‹ Le Moyen Âge et la Renaissance (volume 2)Chapitre 39 sur 74 · FRANCISQUE-MICHEL · texte numérisé non relu

FRANCISQUE-MICHEL

Professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux, etc.

Don Jlan de Quinones de Benavente. Discuiso contra los Gitanos. Madrid, Juan Gonçalez, 1631, in-4.

H. M. G Ghellmann. Histoire des Bohémiens, ou Tableau des mœurs , usages et coutumes de ce peuple nomade ; suivie de Recherches histor. sur leur origine, leur langage et leur première apparition en Burope; trart. de l’allem. sur la deuxième édition, par M. J. (Jansen?) Paris, 1801 , in-8.

L’original allemand, intitulé ; Historischer Veî'such ueher die Zigeu^ ner, a paru à Goettingue en 1787 , iü-8.

Il y a une autre traduction de ce mémoire sous un autre titre , avec un vocabulaire comparatif des langues indicune et bohémienne, dans le second rolnme des OEuvres diverses du baron El. de lîock [Metz , 1789, 2 vol. in-1'2).

Il y a une traduction anglaise, par Malh. Râper, publiée a Londres en 1787, et intitulée : Dissertation on the Gypsies.

•J acq Güæbekg de Hemso. Doutes et conjectures sur les Bohémiens et leur première apparition en Europe. Voy. ce iném dans le t. XXl des Mém. de VAcad. de Turin, 1813.

Geo. Ber. Deppixg. Rapport sur la Dissertation de M. Grœberg deHemsoë, intitulée : Doutes et Conjectures sur les Bohémiens et leur première apparition. Voy. ce Rap. dans le t. des Mem. de la Soc. des Antiq. de France.

Voy. encore snr U pparition des Bohémiens en Franco, les Ilecherches de la France, par Etienne Pasquier, liv. \V, ch. 19.

Fr. Boisvrd. Notice sur les Cziganys de Hongrie. Caen, 1817 , in-8 de 11 p.

Dom. Mar. .Ios. Henry. Observations d’un voyageur sur les Gitanos. Voy. ces Observ. dans le t. III de la Ruche provençale, 1820.

Et. -.tac. Jacbert de Passa. Essai historique sur les Gilaiios [Eatr. des nouv. Annales des voyages]. Paris, 1827, in-8, lig.

.John Staples Harriot. Observations on the Oriental Origiii ot the Romnh hal, or tribe miscalled Gypsey and Bohemlan. London, 1830, in-4. (Extr. du t. II des Transact. of the Roy. Asiai. Soc. of Great Britain and Ireland. )

Micii. DE KoGALMTCiiAN. Esquisse sur Thistoire, les mœurs et la langue des Cigains, connus en France sous le nom de Bohémiens, suiv. d’un Recueil de 700 mots cigains. Berlin,

1 837, in-8 de 50 p.

Franc. Predari. Origine e vicende dei Zingari , con dociimeiiti intorno la speciali loro [iroprietà (isiche e morali, la loro religione, i loro usi e costumi, le loroarti e le attuali loro contiizioni pohtiche e civili,etc. Milano, , in-8,(ig.

George Borrow. The Zincali ; or an Account of the Gypsies of Spain, etc. London, 1841, 2 vol. in-8.

M. Amédée Pichot a fait cooDaitre une grande partie do premier volame de cet ouvrage par des extraits publiés daùs la Vtevue Britannique, ouméros de juin, juillet et septembre 1841.

Paul Bataillard. De l’apparition et de la dispersion des Bohémiens en Europe. Voy. ce mém. dans le 1. IV de la Bïbl. de l’École des Chartes, 5® et 6® livraisons, 1844, pag. 438-475 et 521-539.

— Nouvelles recherches sur l’apparition et la dispersion des Bohémiens en Europe. Ce mémoire a [laru dans le même recueil que ci-dessus, 3' série, t. !"■, première livraison, pag. 14-55.

Voy. rOrdonnauce do lieoleDaDt-crimioel de Paris contre les Bohémiens, publiée en 1668 , in-4.

S.AHGEL Roberts. The Gypsies. London, 1842, in-8.

D' A. F. PoTT. Die Zigeuner in Europa und Asien. Halle, 184t, deux volumes in-8.

Voy., dans le Trésor des Origines, de Ch. Poogens {Paris, 1819. in-4, p.ig. 179-181), une note bibliographique très-étendue sur tous les livres français et étrangers relatifs aux Bohémiens.

Foderé. Essai historique et moral sur la pauvreté des nations, la population , la mendicité , les hôpitaux et les enfants trouvés. Paris, 1825, in-8.

Christ. Cellarii oratio contra Mendicitatera. Antuerpiœ, 1531, in-8.

G. Montaigne. La Police des Pauvres de Paris. S. n et s. d. (Paris, vers 1560), in-8.

Jean Martin. La Police et règlement du grand Bureau des Pauvres de la ville et fauxbourgs de Paris, avec un Traité de l’aumône, ensemble un poème françois de la complainte de Cliaritf malade, etc. Paris, Gerv. Mallot, 1580, iii-8.

Cet oposcolc reproduit en partie le précédent avec des additions.

Statuts pour les hôpitaux des Pauvres enfermez. Paris, 1611, in-8.

Nie. de La Mare derait coesacrer aai Paavres le livre de 60q famenx Traité de la Police.

Pierre Cohart, marchand et bourgeois de Paris. Description du sainct séjour et demeure royal des sept Œuvres de Miséricorde, non encore mis en lumière, dans lequel se recognoist le soulagement des Pauvres. Paris, Los. Guerreau, 1618, in-8 de 54 ff.

Recueil contenant l’Edit du roi donné eu 1C5C, pour l’establissement de l’Hospital général de Paris , les déclarations, règlemens et arrêts inlervenus depuis à ce sujet, avec une Histoire préliminaire de cet establissement. Paris, i676,in-4.

L'cdil du roi « pour le reofcrmemenl des pauvre» Maiidians de la ville el fanibourgs de Paris » avait paru en 1661. Le projet de VHôpUal «ènéral charitable est de 1657.

Vof. aussi le Discours sur Veslahlissement de l'Hôpital général fondé à Paris, par .ïnl. Godeau , cvéque de Veuce {Par., 1657, ia-12).

Tableau de l’Iiumanité et de la bienfaisance, ou précis historique des charités qui se font dans Paris, contenant les divers établissements en faveur des Pauvres et de tonies les personnes qui ont besoin de secours. S. n., 1769, in-12.

Pecuon de Rcby. Vie des Marcelots, Gueux et Boê~ miens, coiiten. leur façon de vivre, subtilitez et gergon ; plus, a esté ajousté un Dictionnaire en langage blesquin, avec l’explication en vulgaire. Lijon, Jean Jullieron, ls96, 111-8 de 39 p.

Plusieurs fois réimpr. L'édit, de Paris. 1622. est intitulée; La Vie généreuse des Maaois, Cueusr, Boémiins et Cagoux, etc., mis en lumière par M. Peclion tk Ruby, gentilhomme breton, ayant esté avec eux en ses jeunes ans., oü il a exercé ce beau metier.

Dk.vchier b’Amorny (c’est-à-dire Richaed de Rohany). Le carabinage et matoiserie soldatesque, auquel soubs discours amphibologiques l’on raille plaisament les cerveaux elheroclites de ce lemps. Paris, V' de Cl. le Monstr’œil, 1616 in-8 de 7 ff. piélim. et 78 p., tig.

Ballet de la Vallée de Misère , dansé devant la Reytie et en présence de monseigneur l’éminentissime cardinal duc de Richelieu, à I Arsenal. Paris , Midi. Blageart , 1634 in-4 de 10 p. •' > >

Le Vagabond ou histoire des fourberies de ceux qui courent le monde aux dépens d’autruy. Paris , 1644 , in-8.

'loj'..dans VHist. el recherches des antiquités de la ville de Paris, par H. Sauvai, on curioui article sur les Cours des Miracles de Paris.

Gcill. Boccbet. Des Larrons, Voleurs, Picoreurs et Mattois. Voy. ce chapitre dans ses Serées (Lyon, P. Rigaud 1618, 3 vol. in-8'. & >

La ire édit, des Serees est de Poitiers, 1584, in-4; mais elle ne coulient qoe la première partie.

loy. les faits et gestes des larrons du seizième siècle dans les Contes et joyeux devis de Bonav. des Periers , et dans Apologie pour Hérodote de nenn tstienne.

Mateo ALE.MAN. Vida y liechos del picaro Guzman de Alfarache. Aaiberes, lest, in-8, tig.

'iv des gueur en Espagne ,

8t de lo99, il fût ensuite réimprimé à Madrid , en 1601 in-8. et depuis Il n a pas cesse de 1 elre. Trad. eu franc, par Gabriel Cbappuis (1600) ; par 6hapelain , sons, ce litre : les Gueux ou la Vie de Guzman ( 1632) ; L"e‘^^n32)'''“° ■■elrancliemenls, par Le

D. Garcia. La Antigüedad y noblesa de los Ladiones Pans, A. Tiffen, 1619, in-12.

Celle édit, a quelquefois pour litre : La desordenada codicia de los bienes agenos y la antigüedad de los Ladrones. Henri Daudiguier du Alazet a traduit 1 .antiquité des Larrons (Par., 1623, in-81.

La famosa y temeraria Compania de Rompe Columnas Pans, I6Û9, in-12.

Règles, statuts et ordonnances de la caballe des Filous reformez depuis huit jours dans Paris ; ensemble leur police, estât gouvernement, et le moyen de les connoistre d’onè lieue loing sans lunettes. S. n. el s. d. (vers 1620), pièce

F. p. C. (Fraxc. de Calvi), Lyonnois. Histoire générale et inventaire ées Larrons, où il est traité des ruses et siihtililés (tes coupeurs de bourse. Paris, 1709, 2 vol. iii-8.

La première édil. de la 1™ partie fut publ. eu 1625. Le litre varie dau» la puparlde» edilions. Celle de 1639, 3 partie» in-8, est intitulée •

«ut. gener. des Larrons, oü sont contenus leurs slralagesmes , trompenés, vols, assassinats, elc. ^

Aübrincourt, Angevin, Jli.stoire générale des Larron», c<jiiten. les vols, massncre.s, assassinats, etc., par eux faits en France, et principalement en la ville de Paris. Paris Cales 1 0^8, jn-8. ^ ^ *

Alex, van den Bus.sciie dit le Sylvain. Le premier line des procez tragiques, contenant cinquante et cinq hisloires avec les accusations, demandes et défenses d’icelles. Paris JVtc. Bon/oris, 1575, in-16. ’

Fr. de Rosset. Les Hi.stoires tragiques de nostre temp>. ou sont contenues les morts funestes et lamentables de nlusieurs personnes. I^yon, 1721, in-8.

Soiiv, réimpr, La |r« édit, o»! celle de 1019, »ou, le Dire de Hist. memorables et tragiques.

Uoy aussi le Thresor d'Hisloires admirables el mémorables. parSimo,,

Ooularl (Genève, 1620, 4 vol, in-8). par .uiuioi.

Cl. Malingre, dit de Saint-Lazare. Histoires tragiques de

nostre temps Parts, 6'L 6’o//et!, 1635, in-8.

Voy. aussi les recueil» de Causes célèbres , par Guyol de Pilaval et de LaviîJe , par Richpr. par DesesBarti, etc.

Ch, Johnson. HLslory of the Lives and Actions of the most

Street Robbers, etc. Lan-

La quatrième édition de ce livre esl celle de Londres, 1839, in-S.

Traltato dei Bianti, ovver pilocchi e vagahondi, col modo d imparare la lingua furbesca. ftalia {Pisa, Capurro), 1828,

larfulb'eLT^'’ '' "“'f'"'-

Franç. Villon. Le grand Te.vtameiit Villon et le Petit. Son Coiicille. Le Jargon et ses ballades. Paris, 1489 , iii-4 de

58 II. gotha ’

.Souvent leimpr. La dernière édil. est celle que l'abbé J. -H. -R. Promn-

Z î /i T' ‘832. Dans celle que Clémeut Marol

^evup corrigea, le leite esl souvent allére, mais il y a des nolulcs impoi-

Ledit, de Coustelier, 1723, in-8, contient les remarques d'Eus. de Lannerc , et une lettre à M. de **' , par le Père du Cerceau. On trouve de uoovellee remarques de Le üucbal, Foruiey et Prosper Marebaud , dan.

I edit. de L(î //«ÿe , 1742, in-8.

Plusieurs gentilesses de maistre Francoys Villon , avecqiie le Recueil et istoires des repues iranebes. Lyon v’ de feu Barnabé Chaussard, 1532, in-4 de 23 ff. golb.

La I édil. de ce livre .qui n'est pas de Villon , mais qui lioore dan. quelques edilions de ses œuvres , est de la fin du quiniième siècle , in-4 gotu. , sans date.

Voy. aussi plusieurs pièces de vers du commencemeiit du seizième m*cle, imprimées sans date ; Dialogue d'ung lavernier et d'un pion ; le Te..tanient de Taste-viu , voy des pions, etc»

(Cii. Bodrdigné.) La Légende joyeuse maisire Pierre Faileu, contenant |ilusieurs singularité/, et véritez; la genliles.sc et subtilité de son esprit, aveiques les passe-temps qu’if a lailz en ce monde... Avrcqiies nue épistre envovée des champs Helysées par ledict Faifeu, etc. .S. n., 1j26 in-4 de 52 fl. gotli.

PI

usieurs fois réimpr., enlrc aulies en 1532 et en 1723.

Le grant Regret et coniplainle du preux et caillant capitaine Ragot, très-scienfiliqiie en l’art de parfaicte belistrerie. S n. el s. d. (vers 1530), in-8 do 4 IT, golb.

Voy aussi une autre pièce analogoo, publiée aussi lors dereieculion de ce célèbre bélitre ; le Testament de haull et notable homme nomme Ha-

got, lequel en son riranl a ajfronté mainte fine prsonne S n s d

in-8 de 4 ff. golb. .

Noël du Fail. Les ruses et lines.ses de Ragot, jadis capitaine des gueux de l’hostiére et de ses successeurs a\ec plusieurs discours plaisants et récréatifs, pour s'entretenir en toute honiieste compagnie. Parts, Jean Ruelle i57'î 111-16 de 88 ff. ’ ’

Sonvenl réimpr. La pr édit, avait paru sous ce litre ; Propos rustique, demaistre Leon Udutji CVmmpctiois (Lyon. Jean de Tool nés, 1547, in-S

nii

Bënj. Fili.on. Histoire véridique de.s grandes et exécrables voleries et siibtilitez de Guillery, depuis sa naissance jusqu’à la juste punition de ses crimes, remise de nouveau en lumière. Fontenay, 1844, in-8 de 48 p. (Tiré à 50 exempl.)

L’original de cette poblication a été souvent réimprimé à Troyes et dans les recueils de la Bihl. bleue , sous ce titre : Hist. de la vie , grandes voleries et subtilités de Guillery et de ses compagnons . et de leur fin lamentable et malheureuse.

La triste et lamentable complainte du capitaine Laquinte et de ses compagnons justiciez dans Paris et à Chalon-sur- Saone, pour leurs estranges voleries, le lendemain de la Saint-Jean de la présente année. Lyon, Mich. Chevalier, 1607, pièce in-S.

Le Jargon , ou le langage de l'argot réformé, comme il est à présent en usage parmi les bons Pauvres , tiré et recueilli des plus fameux argotiers de ce temps , composé par un pilier de boutanche, qui maquille en molanche en la vergne de Tours ; augm. de nouveau, dans le dictionnaire, des mots les plus substantifs de l’argot, outre les précédentes impressions, par l’auteur. Lyon, Nie. Gay, 1634, in- 12 de 60 p.

Modo nuovo da intendere la lingua zerga, cioè parlar fur-

besco ; con un capilolo e quattro sonetti in lingua zerga. Venetia, Bindoni, 1549, p. in-8.

Souvent réimpr.

The Fraternity of Vaeabondes, etc. London, 1565, in-4 goth. de 9 feuillets.

Réimprimé en 1575, 1603 et 1813.

Th. Hakman. a Caveat for common Cursetors vulgarely called Vagabones... newly augmented and imprinted, etc. London, W. Griffith, I567, in-4.

La l^c édit, avait paru l’année precedente, sous ce titre : The Groundworfee of Connycateking.

Die Rothwelsche Grammatica. Das ist : Vom barlen der Wanderschafft, dadurcli den Weisshulmen gevo[it, die Hàutzin besefelt, und die Horcken vermonet, etc. Francf. ad Mœn. , 1583, in-4.

Fedb. Bischoff. Deutsch-zigeunerisches AVorterbueb. Ilmenau, 1827, in-8.

On trouve aussi un vocabulaire d’argot dans une pièce allem. du seizième siècle, intitulée : Liber Vagatorum, den betler Orden, etc., s. n.et s. à., p.in-4 de 12 ff.; dans une autre pièce du même genre : l-^on dem Jalschen Bettlern und ihrer Bueberey , mît einer Vorrede Martini Lutheri, etc.. Wittenberg, 1528, in-4; et dans Rotxvelsche GrammatiknebstWôrter- 5wc/t., Francf. , 1755, 2 vol. in-8.

jmji0

TRAVEES les (îëconibi’es du Moyen Age , on lenconire purloiit les Juifs. C'est un élénienl accessoire, mais pouiiant Irès-reinarqualtle. des annales de celte époque; élément éiranger, jeté la par la plus singulière deslinée. Depuis l’enfance, vous êtes familiarisé avec leur histoire dans l’àge palriarcal : la Bible vous a raconté leur séjour eu Égvple, leur élablissenieiildans la Palestine, leurs guerres avec leurs voisins, leur capliviié à Bal)ylone, leur relour dans la Terre pj’omise; elle vous a fait connailre leius insliiiiîions, leurs mœurs, leurs coulumes; eulin vous avez vu que les Romains s'empaivrent de Jérusalem et dispersèreiil ses liabi(anls. Dès lors 1 histoire des Juifs est terminée; mais, de même cpi'à la place d’un chêne séculaire . que la cognée a renversé, on aperçoit çà et là des rejetons quand h' tronc vénérable a disparu depuis longtemps, de même vous retrouvez.

i.iœurs et ucagos de la vie civile.

dans tout le Moyen Age, non plus la nation juive, mais une multilnde de petites communautés juives, implantées pour ainsi dire an milieu des nations chrétiennes de l’Europe, et conservant en grande partie les traits caractéristiques sous lesquels la Bible nous a peint le peuple de Moïse.

Une communauté juive dans une ville d’Europe au Moyen Age était comme une colonie dans une île ou sur une côte lointaine. Isolée du reste de la population, elle occupait un quartier, un faubourg ou une rue séparée de la ville ou du bourg. Cet isolement n’était pas précisément un mal. Ainsi, en Orient, il n’est pas rare de voir, dans les villes habitées par des peuples divers, chacun de ces peuples occuper un quartier spécial. Il y a des avantages réels dans ce rapprochement des hommes déjà unis par les liens d’une origine commune, d’un même langage et d’une même religion. Mais, autrefois, ceux qui formaient la majorité de la population reléguaient la race juive, comme une réunion de lépreux, dans le quartier le plus étroit et le plus incommode, le moins salubre de la ville, la forçaient de porter sur ses habits une marque distinctive de réprobation ou de mépris, l’empêchaient de prendre l’espace nécessaire à son développement, lui refusaient l’assistance usitée entre voisins, et abusaient de leur supériorité en nombre et en force pour traiter ces hôtes comme des ennemis. Telle fut malheureusement l’attitude que prenait la population chrétienne en beaucoup de villes de l’Europe vis-à-vis des familles juives qui étaient venues s y fixer. Leur quartier n’était dans ces villes qu’un lieu immonde, lempli de misère et capable d’inspirer le dégoût: une population, souvent aussi pauvre (jue nombreuse, s’y trouvait entassée dans des maisons mal bâties et dénuées de ce qui •■end un séjour agréable; quelquefois, des murs de clôture, enfermant les ruelles sombres et tortueuses de ce quartier, lui défendaient de s’étendre, mais le protégaient au moins contre la fureur d’une populace à qui le moindre prétexte suffisait pour envahir cette enceinte, et pour y porter la terreur et la désolation.

Baris n’a jamais eu un quartier israélite réservé et fermé comme une léproserie. Vers la fin du treizième siècle, on désignait la rue de la Vannerie sous le nom de la Juiverie et même de Vieille Jmrcnc; l’impasse Saint-Faron, auparavant cul-de-sac Barentin. entre la rue des Deux-Portes et celle des Mauvais-Garçons, s’appelait aussi la Juiverie. Au quatorzième siècle, les Juifs furent domiciliés dans la Cité: ils avaient une svnagogue dans la rue de la ïaeberie; ils s’établirent aussi en grand nombre dans la rue de la Harpe et dans les rues ou plutôt dans les ruelles adjacentes , mais ils ne furent jamais séj>arés du reste de la population parisienne ; ils habitèrent par groupes au milieu d elle. et n en furent point repoussés dans des quartiers infects; ils avaient seulement leur cimetière à part, au bas ou sur la pente de la montagne Sainte-Geneviève.

Pour se faire une idée de ce qu’étaient les quartiers juifs dans les villes de la chrétienté an Moyen Age, il faut visiter le Ghetto àe Bonie et le vieux Prague. A Prague, le quartier des Juifs , dans la partie la plus vieille de cette cité , présente un vaste enclos rempli de maisons irrégulièrement bâties et disposées sans ordre, que divisent des nielles tout aussi irrégulières. La jirincipale rue de cet enclos est bordée

d’ëchoppes el de boutiques, où se vendent non-seulement la fripeiie et les vieux meubles et ustensiles , mais aussi le neuf et le brillant. Il y a là des boucheries juives, d<.*s boulangeries, des auberges; enfin, les habitants de l’enclos peuvent y trouver, sans eu sorlii’, tout ce qui est nécessaire à la vie matérielle. Les .luifs passent pour les plus anciens habitants de la capitale de la Bohême. Ce fut sans doute pour leur sûreté qu’ils élevèrent un mur d’enceinte autour de leurs habitations, dans un temps où il leur fallait se cacher pour être à l’abri des insultes et des attaques. Par la suite, cette précaution n’était plus indispensable, mais alors la prévention des chrétiens les empêcha d’outri;passer les limites de leur quartier. On pense bien que le gouvernement n’a jamais rien fait pour assainir ou pour embellir ce quartier, qui renferme un monument bien singulier, la vieille synagogue. Que l’on se figure un bâtiment carré, si noir , si enduit de poussière et de mousse, qu’on ne distingue plus les pierres dont il est construit. Ce bâtiment, lugubre comme une prison, n’a ni fenêtres, ni grande porte; au dehors, il ne montre qui* ses murailles nues, percées seulement d’étroites meurtrières; puis, une petite porte tellement basse, qu’il faut pour y entrer pencher le corps en avant. Un passage obscur conduit alors dans l’intérieur, où l’air et la lumière pénètrent h peine. Quelques lampes fumeuses luttent contre l’obscurité, et des brasiers allumés servent à réchauffer un peu cette espèce de cave glaciale. Vous remarquez çà et là des piliers qui paraissent soutenir une voûte trop élevée et trop remplie de ténèbres pour que d'en bas l’œil puisse y atteindre. Sur les côtés, des corridors noirs et humides reçoivent les femmes assistant à la célébration du culte, lequel a toujours lieu selon la coutume ancienne , c’est-à-diii* avec force cris et contorsions, à l’aide d’un livre de la loi également respectable })ar son antiquité. Il paraît que cette synagogue n’a jamais subi la moindre réparation, ni le moindre changement depuis des siècles, quand tout a changé autour d’elle. A ijiielquc distance de là, s’élève une autre synagogue bâtie dans le goût moderne; celle ci a de l’air et du jour ; les femmes y sont assises dans des tribunes commodes ; on y prêche la morale, on y chante en chœur; mais ces innovations sont mal vues, dit-on, par les rigides observateurs de la loi, qui préfèrent leur synagogue primitive, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, avec les contorsions et les hurlements de l’ancien rite. Les générations qui ont prié successivement dans ce temple vénérable gisent sous des milliers de pierres sépulcrales dans un cimetière contemporain de la synagogue, et ayant jirès d'une lieue de circonférence. Ce champ de repos iTest pas moins extraordinaii e, dans son genre, que le monument auquel il appartient : c’est un assemblage, un chaos de tombes qui si* louchent, entre lesquelles se sont fait jour quelques arbres rabougris. On a comparé l’aspect de ce cimetière à celui d’une grande ville liouleversée par quelque lerrihle catastrophe. (ScHEERER, Promenades dans Prague; Morgenblatl de 18i0, cahier de Novembre.)

En Espagne et en Portugal, les villes chréliennes avaient à la fois un quartier juif et un quartier maure : israélites et mahomélans étant traités de la même manière, leur isolement au milieu des cbi étiens avait quelque chose de moins olTensant. D'ailleurs, comme

ils eurent l’art de se rendre utiles à plusieurs rois de ces deux pays, ils purent exercer leurs talents ou leurs spéculations en dehors de leur quartier respectif. On vit même des Juifs appelés à la cour de Castille et de Portugal.

Dans les villes du midi de la France, où les Juifs formaient des communautés considérables, telles que Montpellier, Béziers, Toulouse, Narbonne, ils étaient assez protégés par les seigneurs de ces villes qu’ils enrichissaient par le commerce et les impôts ; ils occupaient pourtant des quartiers distincts, mais sans y être à l’étroit comme dans les villes d’Italie et d’Allemagne. Un concile, tenu à Rhodez. leur avait défendu d’habiter ailleurs que dans les villes, bourgs et châteaux forts; d’où il semblerait résulter que le clergé avait peur de les voir se livrer à l’agriculture.

Toutefois, cette défense insensée ne fut pas généralement observée. 11 est vrai que les Juifs eux-mêmes préféraient le séjour des villes, probablement parce qu’ils y étaient en plus grand nombre , et par conséquent plus capables de se soutenir mutuellement et de gagner plus facilement leur vie. Mais, dans le midi de la France, on les voit, au Moyen Age, acquérir et vendre des biens-fonds comme les chrétiens, et jouir de tous les droits de citoyen. Il existe encore d’anciens contrats faits par des chrétiens pour la vente de biens fonciers h des juifs de Béziers, Carcassonne, etc. On en trouve plusieurs du treizième siècle dans le t. 37 de la collection manuscrite de Doat (à la Bibl. royale).

UAND le Roussillon était encore sous la domination espagnole Perpignan avait aussi son quartier juif, appelé Aljdima, situé sur le Puy-de-Saint-Jacques ; il était administré par deux syndics et un scribe, élus par la communauté : ce dernier était chargé de percevoir les impôts pour le compte du roi d’Aragon dans le temps où ce roi était maître du Roussillon. Celte colonie juive, au connnencenient du quinzième siècle, comptait environ cent vingt familles. (D. M. J. Henry, Histoire du Roussillon, toin. 11, liv. 3, chap. 9.)

Dans les villes du pape, savoir : Avignon , Carpentras et Cavaillon, les communautés juives avaient des balles ou consuls de leur nation, et possédaient des capiitaux. En général, ces communautés étaient plus prospères, plus considérées, plus puissantes dans le Midi que dans le reste du royaume. Les Juifs s’étaient répandus en Bourgogne : ils y cultivaient la vigne. Auprès de Mâcon, ils avaient fondé une colonie , sur l’emplacement de laquelle fut bâti dans la suite le bourg Savoureux, qui a fini par s’unir à la ville en devenant un de ses faubourgs. On croit que ce sont les Juifs (jui ont bâti le Pont-Jeu , anciennement Ponl-Jud {Pons Judœormn), qui est à l’entrée du faubourg mâconnais de Saint-Antoine. Le nom de Sabath, donné à un vignoble des environs, désigne encore l’endroit où était la synagogue, et les pierres, avec inscriptions hébraïques, qu’on a trouvées sur ce terrain, appartenaient évidemment à un cimetière juif. Le hameau de Mouys, dépendant de la commune de Prissey, dans laquelle s’étaient introduits les Juifs du bourg Savoureux, doit son nom à celui d’un riche israélite.

Moïse , qui avait reçu cette terre pour indemnité d’un prêt d’argent qu’il fil au comte Gerfroy de Maçon, et que ce comte ne lui remboursa pas. (Pulhod, Géographie de nos villages, ou Dictionnaire mâconnois. Mâcon, an vin).

Il serait trop long d’indiquer toutes les villes de France où les Juifs eurent des établissements, ainsi que dans les principales villes de l’Europe. A Vienne en Autriche, ils

avaient leur quartier , qui s’appelle encore place des Juifs, avec une synagogue, un liosiiice, une auberge, une boucherie, un bain et un cimetière. Un juge particulier, nommé par le duc, leur était préposé. Exempts des charges urbaines, ils ne payaient que les capitations imposées à leur race, et, dans les cas spéciaux, ils contribuaient, comme les vassaux chrétiens, aux frais de guerre, au trousseau des jeunes duchesses et aux redevances extraordinaires pour défrayer les grands seigneurs qui venaient à la cour. Cette communauté devint si riche qu’elle eut hyito- Ihèque sur une grande partie des maisons de la ville, ainsi que le prouve le registre hypothécaire de cette capitale. (Schlager, mener Skizzen aus dem 31 il tel aller. Vienne, 1835.)

A Venise, les Juifs avaient leur quartier, la Giudecca. qui est encore un des plus laids de la ville ; mais peu leur importait : on leur permettait de faire la banque, c’est-à-dire de prêter de l’argent, et, quoique expulsés à plusieurs reprises comme ils le furent partout . ils avaient toujours pu revenir, reprendre leurs comptoirs et recommencer leurs spéculations. Ils avaient ohtenu, de la république de Venise, la permission de s'établir dans la plupart des villes de l’Adriatique. Leur voisinage ne plaisait guère aux coiimierçants chn'tiens, auxquels ils faisaient concniTcnce. mais au moins ils n’avaient à redouter, dans les répuhliipies italiennes , ni les intrigues de cour qui les poursuivaient dans le reste de l'Europe, ni les corporations

Cosmme d’un Juif au XIT' siècle, entrait d'un tableau de Sujio di Pietro, conservé dans l’Acad. des Beaun-Arts, a Sienne. (Bonnart, Coat. du Moyen Âge, t. i,pl. 34.'

qui avaient tant de puissance dans les villes de France et d'Allemagne. A Ratisboime. \ille inipoiiante alors pour le commerce à cause de sa situation sur la route de la Polomic et de la Moscovie, les Juifs eurent, dans le treizième siècle , un quartier désigné sous le nom de Ville des Juifs, avec son chef, ses juges et ses receveurs d'impôts, tous de la môme nation. Mais , dans le siècle suivant, il n’est plus question de celte ville juive; le duc de Bavière permet seulement à la commune de Ratisboime, pour l'hoiiiieiir et le besoin de

la ville, (le recevoir passagèrement des Juifs. (Convention avec Louis, margrave de Brandebourg et duc de Bavière, de l’an 1349, citée par le baron de Freyberg dans son hisloire du duc Louis, tome II, part. 1 : des Abhandlimgen der histor. Classe der K. Bayer. Akad. der Wissenschaften. Munich, 1837.)

En somme, s’il y eut, au Moyen Age, quelques établissements stables en faveur des Juifs, il y en eut beaucoup plus de précaires, et l’on verra dans l’histoire que nulle part les chrétiens n’ont laissé les Juifs vivre et commercer en paix.

Dans les pays du nord de l’Europe, où régnait le plus de fanatisme et d’intolérance, pai’ce que ces pays n’étaient guère fréquentés par des étrangers de mœurs et de religions ditférentes, la population chrétienne menaçait sans cesse les quartiers juifs. Il n’y avait' pas de contes absurdes qu’on ne débitât sur ce qui se passait dans ces paisibles enclos qu’on représentait comme des repaires criminels, comme des théâtres d’atrocités. Quand les prédicateurs retraçaient à leur auditoire les détails de la passion de Jésus- Christ , le ressentiment s’allumait dans le cœur des chrétiens contre les descendants des jugeset des bourreaux du Christ.

Et quand, en sortant de l’église, les chrétiens voyaient représenter au naturel, sur des tréteaux érigés dans le cimetière, le Mystère de laPassion; quand ils entendaient sur la scène accabler d’injures les juifs de Jérusalem et leur race; quand ces paroles de damnation retentissaient à leurs oreilles :

>< Ceulx qui en la crois l’ont pendu,

« Se sont l)ien au diable rendu ;

« Se de bon cuer ne s’en repentent « Il saront que les diables sentent ! »

(^IHystérea inédits du .YF^ siècle., publiés par Ach. Jiihinal.

Paris 1857, t. II.)

il n’y avait pas un des spectaleurs qui n’ajoutât dévotement ses malédictions à celles de l’acteur et ne sentît un redoublement d’aversion pour une race réprouvée qui venait de jouer dans le Mystère un rôle si odieux. Aussi, en beaucoup d’endroits, les Juifs jugeaientils prudent de s’enfermer durant cette semaine, et en certains pays on leur en faisait même une obligation. Ainsi jadis, Childebert, en France, leur avait défendu de se montrer, pendant la semaine de la Passion, dans les rues et places publiques. (Constitulio Cbildeberti, tome 111, de Pertz, Monum. german. histor.) A Ratisbonne, ils étaient convenus, en 1281, avec l’empereur Rodolphe I", que durant la semaine sainte ils se tiendraient dans leurs habitations, portes et fenêtres closes (Rodolfi 1. mandatum ad Judeos, Ratisbonæ, 1281 ; tome IV, de Pertz Monumen. german. histor., p. 426.), pour

ue point exciter contre eux la haine aveugle du peuple. En effet, il ne fallait qu'une rumeur mensongère pour faire éclater cette haine, et pour lui donner une occasion de se porter h des violences inouïes.

Un des bruits les plus faciles à répandre alors contre les Juifs était celui du meurtre de quelque enfant chrétien. On prétendait que ces meurtres avaient lieu surtout dans la semaine sainte, et bien des massacres furent la conséquence de ce bruit ahsuide cr(Vpar la méchanceté et accueilli par la crédulité.

Cette accusation d’infanticide datait de loin, car déjà, sous le règne d’Ilonorius et de Théodose le jeune, elle avait causé le supplice de quelques Juifs en Syrie. Depuis ce tenq)s, la même accusation se renouvela souvent, et fut toujours suivie des mêmes vengcanc(\s populaires. En pareil cas, la fureur des chrétiens, ne s’accommodant pas de la lenteur des formes juridiques, punissait le méfait sur les premiers Juifs qui avaient le malheur de tomber h sa merci. Aux premiers murmures de l’émeute, le quartier juif se fermait; les pères et les mères se barricadaient avec leurs enfants dans leurs maisons; ils cachaient ce qu’ils avaient de précieux; ils écoutaient en tremblant les clameurs de la multitude qui venait les assiéger dans leur enclos; car ils ne devaient espérer aucune protection de l’autorité publique, qui, dans ces insurrections, n’avait garde de se montrer. Ils ne pouvaient donc mettre leur espoir que dans la Providence ou dans la sûi eté de quelque retraite ignorée de leurs ennemis. Si le quartier était mal gardé ou mal leriiK'. ces ennemis implacables l’envahissaient avant que les habitants pussent s’enfuir ou se défendre, détruisaient tout, massacraient les enfants dans les bras de leurs parents saisis d’horreur, puis assassinaient ceux-ci sur le corps de leurs enfants. La rage des assassins ne se trouvait assouvie que quand il ne restait plus un Israélite vivant dans ce lieu de d(^solation.

Quelquefois pourtant l’autorité se chargeait de satisfaire à l’indignation publique, mais sans prendre la peine de s’enquérir, plus que les accusateurs eux -mêmes, de la vérité de l'accusation. C’est ainsi qu’en 1171 les habitants du quartier juif, à Orléans, fnreni accusés d’avoir commis le crime qu’on leur imputait dans tous les pays, c'est-à-dirn d’avoir immolé un enfant chrétien, et d’avoir ensuite jeté son corps dans la Loire, où probablement le cadavre avait été découvert. On saisit aussitôt plusieurs Juifs, et ou les condamna , sans autre preuve, à être brûlés vifs auprès de leur quartier. Dans la même année, on imputa aussi pareil crime à des Juifs de Blois, et ils furent livrés au suj>plice. préalablement, sans enquête, et sur la foi de la rumeiu' publicpie. On montrait naguère à Orléans une pierre qui paraît provenir de l’ancien pont de la ville sur bujuelle. suivant la tradition, les Juifs avaient écrasé la tête de l'enfant : on assurait que celle pierre s’enllammait tous les samedis du solstice d'élé, et le chapitre de l'église l'exorcisa solennellement en 1580. (M. Yergnaud-Rouiagnési. Notice liislorique el descriplire de l’église de Sainl-Pierre-en~Ponl d’Orléans. Paris. 1835.)

Peu d’années après l’événement d'Orléans et de Rlois . ce fut à Pontoise que. selon la rumeur publique , un enfant aurait été crucifié par les Juifs : l'enfanl. nouuné Richard.

lut vénéj’é comme un saint dans l’église des Saints-Innocents, à Paris, et les Juifs furent bannis du royaume pour ce prétendu crime, en 1183.

En Angleterre, le peuple poursuivit les Juifs avec plus d’animosité encore. Le bruit se répandit, en 1255, à Lincoln, qu’un enfant de dix ans, nommé Hugues, avait été attiré dans le quartier des Juifs et mis h mort. On ajoutait à ce meurtre les détails les plus odieux. On avait, disait-on, flagellé, crucifié, percé à coups de lance la malheureuse

victime ; les Juifs du royaume et de l etranger étaient accourus en Ibule pour prendre part au supplice de renfant chrétien. Le corps de cet enhmt, ayant été retrouvé, fut porté en l»ompe a l’église de sa paroisse ; bientôt on ne parla que de miracles opérés sur son lom beau [Annales monasler. Bnrton, ad ann. 1255. — Mathieu Paris, I/istoria major, ihid.)-, on composa des poésies sur le martyre de saint Hugues, entre autres une pièce de vers (“(•rite en anglo-normand, dans la forme des complaintes (Notice de Franc. Michel, Méntorres de la Soc. roy. des Anliq. de France, t. :

Or oez un bel cbançon

RT LA RENAISSANCE

Des Jues de Nichol qui, par treison,

Firent la cruelle occision

De un enfant qui Iluclion ont nom.

Le roi et la reine d’Angleterre, revenant d’un voyage en Écosse, arrivèrent à Lincoln, tandis que tons les esprits y étaient élrangenient agités par cette aventure. Tout le monde criait vengeance, et appelait la punition sur la tête des coupables, car la haine ne distinguait personne et enveloppait dans ses malédictions tous les habitants du (juartiei- juif. Ordre fut donné aux baillis et officiers du roi de traduire les meurtriers en justice. Aussitôt des hommes armés envahirent le quartier où les Juifs s’étaient enfermés poui- se mettre à l’abri de la première attaque du peuple. On s’empara de Joppin, le rabbin, dont la maison était désignée comme étant celle où tant d’atrocités avaientété commises contre l’enfant Hugues. On le condamna à être attaché à la queue d’un cheval et traîné ainsi dans les rues de Lincoln; puis, on le pendit tout meurtri. Beaucoup de Juifs s'étaient enfuis et cachés; ceux qui eurent le malheur de tomber entre les mains des chrétiens furent enchaînés et conduits à Londres. Dans toutes les provinces d’Angleterre, il fut ordonné de jeter en prison tous les Juifs convaincus ou seulement soupçonnés d’avoir contribué, par action ou par conseil, au meurtre de l’enfant de Lincoln; or, le soupçon s’étendait vite alors! La fureur du peuple était loin d’être satisfaite : h Londres, dix-huit Israélites subirent le même snpplice que le ralibin de leur communauté. Les religieux dominicains, ayant demandé la suspension de ces exécutions sanglantes dans l’espoir de convertir les accusés, se virent haïs presque autant que ceux qu’ils voulaient sauver. Ils s’en aperçurent aux quêtes; on refusa même d’écouter leurs sermons. Il faut que l’animadver sion contre les dominicains ait été extrême, si l’on en juge par les expressions enqdoyées contre eux à cette occasion par le moine qui a écrit la chronique du monastère de Burton : il semble les accuser d’avoir été corrompus par l’argent des Juifs.

Soixante-onze Juifs gémissaient encore dans les cachots de Londres : leur supplice paraissait certain; heureusement pour eux, Richard, comte de Cornouailles et frère du roi, les réclama, en faisant valoir ses droits sur tous les Juifs du royaume, que Henri 111 lui avait engagés en effet pour un prêt de 5,000 marcs d’argent. Les malheureux furent sauvés, grâce h l’intérêt qu’avait le prince anglais à conserver son nantissement. L'histoire ne nous dit pas ce qu’il leur en coûta ; car, vi’aisemblablement, les Juifs furent obligés de prouver ici, comme en d’autres occasions, leur gratitude à beaux deniers comptants.

Chaque contrée de l’Europe aurait à raconter une aventure aussi lamentable que celle de l’enfant de Lincoln ; c’est toujours la populace (pii, acharmv à la perle des Juifs, accrédite le bruit de l’assassinat d’un enfant chrétien, et qui entraîne les princes et les tribunanx à sévir cruellement, avant (ju’on ait cherché seulement à s'assurer du lait ! (ùîtte horrible imputation contre les Juifs a été souvent renouvelée pendant [ilusieurs siècles; elle s’est reproduite jusque dans les temps modernes! En 1175. elle se répandit à Trente, où elle exalta un peuple fanatique et causa le supplice d'une foule d'habitants

Mœurs et usages de la vie civile.

JUIFS, Fol,

du quartier juif. C’était un enfant de vingt-neuf mois, nommé Simon, qu’on prétendait avoir été crucifié, et les relations de ce crucifiement, en se multipliant par toute l’Europe,

Martyre de Simon; réduction de la gravure de Pierre AVolgemulli, imprimée au ccLiii de la Chronique de Nuremberg (1495).

accrurent encore la haine qu’on portait à la nation juive. (Cette relation, imprimée d’abord en caractères gothiques par Barthél. Guldenbeck, de Sultz, a été intercalée textuellement dans les Amiales Placentini de Ripalta, tom. XX de Muratori , Scriptor. rcrum (ta lie.)

En Allemagne, de semblables impu talions ayant été proférées, accréditées et suivies d actes violents, les Juifs de ce pays avaient eu assez de confiance dans le pape Innocent 111 pour lui faire entendre leurs plaintes contre ces calomnies des chrétiens et pour implorer sa protection. Le pape, répondant à celte confiance, recommanda, en 1247, aux évêques d Allemagne la modération et la justice envers les Israélites; ce qui n’empêcha pas les

Allemands de raviver, quarante ans après, la même accusation contre les Juifs de Wesel (Voy. Fleury, Histoire ecclésiast., liv. lxxx, ch. 40).

On inventa bientôt d’autres calomnies. Ce n’était plus un enfant que les Juifs auraient

Juif de la rue des BilleUcs, d’après un vitrail do règlisc Saint-Alpin, à C.halons (Marne). h. pk Lastkyrïe, Hist. de lo Piinturr sur

niis à mort, ce fut une hostie consacrée (ju'ils avaient profanée, bouillie dans une luar-

mite, ou percée de coups de couteau. Cette accusation fit, comme la précédente, le tour de l’Europe, et donna lieu à des miracles, à des fêtes religieuses, et malheureusement aussi à des vexations cruelles et h des supplices affreux. A Nuremberg et h Passau, il y eut des scènes de ce genre. On avait trouvé des hosties tailladées et trempées de sang ; qui pouvait les avoir mises dans cet état, sinon les Juifs! Sur cette vague supposition, commença contre ceux-ci une persécution acharnée; quant aux hosties, elles furent portées à l’église, et vénérées comme le Dieu vivant [Ibid., livre xciv, chap. .^8).

Le treizième siècle se signala surtout par ces horreurs. Paris eut, ainsi que d’autres villes, son miracle de l’hostie. En 1290, un Juif delà rue des Jardins, au Marais, nommé Jonathas , fut accusé d’avoir fait bouillir une hostie dans une chaudière : l’hostie avait surnagé et feau de la chaudière avait inondé toute la maison. Aussitôt le quartier fut en émoi, et, en peu d’heures, tout le peuple de Paris était persuadé de la vérité du fait, quoique personne ne l’eût vu. Une hostie fut produite comme celle qui avait échappé à la rage sacrilège de Jonathas ; on s’empara du pauvre juif : il fut condamné à être brûlé vif ; sa maison fut rasée, et sur l’emplacement qu elle occupait, on érigea la chapelle des Miracles, que remplacèrent, dans la suite, l’église et le couvent des Billettes. Pendant longtemps le peuple désigna la rue des Jardins sous le nom grossier de rue du Dieu houliz.

Le peuple de Bruxelles s’émut en 1370, comme le peuple de Paris avait fait quatrevingts ans auparavant. Une Juive, chassée de sa communauté h cause de sa mauvaise conduite, ayant abjuré le mosaïsme, accusa ses anciens coreligionnaires d’avoir voulu la séduire à prix d’argent, poui* lui faire porter aux Juifs de Cologne un ciboire plein d’hosties qu’ils avaient enlevées dans l’église de Sainte-Catherine; elle ajoutait que les Juifs ayant frappé les hosties à coups de bâton et de couteau, ces hosties avaient jeté une si grande (juantité de sang, que la terreur s’était emparée des coupables. Sur cette dénonciation, on incarcéra tous les Juifs, on leur fit subir d’horribles tortures et on les brûla vifs. Le miracle des hosties sanglantes s’accrédita ; on le célébra par une fête annuelle, et la grande Kermesse actuelle n’a pas d’autre origine.

Faut-il croire à l’accusation, si souvent renouvelée contre les Juifs du Moyen Age, au sujet d’enfants chrétiens torturés et immolés en secret? Ce crime a pu être commis par quelques Israélites fanatiques qui eussent été capables, à plus forte raison, de profanei’ des hosties. On rapporte même (Voy. mon Ilist. des Juifs au Jloyen âge, Paris, impr. roy., 1834, in-8°) le témoignage d’un homme qui, selon un auteur chrétien très-hostile aux Juifs, et par conséquent très-suspect, aurait assisté, en son bas âge, au sacrifice d’un enfant chrétien, dans un conciliabule secret d’Israélites. Il a pu exister chez les Juifs quelque secte abominable qui se livrait à la magie, et qui regardait le sang d’un enfant chrétien comme nécessaire cà ses exécrables superstitions: c’est là, il est vrai, une simple conjecture qui ne s’appuie sur aucun fait positif ; et comme la plupart de ces accusations d’infanticide soulevées au Moyen Age n’ont jamais été prouvées, il faut en conclure que les cruelles représailles exercées alors contre les Juifs ont dû frapper bien

Juifs. PI. 1,

RIVAUD, DEL. BiSSCN ET COTTARD, EXC.

Dessin cabalistique, à la plume et enluminé. (Bibliothèque de l'Arsenal, dessins d' Abraham le Juif)

F. SERE, DIREXIT,

des innocents. Il est aussi d’autres faits qui ont pu donner lieu alors à ces luf^ubres histoires d’enfants chrétiens égorgés par les .Tuifs.

Dans le midi de l’Europe, les Juifs avaient, comme les chrétiens, comme les niusulmans, des esclaves; au centre et dans le nord de cette partie du monde, on leur défendait, au nom des conciles et des souverains, de prendre même des domestiques chrétiens. .\insi le pape Grégoire écrit aux rois d’Austrasie Théodebert et Théodoric, et ;i la reine Brunehaut, pour les engager à ne pas souiïrir que les Juifs de leur royauuie aient des esclaves chrétiens; ainsi le pape Célestin V, h la fin du treizième siècle, décièle (jue les Juifs ne pourront avoir que des esclaves non chrétiens, nés ou élevés dans leurs maisons, et encore ces esclaves devenaient-ils libres par le seul fait de leur conversion. Mais dans les républiques de l’Ilalie, où l’on ne manquait pas d’esclaves musulmans, ces esclaves étaient admis chez les Juifs comme chez les chrétiens. D’ailleurs, l’esclave étant une marchandise, le Juif faisait le commerce d’esclaves sans plus de scrupule que tout autre commerce; il achetait, il vendait donc des esclaves aux musulmans. On peut croire que des enfants chrétiens, enlevés et transportés d’un pays dans un autre, ont été, par l’entremise des marchands israélites, livrés peut-être dans un triste état de mutilation aux sérails des Orientaux, et ce trafic odieux, qui n’était que trop coupable, auia fait accuser les Juifs de martyriser des enfants chrétiens par haine religieuse. (Voyez Opuscula P. Celesl. , dans la Biblioth. max. Patrum). Quoi qu’il en soit, la vente des enfants chrétiens aux musulmans n’a dû avoir lieu que dans les ports de la Méditerranée, de l’Adriatique ou de la mer Noire , car les Juifs du reste de l’Europe étaient totalement étrangers à cette espèce de commerce.

Hasardons aussi une autre conjecture ; elle servira au moins à révéler un fait curieux : Nicolas Flamel, ce fameux écrivain et alchimiste de Paris, qui, dans son échoppe adossée à l’église de Saint-Jacques-des-Boucheries, était toujours occupé de la transmutation des métaux, crut avoir trouvé le secret de faire de l’or, dans un livre du juif Abraham, composé de trois fois sept feuillets, avec autant de figures cabalisticpies. Flamel avait exposé dans son laboratoire sept de ces tableaux : il en existe à la bibliothèque de l’Arsenal une belle copie avec figures enluminées (in-fol., iP 153 de la section des Arts). Un de ces tableaux représente le combat d’un jeune homme muni d'un caducée contre un vieillard armé d’une faux et tenant un sablier. Dans un second tableau, on voit des dragons ailés sortant des cavernes d’une montagne ; un troisième otVre un grand serpent attaché à une croix. Mais le tableau le plus remarquable est celui où des soldats, sous les yeux d’un roi et de deux mères éplorées, égorgent sept enfants, en recueillent le sang dans des vases, et le versent dans une grande cuve, sur laquelle descendent, au milieu des nuages, le soleil et la lune (Voy. pl. U.

C’étaient là certainement, pour les adeptes duGrand-OEuvre, quelques mystérieux symboles. Nous n’essayerons pas d’en deviner le sens, emprunté sans doute aux emblèmes astronomiques de l'antiquité; seulement, nous serions tenté de reconnaître, dans le tableau des sept enfants égorgés, une allégorie un peu sauvage do la succession des

jours et des semaines qui meurent et renaissent sans cesse, éternellement enfantés par la lumière et la nuit : en expirant, les semaines forcent, pour ainsi dire, le soleil et la lune à se retremper pour continuer leur cours.

Cette allégorie antique ne devait plus être comprise par le Moyen Age. Nicolas Flamel y voyait le secret de faire de l’or; les chrétiens fanatiques n’y voyaient peut-être qu’un conseil donné aux Juifs d’immoler des enfants chrétiens pour satisfaire h leur loi; les Juifs ignorants et superstitieux pouvaient croire, en effet, que le sang des enfants était nécessaire à la fabrication du Grand-OEuvre. Quoi qu’il en soit, les figures mystiques dont sont remplis les livres des ralibins confirmaient encore davantage les soupçons du peuple, au sujet de l’usage hermétique que les Juifs faisaient du sang de ces enfants, égorgés dans un double but de vengeance et de cupidité.

Mais quand on ne pouvait soutenir ni évoquer l’accusation d’infanticide, on n’était jias en peine de trouver quelque autre charge accablante contre la communauté Israélite pour autoriser les persécutions , surtout à l’approche de la fête de Pâques, qui , étant une époque de pénitence et de dévotion, aurait dû inspirer aux chrétiens des sentiments de bienveillance envers leur prochain. Ce fut durant une procession de la semaine sainte, que le bruit se répandit à Worms qu’un crucifix venait d’être mutilé.|Tout le monde demeura persuadé que ce sacrilège avait été commis par un Juif, et sans autre enquête, la foule courut de la procession à la rue des Juifs avec d’horribles vociférations, pour réclamer l’extradition du coupable ou la punition de tous les habitants du quartier Israélite. On accorda toutefois à ces malheureux habitants un délai de quelques jours, à l’effet de rechercher et de découvrir railleur de ce sacrilège. Pendant ces recherches, le quartier devait rester fermé. Suivant une légende conservée chez les Juifs de Worms, deux inconnus se présentèrent le soir à l’ime des portes de la rue des Juifs, et, demandèrent (pi’on la leur ouvrit. Cette demande excita d’abord autant de surprise que de défiance. Qui pouvait avoir intérêt h pénétrer dans cette enceinte, sur laquelle planait une menace redoutable? Ces deux inconnus se donnèrent pour des Juifs étrangers qui sollicitaient l’hospitalité. On leur apprit alors l’arrêt de mort prononcé contre la communauté; mais ils répondirent qu’ils voulaient partager le sort de leurs frères, et même les sauver s’il était possible. On les accueillit donc avec des transports de joie. Le délai fatal étant expiré, la population chrétienne reparut à l’entrée de la rue des Juifs, et réclama de nouveau à grands cris le châtiment du coupable. Les deux étrangers allèrent à la rencontre de ces furieux et s’accusèrent d’avoir mutilé le crucifix. On s’empara d'eux, on les mena devant les autorités publiques de la ville. Celles-ci, après avoir reçu les aveux de ces deux victimes volontaires, les envoyèrent au supplice. Le peuple, satislâit de cette exécution, épargna le reste de la communauté. On montre dans la vieille synagogue de Worms, petite salle ronde précédée d’une cour, autour de laquelle sont rangés des bancs de pierre, on montre dans cette synagogue deux lampes, nuit et jour allumées, portant une inscription hébraïque qui signifie : «Lumière perpétuelle des deux étrangers, en mémoire du dévouement sublime de deux inconnus qui subirent la mort pour sauver leurs frères. »

{Annales israêiites. Paris, 1 841 , 1 2 novembre. — S. Caiien, Archives isrnéliles de France. Paris, déc. 1841.) La nation juive a ses héros de patriotisme aussi bien que les chrétiens.

Arrivait-il quelque grande catastrophe, quelque malheur inq)révu dans la chrétienté, on l’imputait aux Juifs. Lorsque les croisés éprouvèrent des échecs en Asie , il se forma en Europe des bandes de fanatiques qui , sous le nom de pasloureanx , parcouraient hi pays, tuant et pillant les .luifs et parfois aussi les chrétiens. Lorsqu’au quatorzième sii'cle la peste noire envahit l’Europe et fit partout un nombre i)rodigieux de victimes , on

accusales Juifs d’avoir empoisonné l’eau des rivières, des puits et des fontaines ; sur cette accusation absurde, le peuple s’insurgea contre eux et les massacra par milliers. Les souverains étaient toujours lents à réprimer ces séditions populaires , et ils ne dédommageaieut presque jamais les familles juives <]ui avaient injustement soulfert.

Examinons maintenant les rap[)Oi ts qui existaient entre les communautés juives et les États chrétiens , les droits restreints qu’on daignait accorder ;i ces communautés, les devoirs rigoureux qu’on leur imposait. C’était un principe accrédité alors, que la race juive étant bannie de la Judée à cause du meurtre de Jésus- Christ, et dispersée sur toute la terre par la vengeance divine, on ne faisait que seconder la volonté de Dieu en tenant les Juifs sous une espèce de joug. Les souverains dWlIcmagne , de même que la plupart des autres souverains, se regardaient comme maities absolus des Juifs de leurs domaines. Tout grand feutlataire parlait de ses Juifs connue il eût fait de ses serfs ou de sa meute; il pei-metlait aux Israélites de s'établir sur ses leries et d’y demeurer, mais à la condition que ces hèles deviendraient ses gens, sa propriété, et que cette propriété lui rapporterait le plus d’avantages [lossible. Ainsi les Juifs d'un souverain étaient-ils son meilleur revenu; dans ses besoins urgents, il les mettait en gage comme un meuble.

Le roi d’Angleterre Henri 111 avait engagé tous les Juifs de son royaume à son frère Richard, moyennant le prêt d’une somme de 5,000 marcs; mais ce n était pas Henri 111 qui devait rembourser cet emprunt, c’étaient les Juifs eux-mêmes, à l’aide d'un impôt énorme. Richard, maître de ce gage vivant, se montra si exigeant et extorqua tant d’argent aux Juifs, que ceux-ci députèrent Klie, un de leurs principaux rabbins, pour lui annoncer qu’ils seraient réduits à émigrer sur le continent si ces vexations continuaient. Richard s’efforça de les dissuader de leur projet, en leur disant (jue le roi son frère avait beaucoup d’affection pour eux, tandis que le roi de France, sous la protection duquel ils

voulaient se placer, bannissait les Juifs de ses États. On transigea: les Juifs donnèrent à ravideRichardtoutcequ’ilspurentdonner, et il les laissa tranquilles pou rie moment. Quand Richard eut recouvré les 5,000 marcs prêtés h son frère avec gros intérêts, le roi d’Angleterre rentra en possession de ses Juifs; mais ce prince besogneux les mit de nouveau en gage. Cette fois, ce fut dans les mains de son fils Ldouard. Le fils s’étant révolté contre le père, celui-ci reprit ses Juifs; et pour tirer d’eux de nouvelles sommes d’argent, il chargea les shérifs des comtés d’Angleterre de convoquer six notables de chaque communauté juive, en menaçant de sa colère quiconque refuserait d’obéir. Les notables étant tous assemlilés, le roi déclara qu’il avait besoin de 20,000 marcs, et nonobstant toute réclamation, il leur enjoignit de payer cette somme en deux termes. Ces payements furent exigés en effet avec la dernière rigueur : ceux qui ne payaient pas étaient jetés dans les cachots; quand on tardait seulement h acquitter le second terme', le premier payement était confisqué, et le débiteur poursuivi pour la somme entière. La mort de ce prince nécessiteux et injuste ne laissa point respirer les Juifs d’Angleterre ; car Édouard, son successeur, ne valait pas mieux que lui, et il ne déploya pas moins de tyrannie contre eux. La taille fut exigée sans rémission; on y soumit les enfants même : non-seulement on bannissait ceux qui ne payaient point, mais encore on les forçait <à se présenter à Douvres pour y être embarqués (Madox, IHstonj of the Exequeer : divers actes relatifs aux Juifs sont cités dans les notes).

En 1279, on accusa les Juifs d’Angleterre d’avoir falsifié les monnaies: à Londres, deux cent quatre-vingts hommes et femmes, déclarés coupables de ce délit, furent mis à mort ; dans les comtés, il y eut aussi plusieurs exécutions; beaucoup d’innocents furent jetés dans les prisons, etfon confisqua tout ce qu’ils possédaient; enfin, en 1290, le roi, qui voulait sans doute s’emparer de leurs propriétés, les bannit tous de ses États. Les Anglais s’étaient engagés à lui payer une subvention dans le cas où il chasserait les Juifs. Cette offre avait déjà été faite au roi par son peuple; mais les Juifs, en offrant et donnant davantage, étaient parvenus à faire révoquer fédit de bannissement. Cette fois, il n’y eut ni grâce, ni répit : les Juifs, au nombre de quinze à seize mille, furent expulsés, et le gouvernement anglais se saisit de leurs biens-fonds. Tout semblait permis à l’égard de ces malheureux : un capitaine de navire eut la cruauté de débarquer sur un banc de sable nn grand nombre d’émigrantsqui avaient pris passage sur son bcàtiment, et de les y abandonner ( Chronique de Mathieu de Westminsler). Philippe le Rel, roi de France, avait persécuté les Juifs de France avec moins d’acharnement que ceux d’Angleterre le furent un siècle plus tard : il s’était contenté de confisquer la cinquième partie de leurs biens, et on l’avait presque accusé de générosité, parce qu’il ne leur avait pas tout pris.

C’est ainsi qu’au Moyen Age les Juifs étaient traités dans la plupart des royaumes de l’Europe. Quelquefois un souverain leur accordait des chartes de droits et franchises, mais sans aucune garantie, car les Juifs, formant toujours la partie la plus faible de la population , ne pouvaient nulle part compter sur l’exécution fidèle des promesses qui leur étaient faites bénévolement ou à prix d’argent.

I exemple des rois, les ducs, comtes et barons avaient leurs Juifs, qu’ils autorisaient à résider sur les terres féodales, moyennant un impôt considérable : les comtes de Provence, de Bourgogne, de Champagne, etc., comprenaient dans leurs revenus les Juifs de leurs comtés; car posséder un Juif, c’était posséder quelque chose qui produisait intérêt; aussi, tenait-on à la rente, sinon au Juif. Voilà comment, dans beaucoup de contrées de l’Europe, les Juifs avaient acquis une existence légale, à la

suite d actes ou de contrats devenus exécutoires par des payements faits au seigneur suzerain. C est ainsi qu après avoir ete déjà deux fois renvoyés de France . ils obtinrent, en 1360, 1 autorisation formelle de revenir, de s’établir pour vingt ans dans le royaume, et d’y exercer le commerce ou les arts libéraux et mécaniques; ils devaient y être sous la juridiction immédiate du roi, qui se réservait de nommer un gardien de leurs piiviléges, et ils n’avaient à payer qu’une capitation annuelle de 7 florins par mari et femme, de 1 florin par chacun de leurs enlants et domestiques. (Voy. le vol. III des Ordonn. des Rois de France.) Ces privilèges, du reste, ne furent pas plus durables que ceux que les Juifs avaient obtenus auparavant dans d’autres pays!

Oïdinai rement, on leur permettait d’avoir des rabbins, munis d’une assez grande autorité, car ces rabbins avaient le droit de bannir les hommes qui troublaient leur communauté, pourvu que cet exil fût prononcé en conseil. On contraignait souvent les Juifs à porter une marque distinctive, extérieure, pour qu’ils ne fussent pas confondus avec les chrétiens : c’était tantôt un chapeau jaune et pointu ; tantôt une rouelh* de couleur, attachée à l’habit, sur l’épaule, sur la poitrine ou sur le dos; mais comme celle marque les exposait aux insultes de la populace chrétienne, ils cherchaient à s’en atfranchir à tout prix. On voit, par une multitude d’actes émanés des juridictions féodales, quelle était exigée presque partout, chaque seigneur étant intéressé à reconnaître au premier coup d’œil les hommes qui lui appartenaient, de même qu’un berger qui a marqué ses moutons.

Dans quelques endroits, les Juifs étaient assujettis à des avanies particulières. A lonlouse, on prétendait leur imposer l’obligation de se faire représenter par un des leurs, pendant la semaine sainte, à la porte de la cathédrale, pour y recevoir un soiifllet. en \erlu d un acte du temps de Charlemagne. A Béziers, le peuple se croyait libre d'assaillir a coups de pierres les maisons des Juifs, pendant cette même semaine : il fallut que . pour se soustraire à ces agressions, la communauté juive payât, en 1 160, une somme d argent, et promît un cens annuel au vicomte de Béziers. (Voy. l’acte d'aflVanchissement, expédié par l’évêque de Béziers, dans X'IIisloire du Languedoc, par Catel.) lu Juif, qui passait, au-dessous de la tour de Jîonllhéry, sur la route d’Étampes à Paris. !>a}ait une obole pour sa personne; s’il avait un livre hébraïque, il devait ajouter i deniers; s il portait sa lampe avec lui, on réclamait une obole en sus. (Taril de l’an Mœor 6t Us8jEs ds I3 V16 civüc. lUlFS Fcl 1\

1255. Voy. Règlements sur les arts et métiers de Paris au treizième siècle. Paris, 1837, in -4”, p. 44, ) A Cliàteauneuf-sur- Loire, le péage était de 12 deniers pour un Juif, de 6 deniers pour une Juive, et de 9 si celle-ci élait grosse. Le passage du corps d’un Juif mort coûtait 5 sols, et celui du corps d’une Juive, moitié. (Arrêt du parlement de 1558, cité par Denisart, Collection de Jurisprudence.) Ou connaît plusieurs tarifs d’anciens péages, dans lesquels les Juifs étaient ignominieusement assimilés au bétail.

A Rome, dans la ville des papes, qui pourtant ont quelquefois témoigné de la compassion pour les Juifs, on faisait subir à ceux-ci, tous les ans, un outrage public, en les forçant, pendant le carnaval, de courir dans la lice avec les chevaux, aux huées de la populace; outrage qui fut converti ensuite en un impôt de 300 scudi, qu’une députation du Ghetto présentait à genoux aux magistrats de Rome , en les remerciant de leur gracieuse protection.

Le pape Martin V, arrivant, en 1417, au concile de Constance, et obligé de recevoir la communauté juive, qui venait, en grande cérémonie, lui présenter le livre de la Loi, crut faire une grâce à ces hérétiques, en priant Dieu de leur dessiller les yeux et de les ramener dans le giron de son Église. {Chronique ms. d’IlLRic de Reichenthal.)

uel motif puissant avaient donc les Juifs de demeurer parmi les chrétiens, et comment persistaient -ils à se maintenir au milieu de populations qui , loin de les assister , ne cherchaient qu’à leur nuire et à se débarrasser d’eux?

On comprendra ce motif, en voyant leur manière de vivre et les expédients qu’ils mettaient en usage, non-seulement pour subsister, mais encore pour amasser de l’argent et pour pouvoir supporter le régime oppressif qu’ils subissaient par toute l’Europe.

Dans les contrées méridionales, il y eut des hommes savants parmi les Juifs : la rriéde

Les Juifs allant en procession au-devant du Pape, au concile de Constance, on 1417, d'après une min>aturc tiroo de la Chroniaiio nianuscntv d'Llric de Reichontal (Bibl. de l'Hètel-de-Ville de Bâle, Suisse).

cine était une des sciences qu’ils cultivaient avec le plus de dislinction et de succès. On

sait que l’empereur Charles-le-ChauYe avait un médecin juif, nommé Sedecias. Comme ce docteur traita le roi franc dans sa dernière maladie et lui donna un breuvage qui ne le guérit pas, le peuple, aveuglé par une injuste prévention, accusa le médecin Israélite d’avoir empoisonné son malade. Cependant Charles ne mourut que onze jours après avoir pris le bieuvage prescrit par Sedecias. Le vulgaire regardait celui-ci comme un habile magicien. On racontait une foule de merveilles opérées par lui : il coupait la tête à un homme, disait-on, et la lui remettait; il faisait avaler un cheval avec son cavalier, etc. [Annales novesienses , ad ann. 880, tom. IV des Monumenta german. hist., de Pertz.) Les rois d’Espagne et les comtes de Provence eurent également des médecins israélites ; quelquefois le médecin du roi ou du comte était en même temps son astrologue, et cherchait dans les astres ce qu’il ne trouvait pas dans ses livres. Les Juifs d’Espagne, d’Italie et du Languedoc profitaient des connaissances acquises par les Arabes, et devenaient instruits, quand ils étaient studieux.

Mais il y avait une autre science plus généralement étudiée par les Juifs, et comme elle était d’un usage pratique dans tous les pays, ils s’y appliquaient avec une ardeur incroyable; ils y réussissaient si bien, que les chrétiens, tout en les haïssant, furent souvent obligés d’avoir recours à leur habileté, et de les rappeler après les avoir bannis. Cette science était celle des finances. S’agissait-il de faire rentrer les impôts, d’exploiter une régie , de tirer parti des fermes , de créer des fonds au profit des souverains et des seigneurs obérés ou nécessiteux, ou de prêter h des bourgeois, les Juifs étaient toujours là ; on pouvait compter sur eux ; ils trouvaient de l’argent là où les chrétiens n’étaient pas capables de produire une obole; ils avaient toujours des capitaux disponibles au milieu de la misère publique. Aussi, après avoir épuisé toutes les ressources, après avoir eu recours à tous les expédients, il fallait bien s’adresser aux Juifs. A la vérité, ceux-ci ne donnaient pas gratuitement leur assistance ; ce n’était pas par amour du pi'ochain qui les maltraitait sans cesse, qu’ils ouvraient leur bourse : ils n’avaient jamais d’autre mobile que l’espoir d’un gros gain. Mais la chrétienté, quoique remplie de gens avides de s’enrichir , n’en voyait guère qui fussent capables de cette persévérance , de cette âpreté à la poursuite du profit, de cette application incessante que le Juif apportait partout dans les choses de commerce et de finances. C’était là le trait le plus frappant de son caractère.

Les relations des Juifs avec les chrétiens en Europe au Moyen Age étaient donc celles que lady Montague, en 1717, dans ses voyages, remarquait encore entre les Juifs de Turquie et les musulmans. « Les premiers, dit-elle, ont attiré à eux tout le commerce de l’empire, grâce à l’union solide qui existe entre eux et à la paresse et au défaut d’influstrie des Turcs... 11 ne se fait pas un marché qui ne passe par leurs mains. Ils sont les médecins, les intendants, les interprètes de tous les grands; vous pouvez juger de futilité que cela produit à une nation qui ne dédaigne pas le moindre profit. Ils ont trouvé le secret de se rendre si nécessaires, qu’ils sont certains de la protection de la cour, quel que soit le ministère qui gouverne... Beaucoup d’entre eux sont énormément

riches; mais ils ont soin de faire peu d’étalage, quoiqu’ils vivent dans leur intérieur avec le plus grand luxe. » {Letters of lady Mary Worlley Montague. Lettre 34.)

La plupart des chrétiens de l’Europe au Moyen Age avaient la nonchalance des Orientaux, et ne se piquaient pas non plus de se distinguer par l’industrie : ce qui permettait aux Juifs de faire de très-bonnes affaires, et même, dans les villes commerçantes voisines de la Méditerranée, ils trouvaient place pour leur esprit de spéculation et d’entreprise. Déjà, sous les rois francs, on voit des Juifs appelés à la perception des impôts. Grégoire de Tours raconte, dans son histoire (livre YII, chap. 23), la fin tragique du Juif Armentaire , qui , sous le règne de Childebert , était chargé de faire arriver les tributs du peuple dans le trésor royal. S’étant présenté à Tours, accompagné d’un commis israélite et de deux chrétiens, devant l’évêque et le comte de la ville, il fut attiré dans un guet-à-pens et assassiné avec ses trois compagnons. On cacha leurs cadavres dans un puits, après avoir enlevé au Juif l’argent et les créances qu’il portait. Sa famille poursuivit le vicaire ou intendant du diocèse, comme responsable du crime; mais ou ne découvrit, ou plutôt l’on ne voulut découvrir aucune preuve matérielle de com[)licité avec les meurtriers : l’accusé jura qu’il était innocent, et fut renvoyé absous. Les parenls d’Armentaire en appelèrent au jugement du monarque : le vicaire attendit , à la cour , pendant trois jours, jusqu’au coucher du soleil, ses accusateurs ; ceux-ci ne comparurent pas, soit qu’on les eût intimidés, soit qu’ils n’eussent aucune confiance dans la justice des chrétiens.

Il est vrai qu’en 615 le concile de Paris déclara les Juifs incapables de remplir des fonctions civiles ; divers autres conciles prohibèrent même toute communication entre eux et les chrétiens. A Montpellier, les consuls jurèrent en 1220 d’éloigner les Juifs de toute administration publique et particulière (Juramentum consulum Montispessulani. lom. II du Spicilegium de Dachery.) Les statuts de la ville de Nice, rédigés en 129i, refusèrent aux Juifs tout emploi qui leur donnerait quelque autorité sur les chrétiens, cl il fut enjoint aux chrétiens, sous peine d’une forte amende, de ne leur confier aucun travail. (Statuta Niciæ, tom. II des Momm. historiœ palriœ. Turin, 1838, in-fol. 'i Cependant le clergé était parfois fort aise de pouvoir, dans ses propres embarras, s’adresser aux enfants d’Israël, et il ne se faisait pas toujours scrupule de mettre en gage chez eux les vases sacrés de ses églises pour se procurer l’argent dont il avait besoin.

Ce caractère de prêteurs d’argent, et, disons le mot, d’usuriers, est particulier à la nation israélite en Europe, pendant tout le Moyen Age; il fil à la fois sa prospérité et son malheur : sa prospérité, parce que les Juifs se rendirent ainsi maîtres de presejue tout le numéraire; son malheur, parce que ces bénéfices usuraires, accumulés au détriment de la fortune publique, et exigés souvent avec une rigueur odieuse, exaspérèrent le peuple et le portèrent h des actes de violence, qui tombaient, sans distinction, sur les innocents et sur les coupables. La plupart des arrêts de bannissement . que les souverains chrétiens prononcèrent contre les Juifs, n'eurent pas d'autre motif ou d'autre prétexte que l’énorme usure exercée par ces étrangers dans les lieux où ils avaient été

admis à résider. Les chrétiens croyaient déjà faire une grande concession à la race israélite , en la tolérant parmi eux : or, quand ils apprenaient que ces hôtes , qu’ils détestaient par préjugé religieux et par égoïsme national, avaient poursuivi a\ec duieté et entièrement dépouillé de pauvres débiteurs; quand ils apprenaient que les débiteurs ruinés par l’usure , étaient encore retenus prisonniers dans les maisons de leurs impitoyables créanciers, l’indignation publique se manifestait par des voies de fait et pgnait les autorités elles-mêmes, qui, au lieu de rester impassibles et de rendre justice aux étrangers comme aux nationaux, selon la conscience et selon les lois, agirent souvent avec passion ou abandonnèrent les Juifs à la fureur de la populace.

Ce n’est pas tout ; des ballades, qu’on chantait dans les carrefours des villes et dans les diamiiières des villages, tendaient à rendre encore plus odieuses les usures des Juifs. Ainsi, une vieille ballade anglaise, dont le sujet parait avoir été emprunté à quelque légende italienne (Voy. tom. I, nM6 du recueil deTeoRNTOX, The Connaisseur by M. Town. Londres, 1793, iii-16), raconte le singulier marché conclu par iin prêteur israélite avec un marchand chrétien qui emprunte une somme d’argent, en s’engageant, dans le cas où il ne la rendrait pas au jour fixé, à souffrir que son créancier lui coupe

une livre de chair , et le malheureux, en effet, eût subi cette horrible mutilation, si le jugement qui intervint entre les parties, n’eût tourné à la honte et au détriment de riinpitoyable prêteur. Cette ballade aura sans doute fourni à Shakespeare l’idée de son Merchant of Venice, et le poète dramatique devait être bien imbu des sentiments populaires , car il fait de son Juif l’usurier le plus dur , le plus haineux , le plus acharné contre les chrétiens. Tout le mal que le peuple disait des Juifs, au Moyen Age, semble concentré dans le caractère de Shilock.

Cependant on avait fixé par¬

tout le taux de l’intérêt attribué . Jmf el la Mon, d’après k Oan.e de» MoHs, du Cin.ellère des à Bâle,

peinte en 144i, el aravée au dix-seplieiiie siècle, par Mathieu Menan.

aux prêts d argent , et ce taux ,

quoique variable, suivant la rareté du numéraire, était toujours assez élevé, pour que les prêteurs eussent pu s’en contenter; mais trop fréquemment il fut outrepassé. On peut dire aussi que le peu de garanties offertes par les emprunleiirs , et la manièie

arbitraire dont les créances furent quelquefois anéanties, augmentaient les risques du préteur, et par conséquent les dilficultés du prêt. Suivant une convention faite à Mayence en 1235 entre plusieurs villes d’Allemagne, il fut arrêté que, pour le prêt à la semaine, les Juifs ne pourraient, en aucun cas, exiger plus de deux deniers par livre, et pour le prêt annuel, plus de quatre onces par livre d’argent (Leibnitz, Manlissa codicis juris gentium; Pertz, Mommenla german. hislor., t. IV, p. 99), c’est-à-dire le quart ou vingt-cinq pour cent. Dans quelques ordonnances des rois de France, l’intérêt légal fut porté h quatre deniers par semaine. Le duc de Savoie, en 14i0, réduisit l’intérêt h un denier florin par chaque semaine, après avoir permis, cinq ans au})aravant, de prendre 27 pour cent par an. (Voyez les actes sous ces dates, dans le tome II des Monumenta historiœ palriœ. Turin 1838, in-fol.) Il y a dans tous les pays une foule d’anciennes ordonnances sur les taux d’intérêt accordés aux Juifs, ce qui prouve que ceux-ci se permettaient de fréquentes infractions aux prescriptions de la loi. En Angleterre , on observait des formes légales dans les transactions concernant les prêts des Juifs. Une chambre particulière de l’Echiquier enregistrait et conservait les contrais de ces prêts, rédigés, soit en hébreu, soit en latin, soit dans la langue du pays, ou du moins, h défaut des originaux même, la souche des parchemins sur lesquels les actes étaient expédiés. Deux justiciers, dont l’un était d’abord juif, mais qui, dans la suite, furent pris tous deux parmi les chrétiens, étaient préposés à la surveillance des affaires juives. On voit, par plusieurs actes, que les grands débiteurs attachaient beaucoup d'importance, lorsqu’ils s’acquittaient enfin, à payer à l’Echiquier renregistrement de leur dette, en annulant les obligations qui y élaient déposées. On juge par là que ces actes avaient un caractère aussi régulier que s’ils eussent été passés entre chrétiens. Quand la souche du contrat ne se trouvait pas à l’Échiquier, le Juif était débouté de sa plainte contre son débiteur : il ne pouvait d’ailleurs recevoir en gage que la moitié des terres, revenus et effets de ce débiteur chrétien. (Madox, History of tlie Excqueer. Londres, 171 1, p. 167-168.) Dans quelques villes du royaume, à Oxford entre autres, il y avait un petit Échiquier et deux gardiens, à l’instar de ceux de Londres.

Mais ce qui n’était pas aussi légal, c’étaient les lettres de répit qu'accordaient les rois aux débiteurs des Juifs : or, ces lettres qui équivalaient souvent à des annulations de créances, on les achetait aux rois! On retrouve dans les registres de rEchiquicr la mention des sommes que le trésor royal a reçues pour libérer des débiteurs ou pour les autoriser à reprendre leurs terres engagées; mais, à leur tour, les Juifs payaient le roi pour qu’il laissât exercer la justice en son nom contre des débiteurs puissants et retardataires. Voici un exemple des lettres royales de ce genre adressées à l'Echiquier de Londres : « Nous, Jean, roi de la Grande-Bretagne, etc., salut. Sachez que nous avons tenu notre ami et féal Robert Fitz-Walter quitte de toutes les dettes que son père, ses prédécesseurs et lui avaient contractées envers les Juifs. En conséquence, nous vous ordonnons de l’acquitter sans délai des dettes susmentionnées, et de lui faire rendre les actes et écrits concernant ces dettes, lesquels se trouvent soit entre vos mains, soit entre

celles des Juifs. Vous exëcuterez donc, selon la forme prescrite , moiî ordre royal , et fei ez enregistrer, selon la coutume de l’Échiquier, l’entier acquittement desdits Robert, de sa femme, de ses prédécesseurs et de leurs héritiers, pour les dettes susdites. {Ibid. p. 137.)

Cette lettre, que nous traduisons du latin, est de Jean-sans-Terre , qui ne fut jamais Irès-scrupuleux en fait de loyauté. Sous le règne de ce prince, ont été enregistrées aussi les deux notes suivantes dans l’Échiquier : « Reçu de Robert des Vaux 2,000 marcs, pour avoir les grâces du roi, et être acquitté de tout ce qu’il devait au roi tant à cause des créances des Juifs que d’autres créanciers. » — « Marguerite, veuve de Robert Fitz- Roger, doit mille marcs, pour avoir la saisie de son héritage, et pour être tous les jours de sa vie en repos h l’égard de ce que son père devait aux Juifs. » [Ibid., p. 328 et 353.) C’est sous le règne de Richard 1", que dans le même registre a été inscrite la note suivante : « Salomon, le juif de Gipswich, doit un marc sur chaque somme de sept marcs dont il pourra se faire payer de Hugues de la Hose. » (De quibus libet septem marcis quas diraiionare poterit versus Hugonem. Ibid., p. 312.) Si les Juifs pratiquaient l’usure, les chrétiens, surtout les rois et les grands, étaient toujours disposés à leur vendre cher les moindres concessions, et à leur extorquer le plus d’argent possible en les persécutant; mais les Juifs du Moyen Age supportaient tout pour s’enrichir.

On a signalé plusieurs fois, comme une circonstance particulière à la nation juive, les changements successifs qui se sont opérés dans ses goûts et son génie depuis son origine. D’abord, nous la voyons adonnée .à la vie pastorale; puis, elle devient commerçante et rivalise avec les habitants de Tyr et de Sidon; elle reprend ensuite ses mœurs et ses occupations champêtres en s’établissant dans la Palestine : là, le Juif a renoncé aux chances de la mer et des voyages terrestres ; il est devenu sédentaire et agricole. « Ce « qu'il souhaitait, ce n’était point des gains acquis dans les courses aventureuses, encore « moins une vie semée d’émotions et de dangers, mais une vie paisible, mais des gains « faciles; ce qu’il souhaitait surtout, c’était d’être assis à l’ombre de sa vigne et de son « figuier, de cueillir ses olives, de traire ses brebis, de conduire ses bestiaux, de les « voir bondir dans de gras pâturages; ce qu’il regrettait dans sa captivité, c’étaient les « rives agréables du Jourdain , les saules auxquels il avait tristement suspendu son (( harmonieux rebil et son gracieux kinnor. » (Pichard. du commerce des Hébreux, dans la France littéraire, septembre 1833. ) Quelques-unes des grandes fêtes des Hébreux se rattachaient aux travaux de l’agriculture : la fête des Semaines coïncidait avec la moisson, celle des Tabernacles avec la vendange. Mais, au Moyen Age, quand les Juifs se trouvent dispersés sur toute la terre, ceux d’entre eux qui se sont fixés parmi les chrétiens en Europe se livrent généralement au négoce ou plutôt au prêt d’argent; la nation juive se montre alors éminemment financière; mais, bien que son goût la porte, depuis des siècles, h s’occuper d’alîaires commerciales, elle n’aurait pas présenté ce caractère presque exclusif, si on lui eût permis d’en avoir un autre, et si les persécutions que les Juifs avaient toujours h redouter ne les eussent pas forcés de tenir

leur richesse en portefeuille ou en bourse, afin de pouvoir toujours remporter lors(pj(‘ la fuite devenait pour eux la seule chance de salut. Ce n’étaient f)as les docteurs de la loi qui leur conseillaient de s’enrichir par des spéculations usuraires. Ces docteurs cherchaient, au contraire, à les ramener à la vie agricole. « Qui n’a pas de champ, n’est pas un homme : hâte-toi d’acheter de la terre labourable! » dit un de leurs [)lus grands rabbins. Maimonides leur donnait le même conseil : « Ne vendez pas le champ pour acheter une maison , ni la maison pour acheter des biens mobiliers ou des marchandises destinées au commerce ; vendez , au contraire, les biens mobiliers pour acheter un champ. » (Jobamoth, et Maimonides sur les sectes, cités par .1. Jacohy, zu?' Kennlniss der j'üdisclien Verhœllnisse.) Mais le moyen de devenir agriculteur et propriétaire foncieidans des pays où ils étaient vus de mauvais œil , où ils avaient à peine droit de résidence, où la possession territoriale, loin de leur offrir aucune sûreté , excitait, i)récisément parce qu’elle était apparente, l’envie de leurs ennemis et la cupidité mémo des gouvernants! Quand on leur permettait d’exercer des métiers, ils ne demandaient pas mieux que de se faire artisans, et de travailler comme les chrétiens. En Espagne, ils se montrèrent même industrieux, et ce royaume aurait beaucoup gagné, si, au lieu de les expulser, son gouvernement les avait encouragés et soutenus. Dans le rôle de la taille des bourgeois de Paris pour l’an 1292, où l’on compte environ cent vingt -ciiK] Juifs taxés à la somme totale de 126 livres 10 sols, on voit figurer plusieurs mires ou médecins juifs, tels que 3ïossé le inire, Lyon d’Acre le mire. Copin le mire, Sarre (probablement Sarah) la mirgesse (ainsi une femme exerçait la médecine); puis, viennent des gens de condition inférieure : Iletouyn le bouclier, Joié la farinicTe, Gressin qui porte les chaperons, etc. [Paris sous Philippe le Bel, d'après les documents originaux et notamment d'après le rôle de la taille, etc., publié par H. Géraud. Paris. 1837. in-4.) On voit, par ce rôle de taille, qu’on était plus indulgent et plus juste h Paris que dans quelques villes du midi de la France, où il était défendu aux malades de recourir à des médecins juifs. Le synode du Berry, en 1246, avait donné l’exemple d(' cette défense.

Chez les peuples slaves, qui n’ont jamais été portés aux travaux d’industrie, les Juifs étaient parvenus h exercer, avec adresse et profit, la iihqiart des professions manuelles. On sait qu’en Pologne ils sont depuis longtemps aubergistes, distillateurs, merciers, brasseurs; dans la petite Russie il n’y a guère d’autres commissionnaires, et aujourd’hui, comme autrefois, ils déploient partout un zèle étonnant, pourvu qu'il y ait ;i gagner quelque chose. On prétend même que leur sagacité naturelle, et leur habitude d’épier toutes les circonstances avantageuses pour eux, leur donnent une aptitude parti culière au jeu d’échecs. (Voyez un article sur les Juifs de la petite Russie, dans le Morgenblatt, 1821, mars.)

Dans les États où il leur fut permis de jouir tranquillement , du moins pendant une longue suite d’années, des biens immobiliers, ils sont devenus propriétaires, ils se sont adonnés à l’exploitation des biens ruraux, notamment dans le midi de l'Europe et dans

JUIFS , Foi. x:::

Mœurs et useies de la vie civile.

la Pologne. A Vienne ils étaient autorisés à prendre hypothèque sur les maisons des bourgeois, leurs débiteurs, et même, quand ceux-ci étaient insolvables, h saisir le gage; mais ils ne pouvaient habiter eux-mêmes ces maisons, et ils étaient alors obligés de les vendre à d’autres bourgeois. (Voy. Schlager, Skizzen.)

Nous venons de voir les Juifs dans leurs relations avec les chrétiens ; pénétrons maintenant dans leur ghetto, et voyons-les dans leur vie domestique.

Le caractère des peuples orientaux est naturellement grave; celui des Juifs devait l’être encore davantage dans l’état précaire, inquiet et tourmenté, où ils vivaient en Europe au Moyen Age. Véritables parias de la chrétienté, détestés, menacés, poursuivis sans cesse avec une aveugle passion que rien ne pouvait ralentir, et que le moindre soupçon laisait éclater, c en était assez pour attrister cette race sémitique, éparpillée au milieu d une population hostile étroitement liée par les mêmes sentiments religieux. 11 y a dans le Ibalmiid une touchante et poétique allégorie : chaque fois qu’un être humain se forme. Dieu ordonne h ses anges de conduire devant son trône céleste une âme h laquelle il intime l’ordre d’aller halûter le corps qui va naître sur la terre. L’âme s’afflige, et supplie l’Être suprême de lui épargner celte tâche pénible où elle n’entrevoit que douleurs et misère. Cette allégorie concorde avec la situation d’un peuple qui n’avait à attendre que haine et persécution chez les chrétiens. Aussi les Israélites s’attachaient-ils avec enthousiasme à l’espérance d’un Messie qui devait ramener l’âge d’or pour Israël, et leur rendre cette Terre Promise vers laquelle ils se tournaient toujours dans leurs prières. Ce doux espoir les soutenait dans l’exil; car ils ne considéraient leur éloignement de la Palestine que comme un exil passager. Leur imagination leur peignait sous les couleurs les plus séduisantes le bonheur dont ils allaient jouir lors de la venue de ce Sauveur, le- (juel devait tenir sa cour au milieu de ses sujets, avec toute la pompe d’un souverain asiatique; et quand les chrétiens leur disaient : « 11 est venu, ce Messie, depuis longtemps », ils ré[)ondaient : « Eh î serions-nous encore malheureux, s’il avait apparu sur la terre ! » Fulbert, évêque de Chartres, fit trois sermons (tom. XVIll de la Bibliotheca niaxima Patrum) pour désabuser les Juifs à cet égard : il les aurait rendus bien plus malheureux, s’il était parvenu à leur ôter leur illusion.

La loi de Moïse avait multiplié les cérémonies religieuses et les rites sacrés; les livres des rabbins avaient encore ajouté, h cette multitude de prières, des pratiques applicables <à la plupart des conditions et des actions de la vie; les préceptes les plus minutieux avaient été introduits par la loi et par la coutume. La foule ignorante leur attribuait une efficacité immédiate, mais les hommes instruits n’y voyaient que des symboles, ou des moyens d’unir la vie matérielle h la religion, et d’élever l’âme en la mettant sans cesse face a face avec la Divinité, qui règle l’univers. Ainsi les trpMUin , ou bandelettes avec inscriptions de noms saints, que les Juifs se liaient autour des bras et du cou, et les zizim, espèce de franges cousues au mantelet qu’ils portaient en faisant leurs oraisons, étaient regardés, par les plus dévots, comme des amulettes capables de les préserver de bien des maux. En général, la superstition allait loin; car qui en aurait garanti

les Juifs? Ils avaient adopté celle des Orientaux, en la conipllquant d’une foule d<' croyances. Ils attachaient des vertus magiques au Thalmud : les noms de Dieu, les versets, le texte, devaient protéger quiconque les récitait ou seulement les portait avec soi; ils craignaient, de même que d’autres peuples asiatiques, les elfets du mauvais œil. et ils employaient diverses pratiques pour les détruire. Ils avaient un traité qui enseignait comment on pouvait se procurer toute sorte de bien-être terrestre par la sinq)le récitation de certains psaumes et de certaines formules pieuses. [Seplier Srhimmuscli Tehillim, — Oder Gebrmich der Psalmen zum leiblichen Wohl der Menschen, ühersel/.t von G. Selig. Berlin, 1788.) On écrivait des mots mystiques sur les murs pour écartei’ la peste. Les mariages et les funérailles donnaient lieu à une infinité de cérémonies bizarres. Chaque communauté juive avait son cimetière particulier ; il existe encore en Europe plusieurs de ces anciens cimetières. Si la sépulture des Juifs était toujouis séparée de celle des chrétiens, on comprend que des mariages entre Juifs et chrétiens n’auraient pu avoir lieu sans blesser également les préjugés des nus et des autres. Le petit nombre de personnes nubiles dans une communauté juive exigeait donc (pi’on allât chercher quelquefois bien loin la femme ou le mari. A cause de la nubilité j)récocc du sexe féminin chez les races originaires de l’Orient, on faisait de bonne heure contracter mariage aux filles; quant aux jeunes hommes, ils devaient être mariés à fage de vingt ans, selon le précepte de Moïse ; mais on n’obéissait pas toujours strictement ;i ce précepte. La polygamie n’était pas prohibée par la loi; on s'en abstenait pourtant, et d’ailleurs les gouvernements européens ne l’auraient peut être pas tolérée. Le rabbin Gerson de Metz, au onzième siècle, lança l’anathème contre les Juifs d’Occident qui prendraient plus d’une femme; mais cet anathème ne devait avoir d'effet que durant trois siècles. Encore ne paraît-il pas avoir beaucoup influé sur le genre de vie des Juifs en France; car Maimonides, savant rabbin qui écrivait au douzième siècle, leur reproche d’être pour la plupart bigames, et de ne s’occuper (pie de jouissances corporelles. (Note sur les femmes juives et sur le mariage chez les Juifs modernes; dans le tome V de la Bible, Iraduclion nouvelle avec hébreu, publiée par S. Caben. Paris, 183f.) Mais le mariage était une obligation, et l’on sait que les Juifs ont toujours attaché une idée peu favorable au célibat. C’étaient les familles qui arrangeaient l’union de leurs eul'ants. et (jnelquefois l’intervention des proxénètes ou négociateurs devenait nécessaire. Le futur payait une somme quelconque aux parents de l’épouse, pour qu’ils la lui abandonnassent. On célébrait ensuite les fiançailles, et huit jours avant le mariage, les fiancés entraient en retraite pour se préparer, par le recueillement et la prière, à l’acte cpii allait changer leur état, et devenir le plus important de leur vie. (Voyez C.viien, Archives israéliles de France, mai 1842.) On aimait à choisir, pour la célébration du mariage, la veille du Sabbath ; on croyait que la postérité (]ui naîtrait d’un mariage célébré sous ces auspievs serait plus bénie. Le soir qui précédait le mariage, le fiancé envoyait à sa fiancée la ceinture nuptiale qu’il devait dénouer sur elle la nuit des noces; dans quelques pays, la fiancée envoyait un don semblable à son fiancé; celui-ci, en outre, faisait porter au son

(le la musique les ca(Jeaux de noce chez sa future épouse : aussi appelait-on ce soir-là la soirée de sahlonoth, ou des offrandes. Le lendemain matin, après la prière, le cortège de la noce venait chercher le fiancé à sa demeure, et là chacun se munissait d’une poignée de froment prise dans des vases remplis à cet effet. De son côté, la fiancée était conduite, voilée et en habits de deuil, à la synagogue; car, à toutes ses fêtes, le peuple juif aimait à mêler des marques de tristesse en souvenir de ses malheurs. On la rapprochait de son futur époux, mais sans permettre qu’elle lui parlât ni qu’elle le regardât. Puis, on la ramenait chez elle, et les femmes lui coupaient sa chevelure : on la reconduisait ensuite à la synagogue, après lui avoir couvert la tête d’une haute coiffure ornée de clinquant. Les deux fiancés se plaçaient alors sous un voile ou un dais, et le rahhin prononçait les prières prescrites parleur liturgie; le marié renversait un vase plein de vin; dans certains pays les enfants brisaient des vases de terre, et les assistants allaient répandre sur le couple le froment emporté de la maison de l’époux.

Dans quelques endroits, ditBuxlorf {Sijnagoga juduïca. Hanoviæ, 160i; cap, XXYlll, de nuptiis Judœoriim), on jette aussi des cendres sur la tête du mari, en commémoration de la destruction du Temple, car ce souvenir revenait sans cesse chez les Juifs. Aussi, en accompagnant le fiancé à la synagogue, on chantait des airs lents et plaintifs. En Allemagne, les femmes menaient, en chantant, la jeune femme à la synagogue, après l’avoir conduite d’abord au bain. Au repas de noces, on apportait au rabbin un coq et un œuf : le coq était partagé entre les femmes, l’œuf était jeté aux assistants. Au reste, les cérémonies et les symboles usités aux fêtes nuptiales variaient selon les pays; ces fêtes se prolongeaient quelquefois pendant huit jours, et se composaient de festins et de danses. La fiancée juive avait généralement ce maintien chaste et réservé sons lequel elle se montre dans la Bible. Cependant le froment était jeté sur les époux, aux cris de peou ourvou, c’est-à-dire : Croissez et multipliez! Le mariage fut toujours pour les Hébreux un devoir prescrit par Dieu et destiné à continuer la race humaine : or, si pendant dix ans l’union était demeurée stérile, le mari avait le droit de répudier sa femme et de contracter une nouvelle alliance; de son côté, la femme était libre de se remarier à un autre. Cette répudiation, considérée comme une nécessité, se faisait d'ailleurs avec la rigueur que prend dans l’Orient l’autorité maritale sur les femmes, réduites, pour ainsi dire, à un rôle passif et muet. L’époux remettait, en présence de trois témoins, l acté par lequel il déclarait abandonner et répudier, librement et de sa propre volonté, celle qui avait été sa femme, de sorte qu’elle pourrait aller où bon lui semblerait, et se remarier à qui elle voudrait. Cet acte était sujet à des formalités, ainsi que tous les actes civils et religieux du peuple Israélite : l’écriture ne devait pas contenir plus de douze lignes; on choisissait, pour prononcer la répudiation, le voisinage d’un fleuve, etc. chap. XXIX, de repudio. )

Quoique la nécessité du divorce semblât résulter de l’obligation religieuse imposée aux Juifs de croître et de multiplier, il paraît pourtant que cette nécessité n’était pas évidente pour tous les rabbins; quelques-uns même cherchaient à prévenir et à eni-

pécher la séparation des époux quand il ne manquait à leur bonheur que des enfants. Le Thahnud raconte une anecdote charmante au sujet d’un couple qui, après dix ans de mariage stérile, se présenta devant le rabbin Simon, dans la ville de Sidon, pour divorcer. Ce rabbin était sans doute un philosophe et un homme d’espi it. Il leur dit (jue puisque telle était la volonté du mari, il était prêt à recevoir sa déclaration, mais qu’il l’engageait toutefois à rassembler pour ce jour-Là ses amis, comme au jour des ses noces, et de faire précéder la répudiation d’un banquet semblable à celui qui avait suivi le mariage. Le banquet eut lieu : la femme, plus aimable que jamais, porta force santés au mari, et celui-ci, doublement enivré, dit à sa femme qu’il était loin d’avoir la moindre plainte à proférer contre elle, et que même, en témoignage de son affection, il raut(jrisait à emporter de la maison ce qu elle aimerait le mieux. Le repas fut très-joyeux, et, après maintes rasades, le mari et quelques-uns de ses convives finirent par tomber endormis sous la table. Le lendemain matin, le dormeur fut bien surpris de se réveiller dans la maison des parents de sa femme, et de voir celle-ci auprès de son lit. « Que s’estil passé? demande-t-il en ouvrant les yeux. — Eb! ne m’as-tu pas permis hier d’emporter de ta maison ce que j’aimerais le mieux? Eh bien, c’est toi que j’ai fait porter chez mes parents. » Le Thalmud ne dit pas ce que fit le mari; on peut croire qu’il ne fut point assez brutal pour insister encore sur le divorce. (Caiien, le Thalmud, tom. LVHI de la lieviie encyclop. Paris, 1833.)

Une autre ancienne coutume obligeait tout Juif célibataire à épouser la veuve de sou frère, et s’il refusait, cette veuve procédait à une cérémonie singulière : elle lui arrachait une de ses sandales, et elle le conspuait, en présence de cinq témoins et du rabbin. Le célibataire perdait alors tous ses droits à la succession de son frère , mais il acquérait, par cette cérémonie, appelée chalilza, la liberté de contracter un mariage h son choix.

On sait avec quel scrupule les Hébreux s’abstenaient autrefois de tout ce (jui pouvait nuire à la sanctification du Sabbatb, et quel repos absolu ils s’inqiosaient ce jour-là. Celte loi religieuse était rigoureusement observée par les Juifs du Moyen Age. Ils célébraient aussi les jours du renouvellement de la lune : ces jours-là étaient fêtés surtout par les femmes. L’année commençait chez eux au mois de septembre, et les dix premiers jours étaient consacrés aux prières, aux jeûnes et à la pénitence, et suivis de la fêle de la Réconciliation, pendant laquelle avaient lieu des cérémonies particulières à certains pays : ainsi le rabbin tenait un coq au-dessus de sa tête pendant les prières qui avaient pour objet d’obtenir que le Créateur transférât du livre de mort au livre de vie le nom du pénitent, et il immolait ensuite ce coq en expiation des péchés de riiomme. .Au Rosch-IJaschana, ou jour de l’an, on se rendait au bord de la rivière pour y jeter tous les péchés représentés par des mies de pain. Mais les trois grandes fêles de ramiée. qu’ils appelaient schlosch regulim, étaient celles des Pâques, de la Pentecôte et des Tabernacles, ou Berceaux ou Tentes. Dans la première, l’agneau pascal et le pain sans levain, représentant le pain de l’exil, se mangeaient en famille, au milieu de beaucoup de pratiques religieuses. La dernière des trois grandes fêtes , appelée la fête de soucolh , se

i'élébrait au mois d’octobre sous des berceaux de verdure entrelaces de fleurs; les fruits des climats méridionaux, tels qu’orangés, citrons et olives, servis sur les tables, rappelaient aux Juifs exilés les riches contrées que leurs ancêtres avaient possédées, et d’où les avait bannis un destin fatal. Tout, dans cette fête, ainsi que dans les autres, était souvenir et symbole ; la perte de leur ancienne patrie attristait toutes les réjouissances. Il est vrai que, pour la multitude, ces symboles perdaient leur touchante signification.

Au reste, ces grandes solennités, avec toutes leurs cérémonies mystérieuses et leurs coutumes nationales, causaient de vives et douces émotions aux Israélites, quand ils pouvaient les célébrer dans leur ghetto, loin des yeux de la haine; car, dans les pays où ils vivaient dispei sés parmi les chrétiens, ils étaient obligés de cacher leur culte et de faire leurs commémorations à huis-clos, pour ne pas fournir à la malveillance un prétexte de troubler leurs assemblées et de leur imputer de nouveaux crimes.

En général, les chrétiens étaient toujours là, épiant les actions des Juifs, les dénonçant, les calomniant. Le clergé, s’efforçant de les convertir, provoquait, avec les rabbins, des conférences qui dégénéraient souvent en querelles et aggi avaient le sort de la communauté entière : il réussissait h détacher çà et là quelque Juif ou quelque fimiille juive de la croyance de ses pères et à l’incorporer dans l’Eglise. Ces apostats s’identifiaient complètement avec leurs nouveaux coreligionnaires, et alors, excités par les prêtres et les rois à la conversion des Juifs, ils devenaient d'ardents disputeurs, et aidaient à tourmenter la nation du sein de laquelle ils étaient sortis. Plusieurs de ces Juifs convertis s'adonnèrenl aux sciences, et, profitant de l’érudition européenne, se distinguèrent comme médecins, astrologues et philologues. Alphonse de Castille, surnommé le Sage, en avait plusieurs à sa cour.

Quelquefois la terreur qu’inspirait à une réunion de familles juives le fanatisme sanguinaire d’une populace ameutée, ou la menace d’un exil pr ochain , les déterminait îi demander le baptême ; mais ces conversions en masse, subites et contraintes, n’étaient jamais bien réelles, et, de fait, les communautés qui passaient ainsi du judaïsme au christianisme éprouvaient des regrets mal dissimulés, et ne cessaient pas tout à fait d'être juives : on les accusait même de pratiquer des superstitions judaïques. Détestées par leurs compatriotes, elles ne parvenaient guère à conquérir l’estime des chrétiens.

En Espagne, Tinquisition faisait épier les Juifs convertis; des mesures de rigueur lurent même prises à leur égard ; bien plus, ils n’étaient pas à l'abri des persécutions auxquelles ils avaient cherché à échapper par l’apostasie. Les Portugais de la ville d'Abrantès massacrèrent, en 1506, tous les Juifs baptisés qui vivaient parmi eux. Le roi Manuel défendit aux convertis, en Portugal, de vendre leurs biens et de quitter ses États. Dans la suite, on les empêcha de s’établir dans les colonies portugaises. Exclus des dignités par les canons de l’Église, ils étaient très-mal vus dans les emplois civils, quand ils parvenaient à en obtenir. En France, du moins, l’autorité essaya de les protéger : le })arlemcnt d’Aix, jiour les mettre à l’abri des insultes, rendit, en 1542, un arrêt qui condamnait à l’amputation de la langue, et, dans le cas de récidive, au fouet et même à la

potence et h la confiscation des biens, quiconque donnerait à un .Juif converti le surnom injurieux de relaülon ou circoncis (en Portugal, ce surnom élait lornadico, la chouette , et ceux qui l’employaient contre un converti étaient condamnés à une amende de 40 sols, suivant les coutumes de Beja); mais Louis XII , dans ses pressants besoins d’argent, ne s’était pas fiiit scrupule, en 1.^12, d’exiger des convertis de Provence, descendus de tige et vraie racine hébraïque et judaïque, une somme de cinq mille florins.

Ce qui prouve que l’antipathie et le mauvais vouloir contre les Juifs convertis durèrent pendant longtemps parmi les chrétiens, c’est un mémoire de 1611, qui se trouve parmi les Manuscrits de la Bibliothèque de l’Arsenal, et qui porte pour titre : Remontrance faite au roi sur les désordres qui sont à la cour du parlement de Provence, à cause des grandes parentés et alliances des néophytes. (Livret dans lequel sont copiés divers actes français, latins, provençaux, etc. Mss. Jurisprudence, n® 168.) Dans ce pamphlet furibond, on signale les convertis comme accaparant à la fois le numéraire du royaume et les places du parlement; on excite le roi à chasser celte race maudite et à s’emparer de ses biens. Ainsi, les Juifs avaient beau abjurer leur religion et renoncer à leur nationalité, le fanatisme chrétien les poursuivait encore dans leurs descendants, après plusieurs générations !

Si partout on persécutait les Juifs au Moyen Age, on n’était pas moins acharné conti e leurs livres sacrés. Le clergé attribuait à ces livres, au Thalmud principalement, l'obstination des Israélites à demeurer fidèles au inosaïsme; aussi, provoqua- t-il souvent des mesures arbitraires pour faire enlever par l’autorité civile tous les livres hébreux. Sous le règne de Louis IX, une perquisition fut fiite dans les domiciles des Juifs de Paris; mais, soit que ces Juifs eussent peu de livres, soit qu'ils aient eu la précaution de les cacher, on n’en saisit qu’un très-petit nombre : les Archives du Royaume en ont conservé quelques-uns. En Italie et ailleurs on essaya également de priver les Juifs des écrits religieux qui faisaient leur foi et leur consolation; la [ilupart des ordres monastiques travaillèrent dans ce but, mais l’imprimerie rendit leurs elloris inutiles. Trois éditions du Thalmud parurent dans le seizième siècle à Venise, et une quatrième à Bâle; les presses de l’Italie multiplièrent, en outre, les écrits des rabbins les plus considérés; dès lors il n’était plus possible d’anéantir les livres hébraïques, et, avec eux, les antiques croyances des Juifs qui bénissaient la main de Dieu dans leurs plus rudes épreuves, et qui savaient aussi mourir pour la loi sur les bûchers d(‘ r inquisition.

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