ÉCOLIERS
N tout temps, Paris offrit aux amis de la dissipation et du plaisir un lieu plein de séductions et de ressources. En tout temps , des hommes supérieurs, des écrivains illustres, de graves magistrats, de vertueux citoyens, voire de saints et
religieux personnages, préludèrent
aux travaux de leur âge mûr par les folies de l’adolescence et par toutes les incartades des fils de l’Université. Au douzième siècle, un révérend abbé , guidant les premiers pas d’un jeune clerc prêt à commencer ses études au sein de ^ la capitale, lui signale ces dangers
dans une lettre de morale, que Du Boulai nous a conservée {Hisl. Univ.par., 1. 11, p. 687), modèle antique du genre; mais, bêlas! aussi inutile que vénérable, puisque tous les tuteurs n’ont jamais cessé de le reproduire et, quoique sans le savoir, de se repeter. 11 faut d’ailleurs sérieusement reconnaître qu’à une époque où la police de la ville était dans l’enfance, et les mœurs publiques, barbares, cette population d’étudiants, parquée sur un territoire qui semblait inféodé à la tyrannie de leurs passions, composée de jeunes gens dans toute l’activité, toute la force de l’âge (au treizième siècle, nul ne pouvait recevoir la licence ès-arts avant vingt-un ans, et en théologie, avant trente-cinq ans d âge, y compris huit années d’études) , devait constituer , pour la vie des familles paisibles, un voisinage particulièrement redoutable.
A cette époque, où les collèges n’existaient point encore, la sûreté publique etprivée de la ville entière était à chaque instant compromise par les habitudes violentes et mdiscipli-
liées de ces hôtes terribles. Un grave cardinal, Jacques de Vilry, qui, à la lin du douzième siècle, avait été leur condisciple, retrace d’eux un portrait peu flatteur, et nous apprend que des rixes, des séditions éclataient fréquemment dans ce tumultueux empire. Ces collisions avaient pour causes, tantôt les partis littéraires et les jalousies d’écoles, qui se formaient autour des chaires rivales; tantôt des motifs beaucoup moins poétiques, nés de la pétulance et du désordre. Les qualifications suivantes témoignent de l’estime qu’ils s'accordaient réciproquement et de l’universelle aménité de leurs mœurs. I.es écoliers s’accusaient entre eux, savoir : les Anglais, d’être buveurs et couards; les Français, orgueilleux et efféminés; les Allemands, colères et obscènes dans leurs repas; les Normonds, charlatans et glorieux; les Potlemns, traîtres et adulateurs; les Bourguignons, brutes et stupides; les Bretons, légers et médisaes; les Lombards, avares, lâches et perfides; les Romains, tumultueux et violents; les Flamands, hommes de sang, incendiaires, voleurs, etc., etc. (Bül., Misi. Unir, par., t. II, p. 388).
La prostitution, semblable à ces créations parasites qui se développent spontanément dans des milieux impurs, pullulait sur leurs domaines. La Cité, le Val de Glatigny, et, de proche en proche, tout le faubourg des écoles, regorgeaient de filles perdues qui, faisant métier de la débauche, provoquaient à chaque pas ces jeunes gens, dont elles rançonnaient le libertinage. Les curieux peuvent consulter, à ce sujet, eniie autres documents, un petit poème du seizième siècle, fort recherché des hiblio|)hiles. et intitulé : Les Ténèbres du Champ-Gaillard , composées selon Lestât dudit lieu; lesquelles se chantent sur le chant des Ténèbres de karesme (Paris, par Nicolas Buffet, près le collège de Reims, quatre feuillets in-IG, sans date; cabinet de M. J. Bichon. \oy. aussi Pantagruel , liv. II, chap. vi). Au douzième siècle, quelques-unes de ces malheureuses établissaient leurs tripots dans les maisons mêmes des maîtres; « si bien, dit un témoin oculaire déjà cité, que, sous le même toit, et séparés par un simple plancher, les graves disputations de la science se croisaient avec le dialogue et les objurgations des lupanars. » Enfin, un autre contemporain, Jean de Salisbury, dans son poème intitulé de Miseras scholasliconim, ajoute à celte peinture repoussante les derniers traits, les plus hideux, ceux de la saleté, de la misère et de l’opprobre. (Bül., Ibid., t. IL p. 688).
Aux termes des canons, la personne d’un clerc étant particulièrement inviolable, se rendre coupable de voies de fait envers l’un d eux , c’était commettre un crime qui entraînait l’excommunicalion, et que le pape seul pouvait absoudre. Or, les écoliers appartenant tous à cette condition, ce genre de sacrilèges mutuels était chez eux extrêmement multiplié. En 1211, ils exposèrent au souverain pontife, que le voyage de Rome leur occasionnait un déplacement et des difficultés impraticables. Innocent 111 condescendit à leurs désirs, et commit à l’abbé de Saint -Victor le pouvoir de delier de cette catégorie d’anathèmes. Cet acte d’indulgence fut comme une prime offerte à l'audace et à l’indiscipline. Sept ans après, l’official de Paris devait recourir aux excommunications générales et aux inhibitions les plus sévères, pour réprimer les débordements des écoliers qui, marchant de nuit et de jour, armés et en troupes, s introduisaient violemment
dans les maisons pour y enlever les feiiniies, mettre a mal les filles, et commettre toutes sortes de forfaits. (Bol., Hist. Univ. par., t. IIÏ, p. 95.)
L’établissement des collèges mit seul une fin ou du moins une restiiction sensible à ce genre de vie, et, postérieurement à cette heureuse innovation, le tableau des mœurs universitaires apparaît sous de moins sombres couleurs. Nous voyous qu en 1275 les écoliers prenaient texte de la moindre circonstance, plus ou moins religieuse ou littéraire, pour multiplier les fêles, et pour les célébrer à 1 aide de festins, de lasades, d illuminations, de déguisements, de bals et de cavalcades. L’époque des DéterMiiiances , h laquelle les candidats élisaient entre eux un capitaine; celles de 1 Epiphanie et des Innocents, qui donnaient lieu à la création d’un évêque et d’un rof, fournissaient l’occasion la plus fréquente de ces tumultueuses réjouissances. Toutes ces solennités furent réduites à deux rafraîchissemetils [potationes) , Fun pour le commencement, 1 autre poiii la fin de la Déterniinance , et à une fête patronale pour chacune des Nations, sans compter la Sainte- Catherine et la Saint-Nicolas, fêtes générales des clercs et de la jeunesse. (Bul., IIÏ, 420. Voy. aussi le Ménagier de Paris, publication de la Société des Bibliophiles; Paris, 1847, in-S”, tome II, page 52, note 3.)
Il y avait surtout deux localités, que les écoliers de Paris aimaient, avec une piédilection particulière, à prendre pour théâtre de leurs bruyants ébats.
La première était le Pré-aiix-Clercs, vaste prairie dont le parcouis se mesuie aujoui— d’iîui par la longueur totale des rues Saint-Dominique et de l Université, et qui, depuis les temps les plus reculés, cousliluait le domaine des écoles. Du Boulai {factum, ou Remarques sur l'élection des officiers de V Université de Pans. Paris, 1668, in-4), et apiès lui, le syndic et recteur Pourchol {Mémoire louchant la seigneurie du P) e-aux-Cle? es. Paris, 1694, in 4, réimprimé en 1737), ont écrit, sur Fliistoire et sur la topographie de cet ancien fief universitaire, plusieurs dissertations, auxquelles nous devons nous contenter de renvoyer le lecteur.
La seconde était la fameuse foire du LcwdfL L’église de Paris étant devenue en 1109 possesseur de quelques fragments de la Vraie-Croix, 1 éveque de cette capitale, cédant aux vœux de la population qui se pressait pour contempler ces reliques, se rendit en grande pompe, à la tête de son clergé, vers un certain endroit de la plaine de Saint-Denis, afin que dans ce vaste espace on pût donner satisfaction a 1 immense concours des fidèles. Peu à peu, une solennité religieuse, puis un marché, s établirent périodiquement en ce lieu. Telle fut l’origine de cette fête célèbre, dont le savant abbé Lebeuf a si bien «lémontré les commencements historiques {Hist. dudioc. de Paris, in-12, 1754, t. III, p. 246 et suiv.). Un petit poëme français, le dit du Lendit, écrit de 1290 h 1300, et [lubliédans cette histoire (t. III, p. 259), contient une peinture précieuse dece qui s y passait alors; et ce même tableau, ou du moins le pendant, se trouve retracé dans un autre document analogue, également en vers, composé a près de deux siècles de distance, mais beaucoup moins connu. Nous voulons parler de V Estai du Lendit, opuscule de liuit feuillets in-16, qui commence par un prologue en prose, et qui lut imprimé a 1 a-
ET LA liENAISSANCIC.
ris vers 1530 sans dale ni fronlispice, pml.ahle.nonl pour ,H,-o ven.Iu su. lo lieu ,nù„u. de la fon-e (B.bholheque de M. J. Pichon). Nous avons mentionné ei-dessus, en Itaiimn
luTni ''T “ Pe''.soin,ago, et le t-ole qu’il y jouai, au
nom de I Utnversue. Ce mente jour, les croies citô.naient universellement; et Ions tloe
eurs, regents, ecolters surtout, prenaient parti, celle festivité. Le Undil, qui lomlcii onjours, ainsi que nous l’avons indiqué plus lumi, à l’époque de la saison la plus l„.||,. et la plus at^enle, elait comme le Longchmnps des écoliers. Le malin, de lionne l.eure a jeunesse des écoles, vèliie de ses plus beaux babils, se réunissait i, ebcval sur les baiè eu, s deSamle-Genevieve; puis, le corlége, traversant loule la capilale au milieu des bourgeois qui se metlaient aux fenêtres et qui s’esbahmaiml i, ce speeiacle se rend-, il
VmrnT T’ '« ''/miiqm/',,.
k^ ' 1 P""»'* aux
slins, aux divcrlisseinenls, aux séduclions et aux appâts de tout genre que la loire du
•endit eialail avec prod, gainé sous leurs yeux. Des rixes, des désordres. Iles aeeidenis
de tome espece ne lardèrent pas à se produire et ne cessèrent poini , pemlant loul le
les l,rrè')?''l ^ ““ '««biplueuses excursions. Du quinzième au seizième siècle,
.1, pailement, sans cesse renouvelés, sans cesse méconnus, coniro le port des mes des ecoliers et les excès innombrables qu’ils y commetlaient, lémoigneii, i.
en loo6 la foire fut Iransportee dans la ville fermée de Saini-Denis : vers la mèn„. poqne, 1 usage du pajmm commençant i, remplacer le parcliemin , les écoliers fiircni
erdésué,ude“r “““'P'"' Pt-nn-enade lavoriie, e, le I.e„di, loml.a
en désuétude. Au d,x-l,u,„eme siècle, il n’en reslait plus d’autre vesiige, qu’un com-é
généra donne par le recteur, tous les ans, le premier lundi qui suivail la Saini-lîarnabé
et que 1 on appelait le congé du Lendit.
On connaît les ceiémomes burlesques qui acconipagnaieiil les fêles îles Fous de f l«c es innocents, et qui nées dans PEglise. durent s’attirer j.ar la siiiie dos répresLo"
n Itorer r* ® praliques, indépendannnen, do leur coié
Cidér? t?’'''''"’ ' l’tircbéologue e, de I bisloricn celle
avab r'cf ” ''''' ndouciren, ce qu’il ,
i’ n t r ‘ J- dœbors. Les re,.résen,a,io„s llieâlr.llcs i,
uni cef"* ■*** ™ l<’sp™n<‘nadespériodiques;ila campasne
e Ile r , “ ^'o'‘’«-I>n.ne-des.Vignes, celle de Noiro-Dame-dos-Cliainps:
celle du .1/0, , qui se lermniait en idanlant un arlire de ce nom i, la ,,orie du rocleur
,te76sTro', rnurersitc: édiiion
il f-ill.n 1 inseiisililemeut ces pratiques désordonnées. Cependiuu
I fa lu bien des années pour elfacer ces Iradilions d’iusubordinaiion ei do violon, o. I os I s e nos couleurs français du seizième siècle, nolannnoni les Xoinrites ,lo la Ibéne
(le Navarre, et les Joyeux devis de Bonavenlure Desperiers, nous représentent, en la personne des écoliers, les héros de certaines aventures, où les bornes d’une aimable espièglerie et d’une galante façon de vivre sont très-fréquemment dépassées. Enfin, battre le pavé la nuit, sans trop de respect pour l’asile des citoyens , pour le repos de leurs femmes et la pudeur des filles; rosser le guet à l’occasion et jeter les sergents en Seine, passaient pour des prouesses qui, en plein dix-septième siècle, se reproduisirent encore ailleurs que dans les souvenirs universitaires dont s’entretenaient les écoliers. (Voy. Dülaüre, llist. de Paris, sous Louis XllI, édit, de 1837, t. v, p. 3 etc.)
N général , le costume des écoliers proprement dits fut le costume de la jeunesse. Des vignettes qui ornent les registres manuscrits de l’Université nous montrent qu’en dépit des édits sans cesse renouvelés, le port des armes, autorisé pour beaucoup par leur qualité de gentilshommes, faisait partie intégrante de leur habillement. Quant aux gradués, voici le curieux article que nous olfre un statut de 1213, promulgué pour les écoles de Paris, par le cardinal Robert de Courson : « Que nul maîtie lisant ès-arts ne soit autrement Aêtu que d'une chape ronde et noire, longue jusqu’aux talons, du moins lorsqu’elle est neuve; il lui est toutefois permis d’y joindre le manteau. Qu’il n’ait pas, sous sa chape, des souliers lacés, et jamais en forme de liripipion ; » c’esKà-dire largement recourbés au bout et semblables à l’appendice du chaperon des éléganls de ce temps-là , appendice nommé liripipion (Voy. ce mot dans le Di clionnaire de Ménage et dans Du Gange, Glossar. rned. et infim. latinit., au mot iiripipium. « Nullus inagislrorum legentium in artibus habeat cappam, nisi rolundam, nigram et talarem, saltem diim nova est. Pallio autem bene potest uli. Soculares non habeat sub cappa rotunda laqiieatos, nunquam liripipiatos. » llist. Univ. par., t. III, p, 82.) Il s’agit ici de formes proscrites comme mondaines et dissolues. Ces mêmes prohibitions, ces mêmes règles somptuaires furent pour ainsi dire renouvelées de siècle en siècle (Voy. notamment la réforme de 1452, llist. Univ. par., t. V, p. 304, 575). C’est dire les rudes combats que, dès ces époques reculées, la Mode livrait
ir MOYCN AGI [1 LA kl NAI.'JGANCI
ET L4 RENAISSANCE
incessamment à la Discipline , pour rajustement de la jeunesse. Nous avons vu que la c ape ronde était Fmsigne de la licence. Les docteurs se couvraient la tôte d’un bonnet et revetaient une sorte de mozetle ou capuce doublé d’Iieniiine. En 1.334, .ïacques Fournier, né en France et élève de l’Université, devenu pape sous le nom de Benoît XII permit aux docteurs en droit, comme marque de leur dignité, de porter un chaperon de couleur rouge. (E. Dübaele, Hüt. de i’Univ., 1829, 2 vol. in-8, t I p 143, Ce* chaperon, attaché par une vaste draperie autour du cou , se rabattait sur l’é.iaule ; telle est 1 origine de l’epitoge de quelques-uns de nos insignes universitaires, et notamment fie ceux qui appartiennent à la magistrature , comme les insignes de licencié et de docteur en droit.
Le costume des autres fonctionnaires :
procureurs, receveurs, etc., paraît avoir été le costume du grade universitaire dont ils étaient respectivement revêtus. Toutefois, chacun de ces fonctionnaires, au moment où il était élu, recevait comme signes de son investiture, divers objets, instruments et symboles, tout ensemble, de ses nouvelles fonctions. Ces objets consistaient, pour les receveurs, dans une bourse qu ils portèrent primitivement à la ceinture. En ce qui touche les proculeurs, le passage suivant, que nous empruntons aux archives mêmes de l’Université, nous fera connaître à la fois quels étaient les emblèmes de leur office et le cérémonial de leur prise de possession.
« Le 21 octobre 1478 (nous traduisons),
A.f Xl., ^ J'J l'Unirersilé lie Taris, d'aprè. imp mi-ii.lurû
« tut eJu pour procureur, maître Jean la cvw de b,>u (bis. de la Bibi. roy( de Pan,-!.'
■■ Lucas, du diocese d’Arras; lequel, ap.ès s’èlre exeiisé de diverses uianioi'es, eoiiliam " dans I appui de Dieu et de chacun des suppôts de la Nation, muni du siene de la crois . au nom de l’indivisible Trinité, le Père , le Fils et le Saint-Esprit, a accepté l’ollice ,1e
« procureur, et a reçu, comme marques de vraie et réelle possession, le Livre des Slaltils. « a Sceau el les U/c/s de la Nation, etc. >. {Liber eoudusiomim fideiissiw. nation. Picard Arch. de rUniv., Minist, de l’Instr. publique. Beg. lU xi, T Ixxv.l Indépendamment de ces descriptions, les nombreux monuments, dont la ie[u'0(hu'tion peinte ou gravée accompagne cet article, ont pu offrir à tous les veux une lidèle représentation des divers membres et suppôts qui composaient la liiérairbie univeiNitaire, a differentes époques du Moyen Age. Mais il n'en est pas de même du persounagm
qui occupait le sommet de cette hiérarchie; nous voulons parler du recteur, dont les images se rencontrent beaucoup moins fréquemment parmi les œuvres d’art de cette période. Le témoignage le plus ancien à cet égard, dont la trace ait subsisté jusqu’à nous, consiste eu un parement d’autel peint à l’aiguille ou brodé sur velours, appartenant jadis au couvent de Saint-Victor, sur la rive gauche de la Seine, et représentant les funérailles d’un chanoine de ce monastère : le recteur, accompagné de ses suppôts, assiste h la cérémonie. Ce monument, qui paraît avoir été certainement exécuté avant 1520, ne nous est point connu en original; mais il a été gravé habilement à la manière noire par un auteur anonyme, vers le commencement du dix-neuvième siècle, époque oi'i il existait encore, et M. Guénebault possède actuellement dans son cabinet une épreuve de cette intéressante estampe. Il y a quelque lieu de penser que, dès le temps de Du Boulai, ce genre de monuments était déjà très-rare. Dans l’une de ses plus curieuses monographies, consacrée à la dignité rectorale, dont il fut lui-même revêtu, il allègue, pour unique autorité en ce qui concerne le costume que portait ce personnage dans les temps anciens, il invoque exclusivement la vignette initiale peinte du Car hilaire , ou Livre des procureurs de la Nation de France; manuscrit qui remontait au moins, selon toute vraisemblance, au delà du quinzième siècle, et qui malheureusement n’a pas été conservé jusqu’à nous.
Ges diverses circonstances rendent d’autant plus précieuse la description de visu que Du Boulai nous a laissée de cette antique peinture, et nous font un devoir de reproduire textuellement le passage en question, dans lequel il s’exprime ainsi : «L’on voit, « dit-il, dans l’ancien livre en parchemin des procureurs de la Nation de France, au « commencement des privilèges royaux, une image enluminée, où l’Université de- <' mande îi Philippe-Auguste justice des excès commis par les gens du prévôt de Paris « en 1200 (Voy. ci-dessus, fol. vin, verso). Leroy y est dans un fauteuil, la couronne « sur la teste, etc. Le recteur s’approche de luy, et lui montre les suppôts de sa suite, le « genou en terre, pour lui demander justice. 11 y est vêtu d’une robe assez serrée et <( ceinte, et d’un chaperon de même couleur par dessus. Le roy lui frappe dans la main « comme s’il lui accordoit ce qu’il lui demande. Les procureurs des Nations y paroissent « vêtus de robes rouges comme ils sont aujourd’hui, mais avec des chaperons à la « capucine (Voy. ci-dessus le monument de 1440, fol. ix, recto), et leurs bedeaux, de « chaperons rouges estendus sur leurs es[)aules.
« Or, quoique la couleur soit uu jieu déchargée dans la plupart des personnages qui y « sont représentez , l’on voit bien néanmoins que la robe du recteur y est hleüe ou « violette.
« Le chaperon du recteur est comme un petit mantelet rond, qui descend jusques à la « ceinture, et qui est agrafé par le devant; on l’appelle ordinairement la fourrure, parce « qu’il y a une fourrure blanche sur un fond d’écarlate violette; et quant à la forme, « nous la voyons semblable dans l’image susdite, hormis qu’anciennement il y avoit une « espèce de queue pendante un peu plus large que la main.
RECTEUR DE L'UNIVERSITË AU CONVOI D’UN RELIGIEUX DE L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR d’après un parement d'autel brodé en argent sur velours noir (XV*^ siècle). Cabinet de M. Guenebault
ET LA LENAÏSSANCE.
« Nous appelons celle fourrure-là chaperon, parce qu'il y a bien ,1e l'appareiu e ,p,c I,. . recleur en couvroi, anciennement sa I.He comme ,1’un camail; mais aujour.l'Imi il n'i
« reste plus que ce qui couvre les espaules.
. Le recleur pone encore une grande bourse viole, le à la ceinlure, dans la,iu,.|le le .. Milgaire croit qu ,1 y a lousjours centesens d’or;. je ne sais sur ,|uelfondeme,„... Il es, « eeriain qu anciennement les procureurs des Nalionset autres ollk-iers porlaien, aussi « des bourses, comme nous voyons dans la susdite image; mais auiouid’bui il n’v a plus « que le lecteur qui en porte pour conserver celle marque de l'aniiquiKb . Il),; isoi la,
tmmques mr la dtgnUé, préséance, mUorilé cl juridiction du recleur de njuiversité de Pans. Pans, 1668, in-4”, pages 24 à 26.)
>’ous ne lerminerons pas celte notice sans consacrer quelques lignes i, ceriains e,„liersdliistres, qui, indépendamment de tout mérite en tant qu’bmmnes d’i'ia, ou du monde, se sont acquis chez nous, dans le cours même de leur carrière universilaire une ongue et notable renommée. An quinzième siècle, noire vieux Villon, le poète des li adinons parisiennes dans sa charmante ballade de Dames du temps jadis, où it passion
onràTottt te personnages auxquels nous ,1,-
'ons .1 notie tour un souvenir. Ou est, s’écrie-t-il,
Où est !a très-sage {très-savante} liéloïs Pour (jtii fut cliastré et puys moyiie Pierre Esbailiart, à Saint-Denis?...
Pour son amoor eut cette essoyne {récompense) !
SeiTiblahlemerit où est la revue
Qui ordonna que Buridan
Fust gelté en ung sac en Seyoe?...
Mais où sont les neiges d’antaii ( de l’an passé) ?
Nous II ajouterons rien relativement an premier de ces anciens maitres de l l niversile parisienne; relaiivement à cet Abailard, dont la science, les inalbenrs ei les romanesques amours defraieni, depuis si longtemps, les compositions de la liliérainreei des ans. Deux mots seulement sur la seconde de ces traditions. On raconlail donc, au quinzième siecle, qum, temps jadis une reine de France guellaii, ,1e son logis, sis en la tour de .yesie, au bord de la Seine, les écoliers qui passaien, par .e ,lélroi,\le l l niver- Mle, choisissait les plus beaux et lesaltirait dans sa demeure; puis, qu'après avoir l'ail sei V ir ces jeunes hommes a ses plaisirs , celte reine, aussi cruelle que lascive, les faisaii précipiter de sa propre chambre dans les Hois de la rivière, où s'enscvelissaienl ,'i la fois a viciune et le témoin. On raconlait encore que l'un de ces .fooliers. jdiis heureux ,pu. fos an res, nomme Jehan Buridan, élai, parvenu à sécha,, per, cl ,|ne. s'appnvan, su, le fan n eme qu ,1 prêcha,, pour exenqde, il avait ,néco,nsé ce, axiome : qu'il pou, -ail é„-e
on e ue, une reine... Ces nnneiirs avaient |ionr origine éviilenle les soiq)cons d'iin-
inorahte qu, planereni sur les trois rennnes des lils ,1c l'Iiili,,,,,- le Hardi; so„|>cons qui poui , eux (1 cuire elles. Blanche, fennne de Charles le Bel. cl Margueriie ,1e Bonrgogn,.
Mrc jrc et usages de la vie civile.
UllTVERSlTEt^. Fol,
feiimie de Louis le Hulin, se convertirent en témoignages avérés d’adultère. Mais on atlril)uait les orgies de la tour de Nesle à Jeanne de Navarre , épouse de Philippe le Bel , la même qui fonda le collège de Navarre, et contre laquelle l’imputation judiciaire ne put être
[uouvée. Robert Gaguin, contemporain de Villon, raconte h son tour ces détails, et, traitant de rêverie cette légende, cherche à établir un anachronisme entre Jeanne et Buridan, les deux héros de l’aventure. (R. Gag. Compendium supra Francor. gestis, lib. vu.) Mais, comme Bayle {Dictionn. critiq., au mot Buridan) l’a judicieusement remarqué, cet anachronisme n’est point démontré par le pieux compilateur d’une manière absolument irréiragable, et le mutisme des chroniqueurs officiels, pour qui sait la manière dont alors s’écrivait l’iiistoire, est loin de fournir un démenti tout h fait sans réplique à ces allégalions de la voix populaire. Il faut avouer cependant que ce silence unanime des écrits contemporains , combiné avec les dates mêmes de l’histoire, conti ibue, plus encore que 1 énormité de l’attentat supposé et de la répugnance morale qu’il inspire, h rendre ce fait incroyable. Jeanne de Navarre mourut en 1304, âgée de trente-trois ans. Ainsi que nous le lait voir Du Boulai, d’après les registres de fUniversilé, Jehan Binidan, né à Béthune en Artois, de la nalton de Picardie, fit ses études dans la capitale, où il s’acquit, par ses
KT LA liENAlSSANCK.
ouvrages, par son enseignemeiU, une immense répulalion qui se peipiilua ilans l’ee.,le pendant des siècles; il s y distingua surtout comme métaphysicien et clogmalisie' à iJiverses reprises il fut investi de dignités universitaires, et mourut vraistmil.lal.lemen’t ve. s I3S8, au moins sexagénaire (Non minor quam seæagenarius. nisl. Unir. par. t. iv). ayant plusieurs fois rempli les fonctions de receveur, de procureur, et enlin de recteur charge qu’il occupait dès \ 327. ’
On le voit donc, cette légende parisienne de liuridan et de la tour de Nesle, sendilahle a ces antiques ediflces qui souvent cachent à demi leur front dans la hrume, se présente egalement a nous entourée de doute , d’incertitude , et pour tdnsi dire voihé de cette mystérieuse auréole qui prête ailleurs son charme vague à d’anciens léciis, mais ,,ue I,. temps semble avoir laissée sur le nôtre, comme pour atténuer l’horreur d’un granil crime.
A. VALLET DE VIMIVILLE.
Jac. Middendorpii Academiarum orbis christiani lib. ih locuplefati et recogniti. Coloniœ, 1583, p. in-8.
Il y a plusieurs éditions de ce curieus ouvrage.
Gabr. Lürbeus. De Scholis litterariis omnium genîium Burdigalæ, 1592, io-8.
Jos. Lad.noii, Je Scholis celebrioribus , seu à Garolo magno, seu post eumdem Carolum per Oecidentem instauratis liber. Lutet.-Parisiorum , 1672, in-8.
“ été réimprimé avec des additions de Fabricius. Hamb.
1 i l in-8, lig, ’
God. Lüdovici Historia rectorum, scholarumque celebriorum. Lipsiœ, 1708, in-8.
Nie. Los.ei Tractatus de jure Universitatum. Lugd., 1627
in—o. ’
Andr. Mendo. De jure academico, de academiis, magistratibu.s, collegiis, professoribus, candidatis et sclioksticis.
Lugd., 1668, in-fol.
(Rob. Godlet.) Compendium de multiplici Parisiensis Universilatismagnificentia.dignitate et e.vcellentia ejus, mirilicoque suorum supposilorum et officiorum ac coÜegiorum nomme. Parisiis. Denys, 1517, in-4. gotli.
C.E.s. Egass. Bülæüs (du Bodlay). Historia Universitalis rarisiensis , etc., cuin instrumentis publicis à Garolo maoiio, ad noslra fempora.... Parisiis, 1665-73, 6 vol. in-fol.
L hisloire de l’Université de Paris, faisant partie inlétrranle de l'hisloiro pnerale et particulière de celle ville, a été traitée avec beaucoup de deuil par la plupart des liisloriens de Paris, notamment par Duhrciil Halingte, Sauvai, Felibien et Lobineau, Grancolas, Piganiol de la Force Lebeuf, Dulaure et Dcgaulle. ’
Crevier. Histoire de TUniversité de Paris, depuis son origine jusqu’en 1600. Paris, 1761, 7 vol in-j2.
Privilèges de FUniversilé île Paris, siippiits, ofiieiers et serviteurs d’icelle. Paris, 1629, in-8.
de^re'iT hÏiT'’""’"’ l'K'-tiil élrc cell.
Réformation de l’Université de Paris. Paris, 16G7, iu X.
La première édition est sans doute celle de 1601. La dernière, ,,.ic n(,ii> Citons, contiennes statiils des Facultés.
Voy. dans la Hibt. histor. de la France cl dans le Calaloetie de la hihl. de becousse, une fouie de mémoires et d’actes qui apparhennenl à riii-luir. des différends de l’Université de Paris, surloulaii I7'-' siècle. L'ahhe S, ■plier avait formé un recueil de ces mémoires, en 13 vol. in-4.
G. Christ. Waltherds. Tractalus juritlico-politico-lii<forieus de statu, juribus et privilegüs doctoruni omnium bacuUatum. Norici, 1642, iii-]2.
Partie des pièces qui concernent l’estât présent cl aiiricu de j’üniversité de Paris, M. le recteur qui en est le cliof, lc.< trois Facultés et les quatre Nations... Paris, 1653, in-4.'
Gés. Egasse du Boülay. Fondalioii île l'Université de Paris par 1 empereur Charlemagne; de la pro|iriété et .seigneurie du Pré-aux-Clercs.... Paris, 1675, iii-4.
(Edme Pourcîiot.) Mémoire touchant la seigneurie du Préaiis-Clercs, appartenante à rUniversilé ile^ Paris. Parii 1694, in-i, avec un plan.
(Nicolas Coquelin.) .Iiigcments et arrêts pour la juritlietioii du chancelier de l’Eglise et Université de Paris, etc., avec uii mémoire succinct tics droits, des fonctions et de la dignité iludit chancelier. Paris, 1692, in-i.
Cés. Egasse do Bodl.-w. Remarques sur la ilisnite, ram;, préséance, autorité et juridiction ilu recteur de ri'iiiversiu de Paris. Paris, 1668, iii-4.
PoscELiN. Histoire de l’Université et des Collèges de Paris \oy. celte hist., dans le t. ii de la Descript. hisfor. de Paris et de ses plus beaux Monuments [Paris, 1779-81, 5voî. in-8, fig. de Martinet) , ouvrage curieux commencé par Bcguillct.’
Eig. Dcbarle Hisloire de FUniversilé de Paris, depuis son origine jusqu’à nos jours. Paris. 1829, 2 vol. iii-8.
Jacq. Alb. Hazon. Éloge historique de l’Université tic Pans, latin-français, avec des remarques. Paris, 1771, in-4.
Petr. Rebcffus. Lihri iii de scholasticoruni bihliopolarum alque cœterorum Universitatum omnium ministroruni juralorumque privilegüs. Parisiis, 1540, iti-8.
— Fartum ou remarques sur l’élection des ofliciers di l’Université. Paris, 1668. in-4.
— De Patroiiis quatuor Naliomim rniversilalis Parisiis 1662, in-8. .
— Remarques sur les bedeaux de rUniver.üte. Paris. 1 ()( 8, iii-l.
(1 . .Arr. P.vjtfx DS Monc.kt.s.) Do l origine tics appariteurs de Füiiivcrsité, et do leurs masses. Paris, ITSJ. iu-12.
I reuyes et Didciises du droit des Messageries orilinaire^ de FUniversilé de Paris. 1655, in-t. — Eactums historiqiirv des grandes cl petites Alessagerios de Frniversile, iu ».
Ant. Loisel. De rUniversilé de Paris, et qu’elle est plus ecclésiastique que séculière. Paris, 1587, iu-8.
Cr.. Hemeræi, de Scliolis puhlicis, earumque magisteriis dissertafio. Parisiis, 1653, in-8.
— De Academia Parisiens!, quaüs primo fuit in Insulà, et de episcoporum Scholis. Parisiis, 1657, in— 4.
Cæ3. Egassu Bul/ei , de Academia Parisiens! et episcoporum Scliolis. Paris, 1657, in-4.
Er.AUDE Joly. Traité liislorique des Écoles épiscopales et ecclésiasliques, pour le droit des chantres, chanceliers et écolastres des églises cathédrales de France, et particulièrement du chantre de l’Église de Paris. Paris, 1678, in-12.
Ce Irailé causa une polémique entre le clergé cl les universitaires.
Hesponse d’un étudiant en l’Univcrsilé de Paris, à un sien aniy, qui se |daignoit du dérèglement qu’il disoit estre dans les Collèges d’icelle Université. S. N., 1616, in-8.
JoH. Launoii, regii Navarræ gymnasii parisiensis historia. Parisiis, 1677, 2 vol. in— 4.
C’est le même ouvrage que celui qui porte pour titre: Academia Parisicnsis îlluntrata. Paris lC82; c’est aussi la même édition.
Georg. Crittonii, ad Bccodianos suos præfalio de caslrorum Becodianorum disciplina. Parisiis, 1595, in-8.
Il est question ici du collège de Boncour.
Jean Grangier. De l’estât du college de Dormans, dit de Beauvai<!. Paris, 1628, in— 4.
Ce factum, publié à l’occasion d'un procès, donna lieu à une réponse du patron et de.*? chapelains dudit collège.
J. Boulæse. Remonsirance au Parlement pour réformer le collège lie Monlaigu. Paris, 1575, in-8.
J. Duvernet. Histoire de la Sorhonne. Paris, 1790, 2 vol. in-8.
Voy. encore d.ms la Méthode pour étudier l’Histoire , de Lenglet-üiifresnov, edit. in-l2 augmentée par Drouet, t. xiii, p. 17 et suiv., beaucoup de pièces relatives à rUniversité et aux colleges de Paris.
Tîuill. du Val.) Le Collège Royal de France, ou institution, estahlissement et catalogne des lecteurs et professeurs ordinaires du Boy. Paris, 164-4, in— 4.
Cl. Pierre Goujet. Mémoire historique et litféraire sur le Collège Royal de France, contennni ; 1“ l’état des sciences sous François F’'; 2" la notice historique des lecteurs et professeurs royaux. Paris, 1758, 5 part, in-4, ou 5 vol. in-12.
fAni. Bruneau.) Supplément contenant en abrégé l’institution de vingt et nue Universitez de France, les noms et quelipics particularitcz de la vie des docteurs. Paris 1686, in-12.
(i’eslle Supplément au Traite dos criées,, du même aiilciir.
Kemonstrauce de la nécessité de restablir les Universités pour le restahlissement de l’Estut. Paris, 1615, in-8.
Nie. -Am. Larrey de Billy. Histoire de l’Universilé du comté do Bourgogne. Besançon, 1819, 2 vol. in--4.
Jean Filleau. Traité de l’Université de la ville de Poitiers. Poitiers, 16-44, in- fol.
(.e Trailê, publié a la fin de la dernière édition des Annales d’Aquitaine, de J. Bouchet, est suivi d’un recueil de litres et pièces relatives à rUnivcrsilé de Poitiers.
Création, institution, fondation, etc., de l’Université de Nantes. Nantes, 1650, in-4.
L est sans doute le même recufil qui a été publié en 1655, avec le litre latin : Leges et statuta Universitalis I\annet'-7i6ts.
Eliæ Vineti Schola Aquitanica. Burdigalœ , 1585, in-8.
Pitres, chartes, etc., do l’Université de Reims. Reims, 1620, in-4.
Voy. encore, dans la Bibl. <,ist. de la France, les privlle-es des aiiires î niversifés de France, et divers mémoires qui les concernent.
M. Fattorim. De claris archigymnasii Bononiensis professorihus, à sæculo xi usque ad sæculum xiv. liononiœ, 1769- 1772, 2 vol. in-fol., fig.
1 J. P. ToMAsiKi.Gymnasium Patavinum. U/mi, 1654, in-4, fig.
Jac. Facciolati. Fasti gymnasii Patavini, ah anno Universllatis primo ad 1756. Patavii, 1757, 3 vol. in-4.
Colle. Storia délia Universita di Padova. Padova , 1824^ 4 tom. en 1 vol. in— 4.
\ oy» encore les Histoires de EUniversité de Padoue, écrites en latin, par Ant. Riccoboiii, Charles Patin, Nie. Comn. Papadoli, elc.
Il existe un Ires-grand nombre d’ouvrages importants sur les autres Lniversités d'Italie, celles de Pise, de Pérouse, de Sienne, elc.
Fahronii Historia Academ. Pisanæ. Pisis, 1791 , 5 vol. in-4.
Eryc. Puteani, de rheloribus et scliolis palatinis Mediolanensium dissertatio hislorica. Mediolani, 1605, in-8.
Ant. a Wood. Historia et antiquitates Uiiivorsitatis Oxoniensis. Oxonii, 1674, in-fol., fig.
C'est la traduction latine du texte anglais , qui n’a été publié qu'à la lin du dernier .siècle, d’après le manuscrit original : The history and antiquities of the Universily of Oxford. Oxf., 1792-96, 2 luni. en o part. in-4.
— Athenæ Oxonienscs. London, 1721, 2 vol. in-fol.
Seconde édition, publiée par le docteur Tanner; la première, également en 2 vol. in-fol., avait paru en 1691 ; l’ouvrage, continue jusqu’en 1800 par Ph. Biiss, a été réimprime, Lond., 1815-2U, 4 vol. in-4.
Ingramm. Mcmorials of Oxford. Oxf., 1857, 5 vol. in-8, fig.
Depuis les ouvrages de Wood jusqu’à celui-ci, on en compterait plus de trente, relatifs à l’Cniversilé d’Oxford. Plusieurs, entre autres, ceux de Loggan (1675, in-ful.) et de Jos. Skelton (1825, i vol. in-4), sont remarquables par les gravures qui les accompagnent. Il suffit de citer encore les Histoires de celle Université, par Gutch, par Chalmer, elc.
J. Caius. De antiquitate Cantabrigiensis Acadeiniæ llbri duo. London, 1574, in-4.
La première édition de ce livre rare est de 1568, in-8.
II faut citer encore les Histoires de celte Université, par Edm. Carter (Lond., 1755, in-8J et par G. Dyer (Lond., 1814, 2 vol. in-8).
(Jac. de Marc et Juste de Colster.) Illuslrium Hollandiæ et Westfrisiæ ordinum aima Academia Leydensis. Lugd.-Batav.. 1614, iii-4, fig.
JoAN. Meursii Athenæ Batavæ, sive libri duo de urbe Levdensi, Academia, virisque claris. Lugd.-Bat., 1625, in-4, fég.
Il y a, en outre , beaucoup d’ouvrages historiques, écrits en hollandai^, sur l'Université de Leyde, entre autres ceux de A. Heidan, de F. Fabiicius, de P. Van den Bosch, elc.
Valer. Andreæ Fasti AcademiæLovaniensis. Z,ofa>!ii.l655,
2 vol. in-4.
Voy. aussi le recueil intitulé : Rech. histor. sur l'érection , conati/ufîon et privilèges de l'Univ. de Louvain ^ 1788-89, 6 nos in-8.
EstatutosdeUniversidade de Coïmbra. tùfeoa, 1654, in-fol.
Ce recueil étant fort rare, on publia à Lisbonne, en 1773, les statuts de 1 Université, compilados pela junta de Providencia literaria, 4 vol. iii-8.
Jos. Barbos.e Archi - Athæneum Lusitanum sive regale collegium Collimbriense. Ullyssipone, 1755, in-4.
Joii, Georg. Hagelgans. Orbis litteratus academicus Gcrmanico-Europæns, præcipuas musaruni sedes, societates, iiniversitates earumque fundationes, privilégia, eventus, etc., in synopsi representans. Francof., 1757, in-fol., fig.
Il y a encore, sur les Universités étrangères, un grand nombre d’ouvrages, la plupart écrits on latin, dans le Catalogue de la bibliothèque do Bunaxv, rédigé par J.-M. Franckius, en 1750, t. I, p. 915-80. Le catalogue Falconet et d’autres catalogues offrent aussi quantité de livres sur la matière ; mais la plupart des rédacteurs de catalogues ont confondu les Académies avec les Universités, à cause du mot academia, qui leur est commun aux unes et aux autres. On trouve une bibliographie académique et universitaire, dans une édition du Traité d’Hcrm. Conringius, de Anliqiiitaiibus academicis. publiée par Chr. Aug. Heumann [Gott., 1759, in-4).
UELLEs sont ces races qui, de même que les Juifs et les Bohémiens, vivaient toujours haïes et proscrites au milieu des populations indigènes? Les Gagols, répandus sous bien d’auti'es noms dans tout le sud-ouest de la France et dans un petit coin de l’Espagne, les Colliberts du Bas-Poitou, les Caqueux ou Caquins de la Bretagne, les Marans ou Marrons du Languedoc eide l’Auvergne, les Oiseliers de l’ancien duché de Bouillon, les Chuelas de 1 île de Majorque, et les Vaquéros ou Baqiieros de la principauté des Asturies.
L’existence et le sort malhein-eux des Cagols pyrénéens sont connus depuis longtemps, mais on ne connaît pas ou l'on connaît mal leur origine et les causes de l’état d’ilotisme auquel ils étaient condamnés par l’opinion publique et par les lois. Plusieurs historiens ont cru voiien eux les descendants de Giezi, serviteur d'Elisée, auquel, suivant les paroles du prophète , la lèpre doit rester attachée jusqu'à la lin des siècles; d’autres disent que ce sont les débris de l'armée gothique battue dans les plaines de Vouillé en 507. Pierre de Marca et bon nom lire d écrivains qui 1 ont copie, ne sont point de cet avis, et rapportent les Cagots aux Arabes qu’ils supposent être restés en Gascogne après la défaite d’Abd el Bahman par Charles-Martel, en T3“2; l'abbé Venuti. qui a écrit un livre sur les antiijuités de Bordeaux . veut reconuaîlre
Mœurs et urages de !a via civile
RACES ' ■ ' EDITES . Fol. I.
dans les parias de VAquitairie les descendants de ces premiers chrétiens qui sortirent des provinces de Guieniie , de Navarre , de Béarn et de Languedoc , pour entreprendre le pèlerinage de la Terî-e-Sainte , avant et après l’époque des croisades d’Occident ; M. Walckeiiaer émet l’opinion que les Cagots descendent des Gaulois chrétiens de la Novempopiilanie, qui les premiers reçurent l'Évangile, vers le milieu du troisième siècle, et qui formèrent une caste à part, d’abord persécutée et méprisée par la généralité des habitants de cette partie de la Gaule attachée à son culte; enfin, il iiest pas jusqu aux Albigeois auxquels on n’ait voulu rattacher les Lagots, soupçonnés d infection physique et morale, de lèpre et d’hérésie.
Par suite dece soupçon, ces malheureux, appelés encore Agols, Capots, Trangols, Gahets, Gézilains, étaient comme tenus en quaranlaiiie, et, bien qu’ils eussent également reçu le nom de Chrétiens [dires Haas), il s’en fallait de beaucoup qu’ils fussent regardés comme tels : à peine nés, il étaient enregistrés, avec l’indication de leur qualité de Cagots, sur les livres de la paroisse; enfants, ils se voyaient sans cesse en butte aux injures et aux mauvais trailenienls des autres enfants; hommes laits, ils gagnaient leur vie, misérablement pour la plupart, en exerçant Fëlat de charpentier, de tonnelier, de couvreur, de tisserand , de ramoneur, de cordier, qui leur était exclusivement réservé , et, dans chaque commune, ils occupaient un quartier isolé, séparés des autres habitants jusque dans l’église, où une place particulière leur était assignée, où ils entraient par une porte basse, tout exprès disposée pour eux, et ils prenaient de 1 eau bénite dîms un petit bénitiei encastré dans le mur pour leur usage exclusif, quand ils ne la recevaient pas au bout d’un bâton. L’ angélus, qui sonnait pour les habitants de race franche, ne leur demandait rien; après cet appel à la prière, il s’en faisait un autre différent pour eux. Ils ne pouvaient sortir que chaussés, de crainte qu’ils ne communiquassent au sol l’infection dont on les supposait atteints ; et pour qu’ils pussent être aperçus de loin, il leur était enjoint, sous les peines les plus sévères, de porter sur l’épaule ou sur la poitrine la marque d un pied de canard en drap rouge. Les emplois publics leur étaient fermés ; il ne leur était jamais permis de s’asseoir à la même table que les gens du pays. Boire dans un veire que lems lèvres auraient touché, c’eût été comme boire du poison; cà plus forte raison, ne s’alliaiton jamais avec eux par le mariage, a moins que l’on ne fût de leur race. Il leur était interdit de porter des armes, de quelque nature qu’elles fussent, a l’exception d un couteau sans pointe. « La fureur et la rage contre ces pauvres gens sont arrivées h un tel point, dit un écrivain du commencement du dix-septième siècle, qu’on leur attribue des défauts naturels qu’ évidemment ils lïoot pas; on prétend, par exemple, que tous ont une haleine empestée, qu’ils n’ëprouveut pas le besoin de se moucher, qu ils sont sujets il un llux de sang et de semence continuel, qu’ils naissent avec une longue queue, et autres choses aussi palpablenient fausses et absurdes, mais qui ne laissent pas que de se répandre parmi nous. »
Ces autres choses que tait don Martin de Yizcay avaient, si faire se peut, encore plus (le gravité. Suivant les préjugés des populations qui comptaient des Cagots dans lein
sein, ceux-ci éiaient sorciers, magiciens; ils exhalaient une odeur infecle, surtout pendant les grandes chaleurs; leurs oreilles étaient sans lobe, coniine celles des lépreux ; quand le vent du midi soufflait, leurs lèvres, leurs glandes jugulaires et la paüe de canai'd qu’ils avaient empreinte sous Faisselle gauche, se gonflaient; et mille autres accusations tout aussi peu fondées. Ainsi, les vieilles légendes auxquelles le peuple ajoute encore foi aujourd hui, nous représentent les Cagols comme enclins ii la luxure et à la colère; comme avides, hautains, orgueilleux et susceptibles.
Arrivés au terme de leur triste pèlerinage sur la terre, qui certes était bien poui- eux une vallée de douleur, ils avaient grand’ peine à obtenir les consolations suprêmes de la religion, et il fallut qu’un souverain pontife enjoignit au clergé de traiter ces malheureux avec bienveillance et à l’égal des autres fidèles en ce qui touchait l’administration des sacrements. Délivrés par la mort du fardeau de leurs misères, ils ne rentraient i)as dans l’égalité en même temps que dans le sein de la terre : un cimetière réservé recevait leurs dépouilles mortelles, confondues avec celles des lépreux, des malfaiteurs et des étrangers, et aucune croix n’indiquait la place de leur sépulture. Veut-on un dernier exemple de l’état d’isolement dans lequel on laissait ces maudits? L’argent même, qui dans aucun pays n’a jamais senti mauvais, l’argent, que Ton lirait sans répugnance des Juifs et des Sarrasins, l’argent des Cagots était respecté par le fisc, et ils n’étaient soumis à aucune taille, h aucune redevance. Aussi. Î3ien qu’en général ils fussent pauvres, se trouvèrentils plus d’une fois en état de prêter des sommes assez considérables à leurs souverains, qui, en outre, traitaient avec eux pour des travaux de leur métier.
Des actes qui nous révèlent ces faits, aussi bien que de plusieurs censiers de 1 3C3 et de 1385, il semble résulter que les Cagots étaient disséminés et isolés dans les différentes localités du Béarn. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on en trouvait dans toute l’étendue de celle province, et dans le pays Basque, sur Fun et l’autre versant des Pyrénées; dans la Gascogne, la Guienne, le Bas Poitou, la Bretagne et le Maine, on ils étaient traités à peu près de la même manière, mais avec plus ou moins de rigueur. En Espagne, où i! y a peu d’années leur condition était encore aussi dure que dans les plus mauvais jours du Moyen Age, ils étaient réunis dans la Haute-Navarre, et plus parliciilièrenient dans la vallée de Baztan, surtout à Alizcim, où celte race subsiste encore, distincte de celle des indigènes, et où les Agoles (c’est le nom qu’on leur y donne) occupent un quartier séparé nomme Bozate. S’ils sont inconnus dans la Biscaye, il n’en est pas de même pour le Gnipnzeoa. où, de 1696 à 1776, les juntes furent plus d’une fois dans le cas de prendre des mesures contre eux. L’Aragon a eu aussi ses Cagots, sinon dans toutes ses parties, an moins dans celle qui avoisine la Navai-re et la France, notamment dans le diocèse de Jaea.
En Catalogne, on ne trouve pas de Cagols proprement dits; lonlefois, i! n’est peut-être pas impossible d’y découvrir des traces de l’existence de certaines races qui seraient as similables à ces parias de l’Occident. Vers la lin du quinzième siècle, il y avait dans les hautes Pyrénées catalanes une classe d’hommes (pii était soimiise à un régime ahominahle. Ferdinand le Catholique abolit les droits qui pesaient sur eux. en disant que l’hmnanite
ne tolérait pas l’exisleoce de droits semblables; mais nous n’en savons pas davantage à Fégard de cette caste opprimée qui devait originairement appartenir à la race des Cagots.
Rentrons en France par le département de la Haute-Garonne ; il renferme bon nombre de ces malheureux, surtout dans l’arrondissement de Saint-Gaiidens, où ils étaient désignés sous les noms de (lapins et de Trmigols, et tout aussi maltraités que leurs frères des basses Pyrénées françaises et espagnoles. Les Hautes- Pyrénées avaient également leurs Cagots, répandus surtout dans la vallée d’Argelès, au val d’Azun, dans les vallées de Castetloubon, de Campan et d’Aure. Mais les contrées comprises aujourd’hui dans le département des Basses-Pyrénées, en comptaient un bien plus grand nombre, et c est a peine si l’on peut citer une commune qui n’en eût pas une ou plusieurs familles. Dans les départements du Gers et des Landes, il reste moins de souvenirs des Cagots, que dans les Hautes et Basses-Pyrénées; toutefois, on se les rappelle fort bien parmi les populations d’Aucb, de Condom, de Lectoure et de Mirande, et les détails abondent sur ceux des arrondissements de Mont-de-Marsan, de Dax et de Saiiit-Sever. On n’en saurait dire autant des Cagots du département de Lot-et-Garonne, qui ii ont laissé de traces qii à Marmande, au Mas d Agenais, dans la ville et juridiction de Casteljaîoux , à Lusseignan et à Mézin.
Quant au département de la Gironde, les Cagots, ou plutôt les Gahets existaient en grand nombre dans le Bazadais, c’est-à-dire dans la partie du département qui confine avec celui des Landes, et de l’autre côté de la Garonne, comme à Saint-Macaire et h Monségur. A Bordeaux, ils habitaient un faubourg qui leur était exclusi\ement lésel^é et où ils formaient une espèce de communauté. Dans le reste de la contiée, ils vivaient çà et là, surtout dans le Médoc, où leur nom est resté attaché à plus d'une localité.
Depuis Bordeaux jusque dans la Basse-Bretagne inclusivement, il y avait des Cagots qui y étaient connus sous divers noms. 11 s’en trouvait dans le Poitou, surtout à 1 extrémité de l’île de Maiilezais; et vraisemblablement la Sainlonge, FAiinis et FAngoumois avaient aussi les leurs. Pour ce qui est de la Bretagne, ils étaient répandus dans toute l’étendue de cette province, surtout dans les parties qui forment aujoiird hui les départements du Finistère, des Côtes-du-Nord et du Morbihan, et l’opinion n’a pas changé à Fégard des descendants de ces Cagots, qui sont méprisés comme leurs ancêtres et forces par là de s’allier exclusivement entre eux. Enfin, au Mans, à l extrémité d un des faubourgs, il y avait aussi des Cagots dans le dix-septième siècle ; ils étaient tous considérés comme étant de la lie du peuple; on les désignait par le nom de Cogoiis de Saint-Gilles. à cause du lieu qu’ils habitaient, et plusieurs d’entre eux exerçaient les professions de cordier et de tonnelier, tout comme en Bretagne, où ces professions, réputées infâmes,
étaient exclusivement le partage des Caqueux.
La première mention des Cagots et le renseignement le plus ancien que nous ajons sur leur condition, se rapportent à Fan iOOO ; on les voit, à cette époque, dans la dépendance la plus absolue de la noblesse, qui pouvait disposer de leurs maisons, peut-être même de leurs personnes.
A deux siècles de là, en 1206, nous les retrouvons à Monségur. concluanl, en présence
(le l’official de Bazas, dont sans aucun doute ils relevaient, un traité avec les bourgeois de la première de ces deux villes, contre lesquels ils plaidaient depuis quelque temps. Dans cet acte, ils stipulent pour eux et pour leurs successeurs lépreux. La commune limite le nombre de brebis, de béliers, de porcs, d’oies, qu’ils pourront nourrir, bétail immonde comme ses maîtres, et qui ne devait jamais frayer avec celui des bourgeois. On leur passe une paire de bœufs ou de vaches de labour; on leur permet même un cheval ou un âne. Pour ces derniers animaux, il paraît que la contagion n’était pas à craindre, puisqu’ils n’étaient pas exclus de la compagnie des chevaux et des Ixeufs de la communauté. LesGahels promettaient, d’ailleurs, de respecter les statuts de la ville qui les prenait sous sa sauvegarde spéciale. Dans l’occasion, ils étaient tenus de renqjlii-, sur l’ordre du maire, l’office de messagers ou de coureurs.
Quelle était, à la même époque, la condition des Cagots du Béarn, plus nombreux certainement que ceux de la Guiemie? 11 serait difficile d’en dire autre chose, sinon qu’en justice, conformément à une prescription du vieux for, il en fallait cinq pouivaloir un témoin ordinaire ; mais, à partir de la fin du quatorzième siècle , on a des lumières plus satisfaisantes sur la condition, sur la profession et sur la force sociale des Crestiaas (ainsi les nomiiiait^oii également) disséminés dans le Béarn. Il existe un acte de 1378, par lequel ces hommes, d’une part, s’engageaientà exécuter tous les ouvrages de charpente nécessaires au château de Montaner, situé à quelques lieues de Pau ; d’autre part, le célèbre comte de Foix, Gaston-Pliébus , en récompense de leurs peines, leur accordait exemption de certains droits qu’il percevait sur eux en particulier, et des tailles auxquelles ils étaient soumis, comme les autres habitants du pays, outre le droit de prendre dans tous les bois du comte ce qui leur était nécessaire pour le travail dont ils s’étaieni chargés. Cet acte nous fait entrevoir les Cagots riches et puissants par Fassocialion; une autre pièce , de trois ans plus récente, nous montre qualre=-vingt-dix-hiiit Crcsliaas et Crestianes faisant hommage au comte de Foix, et quatre d’entre eux s'engageant solidairement et par corps à lui payer, à huit jours de là, soixante-quatre florins d'or, à pcim^ du double.
\ers la même époque, les Cagots sont bien différemment traités dans une petite ville de Gascogne. La Coutume du lieu, rédigée par écrit en 1288, défend expressément à tout habitant d aclieter aux Gahets des choses servant a la nourriture de l'iiommc. et de les preiidi’Q à gages en temps de vendanges. Dans une ville voisine, dont les réglements de police municipale furent rédigés en corps de Coutume huit ans plus tard, on trouve des dispositions encore bien plus rigoureuses contre les Cagots. Ils no pouvaient entrer en ville sans avoir sur leur robe une pièce de drap rouge, faute de quoi ils ôtaient condamnés a cinq sons d’amende, et se voyaient confisquer leur robe. 11 leur était interdit de marcher sans chaussure dans les rues, et ils devaient . lorsqu'ils rencontraient hommes ou femmes, se tenir sur l’extrême bord du cbemiu. jusqu'à ce que le passant se fût éloigné; ils ne pouvaient acheter que le lundi, et ne devaient jamais entrer dans les tavernes, y prendre du vin, ni y toucher les hanaps et les brocs; il leur était interdit do
vendre des porcs et toute espèce de denrée alimentaire, sous peine de soixante-cinq sous d'amende, avec confiscation de la marchandise; s’ils avaient soif, il leur fallait puiser de l'eau dans leurs fontaines , et non ailleurs, sous peine de cinq sous d’amende en cas de coîilraveiition; enfin, un article de la Coutume défendait aux Gahets, complètement lépreux, de demeurer, de stationner, et même de s asseoir dans Warmande, sous peine d’ime amende de cinq sous , dont ira tiers devait revenir aux Crestiaas de la ville (jui saisiraient le délinquant. Cependant, les jours de fêles et le lundi matin , ils avaient la permission de se tenir et de s’asseoir devant l’église des Frères Mineurs, lieu où, depuis nombre d’années, ils avaient 1 habitude de se placei.
Si, à partir du quinzième siècle, les documents relatifs aux Cagots, de quelque nom qu’on veuille les appeler, deviennent assez nombreux, si la situation de ces parias dans la société du Moyen Age , se dessine nettement sur tous les points qu’ils occupaient dans notre pays; en Espagne, on ne commence à entendre parler d'eux, que dans les premières années du seizième siècle. A celte époque, les Agots de la Navarre adressèrent au pape une requête pour se plaindre de ce que le clergé se dispensait, à leur égard, des cérémonies et solennités qu’il accomplissait pour les autres chrétiens, dans l’administration des sacrements, les offrandes, la paix elles places a 1 église; ils suppliaient Sa Sainteté d’ordonner qu’ils fussent remis en possession de tout ce qiion leur déniait. Le pape, par mie bulle du 13 mai 1515, ordonna de les traiter avec bienveillance et sur le même pied que les autres fidèles, dans le cas où leurs griefs seraient fondés. L’ecclésiastique chargé de l’exécution de la bulle ne mit pas moins de quatre ans cà terminer son enquête, qui rencontra bien des oppositions; enfin, ayant trouvé les plaintes des Agots fondées, il ordonna d’obéir et de se conformer en tout à la bulle, sous peine, ])Our les contrevenants, des censures de l’Église et de cinq cents ducats d amende. Cette sentence fut confirmée par les trois États généraux de Navarre, le 15 novembre 1520. Vexés et molestés, nonobstant la bulle et les arrêts des Étals généraux, les Agots euienl de nouveau recours à Cliarles-Quint, qui en ordonna 1 exécution, par une provision du 27 janvier 1524, sous peine d’encourir la disgrâce royale et mille florins d amende pour chaque contra ventioii. Battus sur ce point, les ennemis des Agots ne se découragèrent pas; plusieurs habitants de la vallée de Baztan ayant refusé à ceux-ci des dioits roinmims à tous les gens du pays, les Agots leur intentèrent iin procès, qui se termina par un arrêt prononçant des peines pécuniaires et afflictives contre la partie adverse. Ce ne fut pas le dernier arrêt que les Agots eurent à réclamer pour maintenir l’exécution de la bulle, et les procès qu’ils soulinrent à cet effet devant toutes les juridictions se succédèrent pendant plus de deux siècles.
A l’époque où les ordonnances royales se suivaient de près pour protéger les Agots de la Navarre, les Cagots du Béarn se virent de nouveau signalés à l’animadversion publique par la législation. Les anciens fors les nommaient Creslias, la nouvelle Coutume les désigne sous le nom de Cagoiz, et renferme ces trois articles qui les concernent ; 1“ « Les prêtres, ni les hospitaliers, ni les Cagots, ne payeront pas de tailles pour remplacement
de leuis églises, hôpitaux ou cagoleries^ mais dans le cas où ils feraient des acquisitions, ils en payeront, si ces biens sont ruraux. 2" Les Cagols ne doivent pas se mêler avec les autres hommes ni les hanter familièrement; ils doivent, au contraire, habiter séparés des auti'es personnes. Ils ne se mettront pas devant les hommes et les femmes, à l’église ni aux processions, sous peine d’une forte amende pour chaque fois qu’ils feront le contraire. 3“ 11 est défendu à tous Cagots de porter des armes autres que celles dont ils auront besoin pour leurs métiers, sous peine d’amende pour chaque contravention. Les jurats auront la faculté de se saisir de leurs armes, » etc. Quelque rigoureux que fussent ces réglements, les Béarnais ne s’en contentèrent pas ; ils sollicitèrent une aggravation de mesures sanitaires contre les malheureux que l’opieioii publique et les lois poursuivaient avec tant de cruauté; mais le conseil de la reine Jeanne d’Albret, plus humain que le reste de la province, rejeta cette demande des États, qui conservèrent néanmoins leur bizarre sévérité contre les Cagols.
A Bordeaux, ces pauvres gens ne furent pas mieux traités; cependant il ne paraît i)as qu’ils aient été l’objet d’aucun réglement particulier avant le quinzième siècle. Ce n’csi qu’en 1 573 que les jurats de cette ville rendirent une ordonnance, par laquelle ils les soumettaient aux prescriptions les plus humiliantes. Mais les mesures législatives employées contre les Cagots étaient trop sévères pour qu’ils ne fissent pas tous leurs efforts afin de s’y soustraire; et, en même temps, leurs adversaires ne manquaient pas de réclamer auprès de 1 autorité et des magistrats, qui ne laissaient échapper aucune occasion de remettre eu vigueur les anciens réglements relatifs à ces malheureux. C’est ce qui résulte d’iiim ordonnance des Étals de Navarre, en date de 1579, qui impose les Cagols, pour l’annér courante, à un réal de Castille par jour, et qui leur interdit expressément le port de tout»' espèce d armes, à 1 exception de 1 épée, laquelle devait, plus tard, leur être également inteidite. L’année précédente , le parlement de Bordeaux avait rendu un arrêt de l’églemeiii conçu dans le même esprit qui avait dicté Fordoniiance des jurats de celte ville. Trois nii.s après, cet arrêt fut invoqué contre les Cagols des Landes de Gascogne; et le parlement de Bordeaux, par un nouvel arrêt en date du 12 août 1581, enjoignit aux Capots ei Gahets de Cap-brelon de porter sur la poitrine uu signal rouge en forme de pied d(' canard, et leur défendit de toucher, au marché ou ailleurs, d’autres vivres que ceux qu'ils voudraient acheter. Le 9 décembre 1592. l’abbé, ou maire, et les jurats de la paroisse d’Espelelte ayant présenté au parlement de Bordeaux une requête contre leurs Cagols. la Cour rend, le 11 du même mois, un arrêt conforme aux précédents. L’année suivante, le même parlement de Bordeaux donnait une nouvelle preuve de fidélité à celle vieille jurisprudence; son arrêt du 20 mai 1593 fut suivi de deux autres arrêts conformes, l'iin en date du / septembre 1596, 1 autre du 3 juillet 1604. Quelque sévère que s’y uioiitrài la Cour, elle n’alla pas si loin cependant que les trois États du pavs de Soûle, qui. en 1606, firent un réglement par lequel « il fut défendu auxdits Cagols. à peine du fouet, de faire 1 office de meunier, de loucher à la farine du conmuin peuple, ni de se niêleidans les danses publiques avec le peuple, sous peine corporelle. »
On n’en finirait pas si l’on voulait rapporter toutes les pièces qui témoignent de la résistance des Cagots contre la dure législation qui les opprimait, et de la vigilance de leurs ennemis à en raviver les dispositions. Nonobstant ces persécutions incessantes, les Cagots, plus industrieux que leurs voisins, prospéraient, devenaient propriétaires. Leurs maisons conservèrent le privilège des biens ecclésiastiques , celui d être exemptés de tailles, et leurs personnes ne pouvaient être assujetties au service militaire. Ces avantages, de même que les mesures législatives rendues contre ces malheureux, étaient dus au soupçon de ladrerie qui les suivait partout, et à la crainte qu’en se mêlant avec les citoyens, ils ne répandissen t la lèpre au milieu de ceux-ci; cependant, ils avaient été de bonne heure soumis à l’examen d’habiles médecins, qui tous avaient attesté la pmeté de leur sang, la force, la vigueur et le bon étal de leur constitution. Pendant que le sieur de Nogiiès, médecin du roi et Béarnais lui-même, leur donnait ce témoignage, le parlement de Toulouse ordonnait encore , en 1606, un examen, dont le résultat était à l’avantage des gens réputés Cagots; mais tout cela fut impuissant contre le i»réjugé dont ils étaient
victimes.
Toutefois, au milieu de la prévention et de la haine générales , il y avait des hommes qui plaignaient les Cagots et qui s’efforçaient de les faire monter au rang de citoyens. Le premier qui, parmi nous, passe pour avoir réussi dans cette généreuse et philosophique mission, est le célèbre avocat Pierre Hévin, dont la voix s’éleva en faveur des Caqueiix de la Bretagne. Mais il ne fallut pas moins de deux cents ans d’efforts, de luttes, de procès, pour faire disparaître le sceau de réproliation qui pesait sur les Cagots de la
France.
Si maintenant nous examinons la source d’où dérivent les préjugés répandus sur le compte des Cagots, il nous suffira de renvoyer à ce qui a été dit des individus atteints de la lèpre, avec lesquels les pauvres Cagots furent toujours confondus.
11 est certain que, dès l’an 1363, il y avait une classe de lépreux appelés en latin Cassati, mot que les anciens traducteurs de Guy de Cliauüac traduisent par Cassot ou Capol. Pour ce qui est de l’opinion populaire qui veut que les Cagots se distinguent par la couleur sombre et grisâtre des yeux, et par le peu de longueur du lobe de 1 oreille, on en trouve l’origine dans ce que Guilbume des Innocents, et avant lui Ambroise Paié, avaient dit des éléphaii tiques ou lépreux. L’accusation de lubricité portée contre les Cagots s’explique aussi par la chaleur de tempérament, reprochée à cette classe de malades. Nous ne savons d’où était venue cette opinion , que rien n’égalait leur ardeur et leur vigueur; mais, au Moyen Age, c’était une opinion généralement reçue dans
tous les pays et acceptée par la science elle-même.
Eu outre, s’il faut en croire un écrivain allemand, on leur attribuait un vice affreux, dont l’existence eut complètement justifié la répulsion qu’ils inspiraient; mais heureusement, rien, dans la tradition ni dans les documents écrits, ne justifie pareille assertion. Une autre réputation que les Cagots partageaient avec les lepreux , c était d’être rusés, fourbes et surtout enclins à se jeter sur les gens sains : les anciens chirur-
gieus sont d’accord pour ranger ces défauts parmi les signes équivoques de la lèpj-e. La dernière, comme la plus grave, des principales accusations portées pai- le peuple contre les Cagots et les Caqueux, était d’entretenir un commerce avec l'csi.i-it du mal Cette accusation, ainsi que nous l’apprend l’auteur des Aerm-, Cuillaunie Rouchet, leur était commune avec les lépreux. ’
Enfin, il n y a pas jusqu’à la liadition de l’origine juive des Caqueux de la Itielagne et de certains Cagols, qui ne dérive de la croyance où l’on élait que ces iiiallieiireiix avaient la lèpre. Dans une pièce de vers composée par un lépreux du ireizii-uie siixle cette maladie est appelée l’œuvre d’kruël ; ce qui donne i, penser qu’on accusait les Juils de 1 avoir introduite, ou du moins propagée en Occident.
C’est donc à l’opinion qui voyait dans les Cagots une classe de lépreux c’est seule ment à cette opinion, qu’il faut attribuer les réglements qui les concernaient. Ainsi les Cagots, comme nous l’avons vu, étaient frappés dans leur existence civile et jusijue d’ans leur postérité ; mais nous savons que le sort des lépreux n’était pas plus digne d’envie: pour n’en citer qu’un exemple, la Coutume de Calais excluait du droit de bourgeoisie les membres d une famille dans laquelle il y avait eu des individus attaqués de la lèpre Plus dures encore, les anciennes lois du pays de Galles, compilées par Howel Dlia ou leBoii, et confirmées par le pape Étienne VIII en 94-0 , excluent un lépreux de son iiatrimome, parce que, disent-elles, il n’est plus de ce monde ; elles en excluent son fils par une raison semblable, « parce que Dieu a séparé son père du monde. » Le même code déclaré la lepre cause légale de divorce, et interdit à ceux qui en sont atteints de remplir des emplois publics, d’être juges ou de plaider dans quelque cour que ce soit, etc. Les statuts de l’Écosse ne se montrent pas animés, envers les lépreux, d’un autre esprit que les lois d Howel le Bon. Entre autres dispositions relatives à ces malheureux, un acte de Robert III en renferme une, par suite de laquelle le porc et le saumon gâtés, qicoii apportait au marche, devaient être saisis par les baillis et envoyés aux lépreux, sinon entièrement détruits, dans le cas où il n’y aurait pas de lépreux dans la localité. 11 se trouve une disposition à peu près semblable, à l’égard des Gahets de Condom, dans les Coutumes de cette ville. Ceux de Bordeaux ne pouvaient sortir sans avoir les pieds chausses, obligation à laquelle les Étals de Béarn voulurent, comme nous l avons dit , soumettre les Cagots de cette province; les lépreux y étaient complètement astreints! avec cette ditférence qu’ils devaient porter des souliers couverts ou des bottes.
Les Cagots ne pouvaient avoir des armes; mais les lépreux étaient soumis à la même prohibition : le règlement de la maladrerie d’Amiens, qui fut rédigé en laOè. est explicite à cet égard. On se souvient qu’il lallait le témoignage de cinq Cagols iioiir valoir ce 111 d une autre pei sonne; mais n oublions pas non plus ipie les lépreux ne pouvaient en aucun cas, ainsi que nous l’apprennent les Coutumes de Beanvoisis. servir de témoins, es Cagots avaient une place à part dans l’église et au cimetière ; traités de même, mais P us ligoineusement, les lepreux, suivant les prescriptions du troisième concile general ( e atran, tenu en 1 179, devaient avoir une église et un cimetière particuliers. Confor-
Mœurs et usages de la vie civile.
RiVerS ?iIAUrT'T?S, Foi. \\
inëment au for de Béarn, les Cagots échappaient à l’impôt pour nne partie de leurs biens; mais les lépreux jouissaient d’une exemption encore plus étendue : le concile provincial d’Auch, tenu en 1326, avait défendu, sous peine d’excommunication, d’imposer à la taille les clercs, les religieux et les lépreux enfermés. S’il faut en croire Belle-Forest , il était rare que les enfants d’un Cagot riche héritassent de ses biens; iis avaient, tout au plus, en partage les meubles du défunt. Nous n’avons trouvé cette disposition, il est vrai, consignée dans aucun for, dans aucune Coutume ; maison sait qn’elle existait à l’égard des lépreux, non-seulement dans le pays de Galles, mais dans le nord de la France, au moins dans le Beauvoisis. Enfin, dans plusieurs provinces, les Cagots étaient sous la protection et la dépendance du clergé, tandis que, dans d’autres contrées, ils étaient les vassaux de la noblesse. On en peut dire autant des lépreux, dont les hôpitaux, ditsma/ac/rcrfcs, qui faisaient généralement partie des établissements soumis à l’autorité épiscopale, étaient, dans certaines localités, administrés parles seigneurs ou parles communes.
11 faut conclure de tout ce que nous venons de rapporter, que les dispositions législatives et réglementaires prises à l’égard des Cagots, dispositions qui nous semblent si étranges, tenaient au soupçon de ladrerie dont ils étaient l’objet, et non pas, comme on l’a cru jusqu'à présent, au mépris qu’ils inspiraient comme étrangers, et à la proscription que l’on voulait faire peser sur leurs têtes.
Nous allons à présent rechercher quelle a pu être l’origine des Cagots, sans nous arrêter à combattre les diverses opinions émises à ce sujet, opinions qui reposent presque toutes sur l’idée que cette race maudite devait provenir d’un peuple vaincu par les armes.
Charlemagne, appelé de l’autre côté des Pyrénées par les prières des chrétiens impatients de secouer le joug des Arabes, aussi bien que par les communications que lui avait faites l’émir Soliman el Arabi, était entré en Espagne, h la tête de forces considérables. Il devait, h ce qu’il semble, être secondé par les populations chrétiennes de la vallée de l’Ebre soumises aux infidèles et par un parti nombreux de ces derniers; mais la coopération qu’il en attendait se borna à peu de chose; aussi, le grand empereur, craignant d’avoir à soutenir une lutte inégale contre les populations musulmanes dn bas Ebre et de l’Espagne orientale qui s’armaient et venaient à marches forcées au secours de Saragosse, leva le siège de cette place et reprit le chemin de la Gaule.
« Bientôt après lui, dit l’auteur de \ Histoire de la Gaule méridionale (Fauriel), et comme sui- ses traces, l’on vit accourir, en Septimanie et dans les autres parties de la Gaule voisines des Pyrénées , des chrétiens espagnols, et même des Arabes, qui venaient chercher un l efuge en deçà des montagnes. C’étaient les plus compromis des partisans de Charlemagne, livi’és par sa retraite précipitée aux persécutions dn parti victorieux et fuyant pour s’y soustraire. Leur postérité subsista longtemps dans le midi de la Gaule, distincte du reste de la population et l’objet spécial de la protection des rois carlovingiens. »
Ce fait est attesté par un diplôme de Charlemagne, de l’an 812, adressé à huit comtes
de la Marche d’Espagne el de la Septimanie , dans lequel ce prince ordonne de ne soumettre a aucun cens ni d’exproprier les Espagnols réfugiés dans ces contrées trente ans auparavant; mais de les maintenir, eux et leur postérité , en possession des terres qu’ils avaient défrichées par suite de la concession impériale, etc. Celle pièce donne lieu à deux observations : premièrement, il en ri^ulle clairement que les réfugiés dont il est question étaient ceux-la mêmes ou les fils de ceux qui avaient suivi Charlemagne à son retour en France. On voh, par leurs noms, qu’il y avait parmi eux, outre les descendants des Espagnols latinisés, des Goths et des Arabes. En second lieu, ce diplôme constate les .sei-vices agricoles et l’état misérable de ces émigrés, que la protection de l’empereur n’avait pu protéger contre les mauvais traitements des indigènes, ni contre les vexations et les spoliations des officiers chargés de veiller à leur défense.
Trois ans après, Louis le Débonnaire, remplissant à l’égard de ces réfugiés les iiiienlions de son père, telles quelles sont exprimées dans le diplôme de 812, leur donna une constitution et des privilèges qui les plaçaient en dehors de la population au milieu de laquelle ils résidaient. Ce prince décide qu’ils vivront en liberté, soumis aux seules cbai-gcs qui pèsent sur les hommes libres, avec l’iinique restriction qu’ils ne pourroiil prendre les armes, sinon sur les ordres du comte, et que, tout lûmes qu’ils soient, ils seront tenus de se soumettre au recrutement opéré par cet officier et à son ordre de départ pour l’armee, et de remplir tous les devoirs militaires. Si habilement conçue que fût la constitution accordée aux réfugiés espagnols, elle était mauvaise, et ceux qu’elle tendait ;i favoriser d’une manière aussi insigne , furent les premiers «à le prouver, en cherchant a dépouiller et même à réduire en servage les plus faibles et les plus pauvres d’entre eux. D un autre côté, les comtes et les vassaux de Feiiipereiir, après avoir accueilli sous leur patronage quelques-uns de ces émigrés et leur avoir donné des terres à habiter et à mettre en rapport, les en avaient expulsés sous un prétexte on sous lui autre. Les victimes de cet état de choses le dénoncèrent à l’empereur, qui rendit une ordonnance pour y porter remède. Les émigrés, maîtres de concessions spéciales, ou qui, veiuis en même temps, s étaient établis sur des terres voisines , devaient continuer de jiossédei' celles quils avaient défrichées avec leurs hommes, .à condition, toutefois, que chacun deux s acquittât du service qu’il devait à l’empereur en raison de rétendiie de son domaine. Quant à ceux qui étaient venus plus lard, et qui, s’étaiit recommandés soit aux comtes franks , soit aux vassaux de la couroime, soit à leurs compatriotes, eu avaiciii reçu des terres pour s’y établir, ils devaient les posséder h faveuir, ainsi que leuis helitieis, aux titres et conditions qu’ils les avaient iirimilivemenl l eçiics. etc.
Ces divers règlements, bien que violés peu après leur promulgation par ceux-là mêmes qui avaient intérêt à les ohservei’, préseiilaienl trop d'avantages pour qu’un uraud nombre d autres réfugiés de celte iialiou ne s'empressât point d’en échanger la jouissance contre 1 esclavage où les leuaieiil les Arabes : aussi, est il pei’iuis de eroire cpie liienlôt les provinces limilroi»hcs de rEspagne i‘eg<u’gèroiil de ehrélieus. goths et espagnols d origine, avides de participer aux jiriviléges octroyés par Lliaiiemagne el sou fils.
A l’ombre de leur sceptre, les nouveaux colons n’avaient pas tardé h changer en campagnes riantes et fertiles les déserts qui leur avaient été concédés*, l’aisance, sinon la richesse, qui fut le fruit de cet état de choses, ne pouvait manquer de faire naître également une violente jalousie dans le cœur des habitants de race gallo-romaine. Ce sentiment, entretenu par les colons eux-mêmes et par le soin que sans doute ils mirent à ne pas s’allier en dehors de leur nation, dut réveiller les vieilles accusations portées contre leurs ancêtres. Les Golhs avaient été ariens, et, à ce litre, ils avaient passé pour entachés de lèpre : il n’en fallut pas davantage pour autoriser les Aquitains à croire et à répandre le bruit que les Espagnols, domiciliés parmi eux, avaient hérité de cette affreuse maladie; car, dans notre midi, plus encore qu’ ailleurs, il était reçu que la lèpre, comme la goutte, était héréditaire, et l’on avait érigé en maxime que
... fil de lebros es lebros,
E del qui ha gota, gotos.
Si les réfugiés espagnols qui s’établirent dans la partie orientale des provinces pyrénéennes échappèrent au malheur d’être accusés de lèpre dans le sens naturel et mystique du mot, ils furent, comme leurs frères d’Aquitaine, de Vasconie et de Gothie, sans cesse attaqués dans leurs propriétés et dans leurs privilèges, et ils durent, pour les consolider, s’adresser à l’autorité impériale dont ils les tenaient. C’est au moins ce qu’on peut inférer d’un mandement de Charles le Chauve, rendu le 19 mai de l’an 844. Quelques réfugiés espagnols, domiciliés dans le comté de Béziers, avaient demandé à ce prince de leur confirmer les possessions que Charlemagne et Louis le Débonnaire leur avaient données. Charles, éclairé sur la vérité et la justice des points exposés dans la requête, y lit droit et ordonna que les mêmes Espagnols et leurs descendants tiendraient et posséderaient les mêmes choses sans aucun empêchement, sous la sauve-garde de la protection royale, et qu’elles pourraient passer aux collatéraux, si les possesseurs mouraient sans postérité directe. Bien que ce mandement ne renferme pas de mention expresse des tribulations que subissaient nécessairement les Espagnols de la Septimanie , il les laisse néanmoins entrevoir d’une manière vague dès les premières phrases. On doit aussi induire, du silence que celte pièce et les diplômes de Charlemagne et de Louis le Débonnaire gardent au sujet des chiens de Goths, qu’il n’en existait pas encore à cette époque, ou que, s’il y en avait, ils ne sauraient être la tige des malheureux désignés plus tard par ce nom; autrement, en eût-il été question dans ces mandements, soit pour distinguer les émigrés espagnols de ces misérables, considérés plus tard comme étrangers sur le sol qu’ils habitaient, soit pour recommander aux comtes de veiller h ce que ces derniers ne participassent point aux privilèges concédés aux réfugiés, etc.
Nous croyons donc que les Cagots sont les descendants de ces Espagnols qui n’échappèrent au pouvoir des Musulmans, que pour ployer bientôt sous un joug, mille fois plus pesant, mille fois plus insupportable, et qui durent leur longue misère cà un acte de munificence malentendu. Des quatre instruments carlovingiens, que nous venons de faire
connaît! e, a 1 accord intervenu entre Gaston-Phëbus et les Cagots, il y a une lacune immense que les documents connus jusqu’à ce jour ne sauraient combler, même en parlie. Ln savant, homme d esprit, disait dernièrement avec raison ; « La généalogie des Cagols, comme beaucoup de généalogies de grandes maisons, pèche par la continuité de la filiation; il y manque quelques degrés. » (M. le Marquis de La Grange; Rapport fait à V Académie royale des Inscriptions et belles-lettres, an nom de la commission du prix (jobert.) On en est ainsi réduit à s adresser à 1 analogie et a la philologie pour se rendi'e com[)ie de la lamentable histoire des Cagots ; mais , il faut bien le dire , les secours (pi’elles nous offrent laissent beaucoup à désirer pour tout ce qui touche ces parias de la Erance et de l’Espagne, depuis 816 jusqu’en 1371.
Dans cet intervalle, il est vrai, nous trouvons établie dans le Ras-Poitou une peuplade que nous n’hésitons point à rattacher aux Cagols : ce sont les Colliberls, dont le souvenir nous a été conservé par un écrivain monastique du onzième siècle. Cet écrivain nous apprend qu’ils habitaient des huttes à l’extrémité de l’île de Maillezais sur la Sèvre, et qu ils se livraient a la pêche pour vivre. I.a tradition les accusait d’êti-e irascibles, souvent implacables, méchants, cruels, incrédules, indociles, et presque déi)ourvus de tout sentiment d’humanité ; elle ajoutait que les Normands, dans leurs fréquentes incursions vers 1 embouchure de la Sèvre niortaise , en avaient exterminé un très-gi’and nombre. « Quanta leur nom, dit Pierre de Maillezais, bien qu’il serve à désigner une classe de serfs, il paraît leur avoir été donné par suite de quelque circonstance particulière. Les uns prétendent qu’il dérive de la coutume qu’avaient ces pêcheurs de rendre un culte h la pluie; d’autres, de ce que, lors des débordements de la Sèvre, ils abandonnaient leurs cabanes et allaient se livrer dans différents lieux, souvent assez éloignés, a l’exercice de la pêche.» {Pet. mon. de Antiquü. et commut. in mel. Malleac //us., apud Jou. Resey, Ilist. des Comtes de Poictou, pag. 286, 287).
Comme pour les Cagots, les opinions sont partagées au sujet de l’origine des Colliberls. Les uns voient en eux les descendants des anciens Agesinates Cambolectri, premiers habitants du territoire où les Pietés et les Scythes theipbaliens s’établirent par la conquête; d’autres les regardent comme des étrangers qui étaient venus se lixer dans celte contrée marécageuse et encore inhabitée, pour se soustraire à la domination franke, aux rigueurs de la ser-vitude de corps qui pesait sur les races galliqucs au nord de la Loire; enfin, il n’est pas jusqu’aux Normands, exterminateurs des Collilierts, qui n'aient été présentes comme les ancêtres de cette race. Pour nous, la race signalée par le moine de Maillezais est un anneau nécessaire de cette chaîne d'émigrés et de proscrits, qui s étendait autrefois depuis les Pyrénées jusque dans le Maine et en Rretacne. Le portrait que trace des Cagots du Ras-Poilou l'écrivain que nous venons de citer, se rapporte complètement à l’idée que nous nous faisons de la population qui suivit de jirî's Charlemagne dans sa retraite d’Espagne, et encore plus à l'idée que les béarnais se font des Cagols de leur pays; le reproche d'incrédulité en matière de religion, (]u'à tort ou à raison leur adressaient les Poitevins au douzième siècle, résumé comjdèteincnt aussi les
vu
principales accusations dont ces malheureux ne lardèrent point h être les victimes, et qui les suivirent dans tous les lieux où ils allèrent se réfugier.
L’histoire des Chuetas de Mayorque présenie moins d’obscurité. Ces gens-là, qui résidaient dans la ville de Palma h la fin du siècle passé, étaient de race juive et devaient leur nom h cette origine. La persécution avait forcé leurs ancêtres à chercher un asile dans l’île de Mayoïque; ils s’y étaient établis et avaient embrassé la religion catholique en 1435, du moins en apparence; car il ne se passait pas d’année qu’ils n’eussent affaire il l’inquisition, et jusqu’en 1755, son bras ne cessa de s’appesaniir sur eux. Comme on doit s’y attendre, l’opinion publique ne les dédommageait pas de cette rigueur imméritée. puisqu’en 1782 trois cents familles étaient encore en butte au mépris général pour le seul fait de leur origine, sans qu’il leur fût tenu compte d’une conduite irréprochable et de la pratique de toutes les vertus. Bien qu’ils fussent soumis aux contributions, aux services et aux autres charges publiques, ils étaient presque entièrement exclus des emplois et honneurs auxquels ont droit tous les citoyens. Pour rien au monde, on n’eût voulu s’allier avec eux ni les recevoir dans une confrérie on un corps d’état.
Le sort des Vaquéros de Alzada, dans la province des Asturies, n’est pas à beaucoup près aussi triste, et leur oi'igine est moins certaine. Les uns les font descendre des Morisques chassés d’Espagne au dix-septième siècle, les autres de quelques esclaves romains fugitifs qui seraient venus se réfugier dans ce pays; mais ces conjectures sont peu fondées, et, suivant toute apparence, les Vaquéros sont de la même souche que les autres Asturiens. Quoi qu’il en soit, les gens du pays n’ont pour eux que de la défiance et du mépris, et en retour, les Vaquéros les abhorrent. Ils s’occupent uniquement de l’élève des bestiaux, préférant toujours le bétail à cornes auquel ils doivent leur nom, et ils mènent une vie solitaire qui ajoute à la rudesse naturelle de leurs manières, et qui ne contribue pas peu à entretenir l’éloignemenl que ressentent pour eux leurs compatriotes. Ce sentiment en est venu à un tel point que, dans quelques paroisses, ils sont traités comme l’étaient les Cagots, c’est-à-dire relégués dans la partie inférieure de l’église pendant leur vie, et enterrés à part des autres fidèles, après leur mort. Les Vaquéros et les autres Asturiens évitent autant que possible d’avoir des rapports ensemble, surtout de parenté; et si, malgré cela, l’intérêt ou un violent amour les porte à contracter quelque mariage, cette union n’a jamais lieu sans scandale et sans que la famille lie l’Asturien manifeste son dégoût et sa désapprobation : aussi, les Vaquéros, peu nombreux comme ils le sont, et s’alliant entre eux, sont-ils presque toujours obligés d’acheter des dispenses ecclésiastiques.
Une antre caste qu’on peut assimiler avec les Cagots, est celle des Marrons ou Marans du Languedoc et de l’Auvergne, qui descendent des Morisques restés en France à la suite de l’expulsion de ce peuple par Philippe III. Un grand nombre d’entre eux, au lien de suivre leurs frères en Afrique, s’établirent dans le midi de notre pavs, où ils lurent longtemps tenus comme en quarantaine.
Il en est de même des Oiseliers du duché de Bouillon, dont on ne sait rien, sinon qu’ils
étaient tenus à un service humiliant et à « une amende perpétuelle pour avoir, selon qu’on tient d’ancienneté, occupé le château fort de Bouillon et être rebelles contre leuiprince et duc de Bouillon. » Le registre sur lequel étaient consignés les noms des familles d’Oiseliers, ayant été supprimé vers le milieu du siècle dernier, elles ne sont plus connues depuis cette époque.
Il est encore d’autres populations qu’on peut rattacher aux Races maudites de la France et de 1 Espagne; tels sont les habitants de deux faubourgs de Saint-Omer, le Uaul-Ronl et Lyzel, sur lesquels on a tant écrit; ceux de Courtisols et des Riceys en Champagne, les Cacous de Parayde-Monia! dans le Charolais, les Chizerols, les Burins et les Sei-moyens de la Bresse ; mais, outre que tout ce que l’on sait d’eux est assez vague , il ne paraît pas qu’ils aient jamais été persécutés ou mis en dehors du droit commun. Lue origine incertaine, une imputation ;de quelque maladie contagieuse et héréditaire, voilà ce qui aura donné lieu au préjugé.
Enfin, si la loi ne reconnaît plus de Cagols depuis longtemps, si dans la plupart des lieux habités par ces parias de l’Occident on en est venu à ce point de ne plus comprendre les sentiments qu’ils inspiraient naguère, il n’en est pas moins vrai que, dans nombre de localités, ces sentiments n’ont rien perdu de leur force. C’est surloul quand un Cagot manifeste l’intention de s’allier par le mariage avec une famille de race franche, qu’ils se font jour avec plus ou moins de violence; quelquefois ils se traduisent en injures et en coups de bâtons ou de fourches; en d’autres circonstances, ils remettent en lumière des chansons satiriques, vieilles de plusieurs siècles, composées dans le but de tympaniser les Cagots, ou de conserver leurs noms, qui y sont accouplés les nus aux autres en forme de litanie. Grâce à cette persistance d’un préjugé si condamnable, on a pu récemment, après avoir reconstitué le cartiilaire des Cagots, rassembler, pour ainsi dire, leur romancero. Dans ce recueil, tout n’est pas poétique sans doute; mais il s'y trouve quelques pièces qui méiRent cet éloge, deux surtout, l’uiie en basque, composée au dix-septième siècle, Faulre en breton, antérieure au quinzième, inliliilée .Ir Gakouzez (la Caqueuse) : ces deux petits poèmes se recommandent par une grâce naïve et touchante, qui s’allie à d’autres qualités réelles de composition littéraire.
Francisque MICHEL,
Professeur de LiUôratiire étrangère à la Faculté dos Lettres de Bordeaux.
Sleiubre du Comité des Monumonls écrits de i’Hisloirede France.
Fran'Cisque Michel. Hisîoire des Races maudites de la France et de l'Espagne. Paris, 1847, 2 vol. in-8.
L’auteurde ce savant ouvrage ayant analysé et compare, dans son travail, tous les travaux faits antérieurement sur le sujet qu’il a lui-même étudie et approfondi avec tant de soin, nous citerons seulement les sources les plus importantes où il a puisé. Les principaux auteurs qui ont parlé dos Races
maudites, sont : Laurent Jonhert, Annota inGahni Uhro$ tîf Fiicullatthuf. natuTalibus, imprimées au I. I de ses Opéra ^Francof., 15^9. in-foL , p. J/4; Fr. RelleforesI, Cosmoj/ruphic unn'er$e}le (P.ir,. Xic. Chesncaiu 157b. m-fol.'i. I. l,p. 377 ; .lodoetis Smeerus (.Inst Ziiuerlmc' Ittnrranum (rallia^ cum appendice de liurdigaïa (Lngd. . 1616, in-t6'; V.orimond de Raunond. l'Antechnst ^Cambray. U>13. in-S) . p. 367; Je.xn Uarnal. Si/ppL des Ch*-oni'}Hes de Bourdeaux (Rourdoaux . 16^0, in-4''; Ambr.
Paré OEuvres (Par.. 1007, in-fol.), p. 744; Guill. Boucl.el , TroUieeme | Uvrè des Serees (Par., Ad. Perler, 1698, in-lS:) , p. 485 ; G-. des Inno- | cents. Examendes Eléphantiquee ou lépreux (Lyon, 1596, in-8), p. 17; 1 Lion Martin de Vizcay, Drecho de naturaîeza que îos naturales de la ührendad de San Juan del Pie del Puerto tienenen loa reynos de la Corona de Castilla (Zanigoza, 1621, m-4). p. 123; A™. O.henaid , NottUa utmsque Vasconiœ .Par,, 1638 , in-4), p. 414; Pierre de Jlarca, Hist. de ISearn (Paris, 1640, in-fol.) , p. 71 ; Tenuti , Dissert, sur les ane. monum, de Bordeaux , sur les Guhets , etc. (Boid., 1754, in-4), p. 136; Vanqiie Bellecour, De quelques particularités peu connues du pays de Labourd (Par., 1748-53, 5 vol. in-12), t. 11, p. US; U. Miguel de Lac- ■lizabal y liribc, Apol. por los Agates de Navarra, y los Chuetas de RlaHorca^ con una breve digreston à los Vaqueras de Asturias (Madrid, 1756, in 8); Ramond de Charbonnières, Observ. faites dans les Pyrénées Par., 1789, in-S' , p. 204; Hourcasiremé , Avent. de messire Anselme (Par. , 1792, 4TOl.in-8), I. 1, p. 575; Henri Grégoire, Recher. \ sur les Oiseliers, les Colliherta, les Cagous, tes Gahets, les Cagots, etc., ,
Recherches, qui, trad. en allemand par le baron de LinJenau el publ. dans celte langue, sont encore inédites en français , mais elles ont clé abrégée» par Guinguené , dans un mémoire inséré au Magas. Encyclop., en 1810, t. IV, p. 251 ; Minvielle d’Accous , Préjugé vaincu, ou Dissert, sur la iadrèrle (Pau, 1801, in-8 de 16 p.); l’abbé Chaudon, De la lèpre et des Cagots ou Capots, dans le Ballet, polymat. du Muséum d’instr. publ., de Bordeaux, l. Xlll, année 1815; J. M. J. Deville, Annales de la Bigarre (Taibes, 1818, in-8), p. 55; Palassou , Mém. pour servirai l’histoire naturelle des Pyréné.-s et des pays adjacents (Pau , 18l5, in-8\ p. 317 ; C. A. Walkenaer, Lettre sur les Vaudois, les Cagots et les Chrétiens primitifs, dans les Nouv. Ann. des Voyages, 1. XXVUl, ann. 1853; Alex. Teulel, les Cagots, dans la Revue de Pans, l. LVll, année 1835; A. Michelet , DisserJ. sur les Colliberts , Cagots, Caqueux, Gésitains, etc-, dans son Hist. de France (Paris, 1835, in-8), t. 1, p. 495; Guyon, Note sur les Cagots des Pyrénées , dans VEcho du Monde savant, année 1843, p. 317, etc., etc.
iîlcnîiiiiiite, ©ufur, Cours ïics mirorlrs.
ES invasions des Barbares, et même les chansons de gesle, qui en avaient perpétué le soutenir parmi les classes illettrées, étaient depuis longtemps effacées de toutes les mémoires, lorsque les contrées d’où ces populations s’étaient ruées en armes sur le reste de l’Europe fm-ent mises en émoi p;ir l'arrivée d’éti'angers dont les mœurs et l;i ^ piiysionomie n’étaient l’ieii moins (jiu' rassuraiîtes. Dès l’année I il 7, leur apparition est signalée dans le voisinage de la mer du Nord . r.on loin de l embouclmre de l’Ellu'. De l;i. ils s(' portent vers la Hanse teutoni(jue .
commençant par Liuu'hourg; ils gagnent ensuite llambmirg; enlin .
suivant les boi-ds de la Baltique, de l'oecident à l’orient, la mèmetroujx' visite les eitc's libres de Lubeck, de ismar. de Rostoi'k . de Strahlsund et de (îreilsNvald.
îi'eoûiants w. Fol. 1
Mœcrs et Usages de la vie civile.
Ces nouveaux venus, connus depuis en Europe sous les noms de Cingari, Cigani, Zigeuner, Gypsies, Gilanos, Égyptiens, Bohémiens , etc., mais qui se désignaient euxmémes, dans leur langue, par le titre de Borna ou de gens mariés, étaient au nombre de trois cents environ, tant hommes que femmes, mais non compris les enfants, qui devaient foisonner ; ils marchaient divisés en plusieurs bandes, qui relevaient toutes du même chef et se suivaient de près. Au dire de deux chroniqueurs, dont l’un paraît avoir été témoin de leur arrivée, ces gens étaient très-sales , fort laids, et hideux de noirceur: ils se donnaient le nom de Ils avaient des chefs, un duc et un comte, qui les jugeaient
et auxquels ils obéissaient. Ils échangeaient souvent leurs chevaux, et certains étaient montés, tandis que d’autres allaient h pied. Les femmes voyageaient sur des bêtes de somme, avec les bagages et les petits enfants. Superbement vêtus, les chefs avaient des chiens de chasse, suivant l’iiabitude de la noblesse; mais il ne paraît pas qu’ils en fissent usage pour chasser, le silence et la nuit leur étant plus propices. A les en croire, leur vie errante avait pour cause leur rechute dans le paganisme après une première conversion à la foi du Christ; et, en pénitence de leur faute, ils devaient continuer leur course aventureuse pendant sept ans. Ils portaient et montraient des lettres de recommandation de divers princes , entre autres de Sigismond , roi des Romains , lettres qui leur procuraient un bon accueil partout où ils se présentaient. Leur troupe campait la nuit dans la campagne, parce que leurs habitudes de brigandage leur faisaient craindre d’être arrêtés dans les villes. Cette crainte ne tarda pas cà se réaliser; on s’empara de plusieurs d’entre eux en divers endroits, et on les mit à mort.
Appréhendant de partager un pareil sort , voyant d’ailleurs qu’il n’y avait que peu de chose à gagner sur les bords de la Baltique, dont les habitants avaient l’esprit ouvert par la pratique des affaires, les Bohémiens songèrent h s’en éloigner. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on les trouve en 1418 cà Meissen près de Dresde, à I.eipzig et dans la Hesse. Ils furent chassés de la première de ces villes et de toute la Misnie par le margrave Frédéric le Belliqueux, rigueur qu’ils cUvaient méritée par les vols et les désordres dont ils s’étaient rendus coupables.
La même année, ils parurent en Suisse en assez grand nombre; cette multitude y entra par le pays des Grisons, trcuversa le canton d’Appenzell et pénétra dans celui de Zurich. Ils allèrent ensuite jusqu’à Badeu en Argovie, et là ils se séparèrent en deux bandes. Les chroniqueurs qui ivapportent ces faits nous apprennent que ces étrangers étaient tous noirs, même les enhmts. Ils avaient leurs ducs, leurs comtes et leurs seigneurs, et leur principal chef était le duc Michel d’Égypte. Ces Bohémiens, qui se (lisaient de ce pays, racontaient qu’ils en cuvaient été chassés par le sultan et les Turcs, et qu’ils devaient passer sept ans dans la pénitence et la misère. Les chroniqueurs ajoutent que c’étaient d’ailleurs de très-honnêtes gens , qui suivaient toutes les pratiques de la religion chrétienne; ils étaient pauvrement vêtus, mais ils cuvaient en abondcunce de l’or et de l’argent qu’ils tiraient de leur pays : ils mangeaient bien . buvaient augmt et payaient de même. Au bout de sept ans, comme ils l’cuvaient an-
noiicé, ces Bohémiens quiltèrent le pays. A les en croire, ils s’en retoiirtièr(;nl choy. eux; mais il y a beaucoup plus de motifs de penser que bon nombre d’entre eux pcMjé-trèrent dans le grand-duché de Bade, d’où ils purent venir à Strasbourg dans la mémrannée 14-18. Ce qu’on peut affirmer, c’est que le novembre de c elte an'mVi, mie bande de Bohémiens vint à Augsbourg; elle se composait de cinquante hommes commandés par deux ducs et quelques comtes, et suivis d’une multitude de laides femmes el de sales enfonts. Ils se donnaient pour des exilés de la basse Égypte, el pour experts dans l’art de prédire l’avenir; vérification faite, on vit bien que c’étaient des maîtres en fa il de vol et de vrais gibiers de polence.
Le 1" octobre de l’année suivante, une horde de Bohémiens parut à Sisleron en Provence, sous le nom de Sarrasins. « Leur étrange visite, on le pense bien , dit un historien du pays, ne fut pas sans inspirer des craintes. On ne voulut pas les recevoir dans la ville; ils restèrent, pendant deux jours, campés à la manière des gens de guerre, dans un pré, au quartier de la Beaume, où on leur envoya des vivres, (' suivant en cela.
» ajoute la délibération, l’exemple des autres villes delà ITovence par où ils avoieni » passé. » Ils consommèrent dans un repas cent pains du poids de vingt onces, d’où l’on peut juger à peu près de leur nombre. Ceux qui parurent à Paris, en 1 Ï27. . . . n’élaieni guère plus nombreux... Comme la troupe de Paris, la nôtre avait des chevaux, et, pour la commander, un chef a qui furent présentés les vivres. « {Hisloire de Sisleron, Urée de ses archives, etc., par Ed. de Laplane, tome L*-, Digne, 1813, in-8“, pag. *201 , 202. )
Comme les lettres de recommandation que les Bohémiens tenaient ou disaient tenir de l’empereur Sigismond, ne pouvaient pas leur être d’un grand secours hors des contrées soumises à sa domination, ils durent songer à s’en procurer d’autres, d’un effei tout aussi puissant, mais bien plus général : or, qui pouvait donner ces lettres, sinon le pape ?C est sans doute pour les obtenir, que ces gens-là songèi’ent à passer en Itali«'. L’un des continuateurs de la Chronique de Bologne de Fra Bartolomeo délia Pugliola fait mention, à la date du 18 juillet 1422, de l’arrivée d’une troupe d’étrangers commandée par un chef nommé André, qui se disait duc d’Égypte, et composée de cent personnes environ, en y comprenant les femmes et les enfants. Ils se logèrent en dedans et en dehors de la porte diterù’ Galiera, et s’installèrent sous les galeries, à l'exception du duc, qui logeait a l’auberge del Re. A l’en croire, ce duc avant renié la foi chi'('tienne, le roi de Hongrie s’était emparé de sa terre et de sa personne. Alors il avait dit au roi qu’d voulait retourner au christianisme, et il s’était fait rebaptiser avec environ quatre mille hommes des siens. Une fois rentrés dans le giron de l'Église, le roi de Hongrie leur enjoignit de courir le monde pendant sept ans, d'aller à Home auprès du pape , après quoi ils pourraient retourner en Égypte. Onand ceux-ci arrivèrent à Boh^unu'. ils avaient quitté leur pays depuis ciiKj ans, et plus de la moili.' d'entre eux (Ua'ieni morts. Ils prétendaient avoir un décret du roi de Hongrie, ipii (Mail empereur, en vertu duquel ils pouvaient voler, pendant la durée de ces sept aniuHcs. partout où ils iraient et sans encourir aucune punition. Durant les quinze jours qu'ils restèrent à Boloone.
beaucoup de monde allait les voir, « à cause de la femme du duc, qui , disait-on, savait deviner et dire ce qui devait arriver à une personne pendant sa vie , comme ce qu elle avait pour le présent , et le nombre de ses enfants, et si une femme était méchante ou bonne, et d’autres choses. La Bohémienne tombait juste sur bien des points {di case nssai diceva il vero) ; et de ceux qui voulaient connaître leurs destinées, bien peu allaient la trouver, sans qu’on leur volât leur bourse, bien peu de femmes, sans qu’on leur cou- ])àt le pan de leur robe. Les Zingari erraient aussi dans la ville au nombre de sept ou huit ensemble; elles entraient chez les citadins, et tandis qu’elles leur contaient des sornettes, ou qu’elles marchandaient quelque chose dans une boutique, l’une d’elles faisait main basse sur ce qui était a sa portée. Il se fit de cette façon beaucoup de larcins dans Bologne; aussi cria-t-on par la ville que nul n’allât plus chez eux sous peine d’une amende de cinquante livres et d’excommunication. On permit même à ceux qui avaient été volés, de les voler à leur tour jusqu’à concurrence de leurs pertes. Forts de cette permission, à laquelle on n’eût jamais songé ailleurs qu’en Italie, plusieurs Bolonais ensemble entrèrent, pendant la nuit, dans une écurie où se trouvaient quelques-uns des chevaux de ces gens-là, et prirent le plus beau. Pour le ravoir, les Zingari convinrent de restituer bon nombre d’objets volés et s’exécutèrent; mais, voyant qu’il n’y avait plus rien à faire là, ils quittèrent Bologne et prirent le chemin de Borne.
« Notez, ajoute le chroniqueur, que c’était la plus laide engeance qu’il y eût jamais eue dans ces contrées. Ils étaient maigres et noirs, et mangeaient comme des pourceaux; leurs femmes allaient en chemise et portaient une couverture en sautoir {una schiaviiia ad armacollo), des boucles d’oreilles et un ample voile sur la tête. Une d’elles accoucha sur le marché , et , au bout de trois jours , elle alla rejoindi e les auti es. »
De Bologne, qu’ils quittèrent vers le 1" août, les Bohémiens se rendirent à Forli, où ils arrivèrent le 7 du même mois; s’il faut s’en rapporter au chroniqueur de cette dernière ville, le dominicain Fra Geronimo : ils étaient cette fois environ deux cents, tant hommes que femmes et enfants ; ils se disaient envoyés par l’empereur et animés du désii d’embrasser la foi chrétienne. Ils restèrent deçà et delà pendant deux jours, vivant, non en gens réglés, mais plutôt comme des bêtes fauves et des larrons, c A ce que j ai appris, dit l’écrivain, quelques-uns disaient qu’ils étaient de l’Inde. ■>
Fra Geronimo nous apprend encore qu’ils allaient à Rome, auprès du pape. Ils accomplirent leur projet, et les lettres de protection du saint-père, qu ils montièienl désormais en place de celles de l’empereur, ne laissent aucun doute sui le succès de leur pèlerinage dans la métro})ole de la chrétienté.
Alors la troupe revint sur ses pas, et nous la retrouvons a Bâle et dans le iesenthal, comté de Souabe, en cette même année 1122; le chiffre de cinquante chevaux, que donne le chroniqueur bâlois, h défaut du nombre des individus, nous poite à cioiie que ce nombre était de plusieurs centaines; toutefois ils n avaient qu un seul chef, et ce chefn’était pas celui d’Italie; il portait le nom de o duc Michel d’Égypte. » Aux saufconduits impériaux dont ils se prévalaient auprès des autorités et des populations , ils
joignaient des lettres de recommandation fraîchement obtenues du pape; et, modifiant le récit qu ils avaient adopté jusqu’à ce jour, ils disaient qu’ils étaient les descendants de ces Égyptiens qui refusèrent l’hospitalité à la sainte Vierge et à son époux pendant leui-
luite en Égypte avec 1 enfant Jésus, et qu’en punition de ce crime Dieu les avait voués à la misère.
Pendant les cinq années qui s’écoulèrent après la visite des Bohémiens à Bâle et au Wiesenthal, les documents comius Jusqu’à ce jour sont muets sur le compte de cetU' race, et ce n est qu’en 1427 qu’on la retrouve dans les environs de Pai-is. Voici en quels termes un bourgeois de cette ville, dont le journal ne fut longtemps connu (|un par un extrait donné dans les llecherches de la Fruwcc d’Étienne l>asquiei-, liv. iv,ch. 19.
1 apporte 1 arrivée de nos gens: « Le dimenche d’après la my-aoust, qui fut le dix-sej)tiesme jour d’aoust oudit an mil quatre cent vingt-sept, vindrent à Paris douze penanciers (pelenns) , comme ils disoient ; c’est à sçavoir img duc et ung comte, et dix hommes tous à cheval; et lesquels se disoieot très-bons chrestiens, et estoientde la basse Égypte, et encore disoient qu’ils avoient esté chrestiens autrefois, et n’avoit pas grand temps qu.les chrestiens les avoient subjugués et tout leur pays, et tous fait cliristàmer, ou mourir ceux qui ne le vouloient estre. Ceux qui furent battisés furent signeurs du pays comme devant, et promisrent d’estre bons et loyaux, et de garder la foy de Jésus-Christ jusques à la mort; et avoient roy et royoe en leur pays qui demouroient en leur signorie, parcqu’ils furent cîirestiennés. » Envahis par les Sarrasins, ils s’étaient hâtés de foire leur soumission et d embrasser la religion du vainqueur : sur quoi l’empereur d’Allemagne, le^roi de Pologne et d’autres seigneurs avaient pris les armes et chassé les infidèles. Cetiù fois le peuple conquis avait espéré rester dans son pays, comme la première fois, en revenant au christianisme; mais il n’eo avait point été ainsi, et le conseil des souverains coalisés avait décidé que les renégats de la basse Égypte ne renli-eraient dans leur patrie qu’avec le consentement du pape. Pour l’obtenir, ils s’étaient rendus à Borne, grands et petits, et avaient confessé leurs péchés au saint-père, qui leur avait prescrit, pour pénitence, de courir le monde pendant sept ans de suite, sans coucher dans uii lit, ordonnant en même temps, à ce qu’on disait, à tout évêque et abbé portant crosse de leur donner une fois pour toutes dix livres tournois. Ils erraient deiaiis ciiui ans lorsqu’ils vinrent à Paris. « Et vindrent, continue le narrateur, le dix-seiuiesme jour d’aoust l’an mil quatre cent vingt-sept, les doze devantdits. El le jour Sainct -Jehan Decolace vint le commun, lequel on ne laissa point entrer dedens Paris, mais par justice furent logés à la Chapelle Sainct-Denis; et n’estoient point jdiis en loin, d hommes, de femmes et d’enffents, de cent ou six vingts ou .mvirou; ei quant ils stpartirent de leur pays, estoient mille ou doze ceuts, mais le remeiiaui {rosie) estoii mort en la voye..... Item, quant ils furent à la Cluq^dle, ou ne vit oneques plus grani allée de gens à la beneission (bénédiclion do la foire) du Laudit. que là allo'ii .1,> Paris, de Sainct-Denis et d’eiitour Paris, iKuir les voir. El vrav est que les eullèiita d’iceux estoient tant habilles, fils et filles, que unis plus; et le plus et presque to.m Mœür et Usegts de la vie civile. BOHÉMIENS Meodiaci? etc, Fcl. III
avoient les deux oreilles percées, et en chacune oreille ung anel d’argent, ou deux en chacune, et disoient que c’estoit gentillesse (noblesse) en leur pays. Item, les hommes estaient trèsmoirs, les cheveux crespés, les plus laides femmes que on pust voir, et les plus noires ; toutes avoient le visage de plaie, les cheveux noirs comme la queue «l’ung cheval, pour toutes robbes une vieille flaiissoie (couverture) très -grosse, d ung lien de drap ou de corde liée sur l’espaulle, et dessous ung povre roquet (rocket) ou chemise pour tous parements (parures). Brief , c’estoient plus pouvres créatures que on vit oncques venir en France de aage d’homme; et, neanmoins leur pouvrete, en la compaignie avoit sorcières qui regardoient ès mains des gens, et disoient ce que advenu leur estait ou à advenir, et mirent conUm (discordes) en plusieurs mariaiges... Et qui pis estait, en parlant aux créatures, par art magique ou autrement, ou par l’ennemi d’enfer, ou par entreget (tour) d’abilité , faisoient vides les bourses aux gens, et le mettaient en leur bourse, comme on disoit. Et vrayement j’y fus trois ou quatre fois pour parler à eux; mais oncques ne m’aperceu d’ung denier de perte, et ne les vys regarder en main ; mais ainsi le disoit le peuple partout , tant que la nouvelle en vint à l’évesque de Paris , lequel y alla et mena avecques lui ung frere meneur, nomme le Petit Jacobin, lequel, par le commandement de l’évesqiie, fist la une belle prédication en excommuniant tous ceux et celles qui ce faisoient, et avoient cru et monstre leurs mains. Et convint qu’ils s’en allassent, et se partirent le jour Nostre-Dame en
septembre, et s’en allèrent vers Pontoise. » .
Ce récit , fait par un témoin oculaire , porte l’empreinte de la sincérité ; mais il n en est pas de même de celui des Bohémiens, qui ne saurait résister à la critique la moins sévère. Au reste, ils ne persistèrent point dans leur première version , ainsi que nous l’apprend le rédacteur de la Continuaiion du Mercure françois, à l’année 1612 : «Je demanday à quelqu’un d’eux, dit-il, lesquels disoient que leurs prédécesseurs estaient Egyptiens, en quel temps ils estaient venus en France; ils me dirent que lorsque les roys de France, et eotr’autres S. Loys, avoient esté faire la guerre en Levant, leurs prédécesseurs estans chrestiens d’entre l’Arabie et l’Egypte s’estoient retirez ès armées chrestiennes , et servy à faire la guerre contre les Sarrazms; mais que par succession de temps lesdits Sarrazins ayans chassé les François et tous les chrestiens de l’Egypte , leurs prédécesseurs avoient esté contramets d’abandonner le pays de leur naissance , et par permission tant des roys que des empereurs , on les avoit laissé vivre en Europe comme ils faisoient en Arabie et Egypte , sçavoir sans demeure arrestée; que ceux qui estaient premièrement arrivez en France avoient estétousjours appeliez Egyptiens , mais que par succession de temps ceux qui estaient descendus en la Dalmatie, ayans rodé par la Mœsie, Hongrie et Boheme, et en fin venus en France,
avoient esté appeliez Bohémiens. « ... • ,
Trois ans après leur première apparition h Paris, «le cmquiesme jour du mois ce juing 1430 , vindrent h Metz plusieurs Sarrazins du pays d’Egypte, qui se disoient estie baptisés; et estaient bien en nombre de cent et cinquante, hommes que femmes et
petits enffans; et, comme ils disoient, y avoit un duc et deux chevaliers, et estoient tiès-laides gens. » En 1432, cette troupe ou une autre se montra à Erfurt, et en 1433 on vit ou l’on revit des Bohémiens en Bavière.
Jusque-là, nous n’avons vu que de petites bandes commandées par des ducs ou des comtes, et nous ne saurions trouver là le germe des nombreuses populations bohémiennes disséminées dans toute l’Europe et même dans l’Afrique septentrionale; mais 1 émigration continuait, sans que les chroniqueurs qui avaient parlé de ces visites dans leui nouveauté y fissent plus d’attention, et certains détachements étaient commandés par des chefs supérieurs aux premiers. C’était là du moins le cas pour les Zigeuner qui, en 1438, parurent dans la Bavière, où leur race n’était pas inconnue, dans la Bohème et dans l’Autriche occidentale; ils étaient commandés par un i-oi nomrm- Zindelo, ou plutôt Zmd/. Comme leurs prédécesseurs, dont ils ne différaient en i-ien pour les mœurs, ils se disaient d’Égypte, et condamnés à sept ans d’exil pour le crime de leurs ancêtres, qui avaient refusé l’hospitalité à la Vierge, mère de Dieu, et à son
enfant. Nous avons vu que la bande qui vint à Bâle en 1422, avait déià débité cette labié.
Ce n’est que neuf ans plus tard que des Bohémiens apparurent en Espagne; du moins un manuscrit des archives municipales de Barcelone fait mention, en ces termes, de I arri^ée d une horde de ces aventuriers : « Dijous a ix de jung m. ccccxlvii., entra en la présent ciutat un ducli e im compte ab grae multitut de Egipciaiis e Bomians, gent trist e de mala farga ; e metianse molts en devinar algones ventures de les gents. » (Le jeudi 9 juin 1447, entrèrent en la présente cité un duc et im comte avec une grande multitude d’Égyptiens et de Bohémiens, gens tristes et de mauvaise mine; et plusieurs se mettaient à deviner quelques aventures des gens. ) Évidemment, comme le fait observer judicieusement M. Paul Bataillard , dans le mémoire duquel nous avons si largement puisé , ces Bohémiens étaient entrés en Espagne par l’extrémité orientale des Pyrénées. Plus tôt ou plus tard, il en vint d’autres de la Flandre, si l’on peut toutefois tirer une pareille induction de l’expression Flamenca de Borna, par laquelle ou désigne, en argot, les Gilanos de la Péninsule. Borna, il est important de Je làii-e lemarquer, ne veut pas dire ici la ville éternelle, mais la nation des Borna ou des gens mariés, nom que se donnent les Bohémiens. A cette observation, M. Paul Bataillard en ajoute une autre; c’est que « les premiers qu’on vit en Espagne venaient probablement des Pays-Bas, d’où leur est venu leur nom de Flamands. »
Le 12 décembre de la même année 1447, où l’on vit arriver des Bohémiens à Barcelone, cent Sarrasins vinrent demander à l’hôtel-de-ville d’Orléans <. que on leur douuast l’aiimosne à passer pays. »
Le mercredi 7 novembre 1453, soixante à quatre-vingts Bohémiens, venant de Courtisolles, arrivèrent à l’entrée de la ville de la Cheppe (département de la .Marne, arrondissement de Chàlons), « en eotencion de y eslre logiez; entre lesquels en y avoit aucuns qui portoient javelines, dars et autres habilleiiiens de guerre. >- Los nouveaux-
venus insistant pour être hébergés, le procureur royal de la ville leur montra « que, n’y avoit pas longtemps , ilz ou aucuns de ladite compagnie ou autres semblables avoient esté logiez illec [là), et y avoient fait plusieurs maulx en desrobant, •> etc. A ces arguments le magistrat en ajouta d’autres qui ne firent pas plus d’impression sur nos aventuriers; toutefois ils se virent contraints , par l’attitude menaçante de la population, de se remettre en route. Dans leur retraite, ils furent suivis par deux habitants, dont l’un tua un Bohémien à cheval nommé Martin de la Barre. C’est pour avoir rémission de ce crime que le meurtrier s’adressa au roi de France, qui lui fit expédier des lettres, d’où nous avons tiré les détails qui précèdent. Parmi les autres non moins curieux qu’elles renferment, on y trouve mention du bruit public que lesdits Bohémiens étaient en la sauvegarde du roi et avaient lettres de congé pour passer et repasser par le royaume; mais il est sûrement regrettable que cette pièce ne renferme rien de plus qui nous indique jusqu’à quel point ce bruit était fondé.
Ün document du même genre nous apprend qu’il y avait, en 1467, des Sarrazins ou /ioesmfcws dans le pays de Fontenay, situé h quelques kilomètres de Charolles (Saôneet-Loire).
Enfin, des Bohémiens reparurent à Sisteron en 1457, 1601 et 1616. En 1457, on leur donna un florin pour l’amour de Dieu, afin qu’ils se retirassent au plus vite; on leur fit encore l’aumône en 1601; mais en 1616 on les congédia tout uniment, en exécution d’un arrêt du parlement de Provence rendu à la date du 3 août 1614.
Avant cette décision, les Bohémiens avaient été bannis du royaume par diverses ordonnances royales, dont la plus ancienne, après celle de 1539, est l’édit des états tenus à Orléans, publié le 3 septembre 1561. L’article 103 enjoignait « h tous baillifs, sénéchaux, ou leurs lieutenans, et autres officiers du roy, chacun en son destroict (dislricl), faire commandement h tous tels imposteurs qui empruntoient le nom de Bohémiens ou Egyptiens, leurs femmes, enfans, et autres de leur suite, de vuider dans deux mois de ce royaume, à peine des galeres et de punition corporelle. » Cette disposition fut renouvelée en 1612.
Le sénat de Strasbourg avait pareillement rendu, en 1522, un arrêt qui bannissait les Bohémiens du territoire de la république , et ceux de Lorraine avaient été traités de même par des ordonnances ducales de 1534, 1541 , etc.; enfin, les états-généraux du royaume de Navarre avaient déployé la même rigueur contre ceux de ce pays, dès 1538 et 1575. Les règlements que firent ces états furent renouvelés et confirmés en 1591 , 1592, 1613, 1625, 1628, 1662, 16G5, etc.
Le conseil de la ville de Genève eut aussi à s’occuper des Bohémiens vers la fin du quinzième siècle et dans le commencement du seizième. Le 18 décembre 1532, « certains larrons bohémiens, qui se nommoient Égyptiens, au nombi’e de plus de 300 , tant hommes que femmes et enfans, frappent à Plainpalais les officiers qui leur défendoient d’entrer dans la ville ; les citoyens accourent au secours de leurs officiers; les Bohémiens se retirent au couvent des Augustins et s’y fortifient pour se défendre; les bourgeois
les veulent piller, mais la justice l’empêche, qui en prend une vingtaine ; ils demandent pardon et on les renvoyé. *>
^ Dépareilles luttes durent se reproduire plus d’une lois en d’autres lieux ; mais toutes
sûrement n’eurent pas la même issue. On cite un combat que les habiUnits de Vianne .
petite ville du département de Lot-et-Garonne, soutinrent, en 16.32, contre unetroupi^
de Bohémiens qui voulait loger par force dans leurs murs. Ces aventuriers périreni
tous; leur chef fut pris et conduit devant le parlement de Bordeaux, qui le condamna a
etre pendu. Vingt et un ans auparavant, le maire et les jurats de celte ville donnaieni
ordre au capitaine du guet d’opérer l’arrestation d’un chef de Bohémiens qui s’éüiii
enferme dans la tour de Veyrines, à Mérignac, d’où il infestait le pays; et, le mercredi
21 juillet 1622, les mêmes magistrats expédiaient «une ordonnance par laquelle estoii
enjo.net aux Boemes vuider de la paroisse d’Eysines dans vingt-quatre heures, à peine du fouect. 0 ^51
Un fait plus honorable pour les Bohémiens, c’est qu’un de leurs plus fameux capitaines, nommé Jean- Charles, mena quatre cents hommes à Henri IV, qui en reçut de bons services. « J’ay veu en Foictoii et en Anjou, dit le rédacteur de la Continualion du ercure françüîs, al’annee 1612, durant ces derniers troubles, aucuns de ces Egyptiens suiYve l’armee conduite par monsieur le prince de Conty. Parmy eux, il y avoit de bons soldats, qui vivoient en Arabes, menans du bestail quant et eux. C’estoient de subtils trompeurs, grands voleurs , et vendeurs de chevaux. D’un meschant cheval maigre par e moyen de certaines herbes qu’ils cognoissoient et qu’ils luy donnoient à manger ils le faisoient devenir refaict et poly, puis l’alloient vendre aux foires et marchez voisins d ou ils estoient logez ; mais ceux qui les acheptoient recognoissoient leur tromperie
au bout de huict jours , car leur cheval redevenu maigre demeuroit sur la litiere et neu après mouroit. » ’ ^
Un tour beaucoup plus plaisant est celui dont Tallemant des Kéaux fait honneur à Jean-Charles, ce capitaine de Bohémiens dont nous parlions tout h l’heure et que nous soupçonnons fort d’être le même que le capitaine Charles, avantageusement nommé dans la Vie généreuse des Mailois , Gueux, Boemiens et Cagoux. Ses hommes étaient lo-es dans un village dont le curé était riche et avare et fort haï de ses paroissiens; « il mbougeoit de chez lui, dit le spirituel conteur, et les Bohèmes ne lui pouvoient rien attraper. Que firent- ils? Ils feignent qu’un d’entr’eux a lait un crime, et le condamnent ;'i etre pendu a un quart de lieue du village, où ils se rendoient avec tout leur attirail. Cet omme, a la potence , demande un confesseur; on va quérir le curé. 11 ii'y vouloit point aller; ses paroissiens l’y obligent. Des Bohémiennes cependant eutre.it' chez lui. lui prennent 500 écus , et vont vite joindre la troupe. Dès que le pendard les vit . il dit qu’il en appeloit au roi de la petite Égypte ; aussitôt le capitaine crie : « Ah , le traître ! je me « doiitois bien qu’il en appelleroit. » Incontiiieut ils trousseiil bagage. Ils étoieiit bien loin , avant que le curé fut chez lui. •> A ce bon tour Tallemant ajmue le suivant • « Lu Roheme vola un mouton auprès de Roye, en Ficardie... ; il le voulut vendre cent sous
à u]i boucher; le boucher n’en voulut donner que quatre livres. Le boucher s’en va; le Bohème tire le mouton d’un sac où il l’avoit mis, et y met au lieu un de leurs petits garçons, puis il court après le boucher et lui dit : « Donnez-en cinq livres, et vous « aurez le sac par-dessus. » Le boucher paie et s’en va. Quand il fut chez lui , il ouvre le sac; il fut bien étonné quand il en vit sortir un petit garçon, qui, ne perdant point de temps , prend le sac et s’enfuit avec. Jamais pauvre homme n’a été tant raillé que ce boucher. »
Comme on le voit, nos Bohémiens étaient bien dignes de servir de maîtres à nos filous, et il n’y a point à douter qu’ils n’eussent dans leur gibecière mille autres tours tout aussi bons que ceux-là , et des procédés de vol meilleurs que les deux qui , dans les llislorieltes de Tallemant des Réaux, suivent le récit de ces anecdotes. Nous n’en voulons pour garant que l’auteur de V Inventaire général de l’histoire des Larrons, qui dit du capitaine Carfour, liv. 11, chap. 7, que «ses compagnons ne l’appeloient que le Boemien, car il savoit toutes les réglés du Picaro, et n’y avoit jour où il n’inventast de nouvelles soupplesses pour les attaquer. » Nous invoquerons aussi, et même plus volontiers, le témoignage de Pechon de Buby, auteur pseudonyme d’un curieux livret du seizième siècle, cité plus haut, dans lequel on lit les détails suivants, sous le titre de Maximes des lioesmiens et Forme du logement : « Quand ils veulent partir du lieu où ils ont logé, ils s’acheminent tout à l’opposite et font demie lieue au contraire; puis ils se jettent en leur chemin. Ils ont des meilleures cartes et les plus seures, dans lesquelles sont représentez toutes les villes et villages, rivières, maisons de gentilshommes et antres, et s’entredonnent un rendez-vous de dix jours en dix jours, à vingt lieues du lieu d’où ils sont partis. Le capitaine baille aux plus vieux chascun trois ou quatre mesnages à conduire, prennent leur traverse et se trouvent au rendez-vous; et ce qui reste de bien montez et armez, il les envoyé avec un bon almanach où sont toutes foires du monde, changeans d’accoustremens et de chevaux. Quand ils logent en quelque bourgade, c’est tousjours avec la permission des seigneurs du pays ou des plus apparens des lieux. Leur departement est en quelque grange ou logis inhabité. Là le capitaine leur donne quartier, et a chascun mesnage son coin à part. Ils prennent fort peu auprès du lieu où ils sont logez; mais aux prochaines parroisses ils font rage de desrober et crocheter les fermeures (serrures). S’ils y trouvent quelque somme d’argent, ils donnent l’avertissement au capitaine, et s’esloignent promptement à dix lieues de là. Ils font la fausse monnoyeet la mettent [en circulation] avec industrie. Ils jouent à toutes sortes <le jeux; ils acheptent toutes sortes de chevaux, quelque vice qu’ils ayent , pourveu qu’ils mettent de leur argent. Quand ils prennent des vivres , ils baillent gages de bon argent ])our la première fois, pour la defïiance que l’on a d’eux; mais quand ils sont prests à desloger, ils prennent encor quelque chose dont ils baillent pour gaige quelque ftmsse |)iece, et retirent de bon argent, et adieu. Au temps de la moisson, ils trouvent les j)ortes fermées, et avec leurs crochets ils ouvrent tout, et desrobent linges, manteaux, poisles (étoffes)^ argent et tout autre meuble, et de tout rendent compte à leur capitaine
qui y piend son droict. De tout ce qu’ils guignent aussi au jeu ils rendent aussi compte, ors (hormis) ce qu ils gaignent à dire la bonne adventure. Ils bardent (Irafiquenl) fort heureusement, et couvrent fort bien le vice d’un cheval. Quand ils sçavent quelque hou marchand qui passe païs, ils se desguisent et l’attrapent, et font ordinairement cehi près de quelque noblesse, faignaiit d’y faire leur retraicte; puis changent d’accouslrcmens et font ferrer leurs chevaux h rebours, et couvrent les fers de fustes (feulre).
• craignant de les entendre marcher, »
Mais tous les Bohémiens ne parcouraient point les campagnes par bandes et pour \ commettre des larcins et des vols; bon nombre d’entre eux, adonnés à des arts plus doux, exerçaient leurs talents dans les villes ou dans les foires. L’auteur de VlUsioire générale des Larrons le donne à entendre, quand il dit d’Arpalin, voleur insigne, hv. chap. 39, que «ores se meslant parmy les troupes des vagabonds et de ceux qu’on appelle Bohémiens, il pratiquoit toutes leurs fourbes acorlement; lantost il jouoit des gobelets, disoit la bonne adventure, daosoit sur la corde, et faisoil des sauts périlleux... Avec ces coureurs et ces fainéants, il s’en alloit souvent par les oires, et déguisé en bateleur il y faisoit mille tours de souplesse et de passe passe. » Citons encore Leibnitz, qui, recherchant la racine de notre mot gibecière et croyant la trouver dans le latin Ægyplia (Egyptienne), suppose que ces coureurs, vulgairement nommés Egyptiens , ont été les premiers joueurs de gobelets.
A ces détads sur les mœurs et sur les industries diverses de nos Bohémiens, il semble qu’il n’y ait rien à ajouter; cependant oo peut encore dire que ces maraudeurs pratiquaient également le vol à main armée sur les grands chemins. Nous l’apprenons de d’Assoucy, de burlesque mémoire, qui, racontant la rencontre qu’il fit de quelques mauvais garnements dans mie forêt, s’exprime ainsi : «A peine m’estois-je recommandé a Dieu et à tous ses saints, que je fus abordé par un homme qu’il me sembloit avoir autrefois veu à Grosbois faisant la mesme fonction dans une compagnie de Bohèmes. Il avoit le visage noir et affreux, mais pourtant guerrier, les clic- ^ eux cours et crespus comme un More, les yeux enfoncez, et le nez cschancré et rongé, comme si les rats en eussent emporté la pièce. « (Les Avenlures d’ilalie de monsieur d’Assoucy. A Paris, de l’imprimerie d’Antoine de Rafflé, :\I.DC.LXXV1I. . in-12,pag. 42.)
En Espagne, ou les Bohémiens ne se comportaient pas plus hoiiiièteiiiem , un décret de bannissement fut rendu contre eux en 1494 : ce qui ne les empêcha point de rester dans le pays, et même de tenter un coup de main sur la ville de Logrofio en temps de peste. Une pareille entreprise ne pouvait qu’augmenter l’iiorreur qu’inspirait cette rai e. signalée par la voix publique et par les arrêts de la justice, comme pratiquant les arts du diable et volant non-seulement les bestiaux, mais les eiifaiiis pour les aller veiidiv aux Maures de Barbarie. Aussi , les lois se succèdent sans imerruplioii pour déharrass.M 1 Espagne de ces vagabonds. La première, comme nous l’avons dit, est de l'an I49i: les rois catholiques la lirent à Médina del Canipo, l’empereur Gharles-Quini la reiiou-
vêla à Tolède en 1525, et à Madrid en 1528 et 1534, et Philippe II en 1560. Nous n’avons nullement à parler ici de celles qui ont pour auteurs Philippe III , Philippe IV, Philippe V et Charles III.
Le premier roi de Portugal qui , à ma connaissance , se soit occupé des Bohémiens de ce pays , est Don Jean III , qui les expulsa de ses états par une loi donnée à Lishonne l’an 1538, le dix-septième de son règne : « Voyant, y est-il dit, le préjudice que causent à mes royaumes et seigneuries les Ciganos qui y viennent et y mènent une existence vagabonde, par les vols et les autres méfaits qu’ils commettent au grand dommage des habitants, j’ordonne que dorénavant nuis Ciganos, hommes comme femmes, n’entrent dans mes royaumes et seigneuries; et, dans le cas où ils y entreraient, qu’ils soient arrêtés et publiquement fouettés , avec la corde au cou et à son de trompe. Après l’exécution, il leur sera assigné un terme convenable pour sortir desdits royaumes et seigneuries; et si, après l’expiration de ce terme, on découvre que quelqu’une desdites personnes n’est point sortie dans le délai fixé, ou si, étant sortie, elle retourne une autre fois à entrer en nosdits royaumes et seigneuries, elle sera encore fouettée publiquement avec la corde au cou et h son de trompe, et perdra tout ce qu’elle possédera; moitié sera donnée à l’accusateur, et moitié aux pauvres du lieu où le Cigano aura été pris. Et cela aura lieu autant pour les Ciganos que pour toutes autres personnes quelconques, de quelque nation qu’elles soient, qui seront errantes comme les Bohémiens, sans être tels; mais si c’est quelqu’un qui soit natif de mes royaumes, il ne sera point exilé , mais déporté deux ans dans chacun des lieux d’Afrique affectés à cette destination, en outre des peines susdites. » L’observation de ces dispositions fut réclamée d’une façon spéciale par les prélats du royaume dans les cortès du mois de décembre de l’année 1562.
De leur côté, les administrations provinciales de la Péninsule ne restaient pas en ai i’ière. A la requête des magistrats de la province de Guipuzcoa et des alcades ordinaires de la ville de Segura, le conseil royal de Castille leur expédia, au nom de l’empereur, en date du 10 juin 1539, une provision pour l’exécution des pragmatiques et lettres royales concernant les Égyptiens. Idus anciennement encore, Germaine de Foix, femme (^t lieutenante générale de Ferdinand II, rendait, pendant l’assemblée des cortès de Monsô, une ordonnance contre quelques individus qui se disaient vulgairement Bohémiens ; « e sotz nom de Boemians, ajoute rordonnance. Grecs e Egiptians van coaduiiats (marchent réunis) e vagabunts, cometent molt ladronicis (force larcins) e altres mais, dels quais se ignoran los malfactors, per esser (pour être) molts en nombre, e coadjuvar (s’enlr’aider) , e cobrir los uns als altres lurs malfets, » etc. Cette ordonnance, renouvelée en 1542, fut suivie, en 1547, 1553 et 1585, d’autres ordonnances non moins rigoureuses.
Dans les Pays-Bas, qui, h ces époques, relevjiient de la couronne de Castille, les Bohémiens étîiient traités avec une véritable barbarie. Charles-Quint, qui leur avait interdit le séjour de l’Espagne, sous peine de six ans de galères, les chassa des Flandres
sous peine de mort. L’ordonnance de ce prince n’eut que peu de résultat, car les étals des Provinces -Unies firent un nouveau règlement à leur sujet en 1 582. l'outef'ois il ne parait pas que cette législation draconienne ait été strictement observée, du moins s’il faut en croire Matthæus, qui rapporte une sentence de la cour d’Utrecbi contre un Bohémien pour avoir, en 1545, désobéi à la loi du bannissement : il fut condamné à etre fouetté jusqu’au sang, à avoir les deux narines fendues, les cbeveux coupi-s. la 3arbe rasée, et à être chassé, pour la vie, du territoire de cette province.
Pour revenir à l’Allemagne, il ne paraît pas qu’on y ait pris de mesure gimérab* contre les Bohémiens avant 1500. Cette année, Maximilien I" s’occupa d’eux à la dièm d’Augsbourg; mais ce ne fut pas pour les traiter moins durement que dans les autres pays de la chrétienté. Le même soin occupa les diètes de 15.30, 1544, 1548 et 1551 • et les ordonnances qu’elles rendirent furent de nouveau corroborées par un règlement dr* police donné à Francfort en 1577.
O On peut, ajoute Grellmann, auquel nous avons emprunté les dates qui précèdent se former une idée de l’état misérable des Bohémiens d’après les faits suivants : la tradition nous apprend que plusieurs d’entre eux, surtout des femmes, ont été brûlés sûr la demande qu’ils en ont faite eux-mêmes, afin de terminer leur triste existence- et nous savons, en dernier lieu, qu’on Bohémien qui avait été pris fut fouetté et conduit sur la frontière, avec menace d’être pendu s’il se montrait de nouveau. Quelques jours apres , ce malheureux éprouva le même sort dans un autre endroit, et ensuite dans un troisième. Accablé de son sort affreux, il retourna vers son premier gîte, et demanda qu on mit a exécution la sentence prononcée contre lui, afin d’être délivré d’un monde ou il appartenait à une classe d’êtres aussi réprouvée. On ne les regardait même pas toujours comme des créatures humaines; car on sait qu’à une partie de chasse d’une petite cour d’Allemagne, on ne fit aucune difficulté de tuer, comme des bêtes fauves une Bohémienne et l’enfant qu’elle allaitait. »
En Italie, la situation des Bohémiens ne fut pas moins précaire que dans les autres contrées de l’Europe. En 1572, ils furent forcés de quitter les territoires de Milan et de
arme; et, a une époque un peu plus reculée, les Vénitiens les avaient également chasses de celui de la république.
Pour ce qui est de l’Angleterre, où les Bohémiens n’ont|Ms dû pénéireravani le iniliou du quinzième siècle, ce ne fut que bien plus tard qu’ils donnèrent des iiu|uièiucies au gouvernement; mais elles étaient sérieuses. En ellet, en 1530, ils sont représeniés u ne Statut de la 22' année de Henri VIH, ch. 10, comme . un peuple d’éirangers s’a'pp'eant Egyptiens , n’exerçant ni métier ni commerce, venus dans le royaunie. et vovageant de comté en comté, d’un lieu dans un autre, en grandes troupes, et faisant usaûi' de grands, de subtils et de frauduleux moyens pour tromper les gens; assuram iUÜU peuvent, par l’inspection des mains, dire la bonne aventui-e aux hommes et aux femmes; ayant tant de fois par ruse .et subtilité dépouillé le monde de son argent . et commis aussi plusieurs crimes et vols. » En conséquence, il leur était eujoim de 'quitter Mœurs el Usages de la vie c.vile, BOHEMIENS , Mendiants etc Fcl \'II
royaume et de n’y pas remettre les pieds , sous peine d’emprisonnement et de confiscation de leurs biens mobiliers et immobiliers; s’ils étaient mis en jugement pour (juelque crime, ils n’avaient pas droit à un jury de medielale linguœ , comme les autres étrangers, qui sont jugés par des compatriotes et des Anglais en nombre égal. Plus laid, il fut ordonné par les statuts de la premièi'e et de la seconde année du règne de Pliilippe et Marie, cb. 4, et de la cinquième d’Élizabeth, cb. 20, que, si de pareilles gens étaient amenés dans le royaume, l’importateur serait condamné à quarante livres sterling d’amende. « Et, y est-il ajouté, si les Égyptiens eux-mêmes restent un mois dans le royaume, ou si quelque personne âgée de quatorze ans, soit sujet naturel ou étranger, ayant été vue ou trouvée dans la compagnie des susdits Égyptiens, ou s’étant déguisée comme eux, reste en Angleterre un mois en une ou plusieurs fois, c’est un crime sans bénéfice de cléricature. » Sir Matthew Haie nous apprend qu’à des assises du comté de Sufîolk on n’exécuta pas moins de treize personnes, en vertu de ces statuts, peu d’années avant la restauration de Charles II.
En Écosse, les Bohémiens semblent avoir été favorisés jusqu’à un certain point; car un acte du sceau privé, en date de 1594, autorise John Favv, seigneur et comte de la petite Égypte, à rendre la justice à sa troupe et à son peuple, confarmément aux lois de l’Égypte, et à punir certaines personnes dont les noms sont rapportés, et qui s’étaient lévoltées contre lui, l’avaient abandonné, volé, et s’étaient refusées à rentrer au gîte. 11 est enjoint aux sujets de Jacques VI de prêter main forte pour les appréhender, et d’aider Faw et ses adhérents à retourner chez eux. 11 existe un acte pareil en sa faveur émané de Marie Stuart, en date de 1553, et l’année suivante, il obtint son pardon pour le meurtre de Nunan Small. Tout cela nous fait croire qu’il était resté longtemps en Écosse, peut-être même aussi en Angleterre; et c’est sans doute à lui que les Bohémiens du premier de ces pays doivent le nom de Fan- Gang , qu’on leur y donne encore aujourd’hui.
Non moins rigoureux que l’Angleterre et les autres grands états de l’Europe, le Danemark a de même refusé asile aux Bohémiens. Le code des lois de ce royaume porte ordre à tous les magistrats de faire appréhender les Tartares, qui errent partout, causent de grands dommages au peuple par leurs impostures, leurs vols et leurs maléfices.
La Suède, où les Bohémiens cominencèi’ent à se montrer dans les premières années de l’administration de Sténon Struve, c’est-à-dire vers 1513 ou 1514, ne leur a pas été plus favorable; mais il faut dire que cette sévérité ne se manifesta (ju’assez tard , cai’ on ne cite aucun ordre pour leur expulsion antérieurement à 1662.
S’il est vrai, comme on l’assure, que nos aventuriers aient pénétré en Pologne vers 1501 , ils y vécurent près d’un siècle sans être inquiétés; car ce n’est qu’en 1578 qu’on promulgua une loi par laquelle il était défendu de donner asile aux Bohémiens sous peine de bannissement. Quant à la Bussie, nous ignorons entièrement comment elle traita cette race pendant le Moyen Age.
Nous avons fait connaître, à peu de chose près, tout ce que les chroniques, les
ET LA H ENA ISS A NEE.
legistres municipaux, les recueils législatifs et judiciaires renferiiieiit sui- ITiisüjirc cl la condition des Bohémiens depuis leur apparition en Europe jusqu’à l’époque moderne ; malheureusement, ces documents ne nous renseignent que bien peu sur les mœurs intimes, les habitudes et les lois particulières à cette race, et ces pr>ints ne sont [)as moins intéressants à connaître que les rapports qui ont existé entre les Boliérniens el les autres peuples. Il ne faut point désespérer, cependant, de pouvoir se rendi-e coftiptc <lu l'égime intérieur des tribus bohémiennes qui couraient l’Europe pendant le seizième siècle; seulement, ce n’est point aux sources historiques qu’il faut i-ecourii-, mais aux œuvres d’imagination. Un maître dans ces sortes de création, l’immortel auleui- de Don Quichoüe, qui paraît avoir étudié de près les Bohémiens de son pays, les dépeint avec les plus grands détails dans sa jolie nouvelle de la Giîanilla, composée en l(jl2. Nous n’en donnerons pas l’analyse, l’ouvrage étant connu de tout le monde; mais nous lu! emprunterons un long passage qui servira mieux notre projet. Après avoir raconté les cérémonies qu’il suppose avoir eu lieu à la réception du jeune Don Juan de Carcomo dans la tribu dont Preciosa faisait partie, le plus vieux des Bohémiens prend la parole.
et, s adressant au nouvel affilié, il lui dit : « Nous te donnons cette jeune hile . 11 esi
en ton pouvoir de la prendre ou pour épouse ou pour maîtresse; tu peux procédei' dans cette rencontre selon que bon te semblera : nous n’y cherchons pas d’autre façon , cl n’en sois point surpris, c’est un des privilèges de la liberté de notre vie qui nous alfi-anchit de ces pratiques fatigantes auxquelles le reste des hommes sont sujets lorsqu’ils entrent dans quelque engagement. Considèie donc Preciosa, pense mûrement si elle t agrée, ^ois si tu trouves en elle quelque défaut; et, si tu viens à t’apercevoir que vous ne so\ez pas faits 1 un pour l’autre, jelte les yeux sur les autres Égyptiennes qui t’environnent, tu auras celle à qui tu donneras la pomme. Mais nous te déclarons que, quand une fois tu auras choisi, il faudra t’en tenir à ton choix, el te contenter de ta destinée. Nous obserxons inviolableinent les lois de l’amitié. Nul ne sollicite ce qu’un autre possède, et de là vient que nous ne sommes jamais tourmentés de la jalousie. 11 se peui bien trouver parmi nous des incestes, mais on n’y souffre point d’adultère; car. si quelqu une de nos femmes ou de nos maîtresses est surprise en llagrant délit, nous lu* lui foisons aucun quartier. Et ne t’imagine point que nous ayons recours à la justice; Jious nous faisons justice nous-mêmes, nous sommes ses juges et ses exécuteurs; et. après que nous nous en .sommes défaits, nous l’enterrons dans les montagnes el dans les déserts, et il n’y a qui que ce soit, pas même ceux qui lui ont donné le jour, qui s en formalisent et qui nous fassent rendre compte de sa mort. C'est cette crainte et cette frayeur qui retiennent nos femmes dans les bornes de la chasteté, et de là vient. . . que nous \iNons en a.ssurance de ce côté-la. H y a peu de chosv^s de celles que nous possédons, qm* nous ne les po.ssédions en commun; mais les femmes et les maîtresses eu sont excejv lees, une de nos règles inviolables étant qu’elles doivent appartenir uniipiemeut à ceux a qui le .sort les a données. Il n’y a que la mort qui puisse séparer ceux ipie l'hymen ou l’amour ont unis, ou un âge extrêmement disproportionné; car dams ce cas, qui est
VUl
l’unique, il nous est permis de divorcer d’avec une vieille, et de jeter les yeux sur une autre qui soit à peu près de notre âge. Avec ces lois et quelques autres de cette nature . nous nous conservons et passons heureusement notre vie.
» Nous sommes les maîtres de tout l’univers, des campagnes, des fruits, des moissons, des forêts, des montagnes, des fleuves et des fontaines, des astres et de tous les éléments. Accoutumés de bonne heure à souffrir, nous ne souffrons pas , à proprement parler. Nous dormons aussi tranquillement et aussi commodément sur la dure que sur les lits les plus mollets, et le cuir brûlé de notre corps nous est comme une cuirasse impénétrable contre les injures de l’air. Insensibles à la douleur, la torture la plus cruelle ne nous émeut point; et, sous quelque forme qu’on nous fasse envisager la mort, nous n’en pâlissons pas : nous avons appris à la mépriser. Nous ne faisons nulle distinction entre le oui et le non, lorsque nous le jugeons nécessaire; nous pouvons bien être martyrs, mais nous ne sommes jamais confesseurs. Nous chantons, chargés de chaînes et de fers dans les cachots les plus profonds; mais nous sommes toujours muets à la torture. Notre unique profession est de nous approprier le bien des autres; et, comme, pour venir h nos fins , nous n’avons pas besoin de témoins qui nous éclairent, nous nous occupons, par politique , pendant le jour, à quelque petit travail , et nous faisons ordinairement la nuit notre véritable métier. La gloire , le point d’honneur, ni l’ambition ne nous rongent point, et nous sommes par là exempts de cette lâche servitude qui fait de la plupart des grands d’illustres malheureux, ou, pour mieux dire, des esclaves. Nos palais sont des pavillons portatifs , et rien ne peut être comparé aux ornements de ces maisons mobiles. Ce sont les beautés que la nature étale elle-même, et qui sont fort au-dessus de ces lambris dorés et de ces somptueux ameublements, qu’ont inventés un ridicule orgueil et la mollesse efféminée des hommes. Nous vivons sous ces tentes, occupés du présent, sans trop nous soucier de l’avenir. Nous regardons tout avec indifférence , et , vivant de notre industrie , nous nous abandonnons aveuglément à notre étoile, évitant ces trois seules choses : l’église, la mer et la cour des rois. En un mot, nous possédons tout, parce que nous sommes toujours contents des seules choses que nous possédons. »
Que les Gitanos, du temps de Cervantes, parlassent un langage aussi fleuri que celui qui leur est prêté par ce grand écrivain , c’est ce qu’on peut à bon droit se refuser à croire; mais il n’y a point à douter que cette description de la vie bohémienne ne soit foncièrement vraie. Avec la Gitanilla de Madrid^ pièce d’intrigue du célèbre historien Don Antonio de Solis, surtout avec d’autres passages tirés de deux ouvrages, l’un du docteur Geroniino de Alcala Yaûez, contemporain de l’auteur de Don QuichoUe {El Alonzo mozo de muchos amos) , l’autre de Don Juan de Quiûones de Benavente ( conlra
los Gilanos)^ publié h Madrid en 1631, on peut achever le tableau esquissé dans la Gilanilla de Cervantes.
Relativement à la cpiestion du costume, il ne faut rien demander, je crois, aux vieilles gravures qui représentent les Bohémiens , surtout les Bohémiennes , enveloppés de longs
et larges manteaux ou couvertures d’étoffe parfois rayée. Ainsi que nous l’a déjk appris la Chronique de Bologne, ils portaient cette espèce de mante en sautoir, comme fjliis tard l’Egyptien dont parle un poète du temps de Louis XllI :
Clepton de Boesme effronté ,
Cogneu par sa subtilité,
Habille joueur de la harpe [filou) ,
Clepton aux cheveux noirs et gras ,
Luy couvrant l’espaule et ie bras ,
Et le tapis verd en escarpe.
La Cascarette, satyre par le sieur de Sygognes. [Le Cabinet SaUjriijue , édition de Paris, m. dc. xxxmi., in-S®, pag. (595. j
A cette époque, déjà loin du Moyen Age, c’était une mode, dont elle avait peiit-(‘tr(> hérité du siècle précédent, d’admirer les belles Égyptiennes et les danses qu’ell(*s ex(C entaient sur les places publiques ou dans des réunions particulières. Gombauld , autcMir d’un quatrain sur Liaiice, célèbre danseuse bohème du temps de Louis XIII, dont Talle-
mant des Réaux nous a conservé la touchante histoire, s’écrie dans une de ses (migrammes ; '
Ce n’est plus ce qui m’attire Qu’un teint de rose et de lys ;
Ce n’est plus vous que J’admire ,
Amaranthes et Phyllis;
C’est la belle vagabonde ,
Qui n’est ny blanche ny blonde ,
Qui nous va tous consumer,
Qui ne vit que de rapine,
Qui n’use , pour nous charmer.
Que du fard de Proserpine.
Belle Egyptienne. [Les Epigrammes de Gombauld, etc., liv. III, épig. lU. Paris, Augustin Courbé, 1657, in-i2, pag. 132.)
Dans ce même temps, un autre personnage, sinon plus connu, du moins plus élev.^ en position , donnait un exemple éclatant de l’espèce de fascination que les Bohémiens exerçaient sur les esprits. Dans l’historiette de M. du Bellay, roi d’Vvetol, Tallemani des Beaux dit de ce seigneur : « Sa dernière amitié a été un Bohème nommé >lommiræb Ce galant homme en a tiré plus de quarante mille livres, (pioi(j„e le bon seigneur n eut plus guère de quoi frire : on le voyoit avec ses cheveux gris et ses deux bosses danser avec des Égyptiennes ; sa femme étoit contrainte de capiluler avec lui . lantèn .pic ses Bohèmes ne seroient que tant de jours dans la maison , lanK'd (pi'ils n’en approcluroient de deux lieues. »
fout tif qu il était, ce goût pour les danses bolKuniennes ne s'éteignit pas avec l’époque dont nous venons de parler; il persistait encore en l(î7:L année de la compo-
sitioii du Malade imaginaire. Chacun sait qu’à la fin du second acte de cette pièce, « le hère du Malade imaginaire lui amène, pour le divertir, plusieurs Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses entremêlées de chansons, » et qu’à la deuxième entrée de ballel , « tous les Mores dansent ensemble, et font sauter des singes ([u’ils ont amenés avec eux. »
Ces danses, qui avaient tant de charmes pour nos ancêtres, étîiient sans doute trèsvariées, et portîiient, à coup sûr, des noms dilférents; ou n’en connaît plus aujourd’hui <ju’une seule, dont parle d’Assoucy, dans son Otn'de Iravesly en vers burlesques, où l’on voit qn’à l’àge d’or
Le vieillard le plus édenté...
Se jouoit , faisoit la disnette ,
Puis dansoit la Cascarinette.
Pierre de Lancre, conseiller du roi au parlement de Bordeaux, iu>us assure que les sorciers avaient emprunté aux danses bohémiennes un branle qu’ils dansaient au sabbat, « communemant se tournant les espaules run l’autre, et le dos d’un chascun dans le rond de la danse, et le visage en dehors. » Bien de plus naturel qu’un pareil emprunt, ajoute l’écrivain , « car aussi les Bohemes coureurs sont à demy diables : je dy ces longs poils sans patrie, qui ne sont ny Ægyptiens , ny du royaume de Bobeme, ains ils naissent par tout en chemin faisant et passant pais et dans les champs et soubs les arbres, et l'ont les dances et bastelages à demy comme au sabbat. Aussi sont -ils fre- (juens au pais de Labourt, pour l’aisance du passage de Navarre et de l’Espagne. » Là ils avaient autant de succès qu’à Paris, du moins auprès des classes élevées. Dans le livre-journal des dépenses de la maison du président de Marca, on lit, sous la date du 23 avril 1059 : « Aux Bohèmes, 1 fr. 10 s. » Cette somme, tro[) considérable pour une simple aumône, devait être le prix d’un divertissement de danse et de chant, plutôt qu’une rétribution pour s’être fait dire la bonne aventure, autre industrie dans laquelle nos gens excellaient.
Au reste, il faut y prendre garde, les noms par lesquels on désignait chez nous ces aventuriers ne leur étaient peut-être pas exclusivement réservés. Ainsi , nous savons par deux pièces du Théâtre italien de Gherardifta Coquette ou l’Académie des dames, ikcte 1". SC. 2; la Foire de Saint - Germain, acte II, sc. 2) qu’à la fin du dix -septième siècle on était dans l’usage de donner aux domestiques le nom de Cascaret, sans qu’on en puisse rien conclure pour leur origine. Autant on en peut dire des marchands de vieux habits, que plus anciennement encore on appelait Bohèmes^ comme on le voit par ces vers tirés d’une satire du sieur de Sigognes sur le pourpoint d’un courtisan :
Soit qu’au Boesme il te revende ,
Soit que pour servir d’une offrande Tu sois en Italie porté,
Estendart de nouvelle bride ,
Rendant en l’honneur de la ligue Aux picoreurs la liberté.
{Le Cabinet Salyrique, édit, de 103 1, pag. 120.
Expeits clans 1 art de deviner , comme nous le disions tout à l’iieure, toujours prêts à dévoiler l’avenir à la foule que la curiosité leur amenait, malgré les injonctions d.* 1 Église, les Bohémiens gardaient un silence obstiné sur leur pass<*. A celle* (juestion lormulée plus tard par Béranger :
Sorciers, bateleurs ou filous,
Reste immonde D’un ancien monde,
Sorciers, bateleurs ou filous.
Gais Bohémiens, d’où venez-vous?
ils ne répondaient que par des fables dénuées même de vraisemblance; mais la luinièr. qu’ils ne voulaient ou ne pouvaient donner nous est arrivée par une autre voie (*1 l’on peut assurer aujourd’hui que cette race vient du fond de l’Asie méridionale.
Ce qui a contribué surtout à donner cette certitude , c’est l’examen de la langue dont ces aventuriers se servent entre eux, et qui est la même à peu près dans tous'''les j)a\s •ju’ils parcourent. En voici des échantillons puisc^s chez les Bohémiens du Pavs hasniic
et qui n’ont pas encore paru :
Jésus-Christ [ou Dieu,ye
présume) ,
Amadoubeile.
La Vierge Marie,
Amadoubeüen.
Père,
batoua.
Mère ,
daja [j aspiré).
Homme,
ogacho ou egaclio.
Femme ,
egachi.
G arçon ,
slaclo.
Fille ,
elacli.
Knfant,
gacina.
Bohémien ,
Erroumancel.
Cheval ,
grami ou raarchoa.
Vache ,
gourroua.
Ane ,
khera.
Cochon ,
balicho ou balitehoua.
Mouton ,
batkoua oh barkoua.
Agneau ,
barikitchoua.
Chien ,
choukela.
Chat ,
sitçaya .
Coq,
bashoua ou l)asnoua.
Poule,
khania.
Oie,
papina.
Canard ,
tigora papiii ou tignoua.
Serpent ,
guekha.
Abeille,
bedeyoua.
Viande ,
massa.
Eau ,
panina.
Vin,
mola.
Pain ,
mandroua.
Lai’d ,
baleaca ou balabaras.
Miel ,
anguina
Fromage,
kiala.
QFuf,
jandroua.
Soupe,
soumina.
Châtaigne ,
siinblia.
Pomme,
phabaya.
Raisin,
drakha ou "rata.
Vigne ,
drak baria.
Noix ,
lacorra.HHUYwrH/ glanera
Chou ,
tehakha ou hakha.
Oignon ,
pou Ion ma.
Haricot ,
khiriquila.
Fève ,
bobiac.
Prune ,
quilaoua.
Paille ,
pouza.
Bois ou bâton ,
easta.
Sel ,
loua.
Chaudron ,
kakabia.
Eau-de-vie,
koutaloua.
Panier,
conitça.
Pierre,
barra.
Pipe,
sindilia.
Maison ,
kera ou khera.
Tabac ,
soungloua.
Église ,
khaingueria.
Couteau ,
tchouria.
Château ,
filateia.
Sabre ,
bastecoua.
Maison isolée, vulgaire¬
Fusil ,
pouska.
ment appelée borde,
boucounia.
Pistolet,
tigno pouska [petit fusil)
Prison ,
ostaribena.
Tête,
keroua.
Porte ,
boudara.
Visage,
busta ou moga.
Clef,
glicinia.
Mains ,
bastac.
Lit,
tcharibena.
Jambes ,
prindouac.
Auberge ,
kuertchinia.
Pied,
pindroa.
Drap de Ut ,
cerkba.
Ventre,
porra.
Couverture ,
plasta, ou, suivant d’au¬
OEil,
gouroua.
tres, yaprast.
Cheveux ,
balla.
Vêtements,
boutçac.
Peau,
mortcia.
Chemise ,
gata.
Un,
yet.
Veste,
kharamia ou khalamia.
Deux,
doui.
Gilet,
kharamia tignoua [petite
Trois ,
trin.
veste).
Quatre ,
estard.
Bonnet ,
feralia.
Cinq,
pains.
Pantalon ,
louitmenac, ou, suivant
Le mien ,
meria.
d’autres, hobeliac.
Le tien ,
camani.
Cape ou manteau ,
urakha.
Voler,
tchoratcia.
Souliers,
tiakhac.
Prendre ,
letcia.
Jupe,
sokha.
Donner,
deantcia.
Bas,
garamoylac.
Balayer,
bourrincatcia.
Poche ,
potocia.
Frapper,
courrantcia.
11 n’est peut-être pas tout ii fait sans intérêt de comparer ces mots avec ceux, eu plus grand nombre, que douueiit Adeluiig, Stapples Harriott, Borrow, Pott et autres écrivains qui ont fait des recherches sur les Bohémiens ; mais il est complètement inutile de prendre, pour ce travail, la Cingana, comédie de Gigio Arthemio Giaucarli Bhodigino (Claudio Dalesso), dont le personnage principal, qui est une Bohémienne, s’exprime, non pas, comme on l’a cru jusqu’à ce Jour, dans le langage corrompu qu’employaient au seizième siècle les Zmgfawf ou Zingari de l’Italie, mais dans un mauvais arabe entremêlé de mots italiens qui l’expliquent.
Parmi les questions que soulève l’existence de ce peuple singulier , il en est une qui ne me parait pas avoir été posée jusqu’ici , et cependant on avouera qu’elle en valait bien la peine. Comment, avec une langue à part, étrangère à toutes celles qui avaient cours en Europe , les Bohémiens pouvaient-ils se faire comprendre des populations chez lesquelles ils apparaissaient pour la premièi’e fois? Nouveaux venus en Occident, ils ne devaient point avoir de ces interprètes que l’on ne rencontre que chez les peu-
Mendiants. Gneiix . etc., PI. 1
Rivaiid del d’après l’original.
Bisson et Cottard exc.