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logique etniyslique. Les plus importants, par la pensée comme par le style, sont ceux de saint Bernard, de Hugues et de Richard de saint Victor, d'Isaac, abbé de l'Étoile; «l'Abélard, de Maurice de Sully. Les sermons d'Abélard adressés aux vierges du Paraciel (ad virgines Paraclelenses) sont en latin; ils sont simples, disposés avec méthode, et ils présentent généralement des explications de l'Écriture entremêlées de réflexions morales et de satires souvent très-vives contre les mœurs relâchées des cloîtres. Quoique très-élégants de style, ces sermons sont plutôt des dissertations sur des sujets de piété, que de véritables morceaux d'éloquence, et ils olTrent cela de particulier, qu'on y liouvc en divers passages l'autorité de la philosophie invoquée à côté de l'autorité de l'Église. C'est qu'en effet toute la destinée d'Abélard, toute sa renommée est dans ce rapprochement, et ses sermons comme le reste de ses œuvres, forment un des anneaux de cette chaîne non interrompue qui lie le rationalisme de saint Anselme au rationalisme de Descartes. Les sermons de saint Bernard ont un tout autre caractère. Chez Abélard, on sent toujours le dialecticien. Chez saint Bernard, on entend, h travers les soupirs de l'ascétisme, les orages intérieurs de l'âme; on entend l'homme et l'apôtre, le moine qui s'humilie et l'arbitre souverain de l'Église gallicane qui écrivait au pape : Je suis plus pape que vous. Métaphysique, psychologie, sentiment profond des réalités delà vie, emportements fougueux contre la mollesse mondaine des moines, subtilités théologiques, ou trouve dans ces sermons tout ce qu'on peut demander il un homme supérieur, égaré dans un siècle barbare , et soutenu par une foi surhumaine. Le discours de saint Bernard sur la mort de son frère est un des morceaux les plus éloquents qui aient été prononcés dans aucune langue. Un jour que l'abbé de Clairvaux expliquait à ses moines un passage du Cantique des cantiques, un mot imprévu vint ranimer sa douleur. Il s'interrompit tout h coup, oublia le ciel et Dieu, et, dans une plainte magnifique, il apprit au cloître étonné que la foi n'avait pas comblé tous les abîmes de son âme, qu'il y avait place encore dans cette âme puissante pour les tristesses et les affections de la terre, et il termina son sermon par ces mots, qui sont une véritable révélation : « N'accusez pas mes larmes; je ne suis pas de fer ou » d'airain : je suis enfant du péché, esclave de la mort, et j'ai horreur de ma mort » et de la mort des miens (morlem meam et meorum liorreo). » Cette crainte de la fin dernière se manifesta souvent chez saint Bernard. « 0 homme, dit il dans un autre sermon, songe d'oti tu viens, et rougis; où tu es, et pleure; où tu vas, et tremble! » .Mais, à côté de la crainte, il y a aussi l'espérance; comme saint Colomban, saint Bernard se hûle vers la mort, pour voir derrière l'immortelle vérité , et c'est la lutte de ces <leux sentiments, le contraste de la confiance et de l'effroi , qui prête à ses sermons, en bien des pages, leur éloquence et leur poésie. « Au milieu de la barbarie et de 0 l'ignorance , a dit Bossuel , Dieu donna saint Bernard à la France , apôtre , prophète , •) ange terrestre par la doctrine et la prédication. » C'est là un éloge simple et vrai, et l'on peut, sans crainte d'exagérer, ajouter (juc, malgré cette rouille qui s'attache à toutes les productions littéraires du Moyen Age, l'abbé de Clairvaux se place souvent
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entre sainl Chrysoslomc , son modèlo, ol Bossuet son adniiralonr. On a <lr ro grand orateur des sermons latins et des sermons rran(;ais, qui ne sont, dn reste, dans les denx idiomes (|u'une seide et même œuvre; ont-ils été prononcés en Craneais et traduits en latin, ou prononc(''s en latin et traduits en fiançais : c'est là une question (jue la critique a laissée indécise, après les plus nnnutieu<es investi|^ations. Quant a nous, il nous semble qu'on peut très-bien admettre que saint Bernard les a prêches, tantôt dans une langue, tantôt dans une autre, suivant les auditeurs auxquels il s'adressait.
Les sermons de Hugues de Saint- Victor , de Kichaid de Saint-Victor, d'Isaac de l'Étoile, sont en latin; on y trouve, dans leur élégance la plus fleurie, les jilus pures et les plus vives aspirations de l'ascétisme claustral. Les commentaiies de l'Écriture, l'interprétation symbolique des créations de la nature ou des créations de l'honniie , se mêlent et se ( onlonden t dans ces discours avec les ferventes adorations de la Vierge , les extases de la vie contemplative et les élans de cet amour divin « qui fait passer l'homme, » dit Hugues de Saint-Victor, des glaces de l'hiver aux tièdes chaleurs du printem|is; >) pensée pure qui s'épanouit au ciel , fleur suave qui parfume la terre, voix de la toui- 0 lerelle qui chante dans la solitude. » Les jeux d'esprit les plus étranges se rencontrent sans cesse avec les inspirations les plus gracieuses. S'agit- il, par exemple, de célébrer la Nativité de la Vierge, Hugues de Saint-Victor bâtit tout un sermon sur cette donnée bizarre : Le monde est une mer remplie d'écueils; pour traverser la mer sans danger, il faut un navire; et dans tout navire il faut des clous, des planches, un mât, une voile, des vergues, des cordages, des rames, un gouvernail , une ancre, d<'s vivres et des filets; il faut, de plus, pour que le navire marche pendant la nuit, (ju'une étoile le dirige. Ceci posé, l'orateur explique que le navire c'est la foi; le pont du navire, la Bible; le mât, la charité; la vergue supérieure, la raison; la vergue inférieure, la sensualité; le vent, le souffle du Samt-Esprit; les filets, la prédication qui sert à pêcher ' les âmes; et il n'est pas besoin d'ajouter que l'étoile c'est la Vierge ; et le doitre , le port oîi le navire vient jeter l'ancre. Ces sortes de figures, qui occupent souvent tout un sermon , sont très-fréquentes chez les prédicateurs du douzième et du treizième siècle; et l'on ne peut y chercher qu'un jeu d'esprit, destiné, selon toute apparence, li distraire, dans leur stagnante monotonie, les longues heures de la solitude du cloître. Cependant, au milieu de toutes ces fantaisies bizarres, il faut distinguer, dans les sermons mystiques, ce qui se rattache à l'interprétation des formes de l'architecture religieuse ou des cérémonies du culte. C'est une symbolique complète; et Hugues de Saint-Victor offre, dans ce genre, des dét^ails curieux, qui juse^u'à présent n'ont été, (jue nous sachions, signalés par personne. D'après cet orateur sacré, les trois portes dans une église signifient la Trinité ; le jour sombre de la nef signifie le mystère qui enveloppe, aux yeux des hommes, les choses de la foi. Le sanctuaire est tourné au midi; c'est la sphère lumineuse du ciel, hi sphère ardente d'où la chaleur descend : ainsi, la lumière de l'amour divin doit tomber du sanctuaire dans le ca'ur île l'homme. La colombe qui couronne la coquille du baptistère, ou qui plane au-dessus des tombeaux, c'est l'inno-
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cence recouvrée dans l'eau du baptême , c'est l'âme, à qui la mort a rendu ses ailes, qui s'envole aux deux. La tour et la flèche de l'église, c'est la contemplation et l'élan (lu cœur vers Dieu; la hauteur de la voûte, c'est l'espérance qui s'élève des choses de ce monde aux choses du ciel , du visible à l'invisible, du temps à l'éternité. Les rayons du soleil qui passent à travers les vitraux, c'est la grâce rayon du soleil divin. La cloche , c'est la voix du prédicateur ; la blancheur des murailles , la candeur ; le mortier qui unit les pierres, la charité; le pavé, l'humilité; les degrés de l'autel , le détachement des biens de la terre.
L'Éloquence rehgieuse, par saint Bernard, Richard et Hugues de Saint-Victor, avait atteint son apogée; mais la transformation ne se fit pas attendre. Au treizième siècle, la scholastique, victorieuse, envahit la chaire chrétienne; elle substitue les formules, les classifications, l'exposition historique, l'explication littérale , à l'élan spontané, à l'allégorie mystique. On en a un exemple dans les sermons français de Maurice de Sully, évèque de Paris, à qui l'on doit, comme on sait, la construction de l'église de Notre-Dame. Ces sermons encore inédits, étant un des premiers monuments parénétiques de notre langue, nous croyons devoir reproduire ici des fragments du texte original :
« Seignor. » dit Maurice de Sully en prêchant sur l'entrée du Christ à Jérusalem, (' Seignor. a cest iordhui. que vos apelez Pasque florie. vint, nostre Seignor an lerusa- » lem por faire sa bataille, quil deuoit faire vers lou deable. pornos deliurer de sa pris- 0 son. assez auez oi dire comant il uint. il ni uint pas sus destrier, ne sus palefroi. ') mais sus un asne por monstier. et por senefiance quil sert humbles et qu'il nauoit » point dorgueil an lui. li anfant de la vile vindrent ancontre lui qui espandoient les » flors par la ou il aloit. ainsi humblement vint nostre sires a icest ior. an Jérusalem » por faire sa bataille encontre lou deauble. si come. ie vos ai dit devant. Mais quant 1) uns hom doit faire bataille, si sarme des meillors armes quil onques puet trouer. » Nostre sires Ihesu Christ quex armes aporta il. les soes armes ie les vos denisserai. il » vint armez de quatre paires darmes. La première arme quil porta, si fu obediance. » et la seconde auprès, si fu bone confessions, et la tierce armes auprès, si fu miseri- » corde, et la quarte arme si lu iugement. avecques icestes armes vint il el mont. » et a ces bones armes veinqui il lou deauble. «
L'orateur, après avoir montré comment le Christ terrasse le démon au moyen des armes qu'il avait apportées dans sa mission teriestre, termine eh disant à ses auditeurs :
(1 Se vos auez en vos ces quatre vertuz quil ot et lors ferois vos bien lo commande - » ment mon Seignor saint Pol. qui vos dist an lepislre dui. Que vos aiez ce en vos que » Ihu Ciist ot en soi. et li auroiz vos se vos estes saige. et dex par sa pitié et par sa mise- )• ricorde lou nos doint ainsi faire a tous et a totes que nos iceles vertus aions en nos » que nostre sireot. si que nous puissions venir seurement au ior du jugement devant 0 nostre Seignor- »
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Au treizième siècle , c'est-à-dire à l'époque où Maurice de Sully prononçait le sermon dont nous venons de reproduire des extraits, on prêchait tantôt en latin, tantôt en langue vulgaire. Vers 12()(), ini prêtre, nommé Bartht'lemy, [)rêcha, le même j(»ur, à Palis, un sermon en latin |»our la lête d'un saint et un sermon en liançais sur l'observation du dimanche. De nondjrcuxabus s'éUiient glissés dans le niinistert' de la parole évangéli(|ue. « Des prêtres, dit M. Daunou, taisaient payer leur élo(iuen(e le plus cher (ju'ils pouvaient; des laïques aussi s'adonnaient à ce métier lucratif: ils se présentaient dans les villes et dans les campagnes pour prêcher, moyennant salaire, à la place des ecclésiastiques trop peu instruits pour haranguer les fidèles. » Il s'établissait ainsi des compagnies de prédicateurs laùjues, qui aflèrmaient à Tannée tous les sermons d'une paroisse, d'un diocèse même, s'engageant à prêcher eux-mêmes ou à lomnir des orateurs. L'Église cependant ne laissa point passer ces scandales sans les combattre; mais le mal était si grand qu'elle ne put entièrement le faire disparaître. Parmi les prédicateurs ecclésiastiques restés fidèles à leur mission, il y en eut bon nombre qui puisèrent leur science toute faite dans des manuels qui les dispensèrent de parler d'inspiration. Humbert de Komans et Alain de Lille, entre autres, composèrent, au treizième siècle, des manuels de ce genre qui certes n'étaient point de nature à relevei' l'art oratoire : s'agit-il, en efl'et, d'apprendre aux orateurs sacrés comment il (iiut enseigner aux hommes la haine du péché? Alain de Lille leur recommande de dire à leurs auditeurs que si, pendant leur vie, ils ont fait le mal, après leur mort il naîtra un ver de leur langue, une araignée de leur estomac, un scorpion de leur t'chine . un crapaud de leur cervelle, et que ces animaux malfaisants seront engendrés, le wr par les conversations mauvaises, l'araignée par la gourmandise, le scorpion par la luxure, le crapaud par l'orgueil. Ce n'était point encore assez cependant des bizarreries de la pensée, on y ajouta les bizarreries de la forme. Le langage macaronique , c'est-à-dire un langage hybride, mêlé de latin et de français, fait son apparition avec Gilles d'Orléans, prédicateur de Philippe-le-Hardi. La parole évangéli(]ue est soumise aux entraves du rhythme, et l'on connaît, de cette époque, deux sermons en vers ; l'un de Guichard de Beaulieu, l'autre d'un auteur anonyme. En 1207, Etienne de Langton, tout en prêchant en latin, prenait pour texte de son discours les vers suivants :
Bêle Aliz matin Itna , Sun cors \ esti et para , Enz un vergier sen entra , Cink (lurettes y tru^ a ; Un chapelet fet en a De bel rose flurie, etc.
Les deux sermons en vers français tjue nous venons d'iiuliijuer roulent sur légalité entre les hommes, les dangers de la richesse et le mérite de la pauvreté volontaire. Voici comment l'auteur du sermon anonyme déci'il le paradis et l'enfer :
Eu l'un a bealté , Eu l'un a chancuns
Delitable esté Loenges et suns
Ki senz fin i dure ; Et douce armonie ;
En l'altre obscurté, En l'altre granz plors
Iver senz esté Granz cris, grans dolor
Tôt tens nuit oscure ; Del fu Itis crucie.
En l'un a douçor, En l'un font soner
Joie senz dolor E bien acorder
Et tôt tens durant ; Les dolz estrumenz ;
En l'altre tristor, Kn l'altre mal traient
Torment et dolor Crient et braient
De divers semblant. Es divers tormenz.
Saint Bonaventiire , né en Toscane en 1221, et Hélinand, moine de Froidniond , mort en 1230, rappellent seuls la tradition des grands maîtres. Gilles d'Orléans, Nicolas de Byart, Barthélémy, abbé de Climy; Élie, abbé des Dîmes; Etienne de Francion , Gervais de Chichester, Guibert de Tournay, Bernard Guidonis, Guillaume Esnault, Albéricde Himibert, des théologiens, Guillaume d'Auvergne, sont plutôt des glossaleius que des orateurs dans l'acception littéraire du mot. L'enseignement moral reste cependant toujours remarquable. Ce n'est point la foi des prédicateurs qui a faibli, c'est leur talent; mais l'affaissement est de plus en plus sensible au fur et à mesure qu'on avance dans le quatorzième siècle : il semble que les sermonnaires ne s'attachent plus (ju'à effrayer leur auditoire par la menace des supplices éternels et le récit des plus terribles légendes, ou à l'amuser par des histoires plaisantes où domine l'esprit satirique. Ce lait ressort avec tant d'évidence des monuments parénétiques de cette époque, «[ue Dante et Boccace l'ont mentionné tous deux ; « Maintenant, s'écrie Dante dans le » XXIX*^ chant du Paradis, maintenant on prêche avec des mots plaisants et des boul- « Ibnneries, et, pourvu qu'on fasse beaucoup rire, le capuchon s'enfle et l'on ne songe Il pas h autre chose. » Boccace va plus loin encore : <- Considérant, dit-il, que les ser- » mous faits par les prédicateurs sont le plus souvent pleins de gausseries, de raille- » ries et de brocards, j'ai cru que les mêmes choses ne seroient point malséantes dans > mes Contes, que j'ai écrits pour chasser la mélancolie des dames. »
Dans le cours ou plutôt dans les dernières années du quatorzième siècle, Vincent Ferrier, dominicain espagnol, fut à f)eu pr-ès le seul homme qui, tout en sacrifiant au mauvais goût de son époque, ait r-appelé la puissance des grands orateurs catholiques. Il connnenva ses missions en 1398, et les continua pendant vingt ans en France, en Allemagne, en Dalie, avec un éclat extraordinaire. » Sa vie, dit un de ses biographes, " fut un sernion perpétuel. Il avait la puissance de faii'e comprendre de tous les peuples ') sa langue maternelle, le catalan vulgaire; et Dieu, qui ne voulait point mettre de bor- I lies à sa charité sans limites. Dieu permettait qu'on l'entendit prêcher d'une lieue. « Vincent Ferrier fut, dans la plus stricte acception du mot, l'apôtre de la terr-eur religieuse; il sentait que pour ramener au bien ce monde endurci, il fallait le menacer :
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aussi, la mort , les mystères de l'aiilrc vie, la fin du monde , les supplices des damnés, fournissaient-ils le thème ordinaire de ses prédications. « Il publiait le Jugement comme » si déjà losanges avaient sonné de la trompette aux quatre coins de l'univers; » et l'on dit même (pi'il y eut des l'emmes qui tombèrent mortes à ses pieds.
Aucpiinzième siècle et au commencement du scizii-me, l'Éloquence religieuse se partage, en quelque sorte, en une infinité de courants divers, et chaque orateur va où sa fantaisie, sa passion ou sa conscience l'emporte. Il y a une école théologique, une école politique, une école satirique, et déjà les premiers éléments d'une école hérétique. Toutes les témérités de l'esprit, qui se propagent aujourd'hui par la presse, se propagent alors par la chaire. Pierre d'Ailly et Gerson représentent , dans ses types les plus élevés, l'école théologique qui, tout en maintenant fidèlement l'inaliénable dépôt de la tradition sacrée, lutte cependant avec ardeur pour la réforme de la discipline ecclésiastique. En France, l'école politique est représentée par les sermonnaires armagnacs et bourguignons; en Italie, par Jérôme Savonarole. Les rois, les peuples, le pape, rien n'est ménagé. En 1i02, Courtecuisse déclare en chaire, que le duc d'Orléans est le soutien des schismatiques. En 1405, Jacques- le-Grand, prêchant devant Isabelle de Bavière, lui adresse cette vive apostrophe : « Quittez pour un » moment la pompe qui vous environne, cachez-vous sous des babils simples, pro- » menez-vous dans Paris , et vous verrez ce que l'on pense de vous! n Le même prédicateur reproche à Charles VI d'être vêtu de la substance, des larmes et des gémissements du peuple. Un simple moine d'Évreux, Guillaume Pépin, osa même, du haut de la chaire, attaquer non pas les désordres des cours, mais la mission et le caractère même de la royauté, dans ces lignes dont le radicalisme n'a point été dépassé, même de notre temps : » Est-ce chose sainte que la royauté? Qui l'a faite?... Le diable, le » peuple et Dieu : Dieu, parce que rien ne se fait sans son bon vouloir; le diable, » parce qu'il a soufflé l'ambition et l'orgueil au cœur de certains hommes; le peuple, » parce qu'il s'est prêté à la servitude, qu'il a donné son sang, sa force, sa substance » pour se donner un joug. Quelques hommes sortis de ses rangs se dévouèrent à la ■> cause de l'ambition et de l'orgueil; de là l'origine de la noblesse, car les rois s'asso- » cièrent les instruments de leurs passions, les premiers nobles, comme Lucifer s'était » associé les démons. Mais, nobles ou rois, quel usage ces maîtres ont-ils fait de leur » pouvoir? Voyez les princes, les seigneurs : ils pressurent leurs vassaux et ruinent les » marchands par les péages; ils volent, et les peuples useraient de représailles légiti- » mes, en refusant les impôts. Les rois valent-ils mieux?... Non , certes : ils sont prodi- ') gués, cruels; ils attentent à la liberté de leurs sujets et autorisent ainsi les révoltes, » car les sujets ont pour eux le droit divin, qui créa la liberté.»
Le clergé, en descendant ainsi dans l'arène politique, se trouva nécessairement
entraîné à toutes les exagérations des partis; et l'histoire a flétri d'une réprobation
solennelle le nom de Jean Petit, (\u\ , lorsque le duc de Bourgogne eut lait assassiner
le duc d'Orléans, essaya de démontrer en chaire, dans une harangue qui nous a été
Belles-Ullr». ÉLOQUSNCE SACRES. Fol. XI.
sans égale dans la Ligue, et les prédicateurs se montrèrent les promoteurs et les soutiens les plus obstinés de la Sainte-Union. Ils invoquèrent contre Henri III cette doctrine du régicide, que Jean Petit, dans le siècle précédent, avait si effrontément invoquée contre le duc d'Orléans. Bolo, Claude Matthieu, Launay, Gilles Blouin, Burlat, François de Rosières, dans les provinces; Guillaume Rose, Guincestre, Muldrac, Boucher, dans la capitale, ne cessèrent de sonner le tocsin de l'insurrection contre le pouvoir royal; toutes les violences, tous les crimes même trouvèrent des apologistes. Un ligueur, Claude de Marolles, lue en duel Lisle-Marivaut, gentilhomme de l'armée royale; aussitôt les prédicateurs s'écrient en chaire que le jeune David a tué le Philistin Goliath, et ils font du nom de Claudius de Marolles l'anagramme adsum in duello clarns. Henri III est assassiné le l*"^ août 1.589, et les orateurs qui avaient prêché la doctrine du régicide s'empressent naturellement de célébrer comme un fnh glorieux l'application de leur abominable théorie : Jacques Clément est déclaré bienheureux. Quelques prédicateurs restés fidèles à la sainteté de leurs devoirs, Chavagnac, Benoist, Morenne, essayent en vain d'opposer une digue h ce torrent; leur voix est étouffée par celle des Génebrard, des Feuardent, des Cueilly , des Hamilton, des Aubry, des Hilaret, des Sainctes, des Porthaise. Un mot d'ordre général est donné à tous lessermonnaires, ou plutôt à tous les tribuns, et dans toutes les paroisses de Paris comme sur tous les points de la France, ils s'attachent à démontrer 1° que l'action de Jacques Clément est non-seulement innocente , mais glorieuse ; 2° que le Béarnais ne peut succéder h Henri III ; 3° que tous ceux qui soutiendront son parti devront être excommuniés. Les choses durèrent ainsi jusqu'au triomphe définitif de Henri IV, et alors il arriva ce qui se voit souvent en temps de révolutions : parmi les prédicateurs qui l'avaient le plus violemment attaqué lorsqu'il n'était que prétendant, il y en eut qui acceptèrent des pensions de sa main lorsqu'il fut roi.
Malgré les éclipses passagères qu'elle a subies pendant le Moyen Age et h l'époque même de la Renaissance, l'Éloquence n^ligieuse n'en a pas moins été, durant cette longue succession de siècles, l'instrument le plus puissant de la civilisation moderne. Très-inférieure, sans aucun doute, au point de vue de l'art, h l'Éloquence antique, elle la domine cependant de toute la hauteur qui sépare le christianisme des théogonies païennes.
L'éloquence antique a pour mission de défendre les intérêts transitoires des peuples etdes partis; l'éloquence chrétienne a pour mission d'élever l'homme au-dessus de ces intérêts : l'une déchaîne les passions, l'autre les calme et les dompte; l'orateur païen cherche la gloire, l'orateur chrétien ne cherche que le salut des âmes. Dans les premiers âges de l'Église, il brave en même temps la puissance romaine et l'àpreté sauvage fies barbares du Nord ; il plante la croix sur la ville des Césars , et voit s'incliner devant lui le front du Sicambre Clovis. En proclamant, comme les évéques gallo-romains du sixième siècle , que les hommes ne sont serfs que de Dieu , il prépare l'avènement de la liberté moderne. En enseignant que tous les hommes sont frères, il adoucit la dureté
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du monde iëodal el il organise pour ainsi dire la charilé, l'assistance, an niilieii de cette société du Moyen Age, incessamment ravagée par les contagions, les famines el les guerres. Chaqnc jour, dans chaque église de la chrétienté, le peuple qui ne sait pas lire vient éclairer son ignorance à celte parole que les écrivains ecclésiastiques nommaient juslenient le pain spiriluel. C'est de la chaire qu'il apprend les règles de la vie, la résignation , le dévouement; il n'a point d'autre science; el si, comme nous le pensons, tout ce qu'il y a d'élevé, de généreux dans les vieux âges, s'est accompli sous l'influence du christianisme, c'est surtout parrÉlocpienoe religieuse que celle influence s'est étendue el popularisée; elle a suppléé par la force de la loi morale h l'impuissance des lois civiles. Dans une société où l'inégalité était [)artout, elle a maintenu ré.juilibrc social en proclamant l'égalité des hommes devant Dieu, et en montrant, à ceux qui sourt'raient, la vie comme une épreuve qui doit recevoir sa couronne. Si queljues orateurs, infidèles à leur mission, s'égarent au milieu des luttes et des passions de ce monde, c'est là ime exception qui se trouve toujours largement compensée par les tendances du plus grand nombre; et, dans la barbarie même la plus profonde , la voix qui descend de la chaire reste l'écho fidèle de la voix divine qui parle dans l'Évangile.