‹ Le Moyen Âge et la RenaissanceChapitre 57 sur 78 · TAPISSERIES PL · texte numérisé non relu

TAPISSERIES PL

HicKter

CfiromohtFi Lemetcier

apissenes

Scandinaves (inèdiles) du XI' Siècle C0Tnmunic|uée5 par Mayer.

ara|)i?sfieïiJ€0.

’^üîvjiaH — ojr ijuûl sioclc e t ri quel

|)eu|ile ^qiariieni U tlfH-onyiritfcie J’an

d<* Uti^r de*. TjijMv*»ii 4i>u. i- sqi)» iif< Viaifiit 44»' ,1^ r-

■ ^ttSloil'eS bé}''‘jK|U^ 4Mi .' 1^'

Moyun Aj<ey qui fii uit sî briUMii ii;>a^ O de eut nrt , qui décora de ÿi-s |>rpdiùiN Wcli.lieauji. Jps hCiieiü lie ViÜc» l/*s tulbétirait^, u&rbvr.tia {«s il ï*« ffi- |*ruiit%j| faiiUquU^!^..

Au plug iokl^ qu'pu ï'^ühIi* ^ «i rü*»* . Uajis les aneales des peuples , uY» r» u- ^ 1 contre queiqtic a^cniiou dejCü’ir^pij^

( I iu«nuiueii|g de Id, de soie < t ♦li qui 60 itiU5r|i#iiU Mihispiijf, la io tu.n* auUànt ^pxà rcifc de l uiduiOrie.

Ainsi,.!*'» I5ü)k‘ no»».* rmuHre des ëiolfes ^ littsées. uou-K'uirmem au utoiM'r* inàk

rAPISfFPJEC. PW. I

.«yt> «

®aipj00aEîlJ€S.

ONNAÎT-ON à quel siècle et à quel peuple appartient la découverte de l’art de lisser des Tapisseries sur lesquelles étaient représentées de merveilleuses histoires héroïques ou religieuses ? Le Moyen Age, qui fit un si brillant usage de cet art , qui décora de ses produits les châteaux, les hôtels de ville, les cathédrales, ne l'inventa pas : il l’emprunta à l’antiquité.

Au plus loin qu’on recule , en effet , dans les annales des peuples, on rencontre quelque mention de ces fragiles monuments de fil, de sole et de laine, qui se rattachent à l’histoire de la peinture autant qu’à celle de l’industrie.

Ainsi, la Bible nous montre des étoffes lissées, non-seulement au métier, mais

TAPISSERIES, Pol. I

encore h la main , ou , pour mieux dire , richement brodées à l’aiguille sur un canevas.

Elles servaient de décoration et représentaient des figures diverses. On peut s’en convaincre en lisant dans l’Exode la description des rideaux qui entouraient le tabernacle. i

Ces broderies exécutées h l’aiguille, en fil de soie , d'or ou de laine , sont appelées opiis 1

pliimarii, parce qu’on cherchait à imiter féclat du plumage des oiseaux. Le voile du |

Saint des Saints, au contraire, était un magnifique ouvrage dû h l’habileté du tisserand |

{opiis artificis), c’est-à-dire exécuté à la navette avec des trames de différentes couleurs ; |

il représentait des figures de chérubins. |

Les Babyloniens employèrent également les Tapisseries à exposer les mystères de la |

religion et à perpétuer la mémoire des faits historiques. « Le palais des rois de Babylone, <

dit Philostrate dans la Vie d'Apollonius de Tyane, était, au lieu de peintures, orné de j

Tapisseries tissées d’or et d’argent. On représentait, sur ces tapisseries, des fables grec- |.

qnes, des Andromède, des Amymone, souvent Orphée, etc. »

Apollonius, dans ses Argonautiques, livre I, nous dit aussi combien les étoffes babyloniennes excellaient par les dessins en couleurs variées, qu’y exécutaient les femmes i

du pays. Pline le naturaliste raconte (liv. VllI, chap. 49) que des tapis destinés à couvrir les lits de festin, tapis fabriqués à Babylone, et qui, du temps de Métellus Scipion, avaient été vendus huit cent mille sesterces, furent achetés par Néron au prix énorme de deux millions de sestei'ces.

Les Egyptiens paraissent avoir été également habiles dans fart de la tapisserie à l’aiguille ou brodeiie, et dans celui de la tapisserie tissée. Ce furent eux, dit-on, qui introduisirent, pour ce genre de tapisserie, l’usage de travailler assis; jusque là, on n’avait ii’availlé que debout, parce que les fds de la chaîne étaient tendus de haut en bas perpendiculairement, comme ils le sont encore aujourd’hui dans la haute-lisse, au lieu d’être placés horizontalement. Homère et Virgile font, en plusieurs endroits, allusion à ce mode de travail, et Sénèque, dans sa lettre 90, nous apprend qu’on assujettissait les fds vers le bas, au moyen d’une pièce de bois, à laquelle on attachait des poids très-lourds, comme cela se pratique dans nos manufactures actuelles, où les lisses sont arrêtées sur un cylindre.

Les Grecs ne restèrent pas en arrière dans un art dont ils attribuaient l'invention à Minerve. Ainsi, Philomèle, selon la fable, avait retracé en laine la triste aventure de Progné, et Pénélope, selon l’histoire et la poésie, avait brodé sur la toile les événements de la vie d’Ulysse. Homère, dans une foule de passages, décrit des tentures ffiiies à l’aiguille ou exécutées par le tissage. Au troisième chant de l’Iliade, on voit Hélène tra- |

vaillant à un ouvrage de broderie, où étaient représentés les condjats sanglants des |

Grecs et desTroyens; on rencontre, dans fOdyssée, une foule de vers (liv. iv, vers 124; V

liv. xxni, vers 758, etc.), où il est question de Tapisseiies : le manteau d’Ulysse repré- S

sentait un chien déchirant un faon, etc. ï

L’usage de broder des combats et des chasses sur les habits semble avoir duré fort ;

longtemps. Suivant Hérodote, certains peuples des environs de la mer Caspienne ai- ,

iiiaienl h figurer, sur leurs vélemenls, des animaux et des fleurs. Philostrale, ClémenI d’Alexandrie, Pline, parlent aussi de cet usage, et, plus près de nous, Aslérius, évêque d’Amasée, se plaignait, au quatrième siècle, de la folie du temps, qui faisait attacher, disait-il, un grand prix à « cet art de lisser, aussi vain qu’inutile, et qui, par la combinaison de la chaîne et de la trame, imite la peinture. Lorsque des hommes ainsi vêtus, ajoute le pieux évêque, paraissent dans la rue, les passants les regardent comme des murailles peintes. Leurs habits sont des tableaux que les petits enfants se montrent au doigt. Il y a des lions, des panthères, des ours. 11 y a des rochers, des bois, des chasseurs. Les plus dévots portent le Christ, ses disciples et ses miracles. Ici l’on voit les noces de Galilée et les cruches de vin. Là, c’est le paralytique chargé de son lit, la l)écheresse aux pieds de Jésus, ou le Lazare ressuscitant. »

Les Latins, qui perfectionnèrent tous les arts, fabriquaient aussi des Tapisseries qu’ils nommaient aulœa. Les Grecs les appelaient, avant eux J 7r£pi7rcTat7[^-aTa,

Le nom à' aulœa leur était venu de ce que, quand Attale, roi de Pergame, institua le peuple romain son héritier, on trouva, parmi les meubles de son [)alais, des Tapisseries magnifiques brodées d’or. (Pline, liv. YlII.)

Les Romains avaient, en outre, des tapis précieux qu’ils étendaient sur leurs lits de festin et autres. (Voy. Théocrile, Horace, Catulle.) Ces lapis, qui s’appelèrent vestes eigausapa. représentaient souvent des figures gigantesques, des sujets fabuleux ou héroïques.

Cicéron, dans ses Tusculanes, liv. Y, chap. 6, en parlant du lit d’or sur lequel Denys, tyran de Syracuse, fit asseoir le flatteur Damoclès, dit que ce lit était couvert d’un lapis magnifique : Collocari eimi jussit in aureo lecto, slrato 'pulclierrimo texiili stragulo. magnificis operibus picto. Ailleurs, dans sa seconde Yerrine, Cicéron fait une autre mention bien plus curieuse des Tapisseries, en parlant de ces tapis si connus, dit-il, dans toute la Sicile sous le nom d’Attaliques, qui avaient été volés h Heius, par Yerrès, et que celui-ci aurait pu revendre deux cent mille sesterces.

Les premiers temps du Moyen Age nous offrent peu de documents relatifs aux Tapisseries. Nos vaillants aïeux méprisaient tout art manuel : on ne les voyait donc pas, comme les jeunes Romains du siècle de Théodose, si l’on s’en rapporte à Muller [Com menlalio hislorica de genio, moribus et luæu œvi Theodosiani, p. 122), employer leur temps à faire de la tapisserie (acu quidem pingendo lanificii opéré tempus fefellerunl). Cette occupation était réservée aux femmes, et, dès l’origine de la monarchie, les historiens nous les montrent livrées à des travaux de cette espèce. Ainsi , dans un grand nombre de passages, Grégoire de Tours, le père de notre histoire, parle de Tapisseries quelquefois fort riches, faites par les femmes et même par les princesses, notamment au livre ii de ses Gesla Dei per Francos, lorsque Clovis consent à se faire chrétien ; « Celte nouvelle est portée h l’évêque, qui, comblé de joie, donne ordre de préparer les fonts sacrés; des toiles peintes ombragent les rues, les églises sont ornées de tentures. » {Veiis depictis adumbrantur plateœ; ecclesiœ cortinis adornantur, etc.) Ailleurs, en rappelant la consécration de l’église de Saint-Denis, Grégoire de Tours raconte qu’on y

appendit des tapisseries brodées en or et garnies de perles. Enfin, nous savons que la reine Adélaïde, femme de Hugues Capet, fit présent à cette même église, d’une chasuble, d’un parement d’autel , ainsi que de tentures travaillées de sa propre main, et Jacques Doublet, dans son Histoire de l’abbaye de Saint-Denis , rapporte que la reine Berthe, qui, selon notre vieux proverbe, filait beaucoup, broda également h l’aiguille, sur un canevas, des sujets représentant la gloire de sa famille.

Ce ne fut donc que vers le neuvième siècle, au plus tôt, que la fabrication des tapis et autres tentures exécutées par le tissage commença à s’introduire en France. Jusque là, on avait brodé seulement h l’aiguille, et ce procédé subsista encore longtemps, concurremment avec le tissage; mais ce dernier ne tarda pas h l’emporter. Nous trouvons, en effet (Lebeuf, Histoire d’Auxerre, t. I, p. 173), que saint Angelme de Norwége, évêque d’Auxerre, mort en 840 ou environ, faisait faire un grand nombre de tapis pour le chœur de son église : Tapetia etiam optima, ad sedilia basilicœ exornandœ , plurima contulit. Nous voyous aussi, dans une ancienne chronique publiée par Martenne et Durand, éditeurs de X Amplissima Collectio (t. V, col. 1106 et 1107), que vers l’an 985 il existait, h l’abbaye de Saint-Florent de Saumur, une vaste manufacture d’étoffes, et spécialement de Tapisseries, que les religieux tissaient eux-mêmes. Ce passage de l’dmp/t'ssma Collectio est vraiment curieux et mérite d’être traduit en entier. «Robert 111, abbé. Du temps de ce révérend père, l’œuvre ou fabrique du cloître s’embellit de splendides travaux de peinture et de sculpture , accompagnés de légendes en vers. Ledit père, amateur passionné, rechercha et acquit une quantité considérable d’ornements inouïs, tels que grands dorserets (ou dossiers, dorsalia) en laine, courtines, factiers (ou dais, fasterdia), tentures, lapis de bancs et autres ornements brodés de diverses images. 11 fît faire, entre autres, deux tapisseries, d’uue qualité et d’une ampleur admirables, représentant des éléphants, et ces pièces furent assemblées à l’aide d’une soie précieuse par des tapissiers h gages. 11 ordonna aussi de tisser deux dorserets en laine. Or, pendant qu’on bibriquail l’un de ces tapis, ledit abbé étant allé en France, le frère cellérier défendit aux tapissiers d’exécuter la trame avec le procédé accoutumé : « Eh bien ! dirent ceux-ci, en l’absence de notre bon seigneur, nous n’abandonnerons pas notre travail, mais, puisque vous nous contrariez, nous ferons un ouvrage en sens contraire. » C’est ce qu’on peut vérifier aujourd’hui. Ils firent donc plusieurs tapis, aussi longs que larges, représentant des lions d’argent sur champ de gueules, avec une bordure blanche, semée d’animaux et d’oiseaux rouges. Cette pièce unique resta chez nous comme un modèle de ce genre d’ouvrage, jusqu’au temps de l’abbé Guillaume, et passa pour la plus remarquable des tapisseries du monastère. En effet, dans les grandes solennités, l’alibé faisait tendre le tapis aux éléphants, et l’un des prieurs, le tapis aux lions. L’abbé Robert donna aussi au monastère un tapis orné de roues, que l’on tend sur la muraille avec les autres; il décora, en outre, trois chasubles garnies d’une large broderie (for... »

Plus tard, au commencement du onzième siècle, l'abbé Mathieu accrut encore les

richesses de l’abbayeen ce genre d’ornemenl {Ampl. Coll., t. V, col. 1130 el 1 131) : « Ce vénérable père fit aussi deux beaux dorserets qui se tendent dans le chœur aux principales solennités; sur l’une de ces tapisseries sont représentés deux vieillards avec des harpes et des instruments de musique; sur l’autre, l’Apocalypse de saint Jean, élégamment historié. Il fit encore exécuter plusieurs tentures, d’une merveilleuse beauté, ornées de sagittaires, de lions et autres animaux, qui, aux fêtes solennelles, étaient appendues dans la nef de l’église. »

Nous lisons dans les Miracles de saint Benoît, publiés par Dachery, que, le jour de Pâques de l’année 1095, l’église du monastère de Fleuri-sur-Loire fut ornée de tentures nombreuses [lapelibus plurimis)', et dans la Vie de saint Gervais, abbé de Saint-Riquier, publiée par le même bénédictin, que ce saint fit exécuter, vers l’an 1060, des tapis trèsremarquables pour féglise de son abbaye. Ces témoignages sont loin d’être les seuls qui prouvent qu’au onzième siècle, l’usage de tendre des Tapisseries dans les églises, pour les décorer, jouissait d’une grande faveur, malgré le blâme dont il avait été frappé d’abord. En effet, nous savons, par un passage du recueil intitulé Thésaurus Anecdotorum, que le règlement de l’ordre de Cluny prohibait cet usage comme propre à donner seulement une vaine satisfaction aux regards {pulchra tapelia variis coloribus depicta, liœc omnia nonnecessarius iisus, scd oculorum concupiscenlia requiril.) Aussi, les villes, comme les monastères, tenaient-elles à honneur d’avoir dans leur sein une manufacture de Tapisseries. Poitiers, dès 1025, en possédait une dont les produits étaient fort recherchés. Les tissus quelle exécutait offraient des portraits de rois, d’empereurs, et des sujets tirés de l’Ecriture sainte. Telle était sa renommée, que les princes et les prêtres étrangers s’adressaient h elle pour satisfaire leur ostentation. Voici, à ce propos, une singulière correspondance qui eut lieu l’an 1025, entre Guillaume IV, comte de Poitou, et un évêque italien nommé Léon. Cet évêque écrit h Guillaume pour lui demander, entre autres présents, un tapis admirable : « Mitle mihi mulam mirabilem et fræmmi prætiosum et tapétum mirabile, pro quo te rogavi ante sex annos. Amen dico tibi; non perdes mercedem tuam, et quidquid volueris dabo tibi. » Guillaume lui fit la facétieuse réponse qui suit : « Mulam (juam rogasti non possum ad præsens tibi mittere, quia non babeo lalem qualem ad opus tuum vellem, nec reperitur in nostris partibus mula cornuta, vel quæ très caudas habeal vel quinque pedes, vel alia hujus modi, ut congrue possisdicere mirabilem. Mittam verotibi, quam citius potero, unain optimam ex melioribus quas resperire possim innostrâ patriâ , cum fræno prætioso. Cœterum tapétum tibi possem mittere nisi fuissem oblitus quantæ longitudinis et latitudinis jamdudum requisisti. Remémora ergo, precor, quam longum et latum esse velis, et mittetur tibi, etc. »

Mais nos pères n’étaient pas seuls habiles dans cet art nouveau. Les peuples du Nord, selon Dudon, qui rédigea, au onzième siècle, la Chronique des ducs de Normandie, le pratiquaient avec une grande dextérité. Il vante surtout la supériorité des Anglais, la- (jnelle était tellement reconnue, qu’on disait un ouvrage anglais, quand on voulait désigner quelque belle broderie ou quelque riche tapis. La Chronique de Normandie nous

al leste aussi que la duchesse Gonnor, épouse de Richard I", fit, avec l’aide de ses brodeurs, des draps de toile, de soie et de broderie, ornés d’histoires et d’images représenlaiil la vierge Marie et les saints, pour décorer l’église de Notre-Dame de Rouen.

Enfin l'Orient, qui de tout temps s’était distingué dans la confection des lapis, et où cet art n’avait jamais cessé d’être cultivé depuis l’époque la plus ancienne, l’Orient brille encore au Moyen Age par ses produits tissés en soie ou en laine, brochés d’argent et d’or. C’est lui qui fournissait en grande partie ces magnifiques étoffes chargées d’écussons ou d’animaux chimériques, qu’on appelait alors scultatœ ou ocellatœvesles; de même (|ue, plus tard, il put seul fournir ces splendides tentures qu’on appela tapis sarî'aziîiois. Anastase le Bibliothécaire, qui écrivait son ouvrage De vitis Ponlificum bien avant le onzième siècle, entre à cet égard, en décrivant le mobilier des églises, dans des détails circonstanciés et curieux. 11 parle aussi des Tapisseries h personnages, qui paraissent avoir précédé et amené la peinture. Dès le temps de Charlemagne, le pape Léon III (793) pour orner le maître-autel de l’église de la bienheureuse mère de Dieu à Rome. « fit un voile de pourpre dorée portant l’histoire de la Nativité et de Siméon, et au milieu, l’Annoucialion de la Vierge »; pour l’autel de l’église de Saint-Laurent, il « fit un voile de soie dorée portant l’histoire de la Passion de Noire-Seigneur et de la Résurrection »; il i)laça sur l’autel de Saint-Pierre « un voile de pourpre dorée, orné de pierres précieuses. On y voyait, d’un côté, l’histoire du Sauveur donnant à saint Pierre le pouvoir de lier et de délier; de l’autre, la Passion de saint Pierre et de saint Paul, d’une grandeur remarquable. » L’ouvi age d’Anastase est plein de descriptions analogues qui nous montrent les églises et les autels garnis de tapisseries ornées d’aigles, de vautours, de lions, ou représentant des sujets de l’Evangile et de la légende des saints. La plupart de ces tissus historiés j)roveuaient de l'Orient ou de l'Égypte.

Au douzième et au treizième siècle, l'usage des Tapisseries devint encore plus général. 11 passa, des églises et des monastères, dans les châteaux et dans les demeures particulières. Si, au milieu de la solitude du cloître, les moines, pour se créer une occupation, avaient tissé la laine et la soie, les châtelaines et leurs suivantes, au fond des manoirs, durant les longues veillées d’hiver qu’inlerronipait seulement la lecture de quelques œuvres de piété ou de chevalerie, brodèrent à l’aiguille les gestes glorieux de nos pères. Les hautes mui'ailles de ces fi oides salies de pierres parlaient sans cesse au cœur et à l’imagination, lorsqu’elles étaient couvertes d’intéressantes histoires, de précieux renseignements ou de belliqueux souvenirs, qui en dissimulaient la nudité.

Un monument unique en ce genre , qui a été conservé jusqu’à nos jours malgré la fragilité de son tissu, c’est la fameuse Tapisserie de Rayeux, dite de la reine Mathilde, représentant la conquête de l’ Angleterre par les Normands en 1066. Ce monument historique , qui a été l’olqet de tant de dissertations contradictoires publiées depuis un siècle par les savants français et anglais , n’a peut-être pas l’origine et l’antiquité que la tradition lui donne ; mais si la reine Mathilde ou Mahaul de Flandres, épouse de Guillaume le Râtard, ne l’a point brodé elle-même de ses mains, comme on le raconte, en mémoire

(le l’expédition vicloriense de son mari, il est certain que cette broderie a été exécutée au douzième siècle, et sans doute par des femmes anglaises, si renommées alors parleurs ouvrages h l’aiguille. Angiicœ nationis feminœ mullum valent acu et aiiri lextura, dit un contenrporain de Mathilde. Quoi qu’il en soit, on ne trouve aucun document qui fasse rrrention de cette curieuse Tapisserie, opus angiicum, avarrt uu inventair-e, dr‘ess('‘ en 1476, des «joyaux , capses, reliquaires, orrrements, tentes, parerneirts » delà cathé- (h’ale de Bayeiix , qiri possédait aussi le manteau ducal de Guillaurrre de Normandie et (3elui de sa femme. Urr article de cet inventaire est ainsi conçu : « Item. Une très longue « et estroite telle à broderies de ymaiges et escr ipteairlx faisans représentât iorr du Con- « quest d’Angleterre, laquelle est tendue environ la nef de l’église le jour et par les oc- « tavesdes Reliques. » On reconnaît, à cette désignation, la Tapisserie connue sous le nonr de Toilette du duc Guillaume, qui n’est autre qu’une pièce de toile brune, ayant 19 pouces de haut et 210 pieds 11 ponces de long, sur laquelle on a tracé à raiguille, avec de la laine de diverses couleurs, croisée et couchée, imitant les hachures du dessin, une suite de soixante-douze sujets, accompagné de légendes en latin mélangé de saxon. Ces sujets comprennent à peu près toute l’histoire de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Bâtard, telle que la rapportent les chroniqueurs normands, et surtout Robert Wace, depuis l’ambassade d’Harold en Normandie jusqu’à sa mort après la bataille d’Haslings. La broderie offre , au premier aspect , un ensemble de figures d’animaux et de figures d’hommes grossièrement dessinées; mais ces figures ont cependant du caractère , et le trait primitif, qu’on retrouve encore sous la broderie, ne manque pas d’une certaine habileté, même d’une sorte de correction qui rappelle beaucoup le style byzantin. Quand aux couleurs de la laine, le vert-bleuâtre, le cramoisi et le rose, elles ont si bien résisté à l’action du temps, qu'elles semblent n’avoir rien perdu de leur éclat. Les ornements de la double bordure, entre laquelle se déroule un drame composé de 530 figures , sont les mêmes que ceux des peintures des manuscrits au Moyen Age. Enfin, en l’absence de toute indication précise, on peut attribuer ce grand ouvrage à dame Leviet, brodeuse de la reine Mathilde, qui excellait dans son art et qui aura peint en laine les annales de la conquête de Guillaume, pour en faire don à la cathédrale de Bayeux. On croit que cette Tapisserie, que quelques antiquaires regardent comme ayant servi de courtines à une tente de guerre, n’a jamais été destinée (\\\l\parer le chœur de l’église où la reine Mathilde voulut être inhumée.

Le luxe prit en France, depuis cette époque, un immense accroissement. Les croisades, en mêlant les hommes de nos contrées à ceux de l’Occident, en leur faisant connaître les richesses de Constantinople et les merveilles du palais impérial de Blaquerne, exaltèrent leur imagination et agrandirent leurs besoins. Aussi, rapporta-t-on de l’Orient l’usage de tendre les appariements avec des peaux vernissées, gaulfrées et dorées : c’était ordinairement du cuir de chèvre ou de mouton. On employa d’abord les peaux dans toute leur grandeur, par pièces inégales; mais, plus tard, le cuir fut préparé en carrés uniformes d’environ deux pieds de hauteur sur un peu moins de largeur. On

réunissait ensuite ces fragments en les cousant, et ils formaient de belles et solides tentures capables de résister à riiumidité des donjons, beaucoup mieux que de fragiles tissus d’étoffe. Nos aïeux donnèrent h ces tentures de cuir, qui se fabriquèrent surtout à Venise et à Cordoue, le nom d’or basané, parce qu’elles étaient formées de basane dorée à plat ou gauffrée en couleur d’or.

Quant aux tissus de laine, les villes de la Flandre et de l’Angleterre en fournissaient la chrétienté : leur commerce avait pris alors une très-grande extension. Mathieu de Westminster nous donne plusieurs renseignemenis à ce sujet, et nous lisons dans le recueil des lois anglaises sous Edouard I", recueil connu sous le nom de l lela , que le devoir du cliambrier est de veiller à ce que les chambres soient ornées de tapisseries. (Ut cameræ tapetis et banqueriis ornentur. Lib. II, cap. vi, § 1.) Le chambrier avait droit de garder pour lui, comme immunité de sa charge, tous les anciens tapis ainsi que les sièges garnis de broderies. [Permissum est qiiod camerarius ex antiquâ consuetiidine habeat omnia vetera banqualia et tapetos. Cap. vu, §3.) Enfin les Tapisseries étaient tellement estimées et regardées comme choses de prix, qu’elles faisaient souvent l’objet des dispositions testamentaires d’un mourant. Nous tirons l’exemple suivant du Formularium anglicanum deMaûox : « Item, unam aulam viridem, cum armis meis, et unani aulam bleu (sic), cum torellis, cum lecto ejusdem seltæ, etc. »

A cette époque, on employait des tapis, non-seulement pour décorer l’intérieur des maisons, mais pour s'asseoir dessus, à la manière des Orientaux. Cette particularité, que confirmeraient au besoin les miniatures des manuscrits du treizième siècle, se trouve mentionnée dans le Lai de V Fspine, par Marie de France :

Li rois s’assist por dcporlcr Sur un lapis (levant le dais

Et dans le Lai de Graciant :

Dejüsle li séir le fist Sor un lapis....

Le sire de .loinville nous apprend également que saint Louis avait l’habitude de s’asseoir par terre sur un tapis, entouré de ses gens, et de rendre ainsi la justice : « Et fesoit estendre tapis pour nous séoir entour li. »

Enfin, au Moyen Age, on fit encore grand usage des Tapisseries dans la confection des tentes royales et seigneuriales de voyage, de guerre, de tournoi ou de chasse; seulement, ces Tapisseries prenaient des noms particuliers, suivant la place qui leur était attribuée. Celles qui formaient l’intérieur de la tente et servaient de tapis de pied, de table ou de lit, se nommaient aucubes; celles qui recouvraient la charpente et les toiles extérieures de la tente, se nommaient tref, de trifolium, parce que la tente était dans l’origine composée de trois pièces d’étoffes triangulaires de différentes couleurs. Voici, au reste, la description d’une tente militaire, telle que nous la donne la Chanson d’Auberi de Bourgogne :

Du Iref sont large li giron.

Besles sauvasges i ot à grant fuison :

Li très fu riclies ; nul meillor ne vit-on, Vorniaus et iodes, et de mainte l'aison. Sor le poinel ont assis le dragon.

Dont li oil luisent aiisi que d’un charbon. Pierres i ot qui sunl d’uii grand renou ; Par nuit oscure tout cler i vcoit-on Plus d’une archie cntor et environ.

La mer i (ii pourtraicte e li poisson.

Et tuit li oir de France le roion.

Dès Cloevis qui tant fu loiaus boni.

Seoir i puent bien quatre cent baron.

Cette description est complète, et il est évident que le trouvère décrit un tableau qu’il avait eu sous les yeux. D’ailleurs, les tentes de Charles le Téméraire, prises h Morat, h Granson, et au siège de Nancy, sont encore là pour appuyer le témoignage du vieux romancier.

Les quatorzième et quinzième siècles nous fournissent une multitude de documents sur le fréquent emploi des Tapisseries. Non-seulement elles servaient pour tendre les appariements et en faire disparaître la nudité, mais on les déployait surtout dans les occasions solennelles, par exemple aux entrées des princes, pour donner une physionomie joyeuse aux villes et aux places publiques. Les salles de festin furent décorées de magnifiques tentures qui rehaussaient encore Téclat des bizarres entremets (intermèdes) qu’on jouait pendant les repas. (Voy. Olivier de la Marche.) Les tournois virent briller autour de leurs lices et se dérouler, du haut de leurs galeries jusque dans l'arène, les exploits des Neuf Preux , témoin la miniature qui , dans le beau Froissard de la Bibliothèque Nationale, représente les joules célébrées à l’occasion des noces d’Isabeau de Bavière. Enfin le caparaçon, ce vêlement d’honneur des coursiers, inconnu aux siècles précédents, étala, aux yeux de la foule émerveillée, les plus brillantes étoffes et de riches housses ymagées.

Un usage même, assez général pendant plus de deux siècles, fut que les Tapisseries portassent les armoiries des seigneurs, h qui elles appartenaient, ou qui les avaient fait confectionner. Celles de Berne, de la Chaise-Dieu et de Beauvais, que nous avons reproduites dans notre grand ouvrage : les Anciennes Tapisseries historiées, en offrent de curieux exemples. Dans d’autres Tapisseries, au contraire, les personnages représentés portent leurs écussons et couleurs héraldiques sur leurs habits, comme c’était la mode à cette époque dans toutes les maisons nobles de l’Europe. On peut signaler, parmi les Tapisseries les plus singulières en ce genre , celle du Sacre de Charles \T , publiée par Monifaucon dans ses Monuments de la Monarchie française, ainsi que deux autres tentures historiées, publiées par Le Laboureur, dans son ouvrage intitulé ; Tableaux généalogiques, ou les seize quartiers de nos anciens rois, etc.

Beaux- Ai ts.

TAPISSERIES, Fol. Y.

Ces (leux dernièies Tapisseries, que Le Laboureur a Aiit graver d’api ès deux ininialures du Terrier ou livre mauuscril des hoimiiages du comte de (dermonl en Beauvoisis, repiTsenlaient, la première, Charles V sur son trône, entouré des ducs d’Orléans. d’Anjou, etc., ayant devant lui le duc de Bourbon, Louis II, fléchissant le genou ; la seconde, une entrevue de la reine Jeanne de Bourbon avec la duchesse sa mère, dans une Ibrèt, au milieu d’une chasse.

Au quatorzième siècle, les manufactures de Flandres, déjà renommées vers le douzième, prirent un très-grand développement, et au quinzième, elles parvinrent, simul- (anément avec la maison de Bourgogne, à leur apogée de prospérité. Le succès qu’obtinrent notamment les Tapisseries d’Arras fut si éclatant, la faveur dont elles jouissaient fut si universelle, qu’on désigna les plus belles tentures sous le nom de lapiz d’Arras, bien (|ue la plupart ne vinssent pas de cette ville. La célébrité des tissus d’Arras passa dès lors à l’étranger, et les Italiens disent encore Arrazi, pour désigner de belles Tapisseries.

Les tentures d’Arras, ainsi (pie celles des autres fabriques de France, furent généralement exécutées en laine ; il y en eut pourtant en chanvre et en coton (Oi.iv. de Serres, Théâtre d Agriculture, liv. VIII, ch. Lumières, meubles, etc.): mais on n’en fit aucune en soie ou en fil d’or. La fabrication des tapis de cette espèce, après avoir été particulière à l’Orient, se concentra surtout à Florence et à Venise, et nous savons, d’après les dictons du Moyen Age, que les plus habiles tireurs dor (fabricants de fils ou filigranes d’or) étaient établis à Gènes.

Quant aux ymaiges que reproduisaient les Tapisseries, elles étaient très-variées. Nous avons vu que ces monuments retraçaient parfois les scènes de l’Histoire ancienne, sacrée ou profane, les gestes fabuleux des héros, les faits historiques modernes; mais là ne s’arrêtait pas l’imagination des peintres -tapissiers. Souvent les tentures du (piatorzième siècle offraient des chasses, des animaux bizarres, ou encore des tableaux empruntés aux occupations qu’amènent les diverses saisons de l’année. Nous lisons, par exemple, dans l’inventaire du mobilier de l'évêque de Langres, fait eu J 395 Als. de la Bibl. Nationale), que ce prélat laissa, en mourant, une Tapisserie de chambre, ou, comme on disait alors, une chambre de tapisserie, perse ou bleue, sur hujuelle on voyait un cerf lié à un arbre: « Primo, in camerà altà domini, iuvenerunt imam cameram persam, brodatam de divisione unius cervi ligati ad unam arborem, immitam (xelo duobus dosseriis.»

Quelquefois aussi, ces teutures traduisaient en laine les grands poèmes cbevaleres(pies et les cbarmauts fabliaux sortis de l’imagination de nos pères. J eu donnerai pour preuve (pielques extraits d’un manuscrit de la Bibl. Nationale, n® 8356, intitulé; C'est l’iuventoire général du roij Charles le Quint, de tous les joyaulx qu’il avait, au jour qu'il fut

commencé (le 21 janvier 1379), tant d' or comme d'argent et avecque ce, de toutes

les chapelles, chambres de broderie et tapisserie dudit seigneur, etc., comme tappis à ymaiges, ainsi que dit le texte. L’inventaire de Charles V signale, entre autres monu-

nieiils qui ne sont point [)arvenus jusqu’à nous: « Le granl tap[)iz de la Passion Nostre- « Seigneur; le grant tappiz de la vie saint Deniz : le grant tappiz de la vie

« saint Theseus ; item, le grant tappiz que Philippe Gillier donna ; item, le grant tappiz <( du saint Grael [sic) \ item, le tappiz de Eleurence de Roinine; item, le grant tapi)iz « d’Ainis et Ainile; item, le gi’ant tappiz de Bonté et Beaulté; item, le ta})piz des Sept « péchés inortelz; item, les deux tappiz des Neuf Preux; item, les deux ta[)piz à Dames « (jui chassent et volent,- item, les deux tappiz de Godeffioy de Billion; item, le tappiz « d ivinail et de la Boyne d’Irlande; item, les deux tappis h Hommes sauvaiges; item, « le taj)[)iz aux Trippes; item, le tappiz de messire A’vain ; item, ung tappiz de chapelle « hlanc, et a ou mylieu ung compas où il y a une roze, armoyé de France et de Pau- « jihiné, tenant troys aulnes de long, autant de lé; item, ung grant beau tappiz que le « roy a acheté, qui est à ouvraige d’or, ystorié des Sept sciences et de saint Augustin; « item, le tappiz des Sept sciences , qui fut à la royne Jehanne d’Evreux; item, le ta})- « piz de Judic; item, ung aultre tappiz ront, à ymaiges de dames, et une autour aux « armes de France et de Bourgogne; item, un grant drap, de l’euvre d’Arras, ystorié « des faiz et batailles de Judas Machabeus et d’Anthiogus, et contient , de l’iing des « pignons de la gallerie de jusques après le pignon de l’autre bout d’icelle, et « est du haut de ladicte gallerie; item, en l’autre pignon, est un petit drap ystorié de « la bataille du duc d’Aquitaine et de Florence; item, unze tappiz à fleurs de lys, que « grans que petiz, à l’euvre de Damas; item, ung autre tap})iz h ouvraige, où sont les « douze moys de l’an; item, ung autre tappiz à ymaiges, où sont les sept ars et au- « dessoubz l’estât des âges des genz; item, ung autre tappiz à ymaiges de l’ystoire du « duc d’Acquitaine; //cm, ung autre petit tappiz h ymaiges de la Fontaine de Jouvent; « item, ung grant tappiz et ung banquier vermeil, semez de fleurs de lys azurées, les- « quels fleurs de lys sont semées d’autres petites fleurs de lys jaunes, et ou mylieu a « ung lyon, et aux quatre quings, Restes qui tiennent bannières; item, ung grant tappiz « de Girard de Nevers. »

Outre ces tapis à ymaiges, Charles Y avait encore des Tapisseries d'armoirie , Va plupart annoyées de France et de Beliaigne (Bohême), et faites, quelques-unes au moins, da (d d'Arras. On distinguait aussi nng tappiz sur champ vermeil, ouvré à une tour à daims et à biches, pour mectre sur le bateau du Boy. 11 y avait aussi les tappiz velus, qui n’étaient pas en moins grande quantité, et parmi lesquels, il y en avait ung donné au roy par Gilles Mallet, à la sainte Agnès LXXIX; vingt-sept tapis de diverses longueurs et morsons [sic] achetez par le roy depuis que Moynet fut premièrement chargié de la Tapisserie, etc. On distinguait encore, sous le nom de salles d'Angleterre, probablement parce qu’elles venaient de ce pays, des tapis formés de pièces de drap, avec lesquels on tendait, en certaines occasions, les appartements. Une de ces salles d’Angleterre était ynde à arbres et Cl hommes sauvaiges; une autre, à bestes sauvaiges et à chasteaulx ; une troisième vermeille brodée cVazur. avec bordure à vignettes, et l’intérieur, de lyons, de aigles, de liépars.

Page 1