‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 2)Chapitre 4 sur 84 · KT LA KEN MSSANCK · texte numérisé non relu

KT LA KEN MSSANCK

pirles; hu'iilûl nirnieri^glise s';iitii;i de rigueur coiilte les songes ot rie vil (l;ms l'onirocritio (|iriine branche condaninal)lc(les Sciences (tcciiltes. Si le Sc/iolùisle (U' saint Jean Clin)a(iue avait déclaré c qu'il fant user d'une grande prudence pour bien juger de ce qui nous arrive en songe et que, la cause des songes éfcuit incertaine, on ne doit s'y arrêter en aucune foçon, parce qu'il appartient à peu de personnes d'en bien juger, « saint Grégoire déclara que les visions de la nuit, interrogées comme augure et formant une branche de la divination, ('taient détestables, et, à répo(]ue où commence, à vrai dire, le Moyen Age, durant la première moitié du neuvième siècle, le sixii'tne concile de Paris condamna positivement l'art de conjecturer par les songes, (Oimiie entraînant des résultats vraiment pernicieux et comme pouvant être envisagé ii l'égal des doctrines funestes du paganisme. Nous nous contenterons de citer cette condamnation si explicite, qui était d'ailleurs la pure expression du Capilulaire de Grégoire H: il nous serait aisé d'accumuler ici les autoriU'S : il n'y en aurait pas de plus concluante. L'art d'interpréter les songes pour lire dans l'avenir ou pour découvrir des trésors, n'en fut pas moins cultivé durant tout le Moyen Age, et, bien que l'on ne connût pas avant Arnaud de Villanova de traité absolument spécial sur cette importante matière, lorsque le savant Mayorquin eut donné son traité de l'Interprétation des songes {Libellus de somniorum in(erprefalione) , la lumière se lit pour les adeptes au milieu de ces épaisses ténèbres. Arnaud de Villanova vécut probablement jusqu'en l'année 1314, et l'on doit supposer (ju'il exerça une prodigieuse influence sur l'onirocritie du Moyen Age; mais, deux siècles plus tard, Venise ayant publié, sous le nom d'Oneirocrilicon, un traité apocryphe attribué à Artémidore, ce philosophe éphésien, qui vivait, à ce que l'on présume, du temps d'Antonin-le-Pieux , devint , en réalité , l'interprète désormais populaire, l'onirocritique par excellence, que l'on consulta dans toute l'Europe dès qu'il s'agit d'interpréter les rêves, et il conserva cette faveur bien au delà du seizième siècle. Le livre célèbre d'Apomazar, le Palais du prince du sommeil de Mirbel, les CongeUure d'UbaIdo Cassina, et tant d'autres traités d'onirocrilie, n'acquirent jamais, à des époques diverses, la vogue prodigieuse qui s'att;icha au livre d'Artémidore depuis l'année 1 .^18 , date précise de sa première apparition.

On ne s'attend pas sans doute h ce que nous passions en levue , même sonnnairenient, les divers systèmes d'interprétation usités durant le Moyen Age; l'oniromantie ne fournissait pas sans doute alors, comme cela avait lieu dans l'anticjue Egypte, d'ArUomim, ou des devins attitrés s'asseyant dans les conseils royaux. On ne distinguait pas, comme chez les Grecs, VOniropole de YOniromante, c'est-à-dire le songeur interprétant ses propres songes, du devin tpii expliquait les rêves qu'on venait lui raconter; il y avait cependant des gens qui, instruits à l'école d'Arnaud de Villanova, r<>ntraient dans cette dernière catégorie et se basaient surtout, dans leurs explications, sur les principes de l'antiquité. Qu'il appartienne au temps d'Antonin-le-Pieux ou à une époque plus récente, Artémidore ne nous parait pas avoir fait de bien grands efforts pour éUiblir sa théorie onirocritique sur une base scientilique d'une haute portée; il procède par SeieDces et Ans. SCISNCKS OCCULTES. Fol. V.

une soile d'analogie sans doute, mais aussi quelquefois ses conclusions sont bien étranges. S'il paraît assez naturel, par exemple, qu'un homme qui a admiré en songe la beauté de sa chevelure et les boucles d'une frisure élégante, voie dans ce rêve assez innocent le présage d'une fortune prospère; si le désordre de ses cheveux indique suffisamment à un autre l'issue funeste de quelque affaire, il semble plus extraordinaire qu'une couronne de fleurs portée hors de leur saison devienne une marque d'aflliction profonde; il n'en est pas de même, il est vrai , lorsque la guirlande dont on orne son front se compose de fleurs venues à l'époque oià le rêve vous a visité. C'est sans doute une formule poétique de langage usitée chez les Orientaux, qui fait interpréter la peite des yeux par la perte immédiate des enfants de celui qui a rêvé. Il est vrai que, dans ce système, c. les yeux se rapportent aux enfants, comme la tête au père de famille; les bras, aux frères; les pieds, aux domestiques; la main droite, à la mère, aux fils, aux amis; la main gauche, à la femme, à la maîtresse, à la fille. » Si nous sortions des tliéoriesde l'interprète éphésien, les analogies seraient peut-être plus marquées, elles ne seraient certainement pas plus raisonnables. Jérôme Cardan , l'habile médecin milanais, vint enfin apporter son autorité pour régler l'importance des visions nocturnes et imposer des lois nouvelles à leurs interprètes. Il posa d'abord en principe que les songes survenus en été offrent des présages plus certains que ceux qui se manifestent eu hiver; il établit ensuite une division, fort rationnelle à son gré, du moins dans la nature des rêves, selon les heures où ils deviennent un avertissement : avant le lever du soleil, ils présagent l'avenir; au moment du lever, le présent; ceux qui viennent avant le coucher de l'astre annoncent le passé.

Si l'on veut faire cependant une sérieuse attention à l'influence que Pline exerça sur tout le Moyen Age, on peut supposer que la doctrine qui interprétait les songes par les contraires, eut plus d'un partisan chez les érudils de cette époque ; elle semble prévaloir encore aujourd'hui, et se manifeste en plus d'un endroit dans ce livre célèbre de l'onirocritie vulgaire qui s'intitule la Clef des songes.

Nécromancie. — De tous les modes employés jadis pour interroger l'avenir, le plus terrible par ses préparatifs et le plus fantastique par ses résultats, est sans contredit celui qu'on voit désigné dans l'antiquité sous le nom de Nécromancie et que nous retrouvons usité dans tout le Moyen Age, puisqu'il impose son nom Ji une division toute spéciale des adeptes de la Science occulte. L'étymologie même du mot atteste suffisamment la vanité du principe qui guidait les nécromanciens dans leurs évocations. La Nékromanteia des Grecs, ou l'art d'évoquer les âmes des trépassés (de vezpi; , un mort , et de fiai/TEi'a, divination), est cultivée avec d'autant plus d'ardeur, au Moyen Age, que le souvenir de la pythonisse d'Aïn-dor est dans tous les souvenirs, et que cet exemple d'une évocation formidable, puisé dans les livres saints , atteste l'antiquité de cette science, et même la sanctifie aux yeux de bien des gens.

Kien du reste n'est plus varié que les formules d'évocations adoptées par les nécromanciens : tantôt il suffit, pour appeler les âmes, de prononcer certaines paroles sou-

Kl LA UliNAlSSANCE.

vont iniiilellii;il)l("s,(iu(M(iiH^('ois grotesques, toujours bizarres ;(r;iuU(;sl(jis,|('s [jlus sanglants niystt'res s'unissent aux plus orgueilleuses prétentions. Telle est, entre autres, cette incantiition dont parle le savant Selden dans son Traité des dieux de la Syrie, et (jui, opérant au moyen du Térapliin, paraît avoir perpétué ses odieux mystères bien avant dans le Moyen Age. Pour obtenir cet oracle, pour entendre la voix du trépassé sans être ('pouvante parla vue du spectre, un enfant voué à la mort devait livrer sa tôle, qui servait à d'iioiribles enchanlenienls. Cette tète isolée, supportée par un plat de métal, recevait sur ses lèvres décolorées une lame d'or. Sur cette lame éclatante, étaient gravés des caractères inconnus, semblables, selon toute apparence, à ceux qui nous ont été conservés, grâce à certains Abraxas, merveilleux talismans des gnostiques. D'autres fois, l'interrogateur des morts se contentait d'écrire ces mots latins : Vim palior. Puis, des cierges étaient allumés et entouraient cette jeune tète innocente dont on attendait de si terribles révélations, et, à une heure consacrée, alors qu'il écoutait les moindres bruits, dans son sinistre recueillement, le nécromancien entendait une faible voix qui devait guider les vivants par les conseils de la mort; mais ce murmure plaintif s'éteignait bientôt et ne pouvait se renouveler qu'à des heures consacrées par le sectateur de la Goétie.

Dans les simples évocations, les trépassés ne parlaient pas toujours, et ces spectres muets, qui n'apparaissaient qu'un moment pour obéir à un pouvoir invincible, faisaient connaître le mystère demandé, par un geste ou par un regard douloureux qui prédisait quelque malheur. Des illusions provoquées par l'art jouèrent sans doute un grand rôle dans les mystères de la nécromancie muette, perpétuée durant tout le Moyen Age. Au treizième siècle, on était convaincu que le pouvoir surnaturel d'Albertus Grotus avait évoqué, pour Frédéric Barberousse, l'âme de l'impératrice Marie. Parée splendidement malgré son séjour chez les morts, revêtue des ornements impériaux, elle était apparue, disait-on, à son époux; et celui-ci n'avait pu être la dupe d'une illusion magique, car un signe que l'impératrice portait au cou et que ne voilaient pas complètement les ornements dont elle était revêtue attestait suffisamment la vérité de l'apparition. On ne s'attend pas sans doute h ce que nous énumérions toutes les évocations célèbres dont les nombreux récits venaient terrifier le Moven Aae: nous nous contenterons de rappeler que la nécromancie renouvelle ses prodiges jusque dans le dix-septième siècle, soit en France, soit en Angleterre ou en Allemagne, et nous reviendrons sur celte partie de l'art divinatoire lorsque nous traiterons de la Sorcellerie.

Astrologie. — Simon Goulard, le Senlisien, disait en parlant des astrologues, vers la fin du seizième siècle : u II y a toujours quelque chose à dire es prognostications de ces espions du ciel. » Mais le Moyen Age ne partageait pas l'opinion, tant s'en faut, de ce penseur austère, et s'il y eut une branche des Sciences occultes qui vit perpétuer ses illusions depuis les premiers siècles de l'Église jusqu'au temps de la Renaissance, ce fut cerUiinement l'astrologie; on en vint même, h l'époque où cette science mystique

acquit l<^ plus de faveur, jusqu'à considérer la voûte céleste comme un livre immense où chaque étoile, recevant la valeur d'une des lettres de l'alphabet hébraïque, disait en caractères ineffaçables la destinée de tous les empires. Le livre des Curiosilés inouïes, de Gaffarel, nous donne la configuration de ces caractères célestes; on les retrouve aussi dans Cornélius Agrippa; mais, nous sommes bien obligé de le dire, ces rêveries de la haute kabbale ne se lient qu'indirectement aux mystères de l'astrologie. Parmi les sciences divinatoires cultivées au Moyen Age, il n'en était certainement aucune qui se rattachât à des origines aussi antiques que l'astrologie. Non- seulement nous voyons figurer les noms de Petosiris et de Necepso parmi les prêtres de l'Egypte chargés d'expliquer les mystères de la voûte céleste, mais les exploi-ateurs modernes de Thèbes et d'Ibsamboul, à la tête desquels il faut nommer Champollion, ont retrouvé, parmi de nombreuses inscriptions hiéroglyphiques, de véritables thèmes d'astrologie dont ils ont pu transmettre la signification réelle. Le Moyen Age, on le doit supposer aisément, restait parfaitement étranger à un ordre de recherches demeuré l'apa nage exclusif (le l'érudition la plus récente; c'est tout au plus même s'il senquérail des antiques traditions qui font de la Chaldée le berceau de l'astrologie, et des Chaldéens les premiers instituteurs d'une science en honneur chez tous les peuples primitifs; ses vagues connaissances sur ce point n'allaient guère au delà de ce qu'il puisait dans les écrits des Juifs. Les Juifs eux-mêmes, qu'on nous représente à juste raison comme les dépositaires fidèles de la science orientale à celte époque, les Juifs puisaient leurs principes à des sources trop altérées par de myslicpies superstitions, pour que l'on pût reconnaître dans leurs écrits la pure transmission des idées antiques. Four n'en oflïii' qu'un exemple , Siméon Ben-Jochaï , auquel on attribue le livre fameux du Zohar , était, dans leur pensée, parvenu à acquérir une connaissance si prodigieuse des mystères célestes formulés par la disposition des astres, qu'il pouvait lire danslescieuxla loi divine avant (ju'elle fût établie, pour ainsi dire, sur le globe terrestre par leur divin auteur. « Dieu, disent-ils, expliquait un jour plusieurs préceptes de la loi dans le ciel, et son explication était parfaitement conforme à celle de Simon Ben-Jochaï sur la terre. » On sent aisément quel fut le genre d'influence que durent exercer dès l'origine les admirateurs exclusifs d'un tel homme; on comprend comment, sous l'empire de telles croyances, les esprits passionnés et savants à la Ibis purent modifier puissiimment la science astionomique dont ils étaient devenus les plus hardis interprètes. Ne l'oublions pas, durant tout le Moyen Age, dès qu'il s'agissait d'éclaircir cpielques doutes sur la géographie ou sur l'astronomie, c'était, dans toutes les Universités de l'Europe, à la science orientale que l'on avait recours, qu'elle vînt des Juifs ou îles Arabes. Aussi, ne soyons pas trop ingrats envers ces hommes (ju'édairait une doctrine imparfaite et que dominait une imagination ardente. En allant, par leurs désirs peut-être, au delà de ce qu'il est donné à l'homme de .savoir, ils préservèrent de l'oubli tout ce que l'on avait su avant eux, et ils surent éclairer les l)euples mêmes qui les persécutaient. Au onzième siècle, c'était à la cour de Roger, roi

ET F.A RENAISSANCE

de Sicilo , (ju'Kdrisi drcssail ces taldes d'argent ciiculaires (|iie l'on a prises à tort pour un glohe célesle et qui furent longtemps dépositaiies de la science do ce temps (voyez Hkinaiu), préface de la Géographie d'Aboiilfcdd.) Au treizième, nous savons avec quel empressement Alphonse, surnommé le Savant, s'entourait d'Israélites pour s'aider de leurs conseils dans ses vastes travaux , et nous pouvons supposer quelle pari ces doctes rabbins doivent réclamer dans les Tables alphonsines. Pour la grande époque de Colomb, nous voyons encore un Juif figurer à la cour savante de ce Jean II. «ju'lsabelle de Caslille appelait l'homme par excellence. Maistre Hoiigo, auqu(d on dut les perfeclionuemenls de l'Astrolabe, est traité de très- iltusire pnv les écrivains contemporains, et il est permis de supposer que rien de nouveau ne s'exécutait pour l'accroissement des sciences astronomiques, sans qu'il y prit une part directe. Un vague sentiment de la vérité mal défini combattit néaimioins, durant tout le Moyen Age, les rêveries orientales entées sur les rêveries antiques. A notre gré donc, ce n'est pas une gloire médiocre poui- noire pays d'avoir produit un homme tel cpie Nicole Orcsme, à l'époque où le monarque le plus éclairé de l'Europe doimait à du Guesdin un astrologue en titre pour le guider dans ses dispositions stratégiques.

Oresme, comme on sait, après avoir été médecin de Charles V et dépositaire de toutes les recherches scientifiques de ce monarque, fut doté par lui de l'évèché de Lisieux. Initié de bonne heure, par la lecture des anciens, l\ des idées plus saines que celles qu'on professait de son temps, il eut non-seulement la gloire de combaltre l'astrologie, mais il fit encore un Trailé de la sphère, qui nous fut transmis par l'impression, en l'année même où le monde était agrandi par Colomb. Néanmoins une ardente passion pour les simples vérités de la science n'était certes pas contagieuse, au temps de Nicole Oresme, et, quelques années plus tard , un homme célèbre dans les sciences astronomicjues, un saint évècpie, Pierre d'Ailly, en un mot, ne craignait point de tirer l'horoscope de Jésus-Christ, en établissant ses calculs sur des règles assez irréfragables selon lui pour que le plus grand événement qui ait marqué l'ère nouvelle fût aussi celui dont la science astrologique pouvait liiire moins douter. Et cependant qu'on lise les lettres et les journaux de Cristophe Colomb , et l'on verra en quel crédit étaient les opinions astronomiques et géographiques de ce pédant rêveur, auprès du plus grand homme qu'ait produit le siècle où expire le Moyen Age. H y a plus, les recherches incessantes de la bibliographie, qui exhument de nos jours les preuves de tant de vérités, soupçonnées à peine il y a moins de trente ans, constatent encore ce que nous avançons. Un exemplaire du livre de Pierre d'Ailly vient d'être trouvé aux Archives de Simancas; il est chargé de notes tracées de la propre main de l'illustre navigatcui', et toutes ces notes attestent une foi sincère dans la science de l'homme qui mêla ;i d'utiles recherches un ridicule blasphème emprunté aux règles de l'astrologie.

Mais, durant le Moyen Age (et il faut avoir toujours présente h la pensée la réflexion que nous émettons ici), la science avait une marche si chancelante et si rétrograde parfois, qu'une vérité, déclarée au monde avec toute l'autoiité que donne l'observation. Sciences et Hils. SCIENCES CCCULTES. Fol. ïil.

était perdue pour lui, el qu'on revenait avec un ardent empressement à la vieille erreur, pourvu qu'elle fût sanctifiée en quelque sorte par l'opinion des anciens. Il faut le dire d'ailleurs, tous les monarques en France ne s'entouraient pas d'hommes tels que Nicole Oresme ou Fillastre; tous ne s'enquéraient pas, comme Charles V, de la vraie configuration des cieux : qu'ils eussent foi en l'astrologie ou qu'ils en dédaignassent les rêves. En réalité, et lorsqu'il n'y avait pas un intérêt direct dans ces sortes de recherches, on ne rencontrait qu'indifférence. Après tout, le savant qui cherchait à pénétrer dans les secrets de l'avenii', se faisait seul écouter et conservait seul quelques précieux souvenirs de la doctrine de Ptolémée, si fréquemment invoquée alors et modifiée cependant par l'cspril crédule de ceux là mêmes qui la iransmetlaient. En Italie, en France, en Angleterre, on eut partout des astrologues à gage, et, comme tout le monde le sait, les dames de la cour de Catherine de Médicis les appelaient leurs barons , comme on appelle dans la péninsule espagnole varon l'homme fort, l'homme intelligent par excellence. Selon nous donc, car le rapprochement des deux dénominations n'a pas encore été fait (que nous sachions du moins), en se servant de la première expression , les grandes dames du seizième siècle ne prétendaient user d'aucune (jualification nobiliaire à propos des astrologues; le mot attestait seulement le degré de confiance inspirée par une science vénérée et l'admiration sincère que l'on avait pour ceux qui en faisaient profession. L'histoire nous a conservé les noms de plusieurs astrologues renommés, et, sans parler d'un honorable évêque, Luc Gauric, qui a tracé l'horoscope des villes, des souverains pontifes, des empereurs et des rois; sans nommer Goclenius, Jean Pilleu , le faiseur d'almanachs , elJean Thiébault , le médecin ordinaire de François I", nous rappellerons qu'un rêveur bien célèbre autrefois , et devenu trop obscur pour que la Biographie universelle l'ait nientionné , que Simon de Phares, en un mot, fut l'astrologue en titre de Charles VIII, et qu'il a laissé une longue histoire, encore manuscrite, des hommes illustres qui selon lui avaient amené à sa perfection la vaine science dont il se préoccupait. Disons-le, nous n'avons qu'une médiocre opinion de l'exactitude biographique de Simon de Phares; et, en ce qui regarde la science astrologique, nous pensons qu'il était bien loin de Tibertus, ou de ce Jean Angeli qui donna VOpus Aslrolabii en 1498. Ce dont nous sommes certain, c'est qu'il savait mieux pénétrer l'esprit des cours et s'y conformer, qu'il ne lui était donné de lire dans l'avenir; ce qui nous foit émettre cette opinion, c'est qu'à propos d'im certain -Alerlandin de Portugal, recteur de l'Université de Paris, personnage à coup sûr kmtastique, il nous assure que l'insigne astrologue, désigné ici, fut grandement loué pour avoir pronostiqué par avance la mort du roi Louis. Probablement que Merlandin de Portugal n'avait pas été assez imprudent pour adresser cette belle prophétie à Louis XI lui-même. Nous savons tout ce qu'il fallait de présence d'esprit auprès du terrible monar(jue, lors(pi'on prétendait lire dans les astres l'avenir qui lui était réservé. Quoi qu'il en puisse être, le recueil inédit, et, pour ainsi dire, inconnu, de Simon de Phares, est le répertoire le plus complet qui signale aux curieux les adeptes de la science

KT LA UKNAISSANCK.

aslrol()i;i(Hi('. Il en csl (•('pciiihnl, ot iiiùnic dos |iliis popuiaiics, (jii'il ne piiil faire connailre, par la sini[)l(' raison ([u'ils apparlieiinenl, comme Lnc Gauric el Jean Morin, au seizième siècle et an dix-septième. Tel csl, entre autres, ie célèbre médecin de Henri II, donl le nom se rattache à tant de légendes.

Pour le peuple, en France, il n'y a en réalité qu'un astrologue, et cet astrologue c'est Michel de Nosireilamc, (jui naquit dans la petite ville de Sainl-Remy en l.'JO'J et (pu remplit la [tremière moitié du seizième siècle du bruit de ses prophéties. Ne pailez pas toutelois de Michel de Nosti-edame aux gens des campagnes el même au peuple des villes, ils ne vous comprendraient point: le vrai nom du prophète invoqué encore de nos jours, c'esil Nosirudainus. La réputation toute populaire de l'astrologue provenval ne lui vint pas primitivement du crédit qu'il se serait acquis dans les classes inlélieures de la socié'lé. Après ses voyages dans le midi de l'Elurope, il l'ut appelé à Paris vers 15o(> par Calheiiue de Médicis, dont tout le monde connaît le secret enthousiasme pour les sciences astrologiques. Il tira l'horoscope des jeunes princes, et, comme ou l'a déjà fait remarquer, il reçut plus lard l'insigne honneur d'une royale visite dans sa retraite de Salon. Grâce à cet engouement de la cour, Michel de Nostredame se vit bientôt environné d'une sorte de vénération qui se manilésta plus d'une l'ois, dit-on . par des preuves positives de uiunilicence; les biographes alïirmenl qu'il reçut en une seule l'ois, et cela lorsqu'il vivait relire en Provence, jusqu'à deux cents écus d'or, somme à coup sûr plus considérable que celle accordée au poète en renommée, quelque célébrité qu'il eût acquise. Ce fut donc en cumulant ses fonctions de médecin royal avec celles d'astrologue, et à l'abri de la mauvaise fortune, que Michel de Nostredame tenta de rendre la poésie française interprète de ses oracles. A partir de l'année liî55, il avait vu se succéder plusieurs éditions de ses fameux quatrains qu'il intitula dès le début : Qualrains asironomiques. La vogue de ce petit livre ne se ralentit point durant tout le seizième siècle et continua par delà le suivant. S'il faut en croire plusieurs écrits contemporains, les faiseurs d'almanachs s'emparèrent dès lors du nom de .Nostradamus pour en parer leurs vulgaires prophéties, el le médecin de Salon devint dès lors aussi célèbre parmi le peuple, qu'il était en renommée à la cour, -i II irespassa, connue dit un de ses vieux biographes, à Salon de Ciaux, en Provence, Tan de grâce 1566, le second juillet, âgé de soixante-deux ans six mois dix -sept jours. « En digne astrologue, Michel de Nostredame avait clairement prédit sa mort; et le naïf écrivain qui nous a transmis ses faits et gestes, affirme qu'il fui témoin de cette dernière valicination. Nous reproduisons les propres expressions de ce fervent admirateur du prophète-astrologue : « Que le temps de son trespas lui fut notoire, mesmes le jour, voire l'heure, je le puis témoigner avec vérité. Me souvenant très- bien que, sur la fin de juin de ladicle année (1566), il avoit escrit de sa main , aux Éphémérides de Jean Stadius, ces mois latins : Hic prope mors est (c'est-à-dire : Ici proche est mort). El le jour devant (ju'il fit eschangc de cette vie à l'autre, luy ayant assisté bien longuement et sur le lard prenant congé de luy jusqu'au lendemain matin , il nie dit ces paroles :

« \oii.s ne nie verrez pas en vie au soleil levant. » Ainsi finit eehii dont la pierre tiimnlaire vantait la plume presque divine, interprète infaillible des astres, et, eomme si l'esprit enthousiaste qui avait tracé l'inscription craignail pour le dernier devin du Moyen Age qnehjue outrage, il ajoutait :

0 postères , ne touchez à ses cendres , Et n'enviez point son repos 1

Le vieil écrivain auquel nous devons ces détails , nous a tracé un portrait animé de celui qu'il ne craint pas de comparer aux plus grands esprits de l'antiquité; nous donnerons ici quelques traits de cette vive esquisse : <■ Il estoit de stature un peu moindre que la médiocre, de corps robuste, alaigre et vigoureux. Il avoit le front grand et ouvert, les yeux gris, le regard doux, et en ire comme flaniboyant. »

Nostradamus , si infaillible dans ses prédictions, qu'elles s'appliquent, au dire de ses partisans, même aux grands événements du Nouveau-Monde , Nostradamus ne sut pas mettre son propre fils en garde contre le terrible châtiment qui devait terniiner sa carrière. Michel de Nostredame, surnommé le Jeune, pronostiquait aussi, et il avait, dès le vivant de son père, publié un Traité d'astrologie. Pouzin était devenu le lieu de sa résidence. Il demeurait dans celte petite ville du Vivarais au moment où elle était assiégée par les troupes royales. Le thème astrologique qu'il avait dressé prédisait la ruine de la cité. Au moment où le maréchal de Saint-Luc pénétrait dans Pouzin, l'boiineur du méfier l'emporta sans doute sur l'amour du pays. Nostradamus-le-Jeune fut surpris au moment où , un brandon enflammé à la main , il réalisait sa prophétie et mettait le feu à la ville; un officier lui fit passer son cheval sur le corps et le tua. Son livre, publié en 1S63, est quelquefois confondu avec les œuvres du père.

Maintenant, si l'on est curieux de savoir quel était le degré de confiance que le prophète populaire avait dans son art, nous dirons qu'il établit tout d'abord une grande (lifiérence dans l'interprétafion des signes célestes et ce qu'il appelle la <> connaissance des exécrables secrets de magie. « Il dit posifivement que, l'astrologie étant comme une certaine participation de la divine éternité, ctn doit comprendre que « les choses qui doivent advenir se peuvent prophétiser par les nocturnes et célestes lumières qui sont naturelles, et par l'esprit de prophétie. " Selon lui, ses quatrains astronomiques peu- >ent être considérés comme « perpétuelles vaticinations pour d'icy h l'année 3797. »

Jean Leroux a donné la Clef des Centuries de Nostradamus, et P. Joseph a publié la Vie du prophète. Nous ne parlons pas ici de plusieurs traités modernes publiés sur le même sujet. Nous rappellerons seulement que, chez certains écrivains, l'admiration naïve du temps de la Renaissance s'est perpétuée jusqu'au dix -huitième siècle et a retenti jusiiu'à nous. Les vers barbares de l'astrologue de Salon ont été déjà parfaitement appréciés dans cet ouvrage : nous nous garderons donc d'en parler de nouveau; mais nous dirons que, s'ils ont popularisé le nom de leur auteur, ils sont bien loin

i:t l\ uenaissanck.

d'êlre l'expression de la haule astrologie jiKiiciaire, lelle (|ue la praticiiiaient les Luc Gauric, les Cardan, les Uiiggieii , et tant d'antres.

Après avoir explicpic' la marche que suivit dans ses développements cette division des Sciences occultes, après avoir signalé le moment où, selon nous, elle parvint à son apogée, nous allons indicpier rapidement (|iu'!(|ues-uiis des préceptes qu'elle imposait à ses adeptes.

L'astrologie judiciaire n'était soumise dans l'origine qu'à des règles peu nombreuses, mais celle science ne tarda pas à se compliquer; ce n'était pas qu'elle se fût imposé la loi de suivre l'astronomie dans ses progrès, mais, tout en restant stalionnaire sur quelques points l'ondamenlaux , elle emprunta aux aulies Sciences occultes mille détails qui compliquèrent ses opérations. Comme l'a dit foil bien un démonogiajthc : c Kn astrologie, on ne connaît dans le ciel que sept planètes et douze constellations dans le zodiaque. 0 Chacun des membres du corps humain est gouverné par une planète; le monde et les empires sont également sous l'iuiluence des constellations. Cette influence s'étend sur les moindres objets de la création, puisque le pseudo-Trismégiste a pu dire, et nous nous servons ici des paroles du vieil interprète : « Les fleurs sont à la terre connue les astres sont au ciel ; il n'y en a aucune parmy elles qu'une esloylle ne luy ait dict de croistre. » On voit, dans les Admirables secrels d'Albert-le-Grand , comment Saturne domine sur la vie, les sciences, les édifices. L'honneur, les souhaits, les richesses, la propreté des vêtements dépendent de Jupiter. Mars exerce son iidluence sur la guerre, les prisons, les mariages, les haines. Le Soleil verse, avec ses rayons, l'espérance, le bonheur, le gain, les héritages. Les amitiés et les amours viennent de Vénus. Mercure envoie les maladies, les pertes, les dettes; il préside au commerce et à la crainte. La Lune domine sur les plaies, les songes, les larcins.

Les jours, les couleurs, les métaux sont également soumis aux planètes, dont on spécifie ainsi les qualités : le Soleil est bienfaisant et favorable; Saturne, triste, morose, froid; Jupiter, tempéré et bénin; Mars, ardent; Vénus, féconde et bienveillante; Mercure, inconstant; la Lune^ mélancolique. Les constellations ont aussi leurs (|ualités bonnes ou mauvaises.

Les astrologues regardent comme un des [)rincipaux mystères de leur science la vertu des maisons du soleil. Ils ont fait une première division du jour en quatre parties, séparées, disent-ils, par les quatre points angulaires, savoir : Vascendanl du soleil, le milieu du ciel, Voccidenl et le bas du ciel. Ces (piatie parties, divisées en douze autres, sont ce qu'on appelle les douze maisons. ( e qu'il y a de didicile à concilier, c'est que les propi iétés de ces diverses maisons varient selon les peuples et les auteurs. Ptolémée et Héliodore les envisagent d'une manière opposée; les Grecs, les Égyptiens, les Arabes et Us astrologues du Moyen Age ne les considèrent point de la même manière.

Lorsque l'on vent tiier un horoscope, il faut examiner attentivement cpielles sont les constellations et les planètes (jui dominent dans le ciel au moment précis de Topéhma e! Ans. SCIENCES OCCOLTES. M. IX.

ration, et combiner les conséquences indiquées par leius vertus. Trois signes de la même nature rencontrés dans le ciel forment le Irin aspect, réputé favorable; Vaspecl sextil est médiocre; l'aspect carré est mauvais. Saint Augustin, dont l'opinion exerça une si grande influence sur le Moyen Age, se demande pourquoi des enliints nés dans le même instant et sous les mêmes couslellalions ont des destinées si diverses. Bien d'autres questions pourraient être faites aujourd'hui aux sectateurs de l'aslrologie , et il n'est plus nécessaire de recourir à la sagesse d'un des Pères les plus vénérés pour reconnaître l'inanité d'une science qui mêla longtemps ses rêves aux réalités presque aussi vaines de la politique; mais, ne l'oublions pas, ces << espions du ciel , « comme Simon Goulard appelle dédaigneusement les astrologues de son temps, ces c larrons de l'avenir, » comme les appelle un autre, surent écouter les voix mystérieuses du passé et dérober pour les âges futurs des secrets dont s'enrichit l'astronomie.

Divisions de l'art divinatoike. — L'antiquité légua certainement au Moyen Age la plupart des pratiques superstitieuses, par l'emploi desquelles les hommes prétendaient lire dans l'avenir; mais, on peut aussi l'affirmer, il y avait un grand nombre de ces pratiques qui, sous l'influence de dogmes plus sévères et détachées des rites d'un culte aboli , non-seulement perdirent toute leur signification symbolique, mais prirent bientôt un caractère de puérilité qui , sans les faire tomber complètement en discrédit , voila du moins leur première origine. Les conciles, toujours en garde contre les anciennes superstitions, n'hésitaient pas à fulminer l'anathème contre les fausses croyances de ce genre que l'on exhumait. Beaucoup de celles que l'on avait jadis préconisées perdirent ainsi de leur crédit ou cessèrent complètement d'être en usage. Nous nous contenterons donc d'énumérer ici, dans l'ordre rationnel qu'ils doivent conserver, les moyens de prédire l'avenir employés par le Moyen Age, alors même qu'il eût présent au souvenir des doctrines plus anciennes et qu'il ne fit pas intervenir directement dans ses prédictions l'action positive des malins esprits. Rien, dans les âges chrétiens d'ailleurs, ne se peut comparer à ces oracles consultés solennellement et interpiètes respectés du culte que vénéraient les temps antiques.

Si l'homme a cherché un interprète de l'avenir dans ses propres songes en se voyant condamné à de fugitives conjectures nées toujours d'impalpables témoins, il a trouvé bieutôt sur lui-même des traces visibles de la volonté divine qu'il suffisait d'interroger convenablement pour connaître sa destinée. Les Orientaux prétendent, dit -on, que les lignes brisées et multiples (jue l'on remarque aux diverses sutures des crânes humains ne sont autre chose qu'une mystérieuse écriture qui raconterait à l'honmii' ses fortunes diverses s'il avait l'art de l'expliquer. Le Moyen Age vit, après l'Anti (juité, une écriture symbolique de cette nature dans les lignes plus ou moins accentuées qui manjuent les diverses inflexions de la main. La C/((rom«Ha> (dont l'élymolo gie bien connue indique pour origine les mots grecs x£'> et p.^vTet'«) trouva jadis de si nombreux adeptes, qu'il n'est guère de branches de l'art divinatoire que l'on puisse lui comparer sur ce point; non-seulement elle finit par s'allier à l'asliologie, mais elle

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