‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 2)Chapitre 8 sur 84 · LL MOYEN AGI CT LA RLNAISSANCL · texte numérisé non relu

LL MOYEN AGI CT LA RLNAISSANCL

SCIENCLS OCCULTES

LEt^ABBATUES VAUDOIS, Miniature d'un ms conservé à la BiW^ nat de Pans

F^Séré diréxit.

de modérer l'ardeur, et elle fondait doucement; lu mort arrivait avec la destruction de l'elïigie.Ce fut ainsi que l'on lenla de faire périr, selon les démonographes, Duphus, roi d'Ecosse (968), et , ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les envoùteurs étaient alors en Moravie. S'il faut s'en rai)p()rter à quelques écrivains du seizième siècle, l'horrible maladie de Charles IX n'aurait pas eu d'autre cause; mais, sans contredit, le procès le plus célèbre où figure l'envoûtement est celui qu'on intenta à la duchesse de Glocester.

Avant que le faible époux de Marguerite d'Anjou pérît dans une prison en 1 471 , il fut soumis aux lentes terreurs qu'inspirait ce prétendu maléfice. La haine du cardinal Wincesler ourdit la trame et imagina, dit-on, jusqu'aux circonstances les plus minutieuses de l'envoûtement de Henri VL Trois personnes, bien diverses par le rang qu'elles occupaient, s'étaient réunies pour pratiquer ce sortilège redouté, auquel aussi participait \c Mill' ouvrier , ainsi que Satan s'appelait alors. Un prêtre nécromancien, Roger Bolingbrocke, était chargé de diriger savamment les effets de l'opération ; mais la duchesse s'était aidée, disait -on, de Marie Gardemain, que l'acte d'accusation traita de sorcière insigne. Ces trois personnages réunis avaient pratiqué les mystères de l'envoûtement d'après le mode le plus simple, c'est-à-dire qu'ils avaient exposé l'image du roi devant un foyer, disposé selon les préceptes de l'art, pour la consumer lentement. La condamnation trop réelle qui punit ce crime imaginaire fut terrible et digne du siècle oîi l'on vit se succéder tant de tragédies sanglantes en Angleterre : Marie fut brûlée dans Smithfield, Bolingbrocke fut pendu, et l'innocente duchesse paya de sa libert(' ces folles croyances au pouvoir de l'envoûtement.

Après Paviot, un des plus terribles envoùteurs du quatorzième siècle était Robert, magicien de l'Artois. Pour renouveler à loisir ses mystérieuses conjurations, il portait la figure de sa prétendue victime dans un écrin dont il ne se séparait plus, afin que la haine qui dévorait son cœur mit toutes les heures à profit. Côme Ruggieri, le célèbre astrologue itidien, fit renaître au seizième siècle les terreurs de l'envoûtement, et dépassa, dit-on, par ses procédés scientifiques, tous les envoùteurs qui l'avaient précédé.

CuEviLLEMENT. — Le chevillemcnt , ou chevillet, était encore un de ces maléfices d'autant plus redoutés du Moyen Age, qu'il exerçait sa déplorable influence à distance, et sans que la victime pût se dérobera l'action du sort, au moyen duquel on lui infligeait une mort remplie de lenteurs, mais toujours assurée. Le chevillemcnt consistait primitivement à enfoncer dans une muraille un clou, ou, si on le préférait, une cheville, à grand renfort de coups de maillet; chacun des coups que l'on portait devait être accompagné du nom de la victime. Cet étrange procédé avait pour résultat, on en était convaincu du moins, d'arrêter dans leur cours naturel certaines fonctions du corps humain. Pierre Massé parle, avec indignation, de cet abominable maléfice, « pratiqué, dit-il, plus que jamais de son temps. Nul remède ne pouvoit être apporté à un tel mal, s'il ne procédoit des magiciens qui avoient employé le charme. » Durant la Renaissance, le chevillemcnt ne s'exerçoit pas seulement contre l'humanité; il avait une action déplorable sur les animaux, et, chose étrange, il s'employait même contre

un

les objets privés de vie. « Par icelui , ils enclouent aussi et font clocher les chevaux; ils empêchent les vaisseaux pleins de vin , d'eau ou autre liqueur, de pouvoir être tirés, encore qu'on y fosse une infinité de pertuis. » (Voy. Trailé de l'imposture el tromperie des diables, devins, enchanteurs , etc.) — Certains bergers, accusés de se livrer à toutes les pratiques de la magie noire ou plutôt de la sorcellerie, passaient jadis pour être initiés, bien mieux que les docteurs de la science, aux mystères du chevillement.

Les sagittaires. — Ces maléfices, qui donnaient tous silencieusement la mort, ont conservé une réputation funeste, et, pour la plupart des lecteurs, leur nom a survécu h l'époque où ils se faisaient redouter. Il en est un bien moins connu, c'est celui que pratiquaient les archers ou sagittaires, et contre lesquels Innocent III fulmina les foudres de l'Église au treizième siècle. Les sagittaires, ainsi que l'indique leur nom, devaient se recruter principalement parmi les hommes d'armes. Selon les démonographes les plus accrédités, ces archers redoutables obtenaient du démon la faculté de percer leur ennemi d'une flèche invisible, quelle que fiât la distance qu'il y eiit entre eux et lui. Pour obtenir ce pouvoir, un affreux sacrilège leur était commandé : le vendredi saint , après avoir fait hommage h Satan, une image du Christ était dressée sur la croix, et ils devaient lancer leurs traits contre le corps divin. Une épouvantable croyance leur faisait supposer que ces dards impies pouvaient atteindre ceux dont les noms venaient à leur pensée et que rien au monde ne pouvait les dérober à leurs coups. Le Maliens maleficarum, rédigé au quinzième siècle, cite un de ces archers, disciples du démon, que l'on nommait Pumbert et qui vivait dans le village de Landembourg. Il s'était décidé à commettre le sacrilège avec toutes les conditions imposées, et des paroles, que la bouche des hommes ne peut redire, lui avaient donné aussitôt le pouvoir dont ses pareils s'enorgueillissaient. Chaque jour, en lançant d'un bras vigoureux trois flèches dans les airs, il pouvait tuer trois hommes; mais, pour cela , il fallait qu'il eût un ferme désir et qu'il eût connu ses victimes. La plus haute forteresse, dit Si)renger. ne pouvait les dérober à ses coups. Ceci avait lieu vers 1420; les paysans de Landembourg, effrayés des crimes sans doute trop réels du sagittaire, n'attendirent pas la sentence déjuges effrayés et mirent en pièces cet archer maudit.

Ce maléfice, fort répandu, à ce qu'il paraît, au quinzième siècle, tirait probablement son origine, des contrées de l'extrême Nord. Olaus Magnus, en effet, parle de sagittaires, Finois ou Lapons, grands magiciens surtout, qui, sans recourir aux odieuses pratiques des archers d'Allemagne, étaient certains de tuer lentement leurs ennemis; pour cela, ils fabriquaient de petites flèches magiques en plomb, de la longueur du doigt. Des paroles mystérieuses dirigeaient ces flèches, mieux que la force du bras n'aurait pu faire : elles atteignaient, dans les lieux les plus écartés, la victime dévouée au sacrifice ; un ulcère se déclarait à la suite de la blessure invisible , et trois jours suftisaient pour mourir.

Mauvais oeil. — Le mauvais œil rentre essentiellement dans cette série de maléfices célèbres; mais il était connu surtout de l'antiquité, et, en se perpétuant durant le

i;t la renaissance.

Moyen Age on lUilie, ne jtarail jamais avoir inii)rinié une grande teneur [larmi les populalioiis (le la Franco. L'iiUn'pide Ro^^iict nie même complètement son pouvoir, et veut (jue l'on relègue une telle fable parmi celles qui accordent au basilic et au serpent Caliiblepas, la facullc' (h' tuor l<'s boinmos par leur regard onvoninK'. La célèbre fornndo italienne Di cjnilia non gli dialc tmd d'cccliio ne lui parait qu'une vaine tradition. Do! Rio partage sur le mauvais œil l'opinion de son contom[iorain, et il cite surtout à ce sujet les raisons puisées dans l'lutarqne ; cependant il reconnaît , au paragraphe III, une véritable fascination magique di-pendanle du maléfice du diable, et il admet avec Isidore l'existence de certaines familles de Scythie qui tuaient les enfants du regard : selon quelques autres démonographcs , cette déplorable faculté s'était conservée cbez (juclques vieilles en France.

Mais qui pourrait enregistrer les innombrables sortilèges employés par la magie du Moyen Age ? Qui saurait dénombrer les pratiques funestes contre lesquelles les talismans et les phylactères devaient être employés? Ces formules si frivoles, ces pratiques si étranges, ces conjurations si bizarres et quelquefois si puériles, n'exerçaient malheureusement qu'une influence trop réelle. La menace amenait le fait, et la réalité du maléfice naissait des propres croyances du maléficié. Cet orgueilleux sentiment de sa propre valeur, (jui était comme le trait saillant du magicien au Moyen Age, donnait à ses paroles un caractère d'autorité d'où naissait une puissance dont nous ne saurions mesurer l'étendue. Il y avait des charlatans vulgaires, sans doute, mais il y avait aussi dos hommes convaincus. « Le monde veut estre trompé, » a dit naïvomonl Ambroise Paré. Au fort de l'épidémie magique, la fourberie, mais surtout l'orgueil, trompaient tour à tour le monde.

Agents magiques incorporels. — La pratique de la magie, qui se glissait dans la vie privée et qui dominait si souvent dans la vie politique, s'introduisit au seizième siècle surtout dans la culture des sciences. C'était à coup sûr un moyen merveilleux d'abréger l'étude. S'en remettre au démon du soin de faire des analyses ou de résoudre certains problèmes devint un moyen commode qui tenta plus d'un docteur : comme Faust, on se donna au diable pour être savant. Mais nulle science, il faut en convenir, n'admit avec plus d'empressement cet étrange auxiliaire que la science de l'alchimie; nulle mieux qu'elle ne s'efforça de mettre un certain ordre dans l'inextricable confusion des connaissances acquises au Moyen Age, en admettant la loutopuissance d'un pouvoir occulte que l'on pouvait contraindre à obéir. Nous avons ilil un mot de Varchée, l'Esprit architecte, dont parlent plusieurs hermétiques, et qui travaille sans repos dans les cavités de notre corps. Cet être étrange, à la fois mysti(pio et presque matériel , n'avait pas encore inspiré à Jean d'Aubry son docte traité ; mais on connaissait dès le seizième siècle l'archée angélique, l'archée céleste, l'archée élémentaire; c'était sous ce dernier caractère qu'il donnait c la vie, la naissjmce et les vertus à toutes les choses corporelles; » la partie impure do l'archée cependant obéissait h celle du ciel : en résumé, la connaissance absolue de l'archée n'était rien moins ScieBces et Arts. SCIENCES OCCULTES. Fol. XXIll.

sieur de Villamont admira un instant le faste à Venise vers l'an 1570, et dont, quelques années plus tard, il put constater la fin déplorable. Esprit audacieux, caractère vraiment original, ce « gentilhomme cypriote, » comme on l'appelait alors, était à coup sûr le type de l'alchimiste magicien tel qu'on le rêvait au seizième siècle. Brave jusqu'à la témérité un jour de bataille, hardi jusqu'à l'impudence lorsqu'il fallait poursuivre un projet, Antoine Bragadin ne travaillait point obscurément dans quelque laboratoire enfumé; c'était au grand jour, et au sortir d'un festin splendide pendant lequel les chanteurs les plus renommés de Venise tenaient à honneur de le divertir, qu'il s'en allait en plein sénat offrir à la seigneurie sa poudre de projection, faisant ainsi cadeau, « en une petite ampoule, « nous dit son historien, de cinq cent mille écus d'or. Mais si messer Antonio Bragadin « ne cheminoit iamais qu'il ne fût accompagné comme un prince, marchant premièrement ses estafiers, ses serviteurs domestiques, les Suisses de sa garde, ses gentilshommes, puis luy seul au milieu , » la fin de son histoire a moins d'éclat que le début. Moins endurant que la seigneurie de Venise, le duc de Bavière, qui a bientôt découvert les arts diaboliques du gentilhomme cypriote, « le fait trousser en une prison » et le condamne à la potence. Antoine Bragadin eut la tête tranchée, et bénit le ciel , nous afifirme-t-on , de ce qu'on ne le brûlait pas. Deux gros chiens, ses trop fidèles serviteurs, furent arquebuses, soupçonnés fort d'être deux démons familiers pareils à ceux d'Agrippa. Quant à madame Laure, la dame aimée de l'alchimiste, elle fut renvoyée à Venise. Ce qui pourrait faire supposer, contre l'opinion du vieux voyageur, que le duc de Bavière n'avait pas reçu complète satisfaction des essais de Bragadin , c'est qu'au-dessus de l'échafoud tendu de noir où il monta pour être livré au bourreau, on avait dressé o un nouveau patibulaire couvert de plaques de cuivre » par lesquelles on donnait à entendre, ajoute un écrivain du temps, les piperies de ce fabriquant d'or. (Voyez les Voyages du sieur de Yillamont, Paris 1609, et le Trézor d'histoires admirables de Simon Goulard.)

La fin tragique de Marc- Antoine Bragadin ne corrigea personne, et les folles idées de magie se mêlèrent encore aux recherches alchimiques pendant près d'un siècle. On ne saurait même dénombrer aujourd'hui les opinions étranges, les opérations empruntées au rituel de la sorcellerie, les compositions bizarres mises sous la garde des esprits célestes qui furent soumises à l'impression et qui se rattachèrent alors aux diverses branches de l'hermétique. Peu de lecteurs ont entendu parler sans doute de la voarchadumie . La voarchadumie, « l'art libéral doué de la vertu de la Science occulte, se lie essentiellement à la philosophie hermétique et est proprement la science cabalistique des métaux. » On peut consulter sur celte branche de l'alchimie magique le beau traité qu'en a donné Augustin Pantheus, le docte prêtre vénitien. La meilleure preuve, sans doute, que la magie intervint fréquemment, au Moyen Age, dans les recherches de l'alchimie, c'est qu'un des plus beaux livres connus des adeptes, la Complainte de nature, avait été escripl par un esperil de terre et sonbz terre (voyez à

ce sujet un curieux article de M. Robert, BuUclin du bibliophile, première série). Mais, parmi les livres semi-scionti(i(pios, semi -magiques qui occupaient, pour ainsi (lire exclusivement, les adeptes du Moyen Age, il en est un que les rêveurs de la Renaissance faisaient complaisanmient remonter aux âges héroïques et que l'illustre Cnvier n'hésiUut pas à considérer, lui, comme le produit dos bas sièrlos; tious voulons parler ici du Pimandrc ou des {)rélc'ndiis livres d'Hermès. Jambiicpie avait été le premier à signaler la science hermétique, disait-il, dans des milliers de volumes. Un esprit audacieux ne tarda pas à fornmler le livre principal de cette vaste collection, transmis par la sagesse égyptienne, livre qui, d'altérations en altérations, fut admis plus t;ird comme étant infailliblement et sans contrôle l'œuvre d'Hermès Trismégiste. La fameuse Table d'émeraude, l'oracle des alchimistes, était -elle l'un de ces vingt mille volumes qui roulaient sur les principes universels? Faisait -elle partie de cette étrange réunion encyclopédique de trente-six mille cinq cent vingt-cinq traités que Jamblique attribue h Hermès; la chose serait aujourd'hui plaisante à discuter, et tous les esprits curieux, en lisant le Divinus IHmander Hermelis Trismegisti , commenté par Annibal Rosseli en 1578, publié à Cologne en 1630, pourront acquérir la certitude que le moine calabrais répandit sa science sur une rêverie du Moyen Age. N'oublions pas cependant que cette fameuse Table d'émeraude, bien autrement précieuse que le Sanlo Callino, l'orgueil de Gênes, repose, selon les adeptes, dans la grande pyramide de Gizeh!... N'est-ce pas à notre siècle, si fécond en interprétations savantes des hiéroglyphes, qu'il appartient d'interroger l'oracle? Kircher y a renoncé. Selon lui, la Table d'émeraude renferme un trésor caché sous ses paroles mystiques. Cette doctrine magnifique éblouit ses regards, et son esprit, d'ordinaire fertile en conjectures, se refuse à l'interprétation. Nous ne nous montrerons pas ici plus hardi que le savant du dix -septième siècle, et nous laisserons la Table d'émeraude dans sa prison séculaire, avec le sceau merveilleux de Salomon, dont parlent encore tant de beaux traités arabes. Une doctrine tout orientale nous réclame cependant, et son influence sur les sciences magiques du Moyen Age est trop réelle pour que nous ne lui consacrions pas ici quelques lignes.

Kabbale. — La kabbale, telle qu'elle se mêla aux croyances du Moyen Age et telle qu'elle nous apparaît dans les traités magiques de cette époque, n'est plus déjà cette haute kabbale juive qui exerce une si haute influence sur la philosophie orientale au début du christianisme. Nous ne passerons pas cependant sous silei» e les principes qui lui donnèrent un caractère si poétique parmi les Juifs rapprochés de l'antiquité. Nous ne répéterons pas, a\ec quelques docteurs enthousiastes, qu'elle était descendue des cieux apportée par les anges pour enseigner Adam et lui faire conquérir la félicité première dont le péché l'avait dépouillé. Nous n'affirmons pas non plus que le législateur des Hébreux la reçut de Dieu lui-même sur le mont Sinai; mais nous rappellerons que le terme qui la désigne dans la langue hébraïque atteste suffisamment son ancienneté : kibbel , en effet, veut dire recevoir. La kabbale est la Sciences et Arti. SCIESCES OCCULTES Foi. XXV.

tradition par excellence; elle est renfermée dans deux corps de doctrine que l'on désigne sous les noms de Mischna et de Guemara. Les docteurs, organes de la tradition, les Thanaïm, se transmettent la première, qui est enfin rédigée par Judas-le-Saint durant le deuxième siècle de notre ère; les Amuruïin, les commentateurs, donnent, trois siècles plus tard, la Guemara, ou le complément de la tradition. Le Talmiid, c'est-à-dire l'étude par excellence, nous transmet ces deux parties bien distinctes d'une science dont les secrets paraissent avoir été réservés de tous temps h un petit nombre d'adeptes. Le but définitif de la kabbale , si complexe aux yeux de bien des gens et si mal interprété dans une foule d'ouvrages, a été parfaitement défini par le dernier écrivain qui se soit occupé de la matière : « C'était, dit M. Ad. Franck, une science toute spéculative qui prétendait dévoiler les secrets de la création et de la nature divine. » (Voy. la Kabbale, ou la Philosophie religieuse des Hébreux, p. 72.) A une époque assez rapprocbée de nous, puisqu'il faut la faire remonter au temps où les influences de l'école juive d'Alexandrie dominaient, deux ouvrages commencèrent à se formuler et présentèrent par la suite l'exposé trop peu connu de ces doctrines élevées : l'un , le Yecirah, ou le Livre de la création, resta le guide des spéculatifs; l'autre, intitulé : le Livre de l'éclat , ou le Zohar, devint par la suite le code universel des kabbalistes. Hâtons-nous de le dire néanmoins, rien n'est plus problématique que l'époque où parut ce dernier ouvrage. Selon quelques écrivains, il aurait pour auteur ce Simon Ben Jochaï, auquel la tradition attribuait un pouvoir presque divin , et qui vivait au temps des splendeurs de Rome; selon d'autres, il serait exclusivement le produit du Moyen Age, et il aurait été composé au quatorzième siècle seulement. Selon toute probabilité, s'il ne faut point faire remonter le code de la kabbale h l'empire des Césars, le dernier docteur que nous venons de signaler ne serait qu'un interprète des traditions reçues avant lui. Ce qu'il nous importe de connaître ici, c'est la doctrine des kabbalistes modernes; c'est celle qui se divise en spéculative {syyounilh) et en pratique {maasilli). La dernière de ces branches de la tradition a droit surtout de nous occuper; car elle renferme « une prétendue science secrète qui enseigne l'art de faire agir , dans certaines occurrences, les puissances supérieures sur le monde inférieur, et de produire parla des effets surnaturels ou des miracles. En prononçant certains mots de l'Écrilui-e sainte qui renferment des allusions aux difl'érents noms des puissances que l'on veut faire agir, ou , en écrivant ces mots sur des amulettes, on parvient à se soumettre ces puissances. -> (S. Munk, Palestine, description géographique, historique et archéologique, Paris, Didot, 1845, 1 vol. in-8".) Selon le savant que nous venons de citer, la kabbale spéculative se diviserait elle-même en Maasé beréschilh (histoire de la création ou explication du premier chapitre de la Genèse) et Maasé mercuva (histoire du char céleste , ou explication des visions d'Ézéchiel et de quelques autres prophètes); toutefois les kabbalistes seraient o très-peu d'accord sur ce qu'il faudrait comprendre sous chacune de ces dénominations , o et nous renvoyons à l'explication fort lucide, mais trop détaillée pour nous, que le livre de M. Munk présente. Il nous suf-

ET LA UENAISSANCE.

(ira de savoir ici (|ue la kabbale positive ou dogmatique, inibuo do toutes les superstitions de rauti(|uité orientale, retrouve les bons i^énies d'Ormuzd et lesdevsd'Ahriinan avec d'innombrables légions d'esprits malins ou (iivoiables, au moyen desquels la kabbale populaire et l'on pourrait dire toute chrétienne compose lacilement les esprits élémentaires, à qui elle fait jouer un rôle si actif durant l'époque la plus poéti(jue dt; la Henaissance. Les sylphes, les gnomes, les ondins et les salamandres s'éloignent trop des êtres mystérieux formulés par l'antique kabbale, ils rentrent trop essentiellement dans le domaine de la féerie pour que nous nous arrêtions ici à leurs attributs particuliers.

La valeur mystérieuse donnée à certaines lettres de ral|)habet hébraïque, la combinaison des nombres, le sens caché de certains passages des livres sacrés, l'énoncé solennel de certains attributs, et enfui la prononciation du nom redouté de Jéhova lui-même, formaient l'ensemble des études du kabbaliste et l'unique moyen qu'il eut de communiquer avec les esprits. Les combinaisons données par de pareilles recherches sont tellement innombrables, elles entraînent à des calculs si compliqués, elles jettent dans des discussions métaphysiques si ardues, que nous n'essaierons pas même d'exposer une doctrine où l'esprit s'égare avec tant de facilité. Pour donner cependant une idée sommaire des opérations auxcpielles se livrait un adepte de la haute kabbale, nous dirons que, si le vieux des jours, Vocculle des occuUes, que l'on désigne aussi sous le nom d'ÊN-Sopii (sans fin) , devient, en se manifestant librement, la cause première, la cause des causes, cette lumière primitive du dieu néant doit créer, c'est-àdire se développer par l'émanation. Or <> elle se retira en elle-même pour former un vide, qu'elle remplit ensuite graduellement par une lumière tempérée et de plus en plus imparfaite. Cette contraction ou concentration de la lumière de l'Ên -Soph s'appelle, dans le langage des kabbalistes, Cimçoun. Par cette théorie, qui repose sur des pi'incipes purement physiques, sur la manière de considérer les effets matériels des rayons de lumière , les kabbalistes croyaient sauver l'infini de la lumière divine; car, dans les autres systèmes d'émanation, la lumière se montrait bornée en se perdant enfin dans les ténèbres. » (S. Munk, la Palestine, p. 533). Nous voudrions pouvoir montrer comment, après l'opération mystérieuse du Cimçoun , l'Ên-Soph se manifesta dans un premier principe protolj-pe de la création; comment apparut ^dam Kadmùn, l'homme primitif ou macrocosme , et comment enfin, de cet Adam Kadmôn, « émana la création en quatre degrés ou quatre mondes, que les kabbalistes appellent : Aciiuh, Beriah, Yecirah, Asiah. » Nous voudrions faire voir l'hoimne abrégé de l'univers /rtîcrocoswe participant par sa nature à trois de ces mondes; mais ceci nous jetterait au milieu d'explications si compliquées, que la puissance de l'Ên-Soph elle-même ne serait pas de trop pour nous guider à travers un pareil dédale.

Ce que le vulgaire demandait à la kabbale, ce n'était pas l'explication scientifique de ces splendides traditions orientiiles, c'était la puissance qui contraignait les esprits à obéir et à révéler à l'adepte ce qui a été l'éternel objet des désirs de l'humanité.

Xîïl

Aussi plusieurs de ces génies, qui tiennent le milieu entre l'homme et l'ange, passèrent-ils au Moyen Age de la kabbale juive dans les divers systèmes de démonologie adoptés par notre magie vulgaire. Pour n'en offrir qu'un exemple , Jl/eto/ron , qui est le premier ministre de la cour céleste, et Samaël, qui, remplissant l'office de Satan, est aussi l'ange de la mort, figurent d'abord dans les systèmes des kabbalistes et paraissent dans plusieurs évocations magiques dont les formules nous sont conservées.

Donc , s'il ne faut pas croire que les hautes théories de la kabbale aient jamais complètement passé dans la circulation et que les savants vulgaires du Moyen Age en aient possédé les secrets, quelques-unes de ces antiques traditions toutefois s'insinuèrent peu à peu dans les croyances générales; il y eut comme une sorte de kabbale populaire, que l'on nous passe ici l'expression, qui se manifesta surtout chez certains auteurs superficiels de la Renaissance, et qui présenta sous un faux jour les vieilles croyances des Israélites. Un mélange assez grossier des pratiques magiques et des prétentions de la tradition à posséder un pouvoir surnaturel se produisit alors et acquit une vogue incontestable. La kabbale juive et la féerie chrétienne se mêlèrent; les imaginations poétiques du seizième siècle créèrent de nouveaux êtres qui se sont perpétués jusqu'à nous. Paracelse donna surtout un libre cours à sa fimtaisie dans cette nouvelle émanation d'êtres surnaturels ; d'autres revinrent religieusement aux dénominations hébraïques. On lit, par exemple, dans un livre assez moderne et que l'on pourrait taxer de livre populaire, que l'intelligence qui préside à la terre porte le nom d'Ariel. Ce génie (lu monde sublunaire a sous lui les princes Damalech , Taynor et Sayanon. D'autres chefs subalternes exécutent les ordres de ces esprits puissants, mais secondaires. On distingue parmi eux Ardanrel, Tarquam, Guabarel, Torquaret et Rabianica. Si Nanael est le génie des hautes sciences, Jerathel est le génie des sciences terrestres; Omael, celui qui surveille la génération des êtres, et Mikael le génie de la haute politique; Jeliel influe sur tous les êtres qui existent dans le règne animal. C'est dans la nuit du 19 au 20 mars, à minuit précis, que les mages et les kabbalistes composent le sceau mystérieux de la divinité , qui opère grâce à ces démons et qui confère tant de pouvoirs.

Du reste , il est bon de le dire , aucun de ces ouvrages n'est dépositaire d'une doctrine absolue et que la science moderne puisse revendiquer; le caprice infini des écrivains postérieurs s'y joue des plus graves mystères et donne un démenti formel aux dépositaires de la tradition. Un siècle plus tard , les esprits sérieux qui voudront s'enquérir des mystères de la haute kabbale ne reconnaîtront que la compétence d'un livre, qu'on ne lit plus guère aujourd'hui et qui est cependant le dépôt de la véritable kabbale philosophique des Hébreux; nous voulons parler du grand ouvrage de Knorr de Rosenroth, publié en 1677 et intitulé : Kabbala denudata. Ce vaste traité, dû à un homme auquel les langues et les doctrines de l'Orient étaient familières, défraye sur ce point l'Europe scientifique depuis près de deux cents ans. h' Esquisse d'une kabbale chré- //e/(«e, composée par lé même auteur et formant comme un appendice à son livre, est fort

recherchée par les adeptes, mais se rencontre dinicilcment. Après la kabhale des Orientaux, altérée mais admise par les peuples de l'Occident, il laiit dire ici nécessairement qiiehpies mots de ces liéiéliciues audacieux désif,niés sous le nom de gnostiipies, espèces de voyants se vantant de posséder des lumières surnaturelles, et (jui, par le titre seul de leur doctrine, la Gnose {yvwn), spécifiant la connaissance par excellence, laissaient assez percer leurs hantes prétentions. Dans la version d'Isaïe même, ainsi que le l'ait observer M. Jacques Matler, le mot de gnosis désigne encore une science secrète , celle de la magie.

Gngsticisme. — Ainsi que nous l'avons déjà donné ;i entendre, les initiés de la science supérieure, les dépositaires des secrets de la haute kabhale eurent une incontestable influence sur la Gnose. Comme on l'a dit très-judicieusement, « les grandes écoles auxquelles se rattachent toutes les sectes gnostiques sont celles delà Syrie, de l'Egypte, de l'Asie-Mineure. » Los Manichéens eux-mêmes, qui avaient pour- maître rhérésiarqu(> Manès , ou Many , qni se disait le divin Paraclet et que les démonographes comptaient parmi les plus redoutés enchanteurs, les Manichéens formaient incontestablement une branche secondaiie du Gnosticisme. Manès ne contribua pas peu, durant le troisième siècle (il périt en 274), h peupler le monde de ces génies iimombrables , dont hérita peut-être le Ginnistan , cet empire merveilleux de la féerie des l'ersans et des Arabes. Plus tard, durant trois siècles encore, celte influence du monde oriental réagit, par les idées religieuses, quoique d'une manière peu apparente, sur les idées de l'Occident. Les disciples de Pierre de Valdo, ces misérables Vaudoisdont le Moyen Age fit une population de sorciers, pour ainsi dire,, sans exclusion , reçurent eux-mêmes, au douzième siècle, avec les doctrines du maître, une influence affaiblie de la Gnose.

Nous nous contentons d'esquisser ici h grands traits les faits historiques et religieux qui se lient essentiellement aux croyances magiciues du Moyen Age; et ne pouvant pas énumérer tous les êtres merveilleux dont se peupla le monde des Gnostiques, nous nous bornerons à rappeler les personnages principaux de la théogonie mithriaque, où ces sectaires puisèrent tant d'inspirations.

Ormuzd, le premier né du temps sans bornes, commence par créer d'après son image six génies nommés Ainshaspands ou Amclias fonds. Ces messagers divins entourent le trône resplendissant de celui dont ils ont reçu l'être, et deviennent ses organes auprès des esprits inférieurs. Les Izeds appartiennent à une seconde séiie de créations : ce sont les modèles des hommes; ils ont pour chef Milhia. Les Féroers sont les pensées d'Ormuzd : ils sont innombrables.

Ahriman ou Ahermen (en pehlvi , Hareman), est, comme tout le monde sait, l'antagoniste d'Ormuzd; et ce principe du mal combat sans cesse les Izeds tutélaires par un nombre semblable de Devs, ou de génies iùiiestes; aux Amshaspands, il oppose un nombre égal d'esprits supérieurs commandant aux Devs. Douze mille ans sont assignés h la lutte des deux puissances. Si, comme on l'a prouvé, « le germe du Sciences tl k,%. SCIEKCES OCCULTES. Fol. XXÏII

giiosticisme se forma d'abord dans le confluent des doctrines persanes, judaïques et grecques, » plus lard, cependant, une profonde originalité marqua ses développements, et le livre qui pourrait faire connaître les attributs des Eons, ces génies gouverneurs des mondes qu'admit le Gnosticisme dès l'origine, ce livre révélerait la démonologie la plus merveilleuse et la plus originale h la fois; mais, soit qu'avec Basilide on admît sept Eons, soit qu'avec Valenlin on en distinguât trente, la destruction des livres dépositaires de ces doctrines nous laissera toujours, à ce sujet, dans un vague désespérant. Ce n'est malheureusement que par les attaques violentes de leurs adversaiies, qu'on peut prétendre aujourd'hui à reconstituer tant de doctrines diverses. Les Basilidiens, les Cerinthiens, les Cainites, les Encratites, les Doketes, les Licencieux, les Marcionites, les Mcolaïtes, les Simoniens, les Valentiniens , et tant d'autres, ne nous sont connus que par les écrits passionnés de leurs adversaires. Pour donner une idée de la variété qui pouvait régner dans la démonologie de certains gnosliques, il suffira de dire que, selon quelques-uns d'entre eux, les larmes, les sanglots, les soupirs enfantaient des èlres.

Lorsque l'on a envisagé sérieusement la doctrine de ces sectaires, qui se prétendaient les purs dépositaires de la doctrine du Christ et qui se distinguaient cependant par des opinions si variées, lorsqu'on prétend surtout caractériser le genre d'influence qu'ils eurent sur les Sciences occultes, on demeure bien convaincu que ce ne sont pas les Gnostiques les plus anciens qui se montrent le plus riches en mystères de ce genre. Les Basilidiens, les Ophites, les Cainites, et tant d'autres qui se rencontrent jusque dans le Moyen Age, sont curieux surtout à étudier sous ce dernier point de vue. A bien prendre, l'opinion religieuse des disciples de Basilide était une énergique protestation contre le principe sacré qui dirigeait les Juifs et les Chrétiens, et l'on a même supposé qu'en émettant ces principes ils avaient voulu attirer à eux les sectateurs variés du polythéisme. C'était certes une doctrine bien féconde en orageux mystères, que celle qui consistait à présenter le Dieu des Juifs ou l'ange qui les avait gouvernés, comme (' le plus oi'gueilleux et le plus despotique des esprits chargés du gouvernement des peuples. » Cette révolte ouverte contre un pouvoir suprême et vénéré s'étendait jusqu'au Fils de Dieu et donna naissance h un mystérieux antagonisme où figurèrent des êtres qui, pour conserver un caractère immatériel, n'en furent pas moins redoutables. Quelques lignes, à regret trop concises, ne peuvent rien révéler, on le pensera aisément, sur le rôle de ces intelligences.

Les Ophites, chez lesquels le serpent jouait symboliquement un si grand rôle qu'ils en ont tiré leur dénomination principale, les Ophites désignaient le principe dont tout émane, sous le nom de Bylhos, ou de l'abîme. Ils l'appelaient également la source de lumière, l'homme primitif. Bythos, s'unissant à h Sopliia céleste, mère de tous les vivants et généiatrice primitive, enfante deux êtres bien divers, Chrislos et Sophia Acfiamolh : l'un parlait, guide et sauveur de tout ce qui est de Dieu; l'autre imparfait et dirigeant la matière. Tandis que Chrislos jouit du bonheur des intelligences pures.

So|)liia Achaniolli ose à olle seule former un monde, et elle est la mère fiinosle du démiurge laUlabaolh. Cet être puissant et terrible est lui-même le créateur de notre univers, et son nom , d'un augure bien fatal pour le globe qu'il doit gouverner, rappelle qu'il est le fils des lénèbres. laldabaoth, dans la doctrine des 0|)hites, répète, suivant sa nature, l'œuvre de Bythos; six anges, nés successivement, habitent six régions dilférentts, tandis que lui-même domine la septième. laolh, Sabaolh , Adonaï, Lloï, Oraios, Asktpliaios, dont les noms sont empruntés aux idiomes de la Syrie et au grec, sont ces auges conducteurs, et figurent plus tard dans de nombreuses évocations magi(iues. Des puissances d'un ordre moins élevé naissent encore de la volonté du démiurge. Mais, pour faire bien comprendre au lecteur le rôle du fils des ténèbres dans la doctrine étrange et peu connue que nous tentons d'analyser, nous laisserons parler ici celui qui l'a le plus nettement exposée : c laldabaoth était loin d'être un génie pur; l'orgueil et la malice dominaient dans sa nature. Pour se rendre indépendant de sa mère et passer lui-même pour l'Être Suprême, il résolut de se créer tout un monde. La première création qu'il fit ainsi, avec le seul secours de ses aides, fut l'homme. Cetle œuvre devait et réfléchir son image et attester sa puissance; elle n'attesta que son impuissance, et elle fit mieux que réfléchir ses traits. L'homme d'abord, sorti des mains de ces six esprits, ne présentait qu'une masse immense privée d'àme et rampant sur la terre. Ces créateurs furent obligés de l'amener à leur chef pour qu'il voulût bien l'animer; laldabaoth s'y prêta, et le principe pneumatique, le rayon de lumière qu'il tenait de sa mère, passa de lui dans l'homme; c'était la vengeance qu'avait résolue Sophiapour punir son fils, qui était son œuvre de douleur, de l'avoir méconnue. » (Jacques Watteu, Histoire du Gnoslicisme , 2 vol. in-8°.)

Nous n'avons pas la prétention d'analyser ici, même sommairement, les autres doctrines du gnosticisme introduites, vers la fin du premier siècle, dans le sein de la société chrétienne. Nous ne dirons rien d'Adam-Kadmon et de ses émanations, les dix Sephirolhs , qui pourtant ne sont pas des êtres , mais bien des sources de vie , des types de création; nous n'introduirons pas le lecteur parmi ces habitxmts (V Asiah , qui ont pour chef Belial et qu'on désigne sous le nom de Klippolhs : éloignés du roi de la lumière, ce sont des esprits matériels et méchants; ils luttent perpétuellement contre les bons anges. Il suffira de dire que, si les Basilidiens avaient la réputation, parmi les autres sectes gnostiques, de se livrer à la magie, ils le faisaient parce qu'ils se croyaient en rapport avec des esprits analogues. Marcus, chef des Marcosiens, cultivait les sciences cachées, grâce h ces démons redoutables. Les Cainites poussaient la haine du pouvoir divin jusqu'à glorifier son adversaire, et par conséquent n'admettre que la puissance de Satan. Les doctrines des Bardesanes, des Cerdon, des Cerinthe, des Basilide, des Philon , des Valentin , des Épiphane , nous révéleraient bien d'autres énormités; toutes, elles sont empreintes de quelques principes qui les rattachent à la magie. Une preuve de la persistance des doctrines gnostiques jusqu'à la fin de la Renaissance ressort du plus simple examen. L'esprit -architecte de Van Helmont, l'être étrange qui a inspiré

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à Aubry son Triomphe de l'Arche, qu'il intitule aussi la Merveille du monde, apparaît dès les premiers siècles de l'Église parmi les Gnostiques; les modernes, avec la même obscurité, lui donnent seulement un rôle plus actif. « Le principe de toutes choses, le à^yri des autres systèmes, dit M. 3Iatler, est un être moitié matériel, moitié spirituel, c'est-à-dire un air ténébreux, animé, fécondé par l'esprit, et un chaos désordonné, couvert de ténèbres; ce principe est iniini. »

Féerie. — La féerie proprement dite remplit, durant tout le Moyen Age, en Europe, un rôle qu'il faut bien se garder d'étudier uni(]uement dans les monuments littéraires. En France et en Angleterre, elle exerce une action d'autant plus directe, qu'elle a son origine dans les croyances primitives et fondamentales de ces pays. Le classement hiérarchique des personnages surnaturels qui la composent, l'appréciation des attributs que l'on reconnaissait à ces êtres mystérieux, la persistance d'un pouvoir féerique qui se montre encore bien au delà de la Renaissance, tout ce qui constitue, en un mol, l'origine des fées et l'histoire de leur inlluence a été, dans ces derniers temps, l'objet d'un examen attentif. Soit donc qu'elles effleurent le sommet des montagnes avant de s'évanouir dans la région lumineuse, soil qu'elles ira versent furtivement la sond^re horreur des forêts, soitenlin qu'elles apparaissent à une heure solennelle dans quelque manoir abandonné en prophétisant un arrêt redoutable, les fées du vieil âge, les Korrigan de la Bretagne, ont remplacé les druidesses de nos ancêtres et les Gwan de l'Armorique; mais elles les ont remplacées , en s'alliant de bonne heure à toutes les croyances mythologiques primitives, ou même à celles que l'invasion romaine avait plus tard répandues. » Le souvenir de ces femmes, dit M. Alfred Maury dans son Histoire de la Féerie, s'associa naturellement à celui des divinités, dont elles avaient été les prêtresses, et à l'égard desquelles elles avaient été même souvent adorées. Parques, nymphes, junones, déesses mères, druitlesses, prophétesses gauloises , ne furent plus, pour les Français crédules, pour les poètes qui les amusaient de leurs fictions, que des êires identiques, femmes mystérieuses tenant à la fois du caractère de l'homme et de Dieu; magiciennes auxquelles l'avenir dévoilait parfois ses secrets; enchanteresses auxquelles était livrée la destinée des humains. Sur leur tête, en un mot, vinrent se confondre et se concentrer les attributs de toutes les déesses gauloises et des druidesses qui les servaient. Ces femmes, le peuple leur donna le nom de magiciennes, de fées, de sorcières; mais il les désigna spécialement parle nom de fàla, sous lequel ses ancêtres avaient honoré les Parques, identifiées aux déesses mères, par celui de fata, qui ne renfeimail rien de plus, au reste, que l'idée d'enchantement. »

Quelles que soient les dénominations qu'on ait imposées aux fées, d'une extrémité de l'Europe à l'autre; qu'elles se soient appelées Fadas, comme dans le midi de la France, en Espagne, en Portugal; ou lianskee, comme en Irlande et en Ecosse; qu'elles empiuntent, en un mot, la sévérité des Nomes du nord ou les grâces de la Vilœ des Slaves, il faut, selon nous, en revenir à cette origine. En réalité, l'histoire

ET LA RENAISSANCE, des Korrigans, ou, si on l'aime mieux, l'hisloire des fées bretonnes, telles qu'elles apparaissent dans les clianls popidaircs, est bien celle de la féerie française. Excommuniées depuis le sixième siècle, les Korrigans sont ennemies des choses saintes et des prêtres : conmie cela arrive encore de nos jours, le Moyen Age a cru que <• c'étaient des princesses (jui , n'ayant pas voulu endjiasser le christianisme (piand les apôtres vinrent en Armorique, fuient frappées de la malédiction de Dieu. » (Voy. Tu. de la ViLLEM.ARQUii , C/iunls populaires de la firelagne , 5' édil.^ Un des traits les plus caractéristiques des fées, trait qui les assimile aux esprits élémenlaii-es, c'est la privation d'une âme immortelle et la nécessité où sont ces êtres mystérieux de conquérir l'amour des hommes pour perpétuer leur race ou pour jouir des biens de l'éternité. De là les histoires si connues, où figurent Melissendis ou IMelusine, et Maitaghari, l'amante du beau Louçaïde. Les fées, du reste, ont varié prodigieusement dans leurs formes et dans leurs attributs. La fée qui peuplait les solitudes de la basse Bretagne était une créature presque aérienne qui, n'ayant pas plus de deux pieds de haut, s'enveloppait d'un voile blanc et se parait surtout de ses blonds cheveux, qu'elle peignait sans cesse avec un peigne d'or; la Korrigan se contentait pour demeure d'une grotte creusée près d'une claire fontaine et d'un frais tapis de gazon. Sortes de Péris orientales, au contraire, les fées des Pyrénées empruntaient aux splendeurs du Ginnistan les vêtements niagnifiipies dont elles se paraient, et la clef d'or des Génies, en ouvrant leurs palais enchantés, laissait voir plus de richesses que l'imagination des hommes n'en peut rêver. Qu'elle fût d'argent pur ou d'or étincclant, qu'elle eût été taillée dans l'ivoire ou bien coupée simplement à la branche du coudrier, la baguette était néanmoins un attribut magi(|ue dont la fée ne pouvait se passer, soit qu'elle habitât une simple grotte, comme les bonnes dames et les filandières de la Saintonge, soit qu'elle fit sa demeure dans un palais splendide au sommet neigeux de l'Anuhemendi. (Voy. Tayi.or, Les Pi/rénées.)

Dans l'histoire de la féerie , il faut bien se garder de confondre les fées nées de l'érudition, les créations littéraires, si on l'aime mieux, avec les fées aulhochtones qui peuplent encore nos campagnes : Viviane ou Vivlian, Morgane la méconnue et la fëe de Bourgogne appartiennent à la première catégorie; Eslérelle, qui habitait la Sainte- Ikuime, non loin d'un temple de Diane et de la Grotte de Madeleine repentante; ibunde, qui dispensait la fertilité; \es fées oiseaux ûu château de Pérou, dont parle Scudéry, rentrent plus particulièrement dans la seconde.

Les fées prenaient à leur gré les formes les plus redoutables, ou bien elles se montraient sous l'aspect le plus attrayant. Plus d'un mortel , comme on sait, a été favorisé de leur amour et s'est vu leur époux légitime. Lorsque ces unions ont eu lieu, la condition suprême a été, dans tous les siècles, qu'un regard curieux ne contemplerait jamais la fée dans sa nudité et qu'en aucune circonstance on ne s'informerait de la manière dont la journée du samedi se serait passée pour elle. Le samedi était le jour néfaste des fées, et toujours quelque funeste métamorphose les privait de la forme Sciences et Arts, SCIENCES OCCULTES. îol. XXIX.

gracieuse qu'elles avaient revêlue auparavant, ou bien les forçait à errer sous l'apparence (le quelque animal ; elles pouvaient aussi se réfugier dans certains objets inanimés et même dans certains ustensiles assez vulgaires. De là sont venus les vases- fées, les armes- fées ^ les colliers et les manleaux-fées, qui jouent un si grand rôle dans les traditions répétées par nos romanciers. De là sont nés encore les fontaines au bord desquelles se passent tant de miracles, et les arbres qui voient s'accomplir sous leur ombrage tant de prodiges.

Êtres merveilleux se r.\ttachant a la féerie. — L'empire de la féerie n'était pas peuplé seulement de fées, de bonnes dames, de filandières, de dames vertes; le Moyen Age l'avait animé de mille créatures qu'on a fort bien caractérisées en disant que le peuple les considérait alors comme des êtres intermédiaires entre la matière et l'esprit. L'Europe du Nord, les régions du Midi, ont vu se mêler à la fin ces légions de démons, de génies, de pygmées, qui presque toujours, avec des attributs semblables, ont pris les noms les plus différents. Pour ne point grossir outre mesure cette armée d'êtres fantastiques, nous nous contenterons de nommer ceux îjui peuplèrent jadis la France et les contrées avoisinantes. Dans un monument du quatorzième siècle que nous avons sous les yeux, les Estries viennent immédiatement après les fées; ce sont des démons qui marchent dans la nuit, alors que nulle lueur ne perce les ténèbres; souvent, au milieu de cette obscurité profonde, ils étreignent les vivants, et c'est de là que vient leur nom. Les Gobelins ou Guibelins se jouaient aussi dans les ténèbres ; mais leurs innocentes malices ne nuisaient presque jamais aux humains. Dans un grand nombre de contrées, on leur donnait le nom de Volivis ; quelques démonographes les ont assimilés complètement aux lémures de l'antiquité. Les Follets, dont la trace lumineuse est toujours errante, se montraient bien plus trompeurs, et aussi bien plus variés dans les formes qu'ils atfectaient. En Bretagne, dans ce pays classique de la féerie, on leur donnait et on leur donne encore le nom de Porle-brandons ; ce sont des enfants invisibles et moqueurs qui incendient les fermes, qui attirent les voyageurs dans les abîmes et qui se raillent de leurs victimes en faisant entendre un rire strident. Les Luictons ou LiiUns paraissaient avoir hérité des attributs du démon noir et velu dont parle saint Augustin, et dont nos ancêtres redoutaient sous le nom de Dus les malices vraiment infernales. Les lutins, grâce à quelques poètes modernes, se sont fort adoucis; mais il n'en était pas ainsi jadis, et le Moyen Age n'en peuplait pas sans terreur les vieux châteaux. Le docte Wierus , qui les connaissait, car il en avait vu en mainte occasion, semble les confondre avec les gobelins et leur accorde un caractère dont l'espièglerie malicieuse n'exclut pas la bonhomie. Les Coballes, que les Allemands désignaient sous le nom de Koboldsel qui apparaissaient même dans la Grèce moderne sous celui de Kobaltz, étaient des esprits moins utiles, mais certainement plus plaisants; imitateurs ironiques des hommes, ils riaient sans cesse « comme estans joyeux, et sous apparence de faire beaucoup de besongne se gardoient bien de se fatiguer. » Ces nains des montagnes n'étaient pas toujours si débonnaires, et le savant Garrault

va jusqu'à affirmer, dans son livre sur la luélallurgie, qu'ils étaient cause, au temps de François V'', de l'abandon où nous laissions nos mines. Les Esprits mélaUiques ne désolaient pas toujours les mineurs sous l'aspect de nains irrités; ils a[)paraissaient quelquefois « en l'orme de clievaulx de légère encolure et d'un lier regard , qui de leur souffle et hennissement tuoient les pauvres ouvriers. » On l'a dit spiriluellement : (< l'esprit métallique s'appelle aujourd'hui le bicarbure d'hydrogène.»

Esprits ÉLÉMENTAinES. — S'il est une tradition devenue vulgaire, c'est celle qui peuple les éléments de 5y//j//es, de Salamandres , de Gnomes et d'Ondins. Ce que l'on ignore plus généralement, c'est que la nomenclature qui désigne ces êtres fantastiques n'a|)partient pas, pour ainsi dire, au Moyen Age. Théoi)hraste Paracelse et son disciple Crollius semblent l'avoir répandue d'abord; mais elle ne devint populaire qu'à l'époque où l'abbé de Villars eut publié son spirituel badinage sous le titre d' Enlreliens du comte de Gabalis. Une antique inscription découverte en Suisse, aux environs de Lausanne , donne bien les Sulfes on les.S'M/eres comme types primitifs des sylphes ; mais cette dénomination parait s'appliquer plutôt à des créatures aux formes féminines qu'aux sylphes proprement dits. Les Diises des mêmes régions correspondraient bien mieux par leurs attributs aux génies de l'air. Certes, il n'est pas difficile de reconnaître dans le mot yvwfiwy, qui signifie : connaisseur, prudent, habile, l'origine du nom qu'on appliqua aux génies gardiens des trésors de la terre; néanmoins, celte dénomination ne remonte guère qu'aux temps érudits de la Renaissance. Lorsqu'il cile les gnomes, Paracelse les assimile toujours aux nains et aux pygmées, de même que les Salamandres sont des Vulcaniens, des^tnéens, si on l'aime mieux, et les Ondins, des nymphes. Tous ces esprits élémentaires, proches parents, on le voit, des génies de l'antiquité, partagent avec les fées le malheur de naître sans une àme immortelle, et les géants de la féerie sont soumis à la même destinée. « Supérieurs à l'homme parce qu'ils sont pareils aux esprits que personne ne peut contraindre, ils lui sont inférieurs parce que le Christ est mort seulement pour la génération des fils d'Adam. Ce sont des peuples voués au néant, et, si l'amour ne les unit pas à l'homme, ils périssent comme la bête, sans que rien reste après eux.» Théophraste Paracelse, si bien au fait de la matière, démontre comment les esprits élémentaires ne peuvent mêler leurs races. Les nymphes ou ondins n'ont surtout aucun commerce avec les gnomes ou pygmées. Il en est de même à l'égard des sylphes, des ombragines et des salamandres. Les gnomes, ces gardiens des trésors enviés par les humains, les gnomes se promènent à travers la substance des rochers et de la terre, comme nous nous promenons, sans que l'atmosphère nous arrête; où le chaos est le plus épais, la créature devient plus subtile. S'ils ne sont immortels, les esprits élémentaires ont la vie longue, et il nous serait facile de faire voir qu'ils animent toujours les campagnes de l'Europe, sous les noms de Draks ou Sorimondes , de Mermen ou Mermaid, de Niks ou Nikars. La Basse - Bretagne et la Normandie peuvent leur opposer encore les Clauricaune, les Duziks, les Gourils ou Courils, les Poulpiquets , et mille phalanges invisi-

bl es dont un observaleur attentif sait toujours reconnaître les traces parmi les herbes de la prairie.

Lycanturopie. — La lycanlbropie du Moyen Age procède évidemment de traditions qui remontent à la plus haute antiquité. Dès le temps d'Hérodote, il est question des Neuves, peuples voisins des Scythes et qui, une fois en l'année, avaient le privilège de se changer en loups. Les nations de race finnoise cultivaient une sorte de magie qui leur donnait le jiouvoir de se transformer en animaux; enfin le loup Fenris figure parmi les divinités Scandinaves. Sans multiplier ces exemples, il est certain que les terreurs inspirées par la lycanthropie se manifestent en France dès l'époque barbare qui précède le Moyen Age proprement dit. Les conciles des premiers siècles sont unanimes lorsqu'il s'agit de frapper des foudres de l'Église ce genre de sortilège. Il était d'ailleurs reconnu que Satan lui-même aimait à emprunter au règne animal les formes les plus redoutables, celles du lion, de l'ours et du loup, pour porter la terreur parmi les hommes et triompher de leur foi.

Les Loups garons, les hommes changés en loups par l'intervention directe d» diable, se multiplient en France avec une effrayante rapidité, h partir surtout du treizième siècle. Ces terribles hôtes des campagnes abandonnées, qui se transportent, quand ils le veulent, au sabbat, sont friands, par-dessus tout, de la chair des enfants en bas âge, et se trouvent sous ce rapport assimilés aux Ogres , dont les Ouigours de la race mongole seraient le type piimitil. Comme les Vampires slaves, les Broucolaques de la Grèce, les Hommes blancs de la Provence , ils aiment surtout à se désaltérer du sang de leurs victimes. La Livonie et la Lithuanie étaient jadis les contrées de l'Europe où la tradition populaire plaçait le plus grand nombre de loups garous; il est vrai qu'un des fleuves qui traversent ce dernier pays avait la propriété de transiormer en loups ceux qui se baignaient dans ses eaux. Un des caractères particuliers des lycanthropes du Moyen Age est de recouvrer la forme humaine dans certaines conditions toujours imposées par Satan; cependant, lorsqu'une blessure les a privés d'un membre, les lycanthropes laissent voir sous leur forme humaine la sanglante mutilation dont le pouvoir du diable n'a pu les préserver.

Sorcellerie, mezcle des Vaudois, sabbat. — Le Moyen Age, moins désordonné (ju'on ne le suppose, a mis un ordre presque rigouieux dans ses rêves les plus excentriques. Par une confusion de langage qui n'appartient (ju'à notre siècle, les devins, les magiciens, les enchanteurs et les sorciers sont revêtus, dans notre pensée, des mêmes pouvoirs, ou bien agissent dans un but à peu près identique. Il n'en était pas ainsi jadis, et nos pères ne s'y trompaient point. Ouvrez Isidore de Séville, l'oracle du sixième siècle , et Jean de Sarisbery , le docle évêque de Chartres , ils vous diront que les enchanteurs sont des êtres privilégiés, mais maudits, qui pratiquent Varl par des paroles, incaniatores vocati sunt qui arlem ver bis peragunl. Bientôt l'éiymologie du nom exerce la sagacité des écrivains qui succèdent à ces lumières du monde savant. Selon eux, un enchanteur est un fascinateur qui chante dans le cœur d'autrui, intus in

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