LE ROUX DE LINCY
Pensionnaire de l’École Nationale des Charles.
l'roverhes et dictons populaires, avec les Dits du Mercier et des Marchands, et les Crieries de Paris aux xiii' et xiv' siècles, publiés d’après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, par G. -A. Crapelet. Paris, 1801, in-8.
Les Proverbes communs. — A la fin : Cy Unissent les Proverbes communs qui sont au nombre environ sept cent qnatreviiigtz. s. n. et s. d , in-4 gotb.
Première édition de re recueil par ordre alphabétique, formé par J. de h Vesprie, prieur de (’.lairvaux ; il a été souvent réimprimé, au seizième siècle. Jean Gilles de Noyers (Joannes Ægidiua Nucarientia) l’a traduit en latin sous ce litre ; Proverbia gallicana (Par., 1519, in-4j. Voy, ses dilferentes édit, dans le Manuel du Libraire.
Pierre Gringüre dit Vauldemont. Notables enseignemens, adages e( Proverbes (en rimes). Paris, Galiot du Pré, 1527, in-8 gotb.
Plusieurs fois réimprimé. Voy. le Man. du Libraire.
Les Motz dorez de Catbon en François et en latin, avecques bons et utiles enseignemens. Proverbes, adages, autoritez et ditz moraux des saiges. Paris, JeanLungis (1550), in-8 n-otli. — Le seciind volume îles Motz dorez du grand et saiire Catbon, lesquelz sont en latin et en François, avec aucuns bons et très utiles adaiges, autboritez et dietz moraux lies saiges... Paris, ./. Longis et P. Sergent (1555), in-8.
L’auteur île celle traduction des Diaticha de moribus^ allrilniés à Dtovysius ou Vuli^rius Cato , est Pierre Gro^nct. Il y a deux autres Iraduclioiis, de la mêtne époque, rime par Jean Lefèvre, et l’autre par J. Mace. Voy. le J/fin, du Libraire, pour les nombreuses édit, de ces recueil.'.
(bi. DE Bouvelles. Proverbes et dits sententieux, avec riutcrprétatioii d’iceux. Paris, G. Lenoir, 1557, in 8.
('et ouvrajre est difl'erent de celui que l’auteur avait dfjà publié : Car. Hovtlli Samarobrtni Proverbtorumvulgarium L6. ///. Paris., 155 1 , in«8.
Rencontres à tous propos, par Proverbes et buictains liaiiçois tant anciens que modernes. Paris, Est. GrouUeau, 1.5,54, 2 part, in-16 obi., lig. s. b.
Plu>ieurs fois rfiuiprimé, sous divers litres.
Gab. Mei'bier. Recueil de sentences notables, dicts et dictons communs, adages. Proverbes et rel'rains, la plupart trad. de latin, italien et espagnol.. .. ylnucrs, 7. Waesberghe, l.5()8,2 part. in-l().
Souvent réimprimé sous le titre : Tièbor des sentences dorees, dicts, proverbes et dicton# communs.
(.Iean le Bon.) Adages et Proverbes de Solon de Voge, recueillis par rilctropolilnin. Paris, Nie. Bonfuns (vers 1578), in-lG.
Henri Estienne. Les Prémices , ou le P' livre des Provcrlies épigrammatizez ou des épigranimes proverliializez , (.’esl-à-dire signez et scellez par les Proverbes François; aucuns aussi par les grecs et latins, ou autres pris de quelcun des langages vulgaires, rangés en lieux communs. [Genève,) Henri Estienne, 1594, in-8.
.!. Ant. de Baïf. Les Mimes, enseignemens et Proverbes. Paris, Mamert Pâtisson, 1597, in-12.
El dernière édition est celle de Toulouse, t6ld, in-12.
Ant. Oudin. Curiosité/. Françoises pour supplément aux dictionnaires, ou Recueil de plusieurs belles propriétez, avec une iiilinité de Proverbes et de qiiolihels pour l’explication de toutes sorles de livres. l‘aris, IfiiO, in-8.
(jomez de Trier. Le Jardin de récréation auquel croissent rameaux, (leurs et Fruicts très-beaux, gentil/ et soiieFz, sous le imm de six mille Proverbes et plaisantes rencontres Françoises rerticillies et triées par Gomes de Trier. Amst., IGll , in-4.
(Adr. de Monti.ic, comte de Cramail.) La comédie des Proverbes, pièce comique. Paris, IGoo, in-8.
Vov. dans le catalogne Soleinne les nombreuses édil. de celte comédie.
(I. de Bensf.rade.) Ballet des Proverbes, à onze entrées , dansé par Sa Majesté le 17 Février 1G54. Paris, 1G54, in-4.
Réimprimé dans ses OEuvr-s diverses [Par.. t69T, i vol. in-lî^.
Jac. Lagniet. Recueil des plus illustres Proverbes, divisé en trois livres : le premier contient les Proverbes moraux, le second les Proverbes joyeux et plaisans ; le troisième représente la Vie des Gueux en Proverbes, etc. Parts (1657-65), in-4.
Collection rare et curieuse d’eslampev représenlanl des Proverbes nn# en aclion. Pierre Breughel a gravé à l’eau-forte une suite de Proverbes du même genre, avec légendes en fiançais et en hollandais.
Fleurt de Bellingen. L’Étymologie ou explication des Proverbes François, divisé en trois livres, par chapitres en Forme de dialogues. La Haye, 1656, in-8.
La première édition, intitulée : Les premiers essais de Proverbes (I.a Haye, 1653, in-8) ne contient que le second livre. Celte édition fut reproduite, avec quelques changements, sons ce titre : Les Illustres Proverbes historiques, ou Recueil de diverses questions curieuses pour se divertir agréablement dans les compagnies {Par., 1655, in-12), et plusieurs fois réimprimée. Quand V Etymologie ou exphe. des Proverbes français eut paru à La Haye, on en fit aussi une contreTaçon, sous ce titre, qui seinblcrait indiquer un ouvrage different : Les Illustres Proverbes nouveaux et historiques , expliqués par diverses 7UP«^lon« curieuses et morales, en forme de dialogue (Par., 16ti5, 2 part, in-12, fig.).
Le Duc. Proverbes en rimes ou Rimes en Proverbes, tirés en substance tant de la lecture des bons livres que de la Façon ordinaire de parler, et arcomodez en distiques ou manières de sentences. Paris, 1665, 2 vol. in-12.
(Moisant de Brieux.) Les Origines de quelques Coutumes anciennes et de plusieurs Façons de parler triviales, etc. Caen, 1672, in-12.
(Gf.org. de Backer.) Dictionnaire des Proverbes François, avec l’explication de leurs significations, et une partie de leur origine, etc., par G. D. B. Bruxelles, 1710, in-8.
(Nie. Ragot de Grandval.) Almanach des Proverbes pour l’année 1745, recueilli par Cartoucbi-Vaiideek , astronome |irivilégié suivant les arts. Anvers [Paris), 1745, in-8.
(.X. Jos, Panckoucke.) Dictionnaire des Proverbes François et des Façons de parler comiques, burlesques et Familières, avec l’explication et l’étymologie les plus avérées, par J. P. Paris, 1749, in-8.
Plusieurs fois réimprimé.
(L’abbé Tuet) . Matinées Senonoiscs, ou Proverbes François, suivis de leur origine, de leur rapport avec ceux des langues anciennes et modernes.... Paris, 1789, in-8.
Il Ÿ a des exempl. datés de l’an iii et intitulés : Proverbes français, suivis de leur origine, etc.
Pierre de la Mésangère. Dictionnaire des Proverbes Français. Paris, 1825, in-8.
La première édit, de 1821 e^t beaucoup moins complèle.
C. DE Meby. Histoire générale des Proverbes, adages, sentences, apopbtbegmes , dérivés des mœurs, des usages, de l’esprit et de la morale des peuples anciens et modernes, accompagnée de remarques et d’anecdotes... Paris, 1827, 5 vol. in-8.
L’auteur avait préludé à ce savant ouvrage par une Dissertation liistoriqtie et morale sur les Proverbes» jdaoce en tête d’une nouvelle édit. dei Pf overbes de Carmontelle [Par., 1^22, 4 vol. in-8).
P. M. Q uiTARD. Dictionnaire étymologique , historique et anecdotique des Proverbes et des locutions proverbiales do la langue Française, en rapport avec des Proverbes et des loriitions proverbiales des autres langues. Paris, 1842, iii-8.
Leroux de Lincy. Le Livre des Proverbes Français, précédé d’un Essai sur la Philosophie de Sanebo Pança, parM. Perd. Denis. Paris, 1842, 2 vol. in-12.
G. Duplessis. Bibliographie parémiologiqiie. Études bibliograpbiques et littéraires sur les ouvrages. Fragments d’ouvrages et opuscules spécialement consacrés aux Proverbes dans toutes les langues, etc., Paris, 1847, in-8.
Ccl ouvrage, le dernier publié sur les Proverbes, renferme une Bibliographie raisonnée, très-complète et très-étendue, dans laquelle Iç lecteur trouvera l’indjcation d’une feule de livres parcmiologiques , grecs, latin.?, français’, espagnols, italiens, etc., qii il cCit été impossible de citer ici.
€C)^nt0 p(î)îpm£^Jîi€0, n®€£0, tu.
ous les peuples ont chanté. Dès leur origine , ils ont éprouvé le besoin d’émettre leurs sentiments el leurs idées; le mode d’émission qu’ils trouvèrent d’abord fut le Ch:inl. Mais le Chant, dans ces temps primitifs, dut se ressentir de la naïveté et de l’inexpérience des chanteurs; c’est donc cette forme inhabile et naïve qui, jointe à un fond ordinairement sérieux, ou du moins pris au sérieux, constitue, h proprement parler, le Chant populaire.
Chaque nation possède donc des Chants populaires; et comme chez chacune d’elles des causes analogues doivent avoir donné naissance à ces Chants, il en résulte que ces Chants doivent aussi présenter entre eux une certaine analogie. Ils furent toujours inspirés, soit par les événements publics, soit par la religion, soit par les joies ou les tristesses intimes; de là, trois principales catégories bien distinctes, qui renferment : les Chants historiques, les Chants religieux et les Chants domestiques.
Sans vouloir remonter h l’origine des peuples, quoique les temps primitifs pussent nous offrir de nombreux et mémorables exemples, ne seraient-ce que les cantiques de Moïse, de David et des prophètes juifs; sans nous égarer dans le vaste champ des con-
Belles-Lettres.
CHANTS POPULAIRES. NOELS . ETC,, Fol I
jecUires historiques, il y a pour nous bien assez d’inléressanles éludes h faire, en ne nous occupant que des Chants populaires du Moyen Âge en France et en Europe.
Il ne faut pas remonter bien au-delà du douzième siècle pour trouver les premiers monuments écrits de ce qu’on peut appeler le Chant populaire; mais il est de toute cerliliide que la tradition orale et même écrite (les manuscrits sont aujourd’hui perdus) avait conservé quelques-uns de ces Chants longtemps avant cette époque. Un rapide coup d’œil rétrospectif peut nous en fournir la preuve. Au quatrième siècle, saint Augustin, tout en regrettant d’employer des mots barbares pour plaire aux mariniers d’Hippone, se plaint de ce que les Chants du peuple altéraient la belle langue de Virgile : il y avait donc alors des Chants du peuple? Au sixième siècle, saint Avise, enchérissant sur saint (Grégoire de Tours, qui s’écriait avec amertume : Cæ diebiis nosh'is, quiaperiit sludium Ullerarum à nobis! ( « Malheur à notre temps, parce que l’amour des lettres se perd pour nous! » ) dit, à son tour, qu’il renonce à écriie en vers, parce que ses contemporains ne comprennent plus ni le rhythme'ni la mesure; le rhythme et la mesure ne sont-ils |)as les éléments du Chant? En 623, Clotaire II remporte une victoire sur les Saxons, et aussitôt un Chant populaire, envers latins rimés, célèbre cette victoire; l’évêque de Meaux, Hildegaire, nous en a conservé deux stances, dont voici les premiers vers :
De Clolario est cancre rege Fraiicoruni, Qui ivit pugnare contra Saxonuni...
On ne contestera sans doute h ce début ni la naïveté, ni l’inexpérience de la forme, ces deux qualités constitutives du Chant populaire. Du huitième au neuvième siècle, on pourrait également citer trois ou quatre pièces écrites en latin ou en langue franque, ayant trait à notre histoire nationale. Charlemagne, au dire d’l'’ginhard, avait fait recueillir les Chants guerriers de son époque; mais ce curieux recueil ne nous est malheureusement point parvenu. Au neuvième siècle, la ville de Liège vit pour la première fois arriver dans ses murs un de nos jongleurs {li jongleor), ces espèces de rapsodes ambulants qui portaient de ville en ville les Chants et les contes de nos pères ; et Ürderic Vital, en parlant des chansons qui couraient sur Guillaume-au-court-nez, nous ramène au douzième siècle, qui peut nous fournir, comme nous l’avons dit, les premiers documents écrits du Chant populaire.
La pièce datée de ce siècle, laquelle sert de point de départ au savant collecteur des Chants populaires français (M . Le Roux de Lincy), est un chaut latin, divisé en strophes de (piatre vers rimés, dont le refrain, par une bizarrerie remarquable mais non inusitée en ce lemps-là, est en vers français. Cette chanson, adressée à Abélard par son disciple Hilaire (pii lui exprime la douleur que ses élèves ressentaient de son départ, est précieuse, nonseulement h cause de l'homme célèbre pour qui elle a été faite, mais encore comme un rare échantillon de ce qu’élait la langue française h celte époque :
Tort a vers nos li ineslre !
(lit ce refrain, qui, avec le texte des couplets en mauvais latin, offre un ensemble que l’on peut considérer comme le résumé des deux formes que les Chants populaires affectaient alors; c’étaient tantôt des Chants latins ne rappelant guère la belle latinité du règne d’Auguste, tantôt des Chants français ne laissant pas prévoir toutes les richesses que notre langue devait acquérir. Jusqu’au douzième siècle, on avait donc presque toujours chanté en latin, faute d’un autre idiome qui se prêtât aux conditions du rhythme et de la mesure; si le peuple chantait dans son langage vulgaire qui n’était pas fixé et qui n’avait jamais été écrit, ses Chants étaient sans écho et sans durée ; mais, à partir du douzième siècle, une langue nouvelle se forme et succède bientôt aux vagues et barbares tâtonnements de la langue franque : cette langue romane des trouvères et des troubadours, qui va rivaliser avec la langue latine, est merveilleusement propre à la poésie ; ce sont, en effet, des Chants populaires qui signalent les premiers hégayements de cette langue, divisée bientôt en deux idiomes distincts, celui d’oc ou du Midi, et celui d’o// ou du Nord. Nous n’attacherons pas cependant la dénomination de Citant populaire à toutes les pièces de vers qui se chantaient parmi le peuple et qui obtenaient ainsi une véritable popularité.
Le Chant populaire, selon nous, loin d’être l’œuvre de tel ou tel poète dont on puisse citer le nom (il faut cependant tenir compte de quelques rares exceptions) est ordinairement l’œuvre d’auteurs ineonnus qui l’ont faite, presque sans s’en douter, ou bien aussi l’œuvre collective et même successive des générations, qui, l’une l'autre apportant son vers ou sa strophe, ont fini par enfanter ces chansons, ces légendes et ees ballades, dont personne ne saurait revendiquer sa part, tant chacun l'a fondue dans la part d’autrui, comme pour en faire le reflet anonyme de l’esprit public à telle époque ou en telle circonstance. Voilà ce qui constitue véritablement le Chant populaire, production primitive et nationale, où se reflètent coutumes, mœurs, passions, langages et croyances des peuples qui l’ont créée, et où le manque d’art offre lui-même quelquefois des eharmes que toutes les combinaisons du génie littéraire ne parviendraient pas à égaler.
Ainsi, laissons les trouvères ou jongleurs promener de château en château et de ville et ville leurs romans et pastourelles; la chanson de Geste, récit très-populaire des légendes héroïques de guerre et d'amour, n’est point non plus de notre ressort, avec ses quarante ou soixante mille vers chantés partiellement par ces rapsodes errants qui s’accompagnaient de la vielle et du luth; il nous irait plutôt de recueillir sur notre route quelques troubadours avec leurs causons amoureuses qui étaient, à vrai dire, les Chants populaires de la Provence; mais le mieux sera de passer tout de suite à l’espèce de Chants que nous avons définis plus haut. Nous n’avons pas d’ailleurs à faire ici l’inventaire chronologique des Chants qui peuvent être considérés comme l’expression la plus fidèle de la poésie populaire à toutes les époques et dans toutes les provinces de France.
Il faut surtout être sobre de citations dans un pareil sujet : nous ne transcrirons donc guère que des fragments de pièces, les plus propres à bien caraetéi iser chacun des genres que nous étudierons. Voiei néanmoins la graeieiise chanson de la Reine d' Avril (la
Régine Avrillouse) en dialecte poitevin, que nous choisissons, entre cent autres d’une
physionomie historique plus tranchée, et qu chef-d’œuvre du genre :
Al entrade del tens clar,
Eya!
Pir joie recomençar,
Eya!
Et pir jalous irrilar,
Eya!
Vol la Regine mostrar K’ele est si amorouse.
Alavi, alavi, jalous,
Lassaz nos, lassaz nos Ballar enire nos, entre nos !
El a fait par tout manda r Non sie, jusqu’à la niar,
Puccle ni baclielar
Que tuil ne vengnent d luçar
En la dance joiouse.
Alavi, etc.
Le reis i vent d’autre part,
Pir la dance destorbar.
Que il est en crenietar Que on li vuelle amblar La Regine Avrillouse.
Alavi, etc.
Mais pour neient li vol far,
K’ele n’a soig de viellar ;
Mais d’un légeir baclielar,
Ki ben sache sola(;ar La donne savorouse.
Alavi, etc.
Qi dont la véist dançar Et son gent cors déportai-,
Ben puist dire de vertar K’el mont non sie sa par,
La Regine joiouse.
Alavi, etc.
mérite d’être citée tout entière comme un
l’entrée du temps clair,
Eya!
Pour recommencer la joie ,
Eya!
Et pour irriter les jaloux,
Eya!
La Reine veut montrer Qu’elle est bien amoureuse.
Allez, allez, jaloux,
Laissez-nous, laissez-nous Danser entre nous, entre nous!
Elle a fait partout mander (Qu’il) n’y ait, jusqu’à la mer,
Pucelle ni bachelier Qui tôt ne viennent danser En la danse joyeuse.
Allez, etc.
Le roi y vient d’autre part.
Pour troubler la danse.
Car il est dans la crainte Qu’on (ne) lui veuille cnlexer La Reine d’ Avril.
Allez, etc.
Mais pour rien (elle ne) veut le faire.
Car elle n’a souci de vieillard ;
Mais d’un gentil bachelier.
Qui sache bien divertir La dame savoureuse.
Allez, etc.
Qui donc la vit danser Et son gent corps balancer.
Peut bien dire, en vérité.
Qu’au monde n’a sa pareille,
La Reine joyeuse.
.\llez, etc.
La date de cette chanson , M. Le Roux de Liiicy la fixe d’une manière irrécusable à la tin du douzième siècle : « Dans une des chansons écrites à la même époque, dit-il, et sans doute par le même auteur, qui se Irouve quelques feuillets plus loin, dans le même
manuscrit, au dernier couplet, le poëte, faisant l’éloge des trois sœurs qui sont au château de Montauri, dit qu’il préfère une demoiselle avenante de Castille h deux chameaux chargés d’or et à tout l’empire d'Emmanuel. Des deux empereurs d’Orient qui ont porté ce nom, un seul peut être celui que l’on désigne ici : Emmanuel Comncne, qui commença h régner en 1143 et mourut en 1180. Or, quand notre chanson fut faite , ou cet empereur vivait encore, ou il était mort depuis peu d’années, et son souvenir était dans la mémoire des poètes. De plus, la chanson précédente sur la mort du roi Richard se trouve et dans le même manuscrit et sur le même feuillet. Elle est écrite dans le même dialecte et peut-être par le même auteur. Or, comme Richard mourut en 1199, il en résulte que ces chansons furent composées dans les vingt dernières années du douzième siècle. » Assurément, c’est tirer bon parti de son sujet, que d’amener une simple ronde de paysans poitevins, d’ailleurs poétique et gracieuse, h l’état de document, de Chant populaire historique. Et si, avec cette pièce, dénuée en apparence de toute indication précise, on a obtenu un pareil résultat, nous laissons à juger ceux que l’on pourrait tirer d’une foule d’anciens Chants plus significatifs, empreints de la couleur du temps et tout retentissant encore des faits de l’histoire.
La France est riche en poésies de ce genre; et si les autres nations ont rassemblé plus tôt qu’elle leurs recueils de Chants historiques et populaires, ce n’est certes pas que les éléments de semblables recueils nous aient manqué. Les croisades ont inspiré des chansons ou des lais aux trouvères du Nord comme aux troubadours du Midi ; toutes \es émotions du treizième siècle ont eu aussi leurs chansons, et, depuis les Flagellans de 1349 jusqu’aux Ligueurs de 1590, tous les partis se sont fait des Chants de propagande et de ralliement. Chants à eux, œuvres caractéristiques et collectives, venant de tous plutôt que d’un seul, et répondant parfaitement h la définition que nous avons donnée du vrai Chant populaire.
L’importance de ce Chant ne se mesurait pas toujours à celle de l’événement qui l’avait fait naître; ainsi, que les hauts barons de France se révoltent pendant la minorité de saint Louis , que les Anglais occupent le territoire de Normandie , que Duguesclin ou les ducs de Rourgogne viennent h mourir, les chansons, les vaux-de-vire, les ballades prennent aussitôt naissance; mais que des rivalités individuelles s’élèvent, qu’un tournoi ou une fête se donne, qu’un besoin de mordre ou de piquer se fasse sentir, qu’un éclair de gaieté passe dans le cœur du poêle, les ballades, les vaux-de-vire, les chansons reprennent une nouvelle volée, et la poésie populaire trouvera des couplets et des refrains, aussi bien pour célébrer les grandes choses de la patrie, que les plus petites circonstances particulières de la vie. des canteors eux-mêmes. C’est sans doute à l’aide de ces individualités qu’il nous est permis d’étudier plus profondément les détails des mœurs et coutumes du temps passé. Que si l’on remarque beaucoup de variété dans le choix des sujets de ces Chants, on n’a pas h constater chez leurs auteurs moins de variété d’opinions. Le poulet le contre sc coudoient dans leurs vers ; l’un fait l’apologie de l’événement qu’il chante, l’autre le blâme; l’un en rit, l’autre en pleure ; tel va plaisanter sur la mort do
Charles IX, tel se lamentera sur la même mort; lorsque Jacques Clément assassine Henri III, vous entendrez, d’un côté, un chant de triomphe ;
O le sainct religieux,
De Sorbonne sa naissance,
Jacques Clément bienheureux,
Des Jacobins l’excellence.
Qui, par sa bcnévolence.
Guidé parle saincl Esprit,
A mérité asscurance L’en haut au ciel où il vist...
Cl, d’un aiilre coté, vous entendrez un chant de malédiction :
Il fut lué par un meschant mulin,
Jacques Clément, qui estoit jacobin.
Jacques Clément, si tu eslois à nai tre.
Las! nous aurions nostre roy, nosire maisire ; Tu l’as occis avecques un Cousteau,
Tu as faict pis que fit oncques bourreau.
Pour faire diversion à ces souvenirs de meurtre, jetons les yeux sur le chant satyriquc (jui fut décoché à François P’’, prisonnier h la bataille de Pavie.
Hélas ! La Palice est mort.
Il est mort devant Pavie.
Hélas ! s’il n’estoit pas mort,
11 serait encore en vie !
Quant le roy partit de France,
A la male heure il partit;
11 en partit le dimanche.
Et lelundy il fut pris...
Le premier couplet nous remet sur une voie bien connue : il nous fait tomber eu plein ilans cet autre Chant populaire connu sous le nom de Chanson de M. de la Palisse, que le savant Bernard de la Monnoye, deux siècles plus lard, s’amusa à niaisifier, tout en le trempant dans le sel bourguignon. Nous sommes infailliblement à la source oit le malin auteur des Nuëls, le pseudo-Barozay a dû puiser.
Avant d’en finir avec les Chants historiques, parmi lesquels on peut mentionner, comme les plus curieux, le cantique latin des Croisés partant pour la Terre Sainte, la bizarre chanson de Jacquemin, la Guerre, sur la bataille de Marignan, Ja chanson intitulée : Le Ciel, sur les dames de la cour de François P’’, etc.; avant, disons-nous, de laisser de côté cette première catégorie que nous avons à peine effleurée ici, et poui- donner le texte d'un rapprochement encore plus piquant h faire, nous indiquerons le Convoi du duc de Guise, dit Romance populaire, qui, malgré sa date de 1566, a grandement l'air d’être, pour notre Malhrough, postérieur d’un siècle et demi, ce que la chanson sur la
bataille de Pavie fut pour notre La Palisse. En effet, il y a, dans le Convoi du duc de Guise, des couplets entiers qui ont reparu dans le convoi de Malbrough, entre autres celui qui termine le récit d'une manière très-morale :
Li ceremonie faite,
Chacun s’alla coiither;
Les uns avec leurs femmes,
Et les autres tout seuls.
Le duc de Guise et Malbrough, comme ils ont entre eux un air de famille! Faut-il pour cela crier au plagiaire? Le Chant populaire, par le fait même qu’il est l’œuvre de tout le monde, appartient h tout le monde; et si, une fois, le génie inventif des masses s’est trouvé à court, ou a jugé à propos de se reposer, il a bien pu se servir plus lard des chansons qu’il avait composées plus tôt, au risque de se répéter, sans qu’on ait le droit de lui reprocher les emprunts qu’il se faisait à lui-même. L’analogie des circonstances amène d’ailleurs naturellement l’analogie des idées et des expressions.
Ce ne sont pas là les deux seuls exemples de ressemblance, sinon de pai’faite similitude qu’on remarque dans des Chants populaires bien différents d’origine et d’époque; mais nous trouverons un plus grand nombre d’exemples identiques dans les Chants religieux, qui vont maintenant nous occuper.*
Le Chant religieux n’a guère plus besoin d’être défini que le Chant historique et le Chant domestique, que leur nom seul désigne assez clairement. Le Chant populaire religieux, toutefois, ne s’est pas développé dans une sphère de variété aussi étendue que le Chant historique et le Chant domestique ; mais , tout restreint qu’il fut , de sa nature , aux croyances et aux cérémonies de l'Église, il n’a pas eu moins de vogue ni moins d’éclat que les Chants des deux autres catégories; on pourrait peut-être avancer que, à un certain point de vue, c’est celui des trois genres qui a été le plus fécond en œuvres vraiment populaires. Nous ne demanderons pas s’il faut attribuer cette fécondité à l’allure singulièremenl 'pieuse affectée par ce Chant, du moins à sa naissance; nous craindrions trop d’avoir l’air de faire une épigramme contre la dévotion de nos bons ancêtres; mais, en présence des citations que nous choisirons, le lecteur restera juge de la question, qu’il pourra résoudre après, tout aussi bien que nous.
Si un Chant populaire peut être avec raison qualifié du nom solennel de Chant religieux, c’est, sans contredit, celui que les chrétiens font entendre en chœur devant l’autel où le prêtre célèbre le sacrifice de la messe. Eh bien! il y a un ancien concile qui défend, surtout aux femmes, de chanter des chansons obscènes dans les églises; oui, des chansons obscènes! et c’est de ce concile que nous sommes obligés de partir pour trouver le Chant religieux et le suivre dans ses phases! Quelle •conversion ce Chant ne doit-il pas faire pour arriver à justifier son titre! Aussi, ne sera-t-il jamais revêtu d’une enveloppe bien édifiante, et restera-t-il, à quelques exceptions près, toujours un peu grivois et goguenard, comme une contradiction bizarre au milieu de celte époque où
l’art, en général, avait la foi. Que ce ne soit pourtant pas la condamnation du Chant religieux , que sa naïveté absoudrait au besoin? Hâtons-nous donc d’étendre un voile, s’il le fauC sur l’origine peu canonique de ce Chant, et, montrons-le, échappé h peine aux foudres d’un concile, passant par la Prose de Pâne, et devenant le Noël, le Noël populaire, le Chaut religieux par excellence, qui a pris tous les tons, tous les caractères et toutes les formes.
Ap rès l’abolition de la fête des Diacres et de toutes ces joyeuses saturnales de nos candides aïeux, qui n’avaient pas toujours d’autre prétention que celle d’y voir des fêtes religieuses, on chercha sans doute à les remplacer d’une façon plus décente, et l’on prit goût alors à ces scènes pastorales, à ces dialogues populaires, par lesquels on célébrait l’anniversaire de la bienheureuse naissance du Christ. Ce fut encore une espèce de drame muet, dont les personnages étaient animés d’abord des intentions les plus pieuses, mais qui, comme le reste, dégénéra plus tard en cérémonie burlesque et bouffonne. On se rendait en foule dans les églises; une femme, souvent la plus jolie, mais non toujours la plus digne , remplissait le rôle de la sainte Vierge ; un jeune homme, celui de saint Joseph; trois vieillards, ceux des trois rois mages, et un petit enfant complétait la leprésentation en remplissant innocemment le rôle de l’enfant Jésus. Cette mise en scène une fois terminée, quelquefois avec les costumes et les accessoires nécessaires, le peuple se mettait en marche processionnellement autour de l’église, à la suite des acteurs de la Nativité, et il venait se prosterner aux pieds du divin nouveau-né, en lui apportant des prières et des offrandes, le tout accompagné du chant des Noëls en langue vulgaire.
Lu couplet de Noël, que nous a légué le Moyen Age, mais dont nous aurions quelque motif de croire la forme un peu rajeunie, nous montre la Joie des Bêles à la nouvelle de la naissance du Saint Enfant. Nous laissons à penser ce que devaient faire les hommes, puisque les bêtes étaient si joyeuses! Ce singulier Noël demandait, de la part de celui qui l’exécutait, une grande étude d'harmonie imitative, car il devait parodier successivement le chant clair du coq, le mugissement sourd du bœuf, le cri tremblotant de la chèvre, le braiment str ident de l’âne et le beuglement rauque du veau :
Comme les Bestes autrefois Parloienl mieux latin que françois, Le Coq, de loin voyant le faict, S’écria : ClllllSTUS NATUS EST ; Le Bœuf, d’un air tout ébaubi, Demande : UBI, UBI, UBl?
La Chèvre, se tordant le groin, Respond que c’est à BETHLÉEM ; Maistre Baudet, curiosus De l’aller voir, dit : EAMUS;
Et, droit sur ses pattes, le Veau Beugle deux fois : VOLO, VOLO.
On peut voir encore, dans ce curieux couplet qui date du douzü.ine siècle et qui a él(* mallieureusemenl renouvelé au seizième, ce que nous avons déjà fait remarquer ii propos de la chanson des disciples d’Abélard, c’est-à-dire le mélange, dans le langage, de l’élément ancien et du nouveau, du latin et du français.
Le Noël, cependant, n’élait pas toujours malinet goguenard comme un vau-de-vire. Un certain nombre de ces chansons religieuses, au contraire, se distinguait par une toucliante naïveté; plusieurs môme pouvaient passer pour de véritables cantiques. Ainsi, dans un Noël ti ès-long, du temps de la Ligue, on trouve ces trois couplets :
Nous le requérons î mains joirilcs Vouloir ouïr nos grièves plaintes, Nous, pauvres pastoreaus :
De toutes parts on nous saccage,
On nous ilétruit, on nous ravage.
Et brcl)iset agneaux.
Le soldat, tous les jours, sans cesse.
En nos ca'ettes nous oppiesse.
Pille et emporte toul ;
11 nous compose, il nous rançonne; A son départ, souvent nous donne Encore un mécliant coup.
Que si bientôt tu n’y prends garde.
Nous mettant sous ta sauve-garde.
Hélas! c’est l'ail de nous.
Ote-nous donc de ces misères; Fais cesser nos civiles guerres...
Te prions à genoux!
Assurément, il y a là dedans de la ferveur et de la foi, avec une forme presque poétique, sous un rhytbme digne des odes de Ronsard.
Le caractère de piété simple et grave se retrouve surtout dans les Chants populaires de la Rrelagne, où l’on ne rencontre presque jamais cette teinte ironique qui règne souvent dans les Noëls des autres provinces. Une des plus gracieuses compositions bretonnes, tpioique ce ne soit pas précisément un Noël , est intitulée ; Av Baradoz [le Paradis). œuvre charmante et mystique, attribuée généralement à un missionnaire du dix-septième siècle, mais que M. de la Villemarqué, le premier éditeur des Chants bretons, regarde comme bien antérieure à cette époque, (œ chant est écrit dans le dialecte de Tréguier. En voici quelques strophes avec la traduction littérale de M. de la Villemarqué :
Jczus! pegor braz vo Plijaduc aim cneo,
Pa vint dirak Doue, Hag enii lie garante !
.lésus ! combien sera grand Le bonheur des âmes,*
Quand elles seront devant Dieu, Et dans son amour!
Berr gavann ann amzer, Hag ar poaniou dister, O sonjal de ha noz E gloar ar baradoz...
Je trouve le temps court, El légères les peines.
En songeant nuit et jour A la gloire ilu paradis.
Pa zellann enn envo,
Hag enlreze va bro,
Nijal di a garenn,
Evel enr goiilniik wcnn...
Quand je regarde Le ciel ma patrie.
Je voudrois y voler
Comme une petite colombe blancbc...
Bellec-Lettrec.
CHANTS POPULAIRES, KOELS , ETC., Fol V
Kcrkcnt a ma
Torret va cliadcnno,
M’en em zavo enii er
Evcl euiin aie’ houeder.
Aussilôt que nies
Chaînes seront brisées,
Je m’élèverai dans les airs
Comme une alouelle.
Treincn a rinn al ioar
Evit monet d’ar c’hloar
Dreisl ann heol, ar sierod.
Me a vezo douget...
Je passerai la lune
Pour aller à la gloire.
Je foulerai aux pieds
Le soleil et les éloiles...
Perc'her ar Laradoz
Digor ouz va gortoz,
Ar zent, ar zentezed,
Tosl d’ain digemeret...
Je verrai les portes du paradis
Ouvertes pour m’attendre.
Et les saints et les saintes
Prêts à me recevoir...
Me a welo Jezus,
Enn eur c’iiiz dudiuz
0 lakat war va fenn
Ar gaera kurunen...
Je verrai Jésus,
D’un air plein de bonté,
Placer sur mon front
Une belle couronne...
— Evel grizio roz-gwcnn, (a lavaro Jezus)
Pe lili pe spern-gwenii,
E kornig eul-liorz,
Ed’lioe’li e-kreiz va forz; — ...
— «Vous êtes en ma cour {dira Jésus), Comme des racines de rosiers blancs.
De lys ou d’aubépines
Dans un jardin !... »
Kaer a vezo gwelel
Ar M’erc'liez benniget,
Gand duouzek sleredcii
A ra be c’burimen...
Elle sera belle à voir,
La Vierge bénie.
Avec les douze étoiles
Qui forment sa couronne...
Gwelet a raiinp ni c’boaz
Leun a c’bloar, leun a c’iiraz,
Hon tado, bor mammo ;
Hor breudeur, lud hor bro...
Nous verrons encore.
Pleins de gloire et de grâce.
Nos pères, nos mères.
Nos frères, les boinmes de notre pays...
Ann lioll eledigo
War bo eskeligo
Ker mignon, ker ru benti,
A nijo dreist bor penn ;
Tous les petits anges.
Portés sur leurs petites ailes,
Si gentils et si roses.
Voltigeront au-dessus de nos tètes;
A nijo dreisl bor penn,
Evel eunn lied gwenen,
Enn cur parkad bleunio,
Son lia c’boucz-vad gant-bo.
Voltigeront au-dessus de nos têtes.
Comme un essaim mélodieux
Et parfumé d’abeilles
Dans un cbamp de (leurs.
Euruzded lieb be far !
0 sonjal me bo kar;
C’iiui a ro d’in dizoan
E poanio ar bed-man !
Bonheur sans pareil!
Plus je pense à vous , plus je vous désire ! Vous consolez mon cœur
Dans les peines de cette vie !
Toutes ces pensées, toutes ces images ne sont-elles pas délicieuses, même dans un traduction littérale? Et combien ne doivent-elles pas l’être davantage dans l’original.
revêtues de l’enveloppe lyrique, c’est-à-dire de la mesure, de la rime, et surtout de la musique, presque conslamment inséparable du Chant populaire! « Le cantique du Paradis, ajoute M. de la Villemarqué, dont l’air est aussi suave et aussi charmant que les paroles, nous a été chanté, pour la première fois, par une mendiante assise au pied d’une croix, au bord d’un chemin. La pauvre femme avait peine h contenir son émotion, et pleurait en nous le chantant. Dieu nous donnait en elle un symbole touchant de la piété des Bretons. »
De tout temps, pour revenir aux Noé'ls proprement dits, les chrétiens ont dû célébrer par des Chants la nativité de Jésus et la venue du Messie sur la terre dans la bienheureuse unit de Noël ; mais les Chants en français ne remontent pas plus haut que l’an 1200, c’est-à-dire à l’origine de la langue. On peut même en citer un qui date du treizième siècle, et qui est encoie en latin rimé.
Puer nohls nascitur, Rectorquc angelorutn, In lioc niundo patitur Doniinus Doininorum.
In prcccpe ponitur Sub fœno asinoruni, Cognovcrunt Dominiim Cliristuin regem cœlorum
Ce cantique était psalmodié sur l’air d’une prose d’Église, à laquelle d’ailleurs il ressemble assez. Les Noëls faisaient alors partie intégrante de la liturgie et se chantaient dans les églises la nuit et le jour de Noël. Ils se popularisèrent en passant dans la langue vulgaire, mais en même temps ils perdirent de leur caractère solennel et ils tombèrent peu à peu dans le style profane. L’usage en devint si fréquent et si général, que, au seizième siècle, Clément Marot, le poète libertin et indévot, quoique enclin aux doctrines de Calvin, céda lui-même à la force de l’exemple, et fit deux Noëls, l’un en ballade, l'autre en chanson. Dans ce dernier, le rhythme offre un rapport piquant avec un de ceux employés plus tard par le docte et malicieux La Monnoye :
Une pastourelle gentille Et ung bergior, en ung vergier, L’aultre hier, en jouant à la bille , S’entredisoienl, pour abregier ;
<' Rogier,
Rergier,
Lcgicre
Bergiere,
C’est trop à la bille joué,
Chantons Noë, Noë, Noël... »
(Minox.)
Le curé de Plcumeire Dizô, lai fleùte an main:
Cbanlon, borgei. borgeire,
J’airon Noei demain :
Rôbcigne,
Lubcigne,
Bercigne,
Ligci,
Cbanton tô': Noei, Noei!
(Ia Mouxove.)
Mais, du temps de Marot et de La Monnoye, les beaux jours du Noël religieux étaient déjà loin. Tant que les cœurs furent remplis de croyance , les Noëls s’en tinrent à leur sainte mission. Le Messie seul remplissait le cantique; l’intention de l’auteur était vraiment pieuse, et c’est à peine s’il consacrait un couplet final pour demander à Dieu de
venir on aide à ses humbles serviteurs. Mais peu à peu l’homme s’empara d’un plus grand nombre de couplets, et en laissa moins pour le Rédempteur; la dévotion aux choses de la terre remplaça la dévotion aux choses du ciel, et alors les Noëls, tout en conservant leur forme primitive, devinrent des requêtes pour les besoins de l'homme, des allusions aux événements et aux personnages historiques; il y a même des Noëlspolitiques! Dans quelques uns, c’est tout à fait la chanson ; c’est de l’actualité, de la satire, de la gaieté, de l’entrain, dans une enveloppe benoite et sacrée. 3Iais il y a encore un point de vue plus piquant, sous lequel ces chants peuvent être examinés. L’anachronisme <^st chose reçue dans les Noëls. La crèche du Sauveur du monde devient un point central où alfluent indistinctement tous les siècles, toutes les générations anciennes ou modernes d’Adam. Ce sont principalement des bergers qu’on y voit figurer; et, pour payer leur tribut au goût des contrastes , les auteurs ne manquent jamais d’y amener les trois mages. (|ui, par ce seul fait, se trouvent contemporains des personnages de tous les temps qu’on veut bien leur accoler. Pour ne nous occuper que du côté burlesque de la chose, nous avons, par [larenthèse, devant les yeux un de ces Noëls qui fut fait pour le sacre de Louis XIV, qu’on a si bien amalgamé avec Jésus, Mai ie, Joseph et les personnages de l’antiquité et du Moyen Age, qu’il serait difficile de voir de quel côté est l’anachronisme, c'est-à dire si c'est le Fils de la Vierge qui vient rendre visite au roi, ou si c’est le roi (pii va se promener en Judée.
Dans un autre Noël plus ancien, tous les habitants de la ville et des fauboui gs se rendenl en masse auprès de l'Enfant divin. Voici un couplet de ce Noël bourgeois :
Mossii'C Jean Guillot, Curé lie Saint-Denis, Apporta plein un pot Du lin de sou logis, l’restres cl cscoHiers, Toute icelle nuicice.
Se sont prins à danser.
Sauter.
Ut, re, mi, fa, sol, la, La, la!
X gorge dcs|)loyéc.
On peut juger de la dévotion qui conduisait ces joyeux pèlerins au berceau de Jésus- Christ, sur le mode d’une gamme chromalique. L’adulation vint aussi bientôt se mêler à la mise en œuvre de ces pièces exclusivement profanes. Les bergers ne se rendirent plus h i’établedc Bethléem, que pour y psalmodier l’apologie, le panégyi ique, la llatterie; ce fut, la plupart du temps, le style mendiant des plus humbles épîtres dédicaloires. On vit de tous côtés surgir des : tS'oëlsde roy, Aoëls de laroijne, Noëls des princes, Noëls des ambassadeurs, Noëls des bourgeois, etc. ; c'était à en rendre confus l’àne et le bœuf de l’étable. Nous avons cru remarquer que ces Noëls apologétiques étaient, d’ordinaire, les plus mauvais et les i)lus pauvres. Ils n’avaient d’intérêt sans doute que pour les gens qu’on y louait en dépit de tout.
Le Noël proprement dit, qui varie de forme autant que de style, ne se restreint pas toujours à un chant de courte baleine, à un récit du mystère de l'Incarnation, à un voyage h Bethléem; il agrandit parfois son cadre; il semble affecter même les
i:t la renaissance
allures d’une petite épopée. Nous avons entre les mains un des modèles du genre. 11 n’a pas moins de quarante et un couplets, qui alternent régulièrement de demande à réponse :
— Or, nous dictes, Marie Quel fut le messager Qui porta la nouvelle Pour le monde sauver?
— Ce lut Gabriel l’ange Que, sans dilalion,
Dieu envoya sur terre Par grand’ compassion.
Et, à chaque demande, revient le premier vers : Or, nous dictes , Marie? Ce Noël, (jui coiiimeuce ainsi à l’Annonciation, se continue pendant toute la vie du Christ, et se termine avec elle. H y a des détails d une touchante simplicité. Quant à la forme, elle laisse singulièrement h désirer; la rime n’y paraît même pas toujours à l’that d’assonance.
Le Noël peut encore servir à donner des dociments précieux sur les mœurs, les productions, les ustensiles, les personnages de certaines provinces. La Bresse en a conservé de précieux en ce genre. Voici quelques couplets d’un Noël de l’Ile-de-Fraiice. qui donneront une idée de l’intérêt que présentent souvent , en fait de couleur locale, les Noëls provinciaux :
Ceux de Chaire et de Monlhléry, Celle journée ici.
Firent grand’ fêle Quand Jésus-Christ naquit ;
De sa conquête Cliaciin s’en réjouit...
Chacun a pris sou chalumeau Et la issc son troupeau :
Dans nos campagnes Le rossignol chautoit ;
A nos chansons Cet oiseau répoudoit ..
Les plus dévots do Saint-Germain PartironI du matin.
Mourant d’einio D’adorer rEnfauçon,
Et voir Marie,
La mère du garçon.
Les habitanis de Saiut-Yon j\ voient de gros poissons ,
Soles et carpes ,
Des vives et barbillons.
Asperges et cardes.
Pour Joseph le grison.