‹ Le Moyen Âge et la RenaissanceChapitre 13 sur 78 · LE MOYE?^ AGE · texte numérisé non relu

LE MOYE?^ AGE

d’oil, une raison forcée : c’est que les premiers jouissaient d’une liberté plus grande. Les municipes romaines ne s’éteignirent jamais complètement dans le Midi : la servitude y fut moins générale, la féodalité moins oppressive; la bourgeoisie, c’est-à-dire le peuple, ne perdit jamais, sous le gouvernement des comtes de Toulouse, ni, plus anciennement, sous les rois d’Arles, la totalité de ses privilèges et de son indépendance.

A cette époque, la poésie du nord et du centre de la France (l’ère chevaleresque étant close) se disperse dans les fabliaux et se résume dans le roman de la Rose, qui servit de guide et de modèle à tous les versificateurs jusqu’à la Renaissance. La première partie de ce livre, plus singulier qu’original, appartient au treizième siècle. Cinquante années s’écoulèrent avant que Jean de Meung s’avisât de continuer l’œuvre de Guillaume de Lorris. Le sujet de l’ouvrage est un traité de l’^r^ d'aimer, paraphrasé d’Ovide, embelli de dissertations subtiles, et dialectiquement ordonné comme une argumentation sur la présence réelle ou l’immaculée Conception. C’est là qu’on voit naître la froide allégorie : Doux-regard, écuyer de Cupidon, Richesse, Courtoisie et Dame Oyseuse qui habite au château de Déduicl. Amour tire des flèches, met des cœurs en cage et les enferme sous clef...

Les guerres albigeoises avaient initié la France aux subtilités galantes des cours d’Amour du Languedoc , et enseigné à Lorris les tensons amoureuses. Son langage s’y prêta avec souplesse. Cet ouvrage, issu des méthodes scolastiques, marque l’heure où la convention remplaça la vérité dans le style poétique : Guillaume de Lorris a accompli les premiers voyages de découverte dans l’empire du Tendre, dont les Précieuses ont dressé la carte géographique. La continuation du roman de la Rose, par Jean de âleung, est l’aïeule un peu barbare de l’apologue philosophique. La comédie satirique a esquissé là ses premiers caractères. L’un des plus remarquables est Faux -Semblant, de qui Tartufe descend en ligne directe.

Ce Faux-Semblant se dépeint avec un cynisme effrayant :

Trop scay bien (dit-il) mes habitz changer,

Prendre l’ung, et l’aultre estrangier.

Or suis chevalier, or suis moyne,

Or suis prélat, or suis chanoyne,

Et vois par toutes régions.

Cherchant toutes religions.

Mais de religion, sans faille,

J’en lais le grain et prens la paille.

Il ne consent à confesser que les riches, et fait trembler les prélats par ses intrigues. Cependant, objecte le dieu d’Amour,

— Tu semblés estre un sainct hermite?

— C’est voir ; mais je suis ypocrite.

— Et si vas preschant abstinence?

— C’est voir; mais je remplis ma panse

De bons morceaulx et de bons vins.

— Tu vas preschant la poureté?

— Voir ; et je suis riche à planté,

Mais combien que poure me faigne...

Quand je voy tous nuds ces truans Trembler sur ces fumiers puans,

De froit, de faim, crier et braire,

Ne m’entremet de leur affaire.

S’ils sont en l’Hostel-Dieu portés,

Ne seront par moy confortés ;

Car d’une aulmosne toute seule Ne me païstroient pas la gueule...

Mais d’un riche usurier malade La visitance est bonne et sade :

Celluy vois-je reconforter.

Car j’en crois deniers aporter.

Et s’aulcun vient qui me repreigne Pourquoy du poure me refraigne,

Scavez-vous comment j’en eschappe?

Je fais entendre, par ma chappe.

Que le riche est plus entaichiés Que n’est le poure de pesclüés ,

Et a plus besoing de conseil.

Je suis avec les orguilleux.

Les usuriers, les arpilleux.

Qui les mondains honneurs convoitent '

Et se font pauvres

Ils font un argument au monde :

« Cil a robbe religieuse,

Doncques il est religieux... »

Cet argument est vitieux Et ne vault une vieille royne :

La robe ne faict pas le moy ne.

Ce dernier vers a fait proverbe et nous est resté.

Certes, il y a loin du bon Turold à ce style vif, leste et mordant. Le progrès de l’art est très-sensible ; la marche des idées n’est pas moins frappante.

Après Jean de Meung, la langue vulgaire, épuisée de l’effort qu’elle a fait pour s’élever durant cette première époque, s’arrête et retombe évanouie. Une décadence précoce s’appesantit sur la pensée ; l’impulsion donnée par les règnes de Philippe-Auguste et de saint Louis se ralentit jusqu’à l’immobilité sous des princes sans grandeur, sans prestige et sans gloire.

Obstinés à dédaigner la forme au profit de pensées dont on ne possédait que le moule dogmatique , les auteurs, libéraux à courte vue, replongèrent sous le joug des discipli-

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nés cléricales et du latin, cet idiome national qu’ils négligeaient de fortifier par la culture, tout en s’efforçant de l’opposer à la langue de l’autorité. Réduit h manquer d’accent et de flexibilité, le français, livré aux errements de la scolastique, fut étouffé de nouveau par les théologiens de la vieille Sorbonne. Cet énervement du génie national ne contribua pas peu , un siècle et demi plus tard , à le livrer sans défense au mal de l’imitation. Pendant ce temps-là, l’italien, plus robuste et mieux poli, continuait notre œuvre interrompue et héritait de notre génie primitif. Quant au provençal, il penchait sur son déclin; les dialectes poitevins, angevins, limousins, l’avaient corrompu, et le succès meurtrier de la croisade albigeoise l’avait frappé de stérilité. Raymond Vidal, dans sa grammaire, gémit sur cette décadence.

Ainsi, durant ces deux siècles, la langue française offre le spectacle d’une dégénération croissante. Le latin et le roman, dans ce long duel, s’étaient réciproquement blessés , et leur vie s’écoulait goutte à goutte.

Chroni(|ueur de profession, doué de l’instinct de son art, habile sans élévation, mais orné d’une teinte pâle des lettres antiques, décrivant avec complaisance, cherchant l’effet plutôt que l’émotion, Jean Froissart lutta contre cette léthargie littéraire. Il peint avec vérité, mais petitement, et rend la forme des choses avec un langage parfois diffus, toujours un peu lourd et rebelle h l’originalité de l’auteur. Il arrivait trop tard pour exploiter un langage dur mais robuste, ou trop tôt pour animer un parler froid mais plus souple. Ce n’est plus Joinville; ce n’est pas encore Comines.

Les poètes continuaient à butiner dans le champ de Jean de Meung : Gerson, qui dressait contre lui un réquisitoire en style de basoche, lui dérobait son plan et son olympe allégorique. Christine de Pisan critiquait le roman de la Rose, et en empruntait les personnifications fastidieuses, l’inévitable songe et la forme encyclopédique. Christine était érudite, ardente, inspirée; son style obscur, enflé, monotone, nous prouve que le français de son siècle éteignait le feu du génie.

Le dernier des froids imitateurs de Jean de Meung fut Charles d’Orléans, qui alignait , sans peine comme sans chaleur, et pour se distraire, des vers brodés routinièrement, ainsi que les dames font de la tapisserie. La flatterie a beaucoup exagéré le mérite de cet amoureux transi qui rimait ses transes et se dispensait de les ressentir.

Passons rapidement à travers les ténèbres de cette époque et appelons de nos regards le crépuscule d’un jour nouveau.

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