‹ Le Moyen Âge et la RenaissanceChapitre 7 sur 78 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

L’explication du vocabulaire paracelsique exigeait une longue élude. Nous n'en extrairons ici que ce qui a rapport à l’objet de ce chapitre. Paracelse appelait «.9/re la force intime, fondamentale d’une chose, et définissait X Alchimie l’art d’attirer au dehors les astres des métaux. Selon lui, l’astre devient la source de toutes les connaissances, de toutes les fonctions vitales, soit dans la matière organisée, soit dans la matière inorgani- (jue. En mangeant, on absorbe l’astre nécessaire à la vie, lequel se modifie de manière à favoriser la nutrition des organes, chaque organe exigeant un élément ou sperme particulier. Dans l’estomac existe une archée ou démon, qui sépare le poison de l’aliment, et (pii donne à la substance nutritive la leinlnre en vertu de laquelle l’assimilation s’opère. Celte archée, esprit de vie, nature, règne en maître et commande à d’autres archées subalternes, qui président h la nutrition de chaque organe. Paracelse rejetait la doctrine des quatre éléments imaginée par Empédocle; il supposait un sel 9zdér?V/t/e, invisible à tout autre qu’au tbéosophe privilégié, et qui produisait la consistance des corps ainsi que leur faculté de renaître ; un soufre sidérique, cause d'accroissement et de combustion vitale; et un mercure sidérique, agent de volatilisation et de Iluidité. C’était, en d’antres termes, l’idée d’Anaxagore, qui ne voyait dans le monde que trois éléments indispensables, l’eau, la terre et le feu. Mais Paracelse allait plus loin; il animait, comme les cabalistes, cette masse élémentaire; il supposait l’intervention active, toujours agissante, de corpuscules spirituels, intermédiaires entre les substances matérielles et les substances immatérielles, lesquels corpuscules mangent, boivent, parlent et engendrent des êtres dont la transparence et l’agilité les rapprochent des esprits célestes. Ces coi’puscules sont, en même temps, corps et esprits, sans âmes. Ils meurent aussi bien que nous; mais aucun principe immatériel ne leur survit. On les nomme 9y/ram9, s’ils habitent l’air ; nymphes, ou undenas, s’ilssonl dans X eaw', gnomes oupygmées, sur la 1er ve;elsalcmandres, dans le feu. Les sylvains, respirant l’air que nous respirons, sont de tous les corpuscules ceux qui se rapprochent le plus de notre nature. Ce sont eux qui obtiennent ordinairement de la Divinité la permission d’être visibles, de causer avec rbomme, d’avoir même avec lui un commerce charnel, et d’engendrer des enfants. Les gnomes ou les nymphes prennent un corps beaucoup plus rarement que les sylvains, et les salamandres ne (piittent jamais le milieu où elles vivent, à moins que la garde de trésors cachés leur soit confiée. Le don de connaître l’avenir, la faculté de le révéler à rbomme appartiennent aux corpuscules spirituels qui aflectent, de préférence, la forme de feux follets, ou qui prennent l’aspect de personnes décédées dont le souvenir nous est cher. Les fées ne sont autres (jue des corpuscules spirituels incarnés momentanément.

Voilà le panthéisme de Paracelse. Y croyait-il ? C’est douteux. Il semble plus raisonnable d’admettre de sa part l'intention d'offrir au crédule vulgaire, sous un léseau d'idées séduisantes (jui cadraient avec les préjugés, quelques découvertes utiles, et d’arl iver promptement à la fortune en frappant les imaginations qu’une doctrine rationnelle n’eût, certes, pas charmées.

Dans ses opérations chimiques, et ses antagonistes les plus acharnés en conviennent.

l’aracelse fut toujours animé par une seule pensée, pensée grande et féconde ; lasimplilicalion des procédés, la recherche des principes élémentaires et des agents véritahlement actifs de la nature. Ses arcanes ne sont rien autre chose. «Le vrai but de l’Alchimie, dit-il, est de préparer les arcanes et non de fabriquer de l’or. » Aussi, vous le voyez déclamer avec véhémence contre les aubergistes et les cuisiniers qui noient dans les soupes les meilleurs arcanes ; contre les apothicaires qui ne savent composer que d’inutiles sirops ou de dégoûtantes décoctions, lorsqu’ils ont sous la main, au fond de leurs alambics ou de leurs cucurhites, des essences, des extraits et des teintures. Il ne s’élève pas moins contre les médecins qui, dans leurs prescriptions barbares, rassemblent des substances dont les éléments s’entre-détruisent : « Lisez leurs herbiers, s’écrie « Paracelse, et vous les verrez attribuer à chaque plante mille et une proprifTés; mais, « du moment (pi’ils formulent, ce sont quarante ou cinquante simples entassés pèle- « mêle contre une seule maladie. 11 n’y a pas de raison pour que bientôt leurs disciples « n’en introduisent des centaines et des milliers dans une même recette. C’est tellement « d’usage aujourd’hui, qu’au lieu de réunir, comme autrefois, six ou sept drogues. « l’une pour le cœur, l’autre pour le foie, et d’écrire ainsi de bonnes formules, on ne « s’inquiète que des multiples de trois. La manie des calculs arithmétiques domine les « esprits ii un si haut degré, qu’on ne sait laquelle de la multiplication ou de l’addition « présente le plus d’importance. Nous leur pardonnerions encore ce défaut, si, en même « temps qu’ils ajoutent, ils eussent fait usage de la soustraction et de la division, pour <( retrancher les choses inutiles. Appliquez aux humeurs du corps l’addition et la mul- « tiplication, votre calcul idéal constituera un trésor considérable pour bâtir une église, « pour y placer des moines chargés de chanter le Requiem dans l’art des formules, et le « Te Deum lauflamus dans l’accumulation des humeurs. Moi-même, je voudrais entrer « comme moine dans cette congrégation, pour y expier mes péchés relativement aux « humeurs. »

Paracelse critique, avec non moins de véhémence, l’habitude des correctifs ajoutés à certaines substances, surtout quand ces correctifs n’ont avec elles aucun rapport de composition. « Le feu et la Chimie, dit-il, sont les seuls correctifs. » 11 combat aussi la méthode curative des galénistes contre les prétendues qualités élémentaires et contre les humeurs prédominantes; il veut qu’on recherche la quintescence des plantes, V éther d’Aristote, et les principes actifs des corps organisés; qu’on les isole avec soin, et qu’on les applique contre tel ou tel désordre fonctionnel. Quant aux os de lièvre, au corail, à la nacre et aux autres corps analogues, à l’aide desquels il affirme composer les arcanes, soyez bien convaincus qu’il ne croit pas à leur efficacité; qu’il veut seulement donner le change aux disciples qui l’observent, les tromper sur ses préparations, etqu’cà des composés insignifiants il ajoutait en secret quelques oxides dont il avait reconnu l’efficacité. Le mercure, le soufre, l’étain, l’or, l’acide sulfurique, jouent un grand rôle dans la pharmacopée de Paracelse. Remployait fréquemment, surtout contre la syphilis et la lèpre, le proto-chlorure et le deuto-chlorure de mercure, le nitrate et l’oxide rouge de

mercure, et il imagina, comme causes essentiellement productives de maladies, trois entités chimiques {enles) le sel, le soufre, le mercure; et un principe d’àcreté, le tartre ilarlarus) qu’il poursuivait sous toutes les formes, dans tous les organes. Quant aux enlilés astrales^ spiriluelles, naturelles, dénominations qui désignaient les influences extérieures, Paracelse, pour les maîtriser, cherchait à déterminer les rapports de l’homme avec les corps de la'nature et avec ses propres organes; il interprétait les songes au point de vue des sensations et du magnétisme, et quand, en dernière analyse, une solution lui semblait impossible ; a Si Dieu ne m’aide pas, disait-il, le diable m’assistera. »

L’an 1541, un homme se mourait à l’hôpital Saint-Étienne de Strasbourg ; et les moines mendiants, les petits moines dont il était l’ennemi, les médecins, les chirurgiens et barbiers, qu’il avait attaqués sans pitié, battaient tous des mains, tandis que le peuple gémissait sous le poids d’une irréparable perte : cet homme, qu’on méprisait faute de l'avoir bien com[)ris, qui eut dans le cœur une générosité sans bornes, dans le cerveau des éclair-s de génie mêlés quelquefois à une exagération délirante, s’appelait Paracelse. Les haines qu’il s’était attirées, s’aiTêtèrent impuissantes ou satisfaites devant son tombeau; et, du jour qu’il eut fer mé les yeux, commença le triomphe des pensées d’innovation, qui, grâce à lui, s’étaient intr-oduites dans le domaine de la Chimie métallurgique et de la Chimie rrrédicale.

Les presses de Bàle, de Strashoui’g et de Erancfort-sur-le-Mein, celles de Bàle surtout, rnir-ent au jour quantité d’ouvrages oi'r fart de pi’épar’er les remèdes, les cosmétiques, les couleur-s, se trouvait modifié d'apr ès le système paracelsique. De spéculative qu’elle était, l’Alchirnie devint essentiellement usuelle, et Geoi'ges Agricola, procédant avec plus de science et de maturité que Par-acelse, amena sans secousse, dans la mélallur-gie, l’heureuse révolution que son fougueux contemporain avait opérée dans la pharirtacopée.

Agricola denreui-ait à Bâle. Son cai-actèr-e sérieux, modeste, convenait aux habitants de cette ville mar-chande, et ses découvertes ne pouvaient manquer de leur aller-, du rrrornent qu’ils voyaierrt la possibilité immédiate d’une application utile. Les fourneaux d’Agricola étaient sans cesse allumés; et, pendant trente années, depuis 1530 environ, jusqu’en 1560, les ateliers typogr aphiques desWesthrrrer, des Fr oben, virent se déroirlerles pages irrrnrortelles du père de la rnétallur-gie. Agricola ne se bor na point à indiquerttos richesses souterr-airres et les rrroyens de les obtenir isolées des rnatièr-es étr-arrgèr-es avec lesqirellfs elles sont en contact; il décrivit les rrrachines, il les fit rnpr'éserrter jraila gravure, et eut soin d’élucider le texte au moyen d’un vocabulaire latin et allerrrarrd. Nous avons vu pr-écéderrrnrerrt des évêques achever l’initiatiorr de Paracelse aux secrets de l’Alchimie; ce fur-errt arrssi des prélats qrr’Agricola eut pour collaborateurs, et qui présidèrent à la cor-r-ection de ses épr euves.

Désormais la Chémialrie, ou l’ar t des tr-arrsfor mations dans ses r-apports avec la médecine, et la Métallurgie, soutenues toutes deux jrar les disciples de Paracelse et par

ceux d’Agricola, vont marcher d’un pas égal. L’Alchimie se concentrera dans les absiraclions de ses adhérents fanatiques; elle deviendra exclusivement psychologique, d’expérimentale qu’elle était, et bientôt elle disparaîtra de l’empire fertilisé des connaissances positives.

Rien, aujourd’hui, ne saurait intéresser davantage que d’assister h cette grande lutte* des alchimistes psychologues avec les chimiatres ou nouveaux chimistes; devoir le Moyen Age perdre insensiblement du terrain, non sans combattre, et céder devant les idées positives appuyées sur l’expérimentation. Combien de champions intrépides, d’athlètes vigoureux se sont épuisés dans l’arène! Que delivres enfantés de part et d’autre ! Que de voix perdues dans l’espace !...

A Râle, c’est Graterole et Rraceschus qui prennent la défense des purs alchimistes et de leurs secrets; c’est Bodenstein qui fait connaître le système médical de Paracelse; tandis que Thomas Eraste et Henri Smetius, professeur d’Heidelberg, cherchent à l’écraser du poids de leur puissante logique; c’est Alexandre de Suchtenqui, dans un livre intitulé : V Aurore el le trésor des 'philosophes, résume les idées spéculatives avancées par Avicenne, Gébert, Raymond Lulle et les autres princes de l’Alchimie.

Les œuvres de ces derniers, isolées ou réunies, annotées, commentées, sont pnbliées à l’envi par les plus célèbres typographes de Bâle, de Strasbourg et de Francfort. Grâce aux presses intelligentes des Wéchelin, des Egenolphe, Francfort enleva, même à ses deux rivales, l’espèce de monopole qu’elles exerçaient sur les œuvres de Métallurgie el d’ Alchimie. Les livres de Christophe Encelius, de Conrad Gessner, de Lazare Eckers, de Thomas Mufethus, de Nicolas Guibert, parus à Francfort avec un luxe et une correction typographiques remarquables, témoignent hautement de la faveur que le public accordait à de pareilles compositions, de la valeur commerciale qu’elles avaient acquise, et de l'indépendance avec laquelle les idées réformatrices, soit dans les sciences, soit dans les dogmes, soit dans les arts, pouvaient se grouper et se répandre.

De toutes les villes d’Europe, Lyon fut celle qui, après les grandes cités rhénanes, montra le plus de zèle en faveur de \ Alchimie, de la Chimialrie et delà Métallurgie ; Nuremberg, Turin, Leipsick, Bruxelles, Paris, ne viennent qu’après, et il faut attendre presque un siècle pour les voir accorder, aux pensées écloses sur le Rhin, le degré d’intérêt qu’elles méritaient. Pendant ce temps-kà, les idées marchèrent; les vieilles universités de Prague et d’ Oxford accueillirent la Chimiatrie ; les écoles d’Italie défendirent le galénisme exclusif, et Cardan sembla se placer entre le Moyen Age et la Renaissance, pour marquer, par un livre bizarre mais immortel, la transition du système ancien au système nouveau .

Déjà le sceptique Corneille Agrippa, qui, dans son ardente jeunesse, fut initié aux mystères de l’Alchimie, avait tracé d’une main ferme, la ligne qui sépare la science de la spé culation, et l’art du métier : « Je pourrois dire plusieurs choses de cet art, duquel je ne « suis pas trop ennemy, n’estoit que j’ay faict serment, selon la coustume, quand on est « receuauxmisteres d’iceluy, de neles receler... » Ici, je montrerois l’alchimiste adonné

Sciences et Arts.

CHIMIE, ALCHIMIE. Fol. IX.

aux expériences les plus intéressantes, fabriquant, les «azurs, cinabres, mines ou ver- « niillons, l’or musical, et autres mixlions de couleurs, la façon du laiton, toutes mélangés <c de melaux, la manière de souder, assembler et partir, et de (aire les essaiz d’iceux; » là, je surprendrois le mesme homme, exerçant une véritable « piperie, forgeant une « benoiste pierre philosophale, par rattouchement de laquelle toutes choses soyent « soudainement converties en or ou argent, selon le souhait deMidas, » et s’efforçant de tirer du ciel une certaine quinlescence qui va produire des merveilles. Cet homme je le chasserois « des royaumes et provinces ; je confisquerois ses biens ; je le punirois « au corps, car il offense Dieu, la religion chrétienne et la société. » «Ilseroit trop long, « dit ailleurs Agrippa, de racompter toutes les folies, vains secrets et énigmes de ce « njcstier, du lyon verd, du cerf fugitif, de l’aigle volant, du crapaut enflé, de la teste « de corbeau, de ce noir qui est plus noir que le noir, du cachet de mercure, de et la houe de sagesse et semblables bourdes sans nombre. » Quant h la science en elle-même, qui m’est familière et qu’on doit bien se garder de confondre avec le « mestier, je la crois digne de riionneur que Thucydide requiert à la femme de bien, « disant que d’elle on ne doit parler ny en bien ny en mal. »

Ces derniers mots sont remarquables. Ils prouvent de la part d’Agrippa une extrême réserve, non-seulement à cause du serment qu’il a prêté jadis de ne rien révéler des arcanes du grand-œuvre, mais parce qu’il croit devoir s’abstenir de toute décision précipitée sur une science, en progrès, dont les destinées futures sont encore incertaines. « .l’en parleray par circonlocution un peu obscurément, à fin de n’esire entendu que « par les enfans de l’Alchemistique science qui ont eu entrée et ont esté reçeuz aux « mystères d’icelle. » Les adeptes se seraient bien gardés de lâcher la moindre parole indiscrète. L’épée de Damoclès, suspendue sur leur tête, eût aussitôt frappé le coupable, et je ne serais pas éloigné d’attribuer aux critiques, aux indiscrètes paroles d’Agrippa touchant f Alchimie, une bonne partie des persécutions dont il fut l’objet. Placés au sommet de l’échelle sociale, les maîtres du grand-œuvre se seraient déconsidérés, en ne le protégeant pas. Autour d’eux, l’art expérimental prenait quelquefois une noble et séduisante attitude; et quand il leur arrivait d’en abuser, c’était une raison de plus |)Our le défendre.

Mais, au-dessous de ces maîtres, si hautains, si durs et si fiers, quelle myriade d’infortunés chimistes, les uns égarés par 1 imagination, les autres par des découvertes sans |)ortée; ceux-ci, parla misère, ceux-là, par f ingratitude des hommes ou par la fatalité! (l’était à eux qu’on appliquait le proverbe: « Toutalchemiste est médecin ou savonnier; « il enrichit de paroles les oreilles de chacun et vide en même temps la bourse. » Elfectivement leurs assurances, leurs promesses marchaient toujours accompagnées d une demande de quelques écus.

Agrippa nous a laissé une peinture très-animée, très-expressive, de la triste condition où se trouvaient réduits les alchimistes de bas étage, colporteurs ambulants qui allaient de foire en foire, amasser « quelque peu d’argent, par céruse, vermillon, antimoine.

« savons et autres tliogues servans à farder les femmes, peindre et emplaslrer les « vieilles, drogues que l’Ecriture appelle onguents de paillardise. » Véritables parasites de la science, ils vivaient à ses dépens; ils luttaient de savoir-faire avec les batteleurs, les bohémiens, les conducteurs d’animaux savants, et n’hésitaient point à voler l’argent qu’ils ne pouvaient gagner. C’était, dit-il, gibier de potence. La police les poursuivait avec ardeur. On se montrait surtout impitoyable envers ceux qui fabriquaient de la fausse-monnaie, industrie dont les gouvernements se réservaient le privilège exclusif.

Jusqu’à l’époque où Nicolas Flamel personnifia l’Alchimie sur les bords de la Seine, on n’avait guère connu en France que des alchimistes nomades, beaucoup plus propres à discréditer l’esprit d’expérimentation qu’à le répandre dans les hautes classes de la société. Ecrivain, notaire, philosophe, naturaliste, Flamel eut une réputation d’honnêteté qui servit, peut-être autant que son immense fortune, la cause de la pierre philosophale. On n’examina pas si d’heureuses spéculations, si des dépôts considérables faits par quelques] uifs proscrits qui moururent sans héritiers, durent centuplei’ l’avoir modeste de Flamel; le vulgaire, ami du merveilleux, attribua tout à l’Alchimie; et bien longtemps après sa mort, malgré la bonne réputation qu’il avait laissée, nul bourgeois ou manant de Paris, ne se serait avisé de passer le soir dans la rue de Marivaidt, ancienne demeure de Flamel, sans se signer le front, pour conjurer les malins esprits qui devaient avoir établi là leurquartier-général. L’Eglise, reconnaissante envers un de ses plus grands bienhiiteurs, consacra, par la peinture et le ciseau, le souvenir de Flamel et de Pernelle , sa femme. Ils étaient représentés tous deux à l’église paroissiale de Saint-Jacques-la-Boucherie, à celle de Sainte-Geneviève des Ardents ; mais leur tombeau, que visitait pieusement, chaque dimanche, le peuple, dont la mémoireest moins fugitive qu’on ne le suppose, existait dans le cimetière des Innocents, sous les Charniers, où l'artiste avait représenté sur pierre la portraiture des principaux alchimistes et le tableau pittoresque des procédés de Vars magna.

Après avoir aidé aux progrès de la Chimie expérimentale, la fortune éclatante de Flamel amena en France la perte d’une foule de particuliers , comme le gain d’un quine à la loterie précipitait quantité de familles dans le gouffre de la misère. La l’echerche de cette pierre sacrée qui « n’estoit ny aigue, ny obscure, mais polie, « douce au toucher, aucunement molle, ny dure, ny aspre au goust, souefvre au « tlaire, aggreable à la vue, amiable et plaisante à l’oreille, rejouissante au cœur et à « la pensée, » précipita des milliers d’enthousiastes dans une voie pernicieuse d’essais infructueux. Ce fut la manie, « la fièvre du siècle. Les domageables charhons , le soul- « fre, la fiente, les poissons, les mines et tout dur travail leur sembla plus doux que le « miel, jusqu’à ce qu’ayant consommé patrimoine, héritage, meubles qui s’en alloient « en cendre et fumée, ces malheureux se trouvassent chargez d’ans, vestus de haillons, « affamés toujours, sentans le souffre, taincts et souillés de suye et de charbon, et « par le frequent maniement de l’argent vif (le mercure), devenus paralytiques. Au « reste, ilz experimenloient en eux-mesmes la métamorphosé et changement qu’ils

« entreprenoient de faire es métaux ; car de chymiques ilz devenoient cacochymes, de « médecins mendians, de savonniers laverniers, la larce du peuple, fols manifestes, et

Nicolas Flamel et pEB?fELLE, sa femme, peinture à fresque, jadis au Charnier dos Innocents.

« le passe temps d’un chacun. » Cette peinture incisive n est point chargée. Elle monlie jusqu’où fut portée, dans le cours du seizième siècle, la dangereuse manie de 1 expérimentation ; elle nous initie au laborieux enfantement de 1 art , quand , navigant sans boussole sur l’océan du doute et de l’incertitude, il n’avait d’autres jalons que les

ruines qu’il laissait accumulées derrière lui.

Entre l’époque de Nicolas Flamel, qui n’eut point d’école, et l’ouverture du premier

enseignement des Paracelsisles h l'Univei'silé de Paris, PAlchiniie, silencieuse en France, s’élait, coinine on l’a vu précédemment, promenée par le monde.

Avant que Baillif de la Rivière, Joseph Duchesne, médecins d’Henri IV, et Georges Penot, tous trois élèves de l’école bâloise, eussent frappé du nom de Paracelse les échos français jusqu’alors inattentifs, le métallurgiste bâlois Thurneyssen avait eu le temps de parcourir le inonde, d’organiser de vastes ateliers, d’exploiter des mines, d’amasser une

fortune colossale , une réputation brillante , et de perdre réputation et fortune; Adam Bodenstein , non moins zélé que Thurneyssen pour le système Paracelsique, avait, par delongs voyages, propagé ce système en Europe ; l’alsacien Michel Toxites de Grabundten, poète et médecin, s’était attaché à éclaircir les idées du maître, et h préparer l'alliance du système de Paracelse avec le système de Galien; Gérard Dorn, médecin-chimiste, professant, à Francfort, en même temps que Gaspard Hoffmann, cet antagoniste de Thurneyssen, avait excité, h force d’être inintelligible et original, l’admiration d’uii concours nombreux d’auditeurs; Pierre Severin avait ouvert aux doctrines Paracelsiques l’accès de la cour de Danemarck, comme Bartholomé Carrichter leur ménagea les faveurs de la cour impériale, et Jeau Michel d’Anvers, l’admiration des hautes classes de l’Angleterre. Malheureusement. la plupart de ces disciples enthousiastes exagéraient, si même ils n’interprétaient pas faussement, la parole du maître; de sorte que les pensées véritablement régénératrices se perdaient sous un galimatias d’idées absurdes.

Au fond de l’Allemagne, h Cobourg, André Libavius fut le premier chimiste distingué, (jui, faisant la part de l’Alchimie mentale enseignée par les disciples de Paracelse, et celle de l'Alchimie rationnelle, combattit les prétentions respectives des Paracelsistes et des

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