‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similé (volume 3)Chapitre 7 sur 68 · I.E MOYEN AGE ET I. A RENAISSANCE · texte numérisé non relu

I.E MOYEN AGE ET I. A RENAISSANCE

Chimie et Alchimie.

Ili*lun i>l (iotlard te

K.iiiriicoliX , oldmbics ol opporoils tlivor», à l'usage des Alchimistes du mnjenige, piir Vriese ( Ilibt. nul. de l'arii. /tnjiriniei )

t Si rr diifiir

thcnliqueraenl que ce personnage ait jamais existé, caractérise le quinzième siècle considéré sous le rapport alchimique : croyance à la coopération active d'une myriade de démons invisibles qui peuplent lair, l'eau, le feu, la terre; à une action des astres lellenienl persistante qu'elle détruit le libre arbitre et enchaîne la volonté ; exposé des rapports de sympathie que Dieu a ménagés entre tous les êtres et toutes les choses; règle de conduite pour arriver au grand-œuvre ; recettes de remèdes et de cosmétiques qui prouvent moins des découvertes nouvelles qu'une combinaison habile d'agents déjà connus; exagération dans les mots répondant h l'exagération dans les choses; phraséologie étrange; slvle mvstique, ampoulé, bizarre, souvent incompréhensible; beaucoup de déraison rachetée par beaucoup de poésie.

Un esprit logique et froid, d'un goût positif et sévère, ne saurait apprécier cette phase de la pensée humaine. Elevez les yeux sur une cathédrale construite au quinzième siècle, quand l'imagination crédule et pieuse débordait la statuaire; détachez la foule d'idéalités infernales et célestes qui en peuplent les [lendentifs et les voûtes: joigncz-y les guirlandes, les festons des frises, les ornements des chapiteaux; mêlez ces innombrables pensées que la pierre a rendues vivantes, et jetez-les dans la phrase, vous verrez sortir un livre analogue aux livres attribués à Valentin; livre réprouvé parle bon sens, embelli par une poésie quehiuefois séduisante; renq)li d'incohérences, d'idées qui se heurtent; obscur d'un bout à l'autre, et témoignant la foi la plus profonde, la confiance la plus illimitée à la coopération intelligente et calculée des puissances invisibles de la nature.

Le quinzième siècle fut plutôt un âge de poésie que d'expérimentation, et, sous ce dernier rapport, le quatorzième siècle l'avait emporté sur lui. Cependant, certains honuues graves, intelligents, demeurèrent esclaves des bonnes traditions, et ne recherchèrent, au foyer de leurs fourneaux, d'autres éléments que ceux dont iispouvaicnt tirer ipieKpie avantage |)iatique. Tel l'italien .Iean-Ba|>tiste Porta, qui paile le premier de larbre de Diane, des Heurs d'c-tam : (]ui iiulicpie le moyen de réduire les oxides métalliques, de colorer l'argent, et ipii, laissant de côté les rêves des alchimistes, prend l'exftérience pour seul guide; tels Isaac et Jean Hollandus, fabricants d'émaux et de pierres gemmes artificielles, décrivant sans arrière-pensée, sans mystère, leurs ingénieux procédés; tels encore Alexandre Sidonius et son élève Michel Sendivogius, qui, tout en cultivant l'Alcliiuiic. s'altachcnl h des |>iatiqiies utiles, à la teinture <Ies étolfes. a la ciinlèctiou des couleurs. L'histoire de ces artistes honnêtes a t-lé trac(''e avec soin par Mcehsen. et leurs oeuvres connues ont paru dans le Thédlre chimique publié en Allemagne.

Lors(]u'en l'année 1488 l'Alchimie fut interdite par le gouvernement vénitien, les faiseurs d'or ne persistèrent pas moins dans leurs opérations; les rose-croix formèrent, sous le nom de Voar rhndiimiu. une association occulte dont le but prin(i|ial était l'élaboration du giaiid-d'uvre; et. pen<lant (pi'ils se lépandaient au-deiii du llliin, d'autres fanaticiuesou charlatans profilaient, [lour s'insinuer près des souverains, de l'extrême

besoin qu'ils avaient d'argent. C'était alors, à qui du monarque ou de l'alchiinistc alnisorail \o mieux do la confiance j)ul)li(nio; à qui ferait de la monnaie blanche avec le moins d'argent possible. Les akiiimistes, en Allemagne, acquirent le titre dofliciers du palais; on se les arracha; on compta sur eux pour rétablir les finances; on vit même des princes travailler avec eux, les uns par intérêt, les autres par curiosité.

Nous arrivons au seizième siècle, à ce siècle rénovateur où la science, de quelque côté qu'on l'examine, se débr.rrasse des doctrines usées du Moyen Age, et prend une voie neuve, éclaii'ée |iar le doute, fécondée par l'observation. C'est encore du grand mouvement d'idées (jui s'opère sur les rives rhénanes, depuis Bàle jusqu'à Dusseldorf, qu il faut rapprocher la nouvelle phase où les doctrines physico-chimiques vont incessamment entrer. Les savants les plus profonds, les orateurs les plus éminents, les esprits les plus audacieux, semblent s'être donné rendez-vous le lonc; de ce beau lleuve dont les ondes, par la rapidité tunmitueuse de leur marche, semblent si bien refléter leurs pensées. Ils appellent à eux. aux banquets de la philosophie, leurs frères de France, leurs frères d'Allemagne, d'Angleterre et d'Italie; ils ont des échos fidèles, des presses dociles, des sanctuaires i-espectés du pouvoir; ils se nomment Conrad Gessner. Georges Agricola, Henri-Corneille Agrippa, Erasme, Paracelse, etc.; ils voient se grouper autour d eux quantité de disciples qui deviennent bientôt maîtres; et si quelques rivalités doctrinaires s'élèvent entre eux. tous s'entendent du moins h merveille, pour saper l'édifice ancien et construire un autre édifice.

L'Europe était on ne peut mieux disposée pour accueillir les alchimistes, sous quelque aspect qu'ils se présentassent : faiseurs d'or, tous les coffres royaux s'offraient vides; l'Angleterre surtout, ruinée par ses longues guerres avec la France, se trouvait réduite aux plus tristes expédients : médicastres, ils avaient h fournir des remèdes nouveaux contre des maladies nouvelles, notamment contre la syphilis : artistes, le luxe leur demandait un coniforlable. négligé jusqu'alors : philosophes, dialecticiens, voyageurs, ils servaient d'intermédiaires entre les peuples ébranlés ; ils enregistraient leurs besoins, leurs caprices, leurs folies: ils exploitaient lune par l'autre les faiblesses de Ihumanilé. L'aveugle confiance accordée aux alchimistes, ressort, d'une manière frappante, de certain édit accordé par le monarque le plus méfiant du monde, par Henri VIII, qui concède aux nommés Fauceby , Kirkeby; Ragny, le privilège exclusif de fabriquer l'or et de composer lelixir de longue vie.

Paracelse doit être considéré comme le type des alchimistes de l'époque. Sa vie aventureuse, racontée par lui-même, offre un tissu d'incidents qu'on croirait inventés à plaisii'. Enfant précoce, il étudie l'Alchimie, d'abord sous le toit domestique, à l'école de son père, astrologue et médecin; puis, sous la direction du célèbre Tritheim, abbé de Spanheim. et de plusieurs évoques. Il travaille ensuite chez le riche Sigismond Fugger de Scliwarlz, ^)our apprendre le secret du grand-œuvre. Celte initiation terminée, semblable aux scholastiques and)ulants d'alors, qui voyageaient en prédisant l'avenir d'après les étoiles et les lignes de la main, en faisant des opérations magnétiques, cabalistiques

KT L.\ RENAISSANCE

el chimiques, en chantant des ballades et en vendant des onguents, Paracelse quitta le toit paternel, les vallées pittoresques de la Suisse, la riche et splendide abbaye d'Einsideln où s'était écoulé son jeune âge. et il courut le monde. Tantôt seul, tantôt accompagné de quelques étudiants fanatiques de la science ou désirenx d" aventures, tantôt mêlé à des troupes nomades de Czingares ou Bohémiens dont il partageait la fortune , Paracelse se montrait infatigable. En Suède, en Bohème, en Hongrie, il vécut au milieu des mineurs; en Illyrie,en Pologne, en Prusse, il visita les plus célèbres médecins, sans négliger les connaissances traditionnelles des vieilles sybilles qui prédisaient l'avenir et guérissaient par les secrets. Ktant tombé entre les mains des ïarlares, ceux-ci le conduisirent devant leur khan, qui, cliaiiné du savoir de son prisonnier, lui donna l'honorable mission d'accompagner son fds à Constantinople. Paracelse y apprit, du savant Trismossin. l'art de teindre les étoffes, et le moyen d'obtenir, du moins il l'aflirme, la pierre philosopliale. On croit qu'à son retour d'Asie, notre alchimiste voulut voir l'Espagne, le Portugal, lEgypte, cet antique berceau de la magie, et qu'il ne fut de retour qu'en lo2.'». après dix années au moins de pérégrinations.

Paracelse avait alors 32 ans. Sa réputation devint éclatante, immense. On se pressait pour le voir, pour l'entendre: on baisait les pans do sa robe et les cordons de ses souliers. Œcolampade, qui figurait dt*]:! dans l'opposition dogmatiijue, lui procura une chaire de médecine à Bâie. et des milliers d'élèves y accoururent, séduits, fanatisés par le maître. Ce fut le beau momeni, l'heure brillante de Paracelse. Les grands seigneurs, les princes lui faisaient une cour assidue. 11 en guérit dix-huit, réputés incurables. C'élail à qui prendrait quelques gouttes de l'élixir, à l'aide duquel on pouvait, assurait-il, prolonger sa vie à volonté. Tout à coup, cependant, létoilede Paracelse pàlit. Faut-il s'en étonner? Pareille chose arrive chaque fois qu'on promet i)lus qu'on n'est h même de tenir. Forci' de quitlei- Bàle et de reconmiencer une existence errante. Paracelse ennnène ses élèves les plus lidèles, Opoiin. Fiançois. Wetter. Cornélius; il emporte ses matras et ses capsules; va de ville en ville, enseignant, pratiquant, et se ruinant h force d'expérimenlalions el de débauches.

Ceux qui étudient Pai'acelse d'une manière superficielle, ne voient que les incohérences de sa doctrine, sans lui tenir compte, ni des traits de lumière qu'il répandit dans Ifchaos du gali'-nisme. ni de la lu'volulion (pi'il opéra. En Paracelse. il y a deux hnnunes : d'un»' |iarl, un ardent ii'foiinaleur (pii bouleversa les idées reçues en médecine, «pii agiandit le domaine de la matii-re médicale, et qui, par ses manipulations heureuses. procura aux aris des ressources inattendues: d'autre part, un esprit excentrique, ibéosophe, charlatan, s'é-loignant de l'exégèse ordinaire, et voulant se faire i)asser pour un de ces êtres privib'-giés, auxipiels le vulgaire croyait que les connaissances arrivaient directement de Dieu, ]>ar siiujde é'inanalion. Ce second aspect sous lecpiel se monlrail Paracelse, ne [»auvail mauipier d'aidci' jinissannuent au succès de ses doctrines, surtout s'il avait eu soin de s'isoler davantage, et de ne point montrer l'honnue à ceux (]ui n'auraient jamais dû voir que le prophète.

vu

L'explicaliou du vocabulaire paracelsique exigeait une longue étude. Nous n'en extrairons ici que ce qui a rapport à l'objet de cecbapilre. Paracclse appelait aslrc\a force intiuie, foiulainenlale dune cbose, et délinissait \' Alchimie lart d'attirer au debors les astres des métaux. Selon lui, l'astre devient la source de toutes les connaissances, de toutes les fonctions vitales, soit dans la matière organisée, soit dans la matière inorganique. En mangeant, on absorbe l'astre nécessaire à la vie, lequel se modifie de manière à favoriser la nutrition des organes, chaque organe exigeant un élément ou sperme particulier. Dans l'estomac existe une archée ou démon, qui sépare le poison de l'aliment, et (jui donne ;i la substance nutritive la teinture en vertu de laquelle l'assimilation s'opère. Cette archée, esprit de vie, nature, règne en maître et commande à d'autres archées subalternes, qui président h la nutrition de chaque organe. Paracelse rejetait la doctrine des quatre éléments imaginée par Empédocle; il supposait un sel s/dér/g?/e, invisible à tout autre qu'au tbéosophe privilégié, et qui produisait la consistance des corps ainsi que ieni' faculté de renaître ; un soufre sidérirjue, cause d'accroissement et de cond)ustion vitale; et un mercure sidérique, agent de volatilisation et de lluidilé. C'était, en d'autres termes, l'idée d'Anaxagore, qui ne voyait dans le monde que trois éléments indispensables, l'eau, la terre et le feu. Mais Paracelse allait plus loin ; il animait, comme les cabalistes, cette masse élémentaire; il supposait l'intervention active, toujours agissante, de corpuscules spirituels, intermédiaires entre les substances matérielles et les substances immatérielles, lesquels corpuscules mangent, boivent, parlent et engendrent des êtres dont la transparence et l'agilité les rapprochent des esprits célestes. Ces corpuscules sont, •ni même temps, corps et esprits, sans âmes. Ils meurent aussi bien que nous; mais au( lia principe immatériel ne leur survit. On les nomme sylvains, s'ils habitent l'air; nymphes, ou undenas, s'ils sont dans V eau',g7iomes owptjgmées , sur la lerve\el salamandres, dans le feu. Les sylvains, respirant l'air que nous respirons, sont de tous les corpuscules ceux qui se rapprochent le plus de notre nature. Ce sont eux qui obtiennent ordinairement de la Divinité la permission d'être visibles, de causer avec l'homme, d'avoir même avec lui un conmierce charnel, et d'engendrer des enfants. Les gnomes ou les nymphes in-ennent un corps beaucoup plus rarement que les sylvains, et les salamandres ne quittent jamais le milieu où elles vivent, à moins que la garde de trésors cachés leuisoil confiée. Le don de connaître l'avenir, la faculté de le révéler à l'hounne appartiennent aux corpuscules spirituels qui anèclenl, de préférence, la forme de feux lollets, ou qui prennent l'aspect de personnes décédées dont le souvenir nous est cher. Les fées ne sont autres que des corpuscules spirituels incarnés momentanément.

Voilà le panthéisme de Paracelse. Y croyait-il ? C'est douteux. 11 semble plus raisonnable d'admettre de sa pari l'intention d'offrir au crédule vulgaire, sous un réseau d'idées s(''(hiisantes qui cadraient avec les piéjugés, quelques découvertes utiles, et d'arriver prom[)tement à la fortune en frappant les ijuaginalions qu'une doctrine rationnelle n'eijl, certes, pas charmées.

Dans ses opérations chimiques, et ses antagonistes les plus acharnés en conviennent,

Paracelse fut loujours animé par une seule pensée, pensée grande et féconde : lasiniplilication des procédés, la recherche des principes élémentaires et des agents véritablement actifs de la nature. Ses arcanes ne sont rien autre chose. « Le vrai but de l'Alchimie, dil-il, est de préparer les arcanes et non de fabriquer de lor. » Aussi, vous le voyez déclamer avec véhémence contre les aubergistes et les cuisiniers qui noient dans les soupes les meilleurs arcanes ; contre les apothicaires qui ne savent composer que d'inutiles sirops ou de dégoûtantes décoctions, lorsqu'ils ont sous la main, au fond de leurs alambics ou de leurs cucuibites. des essences, des extraits et des teintures. Il ne s'élève pas moins contre les médecins qui, dans leurs prescriptions bar!)arcs, rassemblent des substances dont les éléments s'entre-délruisent : « Lisez leurs herbiers, s'écrie « Pai'acelse, et vous les verrez attribuer à chaque plante mille et une propriétés; mais, « du moment qu'ils formulent, ce sont quarante ou cinquante simples entassés pèle- « mêle contre une seule maladie. Il n'y a pas de raison pour que bientôt leurs disciples « n'en introduisent des centaines et des milliers dans une même recette. C'est tellement « d'usage aujourd'hui, qu'au lieu de réunir, comme autrefois, six ou sept drogues, ■< l'une poui' le cœur, l'autie pour le foie, et d'écrire ainsi de bonnes formules, on ne « s'inquiète que des multiples de trois. La manie des calculs arithmétiques domine les « esprits à un si haut degré, qu'on ne sait laquelle de la multiplication ou de l'addition <( présente le plus d'importance. Nous leur pardonnerions encore ce défaut, si, en même <( temps (ju'ils .ajoutent, ils eussent fait usage de la soustraction et de la division, pour '< retrancher les choses inutiles. A|)pliquez aux humeurs du corps l'addit'ion et la mul- « liplication, votre calcul idéal constituera un trésor considéi'able pour bâtir une église. " pour y placer des moines chargés de chanter le Requiem dans l'art des formules, et le « Te Deum lawUimns dans l'accunudation des humeurs. Moi-même, je voudrais entrer « comme moine dans cette congrégation, pour y expier mes péchés relativement aux « humeurs. »

Paracelse criti(iue, avec non moins de véhémence, f habitmie des coireclifs ajoutés à «certaines substances, surtout quand ces correctifs n'ont avec elles aucun rapport de composition. « Le feu et la Chimie, dit-il, sont les seuls correctifs. » 11 combat aussi la méthode curative des galénistes conli-e les prétendues qualités élémenlaires et contre les humeurs prédominanles; il veut qu'on i-echerche la quintescence des plantes, r^//«fr d'Arislole. cl les principes actifs des corps organisés; qu'on les isole avec soin, et qu'on les applitpic contre tel ou tel désordie l'onctionnel. Quant aux os de lièvre, au corail, à la nacre et aux autres corps analogues, à l'aide desquels il afiirme composer les arcanes, soyez bien convaincus (ju'il ne croit pas à leur efficacité; qu'il veut seulement donner le change aux disciples qui l'observent, les tromper sur ses préparations, et qu'à des couqM)sés insignilianls il ajoutait en secret quehjues oxides dont il avait reconnu l'elliracité. Le mercure, le soufre, l'étain, l'or, l'acide sulfuri(pie, jouent un grand rôle dans la pharmacopée de Paracelse. Il employait fréquenunent, surtout contre la syphilis et la lèpre, le prolo-c-hlorure et le deuto-chlorure «le mercure, le nitrate et l'oxide rouge de

vin

inercuie, el il imagina, comme causes essenliellemenl pioductives de maladies, trois enlilés chimiiiues [rntes] le sel. le soufre, le mercure; et un principe d'àcreté. le tartre (tarlariis) qu'il |)oursuivait sous loules les formes, dans tous les organes. Quant aux cnlilés asirales, spirituelles, nulurelles, dénominations qui désignaient les inlluences l'xlérieures, Paraccise, pour les maîtriser, cherchait à déterminer les rapports de l'homme avec les corps de lanalure et avec ses propres organes ; il interprétait les songes .lu point de vue des sensations et du magnétisme, et quand, en dcrnièie analyse, une solution lui sciiihlail impossible : « Si Dieu ne m'aide pas, disait-il, le diable m'assistera. »

Lan lu H, un homme se mourait à l'hôpital Saint-Élienne de Strasbourg ; el les moines mendiants, les petits moines dont il était l'ennemi, les médecins, les chirurgiens et barbiers, qu'il avait attaqués sans pitié, battaient tous des mains, tandis que le peuple «éinissait sous le poids d'une irrépaiable perte : cet homme, qu'on méprisait faute de lavoir bien compris, qui eut dans le cœur une générosité sans bornes, dans le cerveau des éclairs de génie mêlés quelquefois à une exagération délirante, s'appelait Paracelse. Les haines qu'il s'était attirées, s'arrêtèrent impuissantes ou satisfaites devant son tombeau; el, du jour qu'il eut fermé les yeux, conmiença le iiiomphe des pensées d'innovation, qui, grâce à lui. sélaient introduites dans le domaine de la Chimie métallurgique (M de la Chimie médicale.

Les presses de Bàle. de Strasbourg et de Francfdrl-sur-le-Mein. celles de Bàle surtout, mirent au jour quantité d'ouvrages où l'art de préparer les remèdes, les cosmétiques, les couleurs, se trouvait modifié d'après le système paracelsique. De spéculative quelle était. l'Alchimie devint essentiellement usuelle, et Georges .\gricola, procédant avec plus de science et de maturité que Paracelse, amena sans secousse, dans la métallurgie, l'heureuse révolution que son fougueux contemporain avait opérée dans la pharmacopée.

Ayricola demeurait :i Bàle. Son caractère sérieux, modeste, convenait aux habitants de celte ville marchande, et ses découvertes ne pouvaient manquer de leur aller, du moment qu'ils voyaient la possibilité immédiate d'une application utile. Les fourneaux d'Agricola étaient sans cesse allumés; et, pendant trente années, depuis 1530 environ, jusqu'en l.jfiO. les ateliers typographiques desAVesthmer. des Froben. virent se dérouler les pages immorlelles du père de la métallurgie. Agricola ne se borna point à indiquer nos richesses souterraines et les moyens de les obtenir isolées des matières étrangères avec lesquellf^s elles sont en conlact; il décrivit les machines, il les fit représenter par la gravure, et eut soin d'élucider le lexle au moyen d'un vocabulaire lalin et allemand. Nous avons vu précédeuuuent des évèques achever l'initiation de Paracelse aux secrets de l'AlcIiiinie; ce furent aussi des prélats qu'Âgricola eut pour collaborateurs, et qui présidèrent à la coi'rection de ses épreuves.

Désormais la Chémiatrie, ou lait des transformations dans ses rapports avec la médecine, el la Métallurgie, soulemies toutes deux par les disciples de Paracelse et par

ceux d'Agricola, vont marcher d'un pas égal. L'Alchimie se concentrera dans les absiraclions de ses adhérents fanatiques ; elle deviendra exclusivement psychologique, dexpérimenlale qu'elle était, et bientôt elle disparaîtra de l'empire forlilisé des connaissances positives.

Rien, aujourd'hui, ne saurait intéresser davantage que d'assister à celte grande lutte des alchimistes psychologues avec les chimialres ou nouveaux chimistes; de voir le Moyen Age perdre insensiblement du terrain, non sans combattre, et céder devant les idées posilives appuyées sur l'expérinienlation. Combien de champions intrépides, d"alhlèles vigoureux se sont épuisés dans l'arène! Que délivres enliinlé-; de part et d'autre ! Que de voix perdues dans l'espace !...

A Bàle, c'est Graterole et Braceschus qui prennent la défense des purs alchimistes et de leurs secrets; c'est Bodenstein qui fait connaître le système médical de Paracelse; tandis que Thomas Eraste et Henri Smetius, professeur d'Heidelberg, cherchent à l'i'craser du poids de leur puissante logique; c'est Alexandre de Suchten(jui, dans un livre intitulé : V Aurore cl le trésor des pli/hsophes, résume les idées spéculatives avancées par Avicenne, Géberl, Raymond Lulle et les autres princes de l'Alchimie.

Les œuvres de ces derniers, isolées ou réunies, annotées, commentées, sont publiées à l'envi par les plus célèbres typographes de Bàle, de Strasbourg et de Francfort. Grâce aux presses intelligentes des Wéchelin, des Egenolphe, Francfort enleva, même à ses deux rivales, l'espèce do monopole c|u'ellcs exerçaient sur les œuvres de Métallurgie el d'Alchimie. Les livres de Christophe Encelius, de Conrad Cessner, de Lazare Eckers. de Thomas .Muléthus, de Nicolas Guiberl, parus à Francfort avec un luxe et une correction typographiques remarcpiables. témoignent hautement de la faveur que le public accordait à de pareilles compositions, de la valeur- commerciale qu'elles avaient acquise, et de l'indépendance avec laquelle les idées réformatrices, soit dans les sciences, soit dans les dogmes, soit dans les arts, ])ouvaient se grouper el se répandre.

De toutes les villes d'Europe, Lyon fut celle qui, après les grandes cités rhénanes, monti-a le plus de zèle en faveur de V Alchimie, de la Clnmialrie el delà Mélallnrgie ; Nuremberg, Turin, Leipsick, Bruxelles, Paris, ne viennent qu'après, et il faut attendre prestpie un siècle pour les voir accorder, aux pensées édoses sur le Rhin, le degré d'inlérèt qu'elles mé'rilaicnl. Pendant ce temps-là, les idées marchèrent; les vieilles universités de Prague et d'Oxford accueillirent la Cliimiatrie; les écoles d'Italie défendirent le galf'-nisme exclusif, el Cardan sembla se placer entre le Moyen Age el la Renaissance, pour marquer, par un livre bizarre mais immortel, la Irausilion du sysli-me ancien au système nouveau.

Déjà le sceptique Corneille Agrippa, qui, dans son ardente jeunesse, fut initié aux mystères de l'Alchimie, avait tracé d'une M)ain ferme, la ligne (pii sépare la science de la spéculation, et l'art du mc'tier : « Je pourrois dire plusieuis choses de cet art, du(|uel je ne « suis pas tropenncmy, nestoil (pie j'ay faicl serment, selon la couslume, (piand on est « recouauxmistores d'iceluy, de ne les receler... » Ici, je niontrerois l'alchimiste adonné

Soionoes ei Arts. CHIM)E, ALCHIMIE. Pol. IX.

LE iMOYEN AGL

aux expériences les plus intéressantes, fabriquant, les «azurs, cinabres, mines ou ver- « inillons, l'or musical, et autres mixtions de couleurs, la façon du laiton, toutes mélanges ■< de métaux, la manière de souder, assembler et partir, et de laire les essaiz d'iceux; » là, je surpiendruis le mesme homme, exerçant une véritable >< piperie, forgeant une « benoiste pierre philosophale. par lattouchement de laquelle toutes choses soyenl « soudainement converties en or ou argent, selon le souhait de Midas, » et seflbrçant de tirer du ciel une certaine quinlescence qui va produire des merveilles. Cet homme je le chasscrois « des royaumes et provinces ; je confisquerois ses biens ; je le punirois « au corps, car il offense Dieu, la religion chrétienne et la société. » «Ilseroit trop long, « dit ailleurs .\giii)pa, de racompter toutes les folies, vains secrets et énigmes de ce « mestier. du lyon verd, du cerf fugitif, de l'aigle volant, du crapaut enflé, de la teste « de corbeau, de ce noir qui est plus noir que le noir, du cachet de mercure, de « la boue de sagesse et semblables bourdes sans nombre » Quant h la science en elle-même, qui m'est familière et qu'on doit bien se garder de confondre « avec le « mestier, je la crois digne de l'honneur que Thucydide requiert à la femme de bien, » disant que d'elle on ne doit parler ny en bien ny en mal. »

Ces derniers mots sont remarquables. Ils prouvent de la part d'Agrippa une extrême réserve, non-seulement à cause du serment qu'il a prêté jadis de ne rien révéler des arcanes du grand-œuvre, mais parce qu'il croit devoir s'abstenir de toute décision précipitée sur une science, en progrès, dont les destinées futures sont encore incertaines. « J'en parleray par circonlocution un peu obscurément, à fin de ii'eslre entendu que « par les enfans de l'Alchcmistique science qui ont eu entrée et ont esté reçeuz aux « mystères d'icelle. » Les adeptes se seraient bien gardés de lâcher la moindre parole indiscrète. L'épée de Damoclès, suspendue sur leur tète, eût aussitôt frappé le coupable, et je ne serais pas éloigné d'attiibuer aux critiques, aux indiscrètes paroles d'Agrippa touchant l'.\l(liimie, une bonne paitie des persécutions dont il fut l'objet. Placés au sonnnet de l'échelle sociale, les maîtres du grand-œuvre se seraient déconsidérés, en ne le protégeant pas. Autour d'eux, l'art expérimental prenait quelquefois une noble et séduisante attitude ; et quand il leur arrivait d'en abuser, c'était une raison de plus pour le défendre.

.Mais, au-dessous de ces maîtres, si hautains, si durs et si fiers, quelle myriade d'infortunés chimistes, les uns égarés par limagination, les autres par des découvertes sans portée; ceux-ci, parla misère, ceux-là, par l'ingratitude des hommes ou par la latalité! C'était à eux qu'on appliquait le proverbe: « Tout alchemisle est médecin ou savonnier; « il enrichit de paroles les oreilles de chacun et vide en même temps la bourse. » Kilectivement leurs assurances, leurs promesses marchaient toujours accompagnées d nue demande de (piel(iucs écus.

Agrippa nous a laissé une peinture très-animée, très-expressive, de la triste condition où se trouvaient réduits les alchimistes de bas étage, colporteurs ambulants qui allaient de foire en foire, antasser « quelque peu d'argent, par céruse, vermillon, antimoine,

« savons et autres diogiies servans ;i farder les feninies, peindre et emplastrer les « vieilles, drogues que l'Eiriture appelle onguents de paillardise. » Véritables parasites de la science, ils vivaient à ses dépens; ils luttaient de savoir-faire avec les batleleurs, les bohémiens, les conducteurs d'animaux savants, et n'hésitaient point à voler l'argent qu'ils ne pouvaient gagner. C'était, dit-il, gibier de potence. La police les poursuivait avec ardeur. On se montrait surtout impitoyable envers ceux qui fabriquaient de la fausse-monnaie, industrie dont les gouvernements se réservaient le privilège exclusif, .lusqu'à l'époque où Nicolas Flamel personnifia l'Alchimie sur les bords de la Seine. <»n n'avait guère connu en France que des alchimistes nomades, beaucoup plus propres à discréditer l'esprit d'expérimentation qu'à le répandre dans les hautes classes de la société. Ecrivain, notaiie, philosophe, naturaliste, Flamel eut une réputation d'honnêteté qui servit, peut-être autant que son innnense fortune, la cause lie la pierre pliilosophale. On n'examina pas si d'heureuses spéculations, si des dépôts considérables faits par quelques juifs proscrits qui moururent sans héritiers, durent centupler l'avoir modeste de Flamel; le vulgaire, ami du merveilleux, attribua tout à l'Alchimie; et bien longtenqis après sa mort, malgré la bonne réputation qu'il avait laissée, nul bourgeois ou manant de Paris, ne se serait avisé de passer le soir dans la rue de Marivault. ancienne demeure de Flamel, sans se signer le front, pour conjurer les malins esprits qui devaient avoir établi là leurquarlier-général. L'Eglise, reconnaissante envers lui de ses |)lus grands bienfaiteurs, consacra, par la peinture et le ciseau, le souvenir de Flamel et de Pernelle , sa femme. Ils étaient représentés tons deux à l'église paroissiale de Saint-Jac(pies-Ia-Ik)ucherie, à celle de Sainte-Geneviève des Ardents ; mais leur tombeau, que visitait pieusement, chaque dimanche, le peuple, dont la mémoireest moins fugitive (pi'on ne le suppose, existait dans le cimetière des Innocents, sous les 'Charniers, où l'artiste avait représenté sur j)ierre la portraiture des princi[»aux alchimistes et le tableau piitorestpie des procédés de \'urs magna.

Après avoir aidé aux [)rogrès de la Chinùe expérimentale, la fortune éclatante de Flamel amena en France la perle d'une foule de particuliers , connne le gain (l'un quine à la loterie précipitait quantité de familles dans le gouffre de la misère. La recherche de celte pierre sacrée qui « n'esloit ny aiguë, ny obscure, mais polie. « douce au touchei-, aucunement molle, ny dure, ny asprc au goust, soncfvre au « llaire. aggrcable à la vue, amiable et plaisante ii l'oieille, rejouissante au cœur et à '< la pensée, » précipita des milliers d enlliousiasles dans une voie pernicieuse d essais infructueux. Ce fut la manie, « la lièvre du siècle. Les domageables charbons , le soul- « frc. la licnic, les poissons, les nùnes et Unw diii' travail leur scmlila plus doux cjue le « miel, juscpi'à ce qu'ayant consonnné patrimoine, héritage, meubles qui s'en alloienl « en cendre et fumée, ces malheureux se trouvassent chargez d'ans, vcstusde haillons. « allâmes toujours, senlans le sonifre, laincls et souillés de suye et de charbon, et « [tar le freipH'nt nianicmenl de l'argent vif (le mercure), devenus paralyli(pies. An » resle^ ilz experimeiUoient en eux-mesmes la métamorphose cl changemenl qu'ils

« enlropronoient de Aure es métaux; car de chymiques ilz devenoient cacochymes, de ,< médecins mcndians, de savonniers laverniers, la farce du peuple, fols manifestes, et

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Nicoi.jis Flamel el Pen^ELLE, sa femme, pciiiliirc i frciciiie, jadi.» au Cliarnier des Iiinocenls.

« le passe temps d'un chacun. » Cette peinture incisive n'est point chargée. Elle montre jusqu'où fut portée, dans le cours du seizième siècle, la dangereuse manie de rexpérinicnlalion; elle nous initie au laborieux enfantement de l'art, quand, navigant sans boussole sur l'océan du doute et de l'incertitude, il n'avait d'autres jalons que les ruines qu'il laissait accumulées derrière lui.

Entre l'('poque de ^icolas Flamel, qui n'eut point d'école, et l'ouverture du premiei-

enseignement des Paracelsistes h llniversiléde Paris, rAlchimie, silencieuse en France, s'était, connne on l'a vu précédemment, promenée par le monde.

Avantque Baillif de la Rivière. Joseph Duchesne, médecins d'Henri IV, et Georges Penot, tous trois élèves de l'école bàloise, eussent frappé du nom de Paracelse les échos français jusqu'alors inattenlifs, le métallurgiste bàlois Thurneyssen avait eu le temps de parcourir le monde, d'organiser de vastes ateliers, d'exploiter des mines, d'amasser une

fortune colossale , une réputation brillante , el de perdre réputation et fortune ; Adam Bodenstein, non moins zélé que Thurneyssen pour le système Paracelsique, avait, pardelongs voyages, propagé ce système en Europe ; l'alsacien Michel Toxites de Grabundten, poète et médecin, s'était attaché à éclaircir les idées du maître, et à préparer I alliance du système de Paracelse avec le système de Galien; Gérard Dorn, médecin-chimiste, professant, à Francfort, en même temps que Gas]>ard Ilofl'mann , cet antagoniste de Thurneyssen. avait excité, à force d'être inintelligible el original, l'admiration d'un concours nombreux d'audiieurs; Pierre Severin avait ouvcri aux docirines Paracelsiqucs l'accès de la cour de l)anemarck, connue Bartholomé Carrichter leui- ménagea les faveurs de la cour impériale, el Jean .Michel d'Anvers, l'adniiralion des hautes classes de FAnglelerre. Malheureusement, la plupail de CCS (lis( ii)lcs ciillionsiasles exagéraient, si même ils n'inlcrpii-taient pas faussein<'nl, la parole du iiiailrc: de soric cpic les pensées véritablement régéncsra- Irices se perdaient sous un galiiiialias diih-es absurdes.

Au fond de l'Allemagne, iiGobourg. Aiidn'" Libavius fui le premier chimiste distingué,

<|ui. faisant la part de l'Alchimie iiiale enseignée par les disciples de Paracelse, el celle

(le l'Alchimie rationnelle, comballit les prétentions respectives des Paracelsisles el des

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