‹ Le Moyen Âge et la Renaissance (volume 2)Chapitre 21 sur 74 · VILLES DE CONSIL.LT · texte numérisé non relu

VILLES DE CONSIL.LT

L’Italie, où la cendre de l’antiquité est toute chaude encore, est évulemment le lo\('r principal où se rallume une civilisation qui n'a jamais ele qu a denii-eleime. Mai^ l lialifprésente elle-mcme de très-grandes diversités. L'empereur, le pape, les princes féodaux, les évêques, y exercent, sur les villes, des inlluences très-inégales de conirée en contrée. En Toscane et en Ligurie, le progrès des villes vers la liberté est bublemeni

disputé; en Lombardie et dans les Deux-Siciles, la féodalité, au contraire, est très-forte. Parlout, néanmoins, les cités s’affranchissent ; dans les Siciles, la féodalité reste maîtresse des campagnes; dans la plus grande partie de Fltalie, elle est poursuivie et vaincue jusque dans les campagnes par les cités réorganisées selon l’esprit des républiques antiques. Les empereurs, en Lombardie, avaient donné les droits de comté aux évêques, pour les opposer aux grands laïques; les villes profilent de la Guerre des Investitures pour renverser la domination des évêques- comtes, avec l’appui de la papauté même, qui poursuit dans ces évêques les alliés de l’empereur. C’est aux souvenirs de la vieille Rome que les cités affranchies vont demander le titre nouveau de leurs magistrats républicains; les villes de l’ancien exarchat de Ravenne, devenu le domaine du Saint-Siège, donnaient à leurs officiers municipaux le titre altier de consuls, peu en rapport avec leurs modestes fonctions. Les cités de la Haute-Italie et de la Toscane l’empruntent et l’appliquent h des institutions plus dignes d’un si grand nom; elles font de vrais consuls romains à Milan, à Gênes,àPise,etc. Les villes romaines, à leur tour, et les principales cités maritimes des Deux-Siciles, se remettent par leurs lois au niveau de leurs sœurs du nord. La noblesse féodale, en Toscane, en Ligurie, en Lombardie, est dissoute, absorbée, attirée dans les villes en otage; les barons sont transformés en patriciens urbains. L’empereur ludesque s’efforce en vain de ramener sous son joug ces fières populations qui ont brisé le joug de ses vassaux. Du haut de ces tours élancées et légères qui ornent encore aujourd’hui quelquesunes des villes italiennes, le signal des combats vole par toute la Lombardie ; l’empereur est vaincu, et réduit à se contenter d’une suzeraineté presque nominale : l’aigle impériale s’enfuit devant le char splendide [carrocio) qui porte les bannières des villes liguées. Heureuses les cités d Italie, si leur prospérité même ne leur faisait oublier riiniou qui pourrait seule rendre celle prospéiiîé durable, et si, au lieu de s’associer par un lien fédératif, elles ne tournaient leurs armes les unes contre les autres dans des luttes fatales à la liberté de toutes!

Si nous passons les Alpes et que nous descendions de l’Italie dans la France méridionale, nous y retrouverons immédiatement le contre-coup du mouvement italien: l’analogie des mœurs, des souvenirs, des tendances, y propage presque instantanément l imitation des nouveautés ultramontaines. Plus avancées quant au développement chevaleresque et littéraire, moins avancées quant au développement politique, la Provence, la Sepiimanie, rAquitaine, font de nobles échanges avec Fltalie. Leurs villes, moins puissantes que les cités italiennes, ont déjà cependant, du dixième au onzième siècle, des libertés municipales assez étendues; elles s’intitulent communauté, université, pour indiquer qu’elles font corps, que tous les citoyens ne font qu’un; elles ne font pas seulement corps chacune dans l’enceinte de leurs murailles, elles interviennent ensemble dans les alïaires générales, elles prennent part aux parlements, aux états-généraux du royaume d’Arles et de la Sepiimanie. (Les Etats dont nous parlons ici n’étaient point une institution régulière, mais des assemblées extraordinaires convoquées en vue de quelque grand intérêt public. ) Leurs magistrats traitent en égaux les seigneurs feo-

daiix; la jeunesse patricienne des villes est admise dans l’ordre de chevalerie. Pendant longtemps, les seigneurs d’origine franke et gothique, n’admettant pas les vieux titres municipaux latins dans la hiérarchie féodale, n’ont reconnu les magistrats des villes qu’en qualité de bons hommes, c’esl-à-diic de notables. Mais les consuls, eux, savent bien se faire faire place dans la hiérarchie. Le consulat, arrivé d’Italie , couronne partout l’édifice municipal dans les provinces voisines du Rhône, de la Méditerranée et de la Garonne. Le régime où des consuls exercent le pouvoir exécutif })rès d’un sénat municipal, atteint la Charente, d’un côté, et Lyon, de l’autre. Le consulat gagne même, par le Rhin et le Danube, une partie des cités germaniques, mais sans y [torler sa vigueur native ni ses vastes attributions; ce n’est pas lui qui régénérera les villes des Teutons. Dans notre midi, au contraire, où le sol est si bien préparé a le recevoir, il produit tout ce qu’il peut produire, eu égard à l’état respectif des classes et des forces sociales. S il n’arrive pas, comme en Italie, :i supprimer la féodalité, il la translbrme. Le [)uissanl comte de Toulouse semble moins dans sa capitale un prince féodal qu’un magistrat suprême de la bourgeoisie, quand il préside en personne le chapitre (conseil) de la cité, au milieu de ces fiers bourgeois qui se qualifient de barons de Toulouse [los baros de Tolosa). Le nom général de consuls doit disparaître à Toulouse devant celui de capilouls (capitulares , chefs du chapitre), particulier à celle ville; mais les fonctions sont les mêmes. Dans plusieurs cités, spécialement en Provence, une autre magistrature, également d’origine italienne, vient se superposer ou se juxtaposer au consulat; c’est cette institution du podestat {poleslas), dont le nom exprime énergiquement le pouvoir public personnifié. A Avignon, deux podestats et deux consuls figurent ensemble à la tête du corps de ville. Presque toutes les villes importantes n’admettenl plus d’intermédiaires, de vicaires, entre elles et le prince féodal; les consuls ne reconnaissent plus le vicomte, à moins que le vicomte ne devienne, par l’assistance même de la cité, un prince indépendant. A Marseille, l'université de la cité-haute se gouverne en république, sous la suzeraineté du comte de Provence, tandis que la cité-basse reste soumise à un vicomte. Plusieurs cités ne reconnaissent même plus la siizei-ainelé du comte. Ainsi Périgueux . partagé en deux communautés alliées, la Grande etVà Petite Confraternités, reluse toute obéissance aux comtes de Périgord, sauf à reconnaître la suzeraineté nominale du duc d’Aquitaine. Arles, sous les podestats, paraîtrai! moins quelque temps, indépendante des comtes de Provence et se gouvernant en ville libre et impériale. Les lois et coutinnes de toutes ces villes varient à l’infini. Toutes les combinaisons imaginables de démocratie et d’aristocratie, de système électif, de concentration, de division, de pondération des pouvoirs, sont essayées successivement et simultanément. Parmi les constitutions que sc donnent nos cités méridionales, du onzième au treizième siècle, on trcuive do vi’aischetsd’ œuvre de politique, ensevelis au fond des archives de telle ou telle petite ville des bords du Rhône ou du golfe de Gascogne (h Bayonne, par exemple 1, et 1 on est saisi d admiration en voyant quels trésors d’intelligence et de patriotisme ont été dépensés sur de si étroits théâtres.

KÉGïON DU NORD. — COMMUNES JURÉES.

Le mouvement de l’institution consulaire s’arrête, comme nous l’avons dit, au nord de la Charente, des montagnes d’Auvergne et de Lyon. Le nom de consul , suivant M. Augustin Thierry, n’apparaît au nord de Lyon que dans une seule ville, Vëzelai. Passons maintenant par dessus la France centrale : le progrès urbain ne s’y manifeste point par des caractères tranchés ni par des révolutions éclatantes. Poussons jusqu’au bord de la Seine , et considérons la région qui s’étend de la Seine jusqu’à l’Escaut et jusqu’au Rhin.

En Normandie, sous le gouvernement actif, ambitieux, intelligent et assez régulier des ducs de la race de Roll, le commerce s’est fort développé : la Bourgeoisie est riche et guerrière ; comme dans le midi, on la consulte dans les parlements, dans les états de la duché. Quand il s’agit d’opérer la fameuse descente en Angleterre, elle prend part aux conseils aussi bien qu’à l’action. U en est de même en Flandre, où les nouvelles villes de Gand, de Bruges, d’Ypres, prennent un développement de plus en plus vigoureux, grâce à la fertilité d’un sol exubérant et surtout à l’avantage des positions commerciales. Dans les autres contrées de la France septentrionale, les villes n’ont pas cette heureuse expansion ; moins populeuses, la plupart sont durement opprimées par les comtes et les évêques. Beaucoup d’entre elles ont pourtant obtenu quelques institutions régulières, quelques garanties, mais ces garanties sont à chaque instant foulées aux pieds. Les exactions que les princes, en Normandie et en Flandre, ne tentent qu’avec réserve, au moins sur les grandes villes, sont sans bornes et sans terme dans les provinces voisines. Le signal de la révolution qui doit régénérer le nord, n’est pas donné dans le nord même. Les habitants d’une ville d’entre Loire et Seine, le Mans, s’insurgent vers 1070, forment une conjuration qu’ils nomment Communion, se lient tous par les mêmes serments [Civron. episc. Cenoman.), et forcent le comte et les seigneurs, ses vassaux, de jurer le maintien de la Communion, c’est-à-dire des droits et immunités qu’elle proclame. La Communion du Mans est bientôt renversée par Guillaume-le-Conquérant, et la ville ne garde que ses coûtumes et justices antérieures ; lîiais l’exemple qu’elle a donné est imité ailleurs avec plus de succès. L’énergique cité de Cambrai jure à son tour la CotJimune, qiCelle avait longtemps désirée (Balderici Camerac. chronic.); elle est comprimée en trahison par son évêque et par le comte de Hainaut, mais pour se relever plus indomptable.

Qu’est-ce donc que cette idée et que ce nom de Commune, qui devient bientôt l’amour des peuples et l’exécration de la féodalité? Le nom est latin, l’idée est celtique et germanique dans son origine, et chrétienne dans sa forme nouvelle. Qu’on se rappelle les anciennes fraternités des héros gaulois, et les ghiides Scandinaves et leutoniques ; le prin-

cipe en était tout opposé à celui de la féodalité ; c’était l’association des personnes et non plus la hiérarchie des terres ; l’homme et non la matière en était la hase. Les sociétés de défense mutuelle, les ghildes,\e^conjuralions, n’avaient jamais disparu des pays celtiques et germaniques : la chevalerie elle-même était-elle autre chose qu’une vaste confraternité des guerriers chrétiens? Les sociétés de la Paix de Dieu^ de la Trêve de Dieu, récemment provoquées par le clergé , étaient de grandes ghildes chrétiennes. Quand celte idée de conjuration, c’est-à-dire de société d’hommes égaux en tant qu’associés, et unis par le lien du serment, quand cette idée, sans se matérialiser comme avait fait la société féodale, se localise en prenant corps dans la population des villes, la Commune surgit tout armée. Faire de chaque ville une seule confrérie contre toute oppression , donner à la confrérie une organisation militaire, administrative et judiciaire, c’est-à-dire faire de chaque ville une république cimentée par le serment de tous, telle est l’œuvre de la Commune. Ces hommes libres et ces hommes de poésie, ces manants et ces inainmorlables, qui, souvent, dans une même cité, étaient possédés par indivis ou partagés comme des troupeaux entre quatre ou cinq seigneurs, mettent en commun leurs bras et leurs âmes ; ils se saisissent, par force ou par surprise, des tours et des murailles de leurs propres villes; ils se réunissent en armes sur la place publique, et là, en face du soleil, ils se jurent assistance et fraternité ; ils élisent des mayeurs, des échevins, des pairs, des jurés, chargés de veiller au maintien de cette sainte conjuration ; ils promettent de n’épargner ni biens, ni veilles, ni sang, pour échapper au despotisme de leurs maîtres, et non contents de se défendre à l’abri des barricades et des chaînes qui ferment leurs rues, ou derrière les murs épais de leurs maisons changées en forteresses, ils prennent hardiment l’offensive contre lesfières résidences seigneuriales devant lesquelles avaient longtemps tremblé leurs pères, et obligent le seigneur à reconnaître leur alTranchissemenl par un pacte solennel.

La Commune ne s’établit point partout ainsi par voie d’insurrection. 11 se produit toutes sortes de luttes, de transactions, de combinaisons diverses, de chartes vendues à prix d’or ou octroyées par une libéralité plus ou moins volontaire; mais partout le but est le même , partout on combat ou on négocie pour substituer le régime régulier d’une charte, d’une constitution écrite, au régime de désordre et de violence sous lequel on vivait; pour substituer un impôt annuel et une jurisprudence régulière aux exactions illimitées et aux amendes fiscales. Les moyens d’atteindre ce but et de s'y maintenir, sont la possession des remparts de la ville, les barrières et les portes intérieures qui protègent chaque quartier, chaque rue, et le trésor commun, et la milice permanente, et les magistrats municipaux, à la fois juges, administrateurs et capitaines (^toutes les Communes n’acquirent pas cependant le plein droit de haute et liasse justice, ni la pleine juridiction civile ; il en est dans lesquelles la justice seigneuriale conserva certaines causes, certaines attributions), chargés de prévenir et de repousser le péril : les insignes de la Commune sont le sceau républicain gardé dans la Maison-de-Ville pour sceller les actes municipaux, et la bannière aux armes delà ville, et surtout la tour des signaux, le belVroi.

Mœurs et usages de la vie civile.

PRIVILEGES DES VILLES, ETC, Fol. V.

où les guctlcuTS veillent éternellenieiit, et du haut duquel éclaté la voix mugissante du tocsin (togMC-semg, frappe-signal), lorsqu’un danger menace la cité. Les tours de beffroi, ces donjons de la liberté, deviennent pour les bourgeois du Moyen Age aussi sacrées que les clochers des cathédrales : nos villes du nord en font de vraies merveilles d’architecture.

Quelques exemples sont nécessaires pour donner une idée des diversités que nous signalions tout à l’heure dans la formation des Communes; ainsi, Cambrai, toujours en guerre avec ses évêques, qui appelaient à leur secours non-seulement les princes voisins, mais l’empereur même. Cambrai vit sa Commune quatre fois abolie, quatre fois relevée. Huit jurés, élus par tous les citoyens, gouvernaient cette vigoureuse démocratie, et siégeaient tous les jours à la Maison du jugement. Beauvais, partagé entre trois seigneurs, l’évêque, le chapitre et le châtelain, s’insurge contre ces deux derniers avec le consentement de l’autre, et s’organise sous l’administration de treize pairs électifs, auxquels on ajoute plus tard un ou deux mayeurs : Beauvais défend ensuite avec persévérance, contre des évêques moins tolérants, les institutions que l épiscopat lui a laissé conquérir. A Saint-Quentin et à Noyon, la charte de Commune est accordée de bonne grâce, ici, par l’évêque de Noyon, là, par le comte de Vermandois. Les pairs de Vermandois, c’est-àdire les vassaux immédiats du comte, jurent le maintien de la charte de Saint-Quentin. Tous les clercs et les chevaliers prêtent le même serment à Saint-Quentin et à Noyon. Un mayeur et douze jurés composent le corps-de-ville de Saint-Quentin. A Noyon, comme à Cambrai, ce sont seulement des jurés : il n’y a point de pouvoir exécutif distinct. A Laon, la Commune, achetée à prix d’or de Févêqoe, et confirmée par le roi, puis violée par fraude et trahison, s’abîme dans des révolutions sanglantes, mais pour renaître sous le nom d'institution de Paix, ce qui arrive également à Cambrai. Les seigneurs, qui avaient en horreur le nom insurrectionnel de Commune, s efforçaient d y substituer le nom plus rassurant de Paix, et lâchaient d’abolir au moins le nom, là où ils ne pouvaient détruire la chose. Dans les villes où la Commune n était point encore apparue, les seigneurs tâchaient d’en prévenir l’établissement par l’octroi de V Institution de Paix, qui était une espèce d’organisation municipale de la Paix de Dieu dans l’intérieur de la ville, une police confiée aux habitants, mais sans droit de guerre ni serment de défense mutuelle contre l’ennemi du dehors ou l’oppression du seigneur. Telle est la charte donnée à Valenciennes par le comte de Hainaut. Dans les fières cités des Flandres, on ne se contente pas de telles concessions : la Commune s’y fonde sur la plus large échelle, pai‘ transaction avec le comte de Flandre; mais Y Institution de Paix y est acceptée comme garantie de l’ordre intérieur, à côté de la Commune, qui garantit la liberté contre le dehors. A Tournai , la seule ville flamande qui relève directement de la couronne, le roi accorde à la fois Institution de Paix et Commune. A Lille, les magistrats de Paix se nomment les apaiseurs : la charte de Commune s’appelle la loi de l Amitié, en mémoire des antiques fraternités du nord , qui ont été le principe de l’institution communale ; le chefdelaMunicipalité s’appelle, non le mayeur, mais le reward [regardeur , surveillant) de l' Amitié, titre semi-teutonique emprunté aux villes thioises, à Gand, à Bruges, qui de-

viennent des républiques presque aussi populeuses, aussi riches, aussi orageuses que celles d’Italie. La charte d’Aire, en Artois, est la plus fraternelle de toutes : tous les membres de Y Amitié d’Aire s’entr’aident, non pas seulement contre l’ennemi, mais contre la pauvreté.

A Amiens et à Reims, la Commune s’établit par des moyens jdus violents qu’en Flandre. Amiens, partagé entre quatre seigneurs, obtient le consentement de l’évôque, achète celui du vidame, et entreprend la guerre la plus acharnée, la plus meurtrière, contre le comte et le châtelain. Le roi Louis le Gros, qui avait aidé le clergé et la noblesse contre la Commune de Laon, vient au secours de la Commune d’Amiens contre le comte ; la victoire reste aux bourgeois, et le mayeur et les vingt-quatre échevins font porter devant eux, dans les cérémonies, un double glaive en signe du plein droit de haute justice. (A Toulouse, le cimeterre qui se portait devant les capitouls existe encore.) Reims, aux prises avec ses puissants archevêques, ne fut pas si heureuse qu’ Amiens, et sa Commune, toujours menacée, n’arriva jamais à la plénitude de juridiction ni à la possession incontestée des remparts et des clefs de la ville : la royauté était trop favorable aux archevêques de l’église du sacre. Saint-Quentin, qui avait la pleine possession de ses murailles, n’avait pas plus que Reims la haute justice, et ne l’obtint que beaucoup plus tard. Amiens était une des Communes les plus complètes ; les Communes de ce degré étaient de vraies républiques.

Poursuivre cette nomenclature nous entraînerait bien au delà des bornes de cet ailicle. Faisons seulement remarquer que l’exemple d’Amiens propagea la Commune dans les autres villes de la Somme ; que, dans diverses contrées, et particulièrement dans la Picardie et l’Ile-de-France, un assez grand nombre de bourgs et de villages obtinrent des chartes de Commune, par l’octroi acheté des rois ou des seigneurs, et par rinfluence des cités voisines; qu’enfin, le régime communal s’étendit dans l’ouest de la France, dans les puissantes cités de la Normandie et de la Bretagne, en Anjou, en Poitou ; La Rochelle est , à ce qu’il nous semble , le terme où s’arrêta le mouvement communal au sud-ouest : aux bords de la Charente, commençait le régime consulaire. A l’est, la Champagne et la Bourgogne virent aussi pénétrer chez elles l’institution des Communes jusqu’aux portes de Lyon, où commençait le Consulat.

Pendant ce temps, le mouvement se propage, des villes thioises de la Flandre et du Brabant, dans la grande Teutonie, des deux côtés du Rhin. Les empereurs saxons avaient, sur le Rhin et en Franconie comme en Lombardie, donné autant qu'ils pouvaient le gouvernement des villes aux évêques ; Henri V enlève cette autorité aux évêques du parti papal pour rattacher les cités immédiatement à l’Empire, et favorise le développement des ghildes particulières, des hanses, des corporations bourgeoises, d origine soit germanique, soit romaine; les offices impériaux sont transformés, sur beaucoup de points, en offices municipaux électifs; mais, quand, sous les Hoheiistauilen, la Commune juree pénètre dans l’Empire avec son caractère hardiment républicain, Frédéric Barberousse lui barre le passage : il abolit la Commune établie à Trêves, et l’empèche de s établir ailleurs.

La cité wallonne de Metz perd même, par intrigue plus que par force, une partie de ses droits antérieurs. Cependant , les Communes surmontent peu h peu la résistance des empereurs et celle des princes féodaux, et un grand nombre de villes allemandes s’élèvent à la plus haute liberté. Elles empiètent sur la féodalité; elles appellent sous leur protection les sujets des seigneurs, qui viennent s’établir dans leurs faubourgs, entre les murs de la cité et ses palissades extérieures ; d’où le nom de bourgeois des palissades [pfahlburger] : elles étendent même l’abri de leurs privilèges sur des bourgeois du dehors, sur des hommes étrangers à leur territoire, mais attachés à elles par un lien purement moral. Les villes de l’Allemagne occidentale et méridionale se confédèrent en ligues puissantes contre les seigneurs, tandis que les principales villes du Nord forment cette hanse teutonique si célèbre par son vaste commerce maritime.

Au commencement du treizième siècle, les deux systèmes delà Commune et du Consulat sont donc en présence au Nord et au Midi; celui-ci plus savant, plus complexe, plus raffiné dans la science des constitutions politiques; celui-là plus simple, plus rude, et généralement plus démocratique; tous deux ayant prétendu conquérir, étayant, en grande partie, conquis pour les cités qu’ils réorganisent une pleine indépendance intérieure.

FRANCE CENTRALE. — VILLES DE BOURGEOISIE. — AUTRES CONTRÉES DE l’eUROPE.

Toutes les villes des deux régions du nord et du sud ne possèdent pas, comme nous l’avons indiqué, la Commune ou le Consulat avec la plénitude de leurs attributions; dans la France centrale, presque aucune ville ne s’élève à cette haute liberté. La France centrale suivait plutôt le mouvement communal du nord que le mouvement consulaire du midi; mais elle n’y réussit pas, sauf quelques exceptions, et ne s’y opiniâtre point. D’où vient cette différence ? Cette espèce de lacune, qui se remarque entre la région consulaire et la région communale, ne selend pas dans toute la largeur du teiritoiie français; elle n’ existe pas à l’est et à l’ouest, mais seulement au milieu, c’est-à-dire sur le domaine propre de la couronne et sur quelques annexes. Y a-t-il donc là une compression plus dure qu’ailleurs? Ce serait plutôt le contraire : la domination y est moins irrégulière et moins brutale que dans les seigneuries particulières; mais, en même temps, elle est plus soutenue et plus difficile à entamer. Les rois de France, qui favorisent assez volontiers les Communes chez les autres sires, et qui en viennent à revendiquer toute ville de Commune comme leur, c’est-à-dire comme relevant immédiatement de la couronne, n’aiment pas les Communes chez eux : celle d’Orléans, par exemple, est étouffée par la force, aussitôt que née (1137). Il y a exception pour la petite et belliqueuse ville de Mantes, qui, placée sur la frontière d’un rival redouté, du duc de Normandie, roi d’Angleterre, réclame de grands ménagements. Mantes eut une charte de Commune. Sur son sceau, conservé au Musée de Rouen, sont figurées une multitude de têtes, symbole de la communauté populaire. Un certain nombre de bourgs et de villages,

comme nous l’avons dit, obtiennent des chartes communales, en raison d(; leur faiblesse même, qui rend leurs libertés peu inquiétantes pour le pouvoir; s’il y a là le nom de Commune, on peut être assuré qu’il n’y a pas vraiment la chose.

Quant aux villes, on se tromperait fort si l’on croyait trouver, là où il n’y a point de Commune, l’absence de liberté civile et d’institutions électives. Les institutions municipales romaines ont subi peu à peu , dans nos villes du centre, une transformation en rapport avec l’esprit de la société nouvelle, et les rois respectent ces institutions et même en accordent d’analogues, là où elles n’existent pas encore; partout l’impôt fixe et régulier remplace, au moins en droit, les tailles arbitraires. Les villes de Bourgeoisie, c’est-à-dire possédant la liberté civile et certaines garanties électives , mais non l’indépendance républicaine des Communes complètes, ne sont pas administrées exclusivement par les magistrats qu’elles choisissent : elles n’ont pas le droit de guerre ni le beffroi; des baillis ou des prévôts royaux y exercent l’autorité militaire et une partie du pouvoir administratif; néanmoins les magistrats municipaux y possèdent des attributions étendue.s, et, dans plusieurs des principales villes, à Bourges, à Tours, à Angers, exercent seuls le pouvoir judiciaire, le bailli ou le prévôt du roi ou du comte n’ayant que 1 instruction des procès. Ces cités, ainsi qu’Orléans, sont régies par un petit nombre de prud'hommes, qui réunissent l’action et le conseil, les fonctions des maires et échevins et celles des jurés ou pairs, autant que le comportent les constitutions moins larges que celles des villes du Nord.

Paris a une organisation à part. Les rois, on ne peut s’en étonner, n’ont pas laissé* leur capitale se donner une organisation politique et militaire indépendante; mais Paris n’a pas plus les prud'hommes des villes de la Loire que les mayeurs du nord. Une ancienne corporation gallo-romaine, la compagnie des ««Kirs (négociants par eau) de la Seine, devenue la /mwse gaîlo-franke de Paris, puis la compagnie de la marchandise de Veau , a été le noyau d’un corps municipal composé d’un prévôt des marchands, de quatre échevins et de vingt-six conseillers de ville électifs. Les principaux corps d état ont été adjoints peu à peu à la compagnie de Veau pour l’élection du corps de ville. Le gouvernement militaire et la plus grande partie des attributions judiciaires restent au prévôt royal : l’administration de la ville et de ses intérêts est au prévôt des marchands, qui, parfois, dans les temps d’orages, dépasse singulièrement ses droits habituels , et devient une espèce de dictateur populaire.

A Lyon, un prévôt des marchands et des échevins remplacent le Consulat, après la réunion de cette grande cité à la couronne de France.

Les grandes villes de Bourgeoisie, pour n’être pas des républiques comme les Communes, n’en ont pas moins une attitude imposante, et savent souvent, dans la pratique, étendre leurs droits légaux, de môme que les Conmmnes petites et faibles voient souvent restreindre les leurs, faute d’une force suffisante pour en commander le respect. On dit : les barons de Bourges, comme les baî'ons de Toulouse. Au-dessous do cette categorie, il est une dernière classe plus humble de villes et de bourgs gratifies de quelques privi-

léges par la générosité intéressée des rois et des seigneurs. Ce sont les villes franches et les villes neuves, créations nouvelles comme leurs noms l’indiquent, asiles ouverts par un prince féodal aux vilains ou aux serfs fugitifs qui se dérobent au joug des princes ses rivaux. Pour ceux-là , l’exemption des tailles arbitraires et la permission d’élire entre eux des syndics pour leurs intérêts communs est déjà un grand bienfait. Les villes neuves et les villes franches ne sont point particulières à la région du centre : elles sont très— communes dans le midi. Quelques-unes, fondées dans des lieux favorables au commerce, et dotées de franchises plus étendues, deviennent des villes assez considérables.

Telles sont, autant qu’il est possible de les indiquer dans une si rapide esquisse, les principales formes de la révolution municipale du Moyen Âge dans l’Europe centrale. Les autres régions de la chrétienté ne sont pas si directement impliquées dans ce grand mouvement, mais en ressentent toutefois l’influence. L’élément urbain se développe dans les pays Scandinaves par l’application du principe de laghilde, ou confrérie jurée, au gouvernement des villes i la ghilde ne s’y transforme pas comme chez nous . elle y garde son nom et ses formes spéciales. En Angleterre, des ghildes urbaines s’étaient également formées sous les Saxons i elles n y embrassent pas 1 universalité des habitants de la ville . elles y prennent un caractère étroit et exclusif, que les corporations municipales anglaises doivent conserver en partie jusqu’à nos jours. Les Normands, après la Conquête, y introduisent cependant çà et là quelque chose de la constitution communale : Londres est érigée en Commune en 1191.

En Espagne, le régime communal a paru de très-bonne heure, et spontanément. On voit les Communes s’y former successivement dans tout le cours du onzième siècle. Là, les Communes n’ont pas seulement, comme chez nous, une étroite banlieue : ce sont de vraies cités romaines quant àl’étendue de la juridiction et du territoire. Tous les propriélaires fonciers de ces territoires relèvent de la Municipalité, qui a la justice pleine et entière ; le gouverneur royal a la perception des tributs et l’inspection militaire.

Résumons le tableau en quelques mots.

Au dixième siècle, il y avait un fait dominant en Europe : la féodalité.

Au douzième, i! y en a deux : la féodalité et la bourgeoisie.

Nous avons essayé d’esquisser les principes constitutifs de la Bourgeoisie, les privilèges des Villes, les divers degrés de leur liberté.

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