‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 3)Chapitre 22 sur 68 · I.H MOYEN AGE · texte numérisé non relu

I.H MOYEN AGE

.Miiis (^nlin. coininc ses Icniples ot ses palais dilfèrenl oiicori' assez grandement de nos «liàleaiix el de nos églises, nos Romans devionl offrir de grandes différences avec ses lidions badines; nn examen j>lus approfondi conduira même à prouver qu'ils ne lui doiveiU absolument rien. Les premiers livres écrits dans les idiomes néo-latins sont dus à des liommesqni avaient perdu toute idée exacte des beaux temps de l'anliquité. Les docleius connaissaient bien, par l'inleiinéiliaire des grammairiens des bas siècles ou par les iiaducteurs aiabes. le nom et même les écrits de Virgile. d'Ovide, de Lucain et d'Aristote; mais les clercs de l'école n'étendaient pas encore leur inihience sur l'art des troiiveurs. des ménestrels et des jongleurs. L'imagination jjoélicpie de la foule se donnait carrière dans une tout autre direction. Veut-on savoir quels éléments la nourrissaient ? c'était la connaissance d'un Dieu sauveur des hommes, et d'ime multitude de saints personnages, instruments de la volonté divine; puis, le culte des anciennes traditions internationales, s'il est permis de parler ainsi. Quand le sang des Francs avait croisé celui des (lallo-Romains, les héros du peuple vaincu s'étaient mêlés ii ceux du peuple vainqueur. Et parmi ces héros de la nation gauloise, on distinguait, d'un côté Tristan, Méliadus. la Dame du Lac; de l'autre, le roi Alexandre, le preux Hector, les empereurs Pompc'c et Jules César. Ces arandes l'cnommées avaient survécu à la destiuclion de toute la littératuic antique, parce que les rapsodes po[)ulaires n'avaient jamais cessé de les couvrir de leurmanteau. Dans les traditions troyennes, le nom qui se trouva consacré de préférence fut celui d'Hector, comme celui de Pompée dans les traditions romaines; car l'imagination est toujours mieux disposée à la complainte qu'aux actions de gi-àces, elle est plutôt funéraire que triomphale. Voilà donc quels tributs Rome el la Grèce apportèrent au réveil

(.lu g(-nieliltéraire chez les nations chrétiennes : Hector, Alexandre. .1. César.

Vers le dixième siècle, on y joignit Judas Machabée, David.

Josué, |)uis le Rreton Arthur, i)uis le Franc Char-

lemague, puis enfin le héros de la première croisade. Godefroi de Rouillon. C'est Godefroi qui forme la dernière limite de nos temps épiques: ii ])eiiie eul-il lendu h' dernier soupir, (pie les ann.des de l'histoire moderne ronuu(Mic«'rent.

Hecloi' de Troie, le rt.l AltXJiidre tl Ji.lliià (.ejji, J'apie:. liiif Mille liali. leiuio ^r.iMirci en bi.i- iej,u jeiilaiil ie^ >eitf Preiiï. Ces Estampes coloriées, qui paraissent être du quinzième siècle , se trouvent en tête d'un Ms. du Fonds de Colbert (Bill. Rnyde Paris).

On sera surpris peut-être de ne pas reconnaître Hercule au milieu des noms échappés au grand naufrage de Fantiquité; Hercule , le plus ancien et le plus fanieuxdelous les preux du paganisme ; Hercule, que ses travaux et sa force musculaire devaient recommander h tant de titres ? C'est que . longtemps avant lépoque de la domination romaine.les Celles avaient fait accueil à sa gloire et lui avaient don-

Jotii)', le rui U4V11I, Jiidtiu. M iclidlt*;!!», le mi Artti», Cliarlc-le-Grand rt lifiilerroy de Uoiiillnn, d'jprt^s le» mt^mi-s cratiirc» en Itnii Itl^'llt Tl'll'lfif du i]iiÉntiémc lièclc, représentant les Neuf Preu\.

ainsi, dtoil de hoiirgeoisii" dans leurs cit('S. Les Romains l'avaient Irouvé dans le l'andi((jn des Caulois : scnicmeiil. au lieu d'Hercule, ce lut Amis ou Artus. lils naUuci (VUllier et non de Jupilei'; favoi-isé par Merlin et non Mercure; trahi par Genièvre et non Dt'janire; vainqueiii' danhcs serpents, d'autres Gc'rions. d'autres Cacus. d'autres chimères; enlin arrèli" par les bornes et non plus les colonnes de (>adix. Autour de ce hc'ros. dont la vc'-rilaltle (irigiin' est, après tout, fort incerlainc. avaient ('lé' gioupi's tous les lit'rosdc race cell'upic. Il ne venait donc pas direcicmcnl de Rome, cl les Rrelons. avant d'accepter la tradilion de l'ompee. d'Ileclor et d'Alexandre, avaient pris Her- <ide |toui- im représentant, connue (»n diiail aujourd'hui, de \n national ilr gauloise. (Juoi (pi'il en soit, toutes ces h'gendes hrelonnes ou latines avaient retenti à l'oreille

Belles-LeareE

ROMANS. Fol. V.

(les Francs; et, comme cela arrive toujours dans la réunion de deux peuples, la civilisation la plus avancée imposant à l'autre son langage, les Francs, et plus tard, les Normands et les Saxons, avaient abandonné l'idiome germanique pour parler et même penser dans l'idiome des Gallo-Romains. Ils n'avaient pas non plus, comme nous avons vu, perdu tout souvenii- des traditions qui composaient leur histoire : ils avaient raconté aux vaincus la mort d'un guerrier franc, tué h la chasse d'un énorme sanglier dans la forêt Charhonnière ; ils avaient dit les tlots de sang qui lavèrent cet outrage; comment Ludie, pour venger la mort de son frère Fromond, avait décidé ses propres enfants à tuer' leur oncle Hcrnaus ; comment le crâne (le Fromond était devenu ime coupe dans laquelle on avait fait boire ses petits-fils; ils avaient parlé des aventures de Bewis, longtemps errant; rappelé conmient Josiane, pour se faire reconnaître de lui, s'était déguisée en jongleresse ; comment la sorcière Matabrune avait changé ses petits-fils en cygnes; comment la forêt d'Ârdennes avait souvent protégé de grandes infortunes. Voilà donc trois sources bien distinctes de traditions vigoureusement cultivées dans les Gaiilos : souveniis cehi(]ues. souvenirs antiques, souvenirs germaniques. «Il n'y a, » disait le trouvèi'e Jean Bodel. dans les dei'nières années du douzième siècle , « il n'y a pour toui « homme intelligent que trois matiè- « res historiques : les sujets français. « les sujets romains , les sujets bre- « tons. )' Puis , comme ce même .lean Bodel avait puisé à la source franço-germanique , il fait l'appréciation suivante des trois sujets : « lis « n'ont entre eux aucun lien; ceux « de Bretagne sont ennuyeux et fri- « voles; ceux de Bome sont respec- « tables et insiructifs; mais ceux de « France sont parfaitement vrais dans

a lOllIf^C lom^C l'ïOVf îoc * ^^ quatre lib Aymuti âur bdvart, d'aprc^î une miniature du Ms. 71S3, f^ 93;

Ji-isiane en Jitn^lcrcsse, d'après une miniilnre du Ms. Bîbl. roy. de Paris.

Ne sont que troi matières à nul lionic cnUndant;

De France, de Brelaigne et de Rome la grant. Et de ces troi matières n'i a nule semblant. Li conte de Brelaigne sont si vain et pesant, Cil de Rome sont sages et de sqps apienant, Cil de France sont voir, chascun jor aparant.

{Chanaon de Wttukind de Smsoijnf.)

On sait, d'après César et Tacite, que les Gaulois et les Germains n'écrivaient pas, et qu'ils exerçaient prodigieusement leur mémoire : une classe de citoyens était particulièrement chargée par eux de conserver le dépôt des souvenirs patriotiques. Les Gallo-Romains respectèrent cet usage, aussi bien que les Bretons ; quand ils voulaient écrire, nous avons vu qu'ils avaient recours h la langue dite graiinnaticale. et qu'ils eussent estimé ridicule (le beau talent de lire étant alors extrèmouient rare) de transcrire dans la langue vulgaire les poèmes ou les sermons qu'ils entendaient chaque jour. On comprend toutes les moditications que durent subir, durant près de six cents années , les vieilles traditions gauloises, romaines et germaniques, constamment en présence l'une de l'autre, et constamment abandonnées au libre arbitre des bardes, des jongleurs et des ménestrels. Rien ne devait être et n'était plus counuun. (>n cHèt, que les querelles entre ces nombreux dépositaires de la science publique. Le plus souvent chacun d'eux conmiençail par des inq)r('cations contre les récits que débitaient près de là ses compagnons en jonglerie. « Ils vous chantent, disait-il, de Malabrune, mais ils ne savent pas sa véritable histoire; « ils vous parlent de Tristan, mais ils oui inventé ce qu'ils vous en racontent. » Inventer un récit! ('('lait alors le plus honteux des délils lill('raires. Et tous les jongleurs se défendaient de l'avoir commis, connue aujourd'hui nous nous en glorilions, et le plus souvent avec tout autant de mauvaise loi.

Ces récils étaient presque tous en vers. L'ancienne accentuation n'ayant pu se faire jour dans l'intelligence des barl)ares, il avait fallu renqjlacer le rhythme de la poésie latine par un autre procédé d'harmonie. On admettait dans les vers toutes les syllabes au même titre et sans égard :i Icm' prononcialioii longue ou brève; on renqilaçail la nt'-cessité de rcnlrclacemeiit iixc des brèves el longues ;t la lin des mois ou des hémistiches, par l'obligation de donner la même assonance à la ilernière syllabe dune suite de vers plus ou moins étendue. Nous pouvons donc assurer que la rime est la dégénérescence naturelle de la prosodie latine, et qu'elle n'a rien emprunté des Allemands ou des Bretons; aussi la voit-on poindre en Espagne, en Italie, dès les premiers bégayenienis de la poésie italienne et espagnole.

Auconunen<cnient du douzième siècle, un ileic, im moine san^ doute, et sans doute encore moine de Saint Jacques de Composlelle, entendant les pèlerins français parler des grands exploits de Charlemagne en Espagne el de la morl de Roland dans les gorges de Roncevaux, conçut la pensée de confisquer au i)ro(it de son abbaye ces grandes traditions p(M'Mi(|ues. Il feignit d'avoir reliouvi- hsinrnwiros iiilimcs d('Tur[iin. archevèipiede Reims, cliiipehiin el aumônier du grand enqierenr : e| dansée momimenl de fraude, il inliodnisil

la ligure do saint Jacques se luanifestaut h Charleuiagne et lui ordonnant de suivre avecson année la direction de la voie lactée, qu'à l'avenir on ne devait plus désigner que sous le nom de « chemin de saint Jacques » . Le faux livre de Turpin resta longtemps à peu près inconnu ; mais bientôt le pape Calixte II, qui croyait sans doute h son authenticité, n'hésita pas à le recommander ;i l'attention publique, et de cette manière il paivint, connue il le souhaitait, à ranimer la ferveur des pèlerinages en Galice. Un siècle plus tard, les barons français, fatigués des chansons monotones de leurs jongleurs, firent traduire en français le livre de Turpin. Pour ceux qui restreignent aux ouvrages en prose française le titre de Roman , cette traduction du livre de Turpin peut donc passer pour un des plus anciens Romans du monde.

Mais si nous nous sommes bien fait comprendre, on ne regardera plus le malheureux livre du faux Turpin connue le modèle de toutes nos anciennes légendes chevaleresques ; car il fut plutôt le signal de leur discrédit général, et c'est là un point dune très-grande inqxtrlance dans l'histoire littéraire de la France. Supposer que les Roland, que les Ogier, les Olivier, les Nayme de Bavière, doivent au moine espagnol toute leur renommée, c'est dire que sans Giles de Corbeil on n'aurait jamais parlé de Charlemagne, ni de Jeanne d'Arc sans le poème de Chapelain. La fausse chronique de Turpin atteste, au contraire, l'existence des poèmes antérieurs; mais l'élément religieux, qui avait été introduit dans ces légendes populaires, en avait changé le véritable caractère. Les merveilles accomplies par la foi-ce et la bravoure des hommes n'étant plus considérées que comme l'oeuvre inunédiate de Dieu et de ses saints , on put, h volonté, exagérer ces merveilles au point de les rendre parfaitement invraisemblables. De l'invraisemblance à l'insipidité, la voie n'était pas longue, et les jongleurs du treizième siècle l'eurent bientôt franchie. Ainsi tomba chez nous la grande poésie épique, pour ne plus se relever.

J'ai dit que la traduction du faux Turpin était un des plus anciens Romans proprement dits, mais non le plus ancien. Avant cette traduction, des chevaliers de Flandre et de FraïK-he-Comté s'étaient amusés à recueillir, de la bouche des jongleurs bretons, ou dans (piohjues livics latins faits sous l'inspiration de ces jongleurs, les principales traditions héroïques des anciens Celtes : c'était l'histoire de Tristan, lils d'un roi de Léon, dans la petite Bretagne, amoureux de la femme de son oncle, par Fedet d'un philtre invincible; c'était le grand roi Ârtus, cet Hercule renouvelé, époux de la plus belle et de la plus infidèle des femmes, Artus entouré d'un cortège de héros tels que Gahvain, Lancelot, Per- <eval. Hector, Blionberis, Lionel, Agravain, etc. , etc. On appelait depuis longlemps en France les condjats sinudés dans lesquels s'exerçait la jeune chevalerie, des tournois et des lablcs-îondcs : les auteui's de ces romans firent d'Arlus le fondateur des lois de la chevalerie, l'inslaurateur des tal)les-rondes ou tournois, le type d'honneur, de bravoure et (le justice, sur lequel on devait se régler. Ainsi les premiers Romans furent une école de mœurs chevaleresques et de galanterie délicate. Quand on rapproche Vidée que les historiens monasti(pies nous ont laissée de leurs contemporains du douzième siècle, on ne peut comprendre connnent les premiers romans composés en des temps si baibares ont

ET LA henaissânci:.

étô acceptés et préférés à tous les autres livres. Il faut, de toute nécessité, que les historiens nous aient trompés; car si Ion ne peut mettre en doute lu vogue immense des

La Tdlite-ltunr]*;, (l'a|irè« une minitture du Ht. 6964; [tibl. roy. de Paris.

romans de la ■i'aljle-lloudc au ( ouuik luement du treizième siècle, s il eslégalemeul viai qu'ils furent écrits pour la première fois en langue française vers celle époque, on sera contraint d'avouer que, sous beauc<Mi|i de rapports, la noblesse française sciait élevée à des raninemenls de dc-licalesse bien supérieurs à tout ce que nous reconnaissons dans les siècles (pii ont |ué('édé et dans la plupart de ceux qui ont suivi.

Mais, aliu de mieux mettre le li'cteur en ('lai de confirmer l'opinion ipie nous venons «l'exprimer, nous lui demandeidiis la permission de citer ici le [lorlrail tpu- nos vieux romanciers, Hobert de Horron et Luce de Gasl, ont fait, le premier, du jeune Lancelol du Lac, le second, de la blomlc Iseult. amante de Tristan. Nous les choisissons comme exenq)le des beautés de l'ancienne élocjuence française, parce que ces pages élaienl alors

généralcnionl admirées; Brunetlo Latini, dans le livre du Trésor, a même présenté le portrait d'iseult comme un modèle achevé de style. Pour nous, aujourd'hui, nous ne les trouverons pas entièrement exempts d'afféterie ; mais est-ce là ce que nous nous attendions à signaler dans les Romans contemporains de Louis VII et de Philippe-Auguste? Quoi qu'il en soit, après les avoir lus, on les rapprochera d'une page de mademoiselle de Scudéry, comme il y eu a tant d'autres dans les romans de Cyrus et de délie, et le parallèle ne manquera pas d'un certain intérêt littéraire.

Voyons d'abord le portrait de Lancelot. Après avoir parlé des exercices et des études du Jouvenceau, le romancier continue ainsi :

if]E fu li plus biaus enfes del monde et li miex tail- « liez de cors et de membres : né sa façon n'est « mie à oblier , mes à retraire , oiant tote la genl « qui de granl biauté d'enfant voudroit oïr parole. « Il fu de moult bêle charneure, né bien blans né « bien bruns , mes entremêliez d'un et d'autre , « si peut-on apeler cette semblance clers brunez. « 11 ot le viaire (visage) enluminez de naturel verce meillon; et par ainsi Dicx i avoit asise la com- « paignie de la blanchor natural , de la brunor « et de la vormeillor, que la blanchor n'estoit esteinte par la brunor, né la brunor par la ) <( blanchor , ainsi estoit atenqirez ( tempéré ) li « uns de l'autre, et la vermeille color qui estoit assise par desus, ahunoit et soi et les « autres choses, si que n'i avoit trop blanche né trop brune né trop vermeille, mais « grand melléure des trois ensemble. Il ot la bouche petite et bien séant, les lèvres colorées et espoissetes, les dens petites et serrées et blanches, le menton bien fet à une petite fossete; le nés fet par mesure, un po haut ens el mileu ; les eulx vairs (bleu clair) et rianz et pleins de joie tant com il estoit liez (tant qu'il était de bonne humeur) ; mes quant il estoit iriez, acertes il sembloit charbon espris, et estoit avis que parmi le pomel des jous sailloient goûtes de sanc vermeilles... Le front ot haut et bien séant, et les sorciz bruns, départis à grant planté; si ot les chevox déliez et si naturclement blons et luisans, tant coni il fu anfes, que de plus bel color ne poissent nul chevox eslre. !Mès quant il vint ans aimes, si li changièrent de la naturel color et devindrent droit soret, el moult les ol tos jors clers et crespés par mesure et moult pleisans. De son col ne fet mie à parler, car s'il fust en une bêle dame, si fust-il assez convenables et bien séans, né trop gresles né trop gros, né Ions n'estoit à demesui'e: et les espaules furent lées et hautes à raison; mes li pis (la poitrine) fu tels que en nul tel cors ne tronvasten si gros né si larges né si espès : et disoient tout cil qui de lui devisoient que s'il fust un po nieins garnis de piz plus en fust entalentables et plaisans. Mais puis, la vaillante

« roine Genièvre dist que Diex ne li avoit pas doné piz à desmesure, car aulresi estoil « granz li cuers en son endroit, si convenist que il crevast se il n'eust tel estage où il se « reposas! h sa mesure; et se je fusse Diex, fist ele, en Lancelot jà ne méisse né plus né « meins. Teles estoient et les espaules et li piz ; et li bras furent lonc et droit et bien « forni par le lors des os; si furent de ners et d'os moult bien garni, et povre de char.

Laiicvlut cl Gciucuu, d'jprci une iiiiiiulurc du iU. 0'JO4f f 7 ; tlil). roy. du Pan».

■ Mes par mesure les mains fussent de dame lnul droitemenl, se un poi plus menu « fussent, li doi ; (,'l des reins cl des hanches ne vos porroil nus dire que ICii li-s poisl « uiiex deviser ii mil < li<'valier. Droites ol les cuisses et les jand)es, nés nus ne lu (»n(pies

Li: MOYEN ÂGE

« |jliis droit ou son ostanl. El cliantoil merveilles ijicn, quant il vouloit. mes ce nesloii <i mie souvent, ear nus ne fit onques si poi de joie, sans raison grant. Tel lurent li a membre Lancelot et sa semblance... » {Ms. du lioi, n° 6939, f 4.)

Voici maintenant le portrait d'Iseiilt qui est moins long, mais, à cause de cela, plus agréable. L'auteur le met dans la boucbe de Tristan, son adorateur : « Ses biaus che- « viaus resplendissent conie lil d'or. Ses frons sormonte la Heur de lis; ses sorchis sont « ploies coin petits arclionciaus, et une petite voie de lait dessoivre (sépare) parmi la « ligne dou nez, et est si par mesure que il n"i a né plus né moins. Ses iex sormonteni

« toutes esmerau- ^^ « des, reluisant en » son front corne « deux estoiles.

« Sa face ensuit « labiautédu ma- « linel, car il li est « vermel et blans « ensemble . en « tele manière « que l'une né « l'autre ne reste plendissent maie lement. Ses lè- " vres auques « ( quelque peu ) « espessetes et

(c ardans de bêle « color , et les

« dens plus blans que parles, et sont eslablis par ordene et par mesure. Mais né pan- « thcre, ni espice nule ne puent eslrc conqiarés ;i la très douce aleine de sa bouche. « Li menton est assez plus polis (|ue n'est marbres. Lait donc color à son col et cristal « resplendit sur sa gorge. De ses droites espoUes descendent deux bras gi-aisles et « Ions et longues mains où la char est tendi-e et molle. Les dois drois et réons sur coi « reluist la biauté des ongles. Son très dous pis estaorné de deux pûmes de paradis qui « sont aussi comme masse de noif (neige). Et si est graisles en sa ceinture que l'on la « porroit porpi-endre de ses mains. Mais je me tairai des autres parties desquels li « coiaiges (le cœur) parole miex de (ipic) la langue. » [Ms. du Roi. n" 7063.)

On vient de voir quel était, au douzième siècle, l'idéal de la beauté, d'après le modèle •le Lancelot et de la blonde Iseull. Dans le dix septième siècle, mademoiselle de Scudéry • lioisit. pour type de la même perfection de formes, une de ses illustres amies, niademoisf'lli' l'aulcl. (|ue ses conteniporains appelaient la lionne, et (|ui. toute belle qu'on s'ac-

Tiislan el l%eull

:e ininialtiri; «lu iMs 7174; Itibl. roy. de Pari;.

cordait ii la proclamer, avait cependant les cheveux un peu sotrls, couleur qui depuis Lancelot avait inliniment perdu dans lestinie publique.

« Imaginez-vous, madame, une personne de la plus belle et de la plus noble taille du " monde, si vous voulez concevoir celle d'Élise. Ce n'est pas une de ces personnes qui « ne sont siuqilement que grandes et droites, et qui sont même quehiuefois et trop ■' droites et trop grandes: au contraire, la taille d'Elise. quoiqu'elle soit beaucouji au- « dessus de la médiocre, est si aisée et si bien faite, que l'imagination se ])orle d'elle- " même h croire qu'elle a le corps aussi beau que le visage. De plus, elle a le poil si « noble, si libre et pourtant si majestueux, (jn'on n'a jamais vu personne ny marcher « de meilleure grâce, ny se tenir en une place avec une contenance plus modeste et « plus asseurée tout ensemljle. Au reste, son action n'est pas moins agréable que sa taille " est belle et que son port est majestueux; on n'y voit ny contrainte ny négligence : elle << regarde sans alîeclation et regarde pourtant (ousjours comme il faut regarder pour <i paroistre plus belle. Si elle est devant son miroir, à raccommoder quelque chose :i sa " coiffure, elle le fait de si bonne grâce et avec tant d'adresse, qu'on diroit que ses che- « veux obéissent avec plaisir aux belles mains qui les rangent. Si elle s'assied, c'est d uni' « manièi-e agréable, et tout ce qu'elle fait plaist d'une telle sorte, qu'on ne la sçauroit « voir sans l'aimer. Au reste, la Nature n'a jamais donné à personne de plus beaux yeux " que les siens : ils ne sont pas seulement grands et beaux, ils sont encore tout à la fois « et fiers et doux el brillans. mais brillaiis d'un feu si vif qu'on non n'a jamais bien pu "■ définir leur véi-ilablc couleur, tant ils esbiouissent ceux qui les regardent. Sa bouche •' n'est pas moins belle que ses yeux; la blancheur de ses dents est digne de l'incarnat « de ses lèvres, el son teint, où la jeunesse d la fiaisclieur paroissenl également, a nu « si grand éclat et un lustre si naturel et si surpienant, (ju'on ne peut s'enqu-scher de la « louer tout haut dès (pi'on la voit. Il y a mèuie une délicalesse en son teini, (ju'on ne « sçauroit exprimer, et pourtant une espaisseur de blanc admirable où un certain iii- « carnat se mesle si agréablement, que celui qu'on voit à nos plus beaux jasmins ou au « fond des plus belles roses blanches n'en approche pas. Son nez. comme je l'ay desja « dit, est le mieux l'ait qu'on ait jamais veu; car sans s'élever ny trop ny trop peu, il a 0 tout < T qu'il faut |k)UI' faiie (pie laiil de beaux (rails ensemble il en ri'sulle une beauli- << de bonne miiieel une beaiilc' parfaite. En ellèt. le lour de sou visage in'Slant ny tout « il fail rond, ny loni :i fait ovale, (pioicpi'il penche un peu plus vers le dernier <]ue « vers l'autre, esi un < lief-d'(euvre de la nature, qui, lamassanl lanl de meiveilles en- « semble, ne laisse rien à désirer. Au reste. Elis*' n'a pas la gorge moins belle ipie loul « ce que je viens de dire, etc., etc. »

Ee portrait de Eaiicelot nous avait paru Iri's-long el irès-minulieiix. mais il (aul convenir (pi au moins sons ce rapport il le cède inliniment ii la des( ription de la bi'aute d'Elise. (lliose singulière, (pi'à l'inlervalle de cin<| siècles, deux auteurs se soient iciiconlres pour nous iieindre des lieios de leiM' in\eMlioti. sous les niâmes (onlems. a\ec la même recherche el la même afféterie ! Ne |»ouirait-oii pas en conclure (jue dans les

Belles-Lellres. ROMANS. Fol. IX.

LE MOYKN AGE

livros (lo Trislaii ot do L;incelot. il se trouve beaucoup de portraits de personnages conloujporains des auteurs"? Quoi qu'il en soit, la lecture de Ci/rus, après avoir ravi notre grand siècle littéraire, est devenu pour nous insupportable; les Romans de la Table Ronde, beaucoup plus anciens, ont moins à se plaindre de l'épreuve du temps : et si la langue française n'avait pas éprouvé des changements extraordinaires, tout le monde se plairait encore à lire les aventures d'Iscult. de Tristan, de Gauvain et de Merlin.

Ces i)elles fictions, accueillies dans toute l'Europe avec enthousiasme, consacrèrent le nom de Roman pour les ouvrages d'imagination non écrits en vers. On les imita, on les traduisit dans toutes les langues : ici en prose, comme en Italie ; là en vers, comme en .Allemagne, en Hollande, en .Angleterre. Les Italiens paraissent avoir mis le plus d'ardeur dans ce genre de transformation. Non contents de s'appropi-ier les livres de la Table-Ronde, ils rassemblèrent, dans un autre volume, les Reali di Francia. les aventures les plus fameuses racontées dans les Chansons de gesle, ces épopées françaises qui. dans leur dernière forme, exaltaient la gloire des héros contemporains de Charlema"ne.

Mais nous devons ici nous occuper exclusivement de nos Romans en prose, c'est-àdire des ouvrages qui peuvent aujourd'hui conserver ce nom avec le sens moderne que nous y attachons. Je l'ai dit, les plus anciens contiennent le résumé des traditions gallo-françaises; leurs auteurs, incapables de toute espèce de critique historique, y confondent sans cesse, comme on le pense bien, les mœurs et costumes de leur temps avec les souvenirs d'autres époques bien plus reculées. Artus et ses douze compagnons sont chrétiens, sont chevaliers, sont armés de lances, de hauberts et d'écus armoriés ; mais les divisions topograpbiqucs de l'Angleterre et de la France nous ramènent aux temps de Iheplarchie et des roitelets qui s'évanouirent devant la fortune des Romains et des Francs. Connnent résoudre ces problèmes historiques , percer ces lénèbres visibles, comme eût dit Milton? Je l'ai souvent essayé; souvent j'ai cru retrouver dans le Lanceloi , dans le Merlin et dans le Tristan , des allusions réelles dont la scène était parfaitement indiquée en France, en Anjou, en Rerry, en Bretagne ; mais de fixer la date de ces souvenirs, c'est ce qu'il ne m'a pas encore été permis de faire : j'ai même à peu près cessé de l'espérer. L'atmosphère de l'Histoire semble bornée connue celle de la terre. A certaine distance, nous suivons quelques lueurs, quelques phénomènes; mais les plus fortes lunettes ont leur point d'arrêt ; au delà, il n'est plus possible de rien distinguer de net et de compréhensible. Laissons donc là l'Histoire et contentons-nous du Roman.

Les plus anciens ont cela de conunun avec les plus nouveaux, qu'ils sont extrêmement longs. Ils peuvent même réclamer le droit de lutter sous ce rapport avec ceux de mademoiselle de Scudéry. 11 serait aisé de les abréger des deux tiers, si Ion supprimait les récits de bataille; mais ces récits, que nous avons tant de peine à subir, étaient assurément ce qui charmait le plus les belliqueux lecteurs auxquels ils s'adressaient. Les dîunes même, toujours spectatrices intéressées dans les tournois, n'aimaient pas moins les grands coups d'épée que madame de Sévigné, et nous conviendrons qu'elles avaient

de nieilleuis inolifs de celle passion. Le principal défaut des anciens Romans nesl donc pas un sujet de reproches pour leurs auteurs. En revanche, ces vieux ouvrages ont, sur les modernes, des avantages incontestables : ils excellent dans la peinture de tous les sentiments tendres et chevaleresques; leurs descriptions sont exactes, leurs couleurs heureusement fondues. L'ancienne langue française n'est peut-être nulle part aussi riche, aussi gracieuse, aussi pittoresque, que dans les deux ronians de Tristan >'l de I.ancelot. Irislan, qui send)l(' le premier en date, est aussi le premier en mérite. L'action se déroule claiiemenl autour de trois personnages parfaitement dessinés ; savoir : le roi Marc, de Cornouailles, Tristan, son neveu, la blonde Iscult, femme du roi, amante de Tristan. Marc est un bon oncle, un bon prince, un bon honnue; mais le breuvage enchanté que Tristan et Iseult ont pris ne leur permet pas d'écouter les lois de l'honneur et de la raison. Ils s'aiment éperdument, et la force de l'enchanlement ne laisse pas la moindre prise au blâme quou serait tenté de leur adresser à l'un et à l'autre. Le roi Marc passe toute sa vie à les surveiller, à les surprendre, à leur pardonner. Chacun des trois acteurs principaux a son conseiller particulier : le roi se laisse conduire par les avis d'un méchant nain; Tristan est défendu par le dévouement du bon Gouvernail; Brangien. la fidèle camériste d'iseult, prépare les rendez-vous et prévient les eflets des troj) justes d(''(iances du roi de Cornouailles. L'action se passe en Gaule, en Irlande, dans les l)ois et dans les châteaux du roi Marc. Au milieu des souvenirs purement gallitjues. le romancier du douzième siècle a mêlé ceux de l'ancienne Grèce : ainsi, 3Iarc est parfois le roi Midas, aux oreilles d'âne ou de cheval; Tristan, dans son expédition contre le Morhouet d'Irlande, est évidemment Thésée vainqueur du Minotaure de Crète, et quand il meurt réconcilié avec le roi Marc, le voile noir que l'on convient de placer sur le vaisseau est encore une imitation de la uiort du père de Tht'sée. C'est un fait bien remanpiahle. ([ue ces nombreuses iuiilalions des antiques fables helléniques dans les livres de la Table-Ronde. Nos ancêtres en avaient-ils reçu la tradition des Grecs, ou ces labiés u'appailiendraient-elles pas aux Grecs eux-mêmes? Question (pi'il nous est iml»ossible de résoudre aujourd'hui. De même, on reconnaît le sphinx du Cilhéron, dans le Cié'anl fpii piopose au jeune Laucelot les énigmes qu'il devra, sous peine de la vie, l'claiicir. Lancelol ii la cour de la dame du Lac, c'est Achille chez le roi de Scyros; el nous avons dc'jà dit (pie sa belle maîtresse, la femme du roi Ai'Ius, euqirunlait son nom et une jiarlie de ses aventures à la Ih-janiic. maîtresse d'Heicule. Il semble, en vérité, que les combinaisons de rhistoii<' universelle ne soient pas infinies, et (pie l'IIumanitc' doive rouler dans un cercle d'évéïieineiits elde récits, qui laisse la même li"i( c liiiiiiiieuse chez les nations les plus (''liaiig(Tes d'ailleurs lune à l'autre.

Nous voudrions faire de nombreuses citations du plus ancien de nos Uoiuans; mais l'espace nous iiian(|ue, et nous nous contenterons de rappeler la mort de Tristan, qui lermiiie le re( il diiiie manière si louchanle. Suipris dans les ( haiiibres de la reine loinme il ftarpoil devant elle, il a rW fiappé par le roi Marc, d'un dard empoisonné donn»' par la !'(■(• Morgane. Apres nu pareil coup, .Marc se sauve, eil'ravede (c (iii'il a lait

(H (le la vengeanco quo poiiiiail encore en lirer Tiislan. Celui-ci rassemble ses forces, monte à cheval, paît deTintaguel.

lieu situé sur la côte de la province française de Cornouailles. et vient se rc-l'ugier an diàteau de son ami Dinas. Or, ce château, il faut le dire :i nos Français, n'est autre (jue la forteresse de Dinan. Dans la citation qu'on va lire, nous craignons d'avoir aflaibli la grâce et l'énergie du récit, en le rajeunissant; mais on trouvera le même passage avec toute sa rudesse de style dans im ouvrage publié depuis quelques années {Lps Maïuiscrits français de la BiblioUièquc du Uoi , tome I"). et peut-i'lre n" est-il pas inutile d'essayer comment on pourrait renouveler heureusement ces anciens et respectal)les Romans :

« Sitôt que monseigneur Tristan » fut arrivé, il se coucha et déclara qu'il étoit mort sans remède. Dinas ne put entendre « ces mots, sans trembler. Sagremor, qui n'aituoit rien à l'égal de Tristan, en pleure « nuit et jour. Les médecins arrivent, ils examinent le malade; mais ils ne savent quel " conseil prendre. Tristan, de son côté, se plaint : il maigrit, il empire h vue d'œil; en « moins d'un mois, il devient méconnoissable. Enfin il cesse de marcher, il peut à peine « remuer les bras, et souvent il étoufl'e des cris aigus qui font juger de l'extrême vio- « lence de ses tourments.

a Le roi Marc cependant apprit que Tristan se mouroit. Il en paroît d'abord joyeux: « Tristan une fois mort, qui ne ireiublera de le courroucer dans la Cornouaille? Chaque « jour ses messagers lui rappoitent des nouvelles de Tristan, et toujours plus mau- « vaises.

« Le roi conuuence alors ;i moiUrcr moins d'allégresse. Il avoue qu'il verroit Tristan « volontiers avant sa n)ort; il en a pitié dans son cœur : « Certes, l'entend-on dire « tout bas, c'est grand dommage que de voir mourir un bon chevalier comme est Tristan, « et n'étoit sa félonie, chacun devroit le priser au-dessus de tous autres hommes. »

« .\insi, comme nature l'en avertit, le roi Marc s'attendrit sur son neveu; il en est '< a regretter de l'avoir surpris, de l'avoir blessé. De son côté, la reine ne lui cache « pas son désespoir : son plus grand désir seroil d'être navrée de la main qui a

I':t la renaissance.

« frappé Tristan. Quand les nouvelles lui viennent que Tristan n"a plus à vivre que « trois ou quatre jours, elle dit : « Qu"il meure au plaisir de Dieu! certainement je lui « ferai compagnie. Le jour de sa mort sera la fin de mes douleurs! » Ainsi parloit la « blonde Iseult , et le roi s'en taisoit , mais il étoit en vérité bien plus triste qu'il ne faisoit « seml)lant.

« Quand Tristan vit (ju'il ne pourroil durer, il appelle Dinas : « Mandez, lui dit-il. au " roi Marc, quil vienne parler ;i moi ; je le verrois volontiers, je ne lui sais pas mauvais " }^ré de ma mort. » Dinas envoie à Tintaguel. Le roi, en écoutant le messager, baisse « la tète, et se prend h dire en pleurant : « Hélas! malheur :i moi d'avoir frappé mon « cher neveu, le meilleur chevalier du monde! » Puis, sans délai, il monte à cheval et « se rend au château de Dinas. On ouvre. Il monte en la tour où Tristan étoit couché, « méconnoissable à ses propres amis. Tristan, le voyant venir, essaie d(> se lever; il ne « peut: « Bien venez-vous, oncle! dit-il d'une voix allaiblie; voici ma dernière fête. « celle que vous avez tant désirée. Ah ! roi Marc, roi Marc! vous avez voulu ma mort, « et l'heure n'est pas éloignée où, pour me conserver, vous donneriez la moitié de « votre royaume. Mais rien ne peut y faire h présent! » Disant cela, il commence :i « pleurer, et le roi mène encore plus grand deuil que lui. « Pour Dieu! l)el oncle, re- « prend Tristan, ne pleurez |)as ainsi ! Mais faites une grande courtoisie : Envoyez quérir « ma dame Iseult, car je m'en vais mourir, et sur toutes choses, je souhaite la voir au « dernier départ . — Neveu, répond le roi, vous voulez que la reine vienne ii vous, et « elle y viendra. » Disant ces mots, il envoie chercher la reine Iseult, car aussi bien, '< lui fait-il dire, son neveu Tristan désire à elle parler.

« Quand Tristan vit venir Iseult, celle cpi'il avait tant aimée, il voulut se dresser, mais " ses elforts sont inutiles. Toutefois il peut encore pailer : « Dame, lui dil-il. bien « venez-vous! Mais il est trop lard : votre vue ne peut ranimer mes forces. Que vous '< dirai-je, chère dame? Tristan, voire ami, est mort. — Hélas? bel ami, dit la blonde « Iseult, est-il donc ainsi, qu'il vous convienne mourir? — Oui, ma dame, il convient « que Tristan meure... Voyez mes bras? ce ne sont plus les bras de Tristan, ce sont les '< bras d'im honune mort. Il faut que tout le monde le sache : celui (pii tant avoit de " forces, n'a pins pouvoir de se soulever. » Alors il se tait, et la reine sanglote, à ses « côtes, ne demandant rien que la mort. Toute la nuit, il y eut autour du lil assez de lu- " uiinaire jiour ('c^lairei' ceux (pii etoient autour de lui. Tristan seul n'y voyoil goutte, « car le mal avoit feruK! ses yeux.

« L(! lendemain, Tiislan |)aiul un peu moins foible; il ouvrit les yeux et dit : « Voici " mon dernier j(Mn-. Ami. fail-il à Sagrenior, apportez-moi iikui ('•p(''e et mon écu?je « les veux vtjii', avant que lame ne me parle du cor[)s. » Quand liislaii vit son épée : « Bel ami, dit-il, lii-ez-la hors du fourreau, que je la puisse mieux voir? » El quand il la « vit tin-e : " lia! bonne ('pée, s'écria-l-il. (pie deviendrez-vous désonnais sans voire « droit seigneur ! Jamais vous ne serez redoutée connue enlre mes mains. Je prends " aujounlhui fowjr de l;i chevalerie; je l'ai ainii-e ei honorée, mais je n'ai plus rien de

« ( uiiiimui avec elle. Et voulez-vous écouler la plus grande merveille du monde? com- « nienl le dirai-je? celle parole sorlira-l-elle de la bouche de Trislan. Hélas ! Sagrenior. « je suis vaincu! » Alors il recommence à jileurer plus cruellement qu auparavant . « l'uis. roprenanl son épée, il la baise; aulanl fail-il de son écu : « Hélas! combien il 0 me (oiile de me séparer de mes armes! Pourquoi sitôl mourir? Adieu! bonne épée. « je n'ose plus vous regarder; je vous reconunande h Dieu. Sagremor, je vous laisse " mon cœur et mes armes; honorez-les, si jamais vous avez eu de lamilié pour « Trislan ! »

« Ainsi le congé pris de ses armes, Trislan connnence à regarder la reine : « Madame, « l'heure est venue de noire départie! J'ai combattu la mort lant que j'ai pu... Très- « (hi're dame, et quand je meurs, que ferez- vous? Pourrez-vous donc durer après moi? " Couunent Iscult vivra-t-elie sans Trislan? Certes, ce sera grande merveille, comme du <i poisson qui vit sans eau et connue un corps qui se maintient sans ame. Dites, chère « dame, que ferez-vous? Quand je meurs, ne mourrez-vous pas avec moi! Ah! ma belle <t et très-chère amie, quand je vous ai lant plus aimée que je n'ai ftiit de moi, ne finici rons-nous pas ensemble? »

« La reine, dont le cteur étoit brisé par la douleur, fui (jnelque temps sans pouvoii- « répondre; enfin : « Doux ami, dit-elle, j'atteste Dieu que rien ne me plairoil aulanl « comme de vous faire aujourd'hui compagnie; mais je ne sais comment ce pourroit « être ; dites-le-moi, si vous le savez ; car si femme pouvoir mourir pour angoisse ou " pour douleur, je serois déjà morle plusieurs fois depuis que je suis auprès de vous. » « — Hé! douce amie, reprend Trislan, vous voudriez donc bien mourir avec moi ! — « Au nom de Dieu, fit-elle, je n'eus jamais aussi giand désir que celui-l;i. — Par ainsi. " (lit Trislan, je suis plus satisCail que je ne saurois dire. Ce seroit grande honte, en eflèl. « de voir Tristan mourir sans Iseult, quand nous avons toujours été une chair, un cœur. « une ame. Or donc, approchez-vous et m'accolez ; je sens que la mort arrive, et je « veux finir entre vos bras. » Iseult alors se penche sur Tristan; elle s'incline sur sa « poitrine. Tiislan la prend entre ses bras; il la serre de telle force sur lui. qu'il lui fil « partir le cœur, et lui-même expire eu même temps qu elle. Ainsi, bras à bras et bou- « che à bouche, moururent les deux amans. »

Maintenant, après avoir lu celle conclusion de noire plus ancien Roman, doil-on s'élonnei- qu'un genre de composition, inauguré d'une façon si remarquable, ait été bientôt accueilli dans loule l'Europe? Le Roman demeura donc un cadre de forme arbi- Iraiie. dans lc(|uel on se proposa de tracer la peinture du cœur humain. En reproduisant les objets et même les événements réels, il les dégagea de toutes les entraves de temps et d'espace que présenlenl Ihistoire et la chronologie. 11 dut fournir, pour tous les lails qu'il rassendilail. une explication naturelle. Voilà pourquoi, comme l'a dit Irèsheiu-eusement Huel, la vraisendjiance, (pii ne se trouve pas toujours dans Ihistoire. est essentielle et même indispensable dans le Roman.

L'(Muploi du merveilleux, si frécpient dans les compositions romanesques, ne contre-

•lit pas celle observalion. Le merveilleux est, après tout, le meilleur uioyen d'expliquer ce qui est inexplicable, je veux dire toutes les grandes questions de Ihumanilë. Le merveilleux satisfait involontairement notre cœur, et la triste réflexion seule parvient h nous faire repousser les secours qu'il ofl're à notre paresse. C'est à lui que tous les hommes, sages et fous, ignorants ou philosophes, sont contraints d'avoir recours; il se lie h toutes nos peurs, à toutes nos espiu-ances; il préside ;i notre existence, à notre mort, aux vanités que nous appelons notre destinée. Ce mot destinée est merveilleux lui-même, et dans chacun de nos sentiments les plus intimes, dans la nuisique et dans l'amour, n'y a-t-il pas encore du mystère et de la merveille? Voilà donc pounpioi nous nous plaisions autrefois à retrouver le merveilleux dans les Romans; voilà pourquoi les Romans les plus merveilleux sont, pour les enfants, les livres les plus vraisendjlahles. iN'on-seulemenl il ne nous faut aucun etîort pour croire aux revenants, aux fées, aux ogres, aux géants, aux enchanteurs, mais nous avons besoin de nous couvrir des armes de l'expérience et de la raison pour renoncer h ces croyances originelles , et si notre cœur était seul consulté, il avouerait qu'une seule chose est invraisemblable, la vérité. Après avoir essayé d'éclairer le berceau des Romans, nous nous arrêterons peu sui-

la foule de ceux qui suiviienl les premiers de iDiis, les livres de la Table-Ronde; mais auparavant, disons encore quecespremiers /fowwn.f foinieni cin(| branches dislincles :

r La première dans l'ordre du récit est nomnu'c lanlùl le Premier livre dit Graal , tantôt Josep/i d' Arimalliio. On in doit la l'cdaclion a riiilUiencedescroyances K li^ieuses sur les tradiliims pt)[iulair('s. A[irès lapparilion des aventures de Merlin el de Lan- ( (loi . on voulul leur donner un plus sûr ( a- ( bel de viaiseiublance .

MmiI iJo J..<l'|<Ii <I Arliii.illiii'. <I ijr

I i.i.l >r< I r<< <)<' I HliliilM' lie tJlill lK.1.11 ^.M«. «7.U de l.L

^Bibl. roi. d« Parit.)

en ratlachani lanl de merveilles à un premier fait l'cligieux ipi'on li'ouvadans l'apnslolal de.l(ise|)li d Aiinialiiie

en Anglelerre, ol clans iiii ancien évangile apocryphe répandu dès les premiers siècles sous le nom de ce personnage. Joseph avait été chargé, par Jésus Christ, de la garde du précieux vase, dans lequel avait découlé, du haut de la croix, le sang d'un Dieu. En mourant, il avail dû le transmettre avec le sacerdoce h son fils, et celui-ci, à ses descendants. Mais cnlin on avait perdu la trace de lendi-oit dans lequel se tenait le dernier des héritiers de Joseph, et la mission du roi Aitus et de ses chevaliers avail été de se dévouer à sa recherche. Or, ce prêtre saint, fondateur du sacerdoce chrétien, avait nom le roi Pécheur, l'crceval, dans le dernier livre de la Table-Ronde, fut destiné à le découvrir. 11 dut assister à l'enlèvement définitif du vase eucharistique ou saint Graal. acconqjli par les anges connue le dernier des miracles opérés dans cet ordre d'idées. {>• fut donc, je le répèle, pour rattacher à la prédication de l'Évangile YArliis des traditions bretonnes, que fut composé, comme une sorte d'introduction, le Premier livre du saint Graal. Il est d'une grande curiosité, non pas dans les textes qu'on en a imprimés, mais dans les manuscrits du treizième siècle, qui ne sont pas rares.

Le rédacteur de cet ouvrage, Robert de Boron, aidé de Gautier Map, le fameux chapelain du roi d'Angleterre Henri 11, répète ;i chaque instant que le Livre du saint Graal esl extrait de toutes les histoires du monde. C'est qu'en ellèl on y réunil en faisceau, ou y ftiil aboutir au même point une foule d'anciennes légendes conservées dans la mémoire l)opulaii'e ; et ce n'est pas le fait d'une intelligence sans portée , que d'avoir su tirer parti de tant de récits étrangers les uns aux autres, pour les faire servir ii l'explication des merveilles de la Table-Ronde. Là, tous les Évangiles faux, ou du moins apocryphes, apportent leur tribut; toutes les vagues réminiscences de la société payenne sont curieuseuieiu encadrées. Je citerai, pour exemple, l'histoire d'Hippocrate, dont la science et les malheurs ont Rome, et non plus la Grèce, pour théâtre; les légendes de l'Arbre sec et celle du lit de Salomon; le récit de la victoire de Pompée sur les brigands des Pyrénées et l'histoire des Ptoléinées d'I'-gyple. Un point frappera surtout les lecteurs. Saint Pierre n'y est plus le chef de l'Église : ce n'est pas de lui que l'ordre de prêtrise est divinement descendu; c'est de Joseph d'Ârimalhie, instrument de la vengeance céleste contre un cerlaiu Pieiron qui ressemble beaucoup au premier des souverains pontifes. Comment expliquer cette grave hérésie et le silence de Rome, au douzième siècle, quand fut répandu le Livre du saint Graal? Question des plus difficiles à résoudre. Mais, en tout (as, ridée ne peut appartenir au douzième siècle. Peut-être le bienfait de l'Évangile dans les piemieis tenq)S du christianisme fut-il porté chez les nations armoricaines par un ai)ôtre (pii se li'giait sur les évangiles de Nicodème el de Joseith d'Arimalhie; peut-être cette tradition s'c''tail-elle conservée dans la mémoire des jongleurs bretons ; mais la tolérance de l'Église romaine au douzième siècle pour le livre qui rajeunissait toutes ces rêveries, n'en est pas moins un fait d'une grande singularité.

2° Vient, après, le Livre de Merlin, dont les préambules sont encore fondés sur une sorte de contrefaçon biblicpie. 11 commence, comme le livre de Job. par un conseil tenu dans l'enlèr conlre ITlumanité. Satan ne peut espérer de balancer sur la terre lin-

ET LA UENAISSÂNCE.

lluonco do Jésus Christ, s'il n'a préalahleniont un commerce charnel avec une jeune vierge pure et sans tache. Le monde a été racheté par une Vierge; il ne doit revenir ;i l'enfer que par l'intervention d'une autre viei'ge. L'Esprit-saint et Marie ont produit Jésus ; Lucifer et quelque autre vierge non moins pure pourront enfanter le Sauveur des démons. Or, la seconde vierge se rencontra, et l'on y pourrait voir le type de la Maigucrite de Goethe.

Elle fut la mère de Merlin, demi houime, demi démon ; Meilin, qui pré side il la naissance du roi Arlus, qui le guide, l'accompagne dans ses guerres, qui prédit tout ce qui doit arriver jus- (ju'ii la lin des siècles. <jui linil par être enfermé' vivant dans un tomljoau de pierre par la Damr du Lac, héritière d'une paitie de sa puissance surnaturelle. Ce Livre de Merlin conseive la liadilion la pluspure des anciennes N'i-'ciKlesiiallobretonnes. Il ollïe donc un immense intérêt littéraire et historique.

;i° Le Livre de Tristan ou Trisiram appartient particulièrement aux tiaditions de la Petite Bretagne. Tristan est le modèle et. pour ainsi dire, le dieu des chasseurs, des musiciens et des poêles. Les /(«'s qu'on lui attribuait étaient encore chantés en langue bretonne dans le treizième siècle. Le pays de Léon et la Cornouaille armoricaine, anciens royaumes celtiques, sont les lieux dans lesquels l'action se passe ordinairement. Les arrangeurs français de celte précieuse h'gende ont rattaché les aventures de Tristan ii Ihistoiic du roi Aitus: mais je pense que les deux personnages n'avaient, dans les plus anciennes croyances populaires, rien de connmm entre eux.

4" Le Livre de Laneelol du Lar semble uu second arrangement des légendes ai'Uioricaines relatives à Tristan. Lancelot. fils du roi de IJenoïc (Bourges) et neveu (hi roi de Cannes (Gannay. aime la reine (lenii-vre. femme du roi Arihus; il trahit Artus avec les plus loyales intentions du monde, couune Tristan aime Iseidt et trahit

liirariiali.in Jo Merlin, (i'j|ir. s une iniiiialute de l'H.,!. <l<i •tiinl Uroul illil)!. Uoy., M-. liTTOj.

tielles-Leurec

ROMANS. Fol. XIU.

Li: MOYEN ÂGE

le roi Marc, lue sfule source aurait ainsi fail naître deux grands courauls de poésie. l)° Endu la conclusion de la vie d'Arlus, de Lancelot et de toutes les merveilles de la

.or;:P.ro-f

TrisUn à la cliussc, d'a|jros une minialure du floman de Trintan (Bibl. Roy. Ms. 7l74j.

Table-Ronde, a été réunie dans un livre qu'on appelle tantôt la Mort d\irtus, tantôt /c Brel , tantôt la Quête ou le Dernier livre du Sainl-Graal. C'est la moins estimable de toutes ces branches romanesques. Plusieurs auteurs y ont travaillé ; ils n'ont pas su donner à leur récit la moindre apparence d'unité. C'est là (ju'on voit ferrailler sans inteiruption, contre les enclianteurs, les géants et les bêtes féroces, tous les chevaliers de la Table-Ronde, les Perceval, les Lionel, les Agravain, les Hector, les Palamède, les Gauvain. les Guire ou Guiron, les Bliombéris, les Dimas, les Keux, les Mordrain et bien d'autres. Ainsi, dans les tournois, on voyait toujours les joutes courtoises et les duels chevaleresques se terminer par une mêlée générale, un chamaillis qui ne permettait plus de rien distinguer.

Mainicnanl. il nous suilira de citer les noms des Romans qui ont continué les livres de la Table-Ronde, dont la conqDosition ne date guère que de la iin du quinzième siècle; c'est le Pelil Tristan : le livre de Meiiadus, père de Tristan ; le Roman de Perce forest ; ceux de Constant, du Petit Arlus, de Lac, fils de Lancelot du Lac, cVlsaïe le Triste, etc.

Ou voit (pie la bibliographie des Romans se confine, juscju'aux dei'uièrcs années du treizième siècle, dans les bornes des légendes de la cour d" Artus de Rretagne. Ce genre de

Diivî [lOtir riiunncur de^ Uauics. d'aprêâ une miniature àe Vlliit. de Gtrard de !\'cter6 (Bibl. Rov., Fonds

de Lavjlliire, ftls. 9i .

Eï LA RENAISSANCE.

coiuposilion ayani rapulonicnt hcrilcdo la vogue acquise d'aboi-d aux Chansous de ijesle,

dos trouvères de second

ordie se rencontièrenl qui , reprenant bienlùl en sous -œuvre les anciens poënies, en firent (les imitations en prose.

Alors paruient , dans lespicmiëresannéesdu qualorziènie siècle, le lîomau d'Alexandre , d'après les cliants de I.ainhert le Court el (1 Alexandrede [ierna\ :

le Roman de T/ièbes el de Troj/es, d'après les l»oënies de Benoît de Sainte-Maure; le Uonian de Godefroi de liouiVoH , d'après les Gestes du Chevalier au Cigne et de la première Croisade. Puis, on dérima les chansons, même les plus jiopulaires, comme le Roman de Guillaume d'Orange. ceux de Maugis et des Quatre fils Aimon; de Charlemugne, à'Ogier le Danois. iVAmitr elAmis, de Vulenlin et Orson, de Gérard de lUtussillon. de Gérard d' Euphrale. de Gal'ien. de Iluon de liordeaux . de Dooliii de Maijenee. de Fierabras, de Tfiésée de Cologne, li Abladaiie, de Garin de Monglare, de Gérard de Aevers, de Melusine, de Hahert-le-Diable. etc.

Le goût publie était déjà fait à cette fai/on d'écrire et de Iraiisfoiiner : on doit à fpiel([ues «'•ci'ivains d autres Rcjniaus. Iruits d une invenlioii nouvelle, et reniarijuahles par une sage concision, par la gi'àce el l'intérêt de la narralion. Nous sonuues arrivés au règne do Charles VII : d'un (ôt('' , la cour de RourgognceucoMrage tous les génies de littciatiuc agréable: df I iiilre. le bonlxMir des temps réveille la veive assou| ie des contempoiains de l'bilippe- .\uguste et de saint Louis, (^est en (c leni|is lit (pi'Antoine de la Sale t'crit le délicieux lirre du l'clil .Icltuii de Saintrc. el la salin' des Quinze joies du nia/iage. allusion assez plaisante ;mi\ lisres dévois (U-s Quinze joies et des Onze douleurs de Noire-Ihnue.

XÎV

Alors naqiiirpiu lo duc A//o// ; le chevalier Paris el Vinimr, sa mie : le chevaleroux comte d'Aiiois: Fenanl de Flandres et Baudouin d'Avesnes, Pulanus , Pierre de Provence, Jean de Calais et de Paris. Ces récits d'avenlures avaient été précédés des Romans didactiques, coniine les livres de Marcon ou des Sept sages, du Chevalier de la Tour, de la Cité des Dames. Us furent suivis du Livre des Merveilles, qui rappelle le conte de /.adi(); du Chevalier délibéré, par George Châtelain; <\eYAbusé en court, par le roi Hené; du Jouvencel, j>ar l'amiral Jean de Bueil, etc., etc.

Tous ces Romans, anlc'-rieurs à la Renaissance, sont exclusivement français par leur origine. Nous allons iiuintenanl détourner

nos regards pour suivre, chez les Italiens, la transformation des éléments empruntés ;i nos auteurs. Les poêles de rilalic avaient eu sous les yeux deux types bien tranchés :

nos chansons de geste, poèmes rudes et véritablement héroïques, dans lesquels l'amour ne tenait que la dernière place ; mais d'ailleurs quelquefois remplis des grands effets du dévouement maternel et conjugal. Dans ces poënies, il n'y a rien qui puisse révéler des mœurs délicates et raffinées; les jeux y sont les échecs et la chasse; les grandes passions sont la vengeance, les assises féodales el la guerre. C'est, en un mol, l'expression des iiueurs des septième, huitième, neuvième, dixième et onzième siècles. Avec la fin du douzième, avaient paru chez nous les Romans de la Table-Ronde, et ces héros de l'ère gauloise y avaient })ris naturellement la livrée de l'époque qui les faisait renaître : l'amour, la galanterie, les tournois, les combats merveilleux, comme on espérait en trouver dans l'Orient, tels sont les points sur lesquels roulent toutes les aventures dans ces énormes volumes. Que firent les Italiens? Us prirent leur costume et leurs mœurs dans les livres de la Ïable-Ronde; ils mirent ce costume sur les épaules de notre rude Roland, de notre brutal Renaud, de notre rusé Tancrède. Ainsi, nos anciens preux devinrent de grands extravagants qui oublient Roncevaux, la guerre féodale et les exploits d'Antioche, pour devenir, au seizième siècle, de langoureux émules de Tristan, de Lancelot et de Perceval. En France, les écrivains qui. dans le même temps,

La litlle kunaiil i

il'a]iièa nue iniiiiiilure (io Vllial. du Oeiard do divers iBiljl. Ruv., Funds dcLa ValliiTC, Ms. 92).

essayèrent de renouveler l'ancienne poésie nationale , se gardaient bien de confondre ainsi tous les anciens souvenirs épiques et romanesques ; mais en Italie, le mépris de nos traditions nationales ne pouvait être aux yeux des lecteurs un sujet de reproche.

Les poèmes italiens, inspirés par les Douze Pairs et la Table-Ronde , conservèrent le nom de Romans: comme les premiers récils, empruntés aux poèmes bretons, affectèrent chez nous le nom de lais. Cependant les Reali di Francia sont en prose, ot c'est de cette compilation indigeste que sortirent directement les Rinaldo,\os Moryanlc, les Rolando, les Giierino, les Leandra, et tous les livres chevaleresques de lltalie. Ces poèmes, comme nous l'avons dit, furent retrouvés au delà des monts, par nos Français, vers le commencement du seizième siècle ; et, par suite du voile épais qui recouvi-ait alors toutes les origines nationales, ils furent pris pour des ouvrages originaux, dont la traduction devait enrichir la littératuie française.

Pour l'Espagne, elle avait des traditions héroïques qui lenipèchèrenl de se passionner comme l'Italie pour nos pairs de France. Rernard de (]arpio et le Cid Campeador avaient réveillé la poésie chez les Espagnols : ceux-ci se contentèrent donc d'accueillir nos Romans de la Table-Ronde, qu'ils traduisirent de bonne heure, et dont ils firent, comme les peuples de lAlleniagne et des Pays-Ras. leurs plus chères délices. Puis, ils composèrent sur ce modèle un autre ouvrage dont la rcnonunée d(;vait bientôt égaler celle des Romans français : Amadis de Gaule. Doit-on cette excellente invention aux Poi-tugais ou bien aux Espagnols? La question n'est pas vidée : certains critiques recommandables vont même jusqu'il contester à la Péninsule la priorité d'invention ; mais Icui- opinion ne peut se soutenir, si l'on opjiose à linlrigue des Amadis celle du livre de Lanrelnt du Lac. que poisonno en Fiance n'avait encore cessé de lire, (piand on parla pour la première fois dAmadis de Gaule, de Calaoi- et d'Esplandian. (Qu'ils aient donc éU' faits à Lisbonne ou à IMadi'id, ils furent traduits en français par Nicolas de Ilerberay, sieur des Essars ; félégance du style de ce traducteur, les heureux changements qu'il lit au texte es[)agnol pour raccommoder au goût français, décidèrent la vogue inunense des Amadis. Les Italiens lenq^runlèrent à la version IVançaise; et bientôt surgirent diiuiondirables imitations (jui , cha(|ue jour plus languissantes et jtius fades, décidèrent enlin. connue nous savons, la conqiosition et le succès du chef-d'œuvre de Cervantes. Ainsi l'Espagne. après avoir pu, dans Amadis, évoquer au seizième siècle toutes les vieilles ombres de nos preux de la Table Fonde . eul encore la gloire de soufiler sur celte vie l'antaslique. en donnant au monde le Don (Jiiicliolle. Le remède vint de la lance, instrument du donunage; devant l'amant de la dame du Toboso, disparut poiu' toujours l'ordre de la chevalerie cirante.

Voici la liste des principaux romans du cycle (ï.iuiadis. Les ([iialre premiers livres dont Amadis est le véritable héros, furent imprimés en Espagne vers loli), et, nous devons le dire, rien n'y porte le cachel d'une composition beaucoup plus ancienne. Les arlinirables (lescri|itions de palais, (pii faisaient eiu oie aux dix-septii'ine sit-cle le bonheur de madame de Ramhouillel, si'nd)lent même ré'vi'ler clairement les goûts cl les dispo-

sillons de l'Espagne à la fin du quinzième siècle. Cependanl. les souteneurs du Portugais Vasco de Lobeira voient dans cet écrivain un contemporain de notre Alain Chartier. Un manuscrit, plus ancien que les éditions imprimées, pourrait seul terminer la querelle; mais jusqu'à présent, par malheur, aucune bibliothèque d'Espagne, de Portugal ou de France. n"a pu se glorifier de posséder celte preuve de conviction.

Les laits dEsjdaudian {Las Sergas de! virtuoso cavallero Esphindùmo, Iiijo d'Amadis de Gaule) parurent en 1521 ; c'est le cinquième livre (ÏAmadis. On s'accorde volontiers il regarder comme son auteur Garcia Ordones de Montalvo. Les deux livres suivants : Florisande de Catana et Lisirart de Grèce, fils d' Esplundian, sont de 1526. Les autres livres qui se succédèrent :i peu dintervalle. mais dont il est difficile de signaler exactement les premièi-es éditions, renferment l'histoire du Chevalier de l'ardente Épée, oi\ Amadis de Grèce, de don Florisel de Niquée, fils de la belle Niquée, et de don Silves de la Selva.

Ces douze parties espagnoles forment les quinze premiers livres de la traduction française. La suite, jusqu'au vingt-quatrième et dernier livre, est d'origine française ou italienne, et renferme Yllisloirc de Sferamnnde de Grèce et de Don Belianis. Mais ces continuât ions sont bien éloignées de valoir l(^s premières parties.

Nous ne citerons pas ici les innombrables Romans enfantés par le prodigieux succès des Amadis, soit en Espagne, soit en Italie, soit en France; les moins mauvais sont certainement Tyran le Blanc, Primaleon de Grèce et Gerileon d'Angleterre. Pour les autres, on en trouve une liste piquante et judicieuse dans l'inventaire de la bibliothèque de Don Quichotte, au livre 1" du roman de Cervantes. 11 doit suffire d'y renvoyer nos lecteurs.

Nous ne dirons rien du Roman chez les nations germaniques; h proprement parler, elles n'ont pas eu de Romans. La i)oésie n'a guère cessé de servir chez elles de cadre aux fictions chevaleresques, et si quelques facéties allemandes ont joui d'une vogue populaire, telles que Ulespiègle, Fortunatiis, Faust, etc., elles doivent figurer plutôt dans la série des légendes superstitieuses que dans celle des ouvrages composés avec la seule intention d'amuser. D'ailleurs, les Allemands, ainsi que les Hollandais. les.\nglais, etc. , ont traduit tous nos Romans chevaleresques, depuis le Saint G/y/a/ jusqu'aux dernières imilatious d'Amadis de Gaule.

Nous avons exposé quel a été le Roman jusqu'à la Renaissance; disons maintenant ce (lu'il ne fut pas. On chercherait vainement dans nos anciens auteurs la peinture exacte cl la critique approfondie des mœurs contemporaines. Le soin de blâmer la corruption <'l les travers du siècle était alors laissé aux prédicateurs, qui s'acquillaieut, avec la plus robuste conscience, de ce pénible devoir : ils reconunandaient la régularité des habiiu(l(^s, mais ils avaient la modestie de ne pas offrir en exemple leur propre conduite. La ciili(jue de mœurs ne nous paraît guère antérieure au Roman bourgeois de Furetière, et à l'agrc-able histoire de Francion, par Sorel; et nous n'avons pas à nous occuper ici de c(>tte innond)ral)le foule de Romans cpii ont paru dans toutes les langues et sous toutes les formes depuis la fin du seizième siècle, suivant les caprices de la mode et du moment. |)Our ranuisemeul des fcnnues, des oisifs et des jeunes gens. Tout ce que nous avons dû

i:t la renaissance.

prouver ici, c'est que le Roniau, ce précieux genre de coniposilioa liltéraire. est dorigine lïançaise, et qu'il avait, avaiil le dix-septième siècle, déjà produit un grand nombre de chefs-d'œuvre.

PAILIN PARIS,

De l'Académie des In5crii)tionT et Bulleî-Lollres.

(îin. Batt. Pign.4. I Roinanzi , ne' (|uali ilclla poc-sia o ilolla vita liuU' Ariosto si traita, l'ineyia, V. Vatyrisi, 1334. in- 1.

.lui.. NiGBOM, Gcnucnsis S. .1., illssprtatio moralis de lectionc lilirorum Aiiialoriorum junioribus niaxiniè vilnnda. Lovanii, 1(124, in-8.

Lanolois, dit Fancan. Le londicau des Uoinaiis, où il est discouru pour et coulre les Romans. Paris , Cl. Morlol , 1026, iu-8.

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J. DiNi.di'. Ilistorv of Fiction, being a crilical nccouni of llie most celeliralcd "prose «niks ol fiction, froin tlie earliesl (jreek romances to tlie novels (d' tlie présent âge. Lundun, 181.4, 5 vol. in-8.

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I.a |)remii>rc i-ililion <1'î rc Iraiti- rt'U.lire, «diiïciiI rfiiitiiriinê. Cil d* 11)70; il icrl de [treface ik \' UftuiTe de Znydv, [j.ir de Si'gr.ii».

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L. UiiLAND. Uelior dns .\lfrranzosisclic epos. Voy. ce mémoire, dans le recueil de l'"ouqué, Musen , 1812, 5« cnliicr, p. .■i!)-IO'.l.

J. MicilELET. Lettre sur les épopées du .Moyen Age. Voy. celle letlrc dans la Hevue des Dcux-}tondes, yi'M. 1851.

Paii.in Pabis. Réponse à la Lettre de M. Mielielet sur les épopées du Moyeii.\ge. Paris, 1851, in-12 de 21 pog.

Voy. dan» le journal te Tempe, oii celle lellre avait d'aliord jur», la |)ol^roiqne rclalne ant Itoniaii* du .Mo, .-ri Age, dam laquelle MM. l'anlin Paru, kd^ard Qninet cl .Mielielel uni iaul«im ililTcrentf •yilèmcf avec beaucoup de lalenl cl d'érudilîun.

Falriel. De l'origine de l'épopée chevaleresque du Moyen An-e. Voy. cette suite d'articles dans les I. vil cl viii de h Revue des Deux-Moiules, 1852.

Paulin Pabis. Examen du système de M. Fauriel sur les Romans carlovingiens. Voy. ce mémoire, en tète du liuman de Garin le Luherain (Par., '1855, 2 vol. in-12 ).

— Essai sur les Romans Iiistoriqnes du Moyen Age. Voy. cet Essai, en tcle de la tiaduclion du roman ilalien d'.\zeglio: Heclur Fieramosca (Par., 1855, 2 vol. in-8i.

Th. de la ViLi.EMABQtE. Essai sur l'origine des épopées chevaleresques de la Table-Ronde. Voy. cet Essai , en tète des Contes populaires des anciens Bretons (Paris, 1842, 2 vol in-8).

Paulix Pabis. Dissertation sur les Romans des douze Pairs. Voy. celte Dissert., en tète du liuman de lierte aux r/rans pies (Par., 1852, in-12).

De Lacubne de S''" Palave Mémoire concernant la lecture des anciens Romans de clievaU-iie. Voy. ce .Mémoire dans le t. xvii de l'Hist. et Mcin. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

(Lenglet Dufkesnoy.) De l'usage des Romans ; où l'on fait voir leur utilité et leurs riillérenis c.iraclères. avec une Bibliothèque des Romans, par le C. Gonlon de Percel. Amst.. elle: la veuve de Poilras, 1754, 2 vol. in-12.

Biblinlhèque universelle des Romans. Paris, juill. 1773 à juin 178U, 224 part, en 112 vol. in-12, y compris la table générale.

Celte imporlanle colteelion comprend l'jnalTfO de la plupart des Konians du Moien Aje. Le marqui» de l'aulm^ a icdi'ijc lui-mi!nie plm de 40 volirnies;' les autres ont ete recueillis fcous ses yeux p.ir Le;.-rand d•A^^^y, Tressan, Bastide, Poinsinel de Sivry, Cardonne, Mayer, Coupe, Coucliu, linlierl, etc. La nouvelle édition, revue et remaniée par Uaslide (l'ar., 1782, in \;, s'est trouvée arrêtée au milieu du truisièine vulume par 11 mort du comle de Villa-Heruiosa, qui en faisait lc« frais.

Marquis de Paulmv et Contant d'Obville. Mélanges tirés d'une grande bibliothèque. Paris, 1770-88, 70 loin, en 00 vol. in-8.

Ce (,'i-and recueil, auquel Legrand d'AnSJy a eu pari, renferme beaucoup d'aualvses d'anciens llomans, ainsi qu'une liililiograpliio de ces ouvrages.

il ne faut p.is oublier l'eviclleiil reinoil de .M. Paulin Paris, inlltuld ; /.'i Miinuêcrite frattçoie de ta IhbUotheitne du Itol (Par.. 1835-48, in-8, là vu parus). Un y trouve nombre de notices sur les anciens Romain, avec des'citations d'après les manuscrits.

P. lltNRioN. Isloria critica e ragionata snll' origine, etc., di Ititle l'i.-lorie e Romair/.i di cavalleria e magia de' secoli XV e XVI, cou la Biblioteca ilaliaiia di tulle le slorie preilelle. Firenze, 179-4, iii-8.

.1. Febbahiii. Storia ed aiiahsi degli antichi Ronianzi di cavalleria e dei poemi roman/.eschi d'Ilalia, con dissertazioni gtiir origine, stigl' isliltiti , suUe cérémonie ih' cavalieri, stille corti d'amote, sui toriici, stille giosire edarinalure de' paladiiii, siill' invciizionc e sull' nso degli stemmt. etc., con ligure Iratle dai nionumenti dell' nrlc. Milanv, 1828-29, 4 vol. in-8, lig.

Les deui premiers volumes renferment la partie historique, le troisii^me les analyses, et le quatrième la Bibliographie, par le comle de Mclii , laquelle « *lo réimprimée k part, avec beaucoup d'additions.

U: IMOYKN AGK

L. l)i Ti:.\s. Tiibics généalogiques des licros de Uoiiinns, avec un c.italogue des principaux ouvrages en ce genre. Londres, ITlKi, in-l.

Catalogue de livres rares el précieux (anciennes poésies, Homaio de clievalcrie, Chroniques, etc.). provenant delà Bililiolliéque de M. le P. d'E»»» (Esling). Parh, 18io, in-8.

i'.c CiUlo-^ue, rôiligê .ivcc beaucoup de ^uiii pai' MM. Silve^tre el A. Brune!, rcnfcrmo la plus IioIIe collection do Hniuaui de chevalerie fi-.-iiiç.tis ; il .) (*lr ri>iin|)riiiit> en IS-iT, puur la veille qui a eu lieu celte iiiini'e-là.

(Gaet. de' conti Melzi.) Bihlioj;rafia (Ici liomanzt c poeini cavalierosclii italiani, sccomla eiliz. corr. ol. accrcsc. MHano. 1858, in-H, lii:.

La première cdilion de cette eicelleote kihliograpliic forme le quatnèiiif vol. du ^Tund ouvrage de G, Ferrario, cilê plus tuiit.

On ne peut indiquer ici le$ nombreux ouvra^-es qui traîlent de la bililio^rapliie des Homans de chevalerie. Il faut citer comme un des plu< ciacti el det pluj complets sur celte matière celui de J. G.TIi. Grasse, LrhrhHch einer aUge~ mrinen literaTgeschichte^ t. Il, 5*= section Dresde, 1842,i.

Voy. encore, ?ur les Homans tlii Moytn Ajio, une foule tir Notices et de ML-moires, relatii's à quelques-uns de ces Homans, ainsi qu'aux diverses branches )iistoriqucs qu'ils composent. Il suffit de nientionniT les tra\aux publiés en Alk'iua^'ne par \\ olf, Kr. U'. Sclimiilt, San Marte, etc. \oy. aussi \Hist. of the Anylo-Sa.rons^ parTuriicr, liv. ii, cii. 5; Life of ling Arihvi\ par .1. Hitson ; l'nitroduction de la nouvelle tradurùou du Roland furieux, par .\. Mazuy, etc

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