‹ Le Moyen Âge et la Renaissance (volume 2)Chapitre 14 sur 74 · I.'cc-j:: cl ucag'c de la vie rGlig’.euce · texte numérisé non relu

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SUFERSTITICXS. Fol,

norëes, dans ces lemps de pieuse et crédule ferveur ; quelquefois même , ces deux sœurs, si distinctes entre elles par leur origine comme par leurs actes, se confondaient en une seule qui dominait la pensée des populations et régnait sans partage dans l’intérieur de la famille, non moins que dans l’exercice extérieur du culte. La Superstition, émanée du catholicisme et des influences de toutes les religions anciennes, avait formé, pour ainsi dire, l’atmosphère du Moyen Age, et s’était infiltrée partout dans les idées, dans les sentiments, dans les mœurs, dans les usages et dans les institutions.

Sans doute, puisque la Superstition tient à l’essence même des religions, les religions de l’antiquité égyptienne, grecque et romaine, n’étaient pas h l’abri des Croyances et des pratiques superstitieuses, malgré les austères enseignements de la philosophie : ces Croyances et ces pratiques avaient de telles racines dans l’opinion et dans l’habitude, qu’elles se sont, la plupart, conservées et perpétuées jusqu’à nous en changeant de nom, de forme et d’objet. Comme nous, les anciens croyaient aux présages, aux spectres, aux talismans, aux maléfices, aux oracles, aux esprits, aux choses surnaturelles; comme nous, ils attachaient de l’importance, en bien ou en mal, h certains signes, h certains phénomènes, à certains nombres ; comme nous, ils voyaient et recherchaient sans cesse les rapports d’intelligence et de communication que ce monde terrestre et visible paraît entretenir avec un monde invisible et céleste. Mais, après avoir signalé, en passant, l’existence de la Superstition dans les religions des anciens, nous ne nous occuperons que de sa présence permanente et générale dans la religion chrétienne et dans la société catholique, au Moyen Age et jusqu’à la fin de la Renaissance. Sans essayer de rappeler ici les innombrables préjugés superstitieux qui s’étaient répandus et accrédités au milieu du vulgaire, en altérant les sources de la science et de la vérité, nous nous arrêterons seulement sur quelques Croyances populaires qui ont marqué plus spécialement dans 1 histoire du catholicisme et qui se trouvent liées plus intimement à ses dogmes ; ces Croyances ont eu, d’ailleurs, un éclat sombre et terrible qui jette encore de vifs reflets à travers les siècles. Nous examinerons ensuite les mille et une Superstitions qui regardent les sacrements de l’autel et qui se classent ainsi en sept divisions principales, dont chacune correspond à un des sept sacrements: au baptême, à la confirmations, à l’eucharistie, à la pénitence, à rextrême-onction, à l’ordre, et au mariage. Ce sont les conciles et les théologiens qui ont imaginé ce classement méthodique des Superstitions et des péchés qu’elles peuvent engendrer.

L Eglise, dès son berceau, a fait la guerre à la Superstition, comme à l’ivraie qui étoufle e bon grain. On eût dit que dès lors les Pères et les philosophes chrétiens avaient prévu envahissement de cette ivraie dans le champ de la doctrine religieuse, qui ne tarda pas a tnre presque étouffée sous la mauvaise herbe que la Réformation du seizième siècle s eflorça en vain d’extirper. « La religion est le culte du vrai; la Superstition, celui du laux; ,> selon Lactance (De divinâ Instü., IV, cap. 28); «toute Superstition est un grand supplice et une tres-dangereuse infamie pour les hommes «; selon saint Augustin (Liber devcra reUgione, V, cap. 55). Les conciles et les synodes n’ont cessé, pendant tout le

cours du Moyen Age, de meîlre au ban de l’Église la Superslilion et de Ja poursuivre impitoyablement dans ses tendances les plus secrètes et les mieux déguisées. Le concile de Paris, tenu en 829, se prononce Irès-énergiquement contre « des maux très-pernicieux, qui sont assurément des restes du paganisme, tels que la magie, l’astrologie judiciaire, le sortilège, le maléfice ou l’empoisonnement, la divination, les charmes et les conjectures qui se tirent des songes. » Le concile provincial d’Yorck, en 1466, déclare, avec saint Thomas, que toute superstition est une idolâtrie. Notre illustre Jean Gerson avait formulé la même opinion, en ces termes : « La Superstition est un vice opposé par excès à l’adoration et à la religion » {Superstitio est vitium opposiium adoralioni et religioni per excessum). Mais l’Église, considérant la Superstition comme une œuvre du diable, n’avait pas su fixer elle-même la limite, souvent incertaine et imprescriptible, qui séparait la religion et la Superstition.Voilà pourquoi la Superstition était généralement tolérée et glorifiée, dans les pratiques du culte et même dans les mystères du dogme.

Ici, les Croyances superstitieuses étaient une exagération de la foi, un excès de la dévotion : elles avaient alors quelque chose de louchant et de respectable ; là, elles dérivaient de la démonomanie, et elles n’étaient que l’expression d’une crédulité ridicule ou coupable; ailleurs, elles provenaient d’une tradition erronée et travestie, écho mensonger d’un passé plus ou moins éloigné; tantôt, elles avaient un caractère futile etindécis ; tantôt, elles se montraient sous une physionomie étrange et remarquable : l’une était une hérésie, une entreprise criminelle contre l’Église et la société; l’autre n’élail qu’une innocente fantaisie, indifférente pour tout le monde, excepté pour la personne qui 1 avait à cœur; tout, dans le monde moral, devenait prétexte à Superstition, et tout, dans le monde physique, offrait un moyen de Sopersiitioe. Les sentiments les plus honnêtes, les i)lus élevés, les plus généreux, se mélangeaient souvent d’un alliage superstitieux, que ne leur enlevait pas même le creuset de la religion.

Les miracles des saints et le culte des reliques donnèrent lieu a plus de Superstitions, que le démon lui-même n’aurait su en créer. Ces Superstitions intéressaient également l’Église et les fidèles : ceux-ci y trouvaient de quoi satisfaire leur piété active et insatiable; 1 Église en profilait, pour fortifier sa prépondérance temporelle, pour accroître ses revenus, pour augmenter le nombre des couvents et des fondations pieuses. Nous n avons pas 1 intention d’attaquer les faux miracles et les fausses reliques, en les désignant comme les Superstitions les moins dangereuses de celles qui s’élevaient de toutes parts clans le domaine de l’Église. La Légende dorée de Pierre de Yoragine, qui fut, s'il est permis de s exprimer ainsi, l’évangile de la Superstition au treizième siècle, avait recueilli toutes les tables, toutes les traditions merveilleuses, que le culte des saints et de leurs reliques entretenait dans la chrétienté, comme autant de corollaires des dogmes londanicnlanx de la religion; dès lors, chaque saint, chaque relique, chaque pèlerinage devint une source respectable de Superstitions, souvent absurdes et monstrueuses; dès lors, ces Superstitions s’unirent si étroitement avec les choses saintes, que la piété la pins clairvoyante n était pas capable de démêler les unes des autres. L’Église prit le parti de lcrmer les yeux

sur ces excès d’une dévotion grossière et ignorante : elle ouvrit son giron au débordement des Superstitions qu’elle sanctifiait en les acceptant et quelquefois en les évoquant la première; elle y trouvait d’ailleurs son avantage et elle les considérait comme des aiguillons de la foi. Ce furent pourtant ces Superstitions qui fournirent des armes aux hérétiques et aux réformateurs, contre le christianisme et le catholicisme, depuis les Manichéens et les Albigeois jusqu’aux Anabaptistes, aux Luthériens et aux Calvinistes.

Les Superslitions dont l’Église repoussait la responsabilité sans pactiser jamais avec elles, c’étaient celles qui ne lui rapportaient aucun profit ou qui lui causaient un préjudice. Ainsi, poursuivait-elle de ses censures et de ses excommunications toute Croyance, toute pratique superstitieuse qui ressemblait à un retour vers le paganisme, à une tendance vers la démonolàtrie ; elle faisait une guerre implacable aux astrologues, aux devins, aux sorciers, aux enchanteurs ; eUe ne se contentait pas de les damner dans l’autre monde, elle les frappait, dans celui-ci, avec le bras séculier dont elle disposait toujours à son gré; elle ne voulait pas que les chrétiens s’accoutumassent à chercher, en dehors de son empire et de son action, des espérances, des consolations, des joies, des influences, qui répondissent à cet éternel besoin de croire, de savoir et de sentir, que la nature a mis en nous; elle ne voulait pas, en un mot, que la Superstition exerçât son prestige et ses charmes séducteurs hors de la sphère des idées religieuses. \oilà pourquoi elle accusait le diable d’être fauteur de toutes les Superstitions qu elle n avait pas autoiisées en les couvrant d'un voile sacré.

Nous savons positivement quelles étaient ces Superslitions, au septième siècle, pai un passage de la Vie de saint Eloi, évêque de Noyon, écrite en latin par saint Ouen, archevêque de Rouen (voy. celte Vie dans le t. V du SpictlegiUM de d Achery). La plupart des Srrperstilions que condamne le saint évêque apparterraierrt encore au paganisme et conservaient fempi’einte des Croyances religieuses de l antiquité, tant celles-ci étaient vivaces et profondément enracirrées dans les esprits. Saiirt Eloi disait à ses ouailles : « Avant tout, je vous err supplie, n’observez aucurre des coutunres sacrilèges des païens ; ne consultez pas les graveurs de talismans, rri les devins, ni les sorciers, rri les enchanteurs, pour aucune cause oir nraladie que ce soit;...,, ne prenez pas garde aux augures ni aux éternueirrenls; rre faites point attention aux charrts des oiseaux, que vous avez pu errtendre dans votre chemin qu'aucun chrétien ne remarque quel jour il sortira d une maison et quel jour il y rentrera;.... que nul ne se préoccupe du premier jour de la lune ou de ses éclipses; que nul ne fasse, aux crlendes de janvier, des choses détendues, ridicules, antiques et déshonnêtes, soit en dansant, soit en tenant table ouverte pendant la nuit, soit en se livrant aux excès du vin ; — que nul, à la fête de saint Jean ou h certaines solennités des saints, ne célèbre les solstices par des danses, des caroles et des chants diaboliques; que nul ne pense à invoquer les démons comme Neptune, Plulon, Diane. Minerve ou le Génie;..,, que nul ne garde le repos, au jour de Jupiter, h moins que ce ne soit en même temps la fêle de quelque saint, ni le mois de mai, ni aucun autre temps, ni aucun autre jour, si ce n’est le jour du Seigneur; que nul chrétien ne fasse

(les vœux dans les temples ou auprès des pierres, des fontaines, des arbres on des enclos: que nul n’allume des flambeaux le long des chemins ou dans les carrefours', que nul iT attache des billets au cou d’un homme ou de quelque animal; que nul ne fasse des lustrations, ni des enchantements sur les herbes, ni ne fasse passer ses troupeaux par le creux d’un arbre ou à travers un trou fait dans la terre; (jue nulle femme ne suspende de l’ambre h son cou et n’en mette dans telle ou telle teinture ou autre chose, en invoquant Minerve ou d’autres fausses divinités;..... que personne ne pousse de grands ciis, quand la lune pâlit; ... que personne ne craigne donc qu’il lui arrive quelque chose, à la nouvelle lune ;... . que personne ne nomme son maître la lune ou le soleil ;... . que nul ne croie au destin, à la fortune ou à un quadrat de géniîure, qu’on appelle vulgaireinem une naissance;.... chaque fois que vous tomberez dans quelque infirmité, n’allez point trouver les enchanteurs, les devins, les sorciers et les charlatans, et ne faites point de cérémonies diaboliques aux fontaines, aux arbres et aux carrefours des chemins.... » [Vie de saint Eloi, trad. par Ch. Barthélemi. Paris, 1847, in-S", liv. II, ch. 1 5.) Les chrétiens du septième siècle, comme on le voit, étaient à demi-païens, et le saint évêque de Noyon ne faisait que répéter des admonitions que les conciles avaient adressées déjà bien des fois aux nouveaux convertis et qui n’ eussent pas été inutiles deux ou trois siècles plus tard; car le paganisme se perpétua dans le peuple par la Superstition, lors même qu’il fut complètement effacé de la face du monde catholique. Les religions s’éteignent et disparaissent, les Superstitions populaires ne meurent jamais.

Ainsi, tout le Moyen Age est plein des réminiscences de la mythologie païenne : elle pénètre parfois jusqu’au cœur de la Bible et des Évangiles, sous les auspices de quebpie docte commentateur ecclésiastique, qui mettra sans façon à contribution les Métamorphoses d’Ovide, pour ajouter au merveilleux du récit. Lorsque Pierre Comestor, fameux théologien du douzième siècle, en paraphrasant les Écritures, dans son ///s/orm scholaslica, trouve les fils de Dieu en relation directe avec les filles des hommes, au chapitre YI de la Genèse, il a soin de nous apprendre que les géants nés de ce commerce étrange sont un peu de la famille d’Encelade et de Briaré; mais la Superstition ne s arrêta pas en si beau chemin, et cette race surnaturelle devint bientôt, au dire des })lus savants théologiens, celle des incubes et des succubes, démons mâles et iemellcs. qui continuaient les errements amoureux de leurs premiers parents, et qui faisaient servir à leurs voluptés invisildes les fils et les filles des hommes. Le déluge de Deucalion et Pyrrha devait aussi ajouter quelques épisodes au déluge de Noé, comme si la tradition était la mère de la Superstition, comme si la Superstition était cachée dans le berceau de toutes les religions. Le serpent Python et les monstres, éclos de la fange de la terre, noyée par les eaux du ciel , avaient passé dans les livres saints des Hébreux , et surtout dans les gloses que les rabbins , ces grands maîtres en Superstition, ne se lassaient pas d’y joindre dans le cadre élastique du Talmiid. Les chrétiens n'eurent garde de renoncer à ces monstres, à ces dragons cl à ces serpents, qui leur causaient autant d'admiration que de terreur, et qui furent bientôt, aux yeux du peuple, la personnification multifornu’

de l’Esprit du mai. Le diable n’avait-il pas lui-même choisi la figure du serpent ou du dragon, pour pénétrer dans le Paradis terrestre et tenter Ève ? Le Prophète n’avait-

il pas attrihué au Tentateur cette figure symbolique , en annonçant que la femme écraserait un jour sous ses pieds la tête du serpent? On confondit serpent et diable, dans le langage

Dragons^ d’après les miniatures du Livre des Merveilles du monde (XIV® siècle), Ms. n° 8592. Bilil, Nat. de Paris.

mystique, et l’imagination des prédi¬

cateurs, des poètes, des peintres et des imagiers se mit en frais, durant tout le Moyen Age, pour reproduire le serpent sous les formes les plus fantastiques et avec les couleurs les plus incroyables.

C’est que la Superstition populaire s’emparait volontiers de tout ce qui saisissait les yeux et l’esprit. Il y avait donc des serpents et des monstres partout, dans la légende des saints et dans les œuvres de Fart chrétien, qui étaient comme la représentation figurée de cette légende, traduite de toutes parts en tableaux, en vitraux, en statues, en bas-reliefs, en images naïves et terribles. Le vulgaire apprenait par là, sans doute, à craindre le diable plus que Dieu, mais il ne se souciait pas de connaître le vrai sens historique et philosophique de ces affreux serpents, qu’il voyait peints ou sculptés dans les églises, comme attributs de différents saints : il trouvait naturel que saint Georges eût tué , en Dhénicie, un dragon qui allait dévorer la fille du roi de ce pays-là; que saint Marcel et saint Germain, armés de la croix, eussent fait la chasse à des serpents ailés, sur le territoire du Parisis; que saint Pioinain eût enchaîné avec son étole la Gargouille de Rouen; que sainte Marthe eût combattu et vaincu la ïarasque de Tarascon. C’étaient là des Croyances si bien établies dans le peuj>le, que quiconque eût osé rire de la Gargouille, à Rouen, et de la Tarasque,

Â* • •' Gargouille, tirée du vitrail de la Vie de saint Romain, à la cathédrale de Rouen.

a laiascoii, eut ele mis en pièces ou chapelle de saint Romain.

lapidé, en châtiment de son hérésie. N a-t-on pas célébré, jusqu'à nos jours, par des

processions el des cérémonies bizarres, la miraculeuse victoire de saint Romain et de sainle Marthe? Le clergé, qui prenait part à ces fêles populaires, ne savait peut-être pas lui-même que leur origine se rattachait à l’histoire du christianisme , et que ces dragons, terrassés par les saints, symbolisaient la destruction du culte des idoles ou des démons et le triomphe de l’Évangile.

Le serpent avait joué un rôle considérable dans toutes les théogonies païennes, mais la religion de Jésus-Christ lui donna encore plus d’importance, et l’on serait en peine d’énumérer dans combien de situations diverses il s’y montre plus ou moins approprié aux besoins de la circonstance. Il entre de plein droit dans le blason , avec les chimères, les licornes , les animaux fabuleux, qui étaient sortis comme lui de la Bible et de l’Apocalypse; il se mêle à l’histoire, sous les traits de Mélusiiie de Lusignan; il inspire les plus merveilleux récits des voyageurs; il parcourt, d’un bout à l’autre, le domaine de la science et celui de la poésie. C’est toujours le diable ou la puissance infernale, qui anime le serpent el qui lui prêle ce luxe prodigieux de formes et de couleurs que les artistes du Moyen Age excellaient à rendre, comme si l’original eût posé devant eux. On n’oubliera pas de rappeler, en traitant des arts du dessin, ainsi que des voyages et de l’histoire naturelle, quelle part y prenaient les Croyances populaires relatives au serpent et ;» ses innombrables rejetons problématiques et allégoriques. On peut dire que le serpent, au point de vue religieux, est une des plus fécondes Superstitions qui aient été exploitées par l’Église catholique.

On a. fait moins d’usage sans doute des monstres el des animaux chimériques, contemporains du serpent d’Ève et du déluge de Noé ; mais ils ont figuré toutefois dans les arts et dans les sciences, soit comme des caprices de la création divine, soit comme des produits étranges de la matière inerte et de l’aveugle nature. Le diable était aussi responsable de la naissance des monstres bizarres ou hideux, qui descendaient pourtant, en ligne directe, des géants, des pygmées, des cyclopes, des faunes, des satires, des centaures, des harpies, des tritons de l’antiquité. Les Pères de l’Église les plus vénérables, tels que saint Augustin et saint Isidore, n’avaient point osé nier l’existence de ces monstres que Pline et les anciens naturalistes admettaient complaisamment dans la hiérarchie des êtres vivants. La tradition était d'accord là-dessus avec les Pères de l'Église, sur tous les points du globe, et le peuple acceptait volooliers, eu fait de merveilles et de prodiges, les plus invraisemblables, surtout quand on les attribuait à la malice du démou. N’était-il pas très-plausible que l’Esprit du mal créât des êtres à son image, pour les opposer à ceux que Dieu avait créés à la sienoe? De là, ces mouslrueiiscs cou Ire façon s de riiomme „ qui, selon Pierre Comestor, avaient apparu sur la terre après le déluge ; races dilïormes ' et impossibles, que les crédules voyageurs des quinzième el seizième siècles préteudaiem I avoir encore retrouvées dans les régions nouvelles qu'ils visitaient sous l'empire de leurs I Superstitions d’enfance! La théologie chrétienne ne se Aiisait pas scrupule d'emprunter I au paganisme géants, pygmées, cyclopes, faunes, satires, pour en peupler la terre ' après le déluge qui aurait bien dû recoiimieiicer et noyer celle épouvantable engeance.

Le caprice el l’imaginative des docteurs en Sorbonne avaient ajouté, il est vrai, quelques traits nouveaux h la description que Pline s’était amusé à retracer, d après le témoignage d’auteurs plus anciens; ainsi. Dieu, pour varier la forme humaine, aurait créé alors des hommes sans tête, ayant les yeux et la bouche au milieu de la poitrine ; des hommes à tête de héron et à cou de serpent; des hommes dont les oreilles descendaient jusqu’à terre; des hommes dont le pied gauche était assez large pour leur servir de parasol; des hommes couverts de poils longs et soyeux; des hermaphrodites et des androgynes qui firent longtemps concurrence à la famille de Noé, a la légitime descendance d’Adam et Ève. Les artistes et les poètes n’eurent aucune répugnance h introduire dans leurs ouvrages ces créations imaginaires, approuvées, en quelque sorte, par 1 Église, et la Superstition qui voulait qu’elles eussent existé réellement aux temps anté-dilu^iens, selon les uns, et à la suite du déluge, selon les autres, la Superstition ne refusa pas d’admettre que leur existence normale s’était perpétuée en Lybie, en Éthiopie, dans rinde , dans ces pays inconnus de l’Asie et de l’Afrique où l’on plaçait encore le paradis terrestre.

Il est éionnanl que personne , à l’exception de certains héros de légende, ne se soit vanté d’avoir retrouvé le paradis terrestre , quoique de graves écrivains aient travaillé h

constater sa position géographique : on n’y serait pas allé voir, cependant, si Benjamin de Tudele, Rubruquis, Jean Carpin, Marco Polo, ou quelque autre voyageur du treizième siècle, avaient mis en avant-cette prétention exagérée. Mais, en revanche, plus d’un bon chrétien s’est persuadé, à cette même époque, si féconde en merveilles, qu’on pouvait visiter le purgatoire et entrevoir de loin le vrai paradis, sans cesser d’appartenir au monde des vivants. 11 n’y avait guères que les sorciers qui eussent le privilège de descendre dans l’enfer, et ce privilége-là leur coûtait cher quand ils avaient l’imprudente audace de s’en targuer vis-à-vis de l’Inquisition ou de Injustice séculière. Le purgatoire, où l’on croyait pouvoir pénétrer et d’où quelques-uns prétendaient être revenus, était celui de saint Patrice, et son entrée se trouvait en Irlande, dans une île du lac deDerg. (.e purgatoire, imité de l’antre de Trophonius, fameux dans l'histoire du paganisme grec,

Monstres humains^ d’nprès les iniui itures du Livre dt's MerveilU-6 du monde (Xn *■ siècle\ Ms. no 8592.

Büil. Nal. de Taris.

LE MOYEN AGS ET LA RENAISSANCE Groyar.ces et Eupemitione populairoE, I-l. II

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