‹ Le Moyen Âge et la RenaissanceChapitre 6 sur 78 · L’ALCHIMISTE · texte numérisé non relu

L’ALCHIMISTE

D'après un dessin de Vriese. (Cab. des Est., Bibl. Nat, de Paris.)

F. Seré diresit.

énéralement, une science prend date dans Tari ne encyclopédique des cou naissances humaines, du jour où quelque grande découverte, fixant la marche qu’elle doit suivre, laisse entrevoir les des[inées qui lui sont réservées. On ne remonte j)liis au delà. On poursuit l’application des théories nouvelles, sans songer aux pénibles efforts tentés jadis pour y atteindre, sans prendre souci de tant d’hommes morts à la peine en recherchant l’inconnu .

Échappée du cerveau de Lavoisier, comme l'éclair qui traverse les nua

Sciences et Arts.

CHIMIE, ALCHIMIE. Fol. I.

ges, la Chimie aussitôt acquit parmi les sciences le rang élevé qu’elle occupe. De toutes les routes ouvertes devant elle , aucune ne remonta vers le passé. Le doute ébranla l’édifice ancien. L’analyse refit ce que l’analyse avait fa'it. L’abstraction, groupant les découvertes de manière à en tirer des lois générales, donna aux manipulations motlernes une importance que n’eussent jamais présentée les manipulations du Moyen Age.

Cependant, depuis Schal, l’expérimentateur- modèle, jusqu’cà Galien, combien de découvertes importantes, d’idées originales et fécondes, d’applications précieuses, sont sorties du creuset des chimistes!... Cinq mille existences se sont usées de la sorte; cinq mille imaginations laborieuses ont recherché les mystérieux rapports établis entre la matière inorganique et la matière organisée , ainsi que les combinaisons intimes de la matière avec elle-même. Ces études , presque toujours secrètes, fondées sur une observation minutieuse, représentent l’aspect véritablement sérieux du Moyen Age. Il s’y mêle, à la vérité, bien des croyances superstitieuses et bizarres, et bien des folies; car, jusqu’où n’allait pas l’imagination rêveuse de nos pères? Nous négligerons ici leurs écarts d’intelligence, pour nous occuper uniquement de l’enchaînement des découvertes et de la filiation d’idées qui en a été la conséquence nécessaire.

Aux premiers siècles de l’ère chrétienne, la Chimie, la Physique, réduites, presque en tous points, h des théories purement spéculatives, se trouvent confondues, sous la dénomination d’ar/ divin, à' art sacré, de science sacrée ( T£7 vï) Oc'ia Kai upx ; E7ri<7TYiu.ïi lapa). aveC l’ensemble des théories transcendantes qui constituaient la haute philosophie. Employé pour la première fois, selon toute apparence, par Suidas, dans son Lexique, le mot (diimie, -/w-ün., Chemia, ne désigne qu’un alliage d’or et d’argent. Suidas ajoute que Dioclétien, irrité d’une révolte des Egyptiens contre les lois de l’Empire, les avait punis en ordonnant de livrer aux flammes tous leurs livres qui traitaient de la Chimie, afin de les priver d’une source de richesses et d'arrêter l’insurrection. Au mot ^epa;, le même lexicographe assure que la Toison-d’Or, conquise dans la Colchide, par les Argonautes , n’était qu’un rouleau de papyrus, où se trouvait consigné le secret de faire de l’or au moyen de la Chimie : OTTO); Set 'j'.vEoôai Jià y^Eu.êia; -yp'jdbv.

Nous n’attachons pas la moindre valeur historique à ces anecdotes , quoique la première des deux ait pour elle quelque vraisemblance. Mais nous nous estimons heureux de constater, par le texte même d’un auteur ancien , la nature et les limites de la Chimie , avant l’ère chrétienne.

Un manuscrit de Zozime, intitulé ieu-oùo, cité par Scaliger, parle du /.rVa , Cliema, livre précieux, où les géants, ces fils des Anges, accouplés à de simples mortelles, consignaient leurs théories artistiques, d’où la science principale, la science mère aurait pris le nom de Chemia : EvÔEv ioat 7) Tiyyir.9. y,vi|j.Ei y a).EÎTai.

Saint Clément d’Alexandrie, Père de l’Église, très-avancé, pour son époque , dans les connaissances physico-chimiques, rapporte une tradition analogue à celle de Zozime ( Stromal. , lib. v) , mais il ne cite pas le mot Chemia.

Le roman du Parfait Amour , qu’Athénagore, philosophe chrétien, composait vers

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LES AIXHI4I1STES DU MOYEN AGE.

D'après Vuiesï.

F. Sert' direiit.

l’année 96 de i’ère vulgaire, contient différentes opérations de la science hermétique, qui prouvent qu’on s’en occupait alors sérieusement.

Au quatrième siècle, Alexandre d’Aphrodise, commentateur distingué des œuvres d’Aristote, en parlant de la calcination et de la fusion, désigne certains instruments chyiques ou chyiniques ( ità cp-^âvwv, Eiiicu-evov ) 5 ^t, parmi ces instruments, le creuset, dont l’usage ne permet aucun doute.

Le savant M. Hoefer, à qui l’on doit de si judicieux articles, insérés dans V Encyclopédie moderne, pense que l’étymologie du substantif Chimie est ( xîuw ) , couler, fondre, d où se seront formées les expressions ou Sp-yava (instruments chytqiies ou chymiques). employées par Alexandre d’Aphrodise.

Voilà donc le mot Chimie introduit dans la classification scientifique du Bas-Empire, tandis qu’il faut encore franchir un siècle pour rencontrer un autre mot répondant à une nouvelle association d’idées ou d’opérations, le mot Alchimie.

(( Si l’homme naît sous l’influence de Mercure, dit l’astrologue Julius Firmicus, il s’occupera d’astronomie ; s’il naît sous l’influence de Mars, il se livrera au métier des armes ; mais si Saturne préside à sa destinée, l’Alchimie seule, scienlia Alchemiœ, aura des charmes pour lui. » Firmicus emploie quantité d’expressions grecques et latines, accolées à des mots arabes et chaldéens; et le terme technique Alchimie se produit avec une addition chaldéenne, l’article ha n, ou liai bn, joint au radical, xrya, Chemia. Or, ce mot nouveau, d’origine différente, en dit plus qu’une dissertation : c’est l’art sacré, le Chemeia, l’art des philosophes de l’École d’Alexandrie, transformé, sous l’influence d’une civilisation sarrazine, qui commençait à s’introniser dans le monde.

L’Académie de Bagdad, fondée par Allmansour rivalisa d’éclat avec l’École chrétienne de Dschondisabour. D’illustres kalifs, Haroun-al-Raschid , Almamon , Ahnotassem , Molawakkel, qui releva de leurs ruines la Bibliothèque et l’École d’Alexandrie, imprimèlent aux sciences d’observation, à la méthode expérimentale , une impulsion salutaire. Insensiblement, on s’affranchit des vues théosophiques , qui avaient guidé trop longtemps les philosophes orientaux; on rechercha autre chose que la transmutation chimérique des métaux, et l’emploi, dans les arts, dans la médecine, des composés nouvellement découverts , donna une valeur pratique aux opérations de la science.

Du huitième siècle au neuvième , All-Chindus, dont le mérite, trop abaissé par Averrhoés, a été relevé par Cardan, méritait d’être placé au nombre des magiciens, c’est-àdire de ces expérimentateurs habiles , qui interrogeaient la nature et lui surprenaient quelques secrets. Vers la même époque, le Sabéen Géber, écrivain presque inintelligible, tant il embarrasse sa pensée d’expressions étranges, signalait positivement diverses préparations utiles : l’oxide rouge et le deuto-chlorure de mercure : l’acide nitrique ; l’acide hydro-chlorique; le nitrate d’argent, etc. Boerhaave l’estime comme chimiste; et, quand le docteur anglais Johnson vient nous dire que le mot gibberish, baragouin, vient de Geber, qui excellait dans ce genre, il ne tient pas assez compte du manque d’expressions applicables à une science si nouvelle , et de la difficulté qu’il y avait de la mettre en bar-

iiionie avec les scrupules religieux de l’islainisme. Heureusement pour les expérimentaleurs, la })lupart des kalifs interprélaient la loi du Prophète dans un sens favorable à la science. Dès qu’une substance nouvelle était découverte, la médecine et les arts pouvaient l’employer, mais jamais sans autorisation préalable du gouvernement, qui en réglait l’usage. 11 existait un codex des médicaments et des poisons. Lorsqu’au neuvième siècle, Sabot-Ebn-Sahel , directeur de l’Ecole de Dschondisabour, publia son Krabadm, ou Dispensaire magistral , il ne fit qu’enregistrer , dans un ordre convenable, ce que la police avait antérieurement fixé.

Des plaines de l’Irak et de l’Égypte, des rives occidentales de l’Afrique, la Chimie suivit les autres sciences en Espagne. Cordoue, Séville, Tolède, Murcie, Grenade, offrirent de riches laboratoires, où l’art expérimental eut h lutter contre la dialectique pointilleuse des Arabes, contre leur système des émanations et contre la superstition musulmane. Ce fut la médecine qui, de toutes les sciences, vint le plus en aide à la Chimie, par l’idée du puissant secours quelle espérait en tirer. Les règles posées par Jalnub-Ehn-Serapion, |)Our la préparation des médicaments, attestent des progrès, non-seulement dans l’art de formuler, mais encore dans celui d'isoler certains principes minéraux dont les Grecs ne soupçonnaient point l’existence. La Matière médicale d’Aben-Guefitb, et le IJhawi de Mobammed-Ebn-Secbarjab-Abou-Bekr-Arrasiou Rhasès, donnent une idée juste des ressources que l’art de guérir retirait de la Chimie, h la fin du neuvième siècle. Ces deux ouvrages, composés dans l’Irak, eurent bientôt traversé le continent; ils initièrent les Arabes d’Espagne aux progrès des Orientaux, et devinrent le code thérapeutique en usage.

Pdiasès avait écrit douze livres sur la Chimie; il avait fait mieux encore, il s’était servi de l’influence que lui donnait son Litre de directeur des éludes h Bagdad et à Ray, pour maintenir ces dernières dans une voie expérimentale trop longtemps négligée. «L’art secret de la Chimie, disait Rhasès, est plutôt possible qu’ impossible : ses mystères ne se lévèlent qu’à force de travail et de ténacité; mais quel triomphe! quand l’homme peut lever un coin du voile dont se couvre la nature. »

Entre autres composés nouveaux dont parle Rhasès, se trouvent 1 orpiment, le réalgar, le borax, certaines combinaisons du soufre avec le fer et le cuivre, du mercure avec les acides, de l’arsénic avec diverses substances inusitées jusqu’à lui. On n’est pas peu surpris de voir Rhasès recommander différentes préparations alcooliques, et des huiles animales, telles que l’huile de fourmis, préconisées par nos chimistes modernes comme des remèdes de leur invention.

11 s’en faut bien, cependant, que le Ilftawi, véritable encyclopédie médicale, contienne tout ce que les Arabes savaient en Chimie; c'est la science vue d’un côté. Ses applications a la métallurgie, à la dociniasie, aux arts de luxe et d’agrément, aux procédés qui avaient pour objet la fonte des métaux, la confection des vases usuels, l’ornementation des édifices, des meubles et des armes, tout cela demeure enseveli au fond de la tombe de ces générations d’artistes, dont les œuvres seules signalent l’existence inconnue. Un regard

allentif, promené le long des musées derEsciirial el de Païenne, où l’habileté sarrazine et mauresque semble délier l’habileté moderne, en dira plus que ne le ferait un volume.

\J Almeleky-tj àw fdsde lasser; le Kanon d’Avicenne; le livre d’Abderrhaman-Mobammed-Ibn-Ali-Ebn-Achmed-al-Hanisi; \e Sapher Esnesaroum d’Izhak-ben-Soleiman ; les écritsdeSérapion le-Jeune et de Mésué, fils de Hamech, renferment, sur les préparations, les doses, radministration des médicaments, et souvent même sur les procédés usuels de dilférents arts utiles, des détails curieux qui attestent un progrès , et qui , de loin en loin , signalent quelques découvertes. On s’y attache aux qualités physiques des substances; on cherche à les ranger méthodiquement; déjà même commencent h poindre, surtout chez Mesué, les principes de classification éminemment philosophique, qui ont rendu le nom de Linné immortel.

A cette époque reculée, la Chimie se trouvait placée parmi les sciences qui constituaient l’ensemble de la philosophie naturelle, appelée Sagesse par les Perses; Cabale par les Juifs; Phtisique et Magie par les Européens. Dans son livre sur la division des connaissances humaines, Avicenne range la Chimie immédiatement après la Médecine, et avant l’Astronomie , qui demeura confondue longtemps avec l’Astrologie judiciaire et les Mathématiques : Vulgus aulem, dit Aulugelle, quos gentilitio vocahulo Chaldœos dicere oportec, Malhematicos dicit.

Un homme, dont la renommée chirurgicale a fait oublier ce que lui doivent la Chimie et la Pharmacie ; qui préparait lui-même ses remèdes et ses instruments; qui, dans la confection de ces derniers, préférait judicieusement le fer à tout autre métal réputé plus noble; Abul Kasan ou Albucasis, annonça, par l’indépendance de ses idées, par leur application pratique, qu’une ère nouvelle allait naître au milieu des subtilités nuageuses de l’islamisme. Cette ère scientifique, Albucasis en fut le prophète; Avenzoar et Averrhoës en devinrent les pontifes. Avenzoar n’admit point, sans examen préalable, les doctrines du galénisme; Averrhoës pencha pour Aristote, et l’on vit, chose étonnante, renaître, sous de nouvelles formes, le panthéisme des anciens Grecs. Toutefois, \e Koullyalh d’ Averrhoës se fait moins remarquer par un ensemble d’idées neuves, que par la manière péripatéticienne dont les théories s’enchaînent. L’art expérimental, la Chimie et ses fourneaux ne sont pas négligés; mais la dialectique du philosophe de Stagyre reprend sa place dans les champs fertiles de l’observation.

Malheureusement, au milieu des ténèbres du Moyen Age, l’esprit ne pouvait suivre une direction, qu’il n’y fût entraîné au delà des bornes. La théologie s’empara de la dialectique; les scholiastes prirent le pas sur les expérimentateurs; on préféra les idées mystiques de saint Thomas d’Acquin aux idées sérieuses du dominicain Albert de Bollstaedt (Albert le Grand) et de Gerbert d’.Auvergne. L’habileté de ces deux hommes dans les arts métallurgiques faillit leur coûter la vie. On cria au sortilège; mais, pour chacun d’eux, le scholiaste sauva le chimiste.

Signalons, en passant, l’admirable esprit d’appréciation de la cour de Rome, qui, sans tenir compte des superstitions populaires, va chercher au fond de sa cellule un

iiiodesle moine, pour le créer maître du sacré palais, puis archevêque de Ratisbonne; et laisons voir ce même moine, fatigué des grandeurs presque aussitôt qu’il les a goûtées, regagnant la solitude du cloître, afin d’y continuer ses travaux. Autour de lui tout devint merveilles ou diableries. Le nom d’Albert frappa les plus lointains échos; on accourut, de toutes les parties du monde, pour le consulter sur les arts auxquels les produits chimiques sont nécessaires; on s’arracha ses recettes; des milliers de calligraphes copièrent ses manuscrits, et la postérité, qui a perdu le souvenir du dominicain-archevêque, se rappelle encore Albert le Grand.

Il s’en fallait bien que les monarques envisageassent les intérêts de la science , d’un jtoiiU de vue aussi élevé que certains papes. Cependant, un roi dont la mémoire n’a trouvé ni grâce, ni merci devant le philosophisme du dernier siècle, Louis IX avait donné pour précepteur à ses propres enfants Vincent de Beauvais, le Pline du Moyen Age, qui interrogeait les anciens, quand, de toutes parts, on condamnait leurs œuvres; qui osait dire qu’une bonne médecine doit nécessairement s’appuyer sur les sept arts libéraux, et (jui, s’éloignant des discussions oiseuses, manipulait près du parvis de la Sainte-Chapelle, La piété tendre de la reine Blanche, la haute raison du roi, protégeaient Vincent contre les criailleiies du bas-clergé; mais ni la reine ni le roi ne pouvaient empêcher les Parisiens (•urieux de venir la nuit, le long de la Grève, se pencher attentifs sur le fleuve, et voir s’ils n’apercevraient pas le démon familier que Vincent consultait sous les voûtes sombres du Palais.

Vers la même époque , vivait l’alchimiste Raymond Lulle, dont l’existence errante fut bien autrement agitée que celle du dominicain Vincent de Beauvais. A la vérité, Raymond Lulle voulait dominer les consciences. Rien d’élonnant dès lors que les consciences se soient soulevées contre lui. S’il n'avait pas trouvé le moyen de fabriquer, au profit d’Edouard, roi d’Angleterre, six millions de fausse monnaie [sex mri milliones à se rouf éclos), à l’aide desquels Édouard fit la guerre contre les infidèles, ce n’eût pas été en 1315, à l’âge de 80 ans, mais beaucoup plus tôt, qu’il eût été lapidé ou pendu. Au reste, cette fin tragique servit merveilleusement les disciples de Raymond Lulle, qui, sous le nom de lullislins et (X illuminés, cachaient, grâce au prestige d’une magie noire, leurs essais d’expérimentation chimique. Ils exaltèrent les vertus du maître, les soul- Ifances du martyr; ils insinuèrent parmi le peuple, qu’il apparaissait en certains jours, h certaines heures; qu’il apportait aux plus fervents les secrets du ciel et l’art de transformer en or les métaux vils. Le nombre des croyants devint considérable. Leurs espérances chimériques servirent aux lullislins de point d’appui, car, au Moyen Age, on savait attendre ; et le magistr at et le clergé ménagèrent une secte à laquelle beaucoup d’hommes éminents se trouvaient associés. Elle fut nombreuse, surtout en Allemagne. Ses réunions, faites avec un appareil mystérieux, avaient principalement lieu dans les pays accidentés, au voisinage des mines où l’âpreté sauvage du sol s’harmoniait avec les arcanes de l’œuvre. On pense que les roses-croix succédèi’ent aux lullislins.

Ai’nauld de Villa-Nova, contemporain de Raymond Lulle, ne fut pas plus que lui.

dit Naudé, « un ignorant frérot ou béguin, un misérable et vagabond chynlisie » ; mais le plus savant médecin de l’époque. Versé dans les langues orientales, mathématicien, physicien, philosophe, il interrogeait la nature par l’analyse aillant que par l’observaliou. Ayant été persécuté dans Paris, poursuivi comme magicien, Frédéric, roi de Sicile et le pape lui offrirent un asile. On vit alors, chose bizarre, briller au Vatican , sous le protectorat du Saint-Siège, l’homme que les démonographes français avaient contraint de s’exiler.

Albert le Grand et Arnauld de Villeneuve sont les deux grandes personnifications de l’art expérimental au Moyen Age; de cet art qui n’échappait à la suspicion de l’ignorance, aux fureurs du fanatisme, qu’en s’exerçant à la cour des rois ou sous les cryptes des cathédrales. Dialecticiens non moins habiles qu’observateurs profonds, tous deux avaient choisi la capitale de la France pour y faire un enseignement public. Les produits instantanés, inattendus, de leurs fourneaux, leurs opinions paradoxales, soulevèrent la jalousie des uns, la conscience timorée des autres. On regrette d’autant plus de les voir embrasser les dogmes de la ihéosophie, qu’ils doivent, à ces mêmes dogmes frappés d’hérésie, les mésaventures qu’ils ont encourues; et qu’une fausse théorie a souvent mis obstacle à l’application rationnelle des découvertes émanées d’eux.

Roger Racon, l’intelligence la plus vaste qu’ait possédée l’Angleterre, venu après Arnauld de Villeneuve et Albert le Grand, prit une meilleure direction. Il médita silencieux; il médita longtemps avant d’expérimenter, avant surtout d’indiquer les procédés analytiques qui lui appartiennent en propre. Heureux et bien inspiré, s’il s’était toujours conduit ainsi ! mais il voulut professer, et l’éclat de la chaire lui devint fatal. Sans autre défenseur que son génie, entouré de moines qui l’observent; accusé, tourmenté, condamné, Racon paya, par dix années de détention sévère, le crime d’être incompris et de devancer le siècle : comme s’il eût fallu aux nouvelles idées l’épreuve du martyr, aussi bien qu’aux nouveaux composés l’épreuve du feu !

Salvino degli Armati venait d’imaginer le moyen de donner au verre une forme lenticulaire. S’emparant de cette découverte et l’appliquant h l’astronomie, Racon crée les lunettes acromatiques et le télescope; il ouvre ainsi les portes du ciel aux observateurs futurs; tandis que du salpêtre, qui ne s’employait jusqu’alors qu’en médecine, il forme la poudre h canon et commence une révolution stratégique tout entière. Certes, Racon ne prévoyait pas l’immensité des résultats auxquels conduiraient ses inventions; mais il avait posé des principes, reconnu des lois générales, et, de ces principes et de ces lois, devait incessamment éclore, il le disait lui-même, un ensemble de faits inattendus.

Quand le quatorzième siècle commença, l’Angleterre, l’Allemagne et la France avaient donc déjà produit trois hommes essentiels, fourni trois leviers intellectuels, qui, semblables au levier d’Archimède, eussent ébranlé le monde s’ils avaient trouvé un point d’appui suffisant. Racon fut celui qui eut la raison la plus haute, la science la plus profonde; tous trois professèrent, et leur parole électrisa ceux qu’une vérité toute simple^, toute vulgaire, n’eût point frappés; surtout quand Bacon raconta les merveilles du ciel,

la marche régulière des planètes, et quand Arnauld de Villeneuve fit voir aux Parisiens ébahis, tantôt des plaques de cuivre qu’à l’aide du diable il venait de convertir en argent; tantôt des plaques d’argent qu’il venait de convertir en or pur. Or, il ne fallait que dissoudre ensemble de la crème de tartre et du borax, mêler cette dissolution h du sublimé corrosif et faire sublimer le sel qui en résultait sur la plaque d’argent soumise à l’expérimentation : elle prenait instantanément la couleur de l’or, et les spectateurs criaient Noël. Hélas ! pour confondre le maître^ désenchanter les disciples, il aurait suffi d’un peu d’acide nitrique étendu d’eau, et l’or eût disparu !

L’Inquisition brûla les livres d’ Arnauld de Villeneuve, après avoir flétri sa mémoire. Grâce au pape Clément V, le Rosarius philosophorum et le Flos florum furent épargnés. Ce sont des œuvres d’ Alchimie presque inintelligibles, au milieu desquelles, néanmoins, on trouve, en cherchant bien, diverses indications curieuses sur les procédés de l’Ars magna; sur l’art de grouper les substances et de reconnaître leurs propriétés d’après les formes extérieures quelles présentent. Les écrits d’Albert le Grand, conservés précieusement à Cologne où il était mort, réunis en 21 volumes in-foL, nourrirent, pendant un demi siècle, l’activité des presses rhénanes, sans que la science en ait retiré grand avantage. Quant à \Opus majus de Roger Bacon, il reçut, sous les voûtes tutélaires du Vatican, l’honorable hospitalité qu’il méritait.

Raymond Lulle, Albert le Grand, Arnauld de Villeneuve, Roger Bacon, firent naître quantité d’élèves plus ou moins distingués, ajoulons même plus ou moins crédules ou fanatiques. Ceux d’entre eux qui sacrifièrent la théosophie aux doctrines péripatéticiennes, lesquelles rejetaient la transmutation chimérique des métaux, furent dans le vrai; mais le vrai demeura stérile, parce qu’ils négligeaient les manipulations; d’un autre côté, les tbéosophes-expérimentateurs ne tirèrent presque aucun avantage de leurs découvertes, par suite des rêveries cabalistiques auxquelles ils se laissaient aller.

Déjà, dans le cours du quatorzième siècle, les médecins judicieux n’adoptaient, ni toutes les chimères, ni toutes les compositions des alchimistes. On recourait à leurs drogues avec d’autant plus de réserve qu’ils en faisaient un monopole, et qu’étrangers presque tous à l’art de guérir, ils ne fixaient pas, d’une manière nette, les doses des médicaments.

Gentilis deFoligno fut un des premiers à séparer l’ivraie du bon grain ; à prendre aux alchimistes ce qu’ils offraient d’efficace; à préciser les doses des remèdes nouvellement découverts, et à les introduire dans une matière médicale forméede la pharmacopée grecque et de la pharmacopée des Arabes. Son ouvrage sur les doses et les proportions médicamenteuses, peut être considéré comme un résumé de Chimie médicale, présentant, sous son vrai jour, à son point de vue scientifique, l’ensemble des idées pratiques de l’époque.

Antoine Guainer, médecin-professeur de Pavie, mort en 1440, fut encore plus explicite que Gentilis de Foligno. Il rejeta l’Alchimie, compromise qu’elle était par de vaines subtilités scholastiques; mais il utilisa ses découvertes dans la préparation de certains remèdes, notamment dans celle des eaux minérales artificielles dont il donna claire-

KT LA RENAISSANCE

nient la recelle. {Opus prœclarum ad praxini. Lugd., 1534, in-4", fol. 17, 29, 192.)

La Matière médicale de Saladin d’Asculo, celle du vénitien Ardouino di Pesaro, écrites vers le milieu du quinzième siècle, offrent le double avantage de résumer les connaissances pratiques de l’époque et d’indiquer des substances minérales, telles que le mercure précipité per se, sorties l écemment du creuset de l’Alchimie.

Il est fâcheux que des traités analogues n’existent pas pour les autres branches des connaissances humaines où la Chimie devenait indispensable ; car on échelonnerait I histoire progressive de la science ; mais les grandes compagnies qui exploitaient la métallurgie souterraine , les chefs d’ateliers qui fondaient les canons et les cloches, qui fabriijuaient le verre et les émaux, qui peignaient avec les oxides métalliques unis à une substance vitrifiée, tous ccs hommes pratiquaient plutôt qu’ils n'écrivaient, et la tombe ensevelissait leurs secrets, si quelque élève n’était point là pour les recueillir, comme un dernier vœu, delà bouche du mourant. Combien d’ingénieux procédés perdus de la sorte! combien d’effets heuieux, dont la cause se cache et que le hasard a fait naître!

Les alchimistes procédaient à la recherche du grand-œuvre ou aux opérations métallurgiques qu’exigeaient les arts, soit au fond des forêts, soit dans les cryptes des cathédrales. Ils empruntaient à la philosophie hermétique, aux doctrines pythagoriciennes, les formes symboliques, les signes, les nombres, au moyen desquels ils s’entendaient entre eux; et, pendant que ceux-ci, })lus avancés ou plus hardis, ne recouraient à l’expérience, aux manipulations, <iue pour s'élever ensuite à des théories psychologiques, ceux-là cultivaient l’art en lui-même, sans autres vues que des vues d’application immédiate aux besoins usuels.

L’alliance lærpétuelle du principe male au principe femelle, ou, ce qui revient au même, du principe actif au principe passif, alliance qui se reproduit dans les systèmes philosophiques les jilus anciens, constituait le monde des alchimistes. Ce monde, complètement minéral, se dédoublait en deux agents supérieurs indivisibles, savoir : l’agent mâle, â:acvt/.c,v (arsenic), mot dont le sens littéral exprime faction; et l’agent femelle, le cuivre, consacré à Vénus. Or, chacun sait que l’arsenic, par son alliage avec le cuivre, produit un métal d’aspect blanchâtre, ressemblant à l'argent, et qui offrait, du moins en apparence, la solution du problème capital des alchimistes, la conversion des métaux vils < n métaux nobles.

Partant de l’idée ancienne que l'eau est le principe de toutes choses, les alchimistes voulurent aussi posséder une eau qui leur fût propre et (|ui s'harmoniât avec les éléments générateurs de leur monde minéral. \ cet eflét, ils adoptèrent le mercure, eau pesante, eau philoso[)halo, douée du même aspect, du niùne biillant que le cuivre arsénié, ne s attachant pas a tous les corps, mais seulement à des corps privilégiés.

Les alchimistes procédaient sans méthode, sans théorie savante. Que pouvaient-ils laire,en admettant, à prfor/, la valeur morale des métaux, l’existence d’un corps simple, exceptionnel, indécomposable, et la chimère d’une panacée générale qu’ils recherchaient avec ardeur? Ils prenaient, une à une, les substances que leur fournissaient les trois

3t, Ar:;.

CHIMIE, ALCHIMIE. Fcl V.

règnes; ils les trailaient par le feu, par l’eau; ils les combinaient ensemble; ils notaient scrupuleusement les phénomènes isolés qui se présentaient; puis, ils cherchaient h faire cadrer ces phénomènes avec leurs idées ; à donner aux produits un emploi conforme aux qualités extérieures qui les frappaient en eux. Cela ne les menait pas loin. Heureusement, le hasard, producteur ordinaire des plus étonnantes découvertes, venait, par intervalle, secourir l’Alchimie, et tirer d’elle quelques révélations imprévues.

Avant la Renaissance, du creuset des alchimistes étaient déjà sortis, indépendamment des substances indiquées dans le cours de ce chapitre, le bismuth, le foie de soufre, le régule d’antimoine, l’alcali volatil fluor. Ils volatilisaient le mercure; ils distillaient l’alcool; ils savaient obtenir l’acide sulfurique par la sublimation du soufre; ils préparaient l’eau régale et différentes sortes d’éther; ils purifiaient les alcalis; ils avaient découvert le moyen de teindre en écarlate mieux que ne le font les modernes. Jusqu’à présent, nos peintres verriers n’ont pu retrouver, ni certaines couleurs employées par les artistes du Moyen Age, ni le moyen d’appliquer l’émail im[)erceptihle qui recouvre les vitraux peints des églises. Selon toute probabilité, les effets de l’hydrogène, considéré comme gaz d’éclairage, n’auront point échappé aux alchimistes ; mais eussent-ils osé révéler, sans encourir la peine du bûcher, l’existence merveilleuse de ce gaz invisible qui s’enflamme et qui brûle au simple contact d’une allumette? L’oxigène, dont Priestley ne démontra la réalité que trois cents ans plus tard, fut deviné par un alchimiste allemand, Eck de Sulzhach. Combien d’autres gaz échappés des cornues expérimentales, qui se révélèrent cent fois, avant d’être utilisés ou rangés dans un ordre synthétique favorable aux explorations ultérieures !

Malgré l’édit d’Henri IV, roi d’Angleterre, qui, déclarant imposteurs tous les alchimistes, leur intimait l’ordre, ou de cesser leurs travaux, onde quitter ses états; malgré les justes soupçons de supercherie coupable qui planaient sur les plus célèbres d’entre eux, jamais l’Alchimie ne parut en si grand honneur, qu’au commencement du quinzième siècle. On ne lui demandait pas seulement l’or indispensable aux ateliers monétaires ; on était imbu des merveilles de l’or potable, et chaque alchimiste vendait, à cher denier, certaines mixtures où l’or et l’argent, traités par les acides hydro-chlorique et nitrique, combinés, soit avec des graisses, soit avec des extraits de végétaux, devaient exercer sur l’économie animale quelques effets salutaires. Le charlatanisme aurait pu s’arrêter là et gagner des sommes considérables : il porta ses vues bien autrement loin ; il se fit acheter, tantôt en poudre, tantôt en bouteille, le moyen d’engendrer à tout âge, de faire des songes érotiques, d’être invulnérable, de rester jeune et de prolonger la vie.

C’est l’époque où furent écrits le plus d’ouvrages apocryphes sur l’Alchimie ; où, dans la plupart des monastères, se trouvait un fourneau pour composer de l’or et de l’argent; où tant d’adeptes fanatiques entreprirent de longs et périlleux voyages pour visiter les mines de Suède, de Hongrie; pour découvrir les prétendues montagnes d’aimant, et puiser, près des anachorètes d’Orient, les principes de la vraie sagesse.

L’ensemble des ouvrages mis sous le nom de Basile Valentin, car rien ne prouve au

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Chimie et Alchimie

A. Hivaud dei

RistOD et Cottard 8C.

Fourneaux, alambics et appareils divers, à l'usage des Alchimistes du moyen-âge, par Vriese. (Bibl. nat. de l'aris. Imprimés.)

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thenliquemenl que ce personnage ail jamais existé, caractérise le quinzième siècle considéré sous le rapport alchimique : croyance à la coopération active d'une myriade de démons invisibles qui peuplent l’air, l’eau, le feu, la tei re; à une action des astres tellement persistante qu’elle détruit le libre arbitre et enchaîne la volonté; exposé des rapports de sympathie que Dieu a ménagés entre tous les êtres et toutes les choses; règle de conduite pour arriver au grand-œuvre ; recettes de remèdes et de cosmétiques qui prouvent moins des découvertes nouvelles qu’une combinaison habile d’agents déjà connus; exagération dans les mots répondant à l’exagération dans les choses; phraséologie étrange; style mystique, ampoulé, bizarre, souvent incompréhensible; beaucoup de déraison rachetée par beaucoup de poésie.

Un esprit logique et froid, d’un goût positif et sévère, ne saurait apprécier cette j)hase de la pensée humaine. Elevez les yeux sur une cathédrale construite au quinzième siècle, quand l’imagination crédule et pieuse débordait la statuaire; détachez la foule d’idéalités infernales et célestes qui en peuplent les [)endentifs et les voûtes; joignez-y les guirlandes, les festons des frises, les ornements des chapiteaux; mêlez ces innombrables pensées que la pierre a rendues vivantes, et jelez-les dans la phrase, vous verrezsortir un livre analogue aux livres altrihués à Valentin; livre répiouvé parle bon sens, embelli par une poésie quehjuefois séduisante; rempli d’incohérences, d’idées qui se heurtent; obscur d’un bout à l’autre, et témoignant la foi la plus profonde, la confiance la plus illimitée à la coopération intelligente et calculée des puissances invisibles de la nature.

Le quinzième siècle fut plutôt un âge de poésie que d’expérimentation, et, sous ce dernier rapport, le quatorzième siècle l’avait emporté sur lui. Cependant, certains hommes graves, intelligents, demeurèrent esclaves des bonnes traditions, et ne recherchèrent, au foyer de leurs fourneaux, d’autres éléments que ceux dont ils pouvaient tirer quelque avantage pratique. Tel l’italien Jean-Baptiste Porta, qui parle le premier de l’arbre de Diane, des fleurs d’étain ; qui indique le moyen de réduire les oxides métalliques, de colorer l’argent, et qui, laissant* de coté les rêves des alchimistes, prend l’expérience pour seul guide; tels Isaac et Jean Hollandus, fabricants d’émaux et de |)ierres gemmes artificielles, décrivant sans arrière-pensée, sans mystère, leurs ingénieux procédés; tels encore Alexandre Sidonius et son élève Michel Sendivogius, qui, tout en cultivant l’Alchimie, s’attachent h des pratiques utiles, à la teinture des étoilés, à la confection des couleurs. L’histoire de ces artistes honnêtes a été tracée avec soin j)ar Mœhsen, et leurs œuvres counues ont paru dans le Théâtre chimique publié en Allemagne.

Lorsqu’en l’année 1488 l’Alchimie fut interdite par le gouvernement vénitien, les faiseurs d’or ne persistèrent pas moins dans leurs opérations; les rose-ci ofx formèrent, sous le nom de Voar chodinnia, une association occulte dont le but principal était l’élaboration du graud-œuvre; et, pendant qu’ils se répandaient au-delà du Rhin, d’autres fanatiques ou charlatans profitaient, pour s’insinuer près des souverains, de l’extrême

l)esoin qu'ils avaient d’argent. C’était alors, à qui du monarque ou de ralchimiste abuserait le mieux de la confianee publique; à qui ferait de la monnaie blanche avec le moins d’argent possible. Les alchimistes, en Allemagne, acquirent le tilre d’oificiers du palais; on se les arracha; on compta sur eux pour rétablir les finances; on vit même des princes travailler avec eux, les uns par intérêt, les autres par curiosité.

Nous arrivons au seizième siècle, à ce siècle rénovateur où la science, de quelque côté qu’on l’examine, se débarrasse des doctrines usées du Moyen Age, et prend une voie neuve, éclairée par le doute, fécondée par l’observation. C'est encore du grand mouvement d’idées qui s’opère sur les rives rhénanes, depuis Bâle jusqu’à Dusseldorf, qu’il faut rapprocher la nouvelle phase où les doctrines physico-chimiques vont incessamment entrer. Les savants les plus profonds, les orateurs les plus éminents, les esprits les plus audacieux, semblent s’être donné rendez-vous le long de ce beau lleuve dont les ondes, par la rapidité tumultueuse de leur marche, semblent si bien retléter leurs pensées. Ils appellent h eux, aux banquets de la philosophie, leurs frères de France, leurs frères d’Allemagne, d’Angleterre et d’Italie; ils ont des échos fidèles, des presses dociles, des sanctuaires respectés du pouvoir; ils se nomment Conrad Gessner, Georges Agricola. Henri-Corneille Agrippa, Erasme, Paracelse, etc.; ils voient se grouper autour d’eux quantité de disciples qui devimnient bientôt maîtres; et si quelques rivalités docti inaircs s’élèvent entre eux, tous s’entendent du moins à merveille, pour saper l’édifice ancien et construire un autre édifice.

L’Europe était on ne peut mieux disposée pour accueillir les alchimistes, sous quelque aspect qu’ils se présentassent : faiseurs d’or, tous les coffres royaux s’offraient vides ; l’Angleterre surtout, ruinée par ses longues guerres avec la France, se trouvait réduite aux plus tristes expédients : médicastres, ils avaient à fournir des remèdes nouveaux contre des maladies nouvelles, notamment contre la syphilis : artistes, le luxe leur demauflait un comfortable, négligé jusqu'alors : philosophes, dialecticiens, voyageurs, ils servaient d’intermédiaires entre les peuples ébranlés; ils enregistraient leurs besoins, leurs caprices, leurs folies; ils exploitaient l'une par l’autre les faiblesses de l’humanité. L’aveugle confiance accordée aux alchimistes, ressort, d’une manière frap[)ante, de certain édit accordé par le monarque le plus méfiant du monde, par Henri VIII, qui concède aux nommés Fauceby, Kirkeby, Ragny, le privilège exclusif de fabriquer l’or et de composer l’elixir de longue vie.

Paracelse doit être considéré comme le type des alchimistes de l’époque. Sa vie aventureuse, racontée par lui-même, offre un tissu d’incidents qu’on croirait inventés à plaisir. Enfant précoce, il étudie f Alchimie, d’abord sous le toit domestique, à l’école de son père, astrologue et médecin; puis, sous la direction du célèbre ïritheim, abbé de Spanheim, et de plusieurs évêques. Il travaille ensuite chez le riche Sigismond fugger de Schwartz, pour apprendre le secret du grand-œuvre. Cette initiation terminée, semblable aux scholastiques ambulants d’alors, qui voyageaient en prédisant l’avenir d’après les étoiles et les lignes de la main, en faisant des opéi ations magnétiques, cabalistiques

ET LA UENAISSANCE.

et chimiques, en chantant des ballades et en vendant des onguents, Paracelse quitta le toit paternel, les vallées pittoresques de la Suisse, la riche et splendide ahhaye d’Einsidehi où s’élait écoulé son jeune âge, et il courut le inonde. Tantôt seul, tantôt accompagné de quelques étudiants fanatiques de la science ou désireux d’aventures, tantôt mêlé à des troupes nomades de Czingares ou Bohémiens dont il partageait la fortune , Paracelse se montrait infatigable. En Suède, en Bohème, eu Hongrie, il vécut au milieu des mineurs; en Illyrie,en Pologne, en Prusse, il visita les plus célèbres médecins, sans négliger les connaissances traditionnelles des vieilles sybilles qui prédisaient l’avenir et guérissaient par les secrets. Etant tombé entre les mains des Tarlares, ceux-ci le conduisirent devant leur khan, qui, charmé du savoir de son prisonnier, lui donna l’honorable mission d’accompagner son fils à Constantinople. Paracelse y apprit, du savant Trismossin, l’art de teindre les étoffes, et le moyen d’obtenir, du moins il l’affirme, la pierre philosophale. On croit qu’à son retour d’Asie, notre alchimiste voulut voir l’Espagne, le Portugal, l’Égypte, cet antique berceau de la magie, et qu’il ne fut de retour qu’en 1525, après dix années au moins de pérégrinations.

Paracelse avait alors 32 ans. Sa réputation devint éclatante, immense. On se pressait j)our le voir, pour l’entendre ; on baisait les pans de sa robe et les cordons de ses souliers. OEcolampade, qui figurait déjà dans l’opposition dogmatique, lui procura une chairi* de médecine à Bâle, et des milliers d’élèves y accoururent, séduits, fanatisés par le maître. Ce fut le beau moment, l'heure brillante de Paracelse. Les grands seigneurs, les princes lui faisaient une cour assidue. 11 en guérit dix-huit, réputés incurables. C’était à qui prendrait quelques gouttes de l’élixir, à l’aide duquel on pouvait, assurait-il, prolonger sa vie à volonté. Tout à coup, cependant, l’étoilede Paracelse pâlit. Faut-il s’en étonner? Pareille chose arrive chaque fois qu’on promet plus qu’on n’est à même de tenir. Forcé de quitter Bâle et de recommencer une existence errante, Paracelse emmène ses élèves les plus fidèles, Oporin. François, Wetter, Cornélius; il emporte ses malras et ses capsules; va de ville en ville, enseignant, pratiquant, et se ruinant à force d’expérimentations et de débauches.

Ceux qui étudient Paracelse d’une manière superficielle, ne voient que les incohérences de sa doctrine, sans lui tenir compte, ni des traits de lumière qu’il répandit dans le chaos du galénisme, ni de la révolution qu’il opéra. En Paracelse, il y a deux hommes : d’une part, un ardent réformateur qui bouleversa les idées reçues en médecine, qui agrandit le domaine de la matière médicale, et qui, par ses manipulations heureuses, procura aux arts des ressources inattendues; d’autre part, un esprit excentrique, théosophe, charlatan, s’éloignant de l’exégèse ordinaire, et voulant se faii e passeï’ pour un de ces êtres privilégiés, auxquels le vulgaire croyait que les connaissances arrivaient directement de Dieu, par simple émanation. Ce second aspect sous lequel se montrait Paracelse, ne pouvait manquer d’aider puissamment au succès de ses doctrines, smtout s’il avait eu soin de s’isoler davantage, et de ne point montrer l’homme à ceux (jui n’auraient jamais du voir que le prophète.

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