I:T L\ iniNAISSANCE
quelquefois d'ëloiïes précieuses, sur lesquelles on peignait ou même on brodait divers caractères. Ces bandelettes, désignées chez les Hébreux sous le nom de lephilim, devaient ceindre ou la tèlc ou la main gauche, l'aracelse est un des |)artisans les plus zélés de ce genre d'incantation, et l'on préconisait jadis les deux hexagones célèbres auxquels il avait imposé son nom; sur l'un il écrivait Adonai, sur l'autre Jehova : ces deux signes sacrés unis détruisaient toute maladie procédant des charmes magiques.
Les ligatures, les brevets, les billets, que l'eu suspend au cou et dont la variété infinie défierait la patience du démonographe le plus exercé, rentrent essentiellement dans la classe des phylactères. Les gemafiez, au contraire, sont des espèces de talismans qui ont reçu de la nature elle-même l'empreinte préservatrice, et il n'est personne parmi nos lecteurs qui ne se rappelle quehpies-unes de ces pierres curieuses qui semblent être le produit de l'art, sans se douter qu'on attachât jadis une pensée superstitieuse à leur possession. La Renaissance fut prodigieusement féconde en inventions bizarres, lorsqu'elle acheva de peupler l'arsenal de la magie. Ce fut surtout alors que l'on vit paraître les miroirs magiques, préconisés dans la prétendue Clavicule de Salomon, et dont Corneille Agrippa se vantait d'avoir dérobé la mystérieuse construction aux écrits de Pythagore; le penlalpha, le suaire, la main de gloire, si propre à faire découvrir les trésors cachés; les fioles magiques , renfermant du sang de chauve - souris et du sang de hibou, et enfin la multitude de conjurations écrites signalées dans le Flagellum dœmonum. Mais, parmi ces armes offensives et défensives dont fit surtout usage la magie du seizième siècle, il en est une qui mérite plus de détails et que l'on voit rarement figurer dans les écrits des démonographes français; nous voulons parler de la chemise de nécessité.
Cette chemise de nécessité était surtout célèbre en Allemagne, où on la désignait sous le nom de Nothemb. Par une alliance étrange d'idées, elle devenait aussi utile h la femme saisie des douleurs de l'enfantement qu'au soldat qui allait affronter les hasards du combat. Une jeune vierge devait avoir filé le lin dont on se servait pour faire la toile avec laquelle on la tissait; l'œuvre entière devait être accomplie par elle, sous l'invocation du diable, et il fallait que la chemise iàt faite, pendant une des nuits delà huitaine de Noël. On attachait deux têtes mystérieuses, à l'endroit qui recouvrait la poitrine : celle du côté droit, coiffée d'un morion, portait une longue barbe; l'autre, destinée à protéger le cœur, avait une couronne infernale semblable en tout à celle qui pare le chef de Beelzébuth et qui est toujours, comme Ion sait, fort effroiablc à voir; une croix devait être attachée à chaque côté de ces deux têtes. Le digne Jean Wier avait vu, vers 1563, une chemise de nécessité qui remontait déjà à une époque assez reculée; le gentilhomme qui la possédait, la tenait d'un sien oncle, « bragard gendarme, lequel auoit accouslumé de se fortifier d'icelle et y adjoustoit grande fiance, comme plusieurs empereurs et autres grans seigneurs ont accoustumé de faire. » {Cinq livres de l'imposlvre et tromperie des diables : des enchantements et sorcelleries, etc.; Paris, 1559, in- 8.
Les amuletles, plus répandus dans l'Orient qu'en Europe, figuraient cependant dans l'arsenal des magiciens du Moyen Age. Essentiellement différents des talismans composés de matières solides , ces espèces de phylactères étaient préparés avec un linge ou bien avec une image sanctifiée par l'attouchement de quelques reliques; on en faisait également qui tiraient leurs vertus de certaines paroles mystérieuses. Les amuletles s'étaient multipliés de telle sorte durant le quinzième siècle, que le concile de Constance s'expliqua sévèrement sur leur emploi, et menaça même de la peine capitale ceux qui persévéreraient dans une telle superstition.
Par les croyances bizarres dont ils étaient l'objet, les amulettes, les antidotes mystérieux, les préservatifs infaillibles, rentraient, comme nous l'avons dit, dans la classe des phylactères; mais le mot générique lui-même (cfu>.a)iTTÎpioy), qui signifie conservateur, ne fut guère employé que durant la Renaissance. Au milieu des craintes funestes qu'inspiraient les mystérieuses pratiques de la magie, l'esprit, toujours éveillé, ne rêvait que préservatifs puissants , formules secrètes capables d'éloigner le mal , si elles ne pouvaient toujours le conjurer. La grande affaire, au Moyen Age, c'était plutôt de se préserver que d'acquérir le droit de se dire oppresseur, au moyen d'un formidable pouvoir établissant d'ailleurs entre vous et l'Église une scission absolue. C'était une misère de ce temps , que de se croire incessamment soumis à des influences secrètes qui venaient vous atteindre dans les plus chers de vos vieeux pour les paralyser, ou qui, s'attaquant aux sources de la vie, vous menaient lentement au tombeau. Plus d'un siècle après l'époque qui nous occupe, un docte ecclésiastique s'efforçait d'expliquer chastement comment on devait procéder contre les magiciens maudits qui s'opposaient à l'accomplissement d'une loi vraiment divine et sans laquelle l'humanité ne se perpétuerait point.
Noeuds d'aiguillette. — Le maléfice que nous venons de désigner était connu de tout le Moyen Age; il joua même plus d'une fois un rôle important dans les secrètes discussions de la politique, alors qu'il avait atteint, disait-on, quelque potentat ou quelque prince souverain ; mais son occulte puissance grandit de telle sorte au seizième siècle, qu'il devint une des plaies secrètes de l'époque, et qu'en frappant d'effroi les imaginations les plus ardentes, il donna une sorte de réalité aux terreurs qu'il inspirait. Alors, et par une loi physiologique bien connue, le maléficié devint le premier complice de celui qui, par une simple menace, réalisait son prétendu pouvoir. Lorsqu'ils abordent ce point délicat, les démonographes de la Renaissance n'hésitent pas à l'affirmer. Asmodeus n'a pas, dans son arsenal, de flèche plus envenimée, plus funeste que celle qui frappe ainsi les sources intimes de la vie : « Il n'y a point auiourd'hui de maléfice plus commun ou plus fréquent que cesluy cy, s'écrie Del Rio, qui écrivait en 1598; de sorte qu'à peine oseroit-on en quelques endroits se marier en plein jour, de peur que quelques sorciers ne charment les mariez; ce qu'ils font en prononçant quelques mots... et nouant cependant quelque aiguillette avec laquelle ils pensent nouer les conioints pour tel temps qu'il leur plaist.
i:t l\ renaissance.
» Qu'ils aycnt ceste puissance... il se prouve tant par l'aulhorité des canons et commune opinion des théologiens, que par les pratiques de l'Église, laquelle a coustume, après l'expérience vaine de trois ans et le serment de sept tesnioins, signé de leur main, de sépan>rceiix cpii sont ainsi maléficioz. » (Les Controverses et recherches magiques de Martin del Kto , p. il4.)— Boguel est loulaussi explicite, cl dit même que de son temps les enfants pratiquaient cet odieux sortilège.
On ne nous demandera pas, sans doute, de suivre sur ce sujet délicat le savant religieux dont nous avons invoqué le témoignage; il suffira de dire que l'on comptjut, au seizième siècle, plus de cinquante sortes de formules propres à serrer le nœud d'aiguillette. Nous rappellerons cependant que, si le mode le plus liabitiiellement usité consistait dans la ligaliue d'une tresse ou d'un ruban quelconque en prononçant certaines paroles, c'était toujours le démon qui parachevait le sortilège. Les deux sexes y étaient également soumis ; mais il y avait ce que les docteurs appelaient le sortilège respectif, c'est-à-dire l'empêchement temporel et réservé à certaines circonstances ou à certains individus. Ce fut de ce maléfice spécial que fut frappé le roi Théodoric. 0n<^''iues pages charmantes de Montaigne, du reste, en diront plus sur tout cela que le gros livre de Boilin, et, si l'on est curieux de découvrir dans les savants traités du temps un antidote au sort funeste qu'avait jeté le magicien , Planis-Campi le fournira, lui qui connaît si bien les deux belles colonnes édifiées par Adam pour conserver à sa postérité les traditions scientifiques qu'il puisa aux sources divines. David Planis-Campi , dont les études médicales remontaient au seizième siècle, n'hésite pas à le demander aux savants entichés de l'antiquité : « Est-ce Apollo, s'écrie-t-il, qui a donné la vertu et propriété à l'oyseau appelé Pic, cuit et mangé, d'aider les maléfices et réfrigères? ■> Des remèdes encore plus simples, mais non point si chastes dans l'expression , se rencontrent chez tous les démonographes. Il en est aussi de parlaitemenl innocents, tels que la joubarbe, l'emploi d'un fer à cheval; mais nous renvoyons le lecteur curieux à un ouvrage trop peu connu, à ce Fléau des soi'ciers, de Jérôme Mengo. qui renferme le plus complet arsenal que l'on ait encore opposé aux pi-atiques des magiciens. On trouvera, en effet, dans ce livre, un beau chapitre intitulé : Remedium pro his, qui in malriinunio impediuntur; et le septième exorcisme mettra au fait des conjurations formidables dont on faisait usage pour écarter un maléfice taxé de vraiment diabolique par le digne religieux vénitien. (V^oy. Flugellum dœmonum, exorcismos terribiles , poleulissimos et efficaces, rcmediaque probatissima , ac doctrinam singularem in malignos spirilus expellentlos, etc., Veneliis , 1597, 1 vol. in-16.)
Les incantations désignées dans ce manuel des exorcistes lasseraient sans aucun doute la patience du lecteur. Nous allons avoir recours à d'autres sources pour exposer les plus bizarres et surtout les plus redoutés sortilèges du iMoyen Age; celui qui vient tout d'abord à nolie souvenir a une célébrité historique qui lui donne la priorité.
Envoûtement. — Un des maléfices les plus usités, aux treizième, quatorzième et Sciences el Arts. SCIENCES OCCULTES. Fol. XXI.
quinzième siècles, celui que redoutaient surtout les grands de la terre, l'envoûtement, en un mot, paraît avoir eu sa première origine chez les peuples de l'antiquité; Ovide le décrit en ternies fort clairs , et l'on en trouve des traces parmi certaines nations barbares du Nouveau-Monde. Les vieux voyageurs qui ont parcouru l'Amérique septentrionale le signalent notamment comme ayant été employé parmi les sauvages du Canada avec des cérémonies tout à fait analogues à celles que l'on renouvela parmi nous durant le Moyen Age et la Renaissance. On le pratiquait dans l'intention de faire mourir lentement le haut personnage que l'on redoutait et que sa position mettait h l'abri de l'assassinat ou des sortilèges vulgaires. La première opération consistait à faire mouler une image de cire vierge à l'effigie de celui qu'on voulait faire périr; puis, on lui imposait le nom de l'ennemi secret, et l'on se procurait ensuite le coeur d'une hirondelle qu'on devait déposer sous l'aisselle droite du simulacre, tandis que le foie de l'oiseau était attaché sous l'aisselle gauche. Quelquefois l'envoûteur, exécuteur du maléfice , suspendait à son cou l'effigie , en ayant soin d'employer un fd qui n'eût jamais servi. Alors commençait l'opération sacrilège dont on se promettait un si odieux résultat, c'est-à-dire que l'on piquait avec une aiguille neuve les membres de la figurine, en prononçant diverses formules, qui ont paru presque toujours trop horribles aux démonographes du seizième siècle pour qu'ils aient osé nous les transmettre, dans la crainte de participer à la damnation qu'entraînaient de telles pratiques. Ce fut ce genre d'envoûtement dont il fut question au pi"ocès de Marigny. On fit paraître devant les juges un magicien qui avait criblé de ces piqûres mystérieuses une statue de Louis-le-Hutin. Quelquefois l'image était d'airain; on lui donnait une bizarre dilïbrmité en retournant les membres : en plaçant, par exeuiple, la tête, de manière qu'elle ressemblât à celle de Janus, et les bras dans une disposition qui permît d'y attacher les pieds. Un nom mystérieux était inscrit au-dessus du chef; puis, on transcrivait sur les côtés cette formule barbare qui commence par la première lettre de l'alphabet arabe : Alif Laseil Zazahil mel Mellat Levalan Leutace. Toutes ces incantations terminées, la statue de bronze était déposée dans un sépulcre, et l'on attendait sans doute du temps l'effet lent, mais infaillible, de l'horrible sortilège. Wier parle d'une troisième espèce d'envoûtement , plus compliquée que celles dont nous venons d'indiquer les étranges préparatifs : ici la science de l'astrologue venait en aide au sorcier. Sous l'influence de Mars, deux statues étaient préparées, l'une en cire, l'autre en terre, mais en terre recueillie à l'entour d'un trépassé, la cendre humaine elle-même étant préférable; et, quand ces deux figuies étaient dressées, on plaçait un fer, qui eût déjà servi à quelque mortelle exécution, dans la main d'une des images constellées, de telle sorte que l'arme enchantée traversât la tête de l'effigie représentant le personnage, dont on préparait ainsi la lente agonie. Des caractères mystérieux, inscrits sur les deux statues, devaient hâter le trépas de la victime. Le maléfice, tel qu'il était usité habituellement, n'exigeait pas cependant des cérémonies si compliquées. L'image, en cire vierge, de l'homme que l'on vouait à la mort, était exposée à un feu dont on avait soin