‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 3)Chapitre 6 sur 68 · LES ALCHIMISTES DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LES ALCHIMISTES DU MOYEN AGE

D'après VnrESE.

F Sftp dir'-iil

ET LA RENAISSANCE, l'année 96 de l'ère vulgaire, contient différentes opérations de la science hermétique, qui prouvent qu'on s'en occupait alors sérieusement.

Au (]uatrième siècle. Alexandre d'Aphrodise. commentateur distingué des œuvres d'Arislote, en parlant de la calcinalion et de la fusion, désigne certains instruments chyiques ou chymiques ( Aià xjixiv op-jàvwv, ci;.',,u.êvo)v ) ; et, parmi ces instruments, le creuset, -rhijj.i',i. dont l'usage ne permet aucun doute.

Le savant M. Hoefer, h qui l'on doit de si judicieux articles, insérés dans V Encyclopédie moderne, pense que l'étyniologie du substantif CAwu'e est /.=« ( 7.ôj<> ) , couler, fondre, d'où se seront formées les expressions /.^Uà ou /.jy-ixa êpp.-» (instruments rhyiques ou cliymiques). employées par Alexandre d'Aphrodise.

Voilà donc le mot Chimie introduit dans la classification scientifique du Bas-Empire, tandis qu'il faut encore franchir un siècle pour rencontrer un autre mot répondant à une nouvelle association d'idées ou d'opérations, le mot Alchimie.

« Si riiounue naît sous l'influence de Mercure, dit l'astrologue Julius Firmicus, il s'oc- < iipei'a daslronomie ; s'il naît sous l'influence de Mars, il se livrera au métier des armes: mais si Saturne préside à sa destinée, Y Alchimie seule, scienliu Alchemiœ , aura des charmes pour lui. » Firmicus emploie quantité d'expressions grecques et latines, accolées à des mois arabes et chaldéens; et le terme technique Alchimie se produit avec une addition chaldéenne, l'arlicle ha n, ou hal Hn . joint au radical, />.a, Chemia. Or, ce mot nouveau, d'origine diUérentc. en dit plus (ju' une dissertation : c'est l'art sacré, le Cltemeia. l'art des jjbilosophes de l'École d'Alexandrie, transformé, sous l'influence dune civilisation sarraziue , qui commençait à s'introniser dans le monde.

L'Académie de Bagdad, fondée par Allniansour rivalisa d'éclat avec l'Ecole chrétienne de Dschondisabour. D'illustres kal ifs. Ilaroun-al-Raschid , Almamon , Almolassem , Mot.iwakkel, qui releva de leurs ruines la Bibliothèque et l'École d'Alexandrie . iminimèrcril aux sciences dobservalion , à la métiuide expéiinientale . une impulsion salutaire. Insensiblement, on s'aflrancliit des vues lliéoso[ibiques. ([ui avaient guidé troj) long temps les philosophes orientaux; on rechercha autre chose que la transnuUation cliimérique des métaux, et l'emploi, dans les arts, dans la médecine, des composés nouvellement découverts , donna une valeur pratique aux opérations de la science.

Du huitième siècle au neuvième , .\1I-Chindus, dont le mérite, trop abaissé par Averrhoës, a été relevé |)ar (>ar(lan, méritait d'être placé au nombie des magiciens, c'est-àdire de ces expérimentateuis habiles . (pii interrogi-aicnl la nature cl lui surprenaient •pielques secrets. Vers la même ('poque, le Sabéen déber. écrivain i)ies(|ue inintelligible, tant il endiairasse sa pensée dexpressions étranges, signalait positivement diverses préparations utiles : l'oxide rouge et le deulo-chlorurc de mercure: l'acide nitricpie: l'acide liydro ( hloiiipie: le nitrate d'aigenl. etc. Boerhaave l'estime connue chimiste: et. (piand le docteue' anglais .bihusoii vient nous dire (pie le mol (jihherislt. baragouin, vient de debei', qui excellait dans ce genre , il ne tient pas assez compte du mancpie dCxpicssions applicables à une science si nouvelle . et de la diflii ulte (piil y avait de la mettre en bar-

iiionic avec los scrupules religieux de rislainisme. llcureusenienl pour les expérinienlaleuis, la phiparl des kalils inierprétaieni la loi du Prophète dans un sens favorable ii la science. Dès qu'une substance nouvelle était découverte, la médecine et les arts pouvaient l'employer, mais jamais sans autorisation préalable du gouvernement, qui en rétilait l'usage. Il existait un codex des médicaments et des poisons. Lorsqu'au neuvième siècle, Sabot-Ebn-Sahel, directeur de l'Ecole de Dschondisabour. publia son Krabadin, im Dispensaire magistral, il ne fit qu'enregistrer, dans un ordre convenable, ce que la police^ avait antérieurement fixé.

Des plaines de l'Irak et de l'Egypte, des rives occidentales de l'Afrique, la Chimie suivit les autres sciences en Espagne. Cordoue. Séville, Tolède. Murcie, Grenade, offrirent de riches laboratoires, où l'art expérimental eut h lutter contre la dialectique pointilleuse des Arabes, contre leur système des émanations et contre la superstition musulmane. (]e fui la médecine qui, de toutes les sciences, vint le plus en aide à la Chimie, par l'idée du puissant secours qu'elle espérait en tirer. Les règles posées par Jabiuh-Ebn-Serapion, pour la préparation des médicaments, attestent des progrès, non-seulement dans l'art de formuler, mais encore dans celui d'isoler certains principes minéraux dont les Grecs ne soupçonnaient point l'existence. La Matière médicale d'Aben-Guefith, et \e Uhmvi de -Mohanuned-Ebn-Secharjah-Abou-Bekr-Arrasiou Rhasès, donnent une idée juste des ressoiu'ces que l'art de guérir relirait de la Chimie, à la fin du neuvième siècle. Ces deux ouvrages, composés dans l'Irak, eurent bientôt traversé le continent ; ils initièrent les Arabes d'Espagne aux progrès des Orientaux, et devinrent le code thérapeutique en usage.

Pdiasès avait écrit douze livres sur la Chimie; il avait fait mieux encore, il s'était servi de l'influence que lui donnait son titre de directeur des études h Bagdad et à Ray. pour maintenir ces dernières dans une voie expérimentale trop longtemps négligée. «L'art secret de la Chimie, disait Rhasès, est plutôt possible quim{)ossible : ses mystères ne se révèlent qu'à force de ti'avail et de ténacité; mais quel triomphe! quand l'homme peut lever un coin du voile dont se couvre la nature. »

Entre autres composés nouveaux dont paile Rhasès, se trouvent 1 orpiment, le réalgar, le borax, certaines combinaisons du soufre avec le fer et le cuivre, du mercure avec les acides, de l'arsenic avec divei-ses substances inusitées jusqu'à lui. On n'est pas peu surpris de voir Rhasès reconnnander différentes préparations alcooliques, et des huiles animales, telles que l'huile de fourmis, préconisées par nos chimistes modernes comme des remèdes de leur invention.

Il s'en faut bien, cependant, que le Hhawi, véritable encyclopédie médicale, contienne tout ce quclesArabes savaient en Chimie; c'est la science vue d'un côté. Ses applications a la mélalluigie, à la docimasie. aux arts de luxe et d'agrément, aux procédés qui avaient |)Our objet la fonte des métaux, la confection des vases usuels, l'ornementation des édi- 'fices, des meubles et des armes, tout cela demeure enseveli au fond de la tombe de ces générations d'artistes, dont les œuvres seules signalent l'existence inconnue. Un regard

atlenlif. promené le long des musées delEscurial et de Païenne, où l'habileté sanazine et mauresque semble délier l'habileté moderne, en dira plus que ne le ferait un volume.

L'Almelekfj-ijâu fils de lasser; le Kanon d'Avicenne; le livre d'Abderrliaman-Mohammed Ibn-Ali-Ebn-.\chmed-al-Hanisi ; \e Sapher Esnesaroum d'Izhak-ben-Soleiman; les écrits de Sérapion-le-Jeune et de Mésué, fils de Hamech, renferment, surles préparations, les doses, l'administration des médicaments, et souvent même sur les procédés usuels de différents arts utiles, des détails curieux qui attestent un progrès , et qui, de loin en loin , signalent quelques découvertes. On s'y attache aux qualités physiques des substances ; on cherche ;» les ranger méthodiquement ; déjà même conmiencent à poindie. surtout chez Mesué, les principes de classification éminemment philosophique, qui ont rendu le nom de Linné innnortel.

A cette époque reculée, la Chimie se trouvait placée parmi les sciences qui constituaient l'ensemble de la philosophie naturelle, appelée Sagesse par les Perses; Cabale par les Juifs; Pfi!/si(jueH Magie [lar les Européens. Dans son livre sur la division des connaissances humaines, Avicenne range la Chimie immédiatement après la Médecine, et avant lAslronomie , (]ui demeura confondue longtemps avec l'Astrologie judiciaire et les Mathématiques : Vii/gus atilem, dit Aulugelle, qvos gentilitio vocabulo C/ialdœos dicere oporlet, Malhemalicos dicil.

Lu houune. dont la renonmiée chirurgicale a fait oublier ce que lui doivent la (Chimie el la Pharmacie; cpii préparait lui-même ses remèdes et ses instruments; (jui, dans la conlèclion de ces derniers, préférait judicieusement le fer à tout autre métal réputé plus noble; AbulKasan ou Albucasis, annonça, par l'indépendance de ses idées, par leur application pratique, qu'une ère nouvelle allait naîtr-e au milieu des subtilités nuageuses de l'islamisme. Olte ère sciemifique, Albucasis en fut le prophète; Avenzoar et Averrhoës en devinrent les pontifes. Avcn/oar' n'admit point, sans examen préalable, les doctrines du galénisme; .^veirhoès pencha pour Aristote. et loir vit, chose élonriante. renaître, sous de nouvelles formes, le panthéisme des anciens Grecs. Toutefois, \c Konihjalh d'.\verrhoës se fait moins remarquer par un ensemble d'idées neuves, que par la manière péi-ipatéticienne dont les théories s'enchahient. L'arl expéi'imental, la Chimie et ses fourneaux ne sont pas nc'gligés; mais la dialectiqu<' du philosophe de Stagyr-e reprend sa ])lace dans les champs fertiles de l'observatiorr.

Malheureuserirent, au milieu des l(iièi)res du .Moven Age, l'esprit ne pouvait suivre une direction, qu'il n'y fi'it entraîné au delà des bornes. La théologie s"em|»ara de la dialectique; les scholiasles prirent le pas sur les expérimentateurs; orr préféra les idées mystiques de saint Thomas d'Acquin aux idées sérieuses du dominicain Albert de l?ollstaedt (Albert le (îrand) et de Ger'bert d'Auvergne. L'habileté de ces deux honrmes dans les arts m(''lallurgi<pi('s làillil leur coi'iler la vie. On cria air sortilège: mais, poirr- chacun d'eux, le scholiaste .sauva le chirnisle.

Sigrralons, en passant, l'adrrriiable es|)ril dajipréciation de la cour de Rome, qui, sans tenir' comple dis sirperstitions populaires, va cher( Irer' au linid de sa cellule urr

inodesie moine, pour le créer niaîlre du sacré palais, puis archevêque de Ratisbonne; et Taisons voir ce même moine, fatigué dos grandeurs presque aussitôt quil les a goûtées, regagnant la solitude du cloître, alind "y continuer ses travaux. Autour de lui tout devint merveilles ou diableries. Le nom d'Albert frappa les plus lointains échos; on accourut, de toutes les parties du monde, pour le consulter sur les arts auxquels les produits chimiques sont nécessaires; on s'arracha ses recettes; des milliers de calligraphes copièrent ses manuscrits, et la postérité, qui a perdu le souvenir du dominicain-archevêque, se rappelle encore .\lbert le Grand.

Il s'en l'allail bien que les monarques envisageassent les intérêts de la science, d un point de vue aussi élevé que certains papes. Cependant, un roi dont la mémoire n'a trouvé ni giàce, ni merci devant le philosophisme du dernier siècle, Louis IX avait donné |)our précepteur à ses propres enfants Vincent de Beauvais, le Pline du Moyen Âge, qui intoirogeait les anciens, quand, de toutes parts, on condamnait leurs œuvres; qui osait dire quunc bonne médecine doit nécessairement s'appuyer sur les sept arts libéraux, et (]ui, séloignant des discussions oiseuses, manipulait près du parvis de la Sainte-Chapelle. La piété tendre de la reine Blanche, la haute raison du roi, protégeaient Vincent contre les criailleries du bas-clergé; mais ni la reine ni le roi ne pouvaient empêcher les Parisiens «urieux de venir la nuit, le long de la Grève, se pencher attentifs sur le fleuve, et voiis'ils n'apercevraient pas le démon lamiliei- que Vincent consultait sous les voûtes sombres du Palais.

Vers la même époque , vivait ralchimiste Raymond Lulle, dont lexistence errante fut bien autrement agitée que celle du dominicain Vincent de Beauvais. A la vérité, Raymond Lulle voulait dominer les consciences. Rien d'étonnant dès lors que les consciences se soient soulevées contre lui. S'il n'avait pas trouvé le moyen de fabriquer, au profit d'Edouard, roi d'Angletei're, six millions de fausse monnaie {sex auri mf/liones à se roufeclos], il l'aide desquels Edouard ht la guerre contre les infidèles, ce n'eût pas été en 1315. à l'âge de 80 ans, mais beaucoup plus tôt, qu'il eût été lapidé ou pendu. Au reste, celte fin tragicpie servit nierveilleusemenl les disciples de Raymond Lulle, qui, sous le nom de lullislins et d' illuminés, cachaient, grâce au prestige d'une magie noire, Icuis essais d'expérin;entation chimique. Ils exaltèrent les vertus du maître, les souf- Irances du martyr: ils insinuèrent parmi le peuple, qu'il apparaissait en certains jours, à certaines heures; qu'il appointait aux plus lërvents les secrets du ciel et l'art de transformer en or les métaux vils. Le nombre des croyants devint considérable. Leurs espérances chimériques servirent aux luUistins de point d'appui, car, au Moyen Age, on savait attendre ; et le magisliat et le ( leigé ménagèrent une secte à laquelle beaucoup d'hommes «'ininenls .se trouvaient associés. Elle fut nombreuse, surtout en Allemagne. Ses réunions, laites avec un ai)pareil mystérieux, avaient principalement lieu dans les pays accidentés, au voisinage des mines où l'àpreté sauvage du sol s'harmoniait avec les arcanes de 1 œuvre. On pense que les roses-croix succédèrent aux lullislins.

Arnauld de Villa-Nova, conleniporain de Raymond Lulle, ne fut pas plus que lui,

dit Naudé. « un ignorant frérot ou béguin, un misérable et vagabond chymiste » ; mais le plus savant médecin de l'époque. Versé dans les langues orientales, mathématicien, physicien, philosophe, il interrogeait la nature par l'analyse autant que par l'observation. Ayant été persécuté dans Paris, poursuivi comme magicien, Fiédéric. roi de Sicile et le pape lui offrirent un asile. On vil alors, chose bizarre, briller au Vatican , sous le protectorat du Saint-Siège, l'homme que les démonographes français avaient contraint de s'exiler.

Albert le Grand et Arnauld de Villeneuve sont les deux grandes |)ersonnifications de l'art expérimonlal au Moyen Age; de cet art qui n'échappait h la suspicion de l'ignorance. aux fureurs du fanatisme, qu'en s'exerçant à la cour des rois ou sous les cryptes des cathédrales. Dialecticiens non moins habiles qu'observateurs profonds, tous deux avaient choisi la capitale de la France pour y faire un enseignement public. Les produits instantanés, inattendus, de leurs fourneaux, leurs opinions paradoxales, soulevèrent la jalousie des uns. la conscience timorée des autres. On regrette d'autant plus de les voir embrasser les dogmes de la théosophie, qu'ils doivent, h ces mêmes dogmes frappés d'hérésie, les mésaventures qu'ils ont encourues; et qu'une fausse théorie a souvent mis obstacle ii l'application rationnelle des découvertes émanées d'eux.

Roger Bacon, l'intelligence la plus vaste qu'ait possédée l'Angleterre, venu après Arnauld de Villeneuve et Albert le Grand, prit une meilleure direction. Il médita silencieux: il médita long(eni|)s avant d'expérimenter, avant surtout d'indiquer les procédés analyli(picsqui lui apparlicnnent en propre. Heureux et bien inspire'', sil s'était toujours conduit ainsi ! mais il voulut piolèsser, et l'éclat de la chaire lui devint fatal. Sans autre défenseur (pie son génie, entouré de moines qui l'observent; accusé, tourmenté, condamné, Racon paya, par dix années de détention sévère, le crime d'être incompris et de devancer le siècle : comme s'il eût fallu aux nouvelles idées l'épreuve du martyr, aussi bien qu'aux nouveaux composés l'i'preuve du feu !

Salvino degli Arniati venait d'imaginer le moyen de donner au verre une forme lenticulaire. S'enq)arant de celte découverte et l'appliquant à l'astronomie, Racon crée les lunettes acromatiques et le télescope; il ouvre ainsi les portes du ciel aux observateurs futui's; tandis que du salpêtre, qui ne s'employait jusqu'alors qu'en médecine, il forme la poudre ii canon et commence une révolution stratégique tout entière. Certes, Racon ne prévoyait ]»as l'innucnsil*' des n'Sidlals auxcpiels conduiraieiU ses inventions; mais il avait jiosc' des priucijics, reconnu des lois générales, et, de ces principes et de ces lois, devait incessamment édore, il le disait lui-même, un ensemble de faits inallendus.

Quand le quatorzième siècle commença, l'Angleteiie. l'Allemagne et la France avaicni donc déjà pi'oduil trois hommes essentiels, fourni trois leviers inlell»;ctuels, qui. semblables au levier- d'.\r'chimède, eussent ébranle- le monde s'ils avaient tr-ouv(* un poiul d';il)|>ui sulïisanl. l'.acori firl celiri qui eut la raison la |ilrrs liairle. la science la plus profonde; tous trois professèrent, et leur- parole éleclrisa cerrx (pi'une véi'ité toute sirrr|)le. loule vulgaire, n'eût [)oint frappés; surtout (juand Bacon raconta les nrerveilles du ciel,

la iiiarrhe régulière des planètes, el quand Arnauld de Villeneuve fit voir aux Parisiens (>bahis, tantôt des plaques de cuivre quà l'aide du diable il venait de convertir en argent; lantôl des plaques d'argent qu'il venait de convertir en or pur. Or, il ne fallait que dissoudre ensend)le de la crème de tartre et du borax, mêler celte dissolution à du sublimé corrosif el faire sublimer le sel qui en résultait sur la plaque d'argent soumise à l'expél'iuientation : elle prenait instantanément la couleur de l'or, et les spectateurs criaient \oé'l. Hélas ! pour confondre le maître^ désenchanter les disciples, il aurait suffi d'un peu d'acide nitrique étendu d'eau, el l'or eût disparu !

L'Inquisition brûla les livres d' Arnauld de Villeneuve, après avoir flétri sa mémoire. (Iràce au pa[»e Clément V, le Rosarius phtlosophonim et le Flos florum furent épargnés. Ce sont des œuvres d'Alchimie presque inintelligibles, au milieu desquelles, néanmoins, on trouve, en cherchant bien, diverses indications curieuses sur les procédés de VArs magna ; sur l'art de grouper les substances et de reconnaître leurs propriétés d'après les formes extérieures qu'elles présentent. Les écrits d'Albert le Grand, conservés précieusement à Cologne où il était mort, réunis en 21 volumes in-fol., nourrirent, pendant un demi siècle, l'activité des presses rhénanes, sans que la science en ait retiré grand avantage. Quant à YOpus majiis de Roger Bacon, il reçut, sous les voûtes tutélaires du Vatican, l'honorable hospitalité qu'il méritait.

Raymond Lulle, Albert le Grand, Arnauld de Villeneuve, Roger Bacon, firent naître ((uantité d'élèves plus ou moins distingués, ajoutons même plus ou moins crédules ou ianatiques. Ceux d'entre eux qui sacrifièrent la théosophie aux doctrines péripatéticiennes, lesquelles i-ejetaient la transmutation chimérique des métaux, furent dans le vrai; mais le vrai demeura stérile, parce qu'ils négligeaient les manipulations; d'un autre côlé, les ihéosophes-expérimentaleurs ne tirèrent presque aucun avantage de leurs découvertes, par suite des rêveries cabalistiques auxquelles ils se laissaient aller.

Déjà, dans le cours du quatorzième siècle, les médecins judicieux n'adoptaient, ni toutes les chimères, ni toutes les compositions des alchimistes. On recourait h leui-s drogues avec d'autant plus de réserve qu'ils en faisaient un monopole, et qu'étrangers |)resque tous à l'art de guérir, ils ne fixaient pas, dune manière nette, les doses des médicaments.

Genlilis deFoIiguc» fut un des preuiiers à séparer l'ivraie du bon grain ; à prendre aux al- (hiuiistes ce qu'ils olVraienl d'efficace; h préciser les doses des remèdes nouvellement découverts, el à les introduire dans une matière médicale formée de la pharmacopée grecque et de la pharmacopée des Arabes. Son ouvrage sur les doses et les proportions médicauienleuses, peut être considéré comme un résumé de Chimie médicale, présentant, sous son vrai jour, à son point de vue scientifique, l'ensemble des idées pratiques de l'époque.

Antoine Guaiuer. uK-decin-professeur de Pavie. mort en 1410. fut encore plus explicite que Genlilis de Foliguo. Il rejeta l'Alchimie, compromise qu'elle était par de vaines subtilités scholasti(pies; mais il ulilisa ses découvertes dans la préparation de certains remèdes, notamment dans celle des eaux minérales artificielles dont il donna claire-

ET LA RENAISSANCE, inenlla recelle. (Opits prœrlarwn ad praxim. Lugd., 1534, iii-4", fol. 17, 29, 192.)

La Malière médicale de Saladia d'Asculo, celle du vénitien Ardouino di Pesaro, écrites vers le milieu du quinzième siècle, offrent le double avantage de lésumer les connaissances pratiques de l'époque et d'indiquer des substances minérales, telles que le mercure |)récipité per se, sorties récemment du creuset de l'Alchimie.

Il est fâcheux que des traités analogues n'existent pas pour les autres branches des connaissances humaines où la Chimie devenait indispensable ; car on échelonnerait 1 histoire progressive delà science ; mais les grandes compagnies qui exploitaient la métallurgie souterraine . les chefs d'ateliers qui fondaient les canons et les cloches, qui labriijuaient le verre et les émaux, qui peignaient avec les oxides métalliques unis à une substance vitrifiée, tous ces hommes pratiquaient plutôt qu'ils n'écrivaient, et la tombé ensevelissait leurs secrets, si quelque élève n'était point là pour les recueillir, <onnne un dernier vœu, de la bouche du mourant. Combien d'ingénieux procédés perdus de la sorte! combien d'eiïelshemeux, dont la cause se cache et que le hasard a fait naître!

Les alchimistes |irocédaienl à la recherche du grand-œuvre ou aux opérations métalliu'giques qu'exigeaient les arts, soit au fond des forêts, soit dans les cryptes des cathédrales. Ils empruntaient il la philosophie hermétique, aux doctrines pythagoriciennes, les formes symboliques, les signes, les nombres, au moyen desquels ils s'entendaient entre eux; et, ])endanl que ceux-ci, plus avancés ou plus hardis, ne recouraient à l'expérience, aux maui|)ulations. <pie pour s'élever ensuite à des théories psycbologi(iues, ceux-là cultivaient l'art en lui-même, sans autres vues que des vues dap[)li(alion innuédiate aux besoins usuels.

L'alliance perpétuelle du [nincipe mâle au principe femelle, ou. ce qui revient au même, du principe actif au piiuci[»e passif, alliance qui se reproduit dans les systèmes philosophiques les plus anciens, constituait le monde des alchimistes. Ce monde, complètement minéral, se dt'doublail eu di'ux agents supérieurs indivisibles, savoir : l'agent mâle, âi-îi-i/.-.' ^arsenic j. mol dont le sens littéral exprime l'action; et l'agent femelle, le cuivre, consacré i» Véims. Or. chacun sait que l'arsenic, par sou alliage avec le cuivre, produit un métal d'aspect blanchâtre, ressendjjanl ii l'argent, et qui olfiail. du moins en a|iparence, la solution du problème ca[>ilal des alchimistes, la conversion des mcM aux vils I 11 métaux nobles.

l'artaiit de l'idée ancienne que I eau est le principe de toutes choses. les alchimisles vouluient aussi poss('der une eau (jui leur fût propre et (jui s bainiouiàt .ivec les élémenls générateurs de leur monde miiK'ial. A cet effet, ils adoplèrcul le nieicuiv, eau pesante, eau philosophale, doiic'e du iiièiue as|ie( I. du me me brillant (pic le t ui\re arsénié, ne s'attachant pas ii tous les cor|»s, mais seulement ii des corps privilégiés.

Les alchimisles procf'daient sans iiKlhode. sans théorie savante. 0"*' pouvaienl-ils laire.en admellanl, à /(//o//. la valeur morale des mélaux, rexisteiice d'un c(tipssini|ile. exceptionnel, iiidec ()iii|t()sable. et la (•liimeie d'une panacée générale tpi ils lecheicliaieiil avec ardeur? Ils prenaient, une à une, les substances que leur fournissaient les trois

.inensec ot Ar.s :hI.MIE. ALCHIMIE. FolV.

LK MOYEN AGE

règnes ; ils les trailaient par le feu, par leau ; ils les coiiil)inaienl ensemble ; ils notaient scrupiileusoiuent les phénomènes isoles qui se présentaient: puis, ils cherchaient à faire cadrer ces phénomènes avec leurs idées ; :i doimer aux produits un emploi conforme aux ipialités extérieuies qui les frappaient en eux. Cela ne les menait pas loin. Heureusement, le hasard, producteur ordinaire des plus étonnantes découvertes, venait, par intervalle, secourir l'Alchimie, et tirer d'elle quelques révélations imprévues.

Avant la Renaissance, du creuset des alchimistes étaient déjà sortis, indépendamment des substances indiquées dans le cours de ce chapitre, le bismuth, le foie de soufre, le régule dantimoine, l'alcali volatil fluor. Ils volatilisaient le mercure; ils distillaient l'alcool ; ils savaient obtenir l'acide sulfurique par la sublimation du soufre; ils préparaient l'eau régale et différentes sortes d'éther; ils purifiaient les alcalis; ils avaient découvert le moyen de teindre en écarlate mieux que ne le font les modernes. Jusqu'à présent, nos peintres verriers n'ont pu retrouver, ni certaines couleurs employées par les artistes du Moyen Age, ni le moyen d'appliquer l'émail imperceptible qui recouvre les vitraux peints des églises. Selon toute probabilité, les effets de l'hydrogène, considéré comme gaz d'éclairage, n'auront point échappé aux alchimistes ; mais eussent-ils osé révéler, sans encourir la peine du bûcher, l'existence merveilleuse de ce gaz invisible qui s'enflamme et qui brûle au simple contact d'une allumette'? L'oxigène, dont Priestley ne démontra la réalité que trois cents ans plus tard, fut deviné par un alchimiste allemand. Eck de Sulzbach. Combien d'autres gaz échappés des cornues expérimentales, qui se révélèrent cent fois, avant d'être utilisés ou l'angés dans un ordre synthétique ftivorable aux explorations ultérieures !

Malgré l'édit d'Henri IV, roi d'Angleterre, qui, déclarant imposteurs tous les alchimistes, leur intimait l'ordre, ou de cesser leurs travaux, ou de quitter ses états; malgré les justes soupçons de supercherie coupable qui planaient sur les plus célèbres d'entre eux, jamais l'Alchimie ne parut en si grand honneur, qu'au commencement du quinzième siècle. On ne lui demandait pas seulement l'or indispensable aux ateliers monétaires ; on était imbu des merveilles de l'or potable, et chaque alchimiste vendait, à cher denier, certaines mixtures où l'or et l'argent, traités par les acides hydro-chlorique et nitrique, combinés, soit avec des graisses, soit avec des extraits de végétaux, devaient exercer sur l'économie animale quelques effets salutaires. Le charlatanisme aurait pu s'arrêter là el gagner des sonunes considérables : il porta ses vues bien autrement loin; il se lit acheter, tantôt en poudre, tantôt en bouteille, le moyen d'engendrer à tout âge, de faire des songes erotiques, d'être invulnérable, de rester jeune el de prolonger la vie.

C'est l'époque où furent écrits le plus d'ouvrages apocryphes sur l'Alchimie ; où, dans la plupart des monastères, se trouvait un fourneau pour composer de l'or et de l'argent; où tant d'adeptes fanatiques entreprirent de longs et périlleux voyages pour visiter les inines de Suède, de Hongrie; pour découvrir les prétendues montagnes d'aimant, et puiser, près des anachorètes d'Orient, les principes de la vraie sagesse.

L'ensemble des ouvrages mis sous le nom de Basile Yalenlin, car rien ne prouve au

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