COMBAT SINGDLIER SOUMIS AO JUGEMENT DE DIEU
Calque d'une Miniature des Conquêtes de Charlemagne, ms. du x¥' siècle. (Bibl. royale de Bruxelles. Section des Manuscrits.)
d'une manière très-sage. » Or, en admettant une fois le principe, on verra que toutes les précautions étaient prises et tous les cas prévus, pour qu’il en résultât le moins d’inconvénients possibles.
Le combat, en effet, ne pouvait avoir lieu que lorsqu'il s’agissait de crimes emportant la peine de mort, s'ils ne pouvaient être prouvés par témoins et si de violentes présomptions s’élevaient contre l’accusé. Les personnes au-dessous de vingt et un ans et au-delà de soixante, les prêtres, les malades et infirmes, étaient dispensés du combat, et pouvaient, de même que les femmes, être représentés par des champions. Le duel était accordé entre des parties de conditions différentes; le chevalier qui provoquait un serf ou un vilain devait combattre avec les armes de celui-ci, c’est-à-dire avec l’écu, le bâton, le vêtement de cuir ; si le vilain était demandeur, le chevalier gardait ses avantages et pouvait combattre à cheval et complètement armé.
La législation des Duels , contenue dans le vieux Coutumier de Normandie copié pai Pasquier, et qui date à peu près du règne de saint Louis, est reproduite à peu près exactement dans les Assises de Jérusalem et dans les Coutumes de Beauvoisis recueillies par Beaumanoir. Les deux parties entre lesquelles le combat pouvait être adjugé se présentaient devant le comte ou seigneur. Là, après avoir exposé ses griefs, le plaignant jetait son gage ; c’était d’ordinaire un gant ou gantelet que l’adversaire devait ramasser aussitôt et échanger contre le sien, comme indice qu’il acceptait le défi.
Tous deux étaient alors conduits dans la prison seigneuriale et retenus jusqu’au jour fixé pour le combat, à moins que des gens de bien ne répondissent d’eux et ne promissent de les garder, sous les peines encourues par le délit en question : c’est ce qu’on nommait la vive prison.
Au jour asm à faire la bataille, les combattants accompagnés d’un prêtre et de leurs parrains ou répondants se présentaient dans la lice, à cheval et tout armés, les glaives au poing, épées et dagues ceintes. Tous deux alors se mettaient à genoux, et, tenant leurs mains entrelacées, chacun jurait à son tour sur la croix et sur le Te igitur, que lui seul avait bon droit et que son adversaire était faux et déloyal; il affirmait , en outre.
Mœurs et usages de la vie civile.
CHEVALERIE. Fol. IX,
qu’il ne portait sur lui aucun charme ni sortilège. Ensuite on publiait aux quatre coins de la lice le commandement exprès de se tenir assis, de garder le plus profond silence, de ne faire aucun geste ni cri , qui pussent encourager les combattants, le tout sous peine de la perte d’un membre et même de la vie. Les parents des deux parties devaient se retirer aussitôt; alors, et après avoir mesuré h cbaciin également le champ , le vent et le soleil, le maréchal de camp criait par trois fois, comme aux tournois : « Laissez-les aller! »
et la lutte s’engageait. Elle n’avait lieu d’ordinaire qu’à midi au plus tôt , et ne pouvait durer que jusqu'à ce que les étoiles apparussent au ciel. Si le défendeur avait résisté jusque-là , il obtenait gain de cause. Le chevalier qui succombait, soit qu’il fût mort ou seulement
Comment les deux parlie.s, c’est assavoir Tappellant et le deffendanl; ensemble font leurs derrcniers sermens devant le Juge. » (Cérémonies des gages de bataille , Ms. du quinzième siècle, Bibl. liât, de Paris.)
blessé, était traîné hors du camp; ses aiguillettes étaient coupées et son barnois jeté pièce à pièce parmi les lices ; son cheval et ses armes appartenaient au maréchal et aux juges du camp. Quelquefois même, en Normandie par exemple, et selon la coutume Scandinave, le vaincu était pendu ou brûlé, suivant le délit, ainsi que la partie qu’il avait défendue.
Ces formalités sont encore indiquées à peu près de la même manière dans l’ordonnance de Philippe le Bel rendue en 1306, et que renferme le précieux manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, manuscrit déjà connu par les publications de Savaronet par le recueil des Ordonnances de nos rois, sous le titre de ; Cérémonies des gages de bataille. On voit, par les considérants de cette ordonnance, que le roi autorise à regret le combat singuliei , qu il axait essayé d abolii* par une ordonnance de 1303. 11 s était opposé déjà sans succès au duel des frères d’Harcourt et de Tancarville. Incapable de lutter contre les derniers et puissants efforts de l’esprit germanique, il ne permit le combat que dans cei tains cas, qui sont ceux d homicide, trahison, maléfices et violences [excepté larrecin), de quoi peinne de mort se deust en suir.
On vient de voir que Philippe le Bel avait cherché à abolir cette coutume. Elle fut. dès le principe, anathématisée par l’Église. En 855, un concile de Valence avait excommunié celui qui tuait son adversaii-e, et le corps de celui-ci devait être privé de la sé-
piilture chréiienne. Toutefois, les ecclésiastiques eux-mêmes ordonnèrent plus d’une fois le combat dans leur domaine, comme seigneurs hauts-justiciers. Louis le Gros accorda ce droit aux religieux de Sainl-Maur-les-Fossés. Il y avait même des messes pour le duel. Missœ pro diiello; plusieurs anciens litres en font mention.
Dès le commencement du douzième siècle, on avait diminue le nombre des causes qui pouvaient être décidées par le duel judiciaire : En causes qui se peuvent prouver, dit l’ancienne coutume de Béarn, ny a pas lieu à combat. On admettait volontiers la conciliation au moment du combat, et même quelquefois après les premiers coups, appelés les coups- le~roy ; seulement, une fois le gant jeté, il y avait lieu à une amende au préjudice des deux parties, qui se versait dans le trésor du comte ou duc.
Saint Louis avait essayé d’abolir cette coutume , ainsi que le montrent ses establissements, et surtout son ordonnance célèbre de 1260; ce prince, si vraiment chrétien , si sage et si éclairé, y substitua la preuve par témoins; mais il ne put opérer cette réforme que dans les terres de son domaine , et encore n’y eut-elle que bien peu d’effet, puisque, comme nous l’avons dit, Philippe le Bel se vit obligé, moins de cinquante ans après, de permettre le combat dans certains cas. I! fut de nouveau proscrit en 1333 ; et ce qui montre combien le duel était
1 , „ *1 ' 1 ' • “ Iss deux parties sont hors de leurs pavtMllons appareille?, pour laire leurs devoirs a la
ditticile a détruire, cesl qu’a» voix du mareschal qui a getté le gaut. » [Céré»io»ii(’s des gages de bataille ^ Ms. du quinzième
' 1 ep • siècle. Bibl. ual. de Paris )
près ces detenses iant de fois
renouvelées, le parlement de Paris ne fit aucune difficulté d'ordonner le combat dans le célèbre proct^s du sire de Carrouge et du mallieureux Legris (1386\ dernier exemple de ce genre.
Lorsque le combat judiciaire fut tombé en désuétude, le combat singulier se maintint; les ordonnances les plus sévères ne parvinrent pas à en détruire l’usage. Lue offense personnelle, quelquefois légère, une querelle ou une vengeance sulfisaient pour mettre aux mains les adversaires. Il ne s’agissait plus de demander à Dieu, mais seulement h la force et au courage, de distinguer l'iimocent du coupable, de récompenser
run et de punir l’autre. Quelques coutumes empruntées au combat judiciaire se mêlèi-ent au combat singulier dont elles réglèrent les formalités. L’histoire a conservé le souvenir du Combat des trente ( Bretons contre Français) et de celui que onze Français, Bayard entre autres, soutinrent devant Trani contre onze Espagnols. Le même Bayard se battit en duel avec Sotemayor, et Marolles avec Marivault devant Paris, le jour même de l’assassinat de Henri IV. L’esprit de la Chevalerie et celui de la féodalité germanique encourageaient et soutenaient cette habitude de s’en rapporter h la vigueur et à l’adresse pour défendre l’individualité menacée. Au Moyen Age, personne ne s’était étonné de voir Pierre d’Aragon défier Charles d’Anjou, et Édouard III provoquer Philippe de Valois; au seizième siècle, François P'' défiant Charles-Quint commettait un anachronisme; on trouva moins excusable et plus bizarre encore le cartel échangé sous Louis XIV entre Turenne et l’électeur Palatin; et tout h fait ridicule le défi adressé par Paul P^ empereur de Bussie, à Pitt et à d’autres ministres. Ce fut au moment même où la Chevalerie expirait comme institution , que la noblesse , pour en reconquérir une ombre et un souvenir lointains, se livra avec fureur à l’habitude du duel. Sous les derniers Valois, la place Royale et le Pré aux-Clercs furent arrosés du sang des gentilshommes; en vain Louis XIII et Henri IV rendirent-ils les édits les plus sévères contre cet usage barbare; en vain l’ordonnance de Blois prohiba-t-elle l’enregistremênt des lettres de grâces accordées à des duellistes, « quand même elle seraient signées par le roi. » La noblesse qui voyait disparaître son ascendant recourait au duel qui relevait son individualité attaquée; elle espérait retrouver en détail une partie de l’existence guerrière et chevaleresque absorbée par la monarchie, et protestait l’épée à la main contre cet abaissement progressif qui devait aboutir à la Révolution française.
Pendant le seizième siècle, quelques duellistes célèbres apparurent, et c’est chose tout a fait singulière de voir la loyauté et la générosité, éléments primitifs de l’Institution
chevaleresque, se mêler de touîes les passions basses, licencieuses ou insensées, que ITlalie coiTompue venait de nous communiquer. CT était porter le dernier coup au duel cheva¬
leresque que de l’autoriser comme fit Henri II, entre un menteur et un fat, entre deux courtisans plongés dans toutes les intrigues, à propos des impudicités vraies ou prétendues, commises par la belle-mère de Fiin deux. Ce duel, le dernier des duels autorisés par un roi, mérite de fixer notre attention.
François de Yivonne, seigneur de La Châtaigneraie, fils puîné d'André de Vivonne. grand sénéchal de Poitou, et filleul de François I®"^ qui le fit élever dès l'àge de dix ans au nombre de ses enfants d’honneur, offrait vers la moitié du seizième siècle une sorte de parodie et de dernière image des paladins chevaleresques. Doué d'une foree et d'une adresse extraordinaires, habile à tous les exercices du corps, il saisissait un taureau par
les cornes et l’arrêtait; il triomphait à la lutte des hommes les plus robustes; dans les tournois ou les joutes, se lançant h pleine course de cheval, il jetait et reprenait sa lance en l’air jusqu’à trois fois, et le plus souvent rencontrait la bague. Le roi l’admettait a toutes ses parties, et disait souvent : « Nous sommes quatre gentilshommes, « Châtaigneraie, Lansac, Essé et moi, qui courons à tous venants. » Brave, bouillant, magnifique, plein de fatuité hautaine et d’insolence envers ses égaux et ses inférieurs, « hüiUt d l(x ftidifi cl QiiCTcllcuT^ » dit son neveu Brantôme, il effrayait la cour qui ne 1 aimait pas. En 154-3, à 1 assaut de Coni , il se signala comme volontaire et fut blessé au bias, accident qui dans son fameux duel contribua h sa mort. Le dauphin, depuis Henri II, prit La Châtaigneraie en amitié et lui donna son guidon au ravitaillement de Landrecies, où il fut encore blessé, ainsi qu’au ravitaillement de Thérouanne; enfin, en 1544. il combattit avec autant de gloire que de valeur à Cérisolles; personne ne pouvait lui contester la bravoure. Il y avait alors h la cour un jeune et gracieux seigneur, favori du dauphin comme La Châtaigneraie; Gui de Chabot Jarnac, beau-frère de la duchesse d Étampes, et que madame de Jarnac, sa belle-mère, avait regardé d’un œil trop favorable. Jarnac eut le tort et l’impudence de confier cette liaison au dauphin lui-même, et d’ajouter étourdiment « qu’il en tir oit ce qu'il voulait de moijens « pour pdroistre à Id cour. »
L éti ange confidence, divulguée par le prince, parvint jusqu’à la sénéchale Diane de loitiers, toute puissante à la cour du dauphin et rivale de la duchesse d’Étampes. Déshonorer Jarnac, c’était affaiblir la duchesse sa belle-sœur. Celle-ci demanda la punition de ces scandales au roi, qui ordonna les recherches les plus sévères. Les perquisitions remontèrent jusqu’à la cour du prince, déjà brouillé avec son père pour a^oi^ sollicité le retour du connétable. La Châtaigneraie, pour faire sa cour au dauphin, prit sur son compte la faute dont ce dernier avait été coupable et affii ma que c était a lui que Jarnac avait fait l’odieuse révélation. Jarnac envoya un cartel à La Châtaigneraie ; le roi, tant qu’il vécut, refusa le combat. En 1547, à la mort de François I", Jainac demanda à Henri H la permission de combattre La Châtaigneraie. Le prince regardant Jarnac comme perdu autorisa le duel; « estant La Châtaigneraie, homme fort adroit « aux armes, de courage invincible, et qui avoit fait mille preuves et mille hasards de sa « valeur; et Jarnac non, qui faisoit plus grande profession de courtisan et dameret, à se « curieusement vestir, que des armes et de guerrier. » (La Vieilleville, Mémoires.)
Ce combat, si déshonorant pour le roi, si contraire à l’esprit chevaleresque, eut lieu en présence de toute la cour dans le parc du château de Saint-Germain-en-Laye. Ce fut le premier événement du règne de Henri H, règne qui devait se terminer aussi par une joute funeste; « il estoit quasi soleil couché; premier qu’ils entrassent en duel.» La Châtaigneraie s’avança comme un champion sûr de la victoire. Jarnac, d’un revers qui s'appelle encore le coup de Jdrndc, lui fendit le jarret et le fil tomber baigné dans son sang. Jarnac vainqueur conjura La Châtaigneraie de vivre, pourvu qu’il lui rendît son honneur. Son rival humilié refusa. Trois fois Jarnac se mil à genoux devant le roi
pour le supplier d’accepter La Châtaigneraie. Le prince attendri et affligé y consentit en adressant au vainqueur ces mois pédantesques : « Vous avez cond)aüu « comme César et parlé comme Cicéron. » La Châtaigneraie dédaigna la vie, déchir-a l'appareil mis sur sa blessure et expira plein de colère et de rage. Ln grand souper qu’il avait fait préparer attendait ses amis sous sa lente! Le dernier soupir de La Châtaigneraie annonça la mort des idées et des coutumes chevaleresques, blessées [)ai' une lutte si acharnée, engagée pour des causes si futiles et si peu honorables. En vain M. de Guise lui fit élever un touibeau chargé d’une fastueuse épitaphe adressée aux mânes pies de François de Viwnne, chevalier français très -valeureux. '(Y en eut « force, dit Brantôme, qui ne le regrettèrent guères, car ils le craignoient plus qu’ils ne « l’aimoient. »
Sous Louis XllI, le comte de Monimorency-Boulleville fut exécuté pour avoir tué en duel son adversaire, et Louis XIV institua le Iribimaî du point d’honneur, qui devait régler les différents de ce genre. Mais nous nous sommes déjà trop éloignés du Moyen Age ; nous ne descendrons pas plus bas encore dans la série des temps , et nous ne pouvons suivre jusqu’aux rencontres modernes, dernière modification du duel chevaleresque, cette coutume belliqueuse de nos ancêtres.
Des tournois, joutes et pas d'armes.
E clergé, que nous avons vu protéger la Chevalerie et l’investir d’une auréole et d’une dignité presque sacrées, se garda bien de montrer la même indulgence pour les jeux guerriers nommés tournois , joutes , pas d'armes, manifestations brillantes et guerrières, quelquefois dangereuses, de l’esprit chevaleresque. L’Eglise admettait moins encore les duels judiciaires dont nous venons de parler, inslilulion geiinanique, antérieure à la Chevalerie chrétienne, et dont le sens était fataliste; quand elle était lorcée de la tolérer et de suivre le courant des idées populaires, elle faisait toutes ses l'eserves. Sans cesse elle pi’olestait couti’e celte coutume, d’après laquelle femmes, enfants, toml)caux . églises même, avaient un champion {campeador' choisi parmi les chevaliers; le C>id n'est que le (•hami)ion })ar excellence de l’Espagne chrétienne {cl Cid campeador). Tout en sanclifiani
la généreuse protection accordée aux opprimés, l’Église essaya toujours de détruire ou d’affaiblir cette tradition farouche du paganisme , qui confondait la forœ avec le droit , et la victoire avec le jugement de Dieu. Elle se montra presque aussi sévère poulies combats simulés, où dans l’origine les accidents se multipliaient beaucoup : soixante personnes périrent dans un célèbre tournoi d’Allemagne. Ces « jeux abominables, » comme dit Innocent III, « mort du corps et de l’ânie, » furent souvent frappés d’excommunication , et la sépulture fut refusée à ceux qui y prenaient part. En l’an 1175, en Saxe, l’évêque Weichman, après un tournoi où seize personnes avaient succombé, excommunia tous les assistants.
Beaucoup plus tard , le cardinal Nicolas , supplié de permettre un tournoi pendant les fêtes, n’accorda que les jours de carnaval, « trois jours avant carême. »
Dès le neuvième siècle , le pape Eugène lance les mêmes anathèmes conti-e les tournois ; au seizième siècle, l’Eglise les excommunie encore.
Mais les moeurs sont toujours plus fortes que les décrets; le Moyen Age n’eut pas de plaisirs plus aimés et plus suivis que les tournois, les pas d'armes et les joules. Une législation spéciale les régissait; leur origine se perdait dans les ténèbres de l’antiquité germanique; le peuple les regardait comme sa propriété , la noblesse comme son privilège ; il eût été plus facile à un monarque de bouleverser les institutions que d’abolir ces combats simulés.
Dès que les nouvelles races sont en contact avec l’ancien monde, elles prêtent leurs jeux guerriers à Rome alanüuie et efféminée : au sixième siècle , Ennodius en parle dans son Éloge de Théodoric; au neuvième, Neidhart ou Nithard décrit les fêtes militaires données après la bataille de Fontanet par Louis le Germanique et Charles le Chauve. Alors un tournoi ne se mêlait ni de galanterie ni de point d’honneur; on n’y voyait ni magnifiques étoffes.
Champion de tournoi (quinzième siècle), tiré de Vita imperatoris Maximiliamy etc. 2 toL avec gravures de Burgmayer, d’après les dessins d’ Albert Durer.
ni bannières semées d’or el d’argent; les princesses et les suzeraines ne paraissaient pas sur les échafauds. C’était un passe-temps violent qui permettait à ces hommes de fer de mesurer leurs forces et de heurter leurs armures; peu importait qu’il se terminât par des blessures ou que les dames fissent attention aux vainqueurs. Ces rudes origines se modifièrent avec les métamorphoses successives de la monarchie et des mœurs françaises.
En général, on proclamait les tournois après les promotions de chevaliers; les mariages des rois ou leurs entrées dans les villes servaient d’occasion ou de prétexte a ces
Joules à l’enirée de la reine îsabeau, d'après une niinlalnre des fhrontqxn s de Froissarl (quinzième sièc'e) en 4 Md in-fol,
Ms. de la Bibl. Nat. de Paris.
fêtes chevaleresques, qui changeaient de forme selon le caractère que la civilisaliou des temps et des peuples avaient imprimé à la Chevalerie. Dans quelques villes italiennes, où l’esprit bourgeois el commerçant dominait, les popolani se battaient avec des sacs remplis de terre; c’était leur tournoi.
Le choix même des armes variait selon les lieux et les temps. En France, la lance était faite, en général, du bois le plus droit et le plus léger, de sapin, de sycomore, de tremble; les meilleures étaient de frêne. Le bout de la lance était armé dune pointe d’acier bien trempé et garni d’un gonfanon ou d une banderole iloltaiite. En Allemagne
Mœurs et usages de la vie civile.
CHEVALERIE , Fol. XIIT.
De la açon >
et en Ecosse on se servait souvent de lances de cliene. L auteur de 1 Ordene de Chevalet ie
énumère ainsi les armes du chevalier, :i chacune desquelles il attribue un sens moral et mystique : l'épée, la lance, le chapeau de fer, les éperons , la gorgière
(hausse-col), la masse , la miséricorde
I et manière des "anlelels. » Tournois âu roi René {asiinzièmc siècle), Ms, 8351® de la Bihl. Nat. de Paris. / ^ « v
( couteau a croix ) ,
l’écM, les gantelets, la selle, le frein du cheval, la testière et harnement (harnais), le
pourpoint (cotte d’armes), le seignal (blason) et la bannière (l’étendard). Parmi ces armes, la miséricorde et la masse ne servaient guère dans les tournois.
Le bon roi René, que l’on peut regarder comme le législateur définitif de la Chevalerie dans le midi de la France, a pris la peine de dessiner lui-même les armes et les harnais en usage dans les tournois angevins, provençaux et siciliens, vers le milieu du quinzième
Dessins des harnois de teste, de corps et de bras, timhre.s ci lambrequins que on appelle en Flandres et en Brabant hacheures ou bachements, coUes d’armes, selles, hours et hoüsseures de Cheuulz, masses et espées pour tournoyer. »
Tournois du roi René (quinzième siècle).
Ms. déjà cité.
Pourlrait du sac pour mettre dedans le hourt. » Poumoù du roi René (quinzième siècle). Ms. déjà cité. =- Nota. Nou.s pensons que le hourt était une espèce de plastron destiné à protéger le poitrail du chetal contre le heurt ou choc de la lance.
siècle. Le Moyen Age expirait alors; les régions les plus civilisées de l’Europe reconnais-
saienl pour suzerain cet homme excellent, cet esprit aimable et cet artiste distingué,
et l’on ne peut s’étonner du luxe , de l’élégance et de la richesse qui distinguent ces armures, depuis le casque à grille surmonté du timbre en cuir bouilly , jusqu’au hourt destiné à protéger la croupe et les jambes de der-
« «arde-bris, avanl-bras, Uni de harnois blanc q«e de cuir bouilly. » Tournois du roi René (quincicme siècle), Ms. déjà clé.
trier. On remarquera l’épée droite et la lourde masse, qui, malgré la solidité des cuirasses
et des caparaçons, devait asséner des coups si teiiibles.
Il ne faut pas confondre les tournois avec les joutes, bien que les uns et les autres employassent les mêmes armes et se rappoi tassent à la même origine; Isl joute était proprement le combat a la lance de seul à seul. On a ensuite étendu la signification de ce mot à d’autres combats : les anciens écrivains , qui confondaient les termes, ont confondu les idées; jott/r vient de juxta et signifie le combat de près. Ainsi le tournoi avait lieu entre plusieurs chevaliers qui combattaient en troupe ; la joute était un combat singulier d’homme à homme. Quoique les joutes terminassent ordinairement les tournois, il y en avait aussi qui se faisaient seules, indépendamment d’aucun tournoi ; on les nommait joules à tous venants , joutes grandes et pleinières. Celui qui paraissait pour la première fois aux joutes , remettait son heaume ou casque au héraut, à moins qu’il ne l’eût déj.à donné dans les tournois.
Comme les dames étaient l’âme des joutes, il était juste qu elles fussent célébrées dans ces combats singuliers d’une manière particulière ; aussi, les chevaliers ne terminaient-ils aucune joute de la lance sans faire en leur honneur une dernière joule , qu’ils nommaient lance des dames; et cet hommage se répétait en combattant pour elles à l’épée, à la hache d armes et à la dague.
On a beaucoup discuté sur l’étymologie des mots tournoi et joute; quelques savants prétendent que joule vient de jeu, ce qui nous semble peu probable. Quant au mot
a Cuirasse el armures des bras, propres pour lournoyer. » Tournois du rot René (quinzième siècle) , Ms. déjà cité.
tournoi, il exprime la même idée que les anciens indiquaient par le mol cirque, la forme circulaire de l’arène et le lourmyement du combat ; le mot allemand lurnierenâ le même
Combat singulier et à l’arme blanche entre RîaiimiÜen et un clsevalier allemand, du cAcraljcr à la rour, ou de r< «rerd.jrjcl.,
gravures de Burzinaycr, dessins d’Albert Durer.
sens, celui d’une lutte équestre, à la lance, à la liaclie , h l’épée, ayant lieu dans une lice préparée à cet effet, de forme circulaire dans les premiers temps, et carrée dans la suite. Pendant qu’on préparait les lices, les écus armoriés des chevaliers restaient suspendus aux barrières ou aux fenêtres de leurs logis respectifs; les hérauts proclamaient les noms des combattants, et si quelque dame niait la galanterie ou la loyauté de l'im
d’eux, il était déclaré incapable de prendre part à la solennité chevaleresque. Les principaux règlements des tournois consistaient à ne pas frapper avec la pointe, mais avec le tranchant; à ne point combattre hors de son rang, à ne pas blesser le cheval de l’adversaire, à ne porter le coup de lance qu’au visage et au plastron; enfin h ne plus frapper un chevalier dès qu’il avait levé sa visière. Les fanfares sonnaient ; les dames et les juges du camp s’asseyaient sur leurs estrades décorées de tapis ornés de banderoles, et les clievaliers superbement équipés, parés des couleurs de leurs dames, suivis de leurs écuyers, faisaient le tour {turnieren) de la lice en saluant les seigneurs et les dames; chacun se plaçait au poste assigné, et le combat commençait. Les dessins, exécutés d’après les monuments mêmes, donneront une idée bien plus juste que nos paroles ne pourraient le faire de ces solennités belliqueuses qui, plus tard, quand la Chevalerie,
.absorbée par la monarchie , tomba en décadence , se t ransformèrent en carrousels, lètes sans périls , mais non sans élégance ni sans éclat.
Aux époques les plus florissantes de la Chevalerie, les détails que nous venons d’indiquer en passant, se paraient de mille circonstances accessoires et poétiques, sur les- (|uel!es nous devons revenir.
(i’élait un coup d’œil varié et plein d’intérêt que les préparatifs mêmes du tournoi. Sur les murailles extérieures des cloîtres et des monastères voisins les écris armoriés de ceux qui prétendaient entrer dans les lices demeuraient suspendus plusieurs jours. Les suzerains et danioiselles venaient les examiner; un héraut ou poursuivant d’armes leur nommait les chevalieis auxquels ces blasons appartenaient ; et si p.armi les prétendants
Les Swigacurs Chiefs font de leurs blasons fenestres. u Toumots du roi René (quinziciDe »iecle
Ms. déjà cité.
"WT'
. ■ ti
il s'en trouvait quelqu’un dont une dame eût sujet de se plaindre, soit parce qu'il avait mal parlé d’elle, soit pour autre offense ou injure, elle louchait le liml)ie ou écu de ses armes pour le recommander aux juges du tournoi , c’esl-à-diie pour requérir justice. Après avoir fait les informations nécessaires, les arbitres devaient prononcer, et si le (rime avait été prouvé juridiquement, la punition suivait de pii's. Ainsi une penscv
sérieuse et un intérêt dramatique SC m(‘laient h ces jeux en apparence puérils; ils servaient aussi d’école et d’apprentissage aux jeunes écuyers. La veille du grand combat, ces derniers s’essayaient entre eux dans la lice; ces préludes, auxquels 00 attachait de l’importance, et auxquels les dames ne dédaignaient point d’assister, s’appelaient maûs ou éprouves (épreuves) , vêpres du iouriioi, escrémies (escrimes) ; les armes dont on S(' servait étaient plus légères et moins dangereuses que celles des chevaliers. Ensuite venait le grand lournoi, — ia haute journée, — la forte journée, — le maître tournoi, — ia maîtresse éprouve.
Une multitude innombrable de spectateurs en étaient les témoins. Ceux d'entre les écuyers qui s'étaient le plus signalés dans les premiers essais et qui en avaient remporté le prix , obtenaient quelquefois l’ordre de Chevalerie, et aequéraienl le droit de ligurer dans les tournois.
Comme les jeux Olympiques de la Grèce, ces solennités populaires mettaient en jeu toutes les ambitions et faisaient battre tous les cœurs. On dressait, au fond de la lice, des échafauds la plupart du temps couverts, quelquefois carrés, souvent construits en forme de tours, partagés en loges et en gradins, décorés avec toute la magniricence
Leê Seigneurs Chiefs fout de leur» blasons fenesîres. » Tournois du roi Réné (qtjiniièmc siècle) , Ms. déjà cité.
possible (le tapis orientaux, de pavillons dorés, de bannières et de banderoles , d’écussons et d’armoiries. Là se plaçaient les rois et les reines, les princes et les princesses, les dames et les damoiselles, enfin les anciens chevaliers, juges naturels de ces combats dans lesquels il ne leur était plus permis de se distinguer. La richesse des élolîes et des pierreries relevait encore l’éclat du spectacle. Des juges spéciaux, des maréchaux du camp, des conseillers ou assistants avaient leurs places marquées pour maintenir dans
le champ de bataille les lois de la Chevalerie chrétienne , et pour donner leurs avis et leurs secours à ceux qui pourraient en avoir besoin. Une multitude de rois d’armes, hérauts d’armes ou poursuivants d’armes stationnaient dans l’intérieur de l’arène et en dehors; leur devoir était d’observer les combattants et de préparer un rapport fidèle des coups portés et reçus; souvent leur voix retentissait au milieu du combat pour avertir les jeunes chevaliers qui faisaient leur première entrée dans les tournois de ce qu’ils devaient à la noblesse de leurs ancêtres : « Souviens-toi de qui lu es fils! Ne forligne pas! B Des bandes de musiciens ou ménétriers occupaient des estrades séparées, prêts à célébrer par leurs fanfares les exploits des héros. De toute part circulaient des varlets ou sergents, prompts et actifs, destinés au service des lices; c’étaient eux qui remplaçaient ou ramassaient les armes brisées, et qui maintenaient l’ordre.
Le son des clairons et des doultines, instruments d’ailleurs beaucoup moins bruyants pendant le Moyen Age que de nos jours, annonçait l’arrivée des chevaliers superbement armés et équipés, suivis de leurs écuyers à cheval; tous s’avançaient h pas lents et solennels. Dans les temps et dans les pays où la Chevalerie avait revêtu le caractère romanesque et platonique , on voyait quelquefois les damoiselles et les dames entrer les premières, tenant en main des chaînes qui leur servaient à conduire les chevaliers leurs esclaves ; elles ne faisaient tomber ces fers qu’au moment où les combattants s’élançaient dans la lice pour mériter par de beaux exploits le titre à' esclave, de serviteur de la beauté, titre mysti(|ue, gage de victoire, engagement h ne faire que de grandes
•7 Yr •
« . ,7 , ,. ■ ..K*- r gf
rr • ' • - - , ■
.. ,f.-;-'* -' ■< Va
A •- I ^ 1 ■Jt
■'AJ