‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 3)Chapitre 21 sur 68 · I:T la RENAlSSANCi · texte numérisé non relu

I:T la RENAlSSANCi

(1 (les etclésiasliques , on ëcrivil en Roman, mais pour les Français seulemeni, des sermons, des poëmes dévots, des prières, des irailés didactiques; on fil même des livres traduits des livres latins. Tout (cla conservait chez nous le nii'ine nom générique. Il y eut des Rommts de la Bible, des Romans de la croisade. des Romans du roi Arlus. des Romans de la Vierge, des Saints, de la ^\ Passion, de T Image du monde, de Sallusle, etc., etc. Cependant n'oublions 5| pas que toutes ces produclions diverses de la société Irançaise ne fran- t;| cliirent pas toutes également les lionlières de France. Les Allemands ,

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les Espagnols et les Italiens, mûris par 1rs congrès doutre-mer., ('■crivirent de leui' cùlé, ilaiis leurs langues res[H'ctives, des livres dévots, des clnoniipies natioiiah-s et même des chansons légères. Mais pour ce qui était des ouvrages d'imagination, et de tous les récits d'aventures dont nos bardes, nos trouvères et nos jongleurs avaient l'évélé les secrets il l'Euiope, personne, hors de France, n'en disputa la propriétt' à la France; et. poui' en mieux (onslalei l'origine, les ('Irangers s'accordèrent à i(''(biire l'acception ilii iiml Roman aux ouvrages d imagination é-crils en prose.

Vcr>i ir.'iiiioro, |>rnsp ili romanzi,

disait Danle dès la lin du Ireizii-nie siècle. De cette manièri'. et tandis que chez nous le mol s'a|)pli({uail encore indistinctement à tous les volumes écrits dans la langue vulgaire. il n'avait plus au delà de nos l'iontieies d'autre sens (|ue celui de « livre <■( ril en prose e[ <i renlèrmaut des i(Vits d'amour . de guerre et d'aventures. i>

Maiiilcnant il n'est plus malaisé de voir comment, même en prononçant le même mol , les étrangers et les Français ne se comprenaient j)as. Mais le temps , qui vieillit tout et qui abroge certaines façons de parler pour les remplacer par d'autres souvent moins nettes et moins énergiques, le temps se lassa de protéger en France le commun usage du mot Roman appliqué h l'idiome vulgaire. Il voulut qu'on écrivît on français et non plus en roman. Nos aiuèties avaient accepté déjii cette décision, elle avait été sanctionnée par un demi-siècle d'usage, quand vint h sonner la grande heure de la Renaissance. Cela nous explique comment, dans les vocabulaires composés en si grand nombre durant le seizième siècle, nous n'avons pu tout à l'heure découvrir une place réservée au vieux mot Roman, ce noble et glorieux titre de notre prééminence liltéiaire.

Mais le mot, chassé par la porte, devait bientôt revenir par la fenêtre; car la reconnaissance des étrangers avait heuieusement mis le Roman à couvert des atteintes de la mode française en lui conservant l'acception restreinte sous laquelle il avait été accueilli dans l'origine. 11 est toutefois assez curieux de voir, chez les critiques italiens, la façon erronée dont ils expliquent cette expression. Suivant Giraldi, elle a été formée d'un mot grec qui signifie force et courage, parce que les histoires romanesques contiennent, en général, des récits de combats et de guerre. Pina est plus favorable h la source française. A l'entendre, Roman a été dit pour Réman, et cela parce que le plus ancien livre de ce genre est celui de Turpin, ai'chevêque de Reims. Ce serait, comme on voit, une nouvelle usurpation de la ville de Romulus sur celle de Remus son frère. Par malheur pom* la noble ville du sacre, cette explication n'a pas le sens commun, et, nous le répétons, si les ouvrages d'agréable fiction ne reçurent chez les étrangers le nom de Roman que poui' avoir été empruntés h nos poésies françaises , les étrangers ne le conservèrent que parce qu'ils avaient trouvé dans nos livres les modèles qu'ils se contentèrent de suivre.

Quand les Français allèrent en Espagne avec le grand roi François I". on leur dit que les poëuies du Cid Campeador et de Bernard de Carpio. la prose des Amadis et de Tirau le Blanc étaient des Romans: ils en concluient aussitôt que le mol était d'origine espagnole. Quand ils avaient traversé l'Italie avec Charles VIII el Louis XII. on leur avait dit que les Reali di Francia, les Morganle, les Orlando , les Rinaldo étaient autant de Romans ; et ces livres leur offrant une réminiscence de la terre natale , ils se pi-irent ii les traduire de l'italien, tout en restant persuadés que le mot et la chose étaient également d'origine italienne. Avec un peu de critique littéraire, ils eussent reconnu dans tout ( ela le vieux patrimoine de la France; mais la Renaissance, qui avait ouvert l'antiquité, avait en même tenqjs fermé la bibliothèque fiançaise ; au delà de Villon, ils ne distinguaient plus rien, ils ne pensaient pas qu'un livre français, eùt-il été plus anciennement ( omposé (ce qui restait douteux à leurs yeux) , méritât l'hoimeur d'être jamais tiré de la poussière.

Voilà comme les Espagnols et les Italiens nous rendirent le nom de Roman , et comment on le réduisit h l'acception qu'il leur avait plu de lui donner. Depuis le dix-septième siècle, le mol, admis dans les dictionnaiies, n'a plus d'autre sens que celui d'un livre

ET L\ renaissance:.

d'avenlures imaginées pour le |ilaisir ou rinsiruclion de ceux qui le lisent. Maintenant je prie le lecteur de me pardonner si j'ai jjerdu tant de temps à délirouillcr les sens divers du mot; mon excuse, auprès de lui, c'est qu'on ne l'avait pas lait jusqu'à présent avec toute l'exactitude désirable.

Mais s'il est vrai, comme on ne doit pas en douter, que les Italiens et les Espagnols aient d'abord voulu, par ce mot de Roman, désigner un livte français, un livre fah à la mode de France, il n'en Hiut pas conclure qu'avant le douzième siècle on n'eût fait aucun livre de narrations fabuleuses. Ombre vénérable de lévèque d'Avrancbes, ù docle lluet! vous ne pardonneriez pas une telle hérésie, vous qui, dans un livre de \Ori(jine des Romans, n'avez guère signalé que des ouvrages composés avant la naissance des livres en langue vulgaire; vous qui d'Héliodore et d'Achille Tatius passez, sans intermédiaire pour ainsi dire, à l'ilhislre Magdelaine de Scudéry. Et, sérieusement, autant vaudiait affirmer qu'avant l'architecture chrétienne, il n'y avait pas d'architecture, ou qu'avant les chroniques il n'y avait pas dlttsloire. De tout temps, depuis (pie le monde est monde, les hommes se sont plu à débiter des contes pour eux d'abord, pour les autres ensuite; et les Romans , d'après la définition aujourd'hui consacrée, étant des fictions disposées pour l'agrément des lecteurs, il est inutile de déclarer que les Babyloniens, les Égyptiens, les Indiens, les Hébreux, les Grecs et les anciens Romains ont eu des livres f[ui lenaieiU la place de nos Romans. Ce[)endant je ne suis pas bien sûr que l'Odyssée doive être rangée dans cet ordre de couq)osition ; car on peut regarder les différents récits de cet admirable voyage comme autant de faits estimés réels et seulement recouverts d'une allégorie légère. Autant faudra-l-il en dire des Métamorphoses d'Ovide, dans lesquelles le poêle essaye de trouver une explication poétique et vivante à tous les phénomènes que la nature offre en spectacle aux honnnes. C'est {lans ce genre de compositions (pie l'anti- (|iut('' surtout est mille fois sui)érieure aux âges modernes. Qu'opposerons-nous, en effet, à l'Arbre de la science du bien et du mal ; à l'Age d'or, aux fables de Saturne, de Cérès et (le Psyché? Tous ces récits sont nés de l'antique alliance de la philosophie avec la poésie; la pensée d'imaginer n'étîyt pas même venue à ceux qui les ont mis en circulation, il ne faut donc pas les ranger au nombre des contes faits à plaisir.

La liclion avenluicuse et iiadine se reconnaît mieux dans ce qu'on nous a dit des fabh^s milésieimes et sybai ili(pit's. i.'Ane de Lucius, ce récit plaisant et obsci ne retouché par Lucien et plus lard par Apulée, était originairement une de ces fables, et dans ses formes successives elle atteste que fées, enchanteurs, sales orgies, mystérieuses horreurs, rien de tout cela n'était étranger à Rome, ni même h la Grèce. L'amour délicat et la vie pastorale ont inspii(' dans l'Antiquité d'autres compositions non moins célèbres; de sorte ((ue nous pouriions bien ('ire lijicésde lui dire avec un de nos poi-tes :

(>'est une pl.iisanic ilonzcllc; Que no \ciioit-<'llc iipri'S nous, Nous aurions tout dit avant ollc.

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