I:T la UKNAISSAINCE
coiulamiiail. Certains déinonograplics (mais de (lucllo autorité sont ilc tels rèvciiis aux yeux de la critique!) y voyaient clairement l'œuvre de saint Jérônn'. L'Encliiridioii du pape Léon , Enchiridion f.eonis papœ , petit manuel (pii n'a pas [dus d'une douzaine de pages, le Liber mimhilis , allribui'- à saint Césaire, i^i'il ne laul pas eontondn- avci Césaired'Esterbacli le dc-inonologue, servirent puissannneni, au seizième siéde surtout, les vaines reclieiehes des pronostiqueurs d'événements. Ce dernier ouvrage, imprimé pour la première fois en 1522, traverse les temps de la Kenaissance en excitant l'admiration et cotiserve jusqu'à nos jours sa bizarre célébrité. Selon un de nos démonographes les plus renonnnés, le Mirabilis liber aurait été écrit lorsque les levers éprouvés par les Valois les forcèrent :i avoir recours au clergé. (Collin ue PLAjfCY, Diclionnaire infernal.) L'art notoire, émané également d'un livre célèbre dans la dénionograpliie, VArs nolaria,que publia Gilles Bourdinen 1517, devint momentanément l'objet d'une étude toute spéciale de la part de ce célèbre jurisconsulte, que l'on considérait dans son siècle comme un bon helléniste. Selon la tradition des ade[)les. l'aii notoire avait été dicté par le Sainl-Kspril. Forcé de nous restreindre dans un cadre étroit , contraint de tiacer à grands traits Faction si remaniuable de ces livres, que l'on exhume maintenant de nouveau , nous tenons à consulter qu'ils parurent presque tous h une époque d'agitation politique , et qu'un artifice a?sez grossier se contenta de leur imposer des noms vénérés ou redoutés du Moyen Age pour accréditer leurs prophéties. On vit se renouveler h l'époque de la Kenaissance ce qui avait été pratiqué jadis, et dans im autre ordi-e d'ich'cs, au sujet des livres mystérieux d'II(M-mès.
Magie. — Le Moyen Age admettait deux sortes de magie : la Tliéurgic, dont le nom indique l'origine céleste, et la Goéiie, que son étymologie présente tout d'abord comme la source des prestiges redoutables et des funestes enchantements. Le mot yoriteia, cpii dérive lui - même du mot yor,;, enchanteur^ imposteur, s'applique surtout à l'invocation des génies malfaisants. Dans son horreur poiu- une étude funeste qu'il regarde comme la plaie de son siècle et de l'humanité, le docte Martin Delrio n'accepte point les deux divisions ([ue nous venons de signaler d'après la plupart des démonographes, et ne voit d'admissible, pour désigner la magie du Moyen Age, que le terme de goétie, qu'il appelle aussi la magie spéciale, i\ l'imitation des écrivains contemporains.
Le philosophe mystique, que l'on revêt assez gratuitement au seizième siècle du titi-e de prince des magiciens, Cornélius Agrippa, admet, lui, positivement, cette différence entre la magie licite, pour ainsi dire, et la magie justement redoutée. II est vrai , et les critiques les plus éclairés le reconnaissent, cpie cet esprit ardent et investigateur s'était de bonne heure imbu des doctrines de la haute kabbale et qu'il n'était pas resté étranger à l'étude des diverses parties du Thalmud. Sous sa plume, en effet, la définition de la théuigie prend un caractère vraiment religieux qui éloigne jusqu'au moindre soupçon d'alliance condamnable avec les démons impurs qu'évoipiait la magie vulgaire. Cornélius Agrippa a été si cruellement calomnié, ses contemporains en ont même liiit un adepte si noir de la sorcellerie, qu'il est bon de reproduire ici la définition d'un art
certaineinenl sacré aux yeux de celui qui l'étudiait. Nous la reproduisons ici sans rien clianger à sa forme mystique : « Notre âme, dit-il. s'étant donc rendue pure et divinisée , échauflée de l'amour de Dieu , parée de l'espérance, conduite par la (bi , posée sur la hauteur et le faite de l'esprit humain , attire à soi la vérité , et, dans la vérité divine connue dans le miroir de l'éternité, elle voit l'état des choses tant naturelles que surnaturelles et divines, leur essence, leurs causes, et la plénitude des sciences comprenant (oui dans le moment; de là vient que nous, étant dans cet état de pureté et d'élévation, nous connaissons les choses qui sont au-dessus de la nature, et nous entendons t(»ut ce qui est en ce bas monde; et nous connaissons non-seulement les choses présentes et celles (jui sont passées, mais nous recevons encore incessamment les oracles de ce qui doit bientôt arriver et de ce qui n'arrivera que longtemps après. De plus, non-seulement dans les sciences, les arts et les oracles, un esprit de cette qualité s'acquiert une vertu divine, mais il reçoit encore une puissance miraculeuse dans toutes les choses transmuables par l'empire. De là vient donc que, nous étant constitués en nature, nous dominons quelquefois sur la nature et que nous fiiisons des opérations si miraculeuses, si soudaines, si hautes, lesquelles font obéir les mânes, boulevei'sent les étoiles, contraignent les divinités et font les éléments; c'est ainsi que les hommes dévoués à Dieu, élevés par ces trois vertus théologales, commandent aux éléments, détournent les tempêtes, font élever les vents, font fondre les nues en |)luie, guérissent les maladies , ressuscitent les morts. » (Henk. Couneille Agrippa, la Philosopkie occulle, trad. du latin par A. Levasseur, t. II, p. 19.)
Voici donc la tloctrine des théurgistes clairement formulée, exposée sans détour, et elle l'est ici par un homme qui, mort vers 1535, a été salué par l'époque de la Renaissance, du titre d'Insigne magicien; mais malheur à celui qui, voulant opérer « par la vertu de la religion pure et seule, » n'est pas devenu loul inlelleduel et de la nature des intelligences!... Agrippa de Netlesheim l'aftirme dans les termes les plus positifs. « Quiconque s'approchera sans être purifié, attirera sur lui sa condamnation et sera livré pour être livré au malin esprit. »
Certes, cet exposé fort explicite de la puissance acquise par le magicien ihéurgiste est loin de manquer de grandeur; il nous reporte même aux temps antiques oii les mages de la Chaldée imposèrent leur nom à la science primitive. Mais qu'importe ! il ne doit tromper personne, nous disent les démonograplies, chargés, au seizième siècle, de combattre une doctrine si remplie d'audace. « Toute cette magie prodigieuse n'est autre que la noire! » s'écrie l'un d'eux ; et le premier qui en aurait doté l'humanité serait ou Mercure ou Zabulon, sous le nom duquel saint Cyprien, avec d'autres Pères, découvre le nom du Démon. Cette science funeste, continue-t-il , aurait été réjjandue par un certain Barnabe Cypriot, que l'on a malicieusement confondu avec l'apôtre condisciple de saint Paul et cousin de saint Marc. Pour l'épandre ses funestes enseignements, il se .serait servi des livres attribués à Adam, à Abel, à Enoch , à Abraham : « Car, donnant esnaule à leur impiété par un très-grand blasphème, ils ont
i:t la renaissance.
osé dire que le contenu de icls livres a esté laissé, partie [)ar Raziol, ange gardien d'Adam, |)artie révélé par l'ange Raphaël, guide et conducteur de Tobie. »
C'eût été, on le comprend, une riche découverte pour les adeptes des Sciences occultes, (jue celle d'niu' l)il)li<)th('(|ue renfermant ces livres merveilleux, dont les titres seuls composeraient aujourd'hui une bibliographie fantastique dont nul ne peut mesurer l'iUenduc. (Irégoiie Xlll le sentait si bien, qu'il envoya, dit-on , en Abjirsinie, les doctes Antoine Brieus et Laurent de Crémone, avec mission d'explorei-, dans l'Amahra, la bibliothèciue du monastère de Sainte-Croix, fondt-e jadis par la reine de Saba, lorscju'elle visita Salomon ; bibliothèque riche de dix millions cent mille volumes, tons écrits sur beau paichemin, et parmi lesquels on conqitait plusieurs ouvrages donnés par le Sage îles sages.
La collection du monastère éthiopien renfermait tout ce que pouvait rêver, dans son ardeur insatiable de science, le plus enthousiaste des adeptes de la magie ihéurgique. On ne nous dit pas que l'on y conservât le livre d'Adam, sur lequel d'ailleurs les renseignements ne font pas défaut; mais on alïirme que l'on y voyait ceux d'Enoch sur les Éléments, et ceux qu'Abraham composa sui- la philosophie, dans la vallée de Mambré, alors qu'il enseignait les honmies dévoués dont le courage l'avait aidé à vaincre les ennemis de Loth. Les nouveautés de cette collection, l'honneur du pays d'Amarha, appartenaient à Esdras ou à Memimelek, le fils de la reine de Saba, lorsqu'ils n'étaient point de la reine de Saba elle-même. Les traités sibyllins s'y faisaient remarquer h peine, tant l'antiquité des autres livres leur enlevait d'autorité. S'il se trouva un pape réformateur des sciences pour croire à de telles merveilles, il y eut un savant illustre pour rap{)rouver, puisque le docte Rircher y croyait. Que pouvaient faire, dans ce cas, les sectateurs de la théurgie ? Ils faisaient revivre de temps en temps quelques-uns de ces beaux traités, et l'art occulte, selon eux, s'en accroissait indéfiniment. Ce fut ce mélange de science fantastique et d'absurdité , qui nourrit la magie théorique du Moyen Age.
Mais, h côté de ces rêveurs mystiques, ne s'appuyant que sur des traditions, il y eut des observateurs infatigables, de vrais expérimentateurs, qui se basèrent sur l'expérience, et ceux -Ici étaient encore salués du titre exécré de magiciens. Ces hommes furent, en réalité, l'honneur du Moyen Age, et la critique moderne a cru devoir les réhabiliter; disons un mot des plus célèbres, il y a à la fois justice et nécessité.
Nous ne parlerons pas néanmoins ici des anciens démonologues, tels que l'iotin et Porphyre, dont nous avons déjà signalé l'action sur les sciences occultes. Nous n'exhumerons même pas les noms redoutés d'Apollonius de Thyane et de Simon le Magicien : l'un, adversaire audacieux de la nouvelle doctrine, ose se comparer au Christ, et, dépositiiire des secrets qu'il étudia dans l'Orient, se vante d'être possesseur d'un pouvoir surnaturel ; l'autre, hérétique, samaritain, élève du thaumaturge Dosithée, se glorifie du titre de prophète et remplit Rome, au premier siècle de notre ère, du bruit de ses miracles. Mais le premier est, en réalité, un philosophe pythagoricien , et Sciences et Ans. SCIENCES OCCULTES. Fol. XIII.
nous renvoyons à l'hilostrale pour étudier les prodiges qu'on lui attribue; le second n'a pas laissé de souvenir bien positif de ses doctrines ou de ses miracles, et nous semble être, avec son Hélène de Tyr, une sorte de cbarlatan dont le temps voilera h tout jamais les prestiges, quelque variés, quelque prodigieux qu'on nous les représente. Nous passerons rapidement sur les bas siècles; nous nommerons à peine Boëce et les mouches merveilleuses qu'il avait construites avec assez d'art pour mériter le titre de magicien ; nous citerons tout au plus , et pour mémoire, une histoire devenue presque populaire , selon laquelle la magie scientifique aurait, dès le neuvième siècle, découvert les aérostats (voyez le manuscrit qui conlienll' histoire de l'évêque Agobard, à Lyon). Nous nous hîstons d'aniver à celte époque où commence véritablement le iMoyen Age et où donùne, par son esprit scientifique, Abou-Moussah-Djafar al-Sofi , (pie les philosophes hermétiques connaissent mieux sous le nom de Geber ou d'Yeber. Cet homme éminent, que l'on pare quelquefois du litre de roi et que Roger Bacon appelle le Maitre des maîtres, Magisler magislrorum, n'a jamais eu de biographe assez précis pour qu'on sache même à quelle époque il vivait. Arabe d'origine, selon que le veut l'opinion comnuuie, ou , si l'on s'en rapporte à Léon-l'Africain , Grec converti à l'islamisme, il serait aussi, d'après les uns , Persan , de la ville de Thus , ou même encore roi d'une contrée de l'Inde. Ce qui paraît plus probable, c'est qu'il vivait au commencement du neuvième siècle. Rhasès, Avicenne, Calid, le citent comme leur maître. Le roi Geber, pour employer le langage des adeptes de la philosophie hermétique, le roi Geber avait doté la science de cinq cents volumes; mais il est permis, toutefois, de mettre au nombre des prodiges, qui trouvent certains incrédules, cette merveilleuse fécondité; l'auteur de la Somme de perfection du magistère n'en reste pas moins le guide scientifique de son temps. Ce fut, sans aucun doute, la doctrine de ce dépositaire des sciences orientales, qu'étudia le magicien par excellence du onzième siècle. Lorsque le moine Gerbert, plus connu sous le nom de Sijlveslre , alla à Cordoue s'initier aux connaissances variées que répandaient les Arabes, il puisa dans les enseignements de Djafar al-Sofi cette multitude de précieux secrets, qu'on prétendit plus tard lui avoir été révélés par le démon et qui le placèrent, selon la légende, sur le trône |)ontifical en 999. Sylvestre II, qui, indépendannuent des sciences physiques et mathéniaticpies, savait le grec, le latin olïiuixhe , eut renom , comme dit un auteur du seizième siècle, du plus élionté magicien qui ait trompé le monde catholique. La science moderne le glorifie aujourd'hui d'avoir vulgarisé le système de numération, improprement attribué aux Arabes. Néanmoins, si ce pontife éminent est pleinement réhabilité aux yeux des savants, la tradition populaire veut que ce soit parmi les musulmans de Cordoue qu'il ail vendu son âme au diable; et Orderic Vital, qui vivait soixante-dix ans tout au plus après lui, va jusqu'à scruter les oracles sibyllins pour expliquer une fortune prodigieuse, sans antécédent dans le clergé français. Guillaume de Malmesbury connaît pertinemment, lui, la cause de tant de prestiges opérés par un pape à jamais damné. Gerbert possédait un livre qui lui donnait commandement suprême sur la hiérarchie
KT LA RENAISSANCE
des dénions : une tête inysléricuse rendait pour lui ses oracles; nuls trésors ne pouvaient lui être cachés, fût-ce au centre de la terre; mais, le jour où il était mort, le 12 avril de l'an 1()0;î, Satan lui-même était venu réclamer une dette payc'e déjà paitant do pouvoir. Aussi, lorscju'aii Moyen Age un pape devait tiépasser , les ossements de Sylvestre 11 ne cessaient-ils de s'entrechocpier. Le livre du spirituel Naudé donne, du reste, sur ce point, toutes les lumières désirables. Il n'y a pas eu moins de quatre papes injustement accusés de professer la magie noire; et la papesse Jeanne; ellemême, de fantasticpie renommée, n'échappe point à l'accusation.
Lorsque la légende ne peut s'en prendre au souverain pontife, c'est quelque; pieux archevèipie, l'honneur de son tenqts, (pi'elle frappe du crime de magie; et, anomalie étrange, celte accusation bizarie est la seule chose qui sauve un grand nom de l'oubli. Qui se lappellerait aujourd'hui la science vraiment encyclopédique d'Albert, évêque de Ratisbonne, et les vingt et un in - folio qu'elle enfanta , si Albert, dans l'esprit du peuple, n'était resté magicien? Mais le peuple ne connaît point Alberlus Grolus ou Teutonicus, Alberlm nalisbonensù , la gloire du Moyen Age; il connaît le grand et le pelil .Ilhert, dont il ne parle jamais sans terreur; c'est de ce génie méconnu cependant (ju'un savant de notre époque a pu dire : « Albert- le-Grand unissait la science la plus vaste à la vertu la plus pure; c'est un des plus beaux caractères que l'histoire ait à nous offiir. » (Feudinanu Hoefer, Hisl. de la Chimie, t. I, p. 359.) — Né h Lauingen sur le Danube, en H93, Albert entra dans l'ordre des Dominicains et ne taida pas à acquérir le lili'e de magiskr, ce qui exprimait bien r('ellement, à cette époque, le rang du mailre par excellence. Cologne, Rome et Paris retentirent de ses enseignements; Alexandre IV le nomma à l'évêclié de Ratisbonne : lui, dédaigna tous ces honneurs pour se livrer, dans la solitude, à l'ensemble de ses vastes recherches, qui devaient tant contribuer à bannir du monde les vaines spéculations delà magie. Le titre de magicien insigne lui demeui'a cependant, et la postérité flétrit sa mémoire des ridicules Secrets du grand Alherl , qu'on lit encore dans nos campagnes. Les puériles évocations contenues dans le Peiil Alberl ne peuvent remonter chronologiquement jusqu'au temps dont nous nous occupons.
Après l'évêque favori des rois, qu'on pourrait appeler aussi le calomnié de la science, vient l'humble moine qui attendra, au sortir du cachot et dans sa tombe ignorée, la réhabilitation des siècles. Frère Roger Bacon , le magicien , est salué par Georges Cuvier du titre d'homme de génie. Gloire donc à sa cendre! Mais voyez ce qu'il l'aut de prodiges réels pour éteindre les vains prodiges de l'art occulte. Ouvrez le docte Wierus, le plus modéré des démonographes, et vous verrez comment il place, parmi les hommes « entichés des arls exécrables el diaboliques , et s'estant mêlés des bastelleries de la magie, » le vieux moine anglais. Celui qui est un grand homme au bout de cinq cents ans d'étude, n'est qu'un sorcier deux siècles après sa mort. Ce serait une admirable biographie h fîiire que celle de frère Roger; car frère Roger est le savant inventeur du Moyen Age, comme son homonyme François Bacon deviendra l'encyclopédiste par
excellence de la Renaissance. Mais les doctrines merveilleuses se déroulent, les faits se pressent et l'espace nous manque. Nous inscrivons donc ici seulement quelques dates, et nous nous contenterons de reproduire quelques circonstances trop remar- (|uablcs pour être omises.
Né en 1214 à llchester, dans la province de Sommerset, Roger Bacon étudie d'abord à Oxford; puis il vient prendre le titre de docteur en théologie dans cette vieille Université de Paris, la mère scientifique des peuples, bien mieux encore qu'elle n'était la (il!e aînée des rois. Pourvu de ses degrés, Roger Bacon devient humblement un pauvre moine de l'ordre des Frères mineurs; puis, il vit quelque temps en Angleterre, et il y vit sous la protection de ce Robert de Lincoln que la postérité anathématisera bientôt aussi du titre odieux de magicien. Mais voyez, quelques années après, à Paris et en l'an 1240, ce pauvre cordelier qui s'est enquis déjà de tout ce que pouvait révéler la science des Juifs et des Arabes; voyez ce moine qui expérimente et qui ose lutter avec Aristote : c'est le frère Roger, que l'on appelle déjà le docteur admirable, c'est le chimiste infatigable, le naturaliste plein de sagacité, l'expert mathématicien, qui répudie les doctrines de l'antlcjuité pour en faire une qui soit à lui; c'est, en un mot, \emagicien du treizième siècle, déjà trop loin de ses contemporains pour qu'ils jugent sa science de bon aloi. Trois siècles trop tôt, il s'est aperçu des erreurs du calendrier Julien ; trop tôt encoi'e, il a découvert la théorie et la pratique du télescope ; mille fois trop tôt, il a compose son Opiis Majus. Mais Clément IV, l'ancien secrétaire de saint Louis, vit alors, et frère Roger ne sera pas persécuté. Laissez mourir le noble pontife, laissez agir Jérôme d'Esculo, le général des Franciscains, et, bien que frère Roger ait écrit son traité de JSuliUate magiœ , il ira dans un cachot et il verra ses écrits condamnés. Cette captivité, souvent étroite, durera dix ans; puis, lorsqu'il aura recouvré la liberté, lorsque, de retour en Angleterre, il se verra sur le point de mourir, le pauvre cordelier, vieilli par le séjour de la prison, affaibli par le chagrin, dira à ce monde qu'il a tenté d'éclairer : c Je me repens, j'ai trop aimé la science. » (xs mots furent, dit -on, prononcés à Oxford, en 1292; et frère Roger mourut déclaré par son siècle magicien infâme. Mais de quoi se plaignait frère Roger ? il avait évité de périr par le feu, comme tant d'autres de ses contemporains.
Le milieu du treizième siècle vit naître Pietro d'Apono, que nous connaissons en France sous le nom altéré de Pierre d'Apone ou d'Abono. Médecin expert, renommé dans Padoue, astronome plein de sagacité, philosophe habile, il ne larda pas à être considéré comme le plus grand magicien de l'Italie et du reste de l'Europe. Selon la croyance populaire, Gabriel Naudé nous le dit du moins, on pensait « qu'il s'étoit acquis la cognoissance des sept arts libéraux par le moyen de sept esprits famiUers qu'il tenoit enfermés dans un cristal. » Comme l'Ahasvérus de la légende, « il avoit l'industrie de faire revenir en sa bourse l'argent qu'il avoit despencé. » La rumeur commune fit taire l'admiration que l'on avait pour sa science. Accusé publiquement de magie, il fut jeté dans un cachot, et, comme l'immortel Roger Bacon, il put maudire
KT LA RIlNAISSANCE.
l'heure où la science clail devenue son seul amour. Il ne mourut pas cependant sur un bûclior : il expira , à quatre-vingts ans , dans son étroite prison. Comme il (allait un spectacle terrible là où l'on avait conçu de Colles terreurs, le peuple de Padoue vit livrer aux flammes l'clïiifio (le riiommo redoul*', que la science réhabilite aujourd'hui. Cet événement eut lieu, selon Naudé, eu i;{05; la JSioynipliie le recule jusqu'en 1310. Pietro d'Apono est aujourd'hui trop peu connu dans le martyrologe d'où nous exhumons ici quelques noms. Il faut dire cependant que, s'il est réellement l'auteur de cet IJeptameron , qvn se trouve h la fin du tome I" des œuvres d'Agrip[>a; que s'il a écrit l'ouvrage que Tritheim appelle Y Elucidarium necromanlicum , il laisse quelques excuses aux inquisiteurs du (juatorziènie siècle; ses croyances magiques, prétendues sincères, ont été niées, du reste, jusqu'à leur substituer une incn-dulité absolue. Admirateur passionné des savants arabes, dont il reproduisit en latin les doctrines, favorisé par plusieurs souverains pontifes dont il ('tait devenu l'ami, Pierre d'Apono dut exciter contre lui toutes les haines, tous les genres d'envie; il poursuivit hardiment la carrière qu'il .s'était tracée, sans se mettre en peine des clameurs de l'ignorance; mais il est probable qu'il a été bien jugé par Baptiste de Mantoue, qui l'accuse d'un fol orgueil. Le siècle où il vivait punit en lui une audace par trop téméraire; plus tard, on lui dressa des statues.
La péninsule ibérique, l'Angleterre et l'Allemagne offrent, dans leurs annales, des noms jadis tout aus.si célèbres, tout aussi ignorés aujourd'hui. Nous ne parlerons point ici de Faust, (]uc le génie du poëte a immortalisé; nous nous t;urons même sur ce Picatrix, magicien espagnol, qui se lie à tant de légendes et sur lequel, en dehors des œuvres d'Alphonse-le-Sage, on a si peu de renseignements. Mais, pour nous en tenir aux magiciens qui ont une certaine communauté d'origine avec notre pays, nous citerons Thomas d'Hersildonne, Michel Scott et lord Soulis, qui remplirent l'Ecosse de leurs prodiges, peu de temps avant l'époque où vivait le Dante. Le poëte a placé le second dans les enfers, et, à en juger par les actes qu'on lui attribue, lord Soulis méritait la lin tragique qui le précipita dans l'éternel abîme. Jacques Jodoc, dont l'jirt malfiùsant était parvenu à enchâsser le démon dans un anneau; Cunningham, plus connu sous le nom de docteur Fian , que l'on tortura devant le roi Jacques pour avoir excité une horrible tempête où ce monarque pensa périr; bien d'autres magiciens encore, protégés au seizième siècle par lady i^lac-Alzean, prouvent que nos voisins n'étaient pas moins que les Allemands et les Italiens livrés aux enchantements funestes dont l'Europe entière s'effrayait. Tous ces noms s'efl'acent cependant (s'il s'agit de la démonographie anglaise) devant celui du docteur Dee, qui traversa néanmoins presque tout le seizième siècle à l'abri des persécutions, grâce à la haute faveur d'Elisabeth. Astrologue, nécromancien, J. Dee perpétua l'étude des Sciences occultes dans sa famille, et son fds, devenu médecin de Charles I", fut, par la suite, un alchimiste renonmié (voy. Ch. Mack.w, Memoirs of exlraordinaru popular delusions, etc. Lond., 1842, in-8°). Chose remarquable, h l'exception du papeGerbert, Sciences si Ails, SCIENCES OCCULTES. Fol. Xï.
que la science admire, et de Gaufridi, qu'elle plaint, la France ne possède aucun de ces hommes redoutés , nous dirions presque respectés, qu'on désigne sous le nom de magiciens. Parmi les douze cents sorciers signalés au seizième siècle dans la liste du trop fameux Trois- Échelles^ il n'est peut-être pas un seul adepte des Sciences occultes, (jui méritât un tel honneur. Il l'aul le dire aussi, à côlé des savants si étrangement qualifiés; observateurs de la qualité, comme dit le Dante lorsqu'il nomme les grands naturalistes, il y avait, au Moyen Age et durant la Renaissance, les enthousiastes toujours déçus, les victimes de leurs propres illusions, les magiciens se vantant eux-mêmes d'être en contact immédiat avec les démons, dont ils connaissaient la hiérarchie et dont ils fournissaient le dénombrement. Ces magiciens officiels, si l'on peut se servir d'une telle expression , entravaient fort la question et irritaient vivement l'Église. C'était contre eux qu'écrivaient frère Roger Bacon et tant d'autres esprits sérieux; mais le vulgaire ne les distinguait pas, à coup sûr, des hommes éminents qui s'occupaient d'un tout autre ordre de prodiges. La plus étrange confusion de toutes les doctrines, le mélange le plus bizarre des prati(|ues hautement condanmées, la réunion de superstitions vraiment odieuses, toujours réprouvées par les conciles, formaient l'ensemble fort étrange de cette prétendue philosophie occulte qui comptait des milliers d'adeptes.
Les chroniqueurs contemporains nous ont conservé les noms de plusieurs personnages exécrés, que le Moyen Age rangea tour à tour dans la catégorie des magiciens, des enchanteurs et des sorciers, mais dont la mémoire, redoutée des populations, s'est éteinte avec leur supplice; tandis que celle des enchanteurs théoriciens, si l'on peut employer ce terme, s'est perpétuée avec leurs écrits. Tel est ce Jacques Dulot, qui vécut sous Philippe-le-Bel et qui, après avoir vu sa femme monter sur le bûcher, se tua dans sa prison; tel est encore le sorcier plus vulgaire que l'on nommait Paviotl'Envoûteur, et qui fut également brûlé à l'issue du procès de l'infortuné Marigny; tel fut le possesseur du Simagorad, livre cabalistique dont la dénomination orientale est évidemment altérée et qui, ayant été donné par Dieu au père du genre humain pour le consoler de la mort d'Abel , devait nécessairement guérir la démence de Charles VL Jean de Bar, serviteur du duc de Bourgogne, est brûlé à la fin du même siècle comme nécromancien et invocateur du diable, et la grâce qu'on remarquait dans sa personne (on l'appelait le beau clerc) ne peut le sauver du supplice. L'exécrable Gilles de Laval, que l'on connaît mieux sous le nom de maréchal de Raiz et dont on a fait le type redouté de la légende de Barbe -Bleue, ne peut pas être précisément rangé parmi les magiciens du quinzième siècle; mais il participa, dans sa sanglante monomanie, à leurs pratiques les plus abominables, et le Florentin Prelali, docte chimiste, enchanteur habile, lui prêta les ressources de son art funeste. Qui pourrait dire les scènes épouvantables qui se passèrent alors dans les châteaux de Machecoul et de Chanlocé ? Qui pourrait rappeler ces incantations où les mystères de la religion se mêlaient aux sacrilèges les plus horribles? Qui pourrait peindre ces sacrifices d'en-
fants accomplis dans un liidoiix délire? Après le maréchal de Raiz, brûlé vil le 25 octobre i\AO, maistre Guillaume Édeline, docteur en théologie, prieur de Saint Germain-des-Prés, semble presque innocent, lorsqu'il invoque les puissances du monde infernal; car il n'aspire, lui, qu'à raïuoiii- d'une dame chevnleresse , dont tonte sa science magique n'a pu lui laire surnictuter le pouvoir presque surhumain. Sou supplice est aussi plus doux; Monslrelet nous avoue qu'il fut condamné seulement a jeûner dans un cachot, et encore commença-l-il à gémir et à condouloir de son mêlait. Que disait pendant ce temps sa charmeresse? Le chroniqueur se tait sur ce point.
Les Sciences occultes, au Moyen Age et surtout durant la Renaissance, furent doni' cultivées par deux classes d'hommes bien dillérentes : les uns étaient simplement di's savants que leur enthousiasme souvent audacieux trompait; les autres, des criminels passionnés qui cherchaient dans ces rêves délirants une satisfaction coupable à d'insatiables désirs. Il y aurait une notable injustice à ranger dans la même classe des hommes si différents! Il y a plus. Durant la Renaissance, la lumière vint précisément des esprits ardents, mais trompés, qui mêlaient h la science bien réelle de leur époque quelques lueurs éblouissantes des sciences surnaturelles cultivées en d'autres temps. Corneille Agrippa, de Nettesheim, le médecin de Louise de Savoie, fut de ce nombre. Né h Cologne en 1486, mort en 1534, sa courte et studieuse existence fut uu éclatant exemple de ce que peut l'amour de la science luttant contre les divagations du mysticisme et demeurant souvent victorieux. Aux yeux des gens éclairés, Agrippa est un descendant des gnostiques les plus purs; aux yeux du vulgaire, c'est un vrai suppôt de Satan : et, lorsque ce savant médecin va finir misérablement ses jours dans l'hôpital de Grenoble, les deux chiens qui ont partagé sa misère deviennent pour le peuple deux esprits malins, qui, se réjouissant de la mort du superbe, vont se précipiter, en hurlant, dans les eaux. Théophraste Bombast, de Hohenheim, surnommé Paracelse, auquel on doit tant de précieuses découvertes chimiques, meurt à son tour à l'hôpital; et le démon, qu'il a su emprisonner dans le pommeau de son épée, ne le peut pas garantir de la fin terrible qui attend aussi le docte Aldrovandus, l'esprit le plus ferme de son temps.
Parmi les hommes qui contribuèrent le plus à faire évanouir le prestige des Sciences occultes et qui les cultivèrent cependant avec une ardeur dont la persévéï-ance contraste sans doute d'une manière étrange avec le but tout positif (pi'ils se proposaient, il en est un que la science moderne a peut-être trop négligé. Cardan, tiré par force du sein de sa mère en 1501, à Pavie, a donné dix volumes in-folio; et ce recueil, dit M. Libri, ne contient que la moitié de ce qu'il a écrit : « Philosophie, physique, médecine, matbémati(|ues, astronomie, histoire naturelle, rien ne lui a échappé; il a cultivé toutes les sciences et les a toutes peifectionnées. Il osa seul secouer entièrement le joug et déclara la guerre h toute l'antiquité. Telesius et Patris n'avaient fait qu'attaquer Aristotesous la bannière de Parménide et de Platon. Cardan méconnut toute autorité, et ne voulut que su propre intelligence pour guide, o
ÏVl
(Histoire des sciences malhéinaliques en Italie, t. III, p. 169.) — Ce hardi réformateur, (ju'aiicuiie barrière n'arrêtait, croyait pouvoir obtenir du ciel tout ce qu'il désirait. Le 1" avril, à huit heures du niatiu, Jérôme Cardan grossit l'espèce de martyrologe qui nous a été donné par Naudé : il se trouve au nombre des grands hommes injustement accusés de magie. Répéter ici les faux miracles qu'on leur prête sous l'influence des démons; enregistrer minutieusement les actes si variés qu'ils doivent à la magie noire, ou les pactes funestes et trompeurs contractés avec le malin esprit; exposer, en un mot, tout un système de démonologie , et ne pas laisser un seul recoin du mystique Pandœmonimn sans y porter la lumière, ce serait faire plus que n'ont fait les vieux dénionographes eux mêmes. Il est un fait seulement que nous constaterons, c'est que le magicien, fort bien défini par le Moyen Age , est essentiellement différent du sorcier. L'orgueil est son péché suprême ; la vaine science, son premier besoin : et il n'est pas hors de propos de faire remarquer ici que la superbe du vrai magicien alla, durant la Renaissance, jusqu'à l'égaler au Créateur. Paracelse, que nous ne confondrons pas cependant avec les partisans de la goétie proprement dits, Paracelse se vantait, au seizième siècle, d'être assez puissant pour composer de petits hommes, homunculi, que son archée venait animer et qui partageaient, avec les créatures sorties des mains de Dieu, la faculté d'agir et de penser. Semblable au laldabaoth des Basilidiens; ce nouveau créateur, si audacieux dans ses rêveries, n'attendait plus, sans doute, pour que ces âmes fussent immortelles, qu'un rayon de la sagesse divine, qu'il espérait enfin conquérir.
Plus naïfs toutefois que ce nouveau Prométhée, les magiciens du Moyen Age proprement dits, lorsqu'ils n'étaient pas des savants réellement éclairés, n'hésitaient pas un moment à implorer le secours de Satan et à se mesurer avec lui. Les formules d'évocation, ou plutôt de paction, sont innombrables. Nous n'entreprendi'ons pas de les analyser; mais nous rappellerons que Martin del Rio, le démonographe par excellenci; du seizième siècle, les regarde expressément comme la base de toutes les opérations de la magie noire. « La paction, dit -il, que les magiciens font avec le démon est le seul soutien sur lequel sont affermies toutes les opérations magiques; de sorte que, toutes les fois qu'il plaist au magicien de ftiire quelque chose par le moyen de son art, il est expressément ou bien implicitement tenu de prier le démon que, suivant l'accord fait entre eux, il intervienne et besongne secrettement en icelle. » (Voy. les Controverses et recherches magiques, liv. Il, p. 119.) — Martin del Rio, qui n'ignore aucune des finesses de Satan et qui peut lutter de ruse avec Behemoth , Martin del Rio nous dit ensuite comment s'accomplit cette paction, qui n'oblige, en définitive, (jue l'homme. Ce pacte fatal, dans lequel le fils d'Adam est toujours déçu, se peut traiter de trois manières, car il y a plus d'ordre qu'on ne le suppose dans cette diplomatie infernale où Satan joue le premier rôle. La première comporte diverses solemnilez, et veut que le démon apparaisse visiblement sous quelque Ibrme corporelle pour recevoir l'hommage qu'on lui a promis. Nous avons un éclatant exeniple de cette
KT LA RENAISSANCE
alliance dans Césaiied'Esioibacli, (lu'il faut bien se garder de confondre avec saint Césaire, ot qui est l'auteur du Mirabilis liber.
La seconde parlion peut se traiter par rcquesie cscrite. \M Rio nous le «lit du moins, et Crespcl nous ie prouve dans son livre de la Haine de Satan.
La Iroisii'nie s'accomplit par l'entremise d'un lieutenant ou d'un vicaire, « quand celui qui fait la paction redoute le regard ou lo pourparler du démon. » De l'avis du démonograplie que nous citons ici, c'est bien à tort que le docte Grillandus, qui cependant n'est pas infaillible, l'aj^pelle paclion lacite; car, <■ bien que la profession se fasse à un autre qu'au démon, elle se laiet toutefois expressément et au nom du démon. »
Martin del Rio, si bien au Hiit du protocole satanique, dit aussi, dans le plus grand détail, ce h quoi s'engagent les magiciens. Laissons-le parler encore : « Toutes ces sortes de pactions ont beaucoup de choses communes entre elles : la première, de renier la foy et le christianisme, faire faillite et banqueroute à l'obéissance de Dieu, répudier la garde et le patronage de la sacrée Vierge, et vomir des injures et blasphèmes contre sa pureté ; la seconde , d'estre faussement lavez , par le démon, d'un nouveau genre de baptesme; la troisiesme, de renoncer à leurs premiers noms pour en prendre d'autres nouveaux; la quatriesme, désavouer leurs premiers parreins et niarreines, tant du baptesme que de la confirmation, et en recevoir d'autres à la poste du diable; la cinquiesme, de lui donner quelques pièces ou morceaux de leurs propres habillcmens; la sixiesme, de luy prester sermant de fidélité dessus un cerne (cercle) qu'il fait sur la terre; la septiesme, de le prier qu'il les efface du livre de vie, pour escrire leurs noms au livre de mort; la huictiesme, de luy promettre des sacrifices, c'est-à-dire de faire mourir,;» certain temps, quelque homme, femme ou petit enfant.» Nous nous arrêtons; les articles récriminateurs sont de longueur démesurée, et nous voulons à dessein ne pas nous éloigner du cercle redoutable dont le démonographe nous a parlé. Le cerne magique, comme il l'appelle, joue un grand rôle dans l'évocation terrible qui précède la paction solennelle. Depuis Virgile, l'insigne magicien, jusqu'à Pierre de Vaulx, le hardi enchanteur, il n'y a pas eu, en effet , d'évocation efficace sans cerne magique, sans verveine, sans encens mâle, sans cierges allumés. Presque toujours, les cercles magiques sont au nombre de trois; et il faut aussi prononcer trois conjurations en jetant du sel dans le premier cercle. L'auteur de cette notice a sous les yeux un traité conclu avec Maldeschas, seigneur de trois mille esprits, dans lequel un magicien trompé se vante d'avoir fait intervenir au milieu de ses évocations un cochon, bêle immonde, qu'il chargea par trois fois de ses malédictions, et qu'il lia dans le premier cercle cabalistique, au moyen d'une étole, pour servir de réceptacle à l'esprit malin. Le saint Saday, le doux Emmanuel, le sacré Tetragrammalon, furent invoqués; Raziel fut appelé par trois fois, et la présence de l'esprit se manifesta enfin : mais les trois cents ans de prospérité terrestre, réclamés par celui qui avait dressé l'évocation, se réduisirent à trente années, et la triste victime de ce pacte déplorable n'a pas d'expressions assez Ssiences et Arts. SCIENCES OCCULTES. Fol. XVII.
énergiques pour peindre l'angoisse qu'elle ressentit en acquérant la certitude d'une si cruelle déception.
Parfums et onguents magiques. — 11 y a, dans l'iiisloire des Sciences occultes, un lait qui passe toujours inaperçu, et qui a dû exercer une telle influence physique sur l'esprit des adeptes , qu'on pourrait souvent lui faire jouer le premier rôle dans la plupart des conjurations de la magie et de la sorcellerie; nous voulons parler de l'usage où l'on fut, durant tout le Moyen Age, de joindre aux évocations les onctions magiques et surtout la fuuK'e des parfums : les unes vous entraînaient dans le monde enchanté des esprits; les autres devaient faire descendre les Génies aériens sur la terre ou évoquer du fond de l'abîme les Démons infernaux. Il ne faut pas être bien versé dans la connaissance des diverses substances employées comme parfums ou comme fumigations mystérieuses, durant le Moyen Age, pour comprendre que, parmi quelques-unes de ces substances parfaitement inertes ou seulement innocentes, il s'en trouvait plusieurs dont l'action héroïque produisait un trouble immédiat, dont ne pouvait même se défendre res|)rit le plus affermi. La jusquiame, entre autres, qui se déguise dans presque toutes les formules d'onguents magiques, était sans cesse employée; la belladone , dont une vaiiété porte le nom d'herbe aux magiciens et dont le principe actif a reçu la dénomination significative d'alropine, la belladone mêlée à des matières inoffensives devenait l'agent le plus redoutable que la magie pût employer. Les substances opiacées, l'extrait de chanvre, auquel la science moderne restitue son nom oriental de hachisch, étaient, ainsi que l'ont prouvé d'habiles médecins, les complices les plus énergiques d'esprits déjà délirants. (Voy. J. Moreau, de Tours, Dm hachisch el de ^aliénation mentale, éludes psychologiques , Paris, 1845, 1 vol. in -8.) En démonographie, les parfums magiques sont liés à un vaste système de sympathie énergique ou d'antipathie toute répulsive qui les font considérer comme des agents dont on doit soigneusement étudier les vertus et dont il l'aut bien éviter de confondre les qualités. Unis essentiellement aux influences qui émanent des astres, ils montent perpétuellement de la terre vers les cieux pour se répandre de nouveau sur le terrestre univers. Agrippa et bien d'autres démonographes nous ont conservé les formules consacrées par la magie pour exciter l'action du système planétaire; nous nous contenterons d'en indiquer deux ou trois, et nous commencerons par les parfums qu'un usage antique consacrait au soleil. Le safran, l'ambre, le musc, le bois de baume, les fruits du laurier, le girofle, la myrrhe et l'encens, soigneusement mêlés, composaient un parfum s'alliant à loutes les splendeurs de l'astre du jour, et il est infiniment probable que le safran n'entrait dans cette composition qu'en raison du symbole que l'on tirait de sa couleur : les démonographes l'aflirment. Néanmoins, ce mélange d'odeurs agréables n'exerçait toute sou action sur le soleil qu'en empruntant l'influence magique qui s'exhale du cerveau de l'aigle ou même du sang de coq blanc. Les parfums que l'on consacrait aux influences plus restreintes de la lune étaient aussi moins variés. La graine de pavot blanc, l'encens, le camphre avaient pour récipient la tête d'une
i:t la renaissance.
grenouille, les yeux d'un taureau, le sang d'une oie et, ce qui est plus étrange, celui d'une femme prisa une époque déterminée. Hâtons-nous de le dire, (iuel(jues-uns de ces parfums |)lau('taires exigeaient dos substances qu'on no saurait retrouver aujourd'hui et qui no purent même jamais cire bien spécili(''Os par le Moyen Age. Ainsi Mars agréait le suc d'euphorbe, l'odeur de l'auimoniac, l'extrait des deux hellébores, qui , mêlés à de l'aimant et à une légère dose de soufre, s'incorporaient avec la cervelle d'un corbeau, le sang d'un homme ou celui d'un chat noir; mais, immédiatement après le suc de l'euphorbe, la recelte indique le bdellium, et jamais les auteurs de la Renaissance n'ont pu expliquer nettement ce (ju'était celte substance mystérieuse née primitivement dans le Jardin (réternelle volupté.
Les parfums terrestres, dont l'action est bien autrement déterminée et dont les résultats sont bien plus immédiats, présentent des substances dont on démêle difficilement la nature cabalistique : composés toujours sous l'intluence des étoiles, ils attirent les démons ou bien ils doivent sei-vir à les éloigner ; ils jettent souvent le trouble parmi les éléments et excitent d'horribles tempêtes. Vous entendrez gronder le tonnerre et tomber une pluie diluvienne, si vous savez employer à propos le foie du caméléon, brûlé par les extrémités. Les Tempeslarii, classe particulière de magiciens appartenant surtout aux bas siècles , usaient, dans leurs incantations, de moyens sans doute analogues.
Le sol se soulèvera et tremblera à votre gré, lorsque vous aurez à propos jeté quelques pelletées de terre dans une maison où l'on aura brijlé du fiel de seiche, mêlé avec du thym, des roses et du bois d'aloès. Si l'on se contente d'asperger ce mélange avec de l'eau de mer ou du sang, l'habitation sera remplie d'une rosée sanglante, les flots amers la baigneront. Voulez -vous faire accourir sur la terre les démons sans nombre qui sont le fléau de l'humanité, mêlez la coriandre, le persil, la jusquiame, avec la ciguë. Des fantômes étranges se mêleront à ces esprits pervers, si vous composez un parfum avec de la racine de canne, du suc de ciguë, des feuilles de férule, de la jusquiame, de l'if, de la barbnsse, du sandal rouge et du pavot noir. Certes, la variété ne manque pas dans cette étrange recette et il est permis de supposer que le jus épaissi du pavot noir a produit plus d'une illusion.
Malheur toutefois à celui qui n'a pas su deviner les grandes lois de la sympathie et de l'antipathie; elles régnent sur les parfums, de même qu'elles gouvernent les corps célestes : une seule de ces lois transgressée fait évanouir la conjuration la plus sérieusement méditée. Sachez donc que le bois d'aloès et le soufre sont essentiellement contraires dans leurs émanations, et qu'il en est de même d'une foule d'autres substances que l'on étudiera avec un soin religieux, disent les livres du Moyen Age, si l'on ne veut être victime de ses incantations.
Philtres. — On a dit avec raison que le Moyen Age était le règne des idées traditionnelles, poussées jusqu'à l'excès; mais s'il fut un temps où l'antiquiUÎ fut scrutée avec passion pour en obtenir le grand secret, éternel désir de l'humanité, le secret
qui force les sympathies et qui contraint les natures les plus opposées à s'unir dans une même pensée, à se confondre dans un seul amour, ce fut h coup sûr celui -Là. Les naturalistes furent compulsés, on interrogea les historiens avec une sorte de persévérance que l'on n'avait point pour les choses sérieuses, les poètes eux-mêmes deviureni des espèces d'oracles que l'on crut souvent infaillibles, et les philtres se multiplièrent si bien que les temps de la chevalerie n'eurent rien à envier sous ce rapport au temps des Grecs et des Romains. Parmi ces moyens presque infaillibles d'agir sur la passion la plus indépendante on compta, dès l'origine, et comme le plus puissant, Xhippomanès, le philtre par excellence de l'antiquité. Cette excroissance charnue, qui se trouve h la tête des poulains lors de leur naissance et que la mère est , dit-on , dans l'habitude de manger, se divisa en trois espèces, pour lesquelles nous renverrons aux doctes dissertations de Wierus et de Del Rio. Au seizième siècle, comme au temps de l'antiquité, l'hippomanès fut aussi recueilli dans le moment où la cavale poussait ses hennissements d'amour. Virgile, Tibulle, Ovide devinrent les docteurs de cette science magique, dont on renouvela les antiques pratiques en les associant souvent aux mystères les plus vénérés du christianisme. Si l'on eut, comme aux temps anciens, des ipsullires ou des subsilles, dont parle Festus et qui consistaient en figurines de cire sur lesquelles on pratiquait une sorte d'envoûtement; si l'on fit usage de la pierre astiriles ou d'un dard tiré d'un corps ennemi , on eut recours aussi à des hosties consacrées ou non consacrées, marquées de lettres sanglantes, et les chrétiens orthodoxes furent surtout épouvantés d'un pareil sacrilège. En effet, lorsque, dans le Moyen Age, on prétendait livrer à toutes les fureurs de la passion une âme paisible, c'était souvent au sacrifice le plus auguste que l'on empruntait un secours impie. On faisait dire jusqu'à cinq messes sur une même hostie, et le pain divin devenait alors un philtre irrésistible. Thiers, le fameux docteur en théologie, s'élève avec horreur contre une telle superstition , et nous apprend que les messes célébrées ainsi montaient à un nombre indéterminé. L'hostie , pour exercer ses effets , devait être réduite en poudre impalpable et donnée dans quelque boisson. L'aimant broyé était également mêlé à des breuvages amoureux. Le célèbre Grillandus, qui semble avoir épuisé tout ce que l'on a écrit sur cette matière , nous affirme qu'un des philtres les plus puissants se faisait avec des rognures d'ongle. Il en a reconnu plusieurs qui se composaient d'intestins d'animaux, de plumes d'oiseaux, d'écaillés de poissons. Alors, comme cela arrive encore aujourd'hui dans certaines campagnes reculées, la queue de loup avait une grande célébrité; on la croyait plus efficace que les ligatures faites de feuilles ou d'herbes consacrées par d'antiques superstitions. La verveine, dont les vertus occultes datent des temps druidiques, jouait un grand rôle, dans ces pratiques occultes; mais le philtre le plus puissant peut-être du Moyen Age fut obtenu de la mandragore. Parmi les auteurs anciens, Théophraste était le premier qui nous eût signalé les vertus de cette plante merveilleuse. Mais la mandragore du médecin grec s'était perdue; le maître de Danle, Brunetto Lalini, la retrouva, ou , pour mieux dire, il en parle dans
ET L\ RENAISSANCE
son livre Du Trézor. H nous appiend comment les éléphants la vont clierclier sur le chemin du Paradis terrestre, au temps de leurs amours. La mandragore, en magie, est, comme on sait, une racine affectant la forme du corps humain. Cette plante bizarre, donl la végé'lalion est activt'e par le démon, inspirait un amour irn-sislible; mais il lallail voir surloiit ce en quoi on mettait sa conliaucc, et no pas i)n'ndre, en échange des réelles, quelqu'une do ces fausses mandragores qu'une main artificieuse savait si bien fabriquer , surtout au temps de la Renaissance. Cette plante fameuse est rangée aujourd'hui, dans les nomenclatures scientifiques, parmi les solanées. Nous nous abstenons de dire ici quelle était la nature d'une foule d'aulies philtres, et nous tiirons, pour les oreilles chastes, les préparations qu'ils nécessitaient. Nous partageons parfailoment, sur ce point, l'avis d'un célèbre démonographe : ces philtres nuisaient grandement pour la plupart et à l'esprit et au corps.
Talismans, abrax.^s, phylactères, ligatures, etc. — Les talismans, dont l'usage était si fréquent au Moyen Age et surtout à l'époque de la Renaissance, paraissent avoir eu surtout une origine orientale et furent condamnés dès l'origine par l'Église. Ces abraxas si variés, qui venaient des gnostiques et dont on ignorait la vraie signification symbolique, étaient, par la variété de leurs figures, ceux que l'on recherchait le plus et qui exerçaient l'impression la plus vive sur les imaginations. Les talismans, ou mulliahans proprement dits, venaient directement des Arabes. Pour avoir toutes les qualités requises, ils devaient être gravés sur des pierres ou sur des métaux de sympathie, répondant à certaines constellations; dans ce dernier cas, ils avaient une véritable corrélation avec l'astrologie judiciaire, et cela est si vrai que, dans les traités spéciaux , on recommande expressément h celui qui est chargé de graver les figures talismaniques,de ne se laisser distraire par aucune pensée étrangère à son œuvre et d'avoir toujours présent h la pensée quelle est la disposition du ciel réellement favorable au travail mystéiieux qu'il entreprend; sous ce rapport, les anneaux constellés rentrent essentiellement dans la classe des talismans. 11 nous serait d'autant plus facile de multiplier ici la description des talismans gnostiques, chrétiens ou arabes, que de nombreux ouvrages, en tête desquels il faut inscrire le Trailé des curiosilés inouïes, de Gaffarel, ont été publiés, sur ce sujet, depuis deux siècles environ. Pour que le lecteur ne reste pas absolument étranger néanmoins à la fabrication des talismans vulgaires tels qu'on les portait durant la Renaissance, nous donnerons ici celui qui peut faire acquérir aisément les honneurs, les grandeurs et les dignités. Celte formule est extraite des Talismans justifiés :
« Faites graver l'image de Jupiter, qui est un homme ayant la tète d'un bélier, sur de l'étain et de l'argent, ou sur une pierre blanche, au jour et heure de Jupiter, quand il est en son domicile, comme au Sagittaire ou aux Poissons, ou dans son exaltation comme au Cancre, et qu'il soit libre de tous empèchemens. principalement des mauvais regards de Saturne ou de Mars: qu'il soit vite et non brûlé du soleil, en un mot qu'il soit fortuné en tout. Portez cette image sur vous, étant laite comme dessus et Scientts el Ails. SQEHCES OCCULTES. Fol. XIX.
avec toutes les conditions susdites , et vous verrez ce qui surpasse votre créance. »
Après les croisades et à mesure que les rapports avec l'Orient se multiplièrent, les talismans arabes et les croyances qui s'y rattachaient eurent plus fréquemment cours en Europe. Chez les |)euples asiatiques, la nature première de la substance sur laquelle on devait graver les figures talismaniques, avait la plus grande influence et constituait même à elle seule le talisman. Pour n'en oITrir qu'un seul exemple, l'émeraude, dans l'Orient, passait pour chasser Satan , \esdjins et les démons inférieurs. A défaut d'images, les caractères orientaux, dans leurs enlacements variés, suffisaient seuls pour frapper les imaginations; ils jouirent jadis d'une faveur marquée, qui s'est perpétuée pour ainsi dire jusqu'à notre époque, et, au besoin, le savant traité de M. Reinaud pourrait servir à prouver que, sous ce rapport, le dix -septième siècle n'était guère en avance sur le douzième. (Voy. Monuments arabes, persans et turcs du cabinet de M. le duc de B laças,- Paris, 1828, 2 vol. in-8°.)
S'il est une formule mystérieuse, née pour ainsi dire avec la magie moderne et qui ait traversé tout le Moyen Age pour parvenir jusqu'à nous en conservant son intégrité, c'est sans contredit Vabracadabra mystique, dont tous les livres de démonographie reproduisent invariablement la disposition triangulaire et qui reste dans le souvenir des individus les moins lettrés. Les abraxas des gnostiques, sur plusieurs desquels on reinarque celte formule , constituèrent d'abord un genre de symbolisme connu seulement des initiés. Taillées sur la pierre, gravées sur le bronze, ces figures talismaniques circulèrent durant le Moyen Age, mais perdirent leur réelle signification, La tradition en fit alors des ertipreintes magiques capables d'opérer les plus grands prodiges, et les abraxas des premiers siècles de l'Église furent souvent considérés au Moyen Age comme une sorte de monnaie du démon, dont lui seul révélait la valeur et pouvait expliquer l'empreinte.
L'auteur de l'histoire du gnosticisme le dit positivement : « Ce sont les pratiques et les superstitions populaires que nous font connaître ces pierres; ce ne sont pas les grandes théories du gnosticisme.» Cependant il est impossible de ne leur pas supposer une origine plus relevée, et, si le mot abraxa signifie parole sacrée, comme il y a tout lieu de le croire, il faut supposer que ces bijoux mystérieux furent recommandés primitivement par les chefs de secte; ce qu'il y a de certain, c'est qu'on les considérait comme un moyen d'obtenir la protection des génies. Les abraxas des Basilidiens portaient, parmi leurs autres emblèmes, un bouc, et cette représentation d'un animal détesté dut faire considérer ces pierres comme autant de talismans provenant d'une source réprouvée. (Jacques Matteu , Histoire du Gnosticisme, 2 vol. in-S".)
Après les talismans, qui conjurent les démons ou qui servent à invoquer leur faveur sous une forme toute symbohque, viennent les phylactères, qui préservent des incantations ou des maléfices de Satan; le Moyen Age en comptait une grande variété, qu'il est quelquefois assez difficile de discerner des talismans proprement dits. Cependant les phylactères généralement usités consistaient en des bandes de parchemin vierge et