TA
il pour c^lorifier Beatrix Porlinari, » enfant de onze ans qu’il a \ue en passant dans une éalise chrétienne. C’est alors qu’au nord même de l’Europe ces mots, Dieu et les Dames, deviennent le mot d’ordre de la Chevalerie. « Les Souabes envahis par les Hongrois, « qui avec leurs grands arcs et leurs énormes flèches, tuaient tout ce qui se trouvait « sur leur passage, jugèrent, dit Oüokar de Horneck dans sa chronique allemande, « celle façon de guerroyer très-peu chevaleresque, elles ürent [mer au nom des dames « de meure l’épée à la main pour se battre plus civilement. » Les Huns n'entendant
rien à cette science amoureuse , répondirent h coups de flèches.
Tout le christianisme subissait la loi des mœurs nouvelles qui venaient de créer l’institution chevaleresque, née en Provence et distincte de la féodalité politique.
L’institution dura tant qu elle eut pour principe l’exaltation ardente que les Provençaux appellent Joy , enthousiasme chrétien et mystique, popularisé par les chan •
Ires du gay savoi)']
(gav saber) ou de
^ l e Prix du Tournui, d’après un couvercle de miroir, sculpte en ivuire, alu (in du treizième siècle.
l’art exalté.
Cette seconde et brillante phase organique ne se maint. nî pas longtemps. Peu a peu la Chevalerie déchoit comme insliuilion et comme doctrine. Les esprits gardent iin agréable et lointain souvenir de la sauvagerie grandiose de la première période et de la giace courtoise de la seconde^ quel(|ues échos de 1 enthousiasme che\aleresqiie se pio-
longenl eu s affaiblissant au sein de mœurs qui deviennent sans cesse plus raisonnables, plus industrielles et plus fiscales. La troisième époque commence : Froissart représeule et décrit avec nue vivacité pittoresque cette décadence qui aboutit peu a peu aux transformations modernes. L’idée chevaleresque s ahèi e; I indejiendance du guerrier xolou-
taire, esclave de Dieu et de sa dame, fait place à l’esprit monarchique; le vietix res[)ecl germanique pour l’individualité humaine finit par s’éteindre. Louis XIII et Louis XIV en poursuivent les derniers restes dans la guerre acharnée que le premier livre aux duels, et que le second fait aux genlillâlres indépendants. Sous Louis XV enfin, féodalité et chevalerie se trouvent absorbées par la monarchie qui ne laisse {dus subsister que de misérables débris de ces idées si compliquées et si antiques; des titres, des mots, et les ordres modernes de Chevalerie, fantômes plutôt (jue réalités.
Non-seulement la Chevalerie a subi ces transformations, mais aux mêmes (qjoqiies elle se modifiait selon le génie particulier des peu[>les. Primitive, féodale, individuelle, couverte de fer, étrangère à la galanterie, dans la Thuringe et la Saxe, en Islande et en Norvvége , elle résiste longtemps aux iiiOuences chrétiennes. Elle se montre encore :i demi-païenne dans certains passages des Nibehmgen, où la vieille enqu einte du teutonisme est rude et profonde. Entre le septième et le onzième siècles, cette diu-eté se maintient et persiste chez les Franks, dont la générosité consiste à verser son sang, à ne rien craindre et h n’épargner personne; Charlemagne massacrant les Saxons n’est qu'un Germain mettant sa colère au service de sa foi, et les Saxons qu’il égorge sont {)lus im- ! placables que lui. Le Midi de l’Europe ne connaît pas celte fureur; là toutes les teintes
I sont aimables. Dès le onzième siècle, on trouve la galanterie chevaleresque régulièrement
organisée en Provence , soumise à des lois précises , mère d’une {loésie savante et l'affinée. De la Provence ce système bizarre passe en Italie et en Sicile, perdant sur sa route les rudes indices de sa descendance teutonique, et s’affiliant de {dus en plus aux souvenirs de la cultui'e romaine. Jamais depuis le onzième siècle l’Italie n’a fait autie ; chose que se moquer des cruels chevaliers teutons; tout en acceptant le platonisme de leurs doctrines , elle raillait la brutale vigueur de leurs actes. Ce{vendant les chevaliers
allemands, à leur tour , recevaient les inlluences de la Sicile, de la grande Grèce et de la l’rovence; c’<Mail un honneur et une gloire {tour les M inncs/nyc/’s.d'assou- {tlir la langue leu tonique, et de lui faire réjtéler les jeux -partis et les
Minnesinger. (Collection des Minnesingers l\Is. de la DihI. nal. de Paris.) — Trouvère français, ^(.uillauino tle Mâchant.
Ms. du qualorzièrae siècle, Bibl. mil. de Paris.) lOnSOll*^ tîC
provençale. Dans cette bonne Allemagne , foyer primitif des idées vraiment chevaU^ resques, la légère et vive exaltation des chevaliers du Midi de la France devenue {dus se-
Mœurs et usages de la vie civile.
CHEVAL:ERIE . Fol. V.
rieuse, s’ imprégnai 1 d'one douce mélancolie, souYentd une grâce métaphysique. Féodale et arislocratiqiie dans la Grande-Bretagne, où le fait a toujours dominé l’idéal, la Cheva-lerie se montre passionnément exaltée chez les Espagnols; ces fils des Golhs etdeslhèies, tous chevaliers et nobles puisque tous ont pris part au grand tournoi chevaleresque qui a duré sept siècles et qui s’est terminé par la défaite des Arabes, n’ont pas encore perdu leur vieille empreinte chevaleresque.
Telle est la variété singulière d’aspects sous lesquels se présente cette institution; chimérique à la fois et réelle", politique et poétique , idéale et positive , active sur les foits et vague quant aux doctrines, commune cà l’Europe chrétienne et spéciale à telle race. Piien ne ressemble moins au Sénéchal de Champagne, chevalier pieux et gra\e, qu im couieui d’aventures tel que Guillaume Faydît. H y avait donc une Chevalerie des livres et une Chevalerie des batailles, une Chevalerie galante et une Chevalerie religieuse; la partie vraie et la partie mensongère de ces mœurs réagissaient sans cesse Finie sur l’autre, et rien n’est plus difficile que de séparer ces éléments pour les analyser.
La Chevalerie, comme institution, s’est ressentie de ces modilicalions et de ces incertitudes; ses annales sont toutes compliquées d’exceptions et de variantes. Tâchons néanmoins de les éclaircir en suivant l’ordre des temps. Pendant la première époque, avant F organisât ion de la Chevalerie proprement dite, Fiiivesliliire teutonique, le don de Fé[)ée, du ceinturon et du bouclier, l’adoption du guerrier par un père d’armes , préludent à la /«er«rc/c/e chevaleresque; dès cette période germanique la race gothique, moins belliqueuse et regardée comme inférieure, iTa pas le droit de porter le ceinturon et suspend Fépée à un baudrier passé par-dessus l’épaule; tandis que lesFranks, race noble par excellence, la portent attachée à la ceinture, signe primitif de la distinction chevaleresque. Le droit de ceindre Fépée resta le privilège de la Chevalerie; dans un piocès , le
guerrier frank, s’il gagnait, recevait im double dédoiiimagenieiit, et s’il perdait, il payait double. Cette coutume s’est conservée dans Finsîitulion chevaleresque.
Une fois établie et devenue chrétienne, la Chevalerie se soumit à des lois particulières; mais, comme à son origine, elle lut transmissible; dès que l’on en devenait dépositaire, on pouvait la conférer. Philippe le Bel crée chevaliers ses trois fils, qui font h l’instant même quatre cents autres chevaliers. Dans les , , pays religieux l’Ordre revêt un caractère mo-
Cour d’amour provençale au quatorzième siècle, (Guillaume de fliacliaut, 1 d O • 1 ' *1
Ms. de la Bibi. nat. de Paris.) iiasllque ; clicz Icspeuples gais et légers, il
lienche vers les voluptés et la licence. L’auteur des Siele Partidas , le roi Alphonse X soumet ses chevaliers à une règle monacale, et prescrit la forme de leurs costumes et l’emploi de leur temps. Eu Provence , l’amour chevaleresque se moque spirituellement
Eï hk RENAISSANCE.
(lu mariage, et ouvre la voie aux infidélités pra(i(|ües (jui trouvent ainsi une facile excuse. Les Allemands, exaltés et sévères, concilient avec la sympalliie romanes(jue el cl'ievaleres(]ue le respect pour la foi conjugale. « Je chevaucliai , dit Llricli de Liclilen- « stein dans son Frauendiensl (Service des dames), vers ma femme légitime (jui m’est « chère autant (}ue possible, bien que j’aie choisi une auti-c pers(jnne pour ma dame « d’amour. »
Tantôt la Chevalerie se confondait avec la féodalité, en Angleterre par exemple; tantôt elle s’en détachait absolument comme en Provence. Après tout, elle en était distincte par son essence. Si la féodalité germanique avait ses racines dans la possession teiailoriale . la Chevalerie germani(iue et chrétienne avait les siennes dans le i)oint d’honneur. L’investiture armée était relative à la possession, au droit; l’investiture chevalercs(jue se rapportait au sentiment de l’honneur, au devoir. Le guerrier féodal était miles, le noble armé; le chevalier était noms miles, celui qui renouvelle sa noblesse i)ar la gloire. La Chevalerie se nommait Itonor miiilaris , « gloire guerrière » ; la féodalité n’était que militia « conquête. » La Chevalerie se distinguait par le « ceinturon de guerre », mililiæ cingulum, mais non (dans les premiers temps du moins) par la noblesse du sang; la féodalité impliquait la noblesse de race. La Chevalerie était, en définitive, une associati(m enthousiaste entre gens de cœur et de courage, de délicatesse et de dévouement : tel était du moins le but idéal quelle se proposait. Quand le fils de Frédéric, Conrad désira être armé chevalier, il écrivit aux. !>alermitaiiis une lettre curieuse, qui existe encore, et dans laquelle il dit : « Né de sang noble, j’ai bien commencé [auspicia), mais je n’ai pas « ceint l’épée, et je choisis le premier jour d’août pour décorer mon liane de ce signe « vénérable, avec la solennité du noviciat. » Monacale en Espagne, l'ailieuse en Provence, aristocralicpie en Angleterre, la Chevalerie devenait presque démocratique en Sicile ; comme elle reconnaissait le principe d’égalité devant 1 honneur , elle déplaisait a la noblesse du sang. Ceux des rois qui entendaient leur métier favorisaient ce développement, et le faisaient tourner au profit des monarcliies. Frédéric Rarberousse créait des chevaliers sur le champ de bataille avec les paysans qui s’étaient bien battus. Philippe le Bel, manquant de soldais lorsque les Flamands eurent détruit sa chevalerie . ordonna que sur deux fils de vilain un fût armé chevalier, et que sur trois deux le devinssent.
La Chevalerie déplaisait donc à beaucoup de personnes; comme deniocrati(jue aux nobles, comme féodale aux rois, comme prolane aux prêtres, et comme poeti(|ue aux bourgeois. Ainsi Llricli de Lichtenstein, voulant faire honneur à sa dame et (aniiani l’Europe en brisant des lances pour elle, rencontre sur sa recule le podestat de lri*vise qm l’arrête dans son entreprise et prohibe la publication de sou cartel, l’une des plus plus curieuses bizarreries de rinstilutiou chevalerestjuc. Flrieh habille en (/untc } eniis ou reine d’amour, suivi de ses écuyers et de deux ménestriers qui luisaient de la musique, s’en allait à travers champs, de Denise en Bohême, provocpiaut ic^us les chevaliers, et leur proposant les conditions suivantes : « Quiconque rompra une lance avec Ulrich-Reine-F Amour (dame Vénus), recevra la bague mystique, symbole d’amour
pur, qui rendra plus belle la femme à laquelle elle sera donnée. Vainqueur, l’assaillant recevra comme prix tous les chevaux que dame Vénus conduit avec elle ; vaincu, il s’inclinera vers les quatre points cardinaux en riionneur de la dame mystérieuse. »
Le podestat deTrévise pensa comme Sanclio que ces façons extraordinaires étaient peu d’accord avec la vie civile. Il fallut que les dames demandassent grâce pour l’auteur du Frauendienst, qui , à grand’ peine , put mettre à fin son aventure.
Le clergé ne vit pas sans crainte le développement de ce corps à la fois politique et moral , qui
Armement d’un chevalier au treizième siècle. (Roman de Lancelot du Lac, Ms. de la Bibl. nat. de Paris.)
semblait usurperl’or-
dre temporel et l’ordre spirituel. Le clergé ii’ent point la prétention d’annuler une institution inévitable, qui lui disputait les âmes et les intelligences; il fit mieux, il s’en empara. Il pénétra autant que possible la Chevalerie de l’esprit ecclésiastique ; les chevaliers furent souvent considérés comme des espèces de lévites. « Il y a, dit l’auteur de VOrdène (ordre) de Chevalerie^ grande ressemblance entre l’office de chevalier et celui de prêtre. » Guillaume Baraud cherche à établir entre ces deux ordres une analogie complète. G était une opinion assez accréditée, que les chevaliers devaient rester céfibataires. L’homme d’église passait pour le héros de la foi, le chevalier était le pontife du point d’honneur. On donna le nom ecclésiastique d’ Ordre, Ordination (ordène) h l’investiture chevaleresque. Au seizième siècle le chevalier espagnol Don Iguazio de Loyola , devenu célèbre par la foudatioii de l’ordre des Jésuites, se fit chevalier de la Vierge, soleniiisa son entrée dans les ordres d’Église à la façon des anciens preux, et accomplit la veillée des armes devant l’image sacrée.
Coiimient l’Eglise constituée pour la paix pouvait-elle s’entendre avec la Chevalerie instituée pour la guerre? Sur le champ de bataille, ainsi l’avait décidé le bon roi saint Louis, le meilleur arguuieiit était de « bouler son épée dans le ventre de l’eiineini, aussi
« fort et avant que l'aire se pouvoit. » Ayant horreur du sang, l’Église ne devait tolérer rien de semblable. Aussi la vit-on toujours, dès l’origine, tout en approuvant la générosité et Tenlhousiasine de l’instilulion , se détacher d’elle J essayer d’en atténuer les conséquences romanesques ou belliqueuses, et flotter dans une étrange incertitude entre ses scrupules pacifiques et les instincts beroiques qu elle voulait servir.
Au lieu de laisser au guerrier cette liberté sauvage que le Germain n’avait jamais abandonnée, le clergé soumettait le chevalier, depuis l’enfance jusqu’à la mort, à une législation traditionnelle qui réglait et gouvernait toutes les phases de sa vie. Le néophyte était préparé dès le berceau à sa condition future. Page ou varlet d’abord , puis écuyer, les degrés hiéi archiqiies qu’il traversait étaient solennisés par des cérémonies graves et successives. Ses parents le conduisaient devant l’autel , un cierge à la main, lui
Le roi saint Louis , d après une mi- I ^
donnaient le premier coup de plat d’épée et le consacraient écuyer, bi,otheqae&te-Genev.eve,aPan..) p ,.ç d’iiiî lia tlon clie valcresquc . Ensuite venait l'investiture
définitive, symbolique aussi, mais plus sévère, celle qui faisait entrer le jeune homme dans une nouvelle catégorie sociale. La veille des armes, le jeûne rigoureux , trois nuits passées en prières dans une chapelle isolée, les habits blancs du néophyte, la consécration de l’épée par le prêtre, prouvaient assez et faisaient comprendre à l’initié la gravité religieuse de l’engagement qu’il contractait. Enfin un jour était fixé pour la giande cérémonie; et le néophyte, la messe entendue, à genoux, portant suspendue au col 1 cpée qu’il n’avait pas encore le droit de ceindre, recevait successivement, des personnages
notables et des damoiselles présentes, les éperons, le haul)ert, la cuirasse, les gantelets.
ré[)ée; enfin la coléc, ou le coup svmbolique frappé du plat de l'épée; ce coup d'épée accompagné de l'embrassenient de « l'adopieur » {accolade) complétait Y adoubaueut ou adoption du nouveau chevalier. Ou lui apportait l'écu
Arraemenl d'un chevalier (Biitish Muséum, Section dos M.iniiscrils). Ol 1;\ laUCC'. SOU (ICSlrier llÙ
était amené; il pouvait commencer la vie de gloire, de dévouement et de combat.
Conférée avant la majorité, l’investiture donnait les droits ciNils, il ) eut au^^i des» exemples de chevaliers armés à cinquante ans. Le symbolisme chrétien qui a^ait consacré et illuminé les premiers pas de l’adeiUe, le punissait s il mentait a la toi juuv et
vu
souillait son honneur. Placé sur un échafaud, il voyait briser ses armes pièce à pièce., et leurs débris tomber à ses pieds; on détachait ses éperons que l’on jetait sur un tas de fumier. On attachait son Itouclier à la queue d’un cheval de charrue qui le traînait dans la poussière, et l’on coupait celle de son destrier. Le héraut d’armes demandait : ce Qui est /à? » A cette desnande trois fois répétée, on répondait par (rois fois le nom du chevalier déchu, et trois fois le héraut reprenait : « Non ! cela n’est pas ; il n’y a point de chevalier ici. Je ne vois qu’un lâche qui a menti à sa foi [fementi). » Emporté sur une civière comme un corps mort et déposé dans l’église , il entendait réciter les prières des trépassés; il n’était qu’un cadavre, ayant perdu l’honneur.
Il est facile de reconnaître dans ces cérémonies le mélange des coutumes teutoniques et du mysticisme ecclésiastique; mais quiconque veut être fidèle à l’histoire, ne doit exagérer ni l’influence du clergé, ni celle du platonisme amoureux et de la féodalité germanique sur le progrès et les variantes de cette institution. Elle a cédé h toutes les évolutions des époques et à la diversité des lieux et des temps. Surtout il faut se garder de croire sur parole la plupart des historiens de la Chevalerie, qui, n’apercevant qu’une face de leur sujet, ont reproduit des traditions mortes ou des exceptions. Olivier de la Marche lui-même {le Chevalier délibéré) et le bon roi René {Des Pas d'armes el emprises), à force de s’occuper des tournois et des fêtes chevaleresques dont nous allons parler tout à l’heure , ont oublié la partie séiieuse de la Chevalerie et les temps antérieurs. Quant aux compilateurs des derniers temps , André Favyn, Wiilson de la Colombière , même le savant père Menestrier, qui ont publié sous Louis XIII et Louis XIV leurs recueils intitulés Théâtres d' Honneur el de Chevalerie, Règles et police des tournois, etc., ils ont accumulé des traits disparates appartenant h la monarchie et à la féodalité; à cet ensemble hétérogène ils ont joint des images de fantaisie, copiées sur les costumes et les armures du temps de Louis Xlïl et sur les ballets de Louis XIV. Mensongères quant à l’interprétation de l’iiisloire, nulles quant à l’archéologie, ces compilations ne sont intéressantes que sous un point de vue; elles révèlent l’état des idées et des esprits au dixseptième siècle, relativement à la Chevalerie.
On ne peut, en vérité, prendre au sérieux le conseiller Savaron, soutenant que la Chevalerie est française parce qu’elle est guerrière, et le prouvant ainsi : « Les Fi’ancs « sont descendants du dieu Mars; les chevaux d’armes des François éîoient appelés « Marks, le premier écuyer Mareschalk , le pays conquis par les armes Marche, les « conquérants Marquis, les armes de nos François Mars , d’où dérivent les noms com- « posés de Jacquemars et Rraquemars ; ôeMi nosrols Marcomirs, 3Jarcomides, Martels, « de même que nos instruments de guerre que nous nommons Martinets, tous noms « émanés et énoncés de Maîs. » Voilà de belles étymologies et une profonde érudition qui éclairent singulièrement l’institution de la chevalei ie et la législation des duels ! « Si « les François, dit le même Savaron, se battent si souvent en duel, c’est que l’astre de « Mars domine sur la France au signe du bélier, et tout ainsi que les béliers se tirent à « part du troupeau pour s’entrechocjner, de même les François se mettent à quartier
« du gros des armées pour s’eiilrestoquer, se herseler... cl l’oii voit venir ordiiiairemeiil « aux mains les parents, amis, voisins et alliés. » (J. Sâvauon, Traité contre les duels. ^ Andi’é Favyii donne le blason du grand roi Noé, cl prétend que les ai'inoiries de Gain étaient « de gueules » avec une «massue argent en pal. » Ce pédanlisme ridicule n ajoute rien aux faits caractéristiques dont nous avons rap[)orlé les princi[)anx. L’iiistoii'e de la Cl'evalerie est, en réalité, celle de l’Europe cbrélienne.
§ 2. Des Duels.
E savant Lacurne de Sainle-Palaye [Méiuoires sur la Chevalerie) n’est point tombé dans les erreurs que nous venons de signaler ; et (jiioi(|u il ait peut-être voulu réduire à une lro[) complète et trop régulière unité les faits épars et contradictoires dont se composent les annales des mœurs et de l’esprit chevaleresques, c’est lui qu’il faut consulter principalement, quand on veut bien connaître les détails de cette institution. M. Ampère a été plus loin que lui dans l’analyse des origines; et le travail qu’il a [)ublie sur ce sujet {De l'Origine de la Chevalerie) offre une analyse aussi curieuse que détaillée des éléments qui ont concouru à former la Chevalerie. L’un et 1 autre ont grand soin de ne pas confondre l’esprit chevaleresque, soit avec le duel proprement dit, guerre d homme h homme, lutte des individualités ennemies, soit avec les tournois et les joutes, simulacres brillants, divertissements guerriers. Nous allons nous occupei’ d abord du Duel, tel qu’il a existé dans le Moyen Age, ensuite des Tournois et de leurs variétés, qui lurent pour cette époque belliqueuse ce que les jeux olympiques et isthmiques furent pour la Gi ■èce païenne.
« Frappe, mais écoute! » disait Thémislocle à un adversaire irrité. Ce mot seul établit toute la distance qui sépare le polythéisme antique du monde gothique ou septentrional. Le point d'honneur n’existait pas chez les anciens. Ils se sacriliaient a la patrie, a la communauté, et ils aimaient la gloire, sentiment qui chez eux était colleclil , non individuel. Ils ne se détachaient jamais de l’ensemble social. est a 1 individualité geimanique et au sentiment personnel de la dignité sauvage , de 1 indépendance humaine . qu’il faut rapporter le duel moderne, duelluni , la lutte de deux égaux, soit qu on le considère comme moyen de vider les querelles privées ou comme soumission laialiste .i la volonté divine consacrant le droit par la force. Dans la vie sauvage de 1 Ameiique
septentrionale, le duel, tel que le comprenaient les Germains et les Scandinaves, se présente encore; rtionnne lutte, Dieu décide.
Aux yeux de ces peuples le courage individuel excluait tous les vices qui accompagnent la lâcheté; le plus fort et le plus brave était le meilleur; le coupable devait craindre surtout d'avoir Dieu pour juge, et le possesseur du bon droit sentait redoubler sa vigueur. De là cette étrange confusion de la force et de l’équité, de la victoire et de rinnoceiice; ces épreuves ou ordalies (ordeals) , qu’on appela aussi Duels judiciaires , Jugements de Dieu ; ces épreuves par le feu , par l’eau bouillante , par la croix , par le fer, auxquelles furent soumises des femmes et même des princesses. L’homme, du sein de son ignorance et de ses ténèbres, en appelait à Dieu. Plein de respect pour la force, il demandait au souverain juge qu’il la conférât cà l’innocence et au bon droit. Le christianisme ne manqua pas de combattre celte superstition germanique; les ordalies cessèrent, peu après le règne de Charlemagne. Duels judiciaires en furent la suite et la reproduction moins barbare. Depuis la seconde moitié du douzième siècle les Duels judiciaires remplacent exclusivement les ordalies. « On peut, dit « Montesquieu, trouver chez les Germains et chez les Francs-Saliens nos ancêtres les « premières traces de celte coutume; elle est expressément indiquée dans le code bour- <( guignon de la loi Gombette, comme le seul moyen d’éviter les abus qui naissent d’un « parjure facile et impuni. »
L’établissement de la Chevalerie favorisa celte manière expéditive de juger , qui s’accordait avec les mœurs et les idées générales. On tranchait ainsi des questions qu’il eût été difficile de dénouer; les jugements étaient sans appel, et l’on ne pouvait être provoqué une seconde fois pour la même cause. Aussi 1 usage s en établit-il dans toute 1 Europe, surtout en Allemagne, en France et en Angleterre. La Chevalerie française s’empara très-avidement du nouveau moyen de payer ses dettes , et il fut nécessaire de statuer que personne ne pourrait se battre pour une somme au-dessous de 12 deniers. Dans certaines provinces le juge lui même qui condamnait une partie était soumis au jugement de Dieu représenté par le duel judiciaire. On pouvait l’appeler au combat, et il avait le droit de provoquer à son tour le condamné qui ne voulait pas se soumettre à sa décision.
Il faut se souvenir que notre législation , toute germanique, était alors un amalgame confus des lois bourguignonnes et des anciens codes salien et ripuaire, où beaucoup de cas étaient restés imprévus. Des sujets de querelles naissaient à chaque instant entre deux seigneurs voisins; ces querelles devenaient des guerres dont le peuple payait les frais avec son sang. Ne semblait-il pas juste qu’ils s’exposassent seuls aux chances du combat où seuls ils étaient intéressés? Dans cette manière de juger un différend, la raison avait sans doute h se plaindre, mais l’humanité dut gagner beaucoup. C’est ainsi que l’on peut, non pas justifier assurément, mais expliquer cette déplorable coutume; d’ailleurs, comme l’observe l’illustre auteur de V Esprit des lois, « de même qu’il y a beaucoup de choses « sages qui sont menées d’une manière très-folle, il y a aussi des folies qui sont menées