‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 3)Chapitre 12 sur 68 · ET LA RE^^\ISSA^XE · texte numérisé non relu

ET LA RE^^\ISSA^XE

Dans les frises se groupent des nymphes, des tritons, Eole, la Navigation, des dauphins, des tortues, une licorne qui a la propriété de chasser devant elle tous les monstres de la mer, des cygnes, des lions marins, des cerfs, Saturne, Hercule, TOccasion tenant un sablier et une touffe de cheveux, des compas, des horloges marines, des instruments de géométrie, un rhinocéros, un élépliant, des trophées de victoire et de mort, que sais-je? Et toutes ces ligures sont de petits chefs-d'œuvre, et dans tous les encadrements des sujets, l'or, lazur, le vermillon, s'enlacent avec une grâce merveilleuse; et la carène, toute peinte en blanc, est couverte d'écus aux armes d'Espagne, aux armes de don Juan.

Ce luxe n'est point parliculier aux galères réaies et aux capilanes. Tout grand seigneur qui a un beau navire le l'ail ainsi décorer. Une école de bons sculpteurs se forme pour les ports, école dont Pugel scia le dernier grand artiste. Le goût des allégories flatteuses se développe, se perpétue, et personne ne s'étonnera si un jour (1698), de Viviers, inspecteur-général des galères et de leur construction, ayant à orner une galère que le roi nomme la Favorite, choisit l'histoire de Pallas pour sujet des ornements de sa poupe, « par rapport h la personne que Sa Majesté honore le plus de ses bonnes grâces, » madame de Mainlenon. s'il vous plait.

Le seizième siècle a pu changer le système de la décoration extérieure des navires et remplacer presque toujours les images chrétiennes par celles de la mythologie païenne: il n'a point agi sur les mœurs et les croyances des gens de mer : leurs idées restent celles du Moyen Age, amies du merveilleux et peureuses.

Le matelot, naïf et crédule, confond dans ses craintives appréhensions les choses de la foi et celles de la sorcell(>rie : il croit en Dieu, il adore la Vierge, il honore et prie tous les saints cpii cmt eu quelques raj)porls avec la mer et les vaisseaux; mais il a peur du prêtre, à cause de sa rol)e noire, et quand le mauvais temps vient. Ion capelan, qu'on aura pris en route, courra le risque d'être jeté par dessus \o bord, si \c caititaine est aussi ignorant que son équipage.

Les êtres fanlasti(jues plaisent à son imagination. Les nautoniers anciens avaient vu des sirènes, et les poètes les chantaient; un visionnaire a vu un poisson, la tête couverte il'une mîlre, les épaules revêtues d'une riche dalmaticjue, et tout le monde marin croira au poisson évêque . dont un savant jésuite attestera l'existence.

Dans la ( aMq>agne de la flott<> française à Mc'telin, les rameurs d'un brigantiii ont vu le diable, sous la ligure eflrayante et hideuse d'un monstre marin, engloulir, à Zante. un mal<lol dé-bauchc v\ sans loi. (|ui, en jouant aux dés. avait « bravé et dclif' madann.' .Marii', Vierge et nii're de Jésus; » et Jean d .Vulon atteste le lait, que toute l'armée navale croit connue ii l'Evangile.

Les sermi Mis les plus terribles .sont ceux par lestjuels aiment à s'engager les mariniers. L'Eglise et l'amii-aut*' condtatlent vainement ces tendances coupables qui mettent en danger les âmes des faiseurs de serments : l'habitude est piise et rt'-siste. On jure sur le pain, le vin et le sel. et l'Eglise condamne cette fornude sacramentelle (jui en cache

iino aiiiir duno apparonce moins innocente. Le pain, le vin, le sel, sont la base de la nourrituie; ils symbolisent donc la vie: or, jurer sur sa vie, c'est jurer sur son âme, que Ion compromet; donc, jurer sur le pain, le vin et le sel, c'est faire, par un détour coupable, un horril)le et dangereux serment. Une ordonnance de 1 543 défend, sous des peines sévères, cette coutume damnable, qu'une autre ordonnance défendra encore en 1382: mais les matelots y persisteront, comme, dans le monde, on persistera à cacher sarn; Dieu! sous : sacn>b/eu! et sacrée Iioslie! sous : sacristi !

Que le marinier redoute le vendredi, le sel renversé, les couteaux en croix, le pain mal tourné ou tout autre fâcheux pronostic, il n'y a là rien d" étonnant : tout le monde a les mêmes appréhensions. Qu'il consulte les devins, les sorciers, les nécromanciens, qu'il croie à la magie et se livre à certaines pratiques diaboliques, il a cela de commun avec les meilleurs esprits. Il a besoin du vent, et, pour l'avoir, il fait des prières ou des eue lianlements. Dans la tempête, il appelle le calme par des pratiques superstitieuses. (Irec, il jette à la mer quel(|ues petits pains (ju'il appelle Pains de saint Nicolas ; Russe, il oflVe, au mauvais esprit qui soulève la Mer Blanche et charme une montagne qu'on ne peut dépasser, un gâteau de farine et de beurre; Portugais, il attache au mât du navire eu péril une image de saint Antoine, et il la prie et il la fouette jusqu'à ce qu'il ait le vent h gré; Indien, il conjure le dieu Muthiam, roi des mauvais esprits, en buvant le sang d'un coq, et en avalant, dans le délire de l'extase, un charbon rouge dont il ne sent point la chaleur. Une trombe se lève devant le navire : elle tournoie, elle avance menaçante et terrible, que faire? Un matelot lire son couteau, et fait en l'air des signes de croix en récitant quelques paroles mystérieuses: si le manche du couteau est noir, la trombe doit s'éloigner. Grandit-elle toujours, deux mariniers tirent leurs épées et les l'rappenl lune contre l'autre, ayant soin de bien former une croix dans chaque rencontre : la trombe doit tomber. 11 n'y a que les gens de peu de foi qui tirent le canon contre l'eflVayant météore.

Les marins du Moyen Age ne croient plus, comme leurs devanciers, que se couper les ongles ou les cheveux pendant le calme soit un mauvais présage et fasse venir la tempête ; (|ue r<''lernuement entendu à gauche , au moment où l'on s'embarque . soit lui augure fatal devant lequel il faut s'arrêter, quand, au contraire, on doit croire ;i un voyage favorable si l'éternuement s'est fait entendre vers la droite ; mais ils tirent une induction fâcheuse de l'inclinaison que prend à droite le navire au moment où l'on embarque ses vivres; mais ils croient au Gobelin, lutin tracassier qui tourmente chaque nuit les mariniers, dont il ouvre le couteau, brouille les cheveux, déchire les matelas, t't (jui, plus lém(''rair»> encore, s'attaque au navire lui-même, nouant les cordages cpii doivent courir dans les poidies, arrachant les ancres pendant le calme, ou déchirant les voiles (piand elles sont le plus soigneusement serrées.

Cette tendance v(M's les superstitions les plus étranges, ces habitudes des pratiques d'tme dévotion étroite, appartenaient, en général, au Moyen Âge, et non pas aux gens de mer en particulier. Rois, iciues. chevaliers, moines, clercs et manants. avai(>nt tous

les mêmes appréhensions, les mêmes faiblesses. Nul n'était esprit fort ; et si par hasard (juelque marinier s" avisait d'avoir les doutes libertins d'un Faust ou d'un don .Tuan, un monstre marin le dévorait, et cet exemple arrêtait pour un temps, sur le penchant de l'impiété, toute la gent nautique.

Malheureusement, le malin esprit. l'Ennemi, comme on l'appelait, était souvent bien fort, et les matelots se prenaient à ses pièges. La loi frappait a1oi-s avec une sévérité grande, quelquefois même cruelle. Le blasphème, le plus odieux des criuies, était puni de la manière la plus rigoureuse. En 1571, l'amiral de la Ligue publia un ban portant la peine de mort contre le blasphémateur, qu'en 1190, Richard Cœur-de-Lion avait voulu ne pas prévoir dans cet édit rendu pour la police de sa flotte, qui atteignait le meurtre, le vol, l'outrage et même l'injure. En 1 V20, Mocenigo frappait du fouet tout homme de rames convaincu de blasphème, et d'une amende de cent sous {solsi rcvlo) tout homme de poupe, nocher, officier ou gentilhomme coupable du même délit : dillérence assez curieuse, assurément.

Le code norvvégien ordonnait, en 1274. que le voleur fût rasé, et que sa tête, enduilc de poix, fût couverte de plumes. Dans cet état, il passait au milieu de l'équipage rangé sur deux files, et chaque honnne lui donnait un coup de bâton ou de pierre; apri's (pioi. il était chassé du bord. Richard Cœur-de-Lion n'avait pas ordonné que le coupable passât par les verges et les pierres, et le code de 127i renchérissait sur celui de

Une ordonnance de Pierre III d'Arragon (5 janvier 13.54) condamnait à passer par les courroies ou par les baguettes tout marinier ou tout homme d'armes embarqué (jui jouait ses elTots. Dans certains cas, l'amiral pouvait faire couper les oreilles ;i un coupable: il pouvait aussi lui faire couper la langue, et. par exeuqile. à celui (jui insullait le cuniite. thi-rde li-ipiiitage, ou (jui, pour se faire payer ou pour contraindre le capitaine à changer sa route et h prendre terre, se révoltait et employait l'insulte ou la menace. Au «ommenccnicnl du (jualorzième siècle, la loi catalane abattait le poing au comité qui. sans ordre et méchanunent, avait coupé le câble du navire. En l.'J97. à Âncùnc, tout honune qui abandoiuiail un bâiinient en naufrage, avant que la mci- n(> l'eût bris('' ou jeté sur la côle. perdait la main droilc.

La MMililation des membres fut rayée du code catalan en 13.'j4. « parce que. disait l'ordoimance. un linuuuequi a peidu le poing ou le pied n'est plus bon à rien; » mais on y maintint la pi ite de la langue ou des oreilles, la course le long tlu navire sous les baguettes et les courroies, et l'on y intioduisil la sus|iension |)ai' le cou à une antetme. Le soldat, l'arlialeslrier, le matelot (pii liappait le coMiite. ('tait pendu. Les lois du Nord, terribles pour le cas t)ù un marinier frappait du i outeau le patron du navire ou seul(»uienl levait son arme contre lui, voulaient que le coupable eût la main clouée au mât avec le couteau dont il s'é-lait servi, et (|u'il ne pûl se d(''livrer qu'i'u se decliiranl la main dont il laissait une partie contre le mât.

hichard axait ordonne que celui qui fiapperait du glaive on du couteau eût le poignet

tfîiiKlié avor la liacho. La loi do Roi'ghon. de 1274. fui plus douce: les rixes qui n'anienaicut pas la uioit duu des adversaires n'élaieiU punies que dune amende. \ Gênes, au (luatorzièine et au quinzième siècle , les statuts punissaient de mort tout homme qui causait la mort d'un autre par les blessures faites dans une dispute.

Le pilote qui s'était engagé sur sa tète à conduire sain et sauf un vaisseau dans un lieu désigné avait la tète tiancliée. s'il perdait la nef; h moins qu'il ne fût assez riche pour payer tout le donunage cause par son ignorance ou sa légèreté. Le comité qui perdait une galère par sa faute, ou qui ne se portait pas ;i la mêlée pour secourir l'amiral, ('lait pendu et taillé en morceaux. On empalait (pielquefois celui qui coupait le câble avec l'intention de faire échouei' le navire confié h son commandement.

Le pal, les verges, les courroies, le fouet, la nuuilation des membres, le retranchement de la langue ou des oreilles, la mort par la liaehe ou par un supplice analogue h (■•'lui de la potence, n'étaient pas les seules peines que les codes maritimes du Moyen Age iniligeassent aux gens de mei' qui se rendaient coupables des crimes prévus par la loi. L'iunuersion répétée trois fois ou davantage était une des punitions le plus ordinairement appliquées. Au douzième siècle, cette immersion, qu'en France on a appelée d'un mot fait du giec c.xxâu, la Cale, était inlligée à celui qui frappait du poing par méchanceté. A Marseille, on calait ceux (jui, même en plaisantant, juraient le nom de Dieu ou les noms des saints. Justement sévère contre les inhumains qui. au lieu de porter aide et secours aux naufragés, leur couraient sus pour les dépouiller et les tuaient ou blessaient pour leur ravii- leur argcMit ou leurs marchandises, la loi d'Oléron voulait que ces larrons fussent plongés il la mei" jusqu'à ce que, demi-morts, on les retirât de l'eau pour les lapider et "assonnner connue on ferait ini chien ou loup. »

La manpie était une des peines infamantes que Venise appliquait, au treizième siècle. Kn 1232. on fouettait et l'on marquait au front le marinier qui, ayant reçu des arrhes ou une part quelconque de sa paye, et, n'ayant pas rempli son devoir, n'avait pas rendu le double de l'argent qu'il avait reçu. Unrecezdela ligue anséatique, renouvelé en 1418, 1447 et 1591, marquait à l'oreille touthonuue de l'équipage qui abandonnait son patron dans le danger.

La loi pénale défendait de vendre ii l'ennemi des armes et des navires. Celui qui vendait des armes aux Sarrasins était « pendu par la goule, » aux termes des Assises de Jérusalem ; celui qui vendait un navire et qui, par là. faisait « tort de deux navires à la Républitpie. » était, suivant le statut vénitien de 1232, dépossédé de tout ce qu'il avait au inonde: puis, exposé sur l'escalier du tribunal à la huée publique. « [Slridelur in scala.) » La huce cMait une punition que Pierre d Ariagon crut devoir infliger, par son ordonnance du 5 janvi(>r 1334, à tout timonier qui, par sa négligence, aurait causé un abordage duquel seraient résultées des avaries un peu considérables. Le délinquant était exposr'' aux risées de tous, à la huée publique, assis sur un tonneau, les pieds nus, enrobe courte de punition, et tenant entre ses mains un gouvernail. Il restait ainsi une demi-journée.

Eï LA REiNAISSANCE.

Je m'arrèle ici. J'aurais pu donnor. sur les lois maritimes du Moyen Age des notions nombreuses et d'un grand intérêt ; mais je dois me borner, et, à cause de cela, m'abslenir de tous détails sur la langue que parlaient les gens de mer, langue poétique , pleine d'énergie et d'éclat, originale, concise et riche, dont je ne sais pas trois hommes en Europe qui aient aujourd'hui, je ne dirai pas la parfaite intelligence, mais seulement une connaissance superficielle.

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