‹ Le moyen äge et la renaissance, histoire et description des moeurs et usages, du commerce et de l'industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts en Europe. Direction littéraire de Paul Lacroix, direction artistiques de Ferdinand Séré. Dessins fac-similéChapitre 22 sur 65 · LE PRIX DU TOURNOI · texte numérisé non relu

LE PRIX DU TOURNOI

(Tournois du roi René [manuscut 8351] — Bibl. nationale de Paris,'

F. SERÉ, DIREXIT

ET LA RENAISSANCE, de grandes choses. « Servant d'amour, bon chevalier, dit un vieux poète, lève les yeux « vers ces pavillons où la beauté siège; c'est le paradis des anges. Apres un tel regard, tu « jouteras en vaillant héros, et tu amas la gloire avec l'amour!» Tel est le sens de ce joli quatrain, composé sous Charles VI. à propos du grand tournoi fait à Saint-Denis vers les premiers jours de mai 1389 :

Servants d'amour, regardez doucement Aux cchnfl'ituts anges de paradis :

Lors jouterez fort et joyeusement, Et vous serez honorés et chéris.

Souvent les dames donnaient, en outre, à leurs serrants une faveur, un joyau, qu'on appelait aussi noblesse, nobloy ou enseigne : c'était une écharpe, un voile, une coiffe, une manche, une mantille, un bracelet, un nœud, une boucle, quelque pièce détachée de leur habillement ou de leur parure; quelquefois un ouvrage de leurs mains, dont le chevalier favorisé ornait le haut de son casque ou de sa lance, son écu ou sa colle d'armes. Ces insignes servaient à reconnaître dans la mêlée les chevaliers dont les armes étaient brisées et l'écu rompu. A chaque grand coup de lance ou d'épée, à chaque fait d'armes remarquable, ménestriers et hérauts faisaient retentir leurs voix et leurs instruments. Les chevaliers répondaient à ces cris et à ces fanfares par des largesses et le don de bourses et de joyaux , accueillis par de nouvelles et vives clameurs. Le mouvement extraordinaire de ces fêtes régulières a la fois et confuses, qui caractérisaient complètement le Moyen Age, n'a été reproduit par aucun poète avec autant d'éclat et de vérité que par YValter Scott. Il faut dire aussi que chez les peuples du Nord, en Ecosse. en Allemagne et en Norwége , la Chevalerie et les tournois avaient une signification beaucoup plus grave et plus solennelle que dans les contrées méridionales , dans les pays de la langue d'oc.

Après le combat, le jugement, déterminé par les rapports des officiers d'armes et poursuivants, était rendu par les anciens chevaliers, quelquefois par les daines elles-mêmes, (relaient elles qui allaient chercher le vainqueur et le conduisaient au palais en triomphe et en grande pompe. Le baiser qu'il avait le droit de donner aux plus belles, les vêtements précieux dont il était revêtu, la place d'honneur réservée au héros de la journée dans le festin qui suivait le combat, les poèmes dans lesquels on célébrait ses prouesses, complétaient celte étrange et magnifique scène, souvent ensanglantée, quelquefois attristée par la mort de ses acteurs. D'ailleurs, les usages, nous l'avons souvent répété, ont varié quant aux tournois, et rien ne ressemble moins aux jeux guerriers de l'Allemagne du treizième siècle, jeux décrits dans les Nicbelungen, que le tournoi donné par Louis Xlll dans la place Royale, à Paris, ou même que les tournois provençaux et siciliens du quinzième siècle, décrits avec tant de soin et d'amour par le bon roi René.

Ce roi poète , délicat dans ses mœurs , généreux dans sa vie , raffiné dans ses goûts .

i urc et, ucijes de la vie civile. CHEVAtiERIE, I

ne s'est pas contenté de prendre part aux amusements et aux jeux chevaleresques de son époque. Charmé de leur sens poétique et religieux qui commençait à s'éteindre

près est ponrlraille la façon et manière comment le Roy darnics présente l'espée an due de Bourbon. > Tournois du roi René (qniBiième siècle), Us. déjà cite

ou à s'effacer, il essaya de le faire revivre non-seulement par le pinceau , le crayon , la prose ou les vers , par tous les encouragements dont un roi dispose et tous les prestiges des arts qu'il cultivait avec talent , mais en présidant lui même à ce tournoi célèbre qu'il

a décrit dans un manuscrit in-folio orné de miniatures admirables (Tournois du roi René, le texte et les dessins de ce manuscrit célèbre ont été publiés par MM. Cbampollion-

* La façon et manière comment le Roy darmes montre audit «lue de RourLon huit blasons de clievaheri el escuyers. » Tvurnois du roi René

(quinzième siècle) Ms. déjà cite.

Figeac et L. J. J. Dubois, en 1828), fête splendide qui peut passer pour le modèle de l'élégance et du luxe dont ces sortes de cérémonies guerrières étaient susceptibles. Suivons donc le roi René dans la description de celte solennité brillante, qu'il ordonna et

xvm

prépara, dont il nous a transmis le détail circonstancié , et où Ton voit figurer tous les personnages et tous les costumes d'un tournoi du quinzième siècle.

La bataille est entre le duc de Bretagne, appellant, c'est à dire demandant le combat, et le duc de Bourbon, deffendant, c'est-à-dire qui l'accepte. Le Roy (Vannes ou Hérault, dont l'office était imposant et recherché au Moyen Age, est donc appelé en grande cérémonie par le duc de Bretagne , qui lui confie son épée , gage de bataille , symbole de défi, et le charge d'aller la porter au duc de Bourbon ; celui-ci , assis sous le dais armorié de son blason, et entouré de ses conseillers, reçoit la provocation et le message. L'épée nue, le duc de Bourbon se fait apporter ensuite et voit dérouler devant lui le parchemin sur lequel sont blasonnées les armes des chevaliers et écuyers qui doivent prendre part à la lutte. La tache laborieuse du roi d'armes est loin d'être achevée. Le combat est décidé, le défi accepté; on se prépare des deux côtés : les Juges-diseurs ou « juges du camp, »

*^ - Jf ;i

1 Ici après est porrlrailte la façon et manière comment le Roy darmes montre aux (jualtre juges diseurs les Seigneurs appellant et deffendant, et leur présente les lettres desdic Seigneurs ayant le drap d'or sur lesp.iule et le parchemin païnt desdîl chiefs. » Tournois du rot René [quinzième siècle), Ms. déjà cité.

choisis dans les deux nations, et dont les physionomies, que l'artiste a saisies avec une rare habileté, caractérisent le type des deiiN races, s'assemblent et reçoivent des mains

«lu hérault les lettres de l'appelant et du deflendant. Pour cette cérémonie, lehérault a jeté sur son épaule le « drap d'or, » portant sur un parchemin les blasons des quatre juges aux quatre coins , et au milieu le portrait des deux combattants sur leurs destriers.

A celle cérémonie succède le cri ou la proclamation du tournoi. Debout sur une pierre

i Ici après comment le Roy dermes, ayant le drap d'or sur lespaule el les deux chiefs painls sur le parchemin et aux quatre coings les quatre escassons desdt? cr e le Tournoy, el comment les poursuivaus baillent les escussons des armes desdii juges à tous ceul: qui en veullenl prendre. » Tournois du roi René

quinxième siècle), Ms. déjà cité.

élevée, le roi d'armes, dont la physionomie est charmante et l'altitude pleine de noblesse, montre au peuple assemblé le drap d'or et le parchemin blasonné, pendant que l'un des poursuivants répète à haute voix les termes du cartel, et que l'autre distribue des écussons portant écarlelés les blasons des quatre juges , afin que tout le monde puisse leur adresser ses réclamations et leur communiquer ses renseignements. Chacun orne de cet écusson sa loque et son bonnet.

Cependant les lices se préparent ; les Chevaliers s'arment, et les Seigneurs, « appellant

et deffendant, » à cheval, précédés de leurs trompettes et suivis de leurs écuyers, pénè-

* Entrée d'un des seiineurs chiefs au lien du Tourne*, ■ Tournois du roi Renr 'quinzième siècle , Ms. dej i cite.

lient dans le lieu du tournoi. Bientôt ils se retirent dans leurs tentes et revêtent leurs magnifiques armures, pendant que les dames, descendant de leurs palefrois, vont occuper les sièges qui leur sont réservés. Les Juges s'avancent à leur tour et occupent les places d'honneur; les poursuivants et héraults remplissent la seconde enceinte de la lice, et les bannières armoriées de « l'appellant . » apportées par un roi d'armes, sont plantées du côté de la lice qui lui appartient. Au-dessous des échafauds, au centre, vient se placer un hérault qui tient embrassées les quatre bannières portant les armoiries des quatre juges. Les trompettes sonnent ; le duc de Bretagne entre en lice, et bientôt après, le duc de Bourbon suivi de sa troupe vient se placer en face de lui dans le camp opposé. Les serments prêtés, les cordes s'abaissent, le tournoi commence: les assaillants principaux se heurtent , puis le grand combat à la foule donne lieu à cette bruyante et confuse mêlée que nos aïeux contemplaient avec un intérêt si dramatique et si vif. La dernière scène de ce spectacle n'a pas été reproduite par le roi Bené avec moins de fidélité caractéristique. Dans une salle éclairée par les énormes cierges que portent les pages et serviteurs, se trouvent réunis les quatre «juges diseurs. » reconnaissables à leur baguette ou rare; le bras de chacun d'eux s'appuie sur celui d'une des quatre Damoiselles « juges du camp. » et la Beine du tournoi, dont la tête est ornée de l'un de ces

immenses diadèmes que la Normandie moderne a empruntés au quinzième siècle, remet au duc de Bretagne, vainqueur et escorté de ses pages , à genoux , l'aigrette de diamant , prix du tournoi.

Tel est le document le plus exact qui nous reste sur ces plaisirs splendides de nos aïeux, au moment même où l'institution chevaleresque allait subir sa décadence.

Nous citerons, parmi les cérémonies bizarres que ces mœurs firent naître, celles qui se rapportaient au célèbre Vœu du héron, débris payen, dernier vestige desserments prêtés par les rois Scandinaves sur les cadavres des animaux sacrés, et dont nous avons parlé plus haut.

Entre le onzième et le seizième siècle la Chevalerie fut constamment regardée comme le type su- , Y,-, «, ,,„„„„;,„ n,.,.oir« d-.« imdt ,»i .

\ i i ■ 11 diseurs, u Tournoi» du roi René (quinzième siècle/.. M*, déjà ciU;.

preme de 1 honneur et de la vertu,

et le tournoi comme l'école de la Chevalerie. « Ce sont, dit le roman de Flore et Elan-

Le Vœu du Héron , d'*prèj un bas-rulief en bois sculpte S'ir un balml du quinzième ûècle. Spécimen of ancicnt sculpture and patntin?, etc., bj Jonb Carter.

tond., 1 vu1, in-fnl )

« dieflore, les Chevaliers qui ont de tous gens le los et la seignorie. » La Chevalerie, dit Natal de Mons. poète provençal, a « la senhoria sobre las autras gens. » Aussi, la dégradation d'un chevalier était-elle une honte publique, une profonde douleur, auxquelles servait de symbole une cérémonie terrible et frappante.

vjn d'un chevalier, fragment d'une gravure sur bois attribuée à Jo.t Amman, portant le monogramme A. J. et ta date de 1565. [Collection de M. Guenebault, à Pari;.)

Les femmes elles-mêmes voulurent quelquefois entrer dans Tordre de Chevalerie; et, comme il y avait eu des femmes amazones et guerrières , il y eut , quoique l'exemple en soit rare, des chevalières (La Roque, Traité de la Xoblesse et de ses différentes espèces . Ce caprice n'a rien d'étonnant dans les annales d'une institution changeante et mobile par son essence, où l'imagination, la poésie, le mysticisme, se confondaient bizarre-

ment avec des intérêts réels, des idées positives, et des traditions anciennes.

Les pas d'armes simulaient des combats engagés pour défendre les défilés ou les passages difficiles; la castille simulait la défense d'une forteresse ou d'une place. De là sont nées les deux expressions encore usitées : avoir castille, c'est-à-dire être en discussion el en litige; sortir d'un mauvais jias, se tirer d'un défilé, d'une situation dangereuse.

L'histoire de la décadence de la Chevalerie serait aussi intéressante que celle des degrés qu'elle a parcourus pour atteindre ce degré de splendeur qui la distingua vers le milieu du treizième siècle. Le roi fiscal et pointilleux Philippe le Bel, entouré de ses juristes et de ses usuriers, porta un coup mortel à la Chevalerie, tant par le procès des Templiers et par leur immolation, que par les règlements auxquels il souniii les combats et les (jaijes de bataille. Entre les règnes de Philippe le Bel et de Charles Vil, cette décadence se précipite; le commerce fait des progrès; la richesse s'accroît; le trône acquiert de la prépondérance; la féodalité el la Chevalerie s'amoindrissent à la fois. Le règne de Louis XI se prépare, règne de marchandise et d'usure, d'espionnage el d'artifice, qu'il ne faut pas maudire, puisqu'un véritable progrès de civilisation en a été le résultat. Dès le règne de Charles VI, la roture commerçante avait levé la lète, et la Chevalerie guerrière avait été reléguée dans l'ombre. L'auteur des Vigiles de Char/es VII (Martial d'Auvergne) se plaint de ce que la « marchandise » (le commerce) devient insolente el rogue

François Ier fit de vains efforts pour réveiller la Chevalerie, et Louis XIV. pour évoquer dans de brillants carrousels le dernier fantôme de ces mœurs et de ces institutions. Nées avec le Moyen Age et nourries dans le même berceau, elles devaient périr avec lui.

Les deux sphères principales de l'antique civilisation, l'Italie romaine et la Grèce, échappèrent presque complètement à l'influence des institutions chevaleresques. En vain les chevaliers angevins, provençaux, catalans et normands, devinrent-ils ducs d'Athènes ou seigneurs d'Acliaïe; leurs forteresses féodales dominèrent l'Acropole; il se fit même quelques tournois à Misitra el à Sycione; mais les mœurs de la Chevalerie ne pénétrèrent jamais au sein des populations répandues dans les forêts et dans les îles. Quant à l'Italie moderne, tout imprégnée d'idées païennes et remplie des souvenirs du Latium étrusque, après s'être élancée la première vers une civilisation nouvelle fondée sur le commerce, la littérature et les arts, elle ne s'occupa guère delà Chevalerie teulonique et barbare, que pour en rire, la chansonner, la parodier ou la transformer. Ce fut elle qui inventa les batailles chevaleresques, dans lesquelles les évolutions étaient si sérieusement habiles et les coups si bien portés et rendus, que, tués ou blessés, on comptait trois victimes restées sur la place. C'est encore elle qui donna naissance aux capitaines de bandes. condottieri, vendant au plus offrant leurs services et leurs troupes, mais avant bien soin de conserver leur marchandise; quelquefois payés par les deux ennemis à la fois, el distribuant leurs guerriers comme des comparses d'opéra, de manière à ce qu'ils se nuisissent le moins possible. C'est encore en Italie que le carroccio a été inventé, ce lourd monument symbolique traîne par des chevaux ou des bœufs, surmonté de la bannière nationale, défendu par quelques soldats, et dont la prise, assez peu sanglante,

Mœuri s de la vie civile. CHEVALERIE , Fol .

nécessairement décidait de la victoire. A ce carroccio se rattachent les carrousel*, dégénération des tournois, et dont nous parlerons tout à l'heure. La littérature italienne des quatorzième, quinzième et seizième siècles, fidèles à ce vieil esprit antichevaleresque, produisit ces grands poëmes de parodie facétieuse et d'ironie enfantine, dont le maître suprême et inimitable est YAriosle , et dont le but unique est de tourner en ridicule les paladins et Charlemagne, les croisades et l'esprit de Chevalerie. Une des grandes causes ou plutôt la cause principale des malheurs du Tasse, fut d'avoir pris le contre-pied de ses contemporains et de ses compatriotes, de s'être enivré platoniquemenl des splendeurs chrétiennes et métaphysiques du beau idéal, tel que l'entendaient les poètes chevaleresques; enfin d'avoir choisi Godefroy de Bouillon pour son héros, et le triomphe de la Chevalerie pour son thème. C'est surtout h l'époque de la Renaissance, peu de temps avant le Tasse, que l'on vit éclater en Italie cette ironie contre la Chevalerie, ironie dont l'expression la plus populaire, contenue dans le Merlin Coccaïe de Théophile Folengo. a passé de là dans notre Rabelais, et plus tard dans le Don Quichotte de .Michel Cervantes. Au lieu du tournoi, souvent dangereux comme nous l'avons dit, et dont les acteurs étaient exposés a de cruelles blessures ou même à la mort, les Italiens inventèrent une représentation théâtrale, exempte de tout péril, et dans laquelle les machines exécutées par les artistes et- les mécaniciens du pays avec une adresse merveilleuse, surtout les chars de toute espèce [carroccii), jouaient le premier rôle. Les héros a cheval, vêtus de costumes splendides. presque toujours mythologiques, exécutaient des évolutions équestres concertées d'avance. Des emblèmes ingénieux et des groupes symboliques, empruntés à la fable ou a l'histoire, paraissaient tour à tour. Quelquefois le jeu arabe du Djerid venait s'y mêler et introduisait parmi nous le jeu de bagues, que l'on n'a pas encore tout à fait abandonné. Le carrousel ou «jeu des chars, » nous fut donné par l'Italie. Sous Marie de Médicis et sous Anne d'Autriche, on en vit de très-beaux, auxquels tous les gens de cour prirent part à F envi, entre autres celui de la place Royale, remarquable par l'élégante fantaisie qui en distribua les entrées. Sous Louis XIV, les carrousels de 1662, à Paris, en l'honneur de mademoiselle de la Yallière, et de 1664 à Versailles, laissèrent des traces dans l'imagination des contemporains; la première de ces deux fêtes a donné son nom à la place du Carrousel.

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