantouan, par la date de ses compositions, appartient à celte période. 11 était et il continua longtemps d'être le poêle des écoles. Sa réputation fui innnense. Érasme dit que la postérité ne le placerait guèie au-dessous de Virgile : le marquis de Manloue ne fit pas même cette ditlérence, car il leur éleva Belles-LeUtes. LA POÉSIE NAllONALE, etc. Fol. XIII

à chacun une statue côle à côte. Il y a longtemps que Manlouan est entièrement négligé et ne trouve pas même place dans la plupart des recueils de poésie latine. Ses églogues et ses silves sont les moins mauvais de ses nombreux ouvrages. Un nom bien supérieur à tous ceux-là est Pontanus; cependant la plus connue de ses élégies, celle qu'il adresse à sa femme sur la perspective de la paix , est bien loin des admirables vers de Politien sur la mort d'Ovide; mais il conserve l'avantage dans ses hexamètres, qui sont plus polis et aussi harmonieux. Ses vers lyriques ont moins de force que de grâce; ils eussent gagné beaucoup à être un peu purgés de ce ton langoureux qui les affadit et qui était alors très-commun dans la Poésie moderne. Les œuvres poétiques de Ponlanus, imprimées pour la première fois en 1513, ouvrent dignement le seizième siècle.

De 1500 h 1530 , on remarque, parmi les contemporains ou les successeurs immédiats de Pontanus, François Conti ( Quintianus) , de Brescia , qui produisait des vers par milliers, et que, pour cette raison, ses camarades avaient surnommé Mouawv azoi (portique des Muses); Augurelli, de Rimini, poëte ianibique, mais souffleur, comme on qualifiait déj.à au seizième siècle les alchimistes; les deux Béroalde, de Bologne; Marulle, d'origine grecque, détracteur de Politien; Andrelini, de Forli, dont Vossius a dit « qu'il était une rivière de paroles et une goutte d'esprit; » Pierre Gravina, de Catane , loué par Sannazar; Balthazar Castiglione, M.-Ant. Casanova et Nicolas Bourbon. Celuici, fils d'un forgeron de Vandeuvre, en Champagne, ayant intitulé ses poésies : N. Borbonii... Nugarum librioclo, Joachim du Bellay fit à ce sujet cette épigramme, qui est d'autant meilleure qu'elle dit vrai :

Faute, tuum inscribis Nugarum nomine librum , In toto libro nil melius titulo.

Mais les trois noms les plus célèbres de cette période sont Sannazar, Vida et Fracastor. Sauf le mélange de la mythologie païenne et des mystères du christianisme, qui est tout à fait déplacé dans le poème De par tu Virginis de Sannazar, il serait difficile de trouver rien de comparable à ce poëme sous le rapport de la pureté , de l'élégance et de l'harmonie de la versification. Vida est l'égal de Sannazar, mais non en tout : sa versification est souvent dure et spondaïque; les élisions y sont trop fréquentes, la césure trop souvent négligée. Son Ars poelica est son chef-d'œuvre. Plusieurs critiques lui préfèrent toutefois ses poèmes du Jeu d'échecs et des Vers à soie; ils y admirent avec quelle habileté il a su faire passer dans un langage élégant et classique les règles techniques les plus arides et les descriptions les plus rebelles en apparence à toutes les conditions poétiques. La Syphilis de Fracastor est à tous égards un poëme unique. Du moment oij l'auteur a jugé à propos de faire choix d'un pareil sujet, on ne peut qu'admirer la beauté et la variété de ses digressions, la vigueur et l'élévation de son style, et le talent qu'il a d'exposer les règles de la thérapeutique avec toutes les grâces de la plus délicieuse Poésie.

i:t la renaissance.

Après ces œuvres d'un ordre à pari, il faut citer le Henacus, ou pocme sui' le lac de Garde, par Bi-inbo. Mais Bembo a mieux réussi dans le vers ('léf^iafjue (jue dans riiexamèlre, où il l'allail autant d'élégance et plus de nerf. Molza est l'auteur d'une épître, écrite à la manière d'Ovide, et adressée à Henri VIII au nom de Catherine d'Aragon. Naugerius et Flaniinius ont un style d'une douccin- et d'une pureté singulières; dans leurs meilleurs passages, ils ne sont pas indigues du [iarallèle avec Catulle et TibuUe. Lazare Bonamicus et Jacques Bonfadius, l'un auteur de quel(|ues épîtres, et l'autre, d'églogucs, ne sont pas sans mérite; mais Aonius Paléarius prend le pas sur eux, par son poëmede V Immorlalilé de l'dme. Le Zodiacus vilœ {Palingenius sicllatus) , de ManzoUi , est un long poëme moral dont chaque livre porte le nom d'im des signes du zodiaque; ce n'est pas une œuvre fort poéti(]ue, mais il y a (juelqucs passages écrits de verve et dans ce genre de versification négligt'e dont Ihjrace a donné le modèle. Les Fables de Gabriel Faërne demeurèrent une œuvre distinguée, même après qu'on eut découvert les fables de Phèdre.

Jusqu'ici la Poésie latine s'est, pour ainsi dire, retranchée au delà des Alpes. A tous les poètes de l'Italie que nous venons de nommer, sans parler de ceux que nous omettons, l'Europe septentrionale n'a guère h opposer que cinq ou six noms illustres. Le plus connu et le plus lu peut-être est Jean Second, de La Haye; ses Baisers ont plus de réputation que ses élégies, mais il n'est pas prouvé qu'ils l'emportent sur elles. Il n'y a pas si loin de la grâce qui les caractérise, à l'insipidité, à la fadeur. Leur extrême élégance en est le principal mérite. Quelques fautes de quantité gâtent ses élégies. En Allemagne, Eobanus Hessus, que quelques-uns de ses naïfs contemporains n'ont pas fait difficulté de comparer h Homère même , Micyllus et Mélanchthon ont joui d'une grande réputation dans la Poésie latine.

De 1550 à 1600, les poëtes latins pullulent partout, mais leur talent déchoit en Italie. Les frères Amaltei sont peut-être les meilleurs de la fin de ce siècle. Cette infériorité de l'Italie est bien compensée dans d'autres pays de l'Europe. La France et la Hollande, la première surtout, deviennent le séjour favori de la mus.^ latine. Le Deliciœ poelarum Gallorum, parGruter, contient les principaux latinistes français et renferme environ cent mille vers; on en trouve à peu près autant dans le Deliciœ poelarum Belgarum, du même compilateur. Sa troisième collection, Deliciœ poelarum llalorum, est infiniment moins étendue, quoiqu'il y ait plus de noms; certains poëtes y figurent pour une simple pièce, une épigramme. Il en est de même du Deliciœ poelarum Germanorum, qu'on doit encore à Gruter. Il fout nécessairement faire un choix, un choix très-rcstreint, dans ce fatras de vers, sous peine de s'y égarer et de n'en plus sortir. Parmi les Français, Bèze a quelques pièces écrites avec esprit, élégance et pureté; mais Jules Scaliger est dur, raboteux, obscur, et J. du Bellay, poëte estimable en sa langue naturelle, est inférieur h lui-même en latin. Les épigrannues d'Henri Estienne sont lourdes et prosaùpies; celles de Pascjuier sont forcées; Muret est trèssupérieur à tous les deux et à ceux qui les précèdent. Passerai est élégant; ses vers ont

le parl'um de ranli(jailé, quoique le sens n'ait pas grande portée. Au contraire, les épîtres de L'Hospilal, écrites d'un style facile, h la maniiTe d'Horace, offrent un véritable intérêt. Inégales d'ailleurs et souvent d'une l'orme négligée, elles ont parfois une verve, une force, une grandeur, dignes du génie et du noble caractère de l'auteur. Mais, de l'aveu de tous les critiques, les poésies de Sainte-Marthe ont un cachet d'élégance plus classique que tout ce qu'on lit dans le recueil de Griiter. Peu de poèmes didactiques sont supérieurs à sa Pœdolrophia , sur l'allaitement des enfants. Bonnefons a affecté d'imiter Jean Second; mais il lui est bien inférieur en tout, excepte dans ses défauts; sa latinité fourmille de fautes grossières.

Les élégies de Lotichius, le plus célèbre des poètes latins allemands, sont écrites d'un ton d'élégance mielleuse qui ne s'élève pas beaucoup au-dessus du niveau delà poésie ordinaire d'Ovide, et tombe rarement au-dessous. La versification en est harmonieuse et coulante; mais le mécanisme n'en est pas assez varié. Les poésies de Dousa le jeune, dont la mort prématurée excita , en Hollande surtout, les regrets de tous les savants, approchent le plus de celles de Jean Second. Dousa le père n'esta comparer ni à l'un ni h l'autre. Baudius a les qualités de Lotichius, mais il a peu de vigueur et d'originalité.

André Mel ville, Écossais, auteur d'un poème sur la Création, n'est quelquefois, au témoignage de Hallani, qu'un barbouilleur; mais parfois aussi il a de l'élégance et de la chaleur. Les Hérdides d'Alexandre Bodius sont encore à remarquer. George Buchanan a eu une telle renommée, que Joseph Scaliger et d'autres critiques paraissent le mettre au-dessus même des Italiens du commencement du seizième siècle. Ce serait assez que de le mettre au-dessus de ses contemporains; la place est déjà belle et ne lui serait que faiblement disputée. Buchanan a véritablement excellé dans la poésie épique, comme dans la tragédie, dans la satire, l'élégie et l'épigranime. Dans son poëme sur la Sphère ^ il manie l'hexamètre aussi bien que Vida. Sa tragédie de Jephté, qui manque un peu d'élévation et de respect pour les règles d'Aristote, n'en est pas moins écrite avec une admirable pureté. 11 est passionné dans l'élégie, brillant dans l'épigramme, acéré dans la satire, et n'est affecté nulle part.

L'Angleterre brille peu dans la Poésie de ce siècle. Après Thomas Chaloner, auteur d'un poëme en dix livres intitulé Derepiibiicâ inslaurandd, où l'on voit un tableau du mécanisme de la Constitution anglaise; après Ockland, qui a versifié, d'après les chroniques, un poëme ayant pour titre Anglnrum prœlia, il n'y a plus rien, en fait de Poésie latine du règne d'Elisabeth, qui vaille la peine d'être cité.

Quant à l'Espagne, sa stérilité dans ce genre ferait croire qu'il y était à peu près inconnu. En Portugal, outre un poëte latin cité plus haut, on trouve, vers la fin du siècle, Francisco Barcellos, auteur d'un poëme intitulé De Crucis Iriumpho; Mello de Souza , qui a traduit en vers latins le Livre de Job; Lobo Serram, qui a écrit de même une espèce de traité De (a vieillesse.

Dès 134G, on trouve en Pologne un poêle latin , Opalinski, autrement dit Jean de

Biiin; il a crril des Hi/miies. En 1400 , Adam Swinka, sccrélaire de Wladislas Jagellon, donne un poënie sur Casimir II, et, en 14.38, Vitellio Ciolcck écrit des satires. Janiski , né en 1510 , snrnonuiié le Catulle et le TibuKe polonais, est couronné poëte, dans Uoine, à vingt ans, par le pape Clément VII. Il a laissé des poésies qui mériteraient d'être [)liis connues, l'our trouver après lui des poètes latins en Pologne, il faudrait descendre jusqu'au dix-sepliènie siècle.

Chaules NISAUD.

John Brown Histoire de l'origine et îles pro^ii'S de la Poésie dans les did'éients genres , tiad. de l'angl. par K. (l':i(lotis). Paris, I7C8, in-8.

FiiAiN DU TuEMBLAV. Discoiirs sur l'origine de la Poésie, sur son usage et sur le bon goût. Paris, 1713, in-I2.

KnvNC. Savkrio Qiadiiio. Storia e ragione d'ogni Poesia. ISologna, 17:iy, .'> tom. en 7 vol. in-4.

J. Pet. LoTicnn I!iblicitliera> poeticae par». I-IV, in quibus non tantum Tbraciie et Gr;wia;, sed eti.tni Ilali.ie, llis|iaiii;i', Gerniania^ lielgii , Galliac , Angliœ, Ungaria», Uaniœ, Poloniae, Boheniiaî, etc., poeta; eelebiioies, singulis tetrasticliis singuli receiisentur, una addila V( lut in conipendio rorumdeni vita, nalalibus et diebus enioitu;diluis. Franco/., 162 j- 2», 4 TOl. in-8.

PoL LïsERi Historia poetanitn et poemaluni medii œvi, decem post annuiii a nato Cbristo 4uO seculorum, etc. Halœ-Matjd., 1721, iu-8.

DiDiioN. De la Poésie au Moyen âge. Vny. ce Mém. dans le t, II des Annales archcologif/ues de Didron aine (184i).

VioLEET Leduc. De la Poésie au Moyen Age. Voy. ce Mém. dans les t. U et UI des Annales archéologiques.

i. DE NosTBEDAME. Lcs Vies d'"s plus célèbres et anciens poètes provençaux qui ont lloury du temps des comtes de Provence. Lyon, A. Marsilii, li'i, p. in-8.

Trrtd. PD ilal. p(ir J. Giudici [Lyon . Marsilii , 1575. in-8), el par G. M. CrescimboQi (lloma. 1752, iu-4).

(L. Act. de Rufi I ou P. GvLAi p de CnASTEiiL?) Apologie des anciens bistoriens et des troubadours et poêles [irovençaux , servant de réponse aux Dissertations de P. Jos. de Haiize sur divers points de l'bistoire de Provence. Avignon, 1704, in-8.

(Lacciine DE Sainte -Palave et Cl.-Fh.-Xav. Millot. ) Histoire littéraire des troubadours, contenant leurs vies, les extraits de leurs pièces, etc. Paris, 1774, 3 vol. in-12.

(L'abbé Foiiest.) Mémoires concernant l'bistoire des Jeux noraux et celle de Clémence Isaare. Toulouse, 1775, in-4.

Poitevis-Peitavi. Mémoires pour servir à rbistoire des Jeux tloraux. Toulouse, 1814, 2 vid. in-8.

Raynouai\d. Des troubadours et des Cours d'amour. Paris, 1817, gr. in-8.

Galvvm. Osserva/.ioni sulla Poesia de' trovatori e suite principali mauii're e lorme di essa, coufioiitate brevemente colle autiche italiane. Modena, 1829, in-8.

(J vc. Cambrv.) Notice sur les Troubadours. Voy. celte Not. à la suite de ses Coules et Proverbes (.\msterdam, 1787, in-S.)

Cette Xutice avait déjà para seule , en 1784.

Cl. Faucuet. Recueil de l'origine de la langue et Poésie françoise, ryme et romans : plus, les noms et œuvres de

Belles-Lettres.

1?7 poètes françois vivans avant l'an 1300. Paris, Palis- .ton, 1581, iu-4.

néimpr. dauB ses a-uvres {Parts, IfiiO, in.4).

Bf.miiston de CiiATEAiNEi r. Fssai sur la Poésie et les poètes l'iai»;ais,au\ douzième, treizième et quatorzième siècles. Paris, 1815, ici-8.

li. DE RoQUEFOiiT-FLAMEnicoiiiiT. De l'état dp la Poésie fiançaise dans les douzième et treizième siècles. Paris, 1816, in-S.

Francisqie Michel. Lettres il mademoiselle Louise Stuart Ciislello sur les trouvères Irançais des douzième et treizième siècles. Londres, 18.i."), iu-8.

Amt.Gailvnd. Discours sur quelques anciens poètes français et quelques romans gaulois |ieu connus. Voy. ce Dise, dans le t. Il des Mdm. de l'Acud. des [tuer, et Ùell.-Lettr.

Maiî. Jos. Cuexieb. Leçon sur les poètes français, depuis le ligne de Pbilippe de Valois jUMpi'à la fin du règne de Louis .\II. Voy. ce Mém. dans le t. III de ses Œuvres posthumes (Par., 1826, 3 vol. in-S).

Artii. DiNAix. Trouvères, jongleurs et ménestrels du nord de la Fiance et du midi de la Belgique. Paris {Valencicnnes), 1837-j3, 3 vol. in-s.

N. CoRNKLis.^EN. De l'origine, des progrès et de la décadence des Cbaiiibres de iliélorique établies en Flandre. Gand (1812), in-8.

(Jos. Mervesin.) Histoire de la Poésie françoise. Paris, 1706, in-12.

Voy. aussi sa UUre sur Chistoire de la Poésie françoise (Paria . 1707. in-li).

Masbiel'. Histoire de la Poésie françoise. Paris, 1739, in-12.

Voy. aussi les 1. XI à XVI Je la BiW./rnnf. de (ionjH(Par. . 1740-06, 18 vol. in-12).

TiTOM DU TiLLET. 1,6 Parnasse françois , avec les porlrait-s des grands lioinines. Paris, 17J2 et siiiv., 2 vol. in-fol., lig.

Cu.-Aic. Saiste-Beive Tableau bislorique et critique de la Poésie Irançaise et du IbeAlre français au seizième siècle. Paris, 182S, in-s.

(llFARï DE Croy.) L'art et .science de retliorique pour faire rigmes et ballades. — [mpr. à Paris, l'an li'j3, par .int. Yerard, in-fol. gotb. de 14 ff.

Snuvent roînipr. a la lin du quiniième siècle. Il oe faut pas coaloadre ce petit Irailé avec le suivaul : V.^rt de retliorique pour rimer en plusieurs sortes de rime (S. n. et •. d-, in-4 gotb. de 8 ff.}.

Le Jardin de plaisance et lleur de rhétorique. Paris, .int. Yerard, s. d., pet. inl'ol. golb. il 2 col., fig. s. b.

Rt'inipr. plusieurs fois au commencement du seiiième siècle.

Grat. Dupont, .seigneur de Drusac. Art et science de retboricqiie metriffiée, avec la difUnition de synalephe pour les termes qui doibvenl synalepber. Tholose,Mic. Vieillard, 1039, p. in-i.

UPÛÉSlKHATlûHALE.elc. Fol. Xï.

(Th. Sibillet.) L'Art poétique fiançois. Paris, G. Corrozel, 154S, p. in-8.

Réimpr. plusieiirs foie avec le Quinlil floratian de Charles Fonlaioe et (lilfèrenles addilioos. Les éditions soivaDtes portent le nom de l'auteur.

Cl. de BoissiiiRE. L'Art poétique. Paris, Armel Briére , 1554, in-8.

J.vcQ. Peletier, du Mans. L'Art poétique, départi en deux livres, avec les opuscules de l'auteur. Lijon, J. de Tournes, i:>âi, in-8.

J. DE La Taille. La manière de faire des vers en fiançois, comme en giec et en latin. Paris, Morel, 1573, iii-8.

J. Le Cun. L'origine et l'invention de la rlijme. Lijon, Hi'iaud, 1582, in-8.

l'iF.RiiE Ronsard. Ait poétique françois. Paris, Giiill. Linocier, 1585, in-16.

La Ire értit. anonyme est intitulée ; Abréijé de l'art poétique français, par P. de R. {Paris, G. buon, 1565, in-4).

P. DE Laudln d'Aïgaliers. L'Art poétique françois. Paris, Ant. du ISueil, 1597, in-16.

Voy, le Calai, des livres composant la bihliotlù'que poiUique de M. VioUet'Leduc , avec des notes biblioiir., biograpti. et littéraires \Par., 1843-47, 2 vol. m-8), et le t. IV du Calai, du duc de Im Vallière , rédigé par Nyon . dans lequel on trouve la bibliographie la plus étendue de la Poésie française.

Voy. aussi les nombreuses histoires de la littérature française , notamment VUisl, littér. de la France, par les bénédictins: l'abrégé de cette grande histoire, par Ampère {Paris, 1839-41, 4 vol. in-8) ; le Tajil. de la littér. franc, pendant le treizième siècle, par Jos. de Kosny \ibid. , 1809. iu-8) ; le Tabl. hist. de la littér. franc, aux quinzième et seizième siècles, par J.-P. Charpentier {ibid.. 1835 , in-8) ; le Tabl. de la littér. franc, au seizième siècle , par Saint-Marc Girardin et par Phil. Chastes [iàiii., 1829, in-81. etc.

GiAM. Barbieri. Origine délia Poesia rimata, putiblioata e con annotazioni illustrata da Gir. Tirabo.sclii. Mudena, 1790, in-4.

G. Mau. Crescimbeni. Istoria délia volgar Poesia. Venezia, 1730-31, 6 vol. in-4.

Réimpr. en partie sous ce titre : Commcntarj îïiMriio ail' istoria délia Poesia italiana, ripubblicati da T. J. Matliias \Lond., 1803, 3 vol. in-S ). La ire édit. est celle de flome , 1698-1711, 7 vol. in-4.3

Treneo Affo. Dizionario precettivo , critico ed istorico ilclla Poesia volgare. Parma, 1777, in-8.

Ant. de Tevipo. De ritlimis vnlgaribus seu de summa arlis rilhmici vulgaris diclaniinis,cotiiposita anno 1332, in qua desonelis, de balatis , de cantionibus exten>is, de roloiidellis, de mandrialibus, de serventesiis et de motibus confectis agitur. Venetiis, Sim. de Lucre, 1509, p. in-S de 40 ff.

Gio. Georg. Tbissino. Délia Poetica, divisioni quairo. Vicenza, Janiculo, 1529, p. in-fol.

Bernard. Damello, Luccbese. Délia Poetica, libri due. yineijia, G. Ant. di Nicoli da Sahio, 1530, in-4.

Mario Eoiicola. Istitutioni al comporte in ogni sorte de rima délia lingua volgare, con uno erudilissinio discorso délia piltura e con moite segrete allégorie circa le muse e la Poesia. Milano, 1541, in-4.

Réimpr. plusieurs fois.

Ant. MisTiiRNO. L'Arte poetica, con le postille del dott. Valva«sori. Venezia, G. And Valvassori, 1501, in-4.

Franc. Patkizi. Délia Poetica : la deçà istoriale et la deçà ilisputata. Fcrrara, Baldini , 1580, 2 tom. en 1 vol. in-4.

Gio. And. Gilio da Fabrano. Topica poetica. Ferrara , Vittorio Baldini, 15S6, in-4.

TuRQ. Tas.so. Discorsi dell' arle poetica et in particolare del poema heroico. Venctia, 1587, in-t.

Faistino Suiisio. Discorsi poetici, ne' qiiali si discorreno ii piu principali questioiii di Poesia et si dischiarano molli luiiglii dubi et dtflicili intorno ail' arle del poetare. f a(/o«(, Franc. Bolzeita, 1600, in-4.

Voy. aussi les histoires de la lillératore italienne , par Tiraboschi ,

Giamb. Corniani , Ginguené . etc. , ainsi qu'une foule d'autres ouvrages consacrés à l'histoire littéraire des villes de l'Italie.

J. L. Velasqcez. Origenes de la Poesia castellana. Malaga, 1797, in-4.

La Ire édit. est de 1764. Trad. en allem. par J. A. Dieze {Golting., 1709, in-8).

P. Mart. Sarmiento. Memorias para la hisloria de la Poesia y poetas espanoles. Madrid, 1775, in-4.

J. Diaz Rengifo. Arte poetica espanola , con una fertilissima .Sylva de consonantes comiines, etc., con un compendio lie toda el arte poetica. Barcelona, 1759, p. in-4.

La Ire édit. est celle de Salamanca, 1592, in-4.

P. Bense du Pus. L'Apollon on roiaclc de la Poésie italienne et espagnole , avec un commentaire général sur tous les poètes de l'une et l'autre langue , tant anciens que modernes. Paris, 1644, in-12.

Voy, aussi les histoires de la littérature espagnole , par Rafaël et Pedro Rodriguez Mohedauo {Madr., 1779, 10 vol. in-4); par Saverio Lampillas {ibid., 1789, 7 vol. in-4) ; par Boutervek (trad. par madame de Strech, Paris, 181-2, 2 vol. in-8|, etc.

Th. Warton's History of englisb poetry, frora tlie cloi-e of tlie elevenlh to tlie commencement of tlie eigliteenth eentury, nevv edit. vvitli notes by Ritson, Asliby, Douce, etc. Lond., 1824, 4 vol. gr. in-8, portr.

Plusieurs fois réimpr. La fe édit. est de 1774-81, 3 vol. iu-4.

Edwin Giest. History of englisb rliytbms, with notices of englisli littetature, and more particularly of english poetry. Lond., 1838, 2 vol. in S.

J. Païne Collier. Tlie poelical Decameron, or ten conversation< on englisb poets and poetry p^rlicularly oi the reings ofElisabelb and James I. Lond., 1820, 2 vol. in-8.

WiLL. Vebbe. Discourse of englisb Poeirie, t' getber witli llie autors judgtment toucbing tbe reformation of our englisb verse. London, J. Cliarhcood, 1586, in-4.

Pcttenbam's Arte of englisb Poésie. London, 1589, in-4.

Voy. aussi les histoires de la tiltéralore anglaise , par James G. Barlace {Lond.. 1819 . in-4l ; par L. Meîzièrcs | Paris , 1841 , 3 vol. in-8 J ; par MchoIs|I,oii<I., 1817-31, 0 vol. in-8| , etc.

Alex. Campbell. Iiitrodiictton lo Ibe bistory of Poetry in Scotland. Fdinburgh, 1798-99, 2 vol. tn-4, (ig.

K. RosENKiiANZ. Gescbichie der deuiscben Poésie im Mittelalter. Halle, 1830, in-8.

F. H. VON DER Hagen et J. G. BoscuiNG. Litterar. Grundriss. zur Gescbicbte der deiitscben Poésie, von der altesten Zeit bis ins 16te Jabrli. Berlin, 1812, in-8.

G. G. Gervincs. Gescbiclite der poetiscben Nationalliteralur der Deutscben. Frank/url, 1838-42, 5 vol. in-S.

Voy. aussi les histoiies de la littérature allemande . par Wolfg. Menzel [Stuttg., 1836, 4 vol. in-S); par L. Wachler [Frajikf. 1820-21 , 2 vol. in-8) : par Henry el ApITel, d'apr. Heiusins {Par.. 1839, in-8), et surtout l'ouvrage de J. G. Busching : Der Deutscitcn Lebenkunst und U'issen im Mitcelalter (Brtslau, 1817, 2 vol. in-8).

Edelestand du Mekil. Histoire de la Poésie Scandinave. Paris, 1839, in-8.

Jac. Graberg de Hemso. Saggio historico su gli scaldi o anticbi poeti scandinavi. Pisa, 1811, in-8.

Voy. aussi VHist. de la littér. en Danemark et en Suède , par .\. Marmier (Par., 1839, in-8).

JoACH. Felleri Catalogtis alpliabeticus poelarum latinorum qui in sieculo XVI et XVll lloruerunt. Voy. ce Catal. a la p 453 et suiv. de ses DIonumenta inedila (leiia;, 1718, iii-4).

Voy. aussi la Catal. de la bibl. de Courtois { Paris, 1819, in-8 }, qui renferme la collection la plus complète de poètes latins modernes qu'on ail jamais réunie II y a un grand nombre de notices et de traductions , eitraites de ces mêmes poètes, dans les Soirées littéraires de Coupé.

Voy. encore, dans cet ouvrage, les Bibliographies des chapitres : LaN- ULES . PaToi3 , RouAxs et Noels.

(!Ef(S>Oll(eUC€ $a€n<L*(!;.

<lit le Chiisl à ses disciples , et annonce/, ngile à (oiitos les créatures; voilà que je avec vous jusqu'à la fin des siècles. -> liscipies (lu Chrisl, ces ambassadeurs du les rois, recueillirent ces simples paroijui renCernjaient la plus trrande rcvoluque le monde ail vu s'accomplir. Ils se M'sèrent dans toutes les contrées de la ' , annonçant un iiiailic nouveau . et ransmettant à d'autres, pai' la sinqjle inposition des mains, ce droit de prèher et d'enseigner qu'eux-mêmes avaient eçu de leur divin maître. Sr.iut Clément, aint Ignace, saint Luc, saint .Marc, se istinguent, dès le premier sii'cle, au prenier rang de ces apôtres, qui n'avaient, ommc ils l'ont dit eux-mêmes, {ïaulre science due le nom du Dieu crucifié. Ils attaquent, au nom de ce Dieu, le seul vrai, le seul juste, le seul éternel, les divinités déjà déconsidérées du polythéisme, h qui riiomme avait prèle ses vices, ses passions, sa faiblesse; ils révi'liut poui- la première lois cette loi du devoir que les théogonies païennes n'avaient pas même indiquée; et ils persuadent, parce qu'ils sont convaincus et qu'ils donnent leur sang en témoignage de leur foi. Leur parole, toute spont^mée, s'affranchit d'un seul coup, et sans modifications transitoires, des préceptes et des artifices de la rhétorique pro- Belles-Uutts. ElOQUENCÏ SACREE. Fol. 1

faiiP, et Julien Pomère, au cinquième siëclo, dans le Traité de la vie contemplative, donne en quelques mots toutes les règles de cette Éloquence nouvelle :

Il Ce ne sont pas les délicatesses du discours, dit Julien Pomère, qu'il faut demander ') à un bon pasteur, mais une doctrine sainte et fei-vente. Il est toujours assez éloquent I' lorsque sa voix est pure. Qu'il répande lui même les larmes qu'il doit tirer des yeux )i de ses auditeurs; qu'il les anime par l'exemple de la componction : les gémisse- » ments de ceux qui l'écoutent, lui doivent être plus agréables que de vains applau- » dissements. »

La lumière du christianisme, que les écrivains ecclésiastiques, par une ligure qui leur est familière, comparent à la lumière d'un soleil qui n'a point d'éclipsés, s'avança, comme celle de cet astre, d'Orient en Occident. Les premiers écrits, comme les premiers sermons chrétiens, sont, on le sait, composés en grec, et la foi nouvelle fut aussi apportée par des Grecs dans l'Europe occidentale ; mais ici , comme en tout ce qui touche aux origines historiques, il est difficile de flxer des dates précises, et de suivre d'Athènes à Rome et de Home dans les Gaules le mouvement de propagation de la foi nouvelle, les uns ayant dit que saint Paul lui-même avait prêché dans les Gaules, les autres attribuant la gloire du premier apostolat à l'un de ses disciples. Clément; d'autres, enfin, revendiquant cette même gloire pour saint Trophime. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans le second siècle, saint Pothin, qui était venu se fixer à Lyon, y prêcha pendant cinquante ans la religion du Christ, et qu'il mourut pour elle dans cette ville , le 25 août de l'an 177. Saint Marcel, saint Valérien , saint Irénée, annoncèrent, après saint Pothin, l'Évangile à Châlons, à Tournus, à Valence, à Besançon, s'adressant de préférence, pour y porter la parole de vie, aux grands centres créés par la civilisation romaine, suivant les grandes voies militairesde l'Empire, cherchant la foule, et toujours prêts à mourir.

Entre les années 240 et 245 , sept évêques envoyés par le pape Fabien prêchent à Narbonne, à Arles , à Toulouse , dans l'Auvergne , à Limoges, à Tours et à Paris. Vers 257, de nouveaux missionnaires envoyés de Rome, comme les sept évêques, reculent encore, dans les Gaules, les limites des royaumes du Christ; enfin, en 288, l'Espagnol saint Firmin s'avance jusqu'à Amiens, et de la sorte, à la fin du troisième siècle, la lumière brille au nord , comme au midi.

Ce serait une belle élude historique et morale, que de suivre dans leur développement les discours des premiers apôtres des Gaules, et dassister, par leur Éloquence même, au triomphe de leurs doctrines. Par malheur, la plupart des monuments oratoires de l'apostolat ont disparu pour les premiers temps, et ce n'est qu'à la fin du quatrième siècle, c'est-à-dire après que l'Église, émancipée par les édits de Constantin, eut été placée sous la sauvegarde de l'autorité souveraine, que les discours prononcés dans la chaire chrétienne furent librement recueillis et librement propagés. C'est là, dans ce (piatriéme siècle, on l'a dit avec raison, qu'il faut véritablement chercher l'âge d'or de l'Éloquence chrétienne. Cette Eloquence alors a pour instru-

KT LA RENAISSANCE

riienls les dcMix idiomos souverains du vieux monde : elle parle grec avec saint Allianase, sainl (liéi^'oire de Nazianze, saint (iic'goire de Nysse, sjiint Basile, saint Chiysostoiiie, saint Ephreni, saint Epipliane; elle parle latin avec saint Ambroise, saint Augustin, sainl Jérôme. » La subliniitc' de l'Éloquente clirétieniie, a dit justement » M. Villemain, en retraçant le tableau de cette époque, sen)ble croître et s'animer » en propoi lion du dépérissement de tout le reste. C'est au milieu de l'abaissement 1) le plus honteux des espiits et des courages, c'est dans un monde gouverne- par des » eunu(pies, envahi par les barbares, cpi'un Athanase, un Chrysostouie , un Augus- ') tin, un Ambroise, font entendre la plus pure morale et la plus haute Élorpience. » Leur génie seul est debout dans la décadence de l'Empire; ils ont l'air de fonda- " teurs au milieu de ruines. C'est qu'en effet ils étaient les architectes de ce grand )i édifice religieux qui devait succéder à l'Empire romain. ■>

La haine des grands, dont ils gênaient les vices; la haine des princes, dont ils balançaient la puissance; les hérésies qui débordaient, comme les barbares, en Ilots liinndtueux sur l'Église, toujours menacée et toujours victorieuse : rien n'arrêtait le zèle de ces hommes apostoliques ; et saint Chrysostome nous a donné le secret de leur courage dans ces belles paroles qu'il adressait, du haut des chaires de Constantinople, au peuple assemblé : o Que puis- je craindre? serait-ce la mort? mais vous savez que » le Christ est ma vie et ()ue je gagnerais à mourir. Serait-ce l'exil? mais la terre, ') dans toute son étendue, est au Seigneur. Serait-ce la perte des biens? mais nous » n'avons rien apporté dans ce monde et nous n'en pouvons rien emporter. Ainsi, )) toutes les terreurs du monde sont méprisables h mes yeux, et je me ris de tous ses •) biens; je ne crains pas la pauvreté; je ne souhaite pas la richesse; je ne redoute » pas la mort, et je ne veux vivre que pour le progrès de vos âmes. »

Toute jeune encore, l'Église des Gaules s'associa dignement à cette grande œuvre de prosélytisme. Au quatrième siècle, les missionnaires, les prédicateurs y furent nombreux et dévoués, et l'on peut prendre une notion générale de leur manière oratoire dans les Sermons (jui ont été publiés, h tort, .sous le nom d'Eusèbe d'Emèse, et dans lesquels les bénédictins , auteurs de V Histoire HUéraire de la France , ont reconnu, s'appuyant sur la critique la plus solide, d'incontestables monuments de l'Eloquence gallo romaine. Ces sermons, qui sont désignés, comme toutes les productions parénétiques du Moyen Age, sous le titre iVhomélies, inslruclions, peuvent se ranger en diverses classes, comprenant : 1" l'interprétation et l'explication des livres saints, Ancien et Nouveau Testament; 2° les discours prononcés à l'occasion des solennités religieuses et des grands anniversaires, tels que le jour de la naissance, de la mort, de la résurrection du Christ; ;}" les éloges des martyrs et des saints proposés comme modèles; i" la discussion dogmatique; 5° l'enseignement moral et pratique.

La révélation, considérée comme source non -seulement de la foi, mais même de toute connaissance positive; l'Église, considérée comme dépositaire des vérités de la révélation : tel est l'immuable point de départ de la prédication dogmatique. « Il faut

croire, mais sans chercher à comprendre. Dieu fuit devant la raison qui veut le saisir, et l'humilité qui se tait en sait plus que l'orgueil qui discute. » Malgré ce précepte absolu, l'orgueil discutait. Le dogme était attaqué par l'arianisme; c'était donc ii l'arianisme que la prédication devait s'attaquer h son tour. Cette hérésie, en isolant le Christ de la Trinité coéternelle, en le réduisant à des proportions humaines, réduisait en même temps au pur déisme la religion révélée, et en présence de cette affirmation, les orateurs, comme les écrivains catholiques, s'attachèrent h maintenir entre les trois personnes de la Trinité l'unité d'essence , de puissance et de volonté, en même temps qu'ils démontraient dans la personne du Fils le double caractère du Dieu fait homme.

L'enseignement moral qui découle toujours de l'Évangile est empreint de toute la majesté, de toute la simplicité de ce livre immortel. Les prédicateurs ne discutent pas le devoir; ils l'affirment, et laissent de côté toutes les démonstrations abstraites. Servir et honorer Dieu, telle est la fin suprême, absolue, qu'ils assignent à tous ies actes de la vie humaine. Ce principe une fois établi, ils démontrent, d'une part, que l'homme peut toujours choisir entre le mal et le bien ; de l'autre , qu'il porte en lui les lumières nécessaires pour discerner le bien et le mal, et qu'une force venue d'en haut l'aide toujours h l'accomplissement du bien. Le libre arbitre, la conscience et la grâce, voilà le problème de la destinée humaine résolu dans tous ses mystères.

Toujours simples lorsqu'ils tracent les règles de la vie pratique, les prédicateurs gallo-romains sentent parfois se réveiller en eux les souvenirs des formes de la littérature païenne lorsqu'ils ont h célébrer quelque grand anniversaire religieux , à raconter les combats spirituels d'un saint ou les combats sanglants d'un martyr. On en jugera par ce fragment, extrait d'un sermon sur la fête de Pâques : « La nuit éternelle s'illu- I) mina d'une clarté inconnue quand le Christ descendit aux enfers. Les gémissements » cessèrent; les chaînes des damnés furent brisées; les bourreaux tremblèrent à la " vue du Fils de Dieu; les aveugles geôliers de ces lieux souterrains et noirs répé- » taient entre eux : Quel est donc celui qui a l'air si terrible et qui brille d'un éclat 1) semblable à celui de la neige ? L(> Tartare n'a jauiais reçu un tel hôte : c'est un " créancier et non un débiteur, c'est un juge et non un coupable; il vient commandei' » et non souffrir. Les portiers de l'enfer dormaient-ils, lorsque cet ennemi vint frapper » à notre porte? Si quelques fautes l'avaient souillé, il n'aurait point ainsi, par sa ') lumière, dissipé nos ténèbres. S'il est Dieu, (|u'a-t-il fait dans le sépulcre? S'il est » houmie, comment délivre-t il les morts? »

En voyant se mêler ainsi ces mots de Taitare et d'enfer, on sent qu'on est placé h'i sur la limite indécise encore des deux cultes. Quelquefois même la mythologie reparait, pour ainsi dire, avec une ellionterie singulière, comme dans ces passages d'un sermon sur la résurrection du Christ , où l'orateur compare le Dieu fait homme à Antée , cherchant à prouver par là que le Sauveur du monde, comme le géant des traditions païennes, a touché la terre pour triompher' plus sûrement du Péché, (|ui est le père

de la Mori. Du reste, si les Iradiiions païennes se montrenl ainsi en certains passages qui sont plus partieiilièrernont lillc-raires, on sent, (juand on touche aux (luestioiis morales, que \o vv^im' des faux dieux est pass»; sans retour; on le sent ii rcs maximes : « Toute richesse est mauvaise et cuu[)abie ipiand elle est réi)arlie injustement |)ai' celui qui la possède... Il ne suffit pas de ne rien ravir aux autres; il faut aussi donner à ceux (jui n'ont pas... La pauvreté, les injustices dont on est victime, les afllictions ne peuvent jamais être un malheur pour un chrétien : on n'est malheureux que quand on nuit aux autres. »

Ces sermons des premiers àg(;s, dont les auteurs ne nous sont pas même connus de nom, forment, avec les légendes, comme l'ajustement remarqué M. Guizol, la partie la plus importante de la littérature de ces temps barbares. Les peuples n'avaient point d'autre enseignement que la prédication; les évêques et les [)rètres n'avaient j)oint d'occupation plus assidue que de prêcher. Aussi les historiens ecclésiasticpics, en racontant la vie de (cs apôtres du christianisme primitif, exaltent -ils ii l'égal des miracles de leur charité les miracles de leur parole. Chaque époijue, dans la Gaule romaine, a ses orateurs glorieux. Au quatrième siècle, c'est saint llilaire de Poitieis, illustré par sa lutte contre l'arianisme, et que saint Jérôme surnonuua le Rhône de C Eloquence chrétienne , exprimant par là que sa parole était rapide, comme les eaux de ce lleuve , le plus impétueux des Gaules ; c'est le Hongrois saint Martin , qui , le premier, prit l'offensive contre les emblèmes du polythéisme , saint Martin , qui , au nié|)ris des lois de Constance, encore en vigueur dans l'Empire, renversait les statues des faux dieux, démolissait leurs temples, et parcourait les campagnes les plus solitaires pour y chercher des prosélytes parmi les populations que la civilisation romaine ellemême n'avait point soumises. L'éloquence de ce fervent apôtre était simple et rude , comme les hommes auxquels elle s'adressait. Voulait -il prêcher la charité? « Voyez- » vous, disait -il aux paysans qui l'écoutaient, voyez-vous celte brebis qui revient de » la tonte? elle a rempli le commandement de l'Évangile : elle avait deux robes, elle » en a donné une pour vêtir celui qui était nu. Faites ainsi, vous autres! » Et luimême faisait comme la brebis : il déchii-ait son manteau pour en couvrir les pauvres.

Saint Martin mourut h la fln du quatrième siècle, après avoir fondé, vers 300, ;i Ligugé, près Poitiers, le premier monasière des Gaules. Le siècle suivant, comme pour consoler l'Église gallicane de celte grande perle, lui donna Eucher de Lyon, Fausle, llilaire d'Arles, Germain d'Auxerre, saint Paulin de Itordeaux, qui se signalèrent par leurs vertus autant que par leur éloquence. Les sermons de saint Eucher ne sont point arrivés jusqu'à nous; mais on sait, par le témoignage de Mamert Claudien, qui l'avait entendu prêcher dans l'église des Machabées de Lyon, que son érudition égalait son éloipieuce, et qu'il s'ét;nt occupé, dans sa chaire, de la nature de làine. question qui, avec celle de la grâce, attirait, au cinquième siècle, tous les grands esprits de la chrétienté. Un Sermon de saint Paulin sur l'aumône, VEluge funèbre de saint Honorai, par saint Hilaire d'Arles; les Sermons de Fauste, quelques homélies de Belks-LelUis. ÉLOQUENCE SàCREE. !ol. III

Llî MOYEN AGE

saint Maniort et de saint Valërien, sont les seuls monuments de l'Éloquence gallo-romaine du cinquième siècle qui soient connus. On y retrouve, avec l'influence sensible encore d'une culture littéraire très-avancée, les plus nobles sentiments que puisse inspirer le christianisme, la ferveur unie à la tolérance, l'amour des hommes, la charité; et l'on se souvient souvent, en les lisant, de ce que Sidoine Apollinaire disait d'un orateur chrétien, son contempoiain : c H apprend, par ses instructions, à lùen parler et h » bien vivre; mais il vit encore mieux qu'il ne parle. »

Les qualités que nous venons de signaler, se retrouvent , et peut-être à un degré supérieur encore, dans les Sermons de saint Césaire, évêque d'Arles, né h Chàlons-sur- Saône, en 470, mort le 27 août 5 i2. Tout en prêchant la plus pure morale, saint Césaire combat en même temps les usages païens, les traditions druidiques, le manichéisme, hérésie redoutable, née des théogonies orientales, qui admettait, comme elles, deux principes distincts gouvernant le monde : Dieu, principe du bien; Satan, principe du mal; et le pélagianisme, hérésie philosophique, à laquelle le moine breton Pelage avait donné son nom, et qui portait sur les matières du libre arbitre et de la grâce. Si l'on en juge par certains passages des sermons de saint Césaire, on peut croire que la lutte était beaucoup plus vive entre le schisme et l'orthodoxie, qu'entre le paganisme et la foi nouvelle. Du reste, cette lutte, tout inlellecluelle, n'a rien de la fougue et des emportements qui, au seizième siècle, convertiront l'Europe en un véritable champ de bataille. Les manichéens, les pélagiens, aux yeux de saint Césaire et de ses contem- (lorains, ne sont encore que des éloiles tombées du ciel ou passagèrement éclipsées , que Dieu peut rappeler au firmament et auxquelles il peut rendre l'éclat de leurs premiers rayons.

C'est surtout quand il parle de l'amour du prochain , que saint Césaire s'élève à la véritable inspiration. La charité est à ses yeux la règle de la vie chrétienne. « Quand un voya- ') geur fatigué s'arrête h votre porte, dit-il à ses auditeurs, ouvrez-lui; préparez sa » couche et son bain , de peur qu'au jour du jugement il ne secoue devant Dieu ses » pieds encore couverts par la poussière des chemins.» — « Les pauvres ont été donnés " aux riches, dit-il encore, pour leur faire amasser sur la terre des trésors qui leur » seront rendus dans le ciel. Donnez de l'or si vous avez de l'or; si vous n'avez qu'une « bouchée de pain, partagez-la; si vous n'avez rien, donnez encore, donnez votre » compassion et vos larmes : faites l'aumône du cœur; c'est la seule que puisse faire » le pauvre, mais elle est aussi sainte devant Dieu que l'aumône d'argent. » Tous les discours du pieux évêque sont empreints de cette tendresse et de cette effusion. Il semble que son âme ait pris des ailes pour planer des hauteurs de la Jérusalem céleste sur les hommes, chrétiens par le baptême, païens par les mœurs, qui l'écoutaient souvent en murmurant, mais qui finissaient toujours par être subjugués. Copiés et propagés par les moines, répétés par les orateurs chrétiens, les Sermons de saint Césaire servirent longtemps , en France et en Espagne, à l'instruction des fidèles, et ils méritent à leur auteur la vénération de tous les âçfes.

KT I.A KHNAISSANCK.

Sailli Gcniiaiii d'Auxerro, saint Kcini et saint Avit, occupent, commo saint Césaire, une place éininentc dans l'Iiisloire parénétiqne du même temps. Saint Geiniain se rendit avec saint Loup, évoque de Troyes, en Anj^leterre, pour y comljaltrc les doctrines de l'élat^e. Les deux missionnaii'cs, (pii pmliaicnt non-M-ulcnifnt dans les églises, mais dans les nies et sur les routes, réunissaient autour d'eux une idiilc tellement considéiahle, ([iTils ouvriient au milieu des eliainps de véritîibles meetiiiys où le peuple, hommes, femmes et enfants, était à la fois spectateur et juf,'e. Après avoir adressé une allocution à la masse (pii les entourait, saint Germain et saint Loup engageaient la controverse avec les théologiens anglais, partisans des doctrines pélagiennes, et la foule, qui prenait un vif intérêt h ces luttes, aiiplaudissait ou murmurait, selon qu'elle approuvait ou désapprouvait les adversaires; saint Germain, comme saint Loup, fut souvent applaudi, sans que toutefois les pélagiens eussent été complètement vaincus. Saint Hemi , élu évêque de Reims en 461 , est représenté, par les historiens ecclésiastiques, comme un orateur sans rival parmi les orateurs du cinquième siècle : u II n'y avait point de discours d'homme vivant, dit Sidoine Apollinaire, que » saint Rémi n'ait égalé, surpassé même! » La puissance de sa parole, dans le couis d'un épiscopatqui ne dura pas moinsdesoixante douze ans, se signala en de nombreii ses circonstances. Un jour, entre autres, il prêchait la Passion devant Clovis et ses Franks, qui portaient encore l'habit blanc des néophytes, et il traça des souffrances du Christ un tableau si pathétique, que le chef barbare s'écria tout ému : « Où doiu 0 étions nous alors, mes Franks et moi ! Les choses ne se seroient point passées de la )) sorte! » Saint Avit, évêque de Vienne en Dauphiné (490), est resté célèbre par l'instilulion de la fêle des Rogations. Il avait composé lui-même le recueil de ses Sermons, dont quelques fragments seulement sont arrivés jusqu'à nous, et l'un de ces fragments a trait h la fêle dont nous venons de parler : un abattement profond s'y révèle h chaque mot; on sent que de terribles malheurs ont passé sur ces générations, (pie la piière elle-même est impuissante h rassurer. L'habitude de tous les désastres a développé une inquiète crédulité ipie le saint évêque partage lui-même. Le tonnerre gronde : c'est le feu qui brûla Sodome qui vient aussi liiûler la Gaule. Un cerf poussé par des chasseurs s'approche d'une ville : aussitôt, les habitants, qui ont vu tant Ar lieux populeux changés en déserts, s'écrient que le cerf est venu annoncer que leur cité était vouée à une solitude prochaine. Pour les rassurer contre ces terreurs, saint Avit leur |)rè(be de faire le bien, de s'aimer et de se secourir les uns les autres.

La prédication, dans les premiers siècles de l'Église, était surtout dévolue aux évèques : les uns, sous le titre (Vévéques régiounaires , parcouraient le pays comme les missionnaires modernes; les autres, fixés dans les villes métropolitaines, s'occupaient toujours du même troupeau, et la plupart d'entre eux prêchaient deux fois par jour. L'orateur, (pii se plaçait ordinairement, pour parler, sur les degrés de l'autel, eommeiiçait son diseoiirs par une prii-re à la Irinité. ce qui était sans doute un moyen iiulirect de protester contre l'arianisme, et il le terminait en souhaitant à ses auditeurs les

lï

biens éternels. On prêchait aussi dans les cimetières, et le peuple s'asseyait pour écouter. H était interdit de s'éloigner, pendant que le prêtre parlait, et, d'après le vingt -quatrième canon du quatrième concile de Carthage, ceux qui méconnaissaient celte défense étaient excommuniés. Des colloques s'établissaient souvent entre le prédicateur et les assistants : c'est du moins ce qui paraît résulter d'un assez grand nombre de passages dans lesquels l'orateur répond évidemment, ex abruplo, à des objections imprévues. Quelquefois l'auditoire, dont la morale chrétienne contrariait les passions, murmurait, criait et sortait de l'église, comme il arriva un jour à saintHilaire de Poitiers, qui donna ordre de fermer les poites et qui calma ses auditeurs en leur criant : « Vous » refusez aujourd'hui d'écouter la parole divine; mais, quand vous serez dans l'en- » fer, pensez-vous qu'il vous sera permis d'en sortir, dès que l'envie vous en prendra? o De même que le méconlenlement éclatait en murmures, de même la satisfaction éclatait en applaudissements, et Sidoine rapporte qu'il avait crié avec la foule jusqu'à s'incommoder, en entendant un sermon prononcé [)ai' Fauste de Riez , à l'occasion de la dédicace d'une église de Lyon. Ces habitudes bruyantes convenaient mal sans doute à des chrétiens; mais ces chrétiens, chancelants encore dans leur foi nouvelle, étaient fils de ces Gaulois qui avaient représenté le plus puissant de leurs dieux. Hercule, conduisant les hommes attachés par des chaînes d'or qui sortaient de sa bouche. Celle parole leur arrachait des cris, parce qu'elle tombait de lèvres sincères, toujours émues; elle leur arrachait des larmes, parce que saint Césaire, par exemple, lorsqu'il parlait de l'enfer, ne pouvait jamais s'empêcher de pleurer, tant était grande sa charité même pour les méchants! C'était là d'ailleurs que s'était réfugié tout ce qu'il y avait d'humain , de vivant dans le monde ; terreui-s infinies , espérances infinies , l'Éloquence religieuse donne le mot de tous les problèmes, et la légende elle-même rend hommage à sa puissance en la transportant , pour ainsi dire, hors du monde et de la vie. On racontait, en eflet, que les apôtres et les orateurs chrétiens des premiers âges, tous ceux enfin qui annoncèrent le nom du Fils de Dieu , qui prœdicaverunt nomen Filii Dei, continuèrent, lorsqu'ils furent morts, leur apostolat auprès des païens qui se trouvaient dans l'autre monde , et qu'ils les conduisirent à l'eau régénératrice du baptême.

Les invasions, dont le flot jetait sans cesse sur les Gaules de nouveaux barbares, les dissensions intestines, rien n'avait ralenti l'œuvre du prosélytisme. A la fin du sixième siècle et au commencement du septième , l'Irlande, qui avait reçu par des apôtres grecs les lumières de l'Évangile, répandit de nombreux missionnaires dans le Nord et le Midi. On cite, dans le nombre, saint Miniford ou Milleford, évêque régionnaire d'Hybernie; saints Condède, Caidoc et Fricor, et surtout saint Colomban, le plus célèbre de tous ces missionnaires, qui, d'abord moine de Bancor en Irlande, fonda dans les Vosges, en 590, le célèbre monastère de Luxeuil.

Il nous reste, de saint Colomban , seize homélies, empreintes d'une grande exaltation mystique et qui présentent cela de particulier, que leur titre forme à lui seul une maxime de piété : // faut travailler dans la vie présente pour se reposer dans la

ET LA HENAISSANCE.

vie future (IV). — La vie esl semblable à une ombre (VI). - La vie n'est pas la vie, mais la voie (V). — « O vie frafriie, s'écrie dan.s celte dernière honu-lie le mis- » sionnairc irlandais, non, tu n'es pas la vie, mais la voie!.. Que d'hommes n'as-tu 1) passc'duils, avcugh's, trompés! n(»u('oanx insonsds, amôro aux safçes, roux cpii t'ai- 0 nient ne te connaissent pas, cl ceux ipii le connaissent te nic-prisent. Tu es la voie. 11 mais lu n'es pas la vie; tu pars du péché et lu arrives à la mort; tu es la voie (jui » peut mener h la vie, mais tu n'es pas la vie : voie aride, lonj^ue pour les uns, conrlc 11 pour les autres, étroite, rianle, sombre, mais pour tous également rapide. Tu es 0 la voie, tu es la voie, mais beaucoup passent sans demander où tu conduis... La 1) vie humaine est h craindre, et, semée de pc'rils, elle passe comme un oiseau, 11 comme une ombre, comme une image, comme rien. » — » Nous qui aimons 1) Dieu et les choses éternelles, dit encore saint Colomban dans l'homélie sixième, " fuyons donc celte vie qui nous fuit elle-même. Mourir aujourd'hui ou demain, » qu'importe! Puisque rien ne dure avant la mort, hâtons -nous vers la mort, poui' 1) voir derrière elle l'immortelle vérité. » Partout, dans les discours de saint Colomban, règne la même fougue, le même désordre, la même tristesse. L'orateur arrête complaisamnient sa pensée sur les peines de l'autre vie; il agit déjà sur les âmes par la terreur, et s'isole ainsi de tous les prédicateurs des mêmes temps, qui agissent avant tout par la miséricorde et l'amour. Saint Césaire montrait le ciel à ses auditeurs, saint Colomban leur montre l'enfer et le néant de la vie : o Homme créé de la 1) terre, dit-il avec celle rapidité de mots qui forme l'un des caractères de son talent, i> tu foules la terre, tu retourneras dans la terre, lu ressorliras de la terre, tu seras 1) éprouvé par le feu, tu seras jugé. Songe à la mort; vois où s'en est allée la joie des » riches : plaisir, luxure, passions, tout a fait silence. Le cadavre nu est retouriu" » dans la terre pour les vers et la pourriture, et l'âme esl rendue aux peines éternelles. » Quoi de plus digne de larmes , quoi de plus misérable que celle misère ? »

Les missionnaires irlandais formèrent, dans le nord de la Gaule, de nombreux disciples, qui se dévouèrent, comme eux, à la prédication de l'Evangile. On voyait ces orateurs nomades, montés sur des ânes , prêcher partout le long des chemins, et souvent même s'arrêter de maison en maison. Les peuples s'inclinaient devant eux; les rois les appelaient dans leur palais, les faisaient asseoir h leur table, u cl là, disent 1) les agiographes, à côté du maître et au milieu des joies du repas , ils servaient encore » aux convives les viandes salutaires de la parole divine. »

Malgré tant d'elforts, le paganisme persistait dans les campagnes; et au milieu des villes converties elles-mêmes, il se manifestait encore souvent, sinon dans les cérémonies d'un culle extérieur, du moins dans les habitudes. Saint Éloy, évèque de \oyon et de Tournay, allaciua avec une grande vivacité ces dernières et vivaces traditions de l'idolâtrie : spurcitiœ pagarwrum, pour parler le langage de l'Église. Saint Outii. un de ses disciples, nous a transmis, sur ses prédications, des détails qui prouvent d'une manière évidente que, sous Dagoberl 1" et sous Clotaire II, le polythéisme

jomain et le fétichisme gaulois exerçaient encore un certain ascendant, c. Quand vous » serez en route, disait l'évêque de Noyon en s'adressant à ces rudes populations du » Belgium, qui s'obstinèrent dans leur résistance au christianisme, comme elles » s'étaient obstinées dans leur résistance à César; quand vous serez en roule, ne ') vous arrêtez pas pour tirer des augures du chant des oiseaux; que personne de » vous, aux calendes de janvier, ne se déguise en cerf ou en vache, ne dresse des >) tables pendant la nuit et ne boive avec excès; que personne, à la Nativité de saint » Jean , ne s'avise de célébrer les fêtes du solstice, de tracer des cerc les magiques, de » danser ou de chanter des chants diaboliques, d'invoquer Neptune, Orcus, Diane, » Minerve, Geniscus ou les autres démons...; de faire passer ses troupeaux dans les » fentes des rochers ou à travers les troncs des arbres creux, et d'attacher, [)our gué- >i rir ses plaies, des bandelettes aux arbres... Gardez- vous de suspendre des colliers « au cou des hommes ou des animaux : ces colliers seraient- ils attachés par des prê- 1) très, porteraient- ils des noms ou des mots de l'Écrilure, la chose n'en serait pas » moins mauvaise... Quand vous trouvei'ez quel(jues-unes de ces empieintes de pieds » Iburchus que l'on dépose à l'entrée des chemins, ayez grand soin de les brûler. >i N'adorez ni le ciel, ni la terre , ni les astres : ce sont des créatures; adorez Dieu , » et non ses œuvres. Ayez horreur des augures ; méprisez les songes et ceux qui étii- » dient les mystères des nombres, et ne mangez jamais avec les sorciers. Que les ') femmes qui s'occupent de tisser ou de teindre se gardent bien d'invoquer Minene >' ou toute autre mauvaise personne : et qu'on évite surtout de pousser de grands cris » quand la lune s'éclipse; cai' cela n'arrive que par la volonté de Dieu, et Dieu a fait » cet astre pour éclairer les ténèbres de la nuit, et non pour troubler la raison de « l'homme, ainsi que le croient quelques insensés. »

On le voit par ces quelques lignes : la prédication était encore loin d'avoir accompli son œuvre dans les Gaub^s. Dignes émules de saint Éloy, saint Vandrille, saint Bertin, saint Omer, saint Amand coinbaltirent, comme lui et aux mêmes lieux, les superstitions païennes et druidiques. L'Allemagne fut envahie, vers le même temps, par des missionnaires anglais, dont le plus célèbre est saint Boniface , né en 675 , mort en 755. 0 Cet homme héroïque, dit M. Michelet, passant tant de fois le Bhin, les Alpes, la « mer, fut le lien des nations. C'est par lui que les Francs s'entendirent avec Borne, » avec les tribus germaniques; c'est lui qui , par la religion, la civilisation , attacha au » sol ces tribus mobiles, et prépara, à son insu, la route aux armées de Chariemaiine, » comme les missionnaires du seizième siècle ouvriieut l'Amérique aux armées de >) Charles-Quint. » Un grand nombre de lettres et quelques Sermons de saint Boniface sont parvenus jusqu'à nous, et, parmi ces lettres, hceril Ireiile-deuxième , adressée au pape Zacharie , mérite de fixer l'attention par les curieux détails que le missionnaire y donne au pontife sur les labeuis de la prédication. Il en est de même des Instructions rédigées par Daniel , évêque de Winchester, sur la marche que les orateurs chrétiens devaient suivre pour la conversion des idolâtres. C'est à peu près le seul monument

Kl LA KENA ISS ANGE.

qui fasse tonnaitre d'une manière précise les procédés, pratiques et théologiques , cnipUtyés par les missionnaires dans le cours de leur apostolat.

La prédication n'c'tail |ias la senlo arène dans laquelle rEI()(|uenfe religieuse f'ûl appelée à coniballre et ii briller. Les conciles, ces champs de mm de l'Église, qui gardèrent si fidèlemenl le dépôt des croyances orthodoxes, et donnèrent au Moyen Age, même dans l'ordre civil, ses lois les plus sages et les plus respectées, les conciles, disons-nous, olîraient aux orateurs ecclésiastiques une carrière vaste et libre, dans laquelle leur parole pouvait s'exercer sur les sujets les plus variés : questions de loi, discipline, rélormalion des mœurs sociales, législation criminelle, etc.; car tout (e (|ui était sounds aux délibérations de ces illustres assendjiées était l'objet de débats approfondis, comme, de nos jours, la confection des lois dans nos assemblées politiques. Par malheur, à l'époque qui nous occupe et même à une date beaucoup plus rapprochée, on ne sait rien des discussions, des délibérations intérieures des conciles, et on ne les connaît que [»ar les décrets qu'ils ont promulgués.

Pendant la courte et incomplète renais.sance intellectuelle (pii signala le règne de Charlemague, pendant la période de barbarie qui suivit la mort de ce grand lionune, l'Éloquence religieuse ne présente qu'un nombre restreint de monuments, quoique l'histoire de l'Église offre encore de grands noms. L'Aquitain Ambroise Autj)ert, mort abbé de Saint-Vincent près Bénévent; Alcuin, qui fonda et dirigea, de concert avec Charlemagne, les écoles de Paris, d'Aix-la-Chapelle, de Tours, de Saint-Hi(pner. où l'on enseignait l'Éloquence sacrée; saint Anschaire, .surnommé l'Apôtre du Nord, cpii porta le christianisme en Danemark et en Suède; Ebbon, évèque de Reims, qui prêcha également l'Évangile en Danemark; Agobard, Radbert, Théodulfe, Hincmar, Otlrid , Haban .\Laur, exercèrent assidîjment le ministère de la parole, tout en dirigeant les aifaires publiques ou en écrivant de savants traités sur les diverses branches de la théologie. Mais déjà on est loin de saint Césaire ou de saint Colomban : la scolastiqu(> commence h naître, posant sans cesse des distinctions, des divisions, et sub.stituant l'érudition, les jeux de l'esprit aux élans spontanés du coeur. Le rhéteur perce .souvent à côté du pi'ètre , par une préoccupation plus sensible de l'arrangement et de la l'orme ; mais il làut ajouter que, dans les grandes circonstances, les orateurs sacrés savaient letrouver l'enthousiasme et l'élan des i)remiers âges. C'est ainsi que, pendant les invasions normandes, on vit plusieurs évêques se mettre à la tèle de la résistance et prêcher une sorte de guerre sainte contre ces sauvages envahisseurs. L'histoire, entre autres, a conservé le nom de l'évéque de Chartres, Gaucelin , qui, durant le siège de cette ville , ne cessa d'exciter et de soutenir par ses prédications le courage des habi-

tiuits :

Li eveskc (îocelmes a sovent sermoné,

\ chaseun prodhornc a son pediié parduné

l'or la ville desfendre e la crestienté,

dit, en parlant de ce courageux prélat, l'auteur anglo-normand de la chronique rimée

connue sous le nom de Roman de Rou, Robert Wace, qui prend soin d'ajouter pour compléter 1 éloge que l'évêque Gocelmes , comme il l'appelle , était sçavanl de gram maire, ce qui, dans ce dixième siècle qu'on a justement surnommé Vâge de fer de l'Église, était une exception assez rare pour être remarquée : non- seulement la plupart des évêques n'étaient pas sçavanls de grammaire^ comme l'évêque de Chartres, mais la plupart des abbés et un grand nombre de prêtres ne savaient pas même lire, et, quand on leur présentait la règle ou quelque livre de piété, ils disaient franchement : Nescio litleras {je ne connais point les lellres), et ils ne s'inquiétaient point de les apprendre; car, d'après une tradition répandue dans toute la chrétienté, le monde (levait Unir en l'an mil : cette croyance avait pris un tel degré de certitude, qu'on datait les actes du temps voisin de la destruction suprême : termina mundi appropinquanle. Alors les orateurs chrétiens unissent leurs gémissements à ceux de la foule pour pleurer la mort du genre humain. Les homélies sur le jugement dernier et la résurrection retentissent dans tontes les églises; c'est là le texte inévitable. Cependant l'année fatale s'écoule; le monde, étonné de vivre encore, se rassure peu à peu; la ferveur renaît avec l'espérance ; et l'Éloquence religieuse, rajeunie comme la chrétienté, prépare et accomplit le miracle des croisades.

Cette Éloquence, dans les onzième, douzième et treizième siècles, se partage , pour ainsi dire, en deux courants : ici, ce sont des orateurs pleins d'inquiétude et d'exaltation qui parcourent les villes et les campagnes en appelant les peuples à la guerre sainte; là, ce sont des orateurs pleins de calme et d'onction qui s'isolent dans les cloîtres et qui appellent les moines au silence et à l'anéantissement de la vie contemplative. 11 y a de la sorte ce qu'on pourrait appeler l'école militante et l'école théologique et mystique, et, par un singulier rapprochement, on retrouve souvent les mêmes hommes dans l'une et l'autre de ces deux écoles.

L'école militante, celle qui pousse le cri de la guerre sainte, est représentée, dans la première croisade, par Pierre l'Ermite et Urbain IL Pierre, qui avait, suivant Guillaume de Tyr, une voix tonnante, un Iront élevé et chauve, une barbe hérissée, parcourait les villes et la campagne, monté sur un mulet, une croix à la main , prêchant, priant, pleurant, se frappant la poitrine, et joignant toujours à l'éloquence des mots l'éloquence des gestes. Ses discours ne nous sont point parvenus; quelques phrases seulement ont été recueillies par les historiens contemporains, qui nous apprennent que le célèbre apôtre, tout en prêchant la guerre contre les infidèles, prêchait en même temps la pénitence aux chrétiens, l'oubli des injures et la réconciliation universelle de tous les enfants de l'Église. Urbain II, qui, au <;oncile de Clermont, en 109a. décida définitivement l'expédition, excita, comme Pierre, un enthousiasme irrésistible. Les écrivains contemporains, qui l'ont un grand éloge de son éloquence, disent que ceux qui l'entendaient prêcher croyaient entendre la trompette céleste.

« C'est le Christ lui-même, disait-il, qui sort de son tombeau et qui vous présente » la croix; portez-la sur vos épaules ou sur votre poitrine : qu'elle brille sur vos armes

Kl LA KENAISSANCi:.

') el sur vos étendards, elle deviendra [unn- vous le gage de la victoire ou la pahiir du > martyre; elle vous rapiu-llera sans cesse que Jésus-Christ est mort pom vous et que 0 vous devez mourir pour lui!... Soldats qui m'écoutez et qui elieichez les coinhals, » réjouissez-vous, car voiii une guerre K'gilime. » A es paroles du pape, le pcupif répondit : Dieu le vcul! L'Occident se précipita sur Jérusalem, et, dans celte premieiv ferveur de la guerre sainte, les chrétiens, qui, suivant la judicieuse reman|ue d<' Mabillon, n'avaient encore aucune idée de la puissance et des richesses de l'Orient, obéirent à la voix du pape, sans autre pensée qu'une pensée religieuse, pour obtenir le paidon de leurs péchés et la vie éternelle, que tous les orateurs sacrés leui- nioiitraieiU comme le but et le terme du voyage.

La seconde croisade, qui lut décidée en 1146 par l'assemblée de Vezelay, eut saint Bernard, abbc' de Clairvaux , |)Our promoteur et pour apôtre. Suger, dans cette assemblée, avait repoussé la guerre au nom de la politique et des intérêts de l'État. Saint Bernard la prêcha au nom du ciel et de l'honneur national humilié par de sanglantes dél'aites; le saint l'emporta sur le ministre, et bientôt saint Bernard se mit en route pour lever des armées par la seule puissance de sa parole. Les ('glises, les placer publiques elles-mêmes ne suffîsaient pas pour contenir la foule (pii se pressait autour de lui ; il fut conti-aint de prêcher au milieu des champs, du hautd'un amphithéâtre de charpente qu'on élevait pour ces occasions. Devant les grands et les moines, il parlait en latin; devant le peuple, il parlait en langue romane; et telle était l'autorité de son nom, l'éclat de ses vertus, l'éclair inspiré de son regard, (jue, dans une mission «[u'il fit h Mayence, à Cologne, h Spire, on vit les Allemands, (pii ne comprenaient pas un mot de ses discours, s'exalter en les écoutant et courir aux armes avec la même ardeur que les Français eux-mêmes. Le spectacle de cette puissance vraiment inouïe frap|ta si pi'ofondément les contemporains de l'abbé de Clairvaux, qu'ils exprimèrent à son égard leur admiration par un mot supérieur à tous les éloges; ils l'appeli-rent V Homme de Dieu.

Pendant toute la durée des croisades, et jusqu'au moment des dernières luttes, la plupart des docteurs éniinenls de l'Église prêchèrent la guerre aux infidèles. On cite, au premier rang : Geofroi de Bordeaux, Hildebert du Mans, Gilbert de La Porée, Jean de Bellême, Amédée de Lausanne, Robert d'Arbrisselles, Gebouin de Troyes, Olivier- le- Scholastiqne, Jean de Nivelles, Eudes de Chàteauroux , Fouhiues de Neuilly. <( Quand Fouhjues ouvrait la bouche pour prêcher, dit un hislurien du 0 treizième siècle (Jacques de Vitry, qui fut aussi un prédicateur éminent), c'était Dieu » qui emplissait cette bouche de paroles. Comme un chien vivant qui vaut mieux ') qu'un lion mort, Foulques, par ses aboiements continuels, écartait les loups de la » bergerie du Seigneur. On se disputait ses vêtements, et tous les jours il était obligé » d'avoir une soutane nouvelle. Il portait à la main un gros bâton , et il en frappait à » tour de bras ceux qui le j>ressaient de trop près, afin de n'être [>as éluullé. (Juoitpiil 0 blessât souvent ceux qui l'entouraient ainsi, ceux-ci cependant ne murmuraient pas ; Belks-Letlrts. LOQUÏNCK S.\CR8E. Fol. Vil.

» mais, dans l'ardeur de leur foi, ils baisaient leur propre sang, comme étant sanctifié ■) par l'Homme de Dieu. Sa puissance était si grande , que, lorsqu'il parlait, il n'avait « (ju'à faire un signe pour voir aussitôt ses auditeurs se prosterner la face contre » terre. » Foulques, qui avait déjà quelque chose de la manière hardie et populaire des prédicateurs de la fin du quinzième siècle, ne ménageait ni les dignitaires de l'Église, ni les grands du siècle, et, un jour qu'il prêchait devant Richard, roi d'Angleterre, il l'apostropha personnellement et lui dit : » Je vous conseille, de la part du Dieu vivant, de marier au plus vite les trois méchantes filles que vous avez, de peur qu'il ne vous en arrive mal. » Le roi répondit : u Hypocrite, tu as menti! je n'ai point de filles. — Vous en avez trois, reprit Foulques : l'Orgueil, l'Avarice et l'Impudicité. — Eh bien ! dit le roi en s'adressant à ses barons, je donne mon Orgueil aux Templiers, mon Avarice aux moines de Citeaux et mon Impudicité aux grands bénéficiers. »

Sans avoir cette bizarrerie et cette hardiesse, Jacques de Vitry ne fut pas moins populaire; et c'est, nous le pensons, dans le recueil de ses œuvres parénétiques, que l'on rencontre pour la première fois des sermons adressés à toutes les classes de la société : Sermones ad diverses slalus. Bien d'autres avant lui s'étaient sans doute adressés à toutes ces classes; mais leurs discours n'avaient point été recueillis, et le fait que nous signalons ici n'est pas sans importance, en ce qu'il coïncide exactement avec l'alTranchissement des communes, et par conséquent avec l'avènement des classes laborieuses à la vie politique. Jacques de Vitry d'ailleurs prend soin lui-même d'avertir ses auditeurs, qu'il parle à chacun suivant son état : « Les sermons, dit-il, conipo- » ses pour le peuple qui travaille, doivent être moins longs que ceux composés pour » les moines, dont l'unique occupation est d'écouter la parole de Dieu, de prier et » de lire. De plus, suivant qu'il s'adresse aux prélats, aux prêtres, aux écoliers, aux » étrangers, aux soldats, aux marchands, aux cultivateurs, aux ouvriers, aux vier- » ges, aux veuves, l'orateur doit varier sa manière et son style, comme le médecin » qui applique aux différentes espèces de plaies des emplâtres différents; dans tous les » cas, on ne doit pas chercher les ornements artificiels du langage, qui font ressem- I) bler l'éloquence à une courtisane qui met du fard. »

Après avoir prêché la croisade en Europe, les évèques et les moines qui prirent personnellement part aux expéditions, s'occupèrent aussi , pendant leur séjour en Terre- Sainte, de prêcher et de moraliser les populations franques, qui', mêlées aux infidèles et à tous les aventuriers du monde connu, ne s'en distinguaient que par une corruption plus grande. Nicolas de Hanaps, né au diocèse de Reims, se signala entre autres par son zèle, son éloquence , et le courage dont il donna des preuves éclatantes dans la défense de Saint- Jean-d'Acre : aussi, pour le récompenser, le pape Nicolas III l'éleva-t-il au siège de Jérusalem avec le titre de légat de l'Orient.

C'était peu cependant que de porter l'étendard de la Croix, vexilla Régis, dans les contrées qui avaient vu mourir le Christ; l'antique domaine de saint Pierre était me-

ET LA l«KNAISSA.\Ci:.

nacé lui-même par ses enfants révollés. Les hérétiques prêchaient à côté des saints: et, conmic les doctrines nouvelles n'avaient guère alors, pour se propager, d'autre inslrunicnl que renseignement oral, chacpu! insurrection religieuse comnii lirait |)ai des piédications. Les orateurs, dans l'un ou l'autie canip, «'taieiit toujours les hciaiils de la guerre sacrée. C'est l'ierre de Bruys qui, devanyaiil Luther, attaque la Présence réelle et la prière pour les défunts; c'est Éon qui sort du fond de l'Armorique et qu', s'annonce comme le juge des vivants et des morts (1148); ce sont \es poplicains on publicains de Flandres et de Bourgogne qui tentent de ressusciter le manichéisme; ce sont les Vaudois et les Albigeois, sectes moitié religieuses, moitié sociales, dont il est très -difficile de délinir nettement les doctrines, et qui, afirés avoir prêché l'humilité et le renoncement, auraient fini, si l'on s'en rapporte au tc-moignage passionné de (juelques-uns de leurs adversaires, par prêcher la cessation de tout travail manuel, l'anéanfissemenl du pouvoir de l'Église et la communauté des biens.

En face de chaque orateur hérétique se lève un orateur orthodoxe. Saint Bernard . qui a l'ubiquité de la science et du zèle, combat au premier rang, mais senlemeni avec les armes de l'intelligence et en prenant pour règle cette belle maxime : Fuies suadenda, non imponenda. Le cardinal d'Albano, Jacques de Vitry, Pierre de Casteinau; Arnauld , abbé de Clairvaux; Guillaume, archidiacre de Paris, montent après lui dans la chaire catholique pour combattre l'hérésie; mais ils s'effacent tous devant l'Fîspagnol saint Dominique, fondateur de l'ordre des Frères prêcheurs, (jui joua dans l'Église un si grand rôle. L'éloquence de saint Dominique, qui prêcha durant dix ans dans le midi de la France, produisit sur ses contemporains un effet extraordinaire, et . comme témoignage de leur admiration, ils racontèrent que, quand il parlait dans la chaire, on voyait des flammes sortir de sa bouche; que les anges descendaient «In ciel pour sonner le sermon, et qu'une statue de la Vierge, qui se trouvait dans une église de Toulouse où saint Dominique prêcha, avait étendu le bras, pendant (lu'il parlait, pour menacer les assistants rebelles à ses paroles. L'ordre religieux que saint Dominique avait fondé, s'étendit rapidement dans toute l'Europe catholique; et, du vivant même de leur fondateur, les dominicains étaient déjà établis à Toulouse, h Madrid, h Paris, à Asti, à Bergame, à Bologne, à Brescia, à Viterbe, h Bome, prêchant partout contre les nouveautés.

Par malheur, cette loi de mansuétude, iju'avait proclamée saint Bernard, fut vite oubliée au milieu de luttes dont l'ardeur allait toujours croissante. L'éloquence des missionnaires avait provoqué la croisade contre les Albigeois ; la résistance des Albigeois provoqua l'Inquisition , (jui fut confiée aux frères prêcheurs , et , comme les juges de ce redoutable tribunal mêlaient à leurs arrêts des instructions sur la foi, les actes du Saint-Office reçurent en France le nom de sermons.

Les discours prononcés, soit à l'occasion des expéditions en Terre -Sainte, soit à l'occasion des Albigeois et des autres hérétiques, ne sont point arrivés jusqu'à nous; priais nous possédons un assez grand nombre de ceux qui appartiennent a l'école théo-

Page 1