‹ Le Moyen Âge et la Renaissance (volume 2)Chapitre 37 sur 74 · GUEUX · texte numérisé non relu

GUEUX

Extraits des Toiles peintes et Tapisseries de la ville de Reims , exécutées au XV<‘ siècle.

F. SERÈ DIREXIT

ET LA KENAISSANCE.

pies (loin l'élablissemeut date de loin et qui ont des rai.|«rl.s |.oliti(iues on coininerciaiix avec les autres nations. Où donc les Bohémiens recrutérent-ils.les tniche.nents ' Ouvrant leurs rangs .à tous ceux que le vice, la c.uinte .l’un châtiment, une humeur inquiété, ou le charme d’une vie errante et nouvelle, ptmssaienl continuellement sur eurpass,age, ils durent s’en faire des auxiliaires, soit pour péiuili'er dans des contrées qu Ils ne connaissaient point encore, soit pour y commettre des vols, qui , auirenieiit, eussent ete inexécutahles. Passés maitres en toutes sortes .le mauvaises pratiques, ils ne tardèrent point à former une nouvelle asscKiation de malfaiteurs iiui

tantôt opéra de concert avec eux, parfois seule, et qui prit modelé ,1e sou oi-gauisa-

tioii sur celle du peuple Bohémien.

Ce nouveau compagnonnage, régi par des statuts dont A’oél du Fail fait honneur' à un certain Ragot, capitaine des Gueux, se composait de âlatois ou filous, de Merceots ou colporteurs, qui ne v.ilaient guère mieux, de Gueux ou mauvais pauvi'cs, m d une foule d autres marauds, qui formaient l’ordre ou la hiéi-archie de l’argoi . L-s Gueux, dit Montaigne, ont leurs magnificences et leurs volupter,, comme les r-iches. et, dict-on, leurs dignitez et ordres politiques. » (Essais, liv. III, chap. 13.) Leur cheC était le grand coesre, truand rompu à toutes les ruses du métier, et qui linis.sait souvent par l’elre dans le sens propre du mot. Du moins, l’histoire a conservé le souvenir d un homme qui , après avoir été grand coesre trois ans , fut exéi iité ii Bordeaux pour ses méfaits. On l’appelait rof de Tunes (de Tunis) ; il se faisait traîner par deux i>raud.s r lens dans une petite charrette, sans doute parce qu’il était cul-de-jatte. L’un de ses .smccesseuïs, le giand coesre Anacréon, l’était certainement; il tenait d’habitude .sa a ans sui le port au foin; c était là qu’il trônait niajeslueuseinenl couvert d’uu manteau de mille pièces, quand il ne courait pas la ville monté sur uu ànc [.our .Icmander 1 aumône. 11 logeait dans une taverne, tandis que les autres Gueux couchaieiii dans les bateaux de foin , où son infirmité l’empêchait de monter.

Legrand coesre avait dans chaque province on lieutenant qui .se nommait cagou,puis, venaient les Archisiippôts de l’argot, les Narquois, les Orphelins, les Millnrds. les Marcandiers, les Bilfodés, les Malingreux , les Caitoiis, les Piètres, les Polis.sou.s. h.

lancs-Mitoux, les Gallois, les Sabouleux , les Hubiiis, les Coquillai-ds, les Goii riaux de houuinche et les Convertis, tous sujets du grand coesre, excepté les Nanp.ois .,ui. ,1e lonne heure , .secouèrent le joug de l’obéissance.

Les cagoux étaient comme des gouverneurs de province dans le royaume de larooi ;

1 s enseignaient aux apprentis les ruses du métier, répandaient dans les villes ei"^ Us leux de leur gouvernement ceux dont le grand coesre leur confiait la ('onduite: ils len aient compte acelui-ci des soins qu’ils s’étaient donnés ixnir faire paver rimix'u.

e aigent comme des hardes piâs sur les argoliers qui ne voulaient jxis rerouiiaitre son autoiite. Pour honoraires de leur charge, les cagoux élaieui exeiuius de toute r,^

. evance envers leur souverain; ils avaient part à la dépouille des dévalisés et pouvoi. de mendier de telle façon qu’il leur plaisait.

Mœurs et Usajts de la vie civile.

BOHEMI'cNS Çer.dianis t:;. Fol. XI

Les Arclîisuppôts de l’argot, qui se recrutaient d’habitude dans les rebuts des écoles et du clergé, étaient, pour ainsi dire, les docteurs de la loi; à eux revenait le soin d’enseigner aux nouveaux-venus le jargon à rouscailler bigorne et de réglementer l’argot, et poui’ cela ils pouvaient mendier comme ils l’entendaient, sans rien payer.

Ces petits coquins, qu’avant l’établissement de l’Hôpital général (27 avril 1656) on voyait mendier en tremblotant dans les rues de Paris trois ou quatre ensemble, se nommaient Orphelins; ils donnaient par an vingt-quatre sous au grand coesre.

Ces grands pendards , qui allaient d’ordinaire deux à deux, vêtus d’un bon pourpoint et de méchantes chausses, se donnant comme de bons marchands ruinés par les guerres, parle feu, ou dévalisés sur le grand chemin, et s’appelant Marcandiers , ils étaient taxés à un tribut annuel d’un écu.

Quant aux Riiffés ou Riffodés , ils gueusaient ordinairement avec leurs femmes et leurs enfants; ils se présentaient avec un certificat, le plus souvent faux, attestant qu’ils avaient été victimes d’un incendie; leur cotisation était fixée à quatre francs.

Les Millards devaient ce nom aux femmes dont ils se faisaient suivre ; ils parcouraient la campagne la besace sur le dos, et soutiraient aux paysans du beurre , du fromage et autres provisions. C’est dans cette classe de gueux , qu’il se trouvait le plus de rebelles à l’État; ceux qui obéissaient payaient un demi-écu aux cagoux, qui en rendaient compte au grand coesre.

Couverts de plaies, le plus souvent fausses, ou atteints d’une enllure qui n’avait rien de sérieux, les Malingreux mendiaient, en annonçant qu’ils allaient en pèlerinage à Saint-Méen, où ils disaient avoir voué une messe. Ils payaient quarante sous au grand coesre.

Les Piètres n’étaient taxés qu’à un demi-écu par an. On appelait ainsi des Gueux estropiés, qui marchaient avec des béquilles.

Ceux qui rendaient le plus au chef de la monarchie argotique étaient les Sabouleux, ou, comme les appelait le vulgaire, les Malades de Saint-Jean. Ils fréquentaient de préférence les foires et les marchés, surtout les alentours des églises, et là, barbouillés de sang, et rendant l’écume par la bouche au moyen d’un morceau de savon qu’ils y mettaient, ils se roulaient par terre et attiraient force aumône dans leur chapeau.

Les Callots étaient des teigneux véritables ou faux ; les Coquillards , des pèlerins de Saint-Jacques ou de Saint-Michel , qui se gardaient bien de donner leurs coquilles ; les Hubins, des Gueux, qui disaient avoir été mordus des loups ou des chiens enragés et qui étaient porteurs d’un certificat attestant qu’ils allaient à Saint-Hubert ou qu’ils en venaient. Les premiers contribuaient à la liste civile du grand coesre pour sept sous chacun, et les derniers pour un quart d’écu.

Les Polissons en donnaient deux. C’étaient des Mendiants à peine vêtus de mauvais haillons , qui portaient la besace et la bouteille au côté. Leur meilleure saison était l’hiver. Quand le froid se faisait sentir , les bonnes âmes, touchées du dénûment de ces malheureux, leur donnaient, qui un pourpoint, qui une chemise, qui un haut-de-

lioliémieiis , Mendiants, Gueux , etc.

VUE DE PARlti EN IC.UÎ, D'APRÈS LEONARD GAULTiER. (Collection topographique de M. Guenebaull, à Pans.)

ET LA liENAISSANCE.

cliausse; mais nos gens se gardaient bien de s’en revêtir; ils vendaient tout cela au

t^aidien de 1 hôpital ou à qui le voulait acheter.

J!J, “' n' TT =• ""'i '« :

c était celle des Francs-Mitoux , qui étaient malades ou feignaient de l’être. Ils mar- I laient apiyes sur un petit bâton , faisaient les trembleurs et avaient le front bandé un mec ant mouchoir sale. Selon certains, ils se liaient le bras en haut, de telle sorte

niTs Tl '’T iwnltec, ils semblaient

I de leur fin, non-seu ement aux bonnes gens qui venaient à leur secours, mais aux

n edeci m et aux chirurgiens, qui, ne leur sentant point l’artère an bras, croyaient quils allaient rendre l’ame. Hâtons-nous de dire, pour l’honneur des ancTiis praticiens, que tous ne se laissaient pas prendre à ces fourberies : Ambroise Paré , qui a < on- ^K-re les chapitres xxi, xxii , xxni, xxiv et xxv de son dix-neuvième livre au ririt d exemples . de l’artifice des mescbans Gueux de l’o.stiere, . rapporte que son frère. e.^1 are, et lui, eurent plus d’uoe fois l’occasion de démasquer de pareilles impostiiri^s Quant aux Capons aux Courtauds de boutaiiche, aux Convertis et aux Drilles ou : aiquois , a exemple des Coquiliards ils ne donnaient rien au chef de l’Étit. Les nre-

8«ère des villes; ils mendiaient ^ns les cabarets et faisaient main basse sur tout ce qui se trouvait à leur porlée.

U res, 1 est vrai , ne les admettent point dans le royaume argotique et les renrésenen comme de petits Gueux qui jouaient autrefois sur le Pont-Neuf, faisaient semblant de ne pas savoir jouer et perdaient leur argent avec des compères, qui les gagnaieiii eux e tous les autres. Les seconds, c’est-à-dire les Courtauds de bouUmcb(3,"élaieiil des ouvriers, dont les uns ne travaillaient que pendant la sai,son rigoureuse, et les autres chômaient toute l’année. Ou les rencontrait ixirlant sur leurs épaules les outil, e eur mener afin de donner à leurs mensonges plus de vraisemblance. . La pbiparl des Courtauds de boutanche, » ajoute l’auteur du livre d’où nous tirons ces détails <■ sont lais des autres argotiers, parcequ’ils sont traîtres et méiliseiit de leurs frères, lorsqu’il, sont en quelque boutique à travailler. »

Le Converti, comme l’indique ce nom, feignait de .se rendre aux exiiortalious de

queque excellent prédicateur, et, après deux ou trois jours de eoiiférenco, il faisait

profession de foi en public. Pendant la semaine qui suivait, il se tenait à la porio des

egises en s annonçant comme nouveau catliolique, et reeueillaii , .à ce litre, . . -

dames aumônes. Ce n’était pas tout : il ne manquait pas de tirer un cerlilical de celui

qui axait reçu son abjuration, et avec cette pièce il batUiii de nouveau moiiiiaie. I.’iii-

ustrie des Convertis était la plus productive de tout l’argol ; car s’ils Iroiiipaieiii le.

catholiques, ils ne ménageaient pas davantage les luigueiiols. et il veii avait plu. de

trois qui portaient deux sortes de certificats, les mis (x.iir les prêlres. les aunes pour

es ministres ou anciens de la religion réformée, qui ions leur cloiiiiaieiii do "rosse, aumônes. r > «

Liifin les Drilles, Narquois ou Gens iIp I » ix-nii.x .... i

qui mendiaient, l’épée sous le bras, dans les églises et dans les maisons; ils ne logeaient ni dans les Cours des Miracles, ni dans les bateaux du port au foin, mais dans les auberges, où ils mangeaient et buvaient à faire trembler. A une époque dont nous ne pouvons préciser la date, ils firent banqueroute au grand coesre, et ne voulurent plus être ses sujets ni le reconnaître : ce qui ébranla considérablement la monarchie argotique.

Une autre cause qui a beaucoup contribué à son affaiblissement, c’est que les voleurs, les coupeurs de bourses, les rôdeurs de nuit, les voleurs des bois, ne pouvant vivre de leur industrie, et, d’autre part, voyant que les argotiers avaient toujours de (|uoi manger, voulurent lier le vol avec l’argot; en un mot, joindre les larrons à ceux (pii mendient leur vie, à quoi s’opposèrent les bons garçons. Les archisuppôts et les cagoux ne voulurent pas permettre un aussi grand malheur; mais ils furent contraints d’admettre lesdits voleurs à faire partie de la monarchie, en exceptant toutefois les \nleurs des bois, qu’ils ne voulurent pas recevoir. Ainsi, au xvii® siècle, pour être un parfait argotier, il fallait savoir parler le langage des blêches ou merciers, demander l’aumône comme les Gueux, et posséder la subtilité des coupeurs de bourses.

Toutes ces choses-lîi et bien d’autres s’apprenaient dans les lieux où se rassemlilaient ces rebuts de la société. Nous avons dit que les Gueux de Paris, au moins du temps du grand coesre Anacréon, avaient leur quartier général au port au foin; mais ils n’y étaient pas tous réunis, et même ils se retiraient plus volontiers dans des lieux counus sous le nom de Cours des Miracles. Ces logis étaient ainsi nommés, dit un écrivain du commencement du dix-septième siècle, « d’autant que les Gueux suivans la cour, et autres, qui ont faict tout le jour les estropiez, mutilez, hydropiques, veuans le soir au giste , portent sous le bras un alloyau , ou morceau de veau , quelque gigot de mouton, sans oublier la bouteille, qu’ils ont pendue à leur ceinture, et entrans dans ladite cour, ils quittent leurs potences, reprennent leur disposition, et en-bon-point, et cà l’imitation des anciennes bacchanales, chacun ayant son trophée à la main, attendant que l’hoste leur préparé le souppé, dancent toutes sortes de dances, principalement la sarabande; peut-on voir de plus grands miracles que les boitteux marcher droit en cette cour? » Le Carabinage el Maloiserie soldatesque... , par le sieur Drachir d’Ainorny (Ilichard d’Romany), page 31.

Le même écrivain fait mention d’une Cour des Miracles située hors la porte de MonC martre; bien avant que les Gueux y eussent élu domicile, ils habitaient les rues de la grande et de la petite Triianderie, qui leur doivent ce nom, et la rue du Sablon, qui aujourd’hui n’existe plus. C’était une ruelle étroite et tortueuse qui passait entre la rue Neuve-Notre-Dame et l’Hôtel-Dieu , le long et à côté d’une grande salle de cet hôpital appelée la Salle du légat, parce que c’était un ouvrage de la piété d’Antoine du Prat, clumcelier de France et légat a lalere. La rue du Sablon, qui, du temps de Sauvai, était infecte par suite des immondices qu’on y jetait de cette salle et des fenêtres de la rue Neuve-Notre-Dame, servait, dès l’an 1217, d’asile aux vagabonds et aux voleurs.

.|ui descendaient par lit et s'allaie.u eaciter snns les maisons du Petit-l'ont, on ils n„naient une vie honteuse et dissolue; etni Etienne, doyen ,1e Notre-Dame, ni leehanii,-,.

Pans, ne voulurent alors consentir à l’agrandissement de l’h,-,pital, .ju’à condition xpresse qn on n’y ferait point de porte du c,it,i du Petit-Pont sans pei’niission du roi 1 e peur que les voleurs qui se réfugiaient en cette rue ne se sauvassent par celte port,: . iges de leur butin , et que la maison de Dieu n’abritât leurs vols et leurs crimes F n

,1e l’Hnml l»>lement rendu à la requête des a.lministrateiirs

de I Hotel-Dieu, a rueduSablon, qui n’avait cessé de donner retraite aux vagabon.Is de toute espece, fut fermee par les deux bouts. 11 en arriva de même, en 1.558, ii une autre ruelle situee dans le voisinage et tout aussi mal famée. Celle-ci , ilont il reste, ou on 1 testait du moins, il n’y a pas longtemps, partie entre les maisons contiguës an Petit-Pont e quelques-unes du Marché-Neuf, était connue sous le nom de cLard qui .. dépend, dit Pa.squier dans ses Recherches, liv. VIII, eh. «, , l’une histoire iloni je puis estre tesmom. De tant qu’en ma grande jeunesse ces fainéants avoieni aceoiistime au temps d’este de se venir loger sous les ponts de Paris, garçons et garces ik'sI,ttiesle et Dieu sçait quel mesnage ils faisoient ensemble. Tant y a qu’il me soiivieni qu autrefois, par cry public émané du prevost de Paris, il leur fut défendu sur peine .lu ouet de plus y hanter; et comme quelques-uns furent desobeyssans, j’en vy fouêtier pour un coup plus d’une douzaine sous les mesmes ponts, depuis lequel temps ils en ub leient le chemin. Ce beu estait appelle le Caignard, et ceux qui le freqtientoieiii mgnardiers, parce que, tout ainsi que les canards, ils vouoient leur demeure il l’eau. .. Nous laissons a Pasqiuer la respoiisaîulité de cette étymologie.

La seconde Cour des Miracles, à laquelle on puisse légitimement donner ce nom . ut établie vws lan 1350, en la rue des Francs-Bourgeois, dans une grau, le maison composée e vingt-quatre chambres. En l 'tlS, un bourgeois, nommé ieMaziirier la donna au grand-prieur de France, à la charge d’y loger qiiarante-hiiil pauvres.' et a d autres conditions. Tant qu’elle eut cette destination, les Gueux qui l’occiipatent se livraient a tous les désordres imaginables; le long du jour ils insiiliaieiit la plupart des passants; la nuit ils troublaient les voisins par leur tapage; le soir ils volaient tous ceux qui osaient s’aventurer dans leur quartier; en tin nmi, leur rue e, leur maison étaient un coupe-gorge, un repaire de débauche et ,1e proslilutioii Mais au commencement du dix-huitième siècle on éleva de grainles consiruciioiis .laiis

cette rue, et les honnêtes gens (jui commencèrent ,'i s’y établir coniraignireni les Gueux de deloger.

Ils se répandirent alors dans tout Paris; les uns se reiirèreni on la cour ,lti roi Fiançois, près du Ponceau-Saint-Denis, et dans la cour Saiiiie-Cailierino. iirosque vis-a-vis; les autres, en la rue de la Mortellerie, ,lans la cour Brissot, située eiure les rues Pernelle et de Longpont, et ,lans la cour Gentien, sise rue des Co.iiiilles- les autres, en la rue Montmartre, dans la cour ,1e la Jnssienne, amour de l’église Sai'iii.s- Marie -Egyptienne; depuis, tant ,1e retraites ne leur stillisanl pas. ils's'éiablireni

LE MOYEiX AGE

partie rue Saint-Honoré, à l’entour de la bouc^herie, dans une assez longue cour circulaire fermée de portes et comprenant tout l’espace qui se trouve entre les rues Saint-Honoré, Saint-Xicaise et de l’Échelle; partie au faubourg Saint-Germain, rue du Bac, et au faubourg Saint-Marceau; le reste sur la butte Saint-Roch.

De tant de Cours des Miracles, la plus célèbre était celle qui, du temps de Sauvai, conservait encore ce nom comme par excellence. « Elle consiste, dit-il, en une place d’une grandeur très-considérable, et en un très-grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier. Autrefois il confinait aux dernières extrémités de Paris ; à présent il est situé dans l’iin des quartiers les plus mal bâtis, les plus sales, et des plus reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des ï'illes-Dieu et la rue Xeuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde. Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assés longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégalé. J’y ai vu une maison de boue à moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n’a que quatre toises en quarré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages, chargés d’une infinité de petits enfans légitimés, naturels et dérobés. On m’assura que, dans ce petit logis et dans les autres, habitoient plus de cinq cens grosses familles entassées les unes sur les autres. Quelque grande que soit à présent cette cour, elle l’étoit autrefois beaucoup davantage... et de toutes parts elle étoit environnée de logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins de mauvais pauvres. «

Nous laissons à penser la vie que menaient tous ces truands dans un pareil repaire, où les commissaires et les sergents ne se hasardaient qu’en tremblant, et d’où ils ne sortaient qu’accablés d’injures et de horions. « Là , continue Sauvai , sans aucun soin de l’avenir, chacun jouissoit à son aise du présent, et mangeoit le soir avec plaisir ce qu’avec bien de la peine, et souvent avec bien des coups, il avoit gagné tout le jour; car on y appeloit gagner ce qu’ailleurs on appelle dérober, et c’étoit l’une des loix Ibndamentales de la Cour des Miracles, de ne rien garder pour le lendemain. Chacun y vivoit dans une grande licence, personne n’y avoit ni foi ni loi, on n’y connoissoit ni batême ni mariage ni sacremens. 11 est vrai qu’en apparence ils sembloient reconnoître un Dieu: pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dressé, dans une grande niche, une image de Dieu le Père, qu’ils avoient volée dans quelque eglise, et où tous les jours ils venoient adresser quelques prières , mais ce n’étoit en vérité qu’à cause que superstitieusement ils s’imaginoient que par là ils s’étoient dispensés des devoirs dus par les chrétiens à leur pasteur et à leur paroisse, même d’entrer dans l’eglise, que pour gueuser et couper des bourses. » Je ne veux point rapporter ici ce que dit Sauvai des femmes et des filles et de leur conduite; on peut croire qu’elle n’offrait rien d’exemplaire. Le jour, les Cours des Miracles ne conservaient de toute leur population que ceux qui étaient réellement malades, au point de ne pouvoir remuer; le reste, plein de santé, en sortait de bon matin, sous des apparences tout à fait contraires qui lui servaient à soutirer des aumônes aux gens charitables, ou à

couper la bourse des oisifs qu’attiraient leurs récits lamentables et leurs gémissements Je n’ai parlé jusqu’ici que des Cours des Miracles qui élaienl à Paris: mais on ne saurait douter qu’il ii’y en eût aussi ailleurs, principalement dans les grandes villesseulement elles avaient, suivant toute apparence, des proportions moins considérables. Ainsi, a Lyon, dans le voisinage de la place des Carmes, il y avait un cabaret des . ïracles, et il y a encore à La Réole, dans le département de la Gironde, une auberge appelée Ilote! des Mimcies, connue dans tous les coins de la France par la geni araoûcre. Je ne suis point éloigné de penser que ce n’est autre chose que l’aubeim* du

Maupileux, dont parle d’Aiibigné dans les Avmlures du baron de Fœnesle liv IV chap. 5. 5 • * ’ .

S’il faut en croite le témoignage de plusieurs personnes dignes de foi qui l’alliiinaient a Sauvai , il y arait à Sainte-Anne d’Auray, le lieu le plus saint de la lireiagiie et gouverne par des carmes réformés, un grand pré nommé le Pré des Gueux, parce qu 1 euiit couvert de cabanes faites de branches et de terre, où se rendait tousies ans a la Samte-Anne, à la Pentecôte et aux autres fêtes solennelles, le grand coesre, avec ses oKiciers et ses sujets, pour tenir ses états, couper des bourses et dérober De la sans doute la réputation des filous bretons, qui faisait dire à un poète satirique de la Im du seizième siècle :

Sur tout gardoos-nous aujourd’hay...

De l’inquisition d’Espagne,

Des coupe-bources de Bretagne.

Les Bailleurs des ordures du monde, à la suite de La Gazette. A Paris, jouxte la coppie imprimée à Rouen par Jean Petit, 1609 , in-12 , pag. .43 , 44.

A ces etats-genéraux, qui ne s’étaient pas toujours tenus à Saiiite-Anue d’Auray, tout le personnel de la monarchie argotique étoit présent et faisait bommage à sou souverain ; ceux-ci lui payaient les tributs auxquels les statuts du royaume les obli^eaieiil; les autres lui rendaient compte de leurs charges et de ce qu’ils avaient fait dans lecourani e lannee. Quand ils s’en étaient mal acquittés, il les faisait punir eu sa présence selon la gravité de leurs fautes. Lorsqu’il n’avait pas hii-méme bien gouverné, on le Détrônait et 011 en nommait un autre à sa place.

Dans ces reunions, comme dans les Cours des Miracles, auxquelles toutes les provinces de France, pour ne pas dire tous les pays de l’Europe, fournissaient leur contingent, ce n’etait point le français qu’on parlait, mais une langue ariiücielle issue de a notre et qu’on appelait le jargon, la langue matoise, le narquois, etc. Celle Imaue. encore en usage aujourd’hui sous le nom d’argot, était, pour la plus grande iiartie. empruntée au langage du bas peuple, dont ou 11e trouve plus aujourd'hui de iraces que dans quelques rôles des mystères, dans les poésies de Guillaume Coquillari . aivliilacre de Reims, et dans les œuvres du curé de Meudoii. Pour le reste, il se coiiiposait de mots français allongés ou tronqués, de locnlioiis proverbiales, d'aliribuls mis a a place des sujets, de termes eniprunlés à noire idiome el altérés avec ou sans

intention, et de mots confondus avec d’autres qui leur ressemblaient matériellement! C’est ainsi qu’on disait, au lieu de bouche, panliere, à cause du pain qu’on y met; des bras étaient des lyans; un bœuf, un cornant; une bourse, une fouille ou fouillouse; un coq, un horloge; une ceinture, une eslreignoire ; un chapeau, un comble; des épaules, des courbes; une arquebuse, une poussante; des jambes, des quilles ; des pieds, des portants ou des Irollins; un sou, un rond; des yeux, des luisanls. Ce n’est pas tout : le jargon avait adopté un certain nombre de mots de la langue des Bohémiens, qui témoignent de la part que ces vagabonds avaient prise à la formation du compagnonnage argotique, et des rapports qu’ils entretenaient avec ses membres. C’est ainsi qu’une chemise se disait lime , une chambrière limogere, des draps limans, tous mots dérivés du terme bohémien lima, qui désigne une chemise; qu’on appelait un écu rusquin ou roiigesme, à cause du rujia des Romanitchels; un noble, un homme riche rupin f une maison lurne , un couteau chourin, en souvenir de rup, de lurna et de chori, qui signifient argent, château et couteau. Mais, sans pousser plus loin cet examen de la langue de nos anciens Gueux, nous rapporterons une pièce qui en donnera une idée suffisante à nos lecteurs.

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