GÉNÉALOGIE DES IDIOMES MODERNES. — PÉRIODE DU MOYEN AGE
Tous les idiomes peuvent se diviser en deux grandes catégories : les Langues syn- (liéliques ou Iransposilives, et les Langues directes ou analytiques ; celles-ci, d’ordinaire, dérivent des autres et leur succèdent. Ainsi se sont passées les choses dans la famille
ET LA PxENAISSANCE.
indo-germanique, et particulièrement dans la grande branche pélasgique, dont notre langage est l’un des nombreux rameaux.
Construites avec une précision en quelque sorte mathématique, concises, élégantes et sonores, parce que les flexions y jouent des rôles marqués, les Langues synthétiques sont les plus parfaites, celles, par conséquent, dont l’usage exige le plus d’étude et de savoir. De là provient qu’elles durent peu; car le mouvement les décompose au lieu de les fortifier; le fini qui les distingue les fixe de bonne heure, et toute langue fixée est une langue morte. De tels instruments ne conviennent qu’à de petits États et pendant un espace de temps assez court.
Tel fut le sort des deux principaux langages synthétiques de la famille indienne , c’est-à-dire du sanskrit et du latin. L’un et l’autre furent dévorés rapidement par les dialectes qui foisonnèrent autour d’eux, sous l’influence de la nécessité et de l’ignorance naturelle des peuples, incapables de s’élever à l’érudition requise pour employer un instrument si délicat, et qui perd toute clarté dès que l’on s’en sert mal.
L’un et l’autre de ces langages passèrent donc de bonne heure à l’état de monuments, de Langues hiératiques; l’un et l’autre furent consacrés aux mystères des dogmes et conservé par les prêtres : le premier au pied de l’Himalaya, qui l’avait vu naître; le second dans la ville de César et de saint Pierre. Le latin y devint la sauvegarde de l’unité de l’Église : Virgile, Horace et Cicéron avaient travaillé pour saint Jérôme.
La principale cause de la décomposition du latin, à l’aurore du Moyen Age, fut l’accroissement immense de l’Empire. Comment réunir tant de peuples divers sous le joug rigoureux des cinq déclinaisons, des conjugaisons, des verbes actifs et passifs; comment leur inculquer les désinences des personnes de chaque mode, de chaque temps, ainsi que les cas obliques des substantifs, etc., etc., notions compliquées, en l’absence desquelles les constructions inverses deviennent inintelligibles et les idiomes synthétiques impraticables !
' Ces diflîcultés pratiques sont si impérieuses , qu’au temps même de la. grandeur romaine, elles limitaient l’empire de la pure latinité aux portes de la capitale. Le domaine de la langue grecque, moins synthétique, était bien plus étendu, de l’aveu de Cicéron, qui dit : « Grœca legunlur in omnibus genlibus, lalina suis finibus exiguis sanè conlinentur. » 11 s’établit donc de bonne heure, au sein même de l’Italie, des dialectes rustiques ou patois, deux fois greffés sur la souche indo-européenne, et tardivement entés sur les débris des antiques dialectes apportés jadis de l’Asie-Mineure , et que le latin n’avait jamais complètement déracinés au fond des campagnes.
Ce qui s’est passé en Italie, de l’aveu de Quintilien, d’Isidore, d’Aulu-Gelle et de tant d’autres, eut lieu à plus forte raison dans les contrées lointaines, dans les pays de conquête. Telle est l’origine des idiomes improprement appelés néo-latins, tous formés dans des conditions analogues et à des époques bien plus reculées qu’on ne l’a cru. En effet, la date de la conquête assigne, à peu de générations près, l’âge de l’idiome de chaque pays colonisé. Ainsi se sont accomplies ces rénovations linguisti-
ques, en Italie, chez les Vainques, chez les Catalans, les Provençaux, les Portugais et les Français. La raison indique que ces idiomes ont tous procédé d’une même cause. Le besoin, qui les a procréés, les a tous faits analytiques et directs, en dehors de toute pensée d’érudition. Ils protestaient contre le despotisme syntaxique de la latinité, tout en gardant les radicaux des mots dont les flexions étaient rejetées comme douteuses, et auxquelles ils substituaient des désinences corrélatives aux habitudes ou aux instincts naturels des différents pays. Puis, pour suppléer à ces flexions absentes, pour indiquer les sujets, les régimes, les personnes des verbes, etc., on immobilisa les radicaux et l’on multiplia l'emploi des pronoms, assimilés bientôt aux articles, des prépositions, rognées en particules conjonctives, et des deux verbes être, avoir, transformés tour à tour en auxiliaires, puis en verbes substantifs, chargés de tout le mécanisme de l’action.
Ces innovations anéantirent les constructions transpositives, et substituèrent, dans la structure du style, l’analyse h la synthèse, la nature à l’art, l’ordre direct à l’ordre inverse; en un mot, elles substituèrent un système à un autre, un principe à son contraire : pour tout dire, ces formations rustiques constituèrent des idiomes anli latins ])ar l’ensemble de leur mécanisme, et romains ou romans, comme on les a nommés, quant à la lexicologie. Et même ce vocabulaire des patois du Bas-Empire ne participe guère moins du grec et du sanskrit que de la latinité même. On est à même d’en juger, puisqu’ils se sont perpétués jusqu’à nous.
Abandonnons les diverses branches de ce grand tronc , pour nous attacher plus spécialement à celle qui sert d’organe à la pensée française. L’analyse d’une de ces Langues jumelles les fera connaître toutes , et celle-ci est la plus intéressante , non-seulement pour nous, mais encore pour les peuples voisins. C’est d’ailleurs la seule dont on ait, jusqu’à nos jours, négligé d’éclaircir l’origine et de définir les caractères.
On nous pardonnera donc d’insister un peu , tiop peu sans doute encore , sur ces époques de formation : ce qui concerne les temps postérieurs a été rebattu à satiété, quoique sans méthode, et c’est pour s’être mal entendu sur les premiers âges du français, que l’on a très-confusément expliqué le travail des siècles plus récents.
Le français, à nos yeux, c’est le langage ou la série de langages mi-partis de plusieurs dialectes latins, qui furent apportés dans les Gaules, entre le Rhône, la Loire, l’Escaut, la Meuse et la Sambre, par les armées, par les colons de l’Italie romaine, et que l’on a parlés d’une manière continue , dans ces contrées , depuis seize siècles. Si l’on conteste que l’élément de cet idiome soit arrivé dans les Gaules avec les conquérants mêmes, il devient impossible d’assigner une date intermédiaire et une cause déterminante à la formation d’un langage essentiellement distinct du latin, attendu qu’il en est séparé par toute la distance que l’on signale entre une langue transpositive et une langue analytique.
Cette question a été virtuellement tranchée par les philologues du Nord et de l’Italie même, au profit des autres dialectes, tels que l’italien, le provençal, le catalan, le
valaque, etc. Or, le parallélisme de ces formations est incontestable. Depuis l’ère lointaine des décompositions rustiques, les mots se sont altérés, les mots ont varié; mais le principe est demeuré hors d’atteinte.
Devant cette doctrine, que nous avons développée et justifiée par des preuves dans un ouvrage spécial , V Histoire des Révolutions du langage en France; devant cette doctrine essentielle, tombe le préjugé qui fait naître le français vers le milieu du onzième ou du douzième siècle : théorie qui se réduisait à une simple assertion peu discutable.
En effet, un peuple ne saurait renoncer soudainement à son langage pour en inventer un autre. Cependant, voici le français qui s’aviserait tout à coup de prendre un corps , des formes arrêtées , et d’éclore , au onzième siècle , de la décomposition du latin, vers l’an 1050, je suppose....
S’il en est ainsi, dites-nous quelle langue on parlait en l’an 1040 ou en l’an 1000? Avouez qu’à la rigueur le parler de l’an 1000 est apte à recevoir le même nom que celui de 1050. Cette concession faite, comment qualifierez-vous l’idiome usuel de 950 , et de l’an 900 , et de 800, et de 700, etc. ? Car, aussi longtemps que vous ne m’arrêterez point par l’opposition d’une grande migration , d’un événement propre à renouveler le fond des populations, je remonterai le cours non interrompu des âges; et quand viendra l’endroit où, posant un doigt fatidique, vous me montrerez que le français cesse de commencer là, sans que je le voie naître, à cette place, d’un principe au moins spécieux et d’une cause acceptable, je me récrierai : — Quoi! l’on parle français sous ce millésime, et l’année précédente on parlait... Mais que parlait-on?
Nous remonterions ainsi jusqu’aux invasions des Francs, des Burgondes, etc., peu importe; car le français n’est point un dialecte latino-germanique. Les Maures n’eurent pas le temps d’attenter non plus au langage national, qui n’offre aucune connexion avec les idiomes sémitiques. Enfin, le français ne présente que bien peu d’analogie avec les dialectes celtiques qui ne se sont point mêlés; Tacite et saint Grégoire ont reconnu cette vérité, que nous sommes encore à même de constater au fond de notre Bretagne.
Le français n’est point une langue hybride; c’est une variété essentiellement latine, née, par conséquent, à l’époque où des peuples illettrés, cédant à l’empire de la nécessité, ont eu recours aux instincts de la nature pour suppléer aux finesses d’un art supérieur à leurs intelligences. Or, la nature, isolée dans ses propres forces, réduit l’homme à l’emploi des Langues analytiques et directes : « Directè, dit Cicéron, sicut natura ipsa tulerit. »
Observons en passant, à l’honneur des traditions religieuses qui attribuent à Dieu même la création des Langues, que, tandis que toutes les sciences humaines allaient se perfectionnant et s’élevant d’âge en âge, les idiomes se succédaient dans un ordre inverse, c’est-à-dire en progression descendante. Les Langues primitives ont réalisé la perfection de l’art, l’idéal de la raison, et les civilisations les plus ralBnées se voient réduites à des idiomes illogiques et dégénérés.
Revenons h la langue française, et pénétrons, à l’aide des monuments, dans la période historique, c’est-à-dire éclairée par des ouvrages écrits.
Ils n’ont apparu que fort tard, ce qui explique l’illusion des anciens paléographes, induits à faire dater l’existence des dialectes néo-latins de l’âge des premiers documents connus.
Durant les premiers siècles de la monarchie, l’art d’écrire et la fonction d’enseigner furent le privilège du clergé, qui, dans l’intérêt de l’unité religieuse, n’admit pas d’autre organe de la pensée que la langue sacrée, c’est-à-dire le latin. La tradition perpétuait seule les dialectes vulgaires; l’Église répugna à les propager par l’écriture jusqu’au moment où l’oubli du latin la força de subir le parler populaire , afin de répandre dans les masses l’instruction religieuse. Les premiers monuments littéraires qui soient parvenus jusqu’à nous sont certaines traductions des Sermons de saint Bernard.
Dès que l’on commença d’écrire en langage roman , le peuple conquit des droits; le sentiment de l’indépendance constitua les communes, et l’esprit d’examen en matière de dogme inspira l’école d’Abélard. Soudain les croisades développèrent le génie national, et notre idiome prit un rang dans le monde. Cet instant vit briller l’aurore de notre première époque littéraire : le français entama la décomposition du latin, et fit dès lors échec à l’nnité religieuse.
Ainsi, dès ses premiers pas dans l’horizon des idées, l’idiome vulgaire se constitua en élément d’opposition, en auxiliaire de la liberté intellectuelle. De là, le caractère essentiellement agressif et philosophique d’un langage dont nous verrons chaque progrès marqué par un empiétement sur le domaine de la foi dogmatique et de l’autorité.
Après Abélard, les fabliaux tout hérissés de sarcasmes; après les Vaudois, les Albigeois et les Politiens, la satire populaire de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung; nous développerons ces idées à leur rang.
Les conditions dans lesquelles s’est développée la langue française sont analogues pour tous les idiomes des nations chrétiennes de l’Occident formées des débris de l’Empire romain; et, en retraçant les annales de notre langue, nous indiquons implicitement ce qui s’est passé dans toute la partie sud-est de l’Europe jusqu’aux rives du Rhin; car, dans le Nord, l’élément tudesque conserva son ascendant. Toutefois, les divers dialectes germaniques se mêlèrent entre eux, «t l’allemand, jusqu’à Luther, subit des variations profondes. On traduirait difficilement aujourd’hui ce paskige d’une chanson guerrière des Francs, conservée par Bibliander et Kumpf, et reproduite par Bonnivard, au seizième siècle, dans nn ouvrage publié pour la première fois cette année : VAdvis el devis des lengues. Nous transcrivons ce couplet singulier, parce qu’il n’a jamais été cité :
Sy sindt wir sonneukuii Als die Romer selber;
Nun darf man aucli reden Thas Kriech nit widerspràchent ;
Züm Waffen snelle Siuclt die Helden aile.
« Lequel lenguage, observe Bonnivard, ne sçauroienl entendre les Françoys modernes, ni orientaux ni occidentaux, ni encore autres Allernans. » Il ajoute que ces vers se chantaient dans les Gaules à l’époque où les Francs luttaient contre les légions romaines.
L’allemand du fameux Acrme/i/ des enfants de Louis-le-Débonnaire , transcrit, au neuvième siècle, par Nithard, est beaucoup plus intelligible. Cette pièce, publiée en trois langues, constitue aussi le plus ancien document public rédigé en français ou roman rustique. Trop connue pour que nous la reproduisions, cette charte, assez méridionale quant aux désinences des mots, se ressent de l’influence du Nord par l’orthographe seulement. C’est, du reste, un patois latin, analytiquement conformé et possédant tous les caractères essentiels de la future langue française, comme du provençal, de l’italien et de l’espagnol : le temps a seul marqué davantage les différences de forme et d’accentuation, qui ont fini par séparer de plus en plus ces dialectes les uns des autres.
A mesure que l’idiome vulgaire se répandait parmi les conquérants de race germaine et parmi les clercs, le latin perdait du terrain : les seigneurs eux-mêmes se qualifiaient, sous les Carlovingiens , de nobles Gaulois. Lolhaire ignorait la langue latine : Hugues Capet ayant eu une entrevue avec Othon de Germanie , qui parla en latin pour être entendu des évêques, « il fallut, dit Richer, contemporain, qu’Arnulfe d’Orléans traduisît au duc en langue vulgaire les paroles d’Othon. » Il y a plus : quelques évêques des Gaules avaient désappris le latin : dans le synode de Mouzon, sous le règne de Hugues, on choisit, pour porter la parole, l’évêque de Verdun, parce qu’il possédait à fond la langue française : « eà quod linguam gallicam norat... »
Une autre preuve de l’existence ancienne et de l’ascendant de ces dialectes populaires, c’est leur influence sur les formes de la latinité. Le latin du Moyen Age avait presque perdu, même avant les Carlovingiens, l’usage des constructions transpositives; les pronoms y figuraient l’article; la plupart des temps du verbe exigeaient le concours des auxiliaires; enfin, on sent que les écrivains latins du clergé pensaient en patois roman, et traduisaient mot h mot quand ils subissaient la langue de l’Église : tendance bien ancienne et qui ressort formelle de la comparaison du latin de Tacite ou de Salluste avec celui de Grégoire de Tours, disons plus, de saint Jérôme et de la sainte Écriture.
Cependant la langue vulgaire fut maintenue en enfance jusqu’au règne de Louis XI. L’idiome rustique continuait à se perpétuer par tradition, dépourvu d’unité, variant de province à province, dénué de règles orthographiques; et les premiers qui l’écrivirent afin de répandre leur pensée dans le peuple, furent réduits à suppléer, suivant leur discernement naturel, à l’aide des errements de la grammaire latine, à la pénurie des règles du français.
Ainsi, les auteurs seuls formèrent la langue et en enseignèrent l’usage; elle manqua de grammaire et s’en forgea une inconséquente et mal appropriée avec celle de la latinité.
Nombre de gens trouveront ces assertions hardies, sans s’aviser qu’à l’heure où je parle les choses ont peu changé. Nos grands écrivains ont seuls régularisé le langage, dont leurs ouvrages sont le code unique ; nos grammaires sont des compilations oiseuses de celles de la décadence romaine, et les lois du français, collection d’us et coutumes, sont l’œuvre d’une compagnie littéraire, de l’Académie, qui les a élaborées à l’aide de traditions écrites, en dehors, souvent même à l’encontre, des corps enseignants. Ces derniers continuent de professer par principe le latin, le grec : ils ne professent point la langue française. Et c’est ainsi que nous ne savons ni le latin ni le grec, et que nous entendons un peu mieux le français.
L’âge poétique des Langues, comme l’âge poétique des peuples, caractérise la transition de l’enfance à la jeunesse. Nos premiers monuments sont les épopées guerrières, appelées chansons de geste ou romans de chevalerie. Ce sont de vigoureux tableaux de la vie héroïque , des rapsodies homériques chantés au temps où les preux de la dynastie carlovingienne commençaient à devenir demi-dieux. Ici, le style, la forme littéraire ne sont rien encore; l’invention, l’imagination, le génie naturel sont tout.
Ce n’est pas que le génie du chantre d’Achille ait manqué, mais la langue d’Homère a fait défaut h nos trouvères. La France possédait un idiome approprié aux soins matériels de la vie ; la pensée française avait été privée d’un organe, et ces improvisateurs avaient à créer à la fois une langue, une poésie, un poème.
Pour apprécier leur art, l’analyse intégrale d’une de leurs compositions serait nécessaire ; mais ces œuvres , qui forment chez nous le pendant des Niebehmgen de l’Allemagne, et des mélancoliques épopées des Bardes d’Irlande et d’Écosse, ces œuvres sont d’une longueur inabordable ici. Quant au langage , il prêterait à disserter longtemps; le mieux est d’en offrir un échantillon. Le lecteur sera mieux édifié peut-être sur les variations du langage à l’aide d’une série de tableaux ou d’exemples, qu’il ne le serait avec les seuls développements théoriques.
Chacun a ouï parler de la chanson de Roland, roman de la bataille de Roncevaux. Ce poème, de la fin du douzième siècle (c’est du moins l’âge probable des versions qui nous sont restées), retrace très-longuement la funeste journée où périrent, avec Roland, suivant la légende, les douze pairs de France. Le neveu de Charlemagne survécut le dernier et vit fuir, avant que de succomber, les débris de l’armée sarrasine. Il vit expirer tous ses compagnons , entre autres Olivier, dont le poète Turold retrace les derniers moments.
Oliver sent que la mort l’engoisset :
Ansdous les oilz en la teste li turnent,
L’oie pert e la veue tute ;
Desceut a piet, al tere se culchet,
Durement en hait si recleimet sa culpe,
Cuntre le ciel ambesdous ses mains juintes.
Si priet Deu que pareis li dunget,
E beneist Karlun et France dulce, ,
Sun cumpaignun Rollant sur tuz humes.
Fait li le coer, le helme li embrunchet Trestut le cors à la tere li justet.
Morz e li quens que plus ne se demuret.
Rollans li ber le pluret, si l’duluset.
Jamais en tere n’orrez plus dolent hume ...
Cependant les païens, qui de loin entendaient déjà les clairons de Charlemagne accourant, se disent que la victoire est incomplète si Roland survit; ils précipitent donc contre lui une attaque désespérée, et parviennent seulement h désarçonner le héros , dont le coursier Vaillantif tombe mort :
Païen dient : — « Si mare fumes nez !
Li quens Rollant est de tant grant fiertet,
Ja n’est vencut par nul hume carnel :
Lançuns là lui , puis si l’iaissums ester ! »
E il si firent dards et wigres asez ;
Espiez e lances, e museraz enpennez :
L’escut Rollant unt frait e estroez,
E Sun osberc rumput e desmailet :
' Mais enz el cors ne l’ad mie adeset.
Mais Veillantif unt en xxx lius nafret,
Desuz le cunte si li unt mort laisset. '
Païen s’en fuient puis, si Plaisent ester,
Li quens Rollans i est remès a pied. AOL
Le récit de la mort de Roland, qui survient ensuite, est fort dramatique et semé de traits sublimes, mais la langue balbutie encore, le nombre manque, la période est courte, les procédés de construction sont réduits au mécanisme le plus élémentaire, et le bon trouvère ignore l’art de varier les tours.
Ce genre de poésie épique resta condamné h ces imperfections. Les progrès du langage eurent lieu dans un autre sens, du côté de la précision, de la discussion philosophique, de l’esprit proprement dit, enfin, de la prose et des divers genres qui s’y rattachent.
Quelques siècles après, la forme se perfectionna et devint digne de l’épopée ; mais alors les poètes épiques avaient cessé de fleurir. Les romans de chevalerie furent nos premiers et nos derniers grands poèmes.
C’est ici qu’il convient de préciser en peu de mots l’influence de la théologie scolastique sur l’idiome vulgaire et sur le goût public.
Belles-LeUres LâNGUES. Fol V.
En ce tenips-là, commença de souffler, jusqu’au sanctuaire de l’Église, un esprit de discussion, d’examen, d’indépendance, menaçant pour les dogmes religieux. Chaque docteur s’appropriait le rôle de saint Augustin, et, rêvant je ne sais quelle alliance de raison et de mysticisme, ébauchait, dans un pieux dessein, des syllogismes qui se concluaient dans un doute involontaire. Attribuant ces symptômes aux écrits d’Aristote et de Platon, récemment exhumés, l’autorité proscrivit, en 1209, Métaphysique d’Aristote. Il était trop tard; le procédé du maître était saisi, et cette première émanation de la philosophie antique avait fécondé le génie moderne. La prose française naquit de cette inoculation.
Dans l’impuissance d’engloutir la philosophie grecque, l’Église s’en empara, s’efforça de la ployer au dogme catholique, se résolvant à l’enseigner elle-même et à poursuivre le rêve d’une concordance absolue des préceptes d’Aristote avec ceux de l’Église. C’est ainsi que plus tard Henri III, après avoir combattu la Ligue, s’est Aiit le chef de la Ligue. Aristote reçut donc le baptême et régna sur la théologie pendant quatre siècles. Aristote coiffé de la mitre et la crosse à la main : tel est le symbole exact de la théologie scolastique, dont la dialectique fut le moyen d’exécution.
Cette école, étayée sur la plus étrange des fictions, prépara de loin le règne constitutionnel de la foi; et le gouvernement représentatif de la foi n’est qu’un acheminement fatal à la République de la pensée.
Aussi, la scolastique, la première des influences intellectuelles qui atteignirent les idées du peuple, créa-t-elle la langue philosophique, la langue de la critique, de la logique et du bon sens, la langue paradoxale par excellence, l’idiome le plus subtil des temps modernes.
La prose prit donc l’ascendant sur les vers; l’art de rimer fit néanmoins des progrès sous les seuls efforts de la muse comique et satirique, piquante variété de la prose; et la haute poésie épique, cherchant un abri chez des peuples plus naïfs, moins épris de discussion philosophique, et mieux disposés que nos aïeux à croire, à admirer, h respecter les grandeurs terrestres, la poésie prit son vol sur les Alpes et s’abattit h travers l’Italie. C’est là que, longtemps après, l’Arioste et le Tasse firent retentir un sonore et lointain écho de nos épopées dédaignées.
Rien de plus naturel que ces tendances : enchaînez et bâillonnez un homme; puis, que le bâillon tombe de ses lèvres : soudain il va se plaindre et ronger ses liens jusqu’à ce qu’il les ait rompus. Jugeons des souffrances et de l’âpreté populaires, d’après les ligueurs présumables de la servitude chez une nation qui, après sept siècles d’existence, n’avait pu se créer ni un langage national officiel, ni l’embryon d’une littérature !...
Dès que les premiers affranchissements des communes eurent permis à la bourgeoisie d’apparaître, de respirer et de faire entendre son langage, Tunique emploi de ce nouvel organe de la pensée générale consista à abaisser les grands, à guerroyer contre l’autorité de l’Église.
Les Fabliaux parodièrent les Tranche-Mou tagnes de la chevalerie, jetèrent le ridicule
sur les mœurs des grandes dames, et dévouèrent à la risée puljliqiie les vices cachés, les ambitions et l’avidité des moines. Et, comme la passion triple les ressources de l’esprit, le langage, lancé sur cette pente, marcha très vite à son développement. De Turold à Guillaume de Lorris, à Jean de Meung, il y a la même distance que de Jean de Meung à Rabelais.
Voilà certes bien de quoi expliquer pourquoi le génie de notre idiome a toujours incliné à la prose, aux idées positives, au rationalisme, et surtout aux combats de la pensée ou aux traits de la satire. Créée pour scruter l’intérieur des consciences, pour peser les idées, notre langue alTecta de bonne heure cette sobriété, cette froideur, celte rectitude, et certain tour sarcastique, mal compatibles avec les pensées vagues et les inspirations enthousiastes.
Clarté, vraisemblance, fermeté, ordre sévère : telles sont les qualités intimes de l’école et de la langue nationales.
Dès le treizième siècle, un homme peu lettré , un soldat à la Plutarque , les fit briller tout à coup sans les avoir cherchées. Ce guerrier revenait alors de la prise de Constantinople, et il en écrivit l’histoire. Le lecteur a nommé Joffroi de Villehardouin. Presque contemporain des romanciers de la chevalerie , il usait du langage avec beaucoup plus de facilité et de précision. Sa prose est bien conformée; le plan de son livre est rigoureux, sa peinture est ferme. C’est le premier auteur classique de la France.
Joinville, qui le suit de près, est moins rigide et plus souple, plus fin, mieux nuancé. Le règne de saint Louis avait fait fleurir une société polie; l’art du Moyen Age avait atteint sa plus belle époque. Le français s’était développé du côté du naturel et des grâces familières. Le bon sénéchal excelle dans les portraits; il est conteur, varié, narquois, usant à propos d’une feinte bonhomie qui déguise le trait sous une apparence do candeur. Il cause h son aise, à son heure, et se laisse volontiers, dans son humeur gauloise, distraire h l’anecdote qu’il sait mettre en relief. H a créé le style et le ton des mémoires.
A partir de ces deux historiens, la prose française dégénère jusqu’à Philippe de Comines, qui fut historien comme le premier, et peintre comme le second. Froissart est inférieur à l’un et à l’autre, comme annaliste et comme prosateur.
Cependant fltalie s’instruisait à nos écoles; Dante étudiait à Paris, où Pétrarque devait bientôt venir former son goût; tandis que, au delà de la Loire, la muse provençale , aidée d’un langage plus délicat , plus anciennement littéraire , servait d’écho à la muse aragonaise et soupirait des chansons tendrement fleuries et sémillantes d’une grâce un peu mignarde. La vaste étendue des épopées du Nord eût fatigué ces mélodieux rossignols, qui dès lors, en dignes rejetons de la Grèce, préféraient la forme aux inventions singulières, et cultivaient l’art du détail avec amour. Les Vidal, les Faydit, les Foulques furent les Bion et les Moschus de cette amoureuse bergerie.
La supériorité, l’antériorité du langage littéraire du Midi ont été contestées, et c’est à tort. Il y avait, pour que les Provençaux devançassent les auteurs de la langue
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