‹ Le Moyen Âge et la Renaissance (volume 2)Chapitre 15 sur 74 · A. BISSON ET COTTARD, EXC · texte numérisé non relu

A. BISSON ET COTTARD, EXC

Phénomènes ANTEDILUVIENS, calqués sur les onêmaux, 1" 12 de la Chronique de Nuremberg , imprimée en 1 493

F. SERE, CIREXIT.

Croyances et superstitions populaires, PL II bis.

A. Bisscn et Cottard, exo.

Phénomènes antédiluviens, calqués sur les originaux, fol. 12 de la Chronique de Nuremberg,

imprimée en 1493.

F. SERÊ, DIREXIT

ne fut découvert ou imaginé qu’au douzième siècle, et il acquit bientôt une célébrité qui courut d’un bout de l’Europe à l’autre : les principaux écrivains de ce tcrnps-là, Mathieu Paris, Jean de Vitry, Vincent de Beauvais, ne dédaignèrent pas de s’en occuper Irès-sérieusement, tandis que la poésie des trouvères et des minnesingers faisait circuler de bouche en bouche cette légende sombre et merveilleuse qui devait bientôt inspirer le Dante. Suivant celte légende, Jésus-Christ avait conduit saint Patrice dans « une moult

grant fosse qui estoit moult obscure par dedans» et il l’y laissa un jour cl une nuit; en sorlant de là, le saint était expiirgié de tous les péchiés qu’il fit oncques : il n’eut rien de plus pressé que de faire bâtir, près de la fosse, une moult belle église et un couvent de l’ordre de saint Augustin. Après sa mort, la foule vint en pèlerinage; quelques téméraires osèrent pénétrer dans la fosse, et la plupart ne reparurent jamais. On eut pourtant des nouvelles du purgatoire, par l’entremise d’un chevalier anglais, nommé Owen, qui avait commis de si gros péchés, qu’il résolut de s’en délivrer à l’instar de saint Patrice. 11 se prépare donc à descendre dans la fosse : il prie et jeûne pendant quinze jours; il communie, reçoit l’extrême-onction et fait célébrer ses obsèques; puis, sans cuirasse et sans armes, protégé seulement par la foi et la grâce, accompagné de moines et de prêtres qui chantent les litanies des morts, il se rend à l’ouverture du trou et il s’y glisse en rampant sur les mains et sur les genoux au milieu des ténèbres. Bientôt une clarté « comme il y en a en ce monde ès jours d’hiver vers les vespres » lui permet de voir qu’il se trouve dans une vaste salle à coulomnes et à arches, et que douze grands hommes vêtus de robes blanches viennent à lui pour le réconforter ; — « Geste salle sera tanslost plaine de deables qui moult cruellement le tourmenteront, lui disent ces fantômes. Garde bien que tu aies le nom de Dieu en la remembrance. » En elîet, les démons accourent avec des cris de joie cl de fureur; ils on lourent le chevalier qui résiste à leurs Iciitalioiis cia leurs menaces; ils 1 cnchaîncui. ils remportent dans les profondeurs du goidlre, jusques « en un plain champ mouli long et moult plain de douleurs. Là avoil hommes et femmes de divers âges, qui se gissoient tous nus, Ircslous eslcndus à terre le ventre dessous ; qui avoieut des clous

Mœurs et usages de la vie religieuse SUPttRSTITK î\^. Fol, \ -

ardans fichiés paraii les mains et parmi les pies, et y avoit un grant dragon tout ardant qui se seoit sus eulx et leur fichoit les dens tous ardans dedans la char. « Owen poursuit sa route et rencontre, toujours escorté par les diables, d’autres supplices plus douloureux, à mesure qu’il approche de l’enfer : il voit une foule d’àmes plongées dans des cuves remplies de mélaux fondus. « Or est la vérité que trestous ces gens ensemble si crioient h hauUe voix et pleuroient moult angoisseusement.)> Bien lui prend d’invoquer le nom du Christ, lorsqu’il s’avance jusqu’aux abords de la gehenne infernale et qu il aperçoit les âmes des damnés, semblables à de grosses étincelles volant a travers les llammes. Cette invocation l’a délivré des diables, et il peut arriver sans encombre a la porte même du séjour des bienheureux. Ce n’est pas la Jérusalem céleste, c’est le paradis terrestre, celui-là même dont fut chassé le premier homme et qui reçoit maintenant les âmes purifiées au sortir du purgatoire. Ce paradis ne pouvait pas différer de la peinture que nous en fait la Bible, et le bon chevalier n’y remarqua rien de plus que des prés verts délicieux, des arbres, des fleurs, des herbes, des fruits ç/c toute semblance et de toutes délices de beautés, et de plus, deux archevêques qui lui indiquèrent de loin le ciel des élus et l’entrée lumineuse du véritable paradis. On comprend que le chevalier. à son retour dans notre monde sublunaire, se soit empressé de raconter toutes ces belles choses qui furent recueillies comme paroles d’évangile. Le purgatoire de saint Patrice n’eut pas besoin d’autres lettres de créance pour être reconnu comme vrai et authentique par l’Église et par toute la chrétienté. Les moines, qui en avaient la garde et le revenu , en montraient bien la porte aux pèlerins que la dévotion et la curiosité amenaient en Irlande; mais le trou restait fermé et impénétrable, si bien qu’il ne fut donné à personne de recommencer l’excursion souterraine du chexaliei 0\xen. Cependant chaque nation a tenu à honneur de se faire représenter par un des siens dans les récits, rédigés en différentes langues, qui nous ont conservé le souvenir des voyages faits au purgatoire de saint Patrice, tant cette Croyance superstitieuse s était, en quelque sorte, nationalisée partout dans l’Europe du Moyen Âge.

Une Superstition non moins célèbre , qui date du même temps , et qui paraît avoir été rapportée d’ Orient par les premières croisades, c’est celle du Juif-Errant, que les habitants des campagnes croyaient voir dans tous les mendiants étrangers, à longue barbe blanche, qui passaient d’un air grave et mélancolique, sans s’arrêter, sans lever les yeux, et sans parler à personne. Le passage du Juif-Errant dans la plupart des pays chrétiens, et dans un grand nombre de villes , a été constaté par les chroniqueurs , et sa légende, recueillie dès le treizième siècle par Mathieu ICaris, trouvait peu d’incrédules, à 1 époque même de la Béformation , qui faisait une si implacable guerre aux Croyances superstitieuses. Cette légende fut racontée, en 1228, aux moines de Saint-Alban, par un archevêque arménien, à sou arrivée de la Terre-Sainte en Angleterre. Cet archevêque, interrogé sur «le fameux Joseph, dont il est souvent question parmi les hommes, » déclara trèsdélibérément qu’il le connaissait pour l’avoir reçu souvent à sa table. Voici l’histoire de ce Joseph. Il se nommait Cartaphilus , et était portier du prétoire de Ponce-Pilate,

quand Jésus fut entraîné par les Juifs, pour être crucifié. Jésus s’élant arreté un instant sur le seuil du prétoire, Cartaphilus le frappa d’un coup de poing dans le dos, et lui cria d'un ton moqueur: — «Va donc plus vite, Jésus, va! Pourquoi farréles-tu?» Jésus se retourna et lui dit avec un visage sévère : — «Je vais, et toi tu attendras que je sois venu!» Or, Cartaphilus, qui n’avait que trente ans au moment de la Passion, et qui rajeunissait chaque fois qu’il atteignait sa centième année, attendait toujours, dejiuis, la venue <lu Seigneur et la fin du monde. C'était un homme de sainte conversation et de grande piété, qui parlait peu et avec réserve, qui se contentait d’une nourriture frugale et de vêtements modestes, qui pleurait souvent et qui ne souriait jamais. Du reste, il annonçait le jour du jugement des âmes , et il recommandait la sienne à l’indulgence de Dieu. Celte légende avait de quoi faire impression sur le jieiiple, avant même que la Superstition l'eût surchargée de détails plus singuliers encore. Ce fut la poétique et rêveuse Allemagne qui caractérisa davantage la grande figure du Juif-Errant. Ainsi, au seizième siècle, lorsque chaque ville, chaque village s’attribuait l’honneur d’avoir donné l'hospitalil(‘ à cet infortuné portier du prétoire de Pilate, un évêque allemand, et non plus un archevêque arménien , Paul d’Eitzen , raconte, dans une lettre datée du 29 juin 1564 , qu’il a rencontré le Juif-Errant à Hambourg, et qu’il s’est entretenu longtemps avec lui. Ce Juif ne se nommait plus Cartaphilus, ni Joseph, mais Ahasvérus. C’était un grand homme , qui ne paraissait pas avoir plus de cinquante ans. Il avait de longs cheveux , flottant sur les épaules ; il marchait pieds nus; ses vêtements étranges consistaient en des chausses amples, en une jupe courte qui lui descendait jusqu’aux genoux, et en un manteau qui tombait jusqu’à ses talons. H assistait d’ailleurs au sermon, dans une église catholique, tout Juif qu’il était, et il se prosternait en pleurant, en soupirant, en meurtrissant sa poitrine, toutes les fois que le prédicateur prononçait le saint nom de Jésus-Christ. 11 tenait les discours les plus édifiants , pourvu qu’on lui adressât la parole, car il était naturellement silencieux; il ne riait pas plus en 1564 qu'en 1228, et il fondait en larmes dès qu’il entendait jurer et blasphémer. 11 mangeait et buvait avec une sobriété exemplaire , et n’acceptait que deux ou trois sous pour son usage , quand on lui offrait de l’argent. Son histoire ressemblait beaucoup à celle de Cartaphilus . si ce n’est qu’il avait repoussé et injurié Jésus portant sa croix, lorsque Jésus s’arrêta pour reprendre haleine devant la maison, où il se trouvait, lui, avec sa femme et scs enfants, pour voir passer le roi des Juifs montant au Calvaire. « ■ — Je m'arrêterai et l’cposcrai ! lui avait dit le Christ indigné ; toi , lu chemineras! » En effet, depuis cet arrêt, il avait quitté sa maison et sa famille, pour errer par le monde et faire pénitence de sa dureté. Il n’avait revu Jérusalem que quinze siècles après en être sorti : « 11 ne savait ce que Dieu voulait faire de lui, de le retenir si longtemps en cette misérable vie ! » On comprend l'émotion et la terreur que laissait dans les espiâls cette admirable légende qui personnifie en un seul homme tout le peuple de Moïse, et qui, sous la forme d'une imposante allégorie, retrace sa destinée vagabonde depuis le crucifiement de Jésus. On signala plus d’une fois l'apparition du Juif-Errant en France, en Allemagne et dans les Pays-

Bas, au seizième siècle, et toujours cette apparition, qui donna lieu à une foule de livrets et de placards, fut considérée comme le sinistre pronostic de quelque grande calamité publique. Ainsi, le Juif-Errant venait-il de se montrera Strasbourg, à Beauvais, à Noyon et dans plusieurs autres villes de France, lorsque Ravaillac assassina Henri IV.

Une Superstition qui pouvait bien avoir la même origine que celle du Juif-Errant et qui ne fut pas moins populaire au Moyen Age et jusqu’à la fin de la Renaissance, c’est l’existence, dans l’Inde ou dans 1 Abyssinie, d un certain Prciî c-Jccin, roi et pontife, moitié juif et moitié chrétien, qui, depuis des siècles, gouvernait un vaste empire où la main de Dieu avait rassemblé plus de merveilles que dans le paradis de Mahomet. Tous les chroniqueurs, tous les voyageurs du treizième siècle, que la tradition du Juif-Errant • avait préoccupés, Mathieu Paris, Jacques de Yitry, Jean Carpin, Marco Polo, s’étaient donné garde d’oublier le Prêtre-Jean. Les récits que l’on publiait des richesses inouïes de ce personnage et du pays qu’il avait sous sa domination, semblaient bien faits pour exalter l’imagination et la cupidité du pauvre peuple. Ce fut aussi un évêque d’Arménie qui, en 1145, apporta en Europe les premières nouvelles de ce fabuleux Prêtre-Jean. Depuis, beaucoup de particularités bizarres et fantastiques vinrent de toutes mains s’ajouter à la légende originale et en augmentèrent la vogue. Pas de voyageur qui , ayant visité l’Afrique ou l’Asie, osât s’inscrire en faux contre cette Croyance généralement admise dans la chrétienté; les plus menteurs prétendaient même s’étre renseignés sur les lieux et n’étaient pas avares de récits incroyables qu on accueillait en Europe avec autant de confiance que de crédulité. Cette espèce de pape immortel de l’Orient avait plus d’une fois troublé le sommeil des papes d’Occident, successeurs de saint Pierre, comme si le schisme devait venir de bien loin pour attaquer la papauté.

Ce fut peut-être un partisan secret de la Réformalion, qui s’avisa d’écrire, en 1507, à l'empereur de Rome et au roi de France, sous le nom du Prêlre-Jean. Dans cette lettre curieuse , rédigée en français (imprimée sans lieu ni date, in-4° de 12 feuillets, goth.), le Prêtre-Jean, qui s’intitule par la grâce de Dieu roi tout puissant sur tous les rois chrétiens, fait une profession de foi assez orthodoxe et invite le pape Jules II et Louis Xn à venir sans façon s’établir dans ses états qu’il leur représente comme les plus beaux et les plus riches du monde. On y trouve, en effet, une foule de choses qui ne se voient que là et dans les contes de fées; c’est là qu’on rencontre la licorne, le phénix, le griffon, le rock , des bœufs sauvages à sept cornes, des lions rouges, verts, noirs et blancs, des sagittaires ou centaures, des hommes à tête de chien, des pygmées qui sont bons chrétiens et qui ne font la guerre qu’aux oiseaux, des dragons à sept têtes ; c’est là que jaillit la fontaine d’Eau de Jouvence et que l’Arbre deYie a été planté exprès pour produire le saint- chrême , qui sert aux usages des sacrements de l’Église. On n’avait donc pas lieu de s’étonner si cette région bénite était terrible pour les pécheurs, tellement que celui qui commettait le péché de luxure périssait par le feu et celui qui osait mentir courait risque de la hart. Quant au palais du maître de ce singulier pays, on devine qu’il devait être de cristal avec un toit de pierres précieuses et des colonnes

d’or massif. Mais ce n’élait pas encore le plus extraordinaire : « Une autre granl merveille y a en nostre palais, dit le Prélre-Jean an pape et au roi de France, c’est assavoii-

que nul manger n’y est appareille fors que en une escuelle, un gril et un tailloir qui sont pendus à uiig pillier. El quand nous sommes .à table et nous désirons avoir viandes, elles nous sont appareillées par la grâce du Saint-Esprit. » Le pape et le roi de Fiance n’auraient pu en olfrii* autant :i leur heureux correspondant , qui devait être bien fier d’avoir le Saint-Esprit pour cuisinier. On comprend que les rois de Portugal, Jean II et Emmanuel, aient envoyé plusieurs expéditions dans l’Inde et en Abyssinie pour s’assurer de la vérité de ces merveilles; mais ils ne réussirent pas .à découvrir si 1(‘ Prêtre-Jean régnait en Abyssinie ou en Tartarie. C’est dans ce dernier pays néanmoins, que les savants , peu superstitieux de leur nature, ont fixé la résidence d’un chef nesloricn, nommé Joharmes Presbyler, qui y aurait fondé un empire puissant, au milieu du douzième siècle. De là, celle fiction du Prêtre-Jean, répandue dans le inonde chrétien au Moyen Âge et souvent misi' en œuvre dans les inventions des poètes cl des voyageurs.

On avait, sans trop d’clTorls. ratla ché au Prêtre-Jean et au Juif-Errant le personnage de rAnlechrisl , qu'on aiiendaii toujours depuis l’an 1000, et qui ne se pressait pas de paraître sur la terre, pour préluder à la fin du monde. On publia, à diverses reprises, que FAnleebrisl était né et qu’il ne larderait pas à se révéler par des miracles; on prétendit même que ce fi/s de la perdition avait commencé son règne apocalyptique en prêchant la gueri’o et en évoquant la peste et la famine; mais si la famine, la peste et la guerre se niellaient d’intelligence contre les hommes, nul n'osait assumer la grave responsabilité du rôle d’Antéchrist; aussi-bien, le monde ne se préparait-il pas à finir. Le peuple n'en était pas moins persuadé que le monde finirait cl que rAnlechrisl viendrait auparavant. Les gens

L’Arbre de Vie ou l’Arbre qui pleure, fac-slinile d'une gravure sur buis du XVIe siècle, communiquée par feu ElzéarBlaze.

iVÉolise el les moines ne faisaient rien pour comlaltre celle Superstition qui leur avait été si proniable, toutes les fois que la crédulité populaire s’était émue de l’arrivée prochaine

de rAniechrist et derimminence du jugement dernier. Ainsi, des le quatrième siecle de Fère chrélienne, saint Augustin n’accordait plus que quelques années de répit au genre Iiimtaiu, avant raccomplissemeut des temps. L’époque de la fin du monde fut pourtant remise de siècle en siècle jusqu’au millénaire, qui, de l’avis des plus doctes et des plus pieux théologiens, était le terme préfix de cette grande catastrophe. « Au bout de mille ans, avait dit saint Jean, Satan sortira de sa prison et séduira les peuples qui sont aux quatre angles de la terre. » Cette prophétie n’avait jamais soulevé de doute m de contradiction, et la lettre même de l’Évangile, où il est écrit que le Fils de Dieu viendra juger les vivants et les morts, lui servait de redoutable commentaire. En présence de ce jugement universel, les chrétiens ne songèrent plus qu’à se mettre en état de paraître devant Dieu ^ ils renoncèrent à tous leurs biens terrestres et les donnèrent aux églises et aux couvents; ils crurent inutile de cultiver la terre et de se livrer a leurs travaux habituels; ils quittèrent leurs champs, leurs boutiques et leurs maisons, pour se précipiter autoui des autels. Cette année-là, il y eut des signes menaçants dans le ciel et sur la terre ; éclipses, comètes, météores, débordements de fleuves, tempêtes, épidémies, stéiilité. Un contemporain nous a laissé une peinture terrible de la désolation qui régnait dans tout l’Occident aux approches du terme fatal ; la Superstition aggravait encore les maux réels de la misère publique ; on ne parlait que de miracles effrayants : juifs convertis, morts ressuscités, vivants frappés de mort subite, spectres et démons sortant du fond de l’abîrae. Enfin, la veille du jour où devait s’accomplir l’an 1000, toute la population en larmes et en prières s’entassa dans les églises; on attendait, en frissonnant, le son des sept trompettes et l’apparition de l’Antéchrist; mais le soleil ne s obscurcit pas, les étoiles ne tombèrent pas, et la nature ne vit pas ses lois interrompues. Ce n’était qu un retard, disait-on, et l’on comptait avec anxiété les jours, les semaines, les mois : on ne se rassura qu’au bout de plusieurs années d’angoisses. Depuis cette époque mémorable, la fin du monde semble ajournée, par un effet de la grâce divine, mais toutefois, à différents intervalles, elle fut de nouveau annoncée avec plus ou moins d’à-propos, notamment par Arnault de Yilleneuve, qui la mettait en 1395. Au commencement du seizième siècle, les luthériens eurent l’étrange idée de voir l’Antéchrist dans le pape de Rome, (|u’ils ne désignèrent plus autrement. L’Allemagne protestante n’hésita donc pas à croire les sinistres prophéties d’un fameux astrologue, Jean Stofifler, qui voulait que le monde finît en 1521 par un nouveau déluge. 11 y eut un théologien de Toulouse, nommé Auriol, qui fit construire une arche, par mesure de précaution. L’épouvante générale, que les prédictions de Stoffler avaient causée, reparut dans les dernières années du seizième siècle et se |)rolongea jusqu’en 1610. «Le bruit de la fin du monde, dit un historien breton Je chanoine Moreau), alla si avant, qu’il fallut que le roi Henri IV, lors régnant, par édit exprès, fît défense d'en parler. » On disait que l’Antéchrist était né à Babylone et que les Juils se disposaient à le reconnaître pour leur messie. Un démoniaque exorcisé

déclara que cet Antéchrist avait vu le jour, aux environs de Paris, en 1600, qu’il avait été baptisé au sabbat, et que sa mère, juive d’origine, nommée Blanclieneur, l’avail conçu par l’œuvre de Satan. Une sorcière prétendit avoir tenu sur scs genoux cet enfaiit diabolique, qui avait des griffes au lieu de pieds, ne portail pas de chaussures et parlait toutes les langues. Ce ne fut pas la dernière fois que l’on vit s’émouvoir les Ci oyances po[)Ulaires à l’égard de la fin du monde, et le personnage mystérieux de l’ Antéchrist, (jue les artistes du Moyen Age avaient revêtu des traits les plus conformes au rôle que lui pi-ête l’Apocalypse, est encore présent à rimaginaliondes bonnes gens de campagne, qui n'ont garde, en le jugeant armé de griffes, de cornes et de queue, de le confondre avec le pape.

Plusieurs écrivains catholiques et protestants, qui n’élaient pas moins superstitieux que le peuple, sans être aussi ignorants que lui, avaient rattaché à l’Anlechrisl la fable de la papesse Jeanne, que la critique moderne est enfin parvenue à exclure de l’hisioii'e des papes. Cette fable, néanmoins, grâce à son caractère satirique et romanesque, a trouvé longtemps des défenseurs complaisants, et le savant Vignier lui-même, dans son Théâtre de V Ante-Christ, n’a pas hésité à l’admettre comme authentique, malgré son invraisemblance choquante et les contradictions que lui donne la chi'onologie. Mais des siècles passeront, avant que la tradition de la Papesse se soit effacée dans l’esprit du vulgaire. Celte Papesse était-elle en commerce avec le diable, incarné dans le corps d'un chapelain, et a-t-elle mis au monde, pour fruit de ce commerce exécrable, un enfant qui ne serait autre que l’Antéchrist ? Il résulterait de là, que l’Antéchrist, né vers 8.à7, aurait été âgé de cent quarante-trois ans à l’époque de l’an 1000, où il devait apparaître. Quoi qu’il en soit, Sigebert de Gemblours, qui écrivait sa chronique au onzième siècle, et qui ne fit peut-être que copier un passage interpolé dans l’ouvrage d Anaslase-le-ljil)lioihécaire, raconte très-sérieusement quTm pape., nommé Jean, successeur de Léon IV, en 8.00 , était femme , et que son sexe se trahit par un accouchement qui termina son pontificat et sa vie. Les chroniqueurs et les théologiens hétérodoxes ornèrent à l’envi cette singulière légende. en essayant de la mettre d'accord avec les dates de l'histoire. Jean Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine, affirme que la Papesse , enceinte des œuvres d’un sien valet de chambre secret, accoucha au milieu d’une procession , entre le Colysée et l’église de Saint-Clément, et il ajoute : « On dit (lu’à l’occasion de ce , si et (iiiand on

‘ ^ ^ La p.apcsse Jeauuo, d’après une miniature du sioolo iMss. N‘' f$78. A. F.

faict un pape, que depuis ledict temps lUM.x.t, .u-ruis'.

on a accoustiimé s’empiérir par un cardinal s'il a géniloires. Jean C.respin . dans son

Élut de l’Église, envisage, au point de vue calviniste, l’anecdote de la Papesse, et donne des détails plus circonstanciés sur son accouchement, en n’oubliant pas de rapporter que, pour empêcher le retour d’un pareil scandale , les cardinaux « ordonnèrent qu’un diacre manieroit les parties honteuses de celui qui seroit eslu pape, par dedans une chaise percée, afin qu’on seust s’il est masle ou non. » On a prétendu que cette chaise percée existait encore au Vatican, et l’on a même imaginé d’en faire le dessin, qui paraît être celui d’une chaise curule de sénateur romain. Il est permis pourtant de reo-arder comme l’Antéchrist ce fils de la Papesse et d’un moine, ou d’un démon, si l’on veut bien admettre, avec un célèbre ministre hollandais, qu’au moment où l’enfant sortit du ventre maleriiei, le diable prononça en Pair ces deux vers sibyllins, qui annonçaient la naissance de l’infernal précurseur du Christ ;

Papapater patrum, Papissæ pandito partum Et tibi tune cadem de corpore quando recedam !

L’accouchement d’un pape en habits pontificaux était bien fait pour annoncer la fin

du monde. .

Les prophéties et les présages furent, d’ailleurs, les accessoires ordinaires de tous les

événements historiques de quelque importance ; ils étaient aussi, dans bien des circonstances, le prélude des moindres événements de la vie privée. Les oracles se taisaient depuis des siècles , dans les ruines des temples païens , mais on y suppléait par les prophéties écrites des Sibylles et de l’enchanteur Merlin. Les Sibylles, que l’on voit sans cesse représentées dans les sculptures et les vitraux des églises, étaient en odeur de sainteté auprès des chrétiens, pour avoir pressenti la naissance de Jésus, et la sibylle d’Ërythrée surtout, pour l’avoir prédite. Quant h Merlin, barde du cinquième siècle, non moins fameux par ses prodiges que par ses prophéties , il fut adopté par la che\alerie, qui le protégea contre les foudres de l’excommunication , quoiqu’il passât pour fils d’un démon incube et d’une druidesse bretonne. La légende se chargea de corriger ce que son origine avait de peu édifiant, et bientôt ses prophéties, traduites dans toutes les langues , devinrent , jusqu’au seizième siècle , jusqu’à la publication des prophéties de Nostradamus, le seul livre ouvert de la destinée , où l’on trouvait la révélation de tous les grands faits qui devaient s’accomplir dans le monde. Ainsi , Merlin avait non-seulement pénétré les secrets de l’avenir le plus rapproché de lui, mais encore, à la distance de sept siècles, il entrevit la Pucelle d’Orléans tuée par un cerf dix-cors (Henri Vï, roi d’Angleterre et de France), qui portait quatre couronnes sur son front. Ce n’étaient pourtant pas les seules prophéties qui eussent cours en Europe, avant celles de Nostradamus. Le recueil, connu sous le titre de Mirabilis liber, n’attendit pas , pour être consulté , qu il fut imprimé , à la fin du quinzième siècle. Le grand nombre d’éditions qu’on en a faites partout, témoigne assez de la confiance qu’on lui accordait généralement. Ce n’était pas là 1 espèce de livre que le clergé mettait à l’index. L’Église même prit sous sa protection spéciale les prophéties, dites liévélalions , de sainte Brigitte de Suède , morte en 1373, et le concile de

Bâle les approuva en bonne forme, de sorle qu’elles furent lues et commentées dans les chaires de théologie. On les traduisit, on les imprima dans toutes les langues, et l’on y découvrit si souvent la prédiction des faits accomplis, qu’un traducteur anonyme, en publiant ces prophéties merveilleuses (Lyon, 1536, in-16), annonça qu’elles avaient été, jusqu'à présent , trouvées véritables.

Mais le succès des prophéties de Michel de Nostradamus surpassa celui de toutes les précédentes. Catherine de Médicis, et son fils Charles IX, plus superstitieux l’un et l’autre que le moins éclairé de leurs sujets, firent la fortune de ces prophéties , en y recherchant avec soin tout ce qui pouvait se rapporter à eux, et en ne dédaignant pas d’allerrendre visite à l’astrologue, retiré dans la petite ville de Salon , en Provence. Les courtisans crui’ent devoir imiter le roi et la reine-mère, et voulurent avoir leur hoi’oscojie. C’était dans les étoiles et les planètes, dans les révolutions de la lune et du soleil , que Nostradamus avait la prétention de lire les choses futures. Il composa, d'ajrrès ces ohservations astrologiques, une sorle de grimoire inintelligible en quatrains, ayant la mesure et la rime du vers , mais hérissé de mots hybrides et de noms étranges. La première édition de ces quatrains, plus gaulois que français, avait été publiée à Lyon, en 1555; l’auteur y fit des additions successives jusqu’à sa mort, arrivée en 1566. Ce recueil de Prophéties, divisé en dix centuries et assez habilement exécuté pour qu’on y rencontrât des applications plus ou moins heureuses à tous les événements qui peuvent se produire dans l’ordre historique et politique , fourmi toujours des oracles jiour chaque fait mémoralile qu’on voulait, après coup, appuyer sur une prédiction. Nostradamus ne s’était préoccupé, dans son ouvrage, que du sort des rois, des princes et des États ; mais il y avait quantité d’astrologues qui dressaient des génethliaques ou horoscopes et interrogeaient les astres pour quiconque avait l’argent à la main. On savait, d’ailleurs, que l’influence des planètes, sous lesquelles un enfant était né, dominait tout le cours de sa vie, et il ne fallait pas être devin de profession pour connaître les pronostics des signes célestes à l’heure de la nativité. L’Église , toutefois , ne tolérait pas ce genre de Superstition , qui est peut-être aussi vieux que le monde, et qui remonte du moins à l’origine des religions. Quant à la loi, impitoyable pour les sorciers, elle ne gênait nullement l’industrie des devins et des astrologues.

Les devins interprétaient les songes qui , dans tous les siècles et chez tous les peuples, ont été considérés comme des reflets de l’avenir, comme des avertissements divins ou diaboliques, soit qu’ils offrissent, sans voile et sans énigme , les choses qui devaient arriver , soit qu’ils cachassent, sous une enveloppe mystérieuse et sombre, le spectre de la destinée. Cette Superstition des songes illumine les plus anciennes pages de Ja Bible, et c’est ordinairement dans le sommeil, que les saints et les pali'iarches sont en relation avec Dieu et ses anges. IfÉglise catholique ne pouvait cependant se montrer trop sévère à l’égard d'une Croyance qui se fonde sur l'histoire d’Abraham et de Joseph, et qui nous fait entendre la voix divine de la Providence, en liant sans cesse le monde matériel aux mondes invisibles. L’Église s'est presque abstenue, dans

Mœurs et usages de la vie religieuse.

SUPERSTITIONS. Fol. IX.

une question aussi délicate, et elle a seulement distingué les songes qui viennent du ciel de ceux qui viennent de l’enfer. « Pendant le sommeil, avait dit Tertullien , ce Père de l’Église à demi-païen, des remèdes sont indiqués, des larcins dévoilés, des trésors découverts. » Mais, en revanche, douze siècle plus tard, saint Thomas n'avait pas craint de déclarer que Satan, « qui se tient toute la nuit h notre chevet, » était le père des songes surnaturels. Souvent l'Église a déclaré, que c’était Dieu qui se manifestait dans un songe. I^histoire est pleine de ces songes fatidiques , qui ont laissé aux générations un long souvenir d’admiration et de stupeur. 11 n’y a pas un fait important, au Moyen Age , qui ne se rattache à un songe, à une vision , à un présage, à une prédiction. La Renaissance n’a pas été moins crédule sur ce point , quoique plus éclairée que le Moyen Age. Ainsi , la plupart des morts tragiques et imprévues étaient-elles ordinairement annoncées par des songes.

La mort de Henri II, roi de France, hlessé dans un tournoi par le comte de Montgommeri (1559), celle de Henri III, assassiné par Jacques Clément (1589), celle de Henri IV, assassiné par Ravaillac (1610), eurent des songes prophétiques pour avantcoureurs. La nuit qui précéda le tournoi où un éclat de lance rompue entra dans l’œil de Henri H, la reine Callierine de Médicis, couchée auprès de son royal époux, rêva quelle le voyait privé d’un œil. La même nuit, le maréchal de Montluc, qui était alors en Gascogne, vit en rêve le roi Henri H «assis sur une chaire, ayant le visage tout couvert de gouttes de sang, » et il se trouva tout en larmes. Trois jours avant le régicide du jacohin .lacques Clément, Henri HI, qui devait être la victime, vit en songe les ornements royaux, tels que camisole, sandales, tuniques, dalmatique , manteau de salin azuré, la grande et la petite couronne, le sceptre et la main de justice, l’épée et les éperons dorés, tout ensanglantés et foulés aux pieds par des moines et du menu peuple. Le lendemain, effrayé (le ce songe, il se rappela celui qu’il avait fait en janvier 1584, songe précurseur de la Ligue, dans lequel il s’élail vu déchiré et mis en pièces par les lions et les bêtes fauves de la ménagerie du Louvre. 11 avait fait tuer alors toutes ces bêtes qui devaient lui être si funestes; cette fois, il fit mander le sacristain de l’abbaye de Saint-Denis et lui ordonna de redoubler de vigilance pour la garde des ornements du sacre; mais ces précautions n ô* tèrent pas le couteau des mains du meurtrier. Peu de jours avant la mort de Henri I\, la reine Marie de Médicis, qui dormait à ses côtés, rêva d’abord que les diamants et les pierreries de la couronne de France se changeaient en perles « que les interprètes des songes prennent pour des larmes. » Elle s’éveilla en sursaut, fort inquiète de ce rêve ; mais s’étant rendormie , elle poussa un cri qui réveilla le roi : « Les songes ne sont que mensonges! murmura-t-elle en se signant. — Qu’avez-vous donc songé? lui demanda son mari. — Je songeais qu’on vous donnait un coup de couteau sur le petit degré du Louvre! répondit-elle. — Loué soit Dieu que ce n’est qu’un songe! reprit le roi.» Henri IV n’avait pas encore eu le temps d’oublier ce songe, lorsqu’il fut frappé d’un coup de couteau par Ravaillac, dans la rue de la Féronnerie.

La mort de Henri IV est, au reste, une de celles qui furent précédées et accompagnées

le loiiles sortes de présages, comme jadis celle de Jules César. Ces présages, recueillis oigneusemenl par les historiens contemporains, résument, pour ainsi dire, les dilîérenles Superstitions qui avaient cours à celle époque. Ce ne furent pas seulement des songes, nais des visions, des phénomènes, des horoscopes, des pronostics, des oracles, des presentimenls. La reine, pendant la cérémonie de son sacre et couronnement, qui eut lieu i Saint-Denis la veille même de l’assassinat, sentit chanceler la couronne qu’elle portait iur sa tête et y porta la main pour l’empêcher de tomber. Dans celle même cérémonie, ‘lie se sentit saisie d’une profonde tristesse et eut souvent les larmes aux yeux. La nature ‘litière semblait prendre une voix pour avertir Henri IV. La nuit qu il couchait a Saint- )enis pour le sacre de la reine, une orfraie vint se poser sur la fenêtre de sa chambre ‘l ne cessa de crier jusqu’au jour. Cette nuit même, la pierre qui fermait le caveau des ■ois de la maison de Valois, se souleva, et les statues posées sur les sépultures royales rersèrent des pleurs. A Paris, l’arbre de mai, planté dans la cour du Louvre, se renversa oui à coup, sans qu’on l’eût touché. D’un bout de la France à l’autre, depuis le comnencement de celte funeste année 1610, ce n’étaient que signes précurseurs d’un grand h'énement, si bien que le peuple avait craint la fin du monde ; débordements de rivières U inondations, ordre des saisons interverti, froid et chaleur extrêmes, disettes, éclipses, ■onjonctions de planètes, tout cela était expliqué par les prédictions qui s’accordaient 30ur annoncer la mort du roi. Aussi, Heiiii IV, malgré sa force d’âme, ful=il préoccup<‘ le ces indices de mort. Quand le médecin Labrosse, savant mathématicien, eut os(‘ lire au duc de Vendôme : « Si le roi pouvait éviter l’accident dont il est menacé, il vivraii ■ncore trente ans! » Henri IV haussa les épaules en traitant de fol le duc de Vendôme qui e suppliait de se mettre en garde contre l’accident qu’on lui prédisait. « — Sire, dit h* lue, en ces choses la créance est défendue et non pas la crainte ! » Le roi, obsédé d’avis inalogues, finit par en subir rinflueiice et par se laisser aller aux anxiétés du pressentiment. « — Vous ne me connaissez pas, dit-il au doc de Guise le malin même do ’événement; quand vous m’aurez perdu, vous me connaîtrez, et ce sera bientôt ! » 11 rélélait souvent qu’on lui avait prédit qu il mourrait en carrosse, qu il serait tué dans la •inquaniième année de son âge, et qu’on l’enterrerait dix jours après le roi Heni i 111. lont le corps resta, en effet, à Gompiègne jusqu’à la mort de son successeur. On signala, lans toute l’Europe, des visions qui avaient avec cette mort une corrélation évidente. A Douai, un prêtre, qui était à l’agonie, eut trois extases et s’écria, en rendant le derniei ionpir : « — On tue le plus grand monarque de la terre! » Dans 1 abbaye de Saint- Paul, en Picardie, à l’heure même où Ravaillac commettait son crime, une religieuse malade dit solennellement : « — âladame, faites prier Dieu pour le roi. car on le tue 1 » La vision, que l’on a souvent confondue avec le songe, n’occupe pas moins de place dans l’histoire. Elle était si fréquente au Moyen Age, que les historiens les plus graves, qui en rapportent des exemples mémorables , ne se hasardent jamais à les mettre en Joute. Un grand nombre de ces visions sont mêlées aux événements des anciens temps, "t font partie intégrante des faits qu elles colorent d'une teinte de légende et qu elles

frappent au coin du merveilleux. Entre les visions les plus célèbres, sinon les plus étraiv aes, qui abondent dans les récits des vieux chroniqueurs, il faut citer celle de Childéric, père de Clovis, vision que le bon Frédégaire se plaît à raconter, comme sdl en avait été le témoin. La nuit de ses noces avec Bazine, veuve du roi de Thiiringe, cette princesse pria Childéric de quitter le lit nuptial et d’aller dans la cour du palais voir ce qui s’y passait: Childéric obéit et voit des léopards, des lions et des licornes. Il retourne, effrayé, près de sa femme qui l’invite à descendre une seconde fois dans la cour : le roi ne voit plus, cette fois, que des ours et des loups; une troisième fois, il vit des chiens et de petits animaux qui s entre-déchiraient. Ainsi s écoula cette nuit de noces. Le lendemain, Bazine, qui était un peu sorcière, expliqua la vision de son mari : les lions, les léopards et les licornes représentaient le règne d’un grand roi qui serait tils de Childéric; les ours et les loups représentaient les enfants de ce roi; les chiens, les derniers rois de sa race. Quant aux petits animaux, c’était le peuple, indocile au joug de ses maîtres, soulevé contre ses rois et livré aux passions des grands. Une autre vision non moins fameuse dans les annales de la dynastie mérovingienne, c’est celle que nous voyons figurée en pierre de liais, à l’entrée de la basilique de saint Denis, sur le tombeau de Dagobert, ce roi dont le peuple a gardé la mémoire, peut-être à cause de cette vision que l’Église avait proclamée vraie et incontestable. A l’heure même où Dagobert expirait, un pieux ermite, qui habitait une des îles volcaniques de Lipari, vit surgir, au milieu de la mer agitée, une barque remplie de diables qui menaient une àme enchaînée au volcan de Stromboli, « un des soupiraux de l’enfer. » L’àme, injuriée et maltraitée, se débattait et appelait à grands cris saint Denis, saint Maurice et saint Martin. Aussitôt, la foudre éclate, trois jeunes hommes vêtus de blanc s’élancent à la poursuite des démons, délivrent l’âme prisonnière et l’emportent avec eux dans le ciel. C’était l’âme du saint roi Dagobert, qui reçut ainsi un brevet de paradis et qui faillit être canonisé comme bienheureux, grâce à la vision d’un ermite de Lipari.

Les visions n’étaient pas toujours comme celle-ci, un drame à péripéties, dans lequel le visionnaire, éveillé ou frappé d’extase, jouable rôle de spectateur ou d’acteur à travers une succession plus ou moins variée de circonstances extraordinaires. Souvent les visions consistaient en apparitions rapidement effacées, qui s’offraient aux yeux d une seule personne ou de plusieurs à la fois. Elles tenaient alors de la Croyance si générale aux spectres, aux fantômes et aux revenants, Croyance que l’Église n’avait garde de combattre, lorsqu’elle était dégagée de l’appareil coupable des sciences occultes. Ces Su-

Songe de Childéric, d’après une miniature du Ms. des Clironiqut'S de Samt~Deni8 (N° 8595, Bibl. Nal. de Paris).

perslilions, nées de celte Croyance impérissable dans l’esprit de l’homme^, varièrent seulement de caractère et de physionomie, suivant les temps et les lieux. Dans les premiers siècles du christianisme , c’étaient surtout des saints et des saintes, des anges et des chérubins, qu’on voyait apparaître pour conseiller le bien, pour empêcher le mal. Plus tard, quand la peur de l’enfer eut fait plus de conversions que l’espoir du paradis, quand l’influence de Satan , dans les choses de ce monde transitoire, se fut accrue, pour ainsi dire, avec l’assentiment des plus vénérables canonistes, les apparitions prirent volontiers une couleur infernale et diabolique : on attribua généralement au démon tout ce qui sortait de l’ordre naturel , tout ce qui semblait étrange ou inexplicable, tout ce qui avait enfin un semblant de merveilleux. Les visions, si ordinaires aux imaginations faibles et vives, aux esprits malades ou inquiets, devinrent dès lors l’apanage fantastique de la haute et basse diablerie chrétienne. Or, le peuple n’était pas seul accessible à cette épidémie de crédulité et de terreur; les princes et les rois, les savants elles sages, les prêtres eux-mêmes, faisaient, au besoin, de parfaits visionnaires.

On a rempli des volumes avec les histoires de visions et d’apparitions que fournissent les plus graves écrivains ecclésiastiques et profanes du Moyen Age, sans avoir recours à la Légende dorée et aux anciennes légendes de saints, où la Superstition populaire a déposé religieusement ses premiers germes. Parmi les histoires innombrables que rapportent consciencieusement les vieux chroniqueurs, entre autres Grégoire de Tours. Guibert de Nogent, Guillaume le Breton, Mathieu Paris, on serait fort en peine de foire un choix, pour citer les plus extraordinaires, les plus terribles, les plus absurdes. Un homme d’armes, qui avait voulu enlever à l’église de Nogent le droit de pêche dans la rivière de l’Aigle, fut battu et souffleté par la Sainîe-Yierge en personne, si bien qu’il reconnut son tort et demanda l’absolution; un archevêque nommé Laurent, qui était sur le point de se voir expulsé de F Angleterre, en 616, par le roi saxon Edbald , lut blessé et meurtri de coups, de la propre main de saint Pierre, qui lui apprit de la sorte a ne pas quitter ses ouailles ; la mère de Guibert de Nogent était fort incommodée la nuit par un démon incube qui revenait toujours à la charge, malgré la chaste vigilance de la vierge Marie; un serf breton rencontra, un soir, son seigneur mort et enterré depuis peu, qui le força de monter en croupe, et qui le promena ainsi, rompu de fatigue, jusqu’au jour, h, travers champs, etc. C’étaient là des visions dont il restait trace sur le corps des patients, et chacun d’ailleurs, en les acceptant et tenant pour vraies, pouvait à son tour narrer la sienne, car le diable alors n’élait jamais las de se montrer sons les formes les plus diverses, sous les plus imiocenles comme sous les plus épouvantables.

Écoutez, par exemple, ce que Torquemada raconte dans son llexameron, recueilli en Espagne au seizième siècle. Un chevalier espagnol devient amoureux d une noimain . et lui donne rendez-vous la nuit dans l’église du couvent : il avait fait forger une lausse i clé qui devait lui ouvrir la porte de cette église. Minuit sonnait, quand il y entre impa- ' lient de retrouver sa belle. Mais l’église est éclairée et tendue de noir; on y dit 1 oflice ! des morts, devant un catafalque environné de cierges allumes. Tout a coup imc pro-

Mœurs et usages de la vie religieuse.

SUPERSTITIONS. Fol. XI.

cession de moines encapuchonnés défile en chantant le Dies ii œ. Il se sent glacé d ef IVoi, et pourtant il s’approche d’un moine et lui demande quel est le défunt dont d voit’célébrer les obsèques : c’est le propre nom du chevalier que prononce le moine qui s’éloigne aussitôt. Le chevalier adresse la même demande à un second moine, puis a un troisième, et il n’obtient pas d’autre réponse : il assistait lui-même à ses funérailles ! Saisi de vertige, il sort de l’église et remonte à cheval : deux grands chiens noirs apparaissent et courent à ses côtés. Lorsqu’il arrive dans son château , les deux chiens y pénètrent avec lui et l’éiranglent sous les yeux de ses serviteurs qui ne peuvent l’aider que par un signe de croix.

Le savant jurisconsulte Alessandro Alessandri, qui rédigeait son traité Dierum genialium en Italie, à la fin du quinzième siècle, rapporte plusieurs visions, sur la foi des témoins oculaires eux-mêmes. Ici, c’est un honnête moine, nommé Thomas, qui fait route avec un vieillard inconnu, hideux a voir, vêtu d une robe longue, et qui accepte 1 offre que lui fait ce vilain homme de le porter pour traverser un ruisseau’, mais, une fois sui les épaules de son compagnon de voyage , il s’aperçoit que celui-ci a des pieds monstrueux armés de griffes : alors il se recommande a Dieu, et soudain, au fracas du tonnerre, il se trouve jeté par terre, à demi mort-, quant au porte-moine, il avait disparu. Là, c’est un gentilhomme italien, qui, l’evenant de l enterrement d un ami, s arrête dans une hôtellerie et se couche accablé de douleur. Mais quand il va s endormir, il voit entrer dans sa chambre son ami qu’il avait vu mettre en terre le matin même : il l’appelle, il l’interroge; l’autre, sans prononcer une parole, se déshabille et se couche auprès du vivant qui frissonne et pousse un cri au contact glacé du mort; celui-ci le regarde alors d’un air de reproche et de tristesse, puis sort du lit, se rhabille et quitte la chambre en géiuissant. Alessandro Alessandri, qui a consigné le fait dans son livre de jurisprudence, n’avait-il pas eu lui-même des visions? Le grand réformateur Mélanchthon, qui combattait philosophiquement les Superstitions du papisme, n’a-t-il pas aussi porté témoignage de la réalité des apparitions, lorsqu’il raconte que la tante de son père, devenue veuve, vit un soir son mari défunt, accompagné d’un fantôme en habit de cordelier, entrer dans la maison, s’asseoir à ses côtés, lui parler vaguement de prêtres et de messes, et lui toucher la main qui resta longtemps noire depuis?

Ordinairement, une vision était regardée comme un présage de malheur, sinon de mort, car on supposait que l’homme, au moment de sortir du monde des vivants, se trouvait en communication immédiate avec le monde des esprits, et avait à résister alors plus que jamais aux illusions de l’enfer. De là, cette tradition attachée à plusieurs maisons nobles, dans lesquelles l’apparition d’un spectre annonçait toujours le décès du chef ou d’un des membres de la famille. Ainsi, quand un Lusignan devait mourir, la fée Mélusine, moitié femme etmoitiéserpent, apparaissaitdurant trois nuits consécutives sur le donjon du château de Lusignan en Poitou, et jetait des plaintes lamentables qui ont encore un écho dans l’expression proverbiale de cri de mélusine. Quand la maison des Tortelli, h Parme, allait perdre un de ses enfants, on voyait apparaître, dans les grandes salles du

;hâteau, une petite vieille centenaire, accroupie sous le manteau de la haute cliemiuéc, luand un chanoine du chapitre de l’église cathédrale de Mershourg en Saxe avait vécu ;on temps, trois semaines avant qu’il fût rappelé à Dieu, un tumulte étrange s'élevait lans le chœur à minuit, et une main invisible faisait retentir à coups de poing le hanc le celui qui était condamné à mourir : les gardiens de l’église faisaient une marque avec le la craie sur ce banc, pour le reconnaître, et le lendemain, ils avertissaient le chaaitre qui préparait aussitôt les obsèques et la sépulture, tandis que le chanoine désigné 5e préparait h la mort.

Certaines visions ou apparitions mieux constatées encore , que l’on considéi-ail lussi comme des présages éclatants de l’avenir, comme des avertissements du ciel ou ies menaces de l’enfer, frappaient quelquefois de stupeur et de consternation tous les habitants d’une ville ou d’un royaume. C’était le prélude inévitable de quelque grand événement qui ne tardait guères à s’accomplir. Pierre Boaistuau , François Belleforest et d’autres naïfs compilateurs du seizième siècle, ont rassemblé six tomes de ces Histoires prodigieuses (Paris, 1597 -98, 6 tom. in-16, fig.) , et pourtant ils son! loin d’avoir épuisé la matière. Ainsi, n’ont-ils rien dit de l’horrible tumulte qui se lit [lans l’air autour du Louvre, pendant sept nuits après celle de la Saint-Barthélemi : on entendait « un concert de voix criantes, gémissantes et hurlantes, mêlées parmi T autres voix furieuses , menaçantes et blasphémantes, le tout pareil à ce qu’on avait ouï la nuit des massacres » ; mais ils n’ont eu garde d’oublier les prodiges qui accompagnèrent les principales périodes de la réformalion de Luther. En 1500, près de Saverne, ville d’Alsace, on vit en l’air une tète de taureau gigantesque , entre les cornes de laquelle brillait une grosse étoile; la même année, la ville de Lucerne fut menacée par un dragon de feu , horrible à voir, qui n‘’avait pas moins de douze pieds de long, et qui volait de l’Est au Midi ; en 1514-, tout le duché de Wurtemberg eut le spectacle de trois soleils, offrant chacun Perapreinle d’une épée rouge de sang; en 1517, les moines d’une abbaye de Saxe remarquèrent , la nuit de Noël , une grande croix rousse qui traversait le ciel ; en 1520, à Vienne en Autriche, durant plusieurs jours, on eut trois soleils et trois lunes, avec quantité d’arcs-en-ciel ( rien n’éiait plus fréquent , à cette époque , que l’apparition de trois , quatre, et même sept soleils h la fois ) ; en 1 530. au moment où se préparait la ligue de Smalcade, on vil en l’air une troupe de cavaliers et de paysans armés, une fontaine, une figure d’homme puisant de l’eau, et un dragon: en 1532, par toute l’Allemagne , ou vil passer en l’air des bandes de dragons volants , qui n’étaient pas des grues , puisqu’ils avaient des faces de pourceaux et portaient des couronnes royales; la même année, près d’inspruck, on vil en l’air un aigle poursuivi par un chameau , un loup et un lion qui jetaient des nammes; en lô3 i. les gens de Schweitz, en Suisse, virent dans les nuages, en plein midi, se dérouler une longue suite de tableaux et d’images allégoriques; en 1538, il y eut à l’horizon, dans divers endroits de la Bavièie, un furieux combat d’hommes flamboyants, tandis que s’élevait, h l’Orient, une grande étoile sanglante, d’où pendait un étendard : en 1541 , la Thurgovie s’inquiéta

fort de voir la lune écartelée d’une croix blanche ; en 1545, toute la Silesie fut témoin du brillant spectacle que présenta le ciel, où combattirent deux armées commandées par un lion et un aigle (ces combats d’armées aériennes se renouvelaient alors si fréquemment, que les champs de bataille célestes semblaient boire plus de sang que ceux de la terre et quelquefois même ce sang tombait en pluie sur le crâne des curieux); en 1549, des bourgeois de Brunswick ne furent pas peu étonnés de voir, une nuit, trois lunes au-dessus de leurs têtes, avec une infinité d’autres choses plus singulières, un lion et un aigle de feu, le portrait du duc de Saxe, la création d’Ève, etc. C’était bien pis, lorsque la vision prophétique prenait un corps et devenait un fait matériel ; sans parler des pluies de sang, de pierres , de froment, de grenouilles, qui n’avaient pas encore révélé le secret de leur origine, on pouvait souvent toucher du doigt le prodige effrayant qui changeait le cours des lois de la nature et accusait les bizarres fantaisies de sa loutepuisslnce; la vision n’était plus dans le ciel, mais sur la terre. Voici, par exemple, comment furent annoncées les guerres désastreuses des Polonais contre les Turcs et les Russes : Le 8 septembre 1623, fête de la Nativité de Notre-Dame, on pêcha dans la Vistiile, près de Varsovie, un poisson merveilleux, long de 35 pieds, large de quatre coudées, haut et épais de dix, ayant une tête humaine surmontée d’un diadème et de trois triples croix, avec une croix de sang qui sortait de sa bouche , mais n’ayant que deux pieds , Fun d’aigle et l’autre de lion, portant sur son dos une pièce d’artillerie et une provision de boulets, tout hérissé de lances attachées cà ses flancs , en guise de nageoires, tout chamarré de devises et d’emblèmes , tels que clés pontificales en sautoir, tête de mort entourée d’un chapelet, épées et pistolets figurés sur son ventre et sur sa queue bifurquée, qui semblait formée de dards et de javelots ardents. Les historiens polonais nous ont conservé une description minutieuse de ce fameux poisson, qui fut pourtraü diaprés le vif, et qui promettait plus d’événements terribles que l’avenir n’en put tenir.

Que si quelque savant osait proposer, en tremblant, une solution naturelle de ces phénomènes, en les attribuant à des vapeurs, à des reflets, à des causes toutes physiques, et surtout à l'ignorance, à la crédulité du peuple, mille voix protestaient contre les explications fournies par la science, encore indécise et craintive ; « Quant h moi, disait le bonhomme Simon Goulard, dans ses Histoires admirables et mémorables, j’estime que la plupart de tels ostentes sont faits et formez par le Seigneur Dieu mesme ou par ses saincls Anges , qui , pour l’amour du genre humain , nous mettent devant les yeux, par le moyen de telles images, une bien expresse représentation et suite des événements. » Goulard était calviniste , et il ne voulait pas donner trop d’importance au rôle du démon dans ces sortes de visions ; il ajoute cependant : « Les diables mettent par fois la main à tels ouvrages. » Le peuple était volontiers de cet avis; quant à l’Église catholique, qui n’avait aucun intérêt dans la question, elle évitait de se prononcer, et elle laissait chacun interpréter à sa guise les solennels enseignements que ces prodiges célestes ou diaboliques offraient aux hommes.

ous avons déjà dit que ]''Église frappait surtout de ses censures et de ses anathèmes les Superstitions qui louchaient plus particulièrement à l’essence du dogme, à l’esprit et à la forme d’un des sept sacrements de l’autel; car l’Église, indulgente ou aveugle pour des Superstitions que créait ou protégeait la foi naïve des fidèles, avait compris que les sacrements ne pouvaient admettre aucun mélange superstitieux et idolâtre, sous peine de compromettre le principe même de la religion catholique. Voilà pourquoi les théologiens et les casiiistes ^ s’appliquèrent à rechercher et à combattre ces Superstitions subversives de la loi religieuse, et d’autant plus redoutables, qu’elles affectaient de se placer sous la sauvegarde d’un sacrement et j de faire cause commune avec lui. Nous allons passer en revue la plupart de celles qui avaient été classées par l’autorité ecclésiastique au nombre des attentats et des péchés contre les sacrements.

I. Le sacrement du baptême, le premier et, suivant une expression consacrée, 1 initiateur des six autres sacrements, avait donné lieu à certaines Superstitions, qui fuient considérées comme hérétiques, dès la fondation de l’Église. Do temps de saint Denis d’Alexandrie, c’était une hérésie assez répandue, que de suppléer au baptême par l eucharistie, qui n’a aucune action contre le péché originel, sans la grâce du baptême. Cette hérésie devait naturellement avoir cours à une époque où l’on baptisait autant d’hommes convertis au christianisnie, que d’enfanls nés dans le giion de la leligion nouvelle; on cherchait donc à éluder la pénible cérémonie du baptême, qui se laisait par immersion dans une cuve. Par celte raison sans doute, les néophytes, qui airivaienl à la prêtrise, et même à l’épiscopat, avant d’avoir été baptisés, étaient disposes à soutenir que l’ordination remplaçait le baptême, quoique les conciles eussent déeide que rien ne suppléait à ce sacrement. La tendresse ingénieuse des parents dévots imagina de lui faire une sorte de compensation, pour le cas où reiilaul viendrait a mourir en naissant ou dans le sein de sa mère : on vit souvent le mari et la femme, lorsque celle-ci était grosse, invoquer ce qu’on appelait le baptême du Saint-Esprit en layein de leur progéniture à naître. On vit aussi, et plus souvent encore, des femmes enî ceintes approcher et communier à rinlenlion de leur Iruil quelles croyaient iaire pai-

liciper avec elles au sang de Jésus-Chi ist. Celte Superstition se confina chez les Éthiopiens, ainsi que le racontait, au seizième siècle, 1 evêque Zagazaho, ambassadeur du roi d’Élhiopie en Portugal. Les âmes des enfants morts sans baptême n’étaient pas sauvées, suivant le sentiment des docteurs de l’Église d’Occident, bien que la mère, pendant sa «grossesse, eût reçu l’absolution et même le sacrement de l’eucharistie.

L’eau bénite, qui sert au baptême, fut matière h bien des Superstitions et h bien des défiances superstitieuses. Fallait-il employer l’eau froide ou chaude? Etait-il permis d’user d’eau amère, salée, fétide, trouble, bourbeuse, colorée par quelquecause naturelle ou accidentelle? Les conciles et les décrétales furent d’accord sur ce point, que la qualité de l’eau était indifférente, pourvu que cette eau fût réellement de l’eau. Le bon pape Etienne II avait même décidé que le vin, faute d’eau, pouvait être employé au baptême, et ce, en vertu de l’argument irrésistible que tout vin est plus ou moins mêlé d’eau, mais l’Eglise réforma cette décision bachique. Quant aux baptêmes conférés avec d’autres liquides, tels que des eaux de senteur, des boissons de grains fermentées, du jus de citron, d’orange ou de grenade, de l’huile, du lait, de l’urine, ils ont été, de tous temps, déclarés nuis ou idolâtres ou impies. On n’admit pas davantage le baptême donné avec du sable ou de la terre, dans des circonstances graves où l’eau manquait absolument. Force était «l’avoir de l’eau véritable, et de ne la faire servir à l’usage du baptême, qu’après l’avoir l)énite comme il faut.

On ne saurait croire combien d'interpolations s’étaient glissées dans les paroles sacramentelles du baptême, chacun ayant essayé de les rendre plus efficaces ou de les appliquer mieux à sa propre situation; mais l’Église rejeta ces variantes inorthodoxes dans la Superstition du culte superflu. On autorisait les père et mère à baptiser leurs enfants nouveau-nés en danger de mort, mais non à modifier et h travestir avec intention la formule du sacrement ; cette intention n’excusait pas le fait, et le nom de la Vierge ou de quelque saint ajouté aux noms des trois personnes de la Trinité constituait le cas de Superstition, sinon la nullité du baptême. Le choix du jour, pour l’administration de ce sacrement, avait semblé assez important, pour c^u’on le fixât d’une manière générale dans chaque pays; on ne baptisait d’abord qu’à certains jours, notamment aux principales fêtes; mais plus tard, l’Église d’Occident proclama que tous les jours étaient bons pour conférer le baptême. Ce fut alors que les préférences des parents se prononcèrent d’une façon superstitieuse : les uns ne voulaient baptiser l'enfant que quarante jours après sa naissance si c’était un mâle, et quatre-vingts jours après, si c’était une fille; les autres exigeaient que la mère eût été purifiée ; quelques-uns pensaient que le baptême n’avait pas d’efficacité avant le huitième jour, etc. La Superstition était bien plus grave dans les premiers siècles de l’Église, lorsque les chrétiens, pour ne rien perdre des bénéfices de ce sacrement régénérateur, attendaient le plus tard possible et le recevaient quelquefois en même temps que l’exlrême-onclion. « C’est se moquer de Dieu, disait à ce sujet saint Augustin, que de lui donner les dernières années de sa vie, après avoir donné les premières aux démons. »

On ne se contentait pas de baptiser des enfants vivants, on baptisait aussi des enfants niorls-nés, des avortons et des monstres inviabîcs. L’Eglise avait beau défendre et maudire ces baplêmes inutiles ou indignes qui allaient jusqu’à prononcer les paroles sacramentelles et verser l’eau lustrale sur des morceaux de chair informe et sur les debi is du placenta; on trouvait toujours des prêtres prêts a fermer les yeux et a consacrer cette Superstition qu’excusait l’amour maternel et patet'uel. Un archevê(jue de Lyon (d’Espignac), au milieu du seizième siècle, constate ce fait, dans le recueil des statuts synodaux de son diocèse : « 11 y a quelques simples femmes, lesquelles apportent en «l’église quelques avortons, les gardant là par quelques jours, pour savoir si miracu- « leusement leur apparaîtra quelque signe ou déclaration de sentiment et de vie, voulant. « par quelque effusion de sang ou autrement, induire le curé ou vicaire de les baptiser. » Cette défense de baptiser un enfant mort motivait celle qui ne permettait [)as davantage d’administrer le baptême sur la main, le pied ou quelqu’autre partie de l’enfant, lorsqu’il commençait à sortir du ventre de la mère.

Le baptême des animaux morts ou vifs constituait un fait de Superstition criminelle, et ce n’étaient guère que les sorciers qui s’en rendaient coupables. Ils baptisaient ainsi, pour leurs maléfices, chiens, chats, cochons, et crapauds. On lit dans le Rosier hisfonal. qu’en U60 un prêtre de Soissons, d’après le conseil d’une sorcière, baptisa un crapaud sous le nom de Jean et lui fit manger une hostie ; après quoi, il composa, avec la chair de cet étrange néophyte, un poison, à l’aide duquel il fit mourir ses ennemis. Le bras séculier se chargeait de punir de pareilles Superstitions. Les sorciers faisaient ba[)tiser encore des images de cire, de terre ou de métal, des livres magiques, des })hylactères et des talismans, par l’entremise d’un prêtre portant élole, un cierge allumé dans la main gauche, et dans la droite un aspergés d’herbe de mille-pertuis. On brûlait impitoyablement les auteurs et complices de ces impiétés. Quant à la cérémonie que le peuple nomme encore le baptême d’une cloche, c’est une simple bénédiction que l Église a prise sous sa surveillance pour empêcher le peuple d’y mêler des pratiques trop superstitieuses. Cette consécration des cloches ne paraît pas remonter au delà du quatorzième siècle. On bénissait aussi les maisons, les églises, les vaisseaux, mais on ne les baptisait pas.

Les Superstitions, qui entouraient la naissance de l’enfant, précédaient ou suivaient le baptême, étaient innombrables; l’Eglise en tolérait et en approuvait quelques-unes, comme les invocations et les dévotions à sainte Marguerite, quoiqu on ne sache pas positivement quelle est cette bienheureuse patronne des lemmes en couches; comme la ceinture et le cierge de cette sainte Marguerite; comme les exorcismes sur les lemmes en mal d’enfant; mais elle blâmait ceux qui trempaient dans l'eau Iroide les pieds et les mains du nouveau-né, pour l’empêcher d’être sensible au Iroid; qui lui Irottaieut les lèvres avec une pièce d’or, pour les lui rendre vermeilles; qui, avec un 1er chaud, imprimaient sur son corps le signe de la croix ; qui prenaient j>our parrains et marraines les premiers pauvres que le hasard amenait au carrefour du chemin ou au seuil de la porte; qui paraient magnifiquement l'enfant pour le présenter au baptême: qui \o

co.>auisaienl aux fonts baptismaux avec des instruments de musique et au son des cloches; nui lui imposaient un nom superstitieux ou profane ou ridicule ou diabolinue • qui lui donnaient plusieurs noms (le pape Alexandre Yll en donna treize a un de ses neveux qu’il baptisa lui-même) ; qui lui faisaient adminismer, immédiatement apres le baotèine, la confirmation et la communion ; qui le portaient sur un autel ou dans un cabaret pour le faire racheter à prix d'argent, par ses parrain et marraine; qui se livraient à des festins déréglés le jour du baptême ; qui faisaient boire du vin bénit a 1 en fant baptisé, etc. Cependant, malgré les prohibitions et menaces de 1 Eglise, le peuple n’en persévérait pas moins dans ces pratiques superstitieuses qui semblaient se ratlâcher à l’acte même du sacrement; il s’imaginait que, faute d’avoir sonne les clocies, l’enfant baptisé pouvait devenir sourd ou bien perdre la voix, et que la santé de cet enfant dépendait surtout des libations dont serait arrosé son bapteme.

Enfin la purification de la mère, à la suite de ses couches, ne devait avoir heu que quarante jours après sa délivrance; cette purification, empruntée au judaïsme, se faisait quelquefois par l’entremise de la sage-femme qui remplaçait l’accouchée, quand celle-ci était malade ou défunte. Dans ce dernier cas, l’usage de quelques paroisses exigeait que la cérémonie de la purification fût faite sur la bière de la morte, qui n’ aurait pu, autrement, recevoir l’eau bénite ni entrer, souillée et immonde, en paradis. Du reste, une femme, avant d’être purifiée, restait oisive dans son ménage et s’abstenait de toucher aux aliments que son contact eût rendus impurs. C’était là une réminiscence des mœurs

judaïques. . , , ,, ,

II. Le sacrement de la confirmation, que l’Église appelle la perfection du bapteme, et

que Calvin regardait comme une Superstition inventée par le diable, ne prêtait pas absolument autant que le baptême aux Croyances superstitieuses. Le chrême, qui est la matière même de la confirmation, se composait d’ingrédients différents chez les Grecs et chez les Latins ; l’huile et le baume en faisaient la base, mais on y ajoutait plus ou moins d’aromates et d’herbes odoriférantes : le prêtre consacrait ce mélange, en souftlant dessus, en prononçant les paroles de bénédiction et en se prosternant devant son ouvrage. Aussi les hérétiques disaient-ils que ce chrême n’était autre qu’un charme et une profanation. Les sorciers s’en servaient pour leurs maléfices. La Superstition accordait un pouvoir surnaturel à ces saintes huiles, on l’on croyait que la personne du Saint-Esprit était renfermée comme celle de Jésus-Christ dans 1 eucharistie. Tantôt on frottait de chrême un criminel et on lui en faisait boire quelques gouttes, pour le forcer à l’aveu de son crime ; tantôt on oignait de chrême les lèvres d’une femme, pour lui inspirer de l’amour. Quelquefois, dans les conjurations magiques, ce chrême était employé àd’alfreuses profanations. On punissait donc très-sévèrement les prêtres qui vendaient ou distribuaient hors du sanctuaire la moindre parcelle des saintes huiles ; le concile de Tours, en 812, avait décrété qu’on leur couperait le poignet.

Les autres Superstitions, relatives à la confirraationj étaient moins sérieuses : peu importait, en effet, que le néophyte reçût ou non un présent de ses parrain et marraine ;

qu'il fût confirmé h jeun ou après avoir mangé; qu’il portât, trois jours durant, le bandeau qui couvrait son front marqué du sceau de la confirmation; qu’il ne se lavât le visage, que le sixième ouïe huitième jour, etc.; mais c’était un sacrilège, que de réitérer la confirmation; c’était une Superstition, de ne pas se soumettre à la cérémonie du soufflet, qui ne date guère que du quatorzième siècle, de préférer un jour plutôt qu’un autre pour l’administration de ce sacrement, et de se pourvoir de deux parrains et de deux marraines pour ce nouveau baptême, dans lequel on pouvait changer de nom ou prendre du moins un second patron. Le petit nombre des Superstitions qui concernent ce sacrement, prouvent que le peuple ne lui reconnaissait qu’une médiocre importance , sur la terre et dans le ciel.

ni. Le sacrement de l’eucharistie, au contraire, a été, plus que tous les autres, l’objet et la cause d’une foule de Superstitions que l’Église a toujours poursuivies et condamnées avec rigueur; car l’eucharistie est le dogme fondamental du christianisme. Pendant les premiers âges de la religion du Christ, ce dogme était sans cesse en butte aux attaques des schismatiques et des hérétiques, qui s’efforçaient d’y introduire quelque Superstition nouvelle. Nous n’essayerons pas d’énumérer et de décrire les plus bizarres, les plus criminelles de ces Superstitions primitives, à l’égard delà matière du pain eucharistique. On a peine à croire aujourd’hui que, pour composer ce pain des anges, les artotyrites aient pétri de la farine avec du fromage; les calharistes, de la farine avec de la semence humaine ; les montanistes ou cataphrygiens, de la farine avec le sang d’un enfant, etc. On obviait à ces folies infâmes ou ridicules, en conférant la communion sous les deux espèces. Les conciles décidèrent plus tard que le corps de Jésus-Christ se trouvait aussi bien dans le pain levé que dans le pain sans levain, dans une petite hostie que dans une grande, dans une hostie sèche que dans une hostie détrempée devin consacré, enfin dans un fragment d’hostie que dans l’hostie tout entière. En dépit de ces décisions, la crédulité populaire se préoccupa toujours delà composition, de la forme et de la grandeur des hosties. On peut attribuera la piété du clergé l’invention de certains miracles qui avaient pour but de rectifier à ce sujet les Croyances erronées du peuple. On raconte qu’au quatorzième siècle, un chevalier allemand, nommé Oswald Mulser. pour se distinguer des vilains, ne voulut communier qu’avec une hostie de la plus grande dimension; mais h peine l’eut-il dans sa bouche, qui devait être fort grande aussi, qu il sentit le sol s’affaisser sous lui et qu’il tomba dans un trou, comme s’il allait être enseveli vivant : force lui fut de lâcher l’hostie, que Ton ramassa teinte de sang, et que 1 on montrait encore, il y a cent ans, dans la sacristie de Seveld en Tyrol. Les dévots ne renoncèrent pas sans peine aux grandes hosties, et ils imaginèrent de les remplaeer par plusieurs qu’ils avalaient coup sur coup, dans l’espoir de gagner plus de grâces à la fois : ce raffinement de dévotion superstitieuse était fort goûté dans les couvents de femmes, qui trouvaient des confesseurs pleins de complaisance pour ces pieuses fantaisies.

Les pratiques du culte se sont, d’ailleurs, souvent modifiées selon les lieux et les

Mœurs ei usages de la vie religieuse.

SUPERSTITIONS. Fol, X .’

temps, en sorte que l’Gglise a fini par repousser et par combattre comme superstitieux et répréhensibie ce qu’elle avait admis d’abord comme orthodoxe. Au septième siècle, on communiait indifféremment avec du lait ou de l’eau même au lieu de vin, avec des grains de raisin au lieu de pain; on enterrait les morts avec une hostie sur la poitrine; on prenait des hosties non consacrées, en guise de remèdes, pour arrêter les vomissemenls, les hémorrhagies, les convulsions, les coliques et le reste. Ces hosties non consacrées furent employées jusqu’au seizième siècle, pour guérir les fièvres et la jaunisse, pour faire des philtres et des talismans. Le vin, qui avait servi au sacrifice de la messe, était aussi détourné de son usage saint et appliqué à des Superstitions profanes : on le buvait comme une panacée universelle; on le mélangeait avec de 1 encre pour écriie et signer des actes politiques et des contrats d’intérêt privé. On croyait par là les rendre indélébiles. C’est ainsi que fut signée la paix conclue, vers 854, entre Charles le Chauve et Bernard, comte de Toulouse. {Face cum sanguine eucharistico firmalâ et obsignalâ, dit Aribert, historien contemporain.) C’est ainsi que le pape Théodore 1" avait signé 1 excommunication de Pyrrhus, chef des monothélites , dans un concile assemblé h Piome en 648.

Les anciens conciles se sont élevés avec force contre la communion que 1 on administrait aux morts; caries morts ne pouvaient ni prendre ni avaler l’hostie. Les lois ont frappé avec une terrible rigueur les sorciers ou les mécréants qui faisaient communier des bêtes. Celles-ci ne se prêtaient pas volontiers à cette impiété; car saint Antoine de Padoue, pour convaincre un hérétique, présenta une hostie à un mulet qui jeûnait depuis trois jours, et le mulet, loin de la saisir, se mit à genoux, baissa la tête et adora le sacrement. Nous avons vu que le crapaud était moins révérencieux, lorsqu un abominable sorcier le forçait à communier dans une messe magique ; c’est que le diable passait alors dans le corps du crapaud. Jovien Pontano , dans le cinquième livre des Histoires de son temps, raconte une communion plus impie encore par la solennité qu’on lui donna. Les habitants de Suessa, assiégés par le roi de Naples et manquant d'eau, allaient être forcés de se rendre. Ils amenèrent un âne aux portes de leur église, lui chantèrent un Requiem, lui fourrèrent dans la gueule une hostie consacrée, lui donnèrent la bénédiction et l’enterrèrent tout vif devant le porche. A peine cette horrible cérémonie était-elle achevée, que le ciel s’ouvrit en cataractes et remplit d’eau les puits et les citernes, -ce qui fit que le roi de Naples leva le siège de la ville. La légende cite pourtant quelques exemples édifiants d’animaux qui ont entendu la messe et qui se sont agenouillés au moment de l’élévation, sans profaner le sacrement de 1 Eucharistie.

Les chrétiens eux-mêmes n’étaient pas aptes à recevoir la communion en tous temps : on la refusait aux femmes qui avaient leurs menstrues, aux enfants qui n étaient pas baptisés, aux fous et aux démoniaques. La posture du communiant ne semblait pas indifférente aux décrétalistes , qui défendaient de communier assis, couché ou debout; mais ils n’exigeaient pas, comme on l a cru, que le communiant fermât les yeux, ou tînt ses mains serrées sur sa poitrine, ou dormît quelques heures avant de s’approcher

de la sainle-table, ou avalât auparavaiil un morceau de pain bcînit; ils n’enipêchaienl pas de manger, de boire, de tousser, de cracher, de marcher pieds nus, de travailler, après la communion, pendant toute la journée. Quant à se communier soi-môme, lorsqu’on n’avait pas qualité pour dire la messe, il fallait pour cela être autorisé par un évêque ou par un pape. Marie-Stuart, dans sa prison, où on lui refusait l’assistance d’un prêtre, avait des boîtes pleines d’hosties consacrées, que ses partisans lui faisaient passer en cachette ; mais elle ne communiait qu’une fois par jour, et avec une seule hostie h chaque communion. Il n’y avait giières que les sorciers qui possédassent des hosties et qui en fissent abus hors des églises. Le pèreNyder, dans son traité intitulé Formicarii, raconte qu’un prêtre infâme avait perverti trois femmes qu’il faisait mettre nues pour leur donner à chacune la communion cinquante fois par jour. On sait combien d’horribles sacrilèges se commettaient autrefois avec des hosties consacrées, que les communiants reliraient de leur bouche en cachette pour les faii’e servir à de coupables desseins. Tout le Moyen Age a retenti des miracles, par lesquels Jésus-Christ aurait protesté contre ces outrages faits en quelque sorte à sa chair et à son sang. Le plus célèbre de ces miracles est celui des Rillettes. Un juif, qui habitait la rue des Jardins, à Paris, en 1290, crucifia et martyrisa une hostie que lui avait apportée une femme catholique qui sortait de la sainle-table : l’hostie, toute sanglante, s’envola et se soutint en l’air, aux yeux de son bourreau, qui fut mis en pièces par le peuple indigné. (Voy., dans cet ouvrage, le chapitre des Juifs, par M. Depping.) On citerait beaucoup d’autres faits analogues qui ne sont pas plus authentiques. Suivant le témoignage de Césaire d’Heisterbach, un prêtre impudique, qui avait voulu garder une hostie dans sa bouche pour débaucher une femme qu’il aimait, sentit tout à coup cette hostie se dilater et grossir de telle façon qu’il fut forcé de la rejeter, avant de quitter Féglise : il l’enterra dans nn coin, sous un tas de poussière; mais le remords lui ayant fait déclarer son crime, on retrouva, en place de fhostie, une petite figure de chair attachée à une croix et toute couverte de sang. Ces profanations d’hosties n’avaient pas toujours une issue miraculeuse. Thomas Bossius rapporte qu’en 1273, une femme de la Marche d’Ancône, dans fespoir de se faire aimer de son mari qui ne faimait pas, emporta chez elle l’iioslie qu’elle avait reçue à fautel; un paysan, qui s’affligeait de la stérilité de ses abeilles, ht semblant de communier et alla cacher l’hostie dans une de ses ruches; un autre, pour tuer des chenilles qui dévoraient ses légumes, divisa l’hostie en petits morceaux et les sema dans son jardin. C’étaient là des Superstitions que le diable inspirait et dont il avait sans doute le bénéfice.

L’eucharistie servait de prétexte à des Superstitions moins coupables, auxquelles le clergé s’associait souvent, dans les localités peu éclairées, par ignorance ou par faiblesse. Ici, pendant les ouragans, on ouvrait le tabernacle et l’on promenait le saint-sacrement autour de l’église; là, on apportait le saint sacrcmeiil pour arrêter un incendie, une inondation ou quelque aiiii'e fléau naturel; souvent on jetait des hosties dans feaii ou dans les flammes, afin de s’en rendre maître ; ailleurs, on prêtait serment sur le

saint-ciboire. C’étaient des pratiques de yaine observance qui ne diminuaient pas le respect dû au sacrement. 11 n’en était pas de même des processions accompagnées de spectacles profanes, badins ou ridicules, qui contrastaient singulièrement avec la sainteté de reucharistie qu’on exposait ainsi, au milieu des mascarades et des bouffonneries. Telle était celte fameuse procession de la Fête-Dieu à Aix, que le bon roi René avait pris soin de régler et d’organiser, en y faisant figurer le prince des amoureux, le roi des plaideurs, Vabbé des cabaretiers, \ahbé des fripiers, et quantité d’autres personnages allégoriques aussi peu orthodoxes. La Fête-Dieu et l’exposition du saint-sacrement, au Moyen Age, avaient presque partout un entourage parasite de cérémonies qui rappelaient sou\ent la pompe des fêles du paganisme, et qui ne causaient aucun scandale dans le peuple accoutumé à y prendre part avec une sorte de pieux enthousiasme.

Ces spectacles, ces déguisements, ces danses, que l’on tolérait jusque dans les églises et qui s’y mêlaient, en quelque sorte, au cuite, devenaient impies et sacrilèges, dès qu ils

semblaient se mettre en antagonisme avec les pratiques de la religion. Ainsi, la Cliionique de Nuremberg [Liber Chronicarum murtdi, par Harimann ScbedeL), raconte que.

vers l'année 1025, dans un village de l’évêché de Magdebourg, dix-huil hommes el quinze femmes s’étanl mis h. danser et à chanter dans le cimetière, pendant qu’on célébrait la messe de minuit, à la fêle de Noël , le prêtre, qui disait cette messe , les excommunia; en sorte que les pauvres excommuniés continuèrent à chanter et à danser, sans paix ni trêve, durant une année entière ; et, pendant le temps de cette étrange pénitence, ils ne reçurent ni pluie, ni rosée; ils n’eurent ni faim, ni fatigue; ils n’usèrent ni leurs vêtements ni leurs chaussures. Quand l’évêque de Magdebourg les délivra de rexcorn-

munication, quelques-uns moururent, d’autres dormirent trente nuits de suite sans s eveiller, et plusieurs conservèrent un tremblement nerveux dans tous les membres.

Le sacrifice de la messe, qui avait été réglementé et fixé dans ses moindres détails pai’ tant de conciles, fut de tout temps comme une arène ouverte aux Superstitions les jilus étranges et les plus criminelles. Ainsi, les sorciers faisaient dire une prétendue messe du Saint-Esprit sur une peau de bouc arrosée d’eau bénite, sur un gâteau de pâte cuite ou crue, sur des mouches cantarides, sur des os de morts, sur une hostie piquée d’épingles, etc. On verra, dans l'hisloire des Sciences occultes, ce que c’était que la messe du sabbat où le diable régnait sans partage. L’Église avait plus d’indulgence pour certaines messes superstitieuses qui ont été successivement retranchées des missels, après avoir eu place dans la liturgie catholique. Telles furent les messes de saint Amateur el de saint Vincent, des Quinze Auxiiialeurs, du Père-Éternel, du Trentain de saint Grégoire, des Cinq Plaies, des Clous, de la Lance, et de l’Image de notre Seigneur; de la Dent, du Prépuce , du Nombril et de la Robe sans coulure de Jésus-Christ; du Saint-Suaire et de sainte Véronique; de la Sainte Larme, des Onze mille Vierges, du Rosaire, etc. Chacune de ces messes, auxquelles Luther et Calvin firent une rude guerre, avait son origine dans quelque Superstition de la légende, et tenait plus ou moins à l’observance du culte superflu .

Nous examinerons à part avec détail la messe de l’Ane et celles de la fêle des Diacres, des Rois, des Fous et des Innocents, en recueillant les curieux vestiges de ces mœurs et de ces usages du paganisme. L’Église, qui tolérait le retour périodique de pareilles saturnales , condamnait absolument, sous peine d’excommunication, les messes sèches, c’est-à-dire sans consécration et sans communion, et les messes à plusieurs faces ou têtes, c’est-à-dire celles où l’on recommençait deux, trois el même quatre fois le sacrifice jusqu’à l’offertoire, de manière (ju’une seule coiisécratioii put seinir à plusieurs messes, el

procurât ainsi à roffieiaiil économie de leiiq^s et augmeiilalion de salaire : cela s’appelait naïvement : enter des messes. Qvnmi'^ la messe sèche, on la uominail aussi messe navale {nautiea'' et messe de chasse vauitico^.

Fini joiKinl de la cornoiiiusc, il’apU’S {'Alïas dci. JHenufnfnty âf I<j France, par .Mcv, Lonoir.

parce qu’on l’avait faite exprès pour les marins et les chasseurs. La suppression de quelque partie de la liturgie dans l’office de la messe, ou l’introduction de quelque prose, de quelque litanie , de quelque leçon, non approuvée par les canons de l’Église, constituait un cas de Superstition ou de culte superflu.

Les fidèles qui entendaient la messe ou qui achetaient des messes pour leur compte péchaient souvent par Superstition; les uns menaient leurs chiens et leurs chevaux malades à l’Église, et plus spécialement aux chapelles de Saint-Pierre, de Saint-Hubert et de Saint-Denis, pour leur faire appliquer sur le corps les clefs de ces chapelles ou leur faire dire des évangiles sur la tête; les aulres faisaient dire des évangiles pour eux mêmes, tantôt en tenant un cierge éteint, tantôt en levant le pied droit en l’air, tantôt en se cachant le menton dans la main droite, tantôt à certaines heures du soir ou du matin, et cela, pour se délivrer de la gale ou de la dyssenterie, pour guérir un enfant ou une personne absente, etc. Dans certaines localités, on mettait sur l’autel, durant la messe, des clous de cheval qui devaient empêcher les chevaux encloués de rester boiteux; dans d’autres Églises, le jour de Pâques, on bénissait un agneau devant l’autel, à l’offertoire; dans les campagnes, on offrait encore à la messe, il y a peu d années, du lait, du miel, du cidre, des confitures, des volailles , du gibier, des fruits ou des légumes. C’était une réminiscence de l’oblation judaïque; les confréries présentaient le pain bénit, environné de banderolles et d’emblèmes, au son des violons, des flûtes et des instruments de musique ; les chevaliers de l’arquebuse faisaient des décharges de mousqueterie dans l’Église; ce qui, pour être superstitieux, n’en était pas moins généralement usité avec l’agrément du curé et des marguilliers.

Les Superstitions relatives à certains endroits de la messe ont été formulées par les casuistes. Voici quelques-unes de celles qui concernent le Sanctus : !<> ramasser à terre, pendant le Sanctus de la messe , des rameaux de buis bénit, et les faire infuser dans de l’eau pour guérir la colique ou le mal d estomac; 2 tenir la bouche ouverte, pendant le Sanctus de la messe des morts, pour être préservé de la morsure des chiens enragés; 3" porter sur soi le Sanctus écrit sur du parchemin vierge , pour être heureux à la pêche; 4" mettre deux fétus en croix pendant le Sanctus pour retrouver les choses perdues. Voilà maintenant quelques autres Superstitions non moins singulières qui regardent l’élévation : l“dire le Pater à rebours pendant l’élévation, contre le mal de dents; 2” répéter trois Ave entre l’élévation du corps et celle du sang de Jésus-Christ, contre les mauvais rêves et les visions nocturnes ; 3” enterrer trois épingles ou aiguilles pendant l’élévation, contre le mal de gorge ou le flux de sang; 4° aussitôt après 1 élévation, se pendre au cou un os de mort, contrôla fièvre; 5° rester assis pendant 1 élévation, pour gagner aux jeux de hasard, etc.

La messe de minuit, la messe des morts, et d’autres messes autorisées par le rituel, avaient chacune leurs Superstitions spéciales. Celles de la messe de minuit sont encore la plupart en vogue chez les gens de campagne. On faisait boire les chevaux et les bestiaux, en revenant de cette messe, pour les guérir ou les préserver de maladies; on

portait sur soi un morceau de pain bénilde la messe de minuit, pour n’ôlre jamais mordu par un chien enragé; le berger qui se présentait le premier a 1 offrande, pendant celte messe, devait celte année-là avoir les plus beaux agneaux du canton, etc. Les messes des morts étaient surtout une source inépuisable de pratiques superstitieuses, non-seulement de la part des fidèles, mais encore de celle des prêtres et des curés. Quelquesuns de ces derniers, par dévotion ou par tout autre motif, ne disaient jamais que la messe des morts, comme si un cercueil eût été là derrière eux; quelques bons chrétiens, par anticipation, faisaient dire, à leur profit et en leur présence, des messes des morts, comme s’ils fussent déjà dans la bière. Le nombre des messes qu on disait pour les vrais morts autrefois prêtaient aussi à la Superstition, mais l’Église y trouvait troj) d’avantages pour se montrer bien sévère à cet égard. Sainte Gertrude n’avait-elle pas conseillé de dire cent cinquante messes pour les morts et de communier cent cinquante fois à l’intention d’un seul défunt? Peu importait donc que, d’après certaines traditions superstitieuses émanées du paganisme, on fît dire sept messes des morts; qu on fît, a ces messes, allumer sept cierges; qu’on distribuât sept aumônes après chaque messe; qu’on récitât sept et sept Ave, etc. Mais si, pour faire mourir quelquun, on

disait ou faisait dire une messe des morts devant une image de cire, on encourait la peine de la harl ou du bûcher; ce qui n’ empêcha pas les ligueurs , en 1589, de placer sur Pautel, dans plusieurs paroisses de Paris, de pareilles images de cire à 1 effigie du roi Henri Hï, et de piquer ces images avec des aiguilles, pendant la messe des morts, pour obtenir du ciel ou de l’enfer, que ce roi mourût. Les messes pour les morts ne devaient pas avoir d’autre objet que de tirer une âme du purgatoire ou d’abréger 1 expiation de ses péchés. C’était donc Superstition que de faire dire ces messes pour les damnés, excommuniés , hérétiques, relaps et inbaptisés : on trouvait bien dilficilemenl un prêtre qui consentît à dire des messes, les loi payât on double, pour un homme tué en duel ou mort en flagrant délit. Cependant, les éci ivaiiis ecclésiastiques rapportent une foule d’exemples de damnés qui sont sortis de l’enfer par l’intercession des saints et par

les mérites de Jésus-Christ. La plus célèbre de ces légendes est celle de rempereur Trajan , ci' grand philosophe payeii , que saint Grégoire le Grand eut l’adresse de délivrer du goiillre éternel, en le faisant baptiser après sa mort, àoilà pourquoi l’Église, dans ses oflices des morts, prie pour les morts en général, et laisse à Dieu le soin d'appliquer ces prières à qui de droit. 11 y avait pourtant des chapelles et des autels privilégiés où, en souvenir de certain miracle et en vertu de certains brefs, une messe des morts , dite a tel jour et a telle heure , laisail inévitablement sortir une âme du purgatoire an moment de l'élévation. C est un privilège que conserve encore la chapelle souterraine de Sainte-Croix de Jérusalem a Rome.

Le diable vaincu par un frère convers, fic-?imile d’une nnniature du Ms. des Chroniqties de St-Denis^ No 85^5, A, E. Bibl. Nat. de Paris.

On rapporte, à ce sujet, que le diable se présenta en personne plusieurs fois pour acheter des messes au nom de quelque grand scélérat ou de quelque athée abominable mort en état d’excommunication, et ce, dans la maligne intention de contrarier le privilège de l’autel et de troubler la conscience du prêtre. On pouvait, d’ailleurs, obtenir des messes pour quiconque avait ete inhume en terre sainte, avec les ceremonies de l Eglise . car l’Eglise, était censée avoir admis, dans son giron, tous les morts qu’elle avait honorés de ses prières. Ce fut donc pour éviter le scandale d une pareille erreur , que le corps d’une méchante sorcière, qu’on avait osé présenter devant l’autel, fut tiré du cercueil et emporté par le diable, sur un cheval fantastique, qui disparut dans les airs. Ceci se passa en Angleterre, vers l’année 1034, selon la Chronique de Nuremberg , qui assure que l’on entendait encore crier la sorcière, à quatre lieues de distance.

Le prêtre était souvent lui-même atteint et convaincu de Superstition, s’il disait plus d’une messe par jour, s’il se faisait payer la même messe par deux ou trois personnes différentes, s’il se servait d’un pain levé et d’un calice de bois, s’il s’endormait pendant le sacrifice, s’il revêtait deux étoles au lieu d’une, s’il portait des ornements faits avec des étoffes employées naguère à des usages profanes, s’il négligeait à dessein de consacrer l’hostie, s’il touchait l’hostie avec des mains impures, s’il avait avalé un verre de vin ou une noix confite avant de monter à l’autel, s’il y montait 1 épée au côté, botté et éperonné ou bien les pieds nus, etc. Mais il ne devenait pas complice des Superstitions qu’il secondait sans le savoir ; car on lui faisait dire souvent des messes pour connaître si une personne absente vivait ou était morte, pour obtenir la réussite d une entreprise ou même d’une action criminelle, pour retrouver un objet perdu ou volé, pour découvrir un voleur, pour avoir les plus beaux troupeaux et les plus belles récoltes, etc. Enfin, tant de Superstitions incroyables se mêlaient au sacrifice de la messe et au sacrement de l’eucharistie, que certains hérétiques n’avaient pas hésité à en attribuer l’invention au diable. Celui-ci, comme nous l’avons raconté plus haut, se donnait le plaisir de faire dire des messes, mais on n’assure pas qu’il osât y assister : il en demandait aussi aux vivants, tantôt sous la forme d’un homme noir, tantôt sous 1 apparence d’un spectre, tantôt en poussant des plaintes et des gémissements comme une âme en peine, tantôt en proférant d’horribles menaces. On n’a jamais su quel intérêt il pouvait avoir dans ces messes extorquées à la crédulité ou à la peur.

IV. Le sacrement de pénitence, outre quelques Superstitions imperceptibles que 1 œil du casniste exercé savait seul apprécier, en avait fait naître de plus grossières, qui étaient aussi plus répandues dans le peuple. On croyait à ces miracles, en vertu desquels un mort se confessait d’un péché mortel qui l’empêchait d’entrer en paradis. Selon Bonfinius, trois ans après la bataille de Nicopolis, où l’armée de l’empereur Sigismond fut défaite par les Turcs, on trouva, sur le champ de bataille, une tête coupée qui ouvrait les yeux et qui demandait un confesseur; selon Thomas de Cantipré, un voleur normand, qui avait jeûné tous les mercredis et samedis en l’honneur de la Merge, fut tue et décapité par ses ennemis sur le sommet d’une montagne, en sorte que sa tête, en rou*

aiit dans la vallée, appelait à grands cris un confesseur -, selon Césairc d’IleisleiLacli, m moine de l’ordre de Cîteaux, étant mort en l’absence de son abbé qui le confessaii l’ordinaire, revint exprès, la nuit suivante, chercher sa confession, sans laquelle il serait allé droit en enfer-, selon plusieurs chroniqueurs fj-ançais du quatorzième siècle, in chanoine de Notre-Dame de Paris, qu’on avait inhumé dans le chœur de la cathé- Irale, fut, pendant plusieurs nuits consécutives, rejeté hors de sa sépulture, jusqu’il ce ju’il eut trouvé un confesseur qui le débarrassa d un jiéché mortel, avec leipiel il ne pouvait reposer en terre bénite. Quelquefois, c’était le confesseur mort qui venait en ûdeà son pénitent vivant ; témoin saint Basile, qui, pendant qu’on le portail en terre, etfaça la confession d’une grande pécheresse, écrite dans un papier cacheté et déposée sur son corps; témoin saint Jean l’Aumônier, qui, ayant reçu une confession, en donna l’absolution par écrit après sa mort, et se leva de son tombeau pour l•cnlettre un bulletin où cette absolution était signée de sa main. L’exemple des plus grands saints n'était pas toujours bon à suivre : si sainte Lidiiine de Hollande avait pu confesser les péchés d’un fameux scélérat et recevoir l’absolution pour le compte de celui-ci, la mère de saint Pierre le Vénérable fut admonestée et punie, pour avoir confessé , avec ses propres péchés, ceux de son mari défunt ; si des saints s’étaient confessés à des images et h des reliques, l’Lglise ne permettait, qu’en cas de nécessité absolue, la confession faite à des laïques, mais non h des femmes : c’est ainsi que le sire de Joinville confessa le connétable de Chypre, qui s’attendait à être mis h mort [lar les Sarrasins : « Je lui donnai, dit-il, telle absolution comme Dieu m’en donnait le pouvoir. » On ne pouvait jamais abuser du sacrement de la pénitence : Pierre le Chantre cite un abbé de Longpont qui recommençait chaque jour sa confession générale; le bienheul eux André d’Avellino se confessait quatre et cinq fois par jour. Ces confessions incohérentes étaient fort en usage dans les couvents, principalement chez les religieuses, et quelquefois l’abbesse usurpait le droit d’absoudre les péchés.

C’était dans les indulgences que la Superstition jouait le l’ôle le plus important : indulgences fausses et supposées; indulgences indiscrètes et ridicules; indulgences vaines et superllues. Cependant, toutes les indulgences étant payées, et souvent fort cher. l’Église avait intérêt à fermer les yeux sur leur abus; le pape et les évêques ne les approuvaient pas toujours, mais en revanche ils ne les condamnaient pas souvent. Ces indulgences étaient attachées à des prières, à des messes, h des neuvaines, à des jeûnes, à des processions, à des pèlerinages, à des olVrandes. Elles avaient parfois l'o- 1 rigine la plus burlesque. Telles furent les indulgences de l’Araignée, Un conlelier île la 1 ville du Mans célébrait la sainte messe : une énorme araignée tomba dans le calice ; le œordelier avala d’un seul trait l’araignée et le vin consacré. 11 n’en mourut pas. et bientôt i l’araignée sortit toute vive de la cuisse du religieux. Le pape Urbain IV autorisa dès lors la confrérie et les indulgences de l’Araignée. Un pape moins superstitieux, innocent XI, supprima en 1678 une petite partie des indulgences fausses et apocryphes qui avaient cours dans la chrétienté; parmi ces indulgences, on remarque celles ac-

MoBurs et usages de la vie religieuse.

SUPERSTITIONS. Fol. XIX.

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