LE MOYE^ AGE
pagne, comme médecin ou chirurgien, tel chef d’armée. Or, n’y a-l-il pas lieu de supposer qu’en toute expédition où devaient s’échanger des coups d’épée, figurait nécessairement au moins un personnage idoine aux pansements, lequel organisait et dirigeait le service de santé, selon les besoins? Des frères hospitaliers, des sœurs enrôlées sous la bannière de la charité chrétienne, exécutaient les prescriptions du maître et l’on transportait dans les monastères les plus voisins tous ceux auxquels un long traitement devenait nécessaire. Ce fut ainsi que le comte Robert, fils de Guillaunie-le-ConquéranC et tant d’autres héros, sortis inguérisde la Palestine, débarquèrent h Malte, au Monte Cassino, à Salerne, pour trouver ;i leurs blessures un remède efficace.
L’organisation intérieure des petits Etats démocratiques, des villes impériales et des communes, le droit de lever des troupes, d’avoir une armée et de faire la guerre, amena nécessairement un changement considérable dans l’attitude sociale de la Chirurgie. C’était surtout contre le despotisme temporel de l’Église que luttait l’esprit d’indépendance urbaine ; on voulait en toutes choses s’affranchir du vasselage imposé par les prêtres, et, pour ne plus avoir à réclamer l’assistance des moines ou frères guérisseurs, l'autorité, [leut-ètre l’instinct populaire éleva les barbiers au titre de Chirurgiens de second ordre ou servants. On lit plus : dans chaque ville importante, on en solda quelques-uns, à la condition qu’ils soigneraient les pauvres et qu’ils suivraient à la guerre les gens d’armes (|u’on y envoyait. Certaines villes populeuses, assez riches pour s’imposer de grands sacrifices, ne se contentèrent pas d’avoir des chirurgiens-harhiers. Elles s’attachèrent un ou plusieurs Chirurgiens habiles, clercs ou lettrés, formés presque tous dans les écoles monastiques, mais principalement à l'école de l’expérience. Tels furent à Bologne, à Parme, h Vérone, Hugues de Lucques, qui toucha, pour le sacrilice complet de sa vie entière, 600 livres une fois payées, et Guillaume de Sçalicet dont nous parlerons plus loin. Voilà l’origine des Slads Phnsicus de l’Allemagne, des médecins ou chirurgiens stipendiés de la France et de l'Italie. Après avoir été, pendant deux siècles, les rivaux des moines thérapeutes, ils finirent par exercer sans contrôle, et par se constituer, à leur tour, en confréries auxquelles le magistrat donna des statuts et des privilèges.
L’ère d’émancipation de la démocratie européenne ayant coïncidé avec les croisades, avec fagitation fébrile qui poussait alors l’humanité aux expéditions lointaines, on apprit à connaître l’Oi ient; les lettrés d’Europe méprisèrent beaucoup moins qu’ils ne bavaient fait, la science musulmane; et bien que la Chirurgie, chez les Arabes, par suite des |)réjugés religieux, fût demeurée fort en arrière des autres arts, on retira de leurs livres quelques notions utiles. Avicenne, qui résuma l’encyclopédie médico-chirurgicale du onzième siècle, rendit d’importants services. Malgré la faiblesse de sa Chirurgie, on consulterait encore avec fruit les traités qu’il a composés sur les maladies des paupières et sur les hernies.
Nous ne nous arrêterons pas davantage au delà des Pyrénées, quand l’art nous rappelle en Sicile ; quand maître Gariopontus, venu des îles de l’Archipel à Salerne, y intronise la Chirurgie et compose plusieurs ouvrages devenus les bases de l’enseignement salerni-
nilain. Pontiis n'est pas, comme le témoigne Haller, un compilateur inutile, imililis compilator. Il avait, pour son siècle, une érudition remarquable; il connaissait Galien. Oribase, Plictonicus, Aciisius , Éléolates et d’autres médecins grecs, tandis qu’il méprisait les doctrines arabes. Dans un traité de médecine pratique, appelé Passionarinm. dans une matière médicale connue sous le titre de Dunamidies , ouvrages demeurés inédits, Pontus parle souvent d’après sa propre expérience, et ne laisse point ignorer qu’il exerçait la Cbirurgie en même temps que la médecine. C’est h lui qu’on doit la création d’une foule de mots latins, francisés depuis : clyslerisare, canlerisare, gargarisare, cicalrisare, etc. Plusieurs de ses conseils ont dominé, jusqu’à la fin du dix-huitièm(‘ siècle, l’enseignement des écoles.
A côté de Pontus, d’Albricius, d’un moine appelé Rodolphe, qui jouissaient alors ;i Salerne d’une prééminence chirurgicale non contestée, marchait de front la matrone Trotula. C’était dans ce cercle d’érudits praticiens, que se concentrait, que se préparait faction scientifique de la Sicile ; c’était là qu’autour du code sanitaire, Regimen sanilatis, composé par un poète sans mérite, appelé Macer, allait éclore et bientôt resplendir une école. L'homme nécessaire ne tarda point à paraître, car jamais l’homme n’a fait défaut aux circonstances; il arriva des plages africaines : il se nommait Constantin,
Après de profondes études commencées en Afrique, continuées sur les rives de l’Euphrate, puis dans finde, puis en Égypte; après un séjour de courte durée sur la terre natale que ses ingrats compatriotes l’avaient forcé d’abandonner, Constantin était venu sous le ciel hos|)italier de Sicile chercher le calme et le repos. 11 fut reconnu par un frère du roi de Rahylone qui s’empressa de le signaler au fameux Robert Guiscard. Ce dernier le prit pour secrétaire; mais le médecin, devenu homme d’Ètat, n’en continua pas moins de cultiver les lettres, en traduisant des ouvrages ignorés jusqu’à lui de l’Europe occidentale, et de la sorte il jeta dans Salerne les germes d’une illustration scientilique qui allait grandir avec les croisades. Sa retraite au mont Cassin, où il termina ses jours en 1 087, ne fit qu’ajouter à la réputation qu’il s’était acquise. On le décora du surnom de « Nouvel Hippocrate » , du titre de « Maître de l’Orient et de l’Occident » ; on l offi it à l’admiration du monde incliné devant lui comme devant une merveille. Et cependant, Constantin ne fut peut-être jamais que compilateur et traducteur, économe de ses propres idées, prodigue de la science de ses devanciers, habile à faire passer dans la langue latine, langue usuelle des écoles, les principes enfouis parmi les livres d’Isaac, d'Ali-Abhas, de Galien et de Sextus Placitus. Mais, à cette époque d’ignorance profonde, le génie qui crée eût été moins apprécié que la patience révélant la pensée d’autrui. Constantin ouvrit une voie nouvelle où le suivirent timidement quelques adeptes, jusqu’à ce que Géi ard de Crémone eût franchi d’un seul bond l’immense intervalle qui séparait le Moyen Age des grands siècles de l’antiquité.
Ne cherchez pas le nom de Gérard dans les dictionnaires historiques, vous ne l’v trouverez pas : simple ouvrier de la pensée, il vécut sans faste, presque sans gloire. Pour servir la science, il ne recula devant aucun sacrifice, il ne s’effraya d’aucun péi il:
Scienses et Ans
CHIRURGIE, Foi. III.
pour trouver un manuscrit, il fit à pied trois cents lieues; pour le lire, il en apprit la langue; on lui dut la traduction de plusieurs ouvrages d’Hippocrate et de Galien, des livres de Serapion, de Rhasës et d’Almanzor , du Canon d’Avicenne et de la Chirurgie d’Albucasis. Cette Chirurgie, précieux monument du douzième siècle, rendit à l’art sa dignité compromise, à l’anatomie la prééminence qu’elle avait perdue.
Pendant que, sous les elïbrts de Gérard, la cité lombai'de de Crémone se débarrassait des liens qui l’asservissaient aux traditions barbares, quelques juifs salernitains acceptaient, réchauflaient les théories léguées par Constantin ; de sorte qu’aux extrémités orientale et occidentale de la péninsule italienne, rayonnaient deux foyers de lumière qui bientôt allaient s’éclipser eux-mèmes dans un autre foyer, l Université de Bologne.
En consacrant l’indépendance républicaine des grandes villes d’Italie, le traité de Constance (1188) venait d’ouvrir aux peuples les portes d’un nouvel avenir. D’autre part, la papauté, voulant répondre au besoin d’instruction qu’éprouvait l’Europe, créait les Universités, moyen légal de dominer, d’épurer les idées, et de leur imprimer une direction quelle seule alors, il faut le dire, pouvait surveiller d’une manière efficace et morale.
Ainsi s’élevèrent en Italie les Universités de Bologne, de Padoue, de Plaisance et de Naples, les Écoles de Modène, Milan, Ferrare, Beggio, Parme et Pavie; en Espagne, celles de Valence et de Tortose, orgueilleuses héritières des académies moresques. En France, à Paris, à Montpellier, à Toulouse, on favorisa aussi les études médico-chirurgicales. Monopolisées d’abord au profit de certains hommes, clercs ou tonsurés qui tenaient h l’Église par une sorte d’adoption sacrée, ces études, devenues plus libres, furent insensiblement ramenées aux conditions de franchise d’enseignement qu’elles avaient alors en Italie. Chaque élève put se choisir un maître qu’il payait d’après le tarif arrêté. Il était défendu aux maîtres de s’enlever leurs écoliers, et nul de ces derniers ne passait sous l’enseignement d’un second maître, s’il n’avait, au préalable, acquitté les honoraires dus au premier.
Les bulles d’institution des Facultés de Montpellier, de Salerne et de Paris, au treizième siècle, établirent une hiérarchie scientifique, des grades universitaires qui n’existaient pas auparavant. Mais la condition d’être clerc et tonsuré, maintenue en Italie, en Sicile, tomba bientôt en désuétude à Montpellier ainsi qu’a Paris. Dans la première de ces deux villes, pour passer maislre physicien ou médecin, il fallait être clerc et avoir sul)i un examen devant deux maistres, désignés au sein du collège par l’évêque de Maguelone; pour exercer la Chirurgie, il fallait subir également un examen, mais la condition de cléricature n’était point exigée.
Dans le royaume de Naples, la méthode d'enseignement ressemblait à celle de la France. On exigeait du médecin cinq années d’études, logique comprise; un examen soutenu en présence des maîtres de l’école salernitaine, et une année de stage. Le chirurgien devait avoir subi des cours spéciaux pendant une année, et s'être pcrfeclionné surtout dans V anatomie des corps humains, sans laquelle on ne saurait faire sûrement
KT LA RENAISSANCE
aucune opéraiion, ni diriger la cure après avoir employé Cinslrumenl. L’examen se faisait devant les maislres de Varl et certains officiers du roi.
A cette époque, l’école chirurgicale de Bologne primait toutes les écoles du monde. Pendant cinquante années, elle dut sa supériorité à Jacopo Bertinoro, à Hugo de Lucques ; elle la dut ensuite au fils du dernier maître, à ïhéodoric, qui profita des travaux de son père, des observations de ses devanciers. Le docte Brunus, Calabrois d’une immense érudition, et Rolando Capelluti, élève salernitain, mais élève indépendant, ne soutinrent pas avec moins de dignité, dans le nord de la péninsule italienne, la pratique chirurgicale; tandis qu’au midi Salerne déclinait, que Messine ne pouvait s’élever, et que Naples languissait insouciante, malgré les efforts du chirurgien Rogier et de ses disciples, malgré les désirs, la puissance et l’impulsion éclairée quoique despotique d’un empereur! Dès lors, lutte d’amour-propre, lutte de doctrines entre les écoles italiennes méridionales et les écoles septentrionales, entre les maîtres et les disciples, interprétant d’une manière différente Hippocrate et Galien. On se disputait h outrance sur le sec et sur X humide, quand parut Guillaume de Salicet, qui devint, à son tour, le créateur d’une troisième école.
Natif de Plaisance, Salicet avait atteint, depuis vingt années au moins, l’apogée de sa réputation, lorsqu’il écrivit un traité de Chirurgie, commencé à Bologne vers l’an 1270. achevé à Yicence en 1275. Avant 1270, il pratiquait plutôt qu’il ne professait; tour h tour au milieu des camps, dans les hospices ou parmi les citoyens de villes importantes telles que Bergame, Plaisance, Pavie, Bologne, Vérone, où ce grand chirurgien fixait alternativement son séjour, selon les cas pour lesquels on l’appelait, ou selon les immunités qu’il recevait des administrations urbaines. Salicet ne semble ignorer rien de ce qui constituait la science chirurgicale du treizième siècle , mais il attache peu d’importance à faire une vaine parade d’érudition. S’il nomme çà et là quelques auteurs, c’est pour examiner, discuter leurs procédés; s’il marche par de nouveaux chemins, c’est appuyé de son expérience; s’il fait une innovation, il la raisonne. Ses théories ne sont point ‘ exclusives; le respect qu’il porte aux Arabes ne l’éblouit pas.
Ce fut h l’école de Salicet, son maistre de bonne mémoire, que se forma Lanfranco, clerc comme lui, à la fois médecin et chirurgien, et, de plus, homme politique, puisque Mathieu Visconti l’exila de Milan. Forcé de demander asile à la France, il amena pour notre Chirurgie nationale l’aurore d’une ère nouvelle; car jusqu’à lui elle était demeurée, comme en Espagne, comme en Allemagne, sans un enseignement public et distinct, garrottée sous les chaînes de l’omnipotence médicale. Tout chirurgien ou chirurgienne promettait, per juramenta sua, de ne jamais franchir les limites de l’art, l’œuvre de la main ; de ne conseiller et de n’administrer aucun remède interne sans l’avis ou la permission du médecin. On laissait au chirurgien, avec restiiction toutefois dans les cas graves, la faculté d’agir; on lui défendait la liberté de penser.
Après un séjour de quelques années à Lyon, après plusieurs voyages en province où l’appelait la confiance i)ublique, Lanfranco se décide à monter sur uu plus grand théâtre,
et vient, en 129S, prendre domicile à Paris, où régnait maître Jehan Pitard, premier chirurgien du roi. Pitard accueillit Lanfranco comme méritait de l’être un homme de sa distinction. Jehan Passavant, doyen de la Faculté, fit mieux encore; il le pria, au nom des professeurs, ses collègues, d’ouvrir un cours de Chirurpie. Lanfranco y consentit volontiers; et pour que ses préceptes ne se perdissent pas, il écrivit le texte des leçons (ju’un grand nombre d’auditeurs venaient écouter.
Ces leçons, malheureusement, ne furent pas d’assez longue durée. Lanfranco, déjà vieux, consumé par les privations et par les chagrins de l’exil, termina sa carrière, laissant après lui des élèves studieux, mais aucun homme héritier de son génie.
Je ne doute pas que Lanfranco n’ait occupé, le premier, une chaire de Chirurgie à notre Faculté, car l’ordonnance réglementaire Axxprevoz de Paris qui, dans le treizième siècle, par le conseil de bonnes gens et de preiidomes du mestier, a esleu vi des meilleurs et des plus loiaus cyrurgiens, à l’effet d’examiner ceus qui seront digne d’ouvrer de cyrurgie, ne dit pas un mot du mode d’instruction adopté. Il semble résulter de cette curieuse ordonnance, qu’avant sa promulgation, exerçait presque qui voulait dans Paris, hommes et femmes, aucuns et aucunes, d’où s’en suivaient périlz de mort d’omes et méhains de membres. L’insiiiution des cyrurgiens jurez examineurs fut donc un grand bienfait. Elle ouvrit h l’art une ère nouvelle de considération et d’avenir; elle distingua le chirurgien , du simple barbier. Mais comment se fait-il qu’un prévôt aussi sage n’ait |)as mieux ménagé la conscience du praticien, quand il lui défend d’afétirr ne fère ofélier par lui ne par autrui nul blécié, quel que il soit, à sanc ou sans sanc, de quoi plainte doive venir àjoustice , plus haut d'une fois ou de cleits, se péril i a, que il ne le face savoir au pî'evoz? C’était imposerai! chirurgien un rôle de délateur. A la vérité, les gens tle l’art passaient pour gens de mestier, et l’on s’inquiétait peu de la dignité morale de l’ouvrier.
En France comme en Italie, en Italie comme en Espagne, dans les circonstances graves, les grandes opérations n’étaient abandonnées ni h la volonté du malade, ni à l’arbitraire du praticien, fût-il d’un mérite éminent. 11 fallait, au préalable, une permission, ' soit de l’évèque, soit du seigneur de la localité; il fallait une consultation solennelle en présence de la famille et des amis du malade, lesquels promettaient, juraient, s’ils ne signaient l’engagement formel d'une rémunération honnesle fixée d’avance. Ainsi, vers le milieu du treizième siècle, Roland Capelluti, appelé à Bologne pour un cas de hernie pulmonaire, juge l'opération urgente; mais, avant d’enlever la portion herniée, déjà tombée en putréfaction, il demande un permis à l’évêque, il s’assure du consentement de la famille, de celui des trente amis du patient présents à la consultation , et ne veut saisir rinstrument tranchant qu’après l’obtention positive d’un hill d’indemnité et sans doute aussi d’une somme raisonnable.
On a lieu de s’étonner qu’à côté des scrupules de l’autorité à l’endroit d’opéiations graves tentées par des chirurgiens connus, se montre si peu de souci pour les petites opérations journalières, beaucoup plus fréquentes, telles que saignées, application de
cautères, d’escharroliques et de venlouses. Les chirurgiens laïques, les baiLlers, les femmes même pratiquaient cette petite chirurgie sans le moindre contrôle. Bien plus, les chirurgiens clercs ou jurés auraient cru déroger en s’y livrant. A la lin du treizième siècle, ils ne faisaient déjà plus la ponction dans l’ascite; ils n’opéraient ni de la pierre, ni des hernies, ni de la cataracte; ils abandonnaient aux matrones, propler lioneslatem, toutes les manœuvres relatives aux alîections des parties sexuelles!... A la vérité, les véritables chirurgiens n’agissaient pas de la sorte. Iis ne reculaient devant aucune opération, quelque minime qu’elle fût; de même qu'ils eussent pensé ravaler leur profession chirurgicale en n’y joignant pas l’étude consciencieuse des maladies internes. « Lo « vulgaire, dit Lanfranco, regarde comme impossible qu'un homme puisse savoir la « médecine et la Chirurgie. On ne saurait être cependant bon médecin, si l’on n’a au- « ciine idée des opérations chirurgicales; un chirurgien n’est rien s'il ignore la méde- « cine : il doit absolument connaître les diflérentes parties de cette science. »
Un nouveau siècle s'ouvre, siècle que va caractériser une lutte permanente entre les médecins et les chirurgiens, entre les chiiurgiens et les barbiers récemment émancipés. Philippe le Bel sembla pressentir cette lutte infatigable: car l’an 1301, le lundi apres la mi-aousl furent semons luit H barbiers qui s’enlremeclenl de cyrurgie, et leur fut deffendu sus peine de corps et d’avoir, que cilz qui se dient cyrurgien barbier que Hz ne ouvreienl de l’art de cyriirgie , devant ce qu'ilz soient examinez des meslres de cyrurgie, scavoir se Hz sont souffsans audict meslier faire. Malheureusement , l’abus avait déjà plus de pouvoir qu’un édit royal. Les barbiers y échappèrent, en ayant soin de ne point usurper le titre de chirurgien. Dix années après, Philippe le Bel réitère la même défense contre les « meurtriers, larrons, faux-monnayeurs, espions, voleurs, abuseurs, arque- « misles et usuriers qui se mêlent de pratiquer la chirurgie, mettant des bannières à « leurs fenêtres comme les vrais chirurgiens, pansant et visitant les blessés dans les « églises et lieux privilégiés, etc. » Il les oblige à comparaître devant .Jehan Pitardi. chirurgien-juré du Châtelet, assisté des autres maislres chirurgiens jurés, de subir un examen probatoire, et de n’exercer qu’auiant qu’ils auront reçu licence et prêté serinent entre les mains du prévôt. Philippe le Bel ne nomme point les barbiers. On serait tenté de les croire exempts, par tolérance, des formalités prescrites. Plus tard, ils y furent rigoureusement soumis.
Grâce au génie de Lanfranco, l’art chirurgical s’était élevé, dans la Faculté de Paris, à toute la hauteur de l’enseignement académique; l’art français n’enviait plus rien à l'art de l’Italie occidentale; et quand Lanfranco descendit au tombeau, deux praticiens habiles. Jehan Pitard, Henri de Mondeville, tous deux élèves de l’illustre chirurgien milanais, ne laissèrent tomber aucun des fruits de sa doctrine. L’Europe commença de perdre l’habitude d’envoyer les disciples d’Esculape exclusivement au delà des Alpes; il en vint de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la Suisse, à l’école de Paris ; de l’Espagne, de ritalie et de la Sicile, à l’école de Montpellier, mais presque tous faisaient une station préalable à Bologne, où l’anatomiste Mundinus ouvrait annuellement deux ou trois cadavres.
Néanmoins, malgré rinlérèt qui s’atlachail à l’enseignement de Mundimis, et à celui de son émule et successeur Bertrucius, les troubles civils linirent par compromettre gravement l’avenir des écoles italiennes. En 1325, quantité d’élèves s’éloignèrent de Bologne ; en 1334, un arrêté, contre quiconque emporterait des livres sans autorisàtiou formelle, témoigna plus encore du sentiment de jalouse rivalité des Bolonais, que du prix qu’avaient pour eux les trésors de la science.
Héritière d’une partie des ressources scientifiques de l’Orient, quant à la médecine, disputant avec avantage aux écoles d’Italie le sceptre médical qui leur était dévolu, et ne permettant pas le moindre empiètement sur son domaine, l’École de Montpellier, tourmentée de la renommée chirurgicale qiéavait récemment acquise la Faculté de Paris, ne négligea rien pour l’éclipser. Un homme éminent, fils des circonstances, mais plutôt encore fils de ses œuvres, Guy de Chauliac, vint alors lui prêter son aide. 11 fut presque à lui seul toute la chirurgie de son siècle. Élève de Raymond de Molières à Montpellier: de Mondeville h Paris, de Pérégrinus et de Mercadante à Bologne ; disciple de tous les praticiens distingués qu’il rencontra soit en Italie, soit en Allemague, soit en France; devenu, pendant vingt-cinq années, le médecin, le chirurgien, le chapelain et le commensal des papes d’Avignon, Guy avait puisé aux principales sources d’instruction de l’Europe savante, quand il lui légua sa Grande Chirurgie, monument admirable d’érudition, de méthode lumineuse et d’esprit de critique. Cette Chirurgie n’appartient pas plus à l’Ecole de Montpellier qu’à l’École de Paris ; elle appartient à la France, dont elle fait une des gloires les plus belles.
Ap rès Guy de Chauliac, toutes les autres réputations chirurgicales de l’époque palissent singulièrement. Bienvenu Gralï n’est qu’un spécialiste; les Anglais Gaddesden et Ardern, élèves comme lui des écoles françaises, ont uniquement transporté en Angleterre les théories, les procédés recueillis parmi nous; Nicolas Catelan, Pierre de Bonant, Pierre d’Arles, Jean de Parme, etc., chirurgiens distingués de Toulouse, de Lyon et d’Avignon, ifont pas laissé d écrits, et leur mémoire et leurs disciples se sont éclipsés à travers les orages politiques dont nos cités méridionales ont eu tant à souffrir.
Peudaut que Montpellier, par d’énergiques efforts, tâchait de conserver le sceptre chirurgical, passé de l’Italie entre ses mains, sceptre qu’une colère de princes allait bientôt briser (sac de Montpellier par le duc d’Anjou, en 1379), la Faculté de Paris revenait à son intolérance primitive. Irritée peut-être de voir la corporation des chirurgiens se constituer indépendante, elle voulut établir une barrière absolue entre les deux professions. Dans ses statuts recueillis, corrigés et renouvelés sous le décanat d’Adam de Francheville (1350), elle inséra une disposition, en vertu de laquelle les bacheliers admis à faire leurs cours promettraient, par juramenla sua, de ne point exercer la Ghirurgie manuelle. En même tenq)S, elle renouvela celui de ses anciens statuts, qui interdisait aux chirurgiens de dépasser les bornes de leur meslier. Ils demeuraient assimilés, comme par le passé, aux apothicaires et apothicaircsses , aux herbiers ou herbières,
lous sujets de la Faculté. Cette orgueilleuse École, seule en possession de faire des cours publics, retenait ainsi les chirurgiens dans ses chaînes; ils étaient ses écoliers, ses obligés, presque ses serviteurs, liés par un serment solennel, auquel n’échappaient sans doute que les médecins-chirurgiens de l’ordre des clercs, tels que Lanfranco, Pitard et Mondeville.
Au mois d’avril 1352, Pierre Fromond et Robert de Langres, alors chirurgiens-jurés au Châtelet de Paris, ayant obtenu du roi Jean un édit absolument identique avec celui de Philippe le Rel, voulurent s'approprier le droit exclusif d’examen. Les autres chirurgiens réclamèrent. Un accord eut lieu entre les parties intéressées, et les choses furent maintenues en dehors de la chose jugée, jusqu’à ce qu’un arrêt du parlement, rendu le 25 février 1355, eût établi que désormais le prévôt des chirurgiens serait adjoint aux chirurgiens-jurés du Châtelet, soit pour la convocation des maistres licentiez en ladite Faculté, soit pour présider aux examens et donner ki licence. C’est la première fois qu’on voit figurer uu prévôt des chirurgiens. Cependant, l’arrêt s’appuie sur plusieurs privilèges royaux du roy saint Loys et de plusieurs roys qui depuis ont esté. Pasquier révoque en doute l’édit de saint Louis et l’attribue nettement à la liberté d'une plume dont assez souvent on abuse en plein tribunal; mais nous avons signalé plus haut son authenticité, devant laquelle tombe l’échafaudage des moyens accumulés par la Faculté contre le collège de Saint-Côme.
L’affiliation du roi Charles V à cette confrérie chirurgicale était venue lui donner un lustre, une importance, dont gémissait la Faculté. En mémoire de cette affiliation, le monarque , reproduisant les termes des édits j)récédents et ceux de l’arrêt du 25 février 1355, confirma ses nouveaux confrères dans la jouissance des droits qu’ils possédaient (1364). Ainsi le prévôt des chirurgiens se trouvait définitivement accolé aux chirurgiens-jurés du Châtelet, par la sanction de la première Cour du royaume et par la volonté du roi. Cette conquête rendit les chirurgiens ambitieux. Jaloux des médecins qui les tenaient le plus possible à distance, ils eurent le tort grave d’agir contre les barbiers avec la même intolérance et le même dédain. Les barbiers, empeschez par eulx dans leur mestiers, réclamèrent. Charles Vies écouta favorablement. Il les exempta même du guet, pour ce que il eschiet bien souuant, dit le texte de l’ordonnance rendue a cette occasion, que lez aucuns d'iceulx exposans, lesquelz presque touz s'enlremectent du fait de Sururgie, sont envoiez guerre par nuit à grant besoing, en deffault des Mù'es et Surgiens de ladicte ville, dont, se iceulx exposans n'estoient trouuez en leurs maisons, plusieurs grans perilz et inconueniens s’en pourroient ensuir. (Ord. de 1365.)
Les chirurgiens acceptèrent sans murmurer, il le fallait bien, cette juste concession faite aux barbiers, mais ce fut avec la secrète intention d’obtenir quelque dédommagement ultérieur. En effet, cinq années après, le roi les exempte du guet et de la garde, à condition qu’ils visiteront et panseront les pauvres qui ne peuvent être reçus dans les hôpitaux. L’ordonnance royale, évidemment rédigée par quelque délégué du corps, les traite de bacheliers, de licentiés en chirurgie, titres universitaires dont ils se couvraient sous le
inanleau royal, pour les revendiquer parla suite. Quoi qu'il en soit, les consultations hebdomadaires qui avaient lieu jadis aux charniers de Saint-Côme, consultations aux- (|uclles assistaient les bacheliers et les apprentis chirurgiens, semblent dater de
I année 1370. Cette fois, l’usurpation tourna au profit derimmanite.
A la vue des empiétements successifs que faisaient les cbirurgiens, leurs maîtres, les barbiers de Paris recbercbèrent avec soin les titres anciens de leur communauté, afin de conserver une certaine indépendance. Ne les ayant pas retrouvés, ils prièrent Charles V de les renouveler; ce qu’il fit. Les nouveaux statuts portent que le premier barbier et valet de cbambre du roi esl et doit eslre (jaîYle dudil meslier comme aulreffoix, et qii il peut instituer lieutenant, auquel Von doit obéir comme à lui, en tout ce qui audit mestier apnrtient et apartiendra ; que aucun barbier de quelconque condicion ne doit faire office de barbier en ladicte ville et banlieue, se il nest essaiez par ledit mestre et les un jurez, en la maniéré et selon ce qu'il a esté accouslumé on temps passé et est encore de présent.
II est expressément interdit d’enlever apprenti ou varlet à un autre; de faire œuvre de barberie, hors de saigner et piignier en certaines fêtes de l’année, etc.
I>es cbirurgiens, qui ne cessaient d’empiéter sur le domaine de la médecine, mais qui n’eu défendaient pas avec moins d'activité leur propre domaine, trouvant la latitude d’exercice laissée aux barbiers beaucoup trop grande, firent tant, qu’à la fin l'autorité fatiguée limita, d’une manière formelle et précise, les droits des uns et des autres. Cette ordonnance remanjuable parut le 3 octobre 1372. Elle permet aux barbiers d'administrer emplastres, omjnements et autres médecines convenables pour boces, apostumes et toutes plaies ouvertes, à moins que le cas puisse entraîner la mort, car les mires jurez sont gens de grant estât et de grant sallaire , et les poures gens ne .sauraient comment les payer. Ainsi demeurèrent séparés en trois classes bien distinctes, les praticiens à robes rouges, mires ou phfisiciens ; les cbirurgiens à robes courtes formant confrérie sous le patronage de saint Corne et saint Damien, et les barbiei’s portant épée, remplissant office de barberie sans conteste. Ce fut, pour toute la France, la même organisation, la même ligne distinctive, à celte différence près, qu'en certaines provinces, comme la Bourgogne et la Lorraine, on distinguait les grands barbiers des petits barbiers. Thiébaut, duc de Lorraine, donne, par son testament, une maison à lacquemin le barbier, et seulement dix Hures toullois au petit barbier. Ces petits barbiers, barbaudiers de village, véritables compagnons^ allaient, de commune en commune, vendre antidotes et drogues renfermés en leur boitier ; tandis que le grand barbier, le cbirurgien juré, faisait choix des malades, et cheminait gravement sur une haquenée dont les énormes grelots annonçaient sa venue. Il portait en son pannerol, ou estuy , cinq ou six espèces d’instruments, savoir, des ciseaux, des pinces, des éprouvettes (sorte de stylet boutonné), des rasoirs, des lancettes et des aiguilles ; il avait, en outre, avec lui, cinq onguents réputés indispensables, le basilicon, regardé comme maturatif; X onguent des apôtres, pour changer le mode de vitalité des parties; Vonguent blanc, pour les consolider; Vonguent jaune , pour incarner ou faire pousser des bour-
geons charnus, et Tonguent diallœa pour calmer la douleur locale. Les zélés étaient loin de s’en tenir là. Quant à moy, dit Guy de Chauliac, i’auois accoustumé ne sortir tatnais des villes, sans porter auec moy me bourse de clysteres et quelques choses communes; et si i'allois chercher les herbes par les champs auec les susdits moyens pour subuenir proprement aux maladies, et ainsi i'en i apportais honneur, profit et grand nombre d'amis.
Guy veut que le chirurgien soit lettré, expert, ingénieux et bien morigéné; qu’il soit hardy en choses seiires, craintif eîi dangers; qu’il fuye les mauuaises cures ou pracliques; qu’il soit gracieux aux malades, bimiieillant à ses compagnons , sage en ses prédictiom ; qu’il soit chaste, sobre, pitoyable et miséricordieux ; non conuoileux, ni exlorsionnaire d'argent, mais qu'il reçoive modérément salaire, selon son travail, les facullez du malade, la qualité de l'issue ou eiienement, et sa dignité.
La Chirurgie française doit être hère de voir un de ses plus illustres niaîlres professer des principes aussi généreux, quand surtout nos voisins, les Anglais, exploitaient de la manière la plus indécente la crédule humanité. Gaddesden avait ses recettes pour les riches et ses recettes pour les pauvres. Il vendait fort cher aux barbiers une composition insignifiante, dans laquelle entraient des grenouilles pilées ; il annonçait pompeusement des secrets qui faisaient des miracles, auxquels lui-même n’avait pas la moindre foi, puisqu’il conseillait d’en exiger d’avance le payement. La distribution de son livre est une œuvre de charlatanisme au grand jour. Il y réserve, pour cinquième division, un chapitre très-succinct consacré aux maladies désagréables qui procurent rarement de l'argent au médecin. Ardern, disciple de Gaddesden, ne lui cède en rien, sous le rapport du savoir-faire. Il se flatte d’inventer des opérations, qu’on connaissait avant lui ; il cherche à répandre l’usage du clystère, du clystère administré dans certaines conditions, deux ou trois fois l’année, et par lui-même. « Les Lombards, chargés à Londres de cette opération, s’en acquittent très mal, assure t-il; c’est une œuvre de la plus haute importance, œuvre essentiellement chirurgicale, réclamant les plus giandes précautions et le concours d’un maistre parfait, y) Les lords, effrayés des dangers imaginaires qu’ils avaient courus, des dangers qu’ils pourraient courir encore, réclamaient h l’envi le bénéfice de la manœuvre habile d’ Ardern, qui cotait ses lavements à un prix exorbitant poui' l’époque. Faut-il s’étonner s’il mourut chargé de considération et d’argent?
Dans Paris, la lutte opiniâtre entre les chirurgiens et les barbiers continuait. Les chirurgiens, non contents d’avoir échappé seuls à la sentence d’abolition (1382) qui supprimait les maîtrises, pour punir les Parisiens rebelles, avaient adressé, contre les barbiers rentrés en grâce, une supplique h l’Université : Nous, vos humbles escoliers et disciples , disaient les chirurgiens aux médecins , nous venons à vos venerables dominations— et les médecins, ravis d’une telle soumission, promettaient d’appuyer les chirurgiens . tanquam veri scholares et non aliàs. Mais, soit que les docteurs eussent changé d’idées, soit que le pouvoir eût voulu sauvegarder les intérêts publics , aux dépens des intérêts d’un corps privilégié, Charles VI riva la chaîne des chirurgiens
Sciences et Arts.
CHIRURGIE , Fol. VII
et consacra, par un silence affecté, l’indépendance professionnelle des barbiers. Les chirurgiens imaginèrent alors une autre voie d’émancipation, la seule digne, la seule profitable et solide, la voie des estudes. Désormais tout apprentiz sera clerc grammairien, pour faire et parler bon latin; il sera, de plus, beau et bien formez; nul maître ne le recevra, qu’il n’ait du dernier maître bonnes lettres de quittance, et le baccalauréat, sans examen préalable, coûtera deux escusd’or, au lieu d’un franc.
Ces dispositions, arrêtées en 1396, avaient évidemment pour but de n’appeler à la maîtrise chirurgicale de Saint-Corne que des sujets d’une condition riche, honorable, propres h maintenir l’aristocratie du corps contre la démocratie envahissante de la Barberie. Le choix devait être facile entre les apprentiz, puisqu’il n’existait que dix chirurgiens-jurés de Saint-Côme. Les barbiers, au contraire, en nombre illimité, tendaient à s’accroître. On en comptait h Paris quarante vers le milieu du siècle et soixante vers la fin. L’échelle de la considération dont ils jouissaient, comparativement aux médecins et aux chirurgiens, peut se mesurer par des chiffres : en 1333, quand la Faculté désigna des docteurs, des chirurgiens et des barbiers pour soigner les pestiférés, le docteur médecin reçut 300 livres parisis, le chirurgien, 120 livres, le barbier, 80 livres.
Rien n’indique positivement quel mode d’instruction suivaient les apprentiz ; mais on peut facilement le déduire de l’ensemble des articles constituant la charte du collège. 11 fallait qu’un maître eût quatre années de réception, pour prendre un apprenti, lequel jurait d’observer les statuts, et pendant un temps plus ou moins long, suivait son maître dans la clientèle civile, dans les hôpitaux, et assistait avec lui aux assemblées de la confrérie. Quand le maître l’avait déclaré capable de se présenter h la licence, il subissait un examen. 11 donnait au clerc, commis de la communauté , 2 francs en argent , ou sa robe, pourvu qu’elle représentât celte valeur; il payait 12 écus d’or, avant de prêter serment entre les mains du prévôt, et quand il allait recevoir, dans le chapitre de l’Hôtel- Dieu , le bonnet magistral , il fallait qu’il fît présent, à chaque maître, d’un bon bonnet double teint en écarlate, ou d’une somme de 15 sols, et d’une paire de gaîits doubles violets avec bordures et houppes de soie. Les bacheliers, ses anciens collègues, devaient recevoir également des gants, et après la cérémonie, un dîner se faisait à ses frais. Les réunions publiques de la confrérie avaient lieu dans l’église Saint-.Tacques-la-Boucherie. Le domicile des confrères était signalé par de grandes bannières appendues aux fenêtres, bannières représentant saint Côme et saint Damien, et au dessous desquelles figuraient trois boîtes.
Cinquante années viennent de s’écouler, pendant lesquelles l’Italie chirurgicale, demeurée stationnaire, compromise par une foule d’empiriques, iguoraute des progrès de la Chirurgie française, n’offie qu’un seul praticien érudit, Nicolas de Florence, doctor excellentissimus ; encore, ne connaît-il ni Lanfranco, ni Mondeville, ni Guy de Chauliac. Reproducteur presque servile d’Avicenne et de Rhasès, il a laissé une compilation monstrueuse qui ne pouvait prendre date dans les fastes de l’art. Pierre d’Argellata choisit beaucoup mieux son texte. Élève de Guy de Chauliac, il le copia sans pudeur,
sans le ciler une seule fois; il acquit, par scs larcins scientifiques, autant que par la hardiesse de ses opérations, une illustration telle, qu’on lui éleva une statue dans l’amphithéàtre de Bologne. Mais l’effigie d’Argellata ne releva pas plus cette Université déchue, que les antidotes de Léonard Rcrtapaglia, le Livre des Fractures de Batinus de Rabis, l’enseignement d’Arculanus, de Montagnana et de Gradi, ne retinrent les écoles de PadoLie, de Venise, de Panne , de Ferrare et de Pavie sur la pente de leur décadence. L’anatomie jeta vainement quelques lueurs. Du moment que la parole de Galien ou d’Avicenne démentait les faits, les faits demeuraient abandonnés pour la parole du maître, et l'erreur se perpétuait ainsi, malgré l’évidence. Us sesuyvenl comme les grues, car Vun ne dit que ce que l’autre a dit, s’écriait Guy de Chauliac, eu parlant des chirurgiens d’Italie. Je ne scay si c'est par crainte ou par amour quilz ne daignent ouyr, sinon choses accouslumées et prouuées par authorité. Eh bien ! pendant plus d’uu siècle, le même reproche fut rigoureusement applicable.
L’astrologie usurpait le domaine de l’observation pratiqne. Le temps n’était pas encore venu, où la science chirurgicale, tirant profit de la multiplication des livres, secouerait les chaînes de l’arabisme et participerait aux bienfaits de la Renaissance.
Fant-il s’étonner qu’au quinzième siècle les spécialistes aient absorbé à leur profit toute la confiance du public, surtout quand ces spécialistes s’appelaient Branca, Nursinus ou Norsa : les Branca, restaurateurs audacieux de la rhinoplastie; les Norsa, qui amputaient le testicule pour guérir l'hydrocèle, qui opéraient de la taille et châtraient l)ar année quelques centaines d’individus herniés, jusqu’à ce que fusage du brayer eût rendu cette horrible mutilation moins fréquente. Notre Germain Colot doit aux Norsa la connaissance du haut appareil , méthode qu’il appliqua avec un si grand succès sur le franc-archer de Meudon, livré comme une victime à son hardi couteau.
L’Allemagne retardataire , marquant du sceau de la réprobation les baigneurs, les bergers, les écorcheurs et les chirurgiens-barbiers, les empêchant d’entrer dans un corps de métier et de s’alliei' à une famille honnête; l’Allemagne, au point de vue chirurgical, offrait encore moins de ressource que l’Italie ; témoin le roi Mathias Corvin (jui, pour se guérir d’une blessure, est obligé d’appeler, de conjurer les barbiers de tout l’Empire et de leur faire les promesses les plus séduisantes, s’ils veulent bien venir h sa cour. Hans de Dockenbourg, chirurgien-barbier d’Alsace, lui rendit la santé (1468); mais rien ne prouve qu’un senddable succès ait alors ajouté quelque considéiation à sa confrérie.
Au delà du détroit, même pénurie. Les successeurs d’Ardern, Gilbert et Richard, sont des fabricants, des colporteurs d’emplâtres, plutôt que des chirurgiens. En 141 S, lors- (jue Henri V vient attaquer la France, il n'a qu’un chirurgien près de sa personne, Thomas Morstède, qui s’est engagé, non sans peine, à le suivre avec douze hommes de sa profession. Dans une seconde expédition, ces douze hommes de bonne volonté sont impossibles à réunir. Le roi autorise alors Thomas Morstède à faire embarquer d’autorité tous les chirurgiens nécessaires, et à leur adjoindre des ouvriers pour confectionner les
Vllî
instruments. De tous les points de l’Europe, c’est donc encore dans notre France, qu’il faut venir pour trouver un opérateur distingué. C’est h Montpellier, que professe et qu’exerce Balescon de Tarente, mais il prêche, il agit au milieu des infidèles.
Après trente années de concorde apparente, la lutte des chirurgiens et des barbiers de Paris recommença. Le 4 mai 1423, les chirurgiens obtiennent du prévôt deffenses (jeneralemenl à toutes personnes de quelque estât et condition qu' ils fussent, non chirurgiens, mesmes aux barbiers, d’exercer ou eux entremettre au fait de Chirurgie. On proclama l’interdit à son de trompe, par tous les carrefours de Paris*, mais aussitôt les baibiers réclamèrent devant le prévôt lui-même qui leur donna gain de cause le 4 novembre 1424. Dès lors, appel des confréries de Saint-Côme au Parlement. Déboutés de leurs prétentions, les chirurgiens, dans leur impuissante colère, jurèrent tous, le 28 septembre, de ne voir désormais aucun malade avec un barbier; et, pour se préparer aux hostilités qui allaient surgir de nouveau, ils battirent monnaie, en imposant les bacheliers (Yun marc d'argent payable dans les six semaines qui suivront la licence. Vaines précautions. L’heure d’émancipation définitive de la barberie par toute la France allait sonner. Déjà les barbiers de Montpellier, de Bordeaux, de Rouen, de Toulouse, etc., existaient en corporations indépendantes, relevant uniquement de l administration municipale; déjà les barbieis du Berry, du Poitou, de l’Auvergne, du Languedoc, de la Guyenne, du Maine, de la Sainlonge, de la Touraine, reconnaissaient un chef immédiat dans la personne dn premier barbier et valet de chambre du roi. Il ne fallait plus qu’organiser cette vaste association et lui imprimer l’ensemble et l’universalité qui lui man- (piaient. Cohnet Candillon, premier barbier, premier valet de chambre d’un régent et de deux rois, eut l’habileté d’y parvenir. Déclaré maistre et garde du mestier , ayant le pouvoir de se créer, dans les bonnes villes, des lieutenants qui jouissaient du droit exclusif de regard et visitation sur tous les barbiers, lesquels étaient autorisés à se faire représenter eux-mêmes par des commis barbiers, les praticiens du mestier formèrent un réseau, hors duquel nul ne pouvait lever ouvroir et estre maistre, sans examen devant <les jurés nommés par le lieutenant. Chaque nouveau maistre en barberie prenait lettre scellée des sceaux du premier barbier , moyennant cinq sols, et recevait du même uiu’ copie de Xarmenac (l’almanach) fait de l’année. Cette copie lui coûtait deux sols six deniers tournois, somme considérable pour l’époque; mais personne n’eût pensé payer trop cher le livret indicateur des jours critiques et non critiques relativement à l’opportunité de la saignée.
L’ordonnance d’institution du maistre des barbiers fut renouvelée maintes fois, parce qu’en chaque province, en chaque ville, s’élevaient de prétentieuses rivalités; parce (pi’au lieu de se contenter du titre modeste de barbier, on se disait cirurgien, artiste en Cirurgie, juré en Cirurgie et barberie; parce qu’on inventait ou tirait de la poussière* certaines ordonnances municipales ou princières, pour échapper à l’omnipotence du premier barbier du roi.
A Paris, les chirurgiens de Saint-Côme, n’osant plus lutter seuls contre les barbiers.
surloul quand Ollivier-le-Dain, ce barbier favori de Louis XI, eut captivé l’oreille de sou maître, ils implorèrent le titre écoliers de V Université^ ainsi que les privilèges , franchises, libertés et immunités qu’entraînait un tel titre. L’Université le voulut bien, mais à condition que ces écoliers vaniteux, indociles, ignorants, suivraient les leçons des docteurs-régents de la Faculté. Voilà donc les chirurgiens asservis de nouveau, tandis (|ue les barbiers parisiens obtiennent une des soixante-une bannières que Louis XI distribue aux corps de métiers de la capitale; voilà les chirurgiens, méconnaissant leur spécialité, au point d’abandonner les incisions, les luxations, les fractures, pour formuler des ordonnances, ce qui était V affaire des maîtres de la Faculté et non des chirurgiens.
La traduction de la Grande Chirurgie de Guy de Chauliac, par Nicolas Panis, avait paru en 1478 à Paris; un extrait du même ouvrage, le Guidon de la practique de Chirurgie pour les barbiers et chirurgiens, avait été publié en 1485 dans la même ville. C’était une double source d’études ouverte aux apprentiz non lettrés. Malheureusement, l’achat de tels livres dépassait leurs moyens pécuniaires. La Faculté de Montpellier conçut alors l’idée d’instituer un cours de Chirurgie où les barbiers vinssent apprendre le mestier. Autre obstacle : la dignité de l’Université ne lui permettait pas d’employer une langue qui ne fût pas la langue latine, et les barbiers n’entendaient pas cette langue. On prit un moyen terme. Le professeur lut le texte et le commenta dans un pitoyable jargon, moitié latin, moitié français. A Paris, en 1491-1494, les cours d’anatomie et de Chirurgie créés au profit des barbiers, furent professés de la même manière. Ce triste enseignement dura presque un demi-siècle, avant d’être tout à fait ramené à notre langue nationale; et pourtant on lui dut Symphorien Champier et Hippolyte d’Autreppe, seul barbier français qu’une Université d’Italie ait élevé aux honneurs du doctorat.
C’en est fait maintenant ; la Chirurgie plébéienne triomphe de l’aristocratie chirurgicale; la confrérie de Saint-Côme, dépassée par les barbiers, se trouve réduite au triste rôle d implorer la faveur de suivre les dissections de la Faculté, et la Faculté vient à son tour s’immiscer dans les réceptions aux maîtrises de Chirurgie , réceptions dont naguère les chirurgiens possédaient le privilège exclusif. Les barbiers constituent la portion vraiment active, vraiment utile du corps chirurgical. Ce sont les barbiers qu’f)n rencontre dans les épidémies , dans les expéditions lointaines , dans les guerres. Il n’existerait pas de Chirurgie militaire sans eux. Charles le Téméraire, esprit éminerit, aussi profond organisateur qu’intrépide guerrier, avait quatre chirurgiens-barbiers au service de sa maison, et vingt-deux au service de son armée, qui était d’environ vingt mille hommes. Le roi Charles VU n’eut point la liberté de choisir entre un chirurgien de Saint-Côme à robe longue et son barbier. Le chirurgien à robe longue préférait sa clientèle aux immunités incertaines d’un monarque fugitif.
Par de là les Alpes, l'illustre Florentin Antonio Benivieni vient de fermer glorieusement le quinzième siècle, en faisant justice des Arabes, en recourant aux anciens, en s’appuyant de recherches d’anatomie, même d’anatomie pathologique; il laisse Jean
de Vigo, Jean Bérenger de Carpi, continuer son œuvre : ni l’un ni l’autre n’y manquera.
Vigo a beaucoup de science, beaucoup de littérature; il montre un certain esprit d’observation, et marche aidé d’une haute et nombreuse clientèle. Son ouvrage, intitulé la Pratique copieuse, aura plus de vingt éditions en trente années ; ses préceptes, la plupart empruntés à ses prédécesseurs , seront répétés dans le monde comme autant d’oracles, et son Livre du mal français le popularisera au sein des villes, comme son Traité sur les plaies d'armes à feu le fera connaître au milieu des armées. Plus heureux contre les allections vénériennes qu’il ne le fut jamais contre les désordres causés par la poudre .à canon, il conçut l’horrible idée de cautériser les plaies avec l’huile bouillante pour y détruire un prétendu venin, et servit de justification à ses barbares imitateurs.
Bérenger, anatomiste et chirurgien, non moins lettré que Vigo, mais aussi non moins jaclancieux, mérite une belle place dans les annales de l’époque , h cause d’un Traité des fractures du crâne et d’une pensée raisonnable au sujet des plaies d’armes à feu dont il attribue les désordres à la contusion et à la combustion. C’était avoir déconvert, sous ce dernier rapport, la moitié de la vérité. 11 releva l’école de Bologne du discrédit où elle était tombée au point de vue chirurgical.
Le Napolitain Mariano Sancto, copiste des autres, dépréciateur de ses maîtres, ne ménageant ni Bérenger, ni Vigo, voyagea beaucoup, et devint, en grande partie, im spécialiste à la manière de Jean de Romanis, dont il suivit et publia les procédés poulies maladies de la vessie. Lui et Tagliacozzi furent les derniers chirurgiens italiens du seizième siècle, dignes d’être cités. On ne voit autour d’eux et après eux, qu’ignorants compilateurs ou charlatans sans pudeur ; ne craignant pas d’inscrire dans leurs livres cette hideuse maxime d’intérêt sordide : Il n’y a que ceux qui paient bien qui sont bien traités ; on laisse là les autres. (Blondus ou Biondo.)
Pendant ce temps-là, Amatus de Portugal propageait eu Europe l’usage des liougies dans les alfections de la vessie; les Colot, héritiers d’nn nom déjà célèbre, implantaient à Paris une spécialité productive et brillante, l’extraction de la pierre par le grand et le haut appareil; tandis qu’à Bologne Gaspard Tagliacozzi renouvelait, multipliait les merveilles de la rhinoplastie, heureux spécialiste auquel sa ville reconnaissante vota une statue ({ui le représentait, un nez à la main, en témoignage de ses triomphes.
Exploitée par des rebouteurs et des empiriques, par des chevaliers thérapeutes, les- «juels pansoient toutes les playes avec coniurations et breuuages, huile, laynes et feuilles de choux . la Chirurgie allemande demandait vainement une direction à l’IIniversité de Prague, à l’Université de Leipsick; il lui fallait d’abord autre chose, l’honneur et la liberté. Aussi, voyez comme elle languit, quand la médecine marche de toute l’énergii' d’impulsion qu’entraîne l’imprimerie; lisez les lettres curieuses de Jean Lange, et déplorez avec lui le triste sort de la Germanie, tout entière livrée aux astrologues, aux juifs ambulants, aux suppôts de l’ignorance et de la superstition. Lorsqu’après son retour en Allemagne, ce même Lange, formé dans les écoles d’Italie, eut fait exécuter un trépan. abaptistoîi. afin d’initier les praticiens du Nord à la manœuvre d’un instrument nouveau
pour eux, ceux-ci, émerveillés et confondus, s’écrièrent : Langi doclor, frustra quœris in Germania abaptista : non cnim chirurgicorum instrumenta nobiscum; sed campanœ etpueri, baptizantur. « Docteur Lange, tu chercherais en vain des trépans dans la Ger- « manie, car nous n’avons pas d’instruments chirurgicaux ; il n’existe ici que des cloches « et des enfants h baptiser.
Les artistes néanmoins ne faisaient pas défaut partout. Chose remarquable ! les villes impériales, Hambourg, Francfort, Strasbourg, les cités républicaines de la Suisse, trouvaient dans leur constitution libérale des ressources intellectuelles qui tournaient au profit de l’art. Fécondes en peintres verriers, en imagiers habiles, en architectes hardis, en bombardiers intrépides, elles ne l’étaient pas moins en barbiers opérateurs. A défaut d’enseignement public, ces barbiers interrogeaient leurs maîtres, leurs contemporains, leur propre expérience. Ils devenaient habiles à force d’avoir vu. Ce fut ainsi, selon toute apparence, que se formèrent Jérôme Brunswich, Jean Gersdorf et Roeslin, chirurgiens fort distingués de Strasbourg. Ils y firent école, et par leurs livres et par leur pratique : le Biich der Chirurgia de Brunswich, publié à Strasbourg même, en 1497, eut les honneurs de différentes éditions et d’une traduction anglaise; le Feldbuch der Wundarzîiey de Gersdorf reçut un accueil plus général encore, et il le méritait, par la clarté de sa méthode. L’Italie, la Hollande, se l’approprièrent en le traduisant. Quant à Roeslin, il donna d’excellents conseils pour l’art des accouchements. Ces trois hommes étaient anatomistes autant que le permettait l’époque. On leur dut beaucoup d’élèves distingués, parmi lesquels Wurz, Leonbard, Fuchs, Hermann Ryff, Dryander, etc., qui professèrent avec éclat dans les villes de Râle, Tubingue, Nuremberg, Marburg, etc., devenues les succursales de la mère École alsacienne.
Un Suisse, alchimiste, philosophe, médecin, voyageur infatigable, cherchant la vérité n’importe en quels lieux sauvages ou déserts, pourvu qu’il ait l’espoir de la rencontrer, méprisant les paroles des maîtres quand elles ne s’appuient pas sur l’expérience, présageant l’avenir, et secouant à chaque pas le lourd fardeau du passé, Paracelse enfin, c’est tout dire, venait de s’élancer vers l’inconnu. Bâle, Colmar, Nuremberg, Ausbourg, Ulm, Vienne, Mindelheim, Salsbourg, d’autres villes encore, assistaient étonnées aux enfantements successifs de sa doctrine. Il les éblouissait de l’éclat d’une parole animée, pittoresque, originale; il leur parlait leur langue. Comment oser lui reprocher ses réserves (piant aux opérations chirurgicales, lorsqu’il élève si haut, lorsqu’il explique si bien la puissance médicatrice de la nature? Comment critiquer chez lui l’abus des onguents et des emplâtres, lorsqu’à l’occasion de leur usage il découvre certains points de doctrine dont nous reconnaissons aujourd’hui l’étonnante exactitude? Paracelse a laissé derrière lui un long sillon de lumière. Aucun de ses contemporains n’en a fait profiter la science, parce qu’il eût fallu le suivre avec le flambeau du génie; mais la thérapeutique et le traitement des plaies lui doivent d’importantes découvertes , auxquelles plusieurs praticiens modernes, même Hahnemann, le père putatif de l’homœopatbie, ont attaché leur nom.
La |)erle de Paracelse, qui mourut en 1541 , fut bientôt rachetée par les publications encyclopédistes de l’illustre Conrad Gesner, par l’enseignement du Zurichois Jacques Rufl. |)ar la pratique excellente de Franco, tant à Berne qu’a Lausanne, où Guillaume Fabrice <le Hilden devait fermer si dignement le seizième siècle. L’Allemagne septentrionale se réveillait, en même temps, de son long sommeil. Les Universités de Leipsick,d’Ingolstadt. de Wittemberg, professaient fanatomie ainsi que la Chirurgie; mais elles suivaient encore de fort loin les grandes écoles italiennes, où brillèrent successivement les chirurgiens anatomistes, Alexandre Achillini, Cannani, Césalpino, d’Ingrassia, Fallopio,Eustachi,etc., noms bien chers à la science, et qui sont demeurés jusqu’à nos jours inséparables de leurs découvertes. En Espagne, en Portugal, Salamanque, Alcala de Hénarez, Tolède. Valence, Coïmbre, naissaient aux études sérieuses. Le mouvement devenait universel. L’ignorance et la superstition pouvaient seules le comprimer.
(rétaieut alors de faibles obstacles pour la France, où l’on voyait un roi, François P% se mettre lui-même h la tête du progrès chirurgical, en appelant de la Toscane le célèbre Guido ( Vidus-Vidius), en lui créant une chaire rivale des chaires de la Faculté; pour la France, où Canapé à Lyon, Ambroise Paré à Paris, vulgarisaient la science en chargeant leur langue maternelle de la propager; pour la France, dont les Universités faisaient naître des hommes qui s’appelaient Vésale, Gnnthier d’Andernach, Joubert, Ranchin, Fernel, Sylvius, etc. , et dont la barberie venait de grandir à une hauteur immense, à la hauteur d’Ambroise Paré.
Sorti de la plus chétive échoppe de la place Saint-Michel, Ambroise, en peu d’années, vit ouvrir devant lui les portes du Louvre; il révolutionna la Chirurgie j)ar son génie, et changea la condition des barhiers par son influence. La confrérie de Saint-Côme , élevée au litre de collège, rechercha l’agrégation d’Ambroise, qui s’assit au milieu de ces maîtres à robes longues, réduits h s’adjoindre ceux qu'ils désespéraient d’égaler. Presque toute la Chirurgie française du seizième siècle se résume dans la personne d’Ambroise Paré, comme la Chirurgie espagnole dans Francisco de Arce. Paré y apporta d’importantes réformes , notamment pour le traitement des plaies d’armes à feu ; il réunit, en un corps d’ouvrage, les connaissances chirurgicales de son époque, élucidées à l’aide de son expérience et de ses habitudes anatomiques. En 1590, lorsqu’ .\mbroise Paré fut descendu dans la tombe, Habicot et Giiillemeau n’héritèrent pas plus de son originalité créatrice, qu’Aguerro n’hérita de l’habileté prodigieuse de Francisco de .\rce. L'Italie seule soutint dignement sa gloire chirurgicale reconquise.
Emile RÉGIN ,
Docteur en médecine.
De la Société nationale des Antiquaires de France.
And. Ott. Goelicke. Introduclio in historiam litterariam Anatomes. Francofurti, '1758, in-4.
La première ôdilion de 1713, llalœ-^fngd. , ln-8 , sans nom d’auteur, est moins complète. Gct ouvrage contient une bibliographie assex étendue.
PoniAL. Histoire de l’Anatomie et de la Chirurgie, conten. l’origine et les progrès do ces sciences, avec un tableau chronologique des principales découvertes... Paris, 1770-75, 7 vol. in-8.
Lassus. Essai ou Discours historique et critique sur les découvertes faites en Anatomie par les anciens et les modernes. Paris, 1785, in-8.
P. Rayeh. Sommaire d’une histoire abrégée de l’Anatomie. Paris, 1818, in-8.
T. Lauth. Histoire de l’Anatomie. Strasbourg, 1815, in-a. T. I.
Dujardin et Perilhe. Histoire de la Chirurgie. Paris, 1774-80, 2vol.in-4, lig.
Kurt Si'RENGEL. Geschichte der Chirurgie. Halle, 1805- 10, 2 vol. in-8.
Jo. G. Bernstein. Geschichte der Chirurgie. Leipsii/, 1822, 2 vol. in-8.
Nie. Riegels. De fatis, faustis et infaustis Chirurgiæ commentatio historien. Uafniæ, 1788, iu-8.
(CivoDAT.) Recherches critiques et historiques sur l’origine, sur les divers états et sur les progrès de la Chirurgie en France. Paris, 1744, in-4 ou 2 vol. in-12.
L’abbé Desfonlaines et le chirurgien Louis ont eu part à cet ouvrage qui fut généralement attribué à Fr. Qucsiiay, cl qui reparut en l749. avec ce nouveau litre, .sans nom d’auteur : lUst, de l’ortg. et du iprogré» de la t'.htrurgte en France, Quesnay a donne seulement un abrégé de cette liis— toire eu tête des SSém, de l'Âcad. de Chirurgie (Paris, 1743-68, 5 vol. in-4, lig.).
J. F. Mai.gaigne. Origine et progrès de la Chirurgie en Occident, du sixième au seizième siècle. Voy. ce savant mémoire, en tète de la nouvelle édit, des OEuvres d’Amb. Paré, qu’il a publiée avec des notes historiques et critiques.
(J. Devaux.) Index funereus Chirurgorum Parisiensium ah anno 1515 ad ann. 1714, opéra M. J. D. V, TrivoUii [Paris), 1714, in-12.
lléimpr. à la Ün des Rech, sur l’kist. de ta Chirurgie en France,
Pièces et mémoires pour les maîtres Chirurgiens contre la Faculté de Médecine. Paris, 1750, 5 vol. in-4.
Voy. au>si les biographies, entre autres la Biographie médicale y Dictionn, historique de la Médecine et de la Chirurgie ancienne et moderne^ par Jourdan, Begin, Boisseau, Castel, CouUnceau, Desseneltes, etc. {Far,, 182o-i5, 7 vol. iii-S).
Mundini Anatomia, emendata a Pet. -And. Morsiano de \mola, J. J. Caraia de Buxeto et Ant. Frascaria Januensi. Pononiœ , Joh. de Noerdlingen, 1482, in-l'ol. goth. de 19 If.
J. a première édition est de Pavie, 1478. Souvent réimprimé, avec des figures aiialumiques.
Ch. Estienne. De disseclione partium corpnris humani lihri très, a Carolo Stephano editi. Parisiis, Sim. Colinæus, 1545, in-fol., lig.
Andr. Vesalius. De humani corporis fabrica lihri septeni. Basileœ, Joan. Opurinus , 1545, in-fol., fig. s. b. d’après Jean Calcar.
Souvent réimprimé, traduit et commenté.
Gontiiier d’Andernacii. Anatomicarum institutionum secundum Galeni sententiam lihri IV. Basil., 1556 ou 1555, in-8, et 1591 , in-4.
Nous devons renoncer à donner la liste des nombreux traités d'Analomie, aujourd’hui oublies, qui agrandirent le domaine de la science au seizième siècle.
De Chirurgia scriptores oplime quinqiie vetercs et rccentiorcs, nunc primum in unum conjuncti voluinen (a Conr. Gesnero). Tiguri, 1555, in-fol.
Gnidonis de Cauliaco Cyrurgia. Turra de Castello recepta aque halnei de Porecta. Bruni Longoburgensis Cyrurgia magna ; ejusdem Cyrurgia parva. Theodorici episcopi Cerviensis Cyrurgia. Lanfranci Cyrurgia parva ; ejusdem practica, que dicilur Ars compléta lotius Cyrurgie. Rogerii practica. Lconardi Bertapalie recollecte habile super IV Canones Avicenne. Venetiis, Bonetus Locatellus, 1498, in-fol.
Réimprimé au moins huit fuis dans l’espace de vin;;! ans, mais avec det^ variantes dans le choix des traités qui composent ce recueil.
Guidonis de Caui-iaco Chirurgia. Lugduni, 1559, in-8.
C’est la première édition séparée de celle Chirurgie, qui avait paru d’abord dans le recueil précédent, et qui fut réimprimée depuis dans plusieurs collections du même genre. Il existe plus de vingt commentaires latins sur les œuvres de Guy de Chauliac.
— Le Livre appcllé Guidon de la practique en Cyrurgie (vu et corrigé sur le latin, par Nie. Panis, deCarentan). Lyon, Barth. Buyer, 1478, in-fol. goth.
Plusieurs fois réimprimé au seizième siècle, avec des gloses de différents praticiens, tels que Jean Falcon, Symph. Cliainpier, Anl. Uomeri, etc.
r.e célèbre traité a été encore traduit en français p.ir Laurent Jouhert (1579). par Simon Mingelousautx (1572), par Vcrduc (1693), etc. Il y a aussi des traductions en italien, en espagnol, en allemand, etc.
Lanfrancus ou le grand Alanfrant. S. n. ets. d. [Vienne, vers 1480). in-fol. goth.
Voy. dans le Man. du Libraire la description de celle ancienne traduction de la Chirurgie de Lanfranc. U y a une autre traduction, par Guill. Yvoire {Lyon, J. de Lafontaine, 1490, in-4).
Guii.. DE Saliceto Placentini Cyrurgia. Placentiœ, 1476, in-fol.
Une traduction italienne de celte Chirurgie avait paru deux ans avant l’original latin. Voy. le J/an, du Libr,
— La Cyrurgie de maistre Guillaume de Salicet dit de Placentia , Iraduite du latin par honorable homme niaisti-e Nicole Prévost, docteur en médecine. Lyon, Matthieu Hus, 1492, in-4 golh.
Pétri de Argillata Chirurgia. Venetiis, Benedictus Genuensis, 1480, in-fol.
Hierome de Brunswich. Von dem Cirurgicus. Strasburgk, .Joh. Gruniger, 1497, in-fol. goth., 6g. s. b.
Joan. de Vigo Practica in Chirurgia. Bornas, 1514, in-fol.
Souvent réimprimé au seizième siècle.
— Sensuitla Practique en Cyrurgie de très-excellent docteur en médecine maistre Jehan de Vigo, translaté de latin en françoys (par Nicol. Coddin). Lyon, Benoist Bounyn, 1525, in-4.
PuiL. Aur. Paracelsi Chirurgia magna, ex versione Josquiiii Dalhemii. Argentorati, 1575, in-fol.
Traduit en français par Pierre Hassard (/Inv., 1567, in-8), et par Cl. Dariol (Lyon, 1593 , in-4). Les diflerenls traités dont se compose le recueil de Paracelse, avaient paru séparément en allemand et avaient été alors traduits en latin, en italien, en français.
ViDi ViDii (Guido Guidi) Ars medicinalis, studio Vidi junioris recognita. Venetiis, 1611, 5 vol. in-fol., lig.
Le second vol. comprend les traités de Chirurgie, qui avaient paru séparémeiil.
Jo. Tagaultii, de Chirurgica institutione lihri V, cum sexto lihro de materia Chirurgica à Jac. Hollerio. Parisiis, 1545, iu-fol. fig. s. b.
La traduction française par un savant médecin, qui parut en 1549, à Lyon, chez Rovillc, in-8, n’est qu’un abrégé de l’original. Le Traité de la matière de Chirurgie, par Jacq. Houllier, fut traduit par un homme savant (Par., Chr. NVechel,, 1544, in-4).
Pierre Hassard. Traité de la grande Chirurgie. Paris, 1566, in-8.
Sciences et Arts.
CHIRURGIE. Pol. XI.
Ambr. Paré. Œuvres. Paris, 1628, in-fol., lig. s. b.
C'est la huitième édition et la plus complète de ce recueil , qui a été encore réimprimé plusieurs fois dans le cours du dix-huilième siècle; mais la dernière édit., qui doit être au moins la quinzième, publiée avec des notes, par M. J. F. Malgaigne (Part«, 1840, 5 vol. gr. in*8, fig.) » doit faire oublier tuuies les précédentes. La première édit. in-foL nous parait être celle de 1575, avant laquelle Amb. Paré avait mis au jour ; Sept livres de la Chirurgie {Par., 1572-73, 2 vol. in-8).
Les OEuvres d’Amb. Paré ont été traduites en latin (par son élève, Jacq. Guillemeau), en anglais, en allemand, eo hollandais, etc., et souvent reimprimées dans ces différentes langues.
Steph. Gormeleni Svnopseos Chirurgiæ libri sex. Parisiis, 1.666, in-8.
Souvent réimprimé et traduit par André Malesieu (Par., Nie. Chesneau, 1571, iii-8). Gormelen a fait sur la Chirurgie un autre traité en trois livres, traduit par Germain Courtin, sous ce titre : la Guide des chirurgiens (Par., 1580, in-8).
Hervé Fierabras. Méthode briève et facile pour aisément parvenir à la vraie intelligence de la Chirurgie. Lyon, Ben. Rigaud, 1571, in-8.
Souvent réimprimé au seizième siècle.
J. Febnel. Chirurgie translatée du latin et enrichie de brièves annotations et d’une méthode Chirurgique, par Sim. (le Provenchières. Paris, G. Chaudière, 157y, in-16.
Le même traducteur a encore translaté du latin la Chirurgie de Jacques Houllier Par., 1576, in-16).
Jacq. Guillemeau. La Chirurgie françoise, avec les figures des instrumens nécessaires pour l’opération manuelle. Paris, 1594, in-fol.
Réimprimé plusieurs fois.
Jo. And. a. Cruce. Chirurgia universalis. Venetiis, 1596, in-fol., fig. s. b.
La traduction italienne renferme des additions (Venet.^ 1605, in-fol.,
fig.).
Jac. Dalechamps. Chirurgie françoise; avec quelques traités des opérations de Chirurgie, par J. Girault. Paris, 1610, 1(1-4, fig.
Nie. Goddin. La Chirurgie militaire, traduite par Jacq. Blondel. Anvers, 1558, in-8.
Voy. encore les traités de J. le Paultiiier (1569), de Jean Lebon (1568),
de Julien Gendry (1593), etc., outre ceux d’Ambroise Pare cl de Laurent Joubert, sur les plaies d’armes à feu.
E. Le Lièvre. Officine et jardin de Chirurgie militaire, contenant les instruments et plantes nécessaires à tous chirurgiens, etc. Paris, 1585, iri-8.
Benvenuti Grassi Hierosolimitani doctoris celcherrimi ac expertissimi, de oculis, eorumqueegritudinibus et curis. Ferrariæ, Severinus (1474), in-4de 36 ff.
L’auteur, dont le nom a été transformé en Raffe^ Raffiy et GrapheuSy se nommait Graff. Son ouvrage, plusieurs fois réimprimé sous differents titres, est le plus ancien qui existe sur les maladies des yeux.
Franç. Rousset. Traité de l’Hysterotomotokie ou enfantement césarien. Paris, 1581 , in-8.
Voyez aussi la critique de ce traité, par Jac. lUarchant [Declamatio in F, Rossett apologia de cesareo partu. Par., 1598, in-8).
Gasp. Taliacotii, de curtorum Chirurgia per insitionetii libri duo. Venetiis, 1597, in-fol., ftg.
P. Franco. Traité des hernies, contenant une ample déclaration de toutes leurs espèces et autres excellentes parties de la Chirurgie, assavoir de la pierre, des cataractes des yeux et autres maladies, etc. Lyon, Thib. Payen, 1561, in-8, ftg.
Julian Gutierrez de Toledo. Este lihro tracta de la curti de la piedra y dolor délia yjada a cause délia que es dicha colica rénal. Toledo, Ped. Hagembach, 1498, in-fol. goth.
PiETRO Paulo Magni. Dlscorsi sopra il modo di sanguinare, attacar le sanguisughe e le ventôse, far le freggagioni e vessicatorii a corpi humani. Roma, 1586, in-4, ftg. de Cherubiiio Albert! .
11 y a une traduction française publiée à Lyon, la même année, in-l 2.
J. Canappe. Le Guidon pour les barbiers et les chirurgiens. Paris, 1554, in-8.
Cet auteur a publié plusieurs autres traites sur la Chirurgie.
Pierre Bertrand. La Dialectique françoise pour les Chirurgiens, en forme de dialogue. Paris, Galiot du Pré, 1571, in-8.
Cet ouvrage est différent de celui de Jean Eusèbe : Philosophie rattonale vulgairement appelée Dialectique pour les Chirurgiens français. Lyon, J. Saugrain, 1568, in 8.
Est. Thevet. Erreurs et abus ordinaires commis ati fait de la Chirurgie. Poictiers, 1605, in-12.
La vieille querelle, sans cesse renouvelée, entre les chirurgiens et les médecins a donné lieu à une fouie du factums curieux qui contiennent bien des renseignements historiques.
J.J.Mangeti BibliothecaChirurgica. Geneuœ, 1721, 4toiii. en 2 vol. in-fol. , lig.
— Bihliotheca Anatomica; digesserunl D. Clericus et Mangetus. Genevœ, 1699, 2 vol. in-fol., ftg.
Alb. von Haller. Bihliotheca Chiriirgica, quà scripta ad artem Chirurgicam facentia a rerum initiis recensentur. Basileœ, 1774-75, 2 vol. in-4.
Steph. Hier, de Vigiliis. Bihliotheca Chirurgica, in qua res omnes ad Chirurgiam pertinentes ordine alpltab. et chronolog. exhibentur. Vindobonœ, 1781, 2 vol. in-4.
Jac. Douglas. Bibliograpliiæ Anatomicæ specimen. Lugd.- Datav., 1754, in-8.
Voy. le ulan d’un*! biblioihéque anatomique a la suite du Dtct. d* Anatomie de Tarin (Rar., 1753, in-4).
Parmi les catalogues de livres qui contiennent le plus grand nombre d’ouvrages sur la Chirurgie et l’Anatomie , il faut citer ceux de Burette (1748), de Falcorinet (1765), de Baron (1788), de Louis (1793), de Petit (1796), d’Andry (1850), de Breschet (1846), etc., et surtout l’excellent Catalogue de la bibliothèque de Liège.
Voy. une bibliographie très-détaillée de la Chirurgie, en tète des Inslitutiones Chirurgicœ , deLaur. Heisfer [Amstel., 1750, 2 vol. iii-4, fig.).
îPj|snaiîi^aiJ€
I l’on veut faire remonter l’histoire de la Pharmacie au commencement du Moyen Age, on ne la trouve nulle part dans l’organisation sociale de l’Europe. Ce n’était pas un métier, ce n’était point un art: c’était moins encore une science. Quelques souvenirs, quelques traditions lui servaient de titres; les maisons religieuses , les prêtres , les chirurgiens , les harhiers, les matrones, les ménagères, lui donnaient asile. Amhulante avec les spécialistes, elle changeait de caractère et de physionomie, selon qu’un médecin juif, un arabe, un grec ou un chrétien d’Europe l’attelait à son char. Elle agissait instinctivement, ignorante des mots racines de sa langue d’enfance , elle méprisait des livres qu’elle ne comprenait plus. Pline, Galien, Dioscoride, reposaient inconnus au fond des hihliothèques monastiques. Certaines recettes, presque toujours mal interprétées ou mal copiées, tenaient lieu de codex. D’ailleurs, chaque monastère, chaque ministre d’Esculape avait son baume, son emplâtre, son onguent. Combien d’abbayes, cond)ien de moines, combien de matrones ont dû leur fortune et leur réputation médicale à la confection d’un médicament souvent très- simple ! Cette faveur accordée aux remèdes secrets a même été si grande, qu’elle a traversé la civilisation sans en être ébranlée, et qu’au jourd’hui.
Sciances et Ans.
fhar:/iacie , Foi i.
dans les campagnes, dans les villes, maigre les progrès de la chimie , malgré l’instruclion généralement répandue, on voit encore les personnes les plus intelligentes, les plus haut placées, se déclarer apôtres de la Pharmacie ocçulle du Moyen Age.
Quand s’éteignit la race des rois mérovingiens, un roi d’origine plébéienne, souverain sans couronne, mais non sans armée, le roi des Merciers régnait dans Paris : il avait pour sujets les industriels et les marchands. Parmi ces derniers, figuraient, en trèspetit nombre, les épiciers et les herboristes ou droguistes qu’assimilait la nature des substances qu’ils débitaient, et qui, jusqu’en 1776, n’ont formé, dans les réglements de police, qu’un seul et même corps avec les apothicaires. Au roi des Merciers appartenait le droit exclusif d’accorder des brevets d’apprentissage et des lettres de maîtrise, de visiter les boutiques, de vérifier les poids. On le payait fort grassement, mais il était sujet à redevance envers le fisc royal. Cet état de choses dura plusieurs siècles, pendant lesquels s’organisèrent des confréries de ciriers, de poivriers ou épiciers, d’herboristes, droguistes ou apothicaires, confondus sous le niveau gouvernemental du ro^ des Merciers l)our la France presque tout entière, et sous le sceptre du roi des Mestiers pour les villes ‘ libres où dominait Pélément démocratique.
Emmaillotée de la sorte dans les langes d’une longue enfance, la Pharmacie française et germanique attendait que la lumière vînt. Elle la demandait aux frères hospitaliers, si habiles à guérir avec leurs conjurations, leurs potions, leurs paroles, leurs herbes et leurs poudres minérales, conjurationibus, potionibus, verbis, herbis et lapidibus: elle la demandait aux saintes femmes telles qu’Hildegarde , qui tenaient registre de leurs l’eceltes et préparaient les bases d’une matière médicale indigène. Malheureusement, il régnait trop d’agitation, trop d’incertitude, un malaise trop général, pour que la charité, si souvent ingénieuse, fécondât d’elle-même le domaine inculte de la Pharmacie.
Cette fille d’Esculape s’était réfugiée chez les Mores. Elle y vivait heureuse, honorée, utilisant les productions de l’Europe et de l’Afrique, et dépassant les limites que les Grecs anciens lui avaient assignées. Ebn Serapion, dans ses Formules, Thabet-Ebn-Korrach et Aben Quefilh, dans leurs règles thérapeutiques, Rhazès, dans son Antidotaire, montrent une certaine habileté de manipulation, un emploi méthodique de préparations minérales inconnues avant eux , et un système de médication quelquefois logique et savant. Au dixième siècle. Ali, filsd’Abbas, écrivit son Almeleky-y, chef-d’œuvre d’érudition orientale, résumé de tout ce que les Arabes et les Persans avaient ajouté aux découvertes de la vieille Hellénie; ouvrage mille fois préférable au célèbre Canon d’Avicenne, qui, néanmoins, l’a fait oublier. V Almeleky-y fixait positivement l’état de l’art pharmaceutique et de ses ressources réelles. Avicenne y ajouta quelque chose; mais il confondit tellement les substances entre elles, il modifia tellement la nomenclature, qu’on erre sans boussole sur cet immense océan. L’idée d’argenter, de dorer les pilules, lui vint à l’esprit. Ces pilules, malgré leur insignifiance, eurent un succès fou; et, depuis lors, les apothicaires comprirent sans doute qu’en médecine comme en toute chose, il faut captiver les yeux pour rendre l’esprit docile.
Les ouvrages de Serapioii-le-Jeune , de Mésué, d’Albucasis, d’Avenzoar, atlesleni (juelques progrès pharmaceuliques; certaines substances comme les myrol)olans, la noix muscade, la rhubarbe, la sarcocolle, sont découvertes ou mieux étudiées ; on prépare plus convenablement les extraits; on distingue les purgatifs des laxatifs; tel est même le prix qu’attache Avenz.oar aux bonnes préparations magistrales, qu’il assure en avoir fait de sa propre main, malgré la réserve dédaigneuse qu’apportaient les médecins dans une pratique aussi salutaire.
Laissons les moines, copistes et crédules, se traîner pendant trois siècles à la suite de Berlholde, abbé de Monte-Cassino, qui leur lègue quantité de recettes; fiancbissons l’époque des Gario-Pontus, des Albricius, des Constantin, praticiens plutôt que naturalistes : quand le douzième siècle se lève, debout et tourné vers l’Orient dont le sein mystérieux va s’ouvrir, arrêtons-nous à la cour de cet empereur naturaliste et philosophe, qui organisa l’art de guérir, et qui releva la dignité de la Pharmacie en lui faisant une loi d’être honnête. Sous l empereur Frédéric II, roi de Naples, tout apothicaire ou droguiste subissait un examen probatoire devant des médecins délégués qui lui permettaient ou défendaient d'ouvrir officine. Nul ne devait s’établir ailleurs que dans des villes populeuses, afin de mieux subir le contrôle de l’autorité. A défaut de médecins ou de maîtresapothicaires-jurés, deux personnes considérables assistaient à la composition des électuaires, des antidotes, même des sirops; inspectaient les officines et se faisaient rendie compte de la vente. On suivait l’Antidotaire de l’école de Salerne; on cotait le prix des remèdes : pour ceux dont la consommation devait s’effectuer dans l’année, l'apothicaire était autorisé h prélever, par once, un bénéfice net de trois larénis, environ cinq fiancs de notre monnaie; sur les remèdes qu’on pouvait conserver plus longtemps, l’apothicaire jouissait du droit de doubler ce bénéfice. En cas de contravention, on confisquait les biens du marchand, et les inspecteurs-jurés, ses complices, subissaient la peine de mort.
Au retour de la première croisade, vers l'année 1258, saint Louis ayant nommé Étienne Boileau prévôt du Châtelet de Paris, ce magistrat donna aux corporations une constitution plus régulière et disciplina les confréries, comme l’atteste le Livre des mesliers, recueil précieux d’ordonnances, où sont les secrets de notre existence industrielle au Moyen Age. D’après ce livre, luit cirier, liiilpevrier et tiiit apoiicaire, débitait sa marchandise non-seulement chez lui, mais encore aux haies ou sur le marché, le samedi de chaque semaine. Les droits de vente à domicile s’acquittaient en payant le pesage aux balances royales, tandis que l’étalage du samedi coûtait une obole. Quelle énorme différence entre cette police et la police napolitaine ! Il est vrai qu’en France ainsi qu’en Allemagne, la Pharmacie ne se compliquait presque jamais du mélange des substances orientales, encore inconnues sur les marchés de l’Europe. On ne tirait guère de l’Asie, que des soieries, des pelleteries et des maroquins qui arrivaient par la Baltique h Wisby, h Kiew et à Moscow. Les Juifs seuls apportaient les pi oduits niédicanienlaux du Levant, et ils les vendaient falsifiés, préparés par eux-mêmes.
Après les premières croisades, le commerce changea de mains el se généralisa : Venise et Gènes, dont les flottes avaient transporté des armées au tombeau du Christ, n’oublièrent point la route de l’Orient : elles continuèrent d’y porter des vivres, des munitions, des armes; et quant la guerre eut cessé, l’échange se maintint entre les productions de l’Europe et celles de l’Asie. C’est l’époque où, pour la première fois, les apothicaires, les droguistes et les épiciers ont acquis quelque importance dans l’Europe occidentale. L’épicier, le droguiste, vendaient la substance brute; mais, selon toute apparence, dès la fin du treizième siècle , les principales villes avaient leur apothicaire. On cite un apothicaire de Munster en 1267 ; un apothicaire d’Augsbourg en 1285 , tenant tous deux boutiques, mais ne préparant sans doute pas les remèdes, qu’ils faisaient venir de Venise, comme les apothicaires français tiraient les leurs de Gênes ou de Lyon.
(diacun sait l’importance qu’attachaient les anciens h la confection de la thériaque. Depuis que les rapports de l’Occident avec l’Orient avaient cessé, on n’en composait plus, par l’impossibilité de réunir les substances multipliées qui devaient y entrer. Aussi, l’Orient ne nous eut pas plutôt ouvert ses ports, que la thériaque redevint la panacée suprême. On ne négligea rien pour se la procurer telle qu’Andromachus l’avait inventée; on prescrivit les mesures les plus sévères; on ouvrit un concours public; et ce fut h Venise que s'élabora chacjue année , pendant la foire , le grand-œuvre , l’œuvre miraculeux de la Pharmacie. La thériaque vénitienne fit son temps; hélas! rien de durable en ce monde. On lui contesta ses analogies, la pureté de ses origines, le mérite de ses succédanées; on osa révoquer en doute son action médicatrice; on alla jusqu’à reprocher au Lion de Saint-Marc d’avoir voulu, toujours marchand, mystifier l’Europe. Dès-loi s, apparurent d’autres thériaques : la thériaque de Gênes, la thériaque de Lisbonne, la thériaque de Fi'ancfort ou d’Allemagne, toutes merveilleuses, toutes divines, et dont la création solennelle produisit du moins cet avantage de réunir, en (pielques cités populeuses, des apothicaires habiles.
Du quatorzième au seizième siècle, on voit, dans les divers États de l’Europe, les apothicaires associés aux chirurgiens-barbiers en presque tout ce qui concerne leur existence professionnelle. Chirurgiens, apothicaires, barbiers, sont confondus sous le nom de p/iarmacopoles , et présentés comme minisires des médecins, comme chargés exclusivement de préparer, d’administrer les remèdes. Le médecin occupe une sphère beaucoup plus élevée : il dirige, il conseille; il enseigne même à composer les extraits des plantes, les médicaments tiiés du règne minéral, etc. Le médecin, en choses externes, nonobstant qu'il entende la chirurgie el la Pharmacie, se servira des chirurgiens el apothicaires comme compagnons et amts. n usurpant leurs états, si ce n'est par grande nécessité. Quand le médecin sera au.x champs, il prendra les drogues dont il aura besoin, chez les apothicaires, sans acheter drogues particulières à soi, ou en faire son profit et trafic, laissant au reste à tous malades, tant des champs que de la ville,
leur franche volonté de se servir de tel apothicaire ou chirurgien qu'il leur plaira
(!es sages dispositions, rédigées au seizième siècle, pour le duché de urtemberg, par un
KT LA RENAISSANCE
médecin célèbre, Gaspard Rauhin, furent suivies en d’autres conlrées voisines : on y ajouta : deffenses aux apothicaires de faire aucunes compositions d’importance, quelles ne soient dispensées en présence du médecin, qui en soussignoit la description et visitation, et en cotoit la date et la quantité. Le pharmacien se trouvait donc sous la surveillance immédiate des praticiens à longue robe , spécialement inléressés à ce que leurs prescriptions fussent bien remplies. Un médecin était-il appelé pour une consultation importante, pour une opération grave, ou, ce qui n’arrivait que trop souvent, pour assister au supplice d’un criminel, il s’y rendait, suivi àes chirurgiens-barbiers portant bourgets et boîtes d'instruments, et des apothicaires avec leurs drogues. Le médecin ordonnait; les chirurgiens-barbiers et les apothicaires exécutaient sans mot dire, comme de véritables serviteurs, tanquam reri servienies.
Jusqu’à la Renaissance , aucun apothicaire ne sort de ligne. Les découvertes en pharmacie sont faites d’une manière détournée par les alchimistes, ou proviennent des habitudes expérimentales du médecin. Le Promtuariiim de Jacques Dondis, ouvrage remarquable qui contient l’indication de presque tous les médicaments simples connus chez les Grecs et chez les Arabes; Y Ilerbolario de Jean Dondis, fds du précédent, qui fournit, sur la physionomie et sur la vertu des plantes , des notions utiles , résument très-bien l’ensemble des connaissances pharmaceutiques de l’époque. Un demi-siècle plus tard parut, à Venise, le premier Traité connu sur les poisons. San Ardouino, de Pesaro, son auteur, attribue aux pierres gemmes une propriété de réaction qu’elles n’ont pas, mais il cite d’intéressantes observations: l’histoire d’une personne empoisonnée par l’arsenic, celle d’une autre em|)oisonnée par le réalgar, etc.
On ne possédait encore aucune pharmacologie proprement dite. Saladin d’Asculo, médecin napolitain , en écrivit une vers le milieu du quinzième siècle. Son Compendium aromatarorium, titre qui indique qu’alorsles parfumeurs étaient confondus avec les apothicaires, renferme de précieuses indications. Asculo signale les livres que doit se procurer un pharmacien, les occupations mensuelles qui lui sont prescrites, il donne le catalogue des médicaments sinq)les et composés dont une officine doit être constamment pourvue; il marque le temps, le mode et la durée de conservation des préparations officinales. C’est une vraie statistique de l’industrie pharmaceutique en Italie.
Charles VIII fut-il frappé des différences que présentait la pratique d’un art aussi salutaire, dans deux pays limitrophes comme l’Italie et la France? A peine revint-il de son expédition de Naples, que les apothicaires parisiens reçurent des statuts. C’était en donner implicitement aux apothicaires du royaume, à la fois merciers, épiciers, parfumeurs, sans bannière ni confrérie distincte. Au delà du Rhin, même organisation. Presque partout, les apothicaires étaient confiseurs. Sur les lettres de franchise accordées par les magistrats de la ville de Halle, à Simon Puster, qui veut établir boutique d'apothicaire (1493) , on lit : Pour cela, il doit et veut bien donner à nous et à nos descendants, deux collations pendant le Carême, et à notre maison de ville, huit livres de sucre bien confit, comme il cotivient décemment qu'il soit pour ces collations. En France,
ni
lÆ MOYEN AGE
aussi bien qu’en Allemagne, aucun candidat n’était reçu maître, sans festin, ni buvette. Il ne suffisait pas de donner tant au médecin examineitr, tant aux apothicaires-jurés examineurs , tant pour le tronc de la confrérie ou de la Zunfft, tant au lieutenant ou prévôt de police, tant pour le diplôme : il fallait encore que le récipiendaire régalât gracieusement ses juges et compagnons. Dans la plupart des villes, le jour qu’une boutique d'apothicaire devait passer entre les mains d’un nouveau maistre, on ornait de fleurs la devanture de cette boutique, on y plantait un may, et tous les apothicaires, les barbiers , les merciers , les épiciers, précédés des ménestrels , conduisaient l’élu de la Faculté h son officine. Une accolade avait lieu entre l’ancien et le nouveau maistre; puis, les garçons ou compagnons présentaient leur bouquet en échange de quelques pièces de monnaie qu’ils recevaient pour bancqueter. Cela fait, le récipiendaire s’asseyait gravement, du côté dextre de la bouctique , derrière un immense comptoir qui formait une sorte de préau, et répondait aux salutations des membres du cortège et des voisins. En certaines localités, il essayait ses balances, et donnait, le premier jour, à chaque visiteur, un petit paquet de sel ou de verveine.
Au Moyen Age, et jusqu'à une époque rapprochée de la nôtre, les boutiques pharmaceutiques demeuraient ouvertes dans toute la largeur de l’ogive qui encadrait leur devanture. Un ou plusieurs réchauds, posés sur le sol, opérait la coclion des préparations officinales, tandis que les substances se réduisaient en poudre ou subissaient les mélanges prescrits, dans d’énormes mortiers de fonte placés aux angles extérieurs de l’officine. Les drogues se trouvaient, comme aujourd’hui, sur des planches étagées; mais, au lieu de bocaux en cristal, de vases en fine porcelaine, c’étaient des espèces d’amphores en terre cuite et de petites caisses en bois blanc, étiquetées d’après le formulaire de Galien ou celui de Mesué, dont l'image décorait ordinairement les panneaux extérieurs de la devanture. Une niche d’honneur, pratiquée au fond de la boutique, était occupée soit par la statue du Rédempteur, soit par celle de saint Christophe ou de saint Côme ou de la Vierge. Les apothicaires calvinistes avaient placé Mercure, dans cette niche, au grand scandale des catholiques romains.
Quant à la contenance des officines, elle varia selon les systèmes médicaux en vigueur. Paracelse et ses disciples y mtroduisirent quantité de préparations nouvelles; le régule et le beurre d’antimoine, le précipité rouge, l’alcali volatil, le foie de soufre, le bismuth, l’acide nitrique, l’acide muriatique, l’éther sulfurique, l’étain associé à certains drastiques, etc. ; mais les Paracelsistes exaltèrent sans raison la vertu des os de lièvre, de la nacre de perle, du corail, etc.; leur matière médicale, marchant escortée de mots pompeux, fascina l’imagination. L’usage du mercure, essayé d’abord avec infiniment de réserve, sepopulai isa. Pendant près d’un siècle, l’antimoine, décoré du titre de panacée, règne sans partage. 11 ne fallut rien moins qu’un arrêt du parlement pour arrêter sa vogue et sa fortune. Après les substances minérales, ce fut au tour des médicaments exotiques d’occuper l’attention publique.
Vasco de Gama venait de doubler le Cap de Bonne-Espérance et de cingler, pour la
pieinière fois, vers les Indes. Il nous rapprochait ainsi de cette terre des miracles, où croissait le quinquina Cependant, la decouverte de la boussole, en assurant les navigations futures , ne devait pas influer sur la science pharmaceutique plus que n’allait le faire une invention d’un ordre bien inférieur, l’invention de l’alambic. La boussole nous valut de précieux végétaux, d’incomparables gommes-résines; l’alambic, des eaux distillées et des alcoolats. C’est l’Italie qui produit le premier alambic , Alambicum ni l'ocant, dit Matbiole. La découverte de l’eau-de-vie suivit de près celle de l’alambic : Fil è vino aquaper alambicum, dit encore Matbiole, qnam ob ejus admirandas vires Aqnam Vitœ appel l avère sap lentes.
L’alambic, comme toutes les bonnes choses, eut bientôt pris ses lettres de naturalisation parle monde. Une nouvelle classe d’industriels naquit, les distillateurs. En 1514, ils étaient déjà nombreux. Louis XII les unit alors h la confrérie des Vinaigriers. Les apothicaires distillaient aussi, mais seulement ès choses de leurs bouliques; ils préparaient par eux-inèmes, sans le contrôle du médecin ; ils faisaient plus, car l’homme veut presque toujours dépasser les limites de la légalité , ils débitaient sans ordonnance , et donnaient des consultations médicales. Sounenles foijs , dit le Mirouer des Apolhivaires , ils abusent et contrefont les médecins , la ou les plus saiges sont bien empeschez , dont plusieurs souuent perdent la vie , a cause que les apolhiquaires veulent faire et contrefaire du médecin , desquelz Dieu nous veuille deffcndre, car plusieurs maulx en viennent et font soiaient les cemeiières boussus auant leur terme. Ces reproches de Symphorieu Champier, écrits h Lyon, la ville du royaume où la Pharmacie se faisait le mieux , pouvaient s’appliquer aux apothicaires d’Allemagne, d’Espagne et d’Italie, aussi bien qu’aux apothicaires français. « La [)lupart, s’écriait Benancius, sont ennemis de Dieu et sont de véritables homicides {multi ex pliarmacopœis sunt Del inimici, et liomicidœ); car ils ne se conforment pas aux prescriptions des médecins ; ils ne reculent pas devant un mensonge et devant l’emploi d’une mauvaise drogue. L’amour insatiable de l’or leur suggèr(' mille tentatives coupables... » Aussi quantité d’admonestations virulentes se publiaientelles contre les apothicaires. Non sutor ultrà crepidam, nec pharmacopœus idtrà pyxidem, répétaient les médecins ; ce qui n’arrêtait chez ceux-là ni l’avarice, ni la fraude, ni l’exagération des prétentions au savoir, quoiqu’ils fussent empiriques sans grammaire ny latin. On composa, dans presque toutes les langues vulgaires, des manuels destinés aux distillateurs, aromataires , apothiquaires et chirurgiens-barbiers, afin que ils idayent cause de ignorance enuers Dieu et le monde; on signala les substances introuvables , les drogues adultères; vaines précautions! l’apothicaire échappait à l’œil de la police, et chaque jour le public tombait dans le piège.
Malgré les progrès de la navigation, il s’en fallait bien qu’au seizième siècle les provenances de l’Orient et du Nouveau-Monde fussent communes ; le baume de Judée, l’aloës, le sang dragon, n’existaient en aucune officine; l’opium ne s’y rencontrait jamais pur; on ne savait d’où venaient l’ambre et le musc ; les citrons mêmes étaient excessivement rares. A grant peine on Ireuue en France quatre citrons pour ung escu d'or, dit Sym-
SoienoGE et, Ar:s.
PHARMACIE , Fol. V.
(jhoi ien Champier. La livre du sijrop de citrons cousteroit plus de cinq escus. Aussi, personne, si n estait prince ou bien gros seigneur, n’en vouldroit vser. Ce ne fut guère avant l’année 1560, qu’on fit du sirop avec le limon de nos provinces méridionales. Au milieu de semblables obslacles, et de tant d’incertitudes sur le mérite réel des provenances exotiques, rien d’élonnant si la fraude et l’erreur ont fait tant de mal à l’humanité.
L’action tutélaire des Universités, des parlements, des magistrats municipaux, amena toutefois, par degrés, un meilleur état de choses : les conditions d’admission h la maîtrise pharmaceutique devinrent plus sévères; la durée des études fut fixée à huit ou dix années; les visites d’officine se firent régulièrement; on distingua les substances nuisibles , de celles qui ne l’étaient pas ; le régime des confréries françaises , et des zunfft, clionffe, ou compagnies allemandes , s’organisa de manière que les intérêts individuels et les intérêts généraux reçussent des garanties mutuelles , et qu’en aucun cas, on ne vît apothicaires , chirurgiens-barbiers et médecins se postposant l’un à l’autre. On créa, pour les é|)idéniies, des apothicaires spéciaux qui demeuraient séquestrés avec les malades; dans les ports maritimes , on chargea le doyen des maistres chirurgiens et le doyen des maistres apothicaires, d’examiner scrupuleusement la contenance du coflre que les chirurgiens de hâtiment emportaient avec eux. Les tromperies, les indiscrétions des marchands apothicaires furent punies de la perte de leurs proficts, de la fermeture de l’officine, quelquefois même de ramputation d’une oreille. Lyon, Metz, Montpellier, Poitiers, Paris, Rouen et Strasbourg, virent apparaître des apothicaires d’un mérite non contestable ; mais aucun d’eux n’égala en réputation Jehan Renou, la perle de tous les pharmacographes de l’Europe, dit Louis de Serres; l’unique démon de son pays de Normandie en sa profession , et le lustre de ses compaignons d Paris. Jehan Renou ferma le seizième siècle.
Emile REGIN,
Ducletir en médecine,
De la Sociélê nationale des Antiquaires de l’runce.
i<:t la renaissance.
J. Mangeti. Bibliotlicca Pharmaceulico - medica. Genevœ, 1705, 2 vol. in-fol., Ilg.
PiEBiiE PoMET. Histoire générale des drogues. Paris, 1G94, iii-l'ol., lig.
Réimpi'imé plii:ÿienr$ foiSf avec des addilioiis«
R. Aug. Vügel. Historia maleriæ raedicæ. Francofurli, 1760, in-J2.
Nie. Monardes. Historia médicinal de las cosas que se traen de las Indias occidentales que sirven al uso de medccina. Sevilla , 1580, in-4.
La première édit., publiée en 1565, in-12, est inliluléc : Dob ItbroB de laB cosas, etc.
Christoval Acosta. Tractado de las drogas y niedicinasde las Indias orientales. Burgos, 1578, in-i.
Petr. And. Matiiiolus. Commentarii in sex libres Pedacii Dioscoridis Anazarbei, de niedica maleria. Venet., ex of/ic. Vulgrisiana, 1565, in-fol., fig.
Souvent réimp. et Irad. dans toutes les langues. Il y a deux traductions françaises du seizième siècle, l’une de J. des Moulins, l’autre d'Ant. Du Pinel, toutes deux réinip plusieurs fois.
Theod. Dorstenii Botanicon, continens lierbarum aliorumqiie siinplirium quorum usus in niedicinis est descripliones. Francofurli, 1540, in-fol., fig.
Ant. Mizaldi Historia hortensium, IV opusculis metliodicis contenta. Colon.-Agripp. , 1577, in-8.
Traduit ou pliilol imité par un anonyme, sous ce titre : Le jardin me'dietna/, enrichi de plutiit'urs rrmédee secrf'ts (^S. n., 1578, in-8), et par André Caille, sous cet autre titre : Le jardinage de Sîizauld^ contenant la maniéré d’embellir les jardins et comment il faut enter les arbres et les rendre médicinaux Par., 1578, in-8).
JoACH. Camerarii Hortus mcdicus et pbilosoptiicus. Francofurli, 1588, in-4, lig.
Jac. Th. Tabernæmontani Herbarium, editum a Casp. Baubino (Germanice). Francofurli, 1615, in-fol., fig.
La première édition est celle de 1588.
JoAN. Serapionis, de simplicium medicamentorum historia libri vu, ex versione Nie. Mutoni. Venel., 1552, in-fol.
Jean Mesi’a. Canon universel des simples médicaments, avec les commenlaires de Tagault, traduit en françois. Paris, Hier, de Marnef, s. d., in-8.
Voy. le Traité De re medica^ Irad. du grec de J. Mesiié de Damas, par Jacq. Dubois (Sylviiis ', souvent réimprimé depuis 1544, et le R»ceptarium antidoturxi \Lugd., 1550, in-8j, attribue au memeJ, Mesuè de Damas, qui a été confondu à tort avec le médecin arabe du neuvième siècle.
Jac. Dondi Aggregator, liber de medicamenlis. Venetiis, 1547, in-fol.
Nicolai (Falcütii) de Florentia, Antidotarium et alii tractatus. Veneiiis, Nie. Jenson, 1471, in-4.
Valesci de Tharanta, quæ alias Philonius dicitur, Practica. Lugduni, 1501, in-4 gotb.
Reiinp. sous diiïérents litres.
Quiricüsde Augustis de Terthona. Lumen Apotliecariorum. S. n. [Lugd.], 1504, in-fol. de 40 ff. gotli.
Jo. Jac. de Manliis de Bosco Luminare majus, medicis et aroinatariis necessariuin. Lugduni, 1528, in-fol. goth.
Ui'impr. plusieurs fois avec des additions. L’cdit. de Venise, 1566, est augmentée du Lumen Apothecariorum.
Hieron. Brlnsvn ich Apotbeca vulgi. Argentorati , 1529, in-4 gülli.
Ollion Bunsfeld, auteur du grand herbier : Herbarum vives tcon<»« (Strasb., 1550-56, 3 vol. in-fol., ti,;.), a réimprime le tiailè de Rrunswich sous ce litre : Hieronymi herbarii Argentoratensis Âpodexis vulgi,
Symph. Campese (Champier). Le Myrouel des Appolbiquaires et Pharmacopoles, par lequel il est démontre comment
les appotliiquaires communément errent en plusieurs simples médecines, etc. Les Lunectes des Cyrurgiens et Barbiers. iî/ow, P. Mareschal (vers 1550), in-8 gotb.
— Gallicum Pcnlapiiarniacum . rbabarbaro , agariro , manna , terebinibina et sene, gallicis constans. Lugduni, Melch. et Gasp. Treschel, 1554, m-8.
Voy, encore son llortus gallicus [Ludg., 1533, iu-8), son Campas Elysius Galliœ amenitate refertus (Ibid., 1553, iii-8), et plusieurs autres traités de Pharmacie.
Nie. Myrepsi, medic imentorum opus, ex vers, et cuin annot. Lconb. Fusebii. Basileœ, 1519, in-fol.
Reuacli Tabulæ Pbarmacorum. Parisiis, 1556, in-8.
Michel Dusseau. Eiicbirid. ou Maiiipul. des Miropoles et tyroncles Pharmacopoles. Lyon, J. de Tournes, 1561, in-l.
.Anutii Foesii Pbarmacopæia. Basileœ, 1561, in-8.
Valer. Cordus. Le Guidon des Apothicaires, c’est-à-dire la manière de composer les médicaments, fait premièrement en latin , et mis en françois par And. Caille. Lyon, Est. Michel, 1572, in- 16.
L’original latin, Dispensatorium sive Pharmacoporum conficiendorum ratiOy a été .'‘uuvenl réimprimé. Cordus a publié divers traités sur la ma> tière médicale, iiotaminent celui de Ilalobuntho seu cpcrinate ceti ^Tiguri, 1506, iti-8 .
Jacq. Sylvius (Dubois). La Pharmacopée, qui est la manière de bien choisir et préparer les simples, faite françoisc par Andr. Caille. Lyon, L. t loqueinin, 1574, in-8.
Souvent réimprime en bitin et en français, il ne faut pas confondre le célébré professeur Jac(|ues Sylvius avec un Jean Duboy.'i, aputliicaire de Pans, auteur des Obseroationea in methodum miscendorum mcdicamen^ torum quæ in quotidia7io sunt UàU ^Par., J. Kerver, 157:2, iii-Sj.
Laur. Joubert. La Pharmacopée, ensemble les annotations de J. P. Zangmuister mises en marges, le tout mis de nouveau en françois (par lui-inêinc) Lyon, Ant. de Harsy, 1581 et 1588, in-8.
Jo. Jac. W eckerus. Antidotarium generale, nuiic prirauin laboriose congesium, inetliodice digestuin. Basileœ, Eus. Episcopius, 1576, in-4.
Tueob. Lepleigxey, Dispensarium medicinaruni quibus vulgo ultiinur. Turoni, 1579, in-8.
Cet apothicaire de Vendôme, Thibiiult Lepleigney ou Lepligny, ou Les— plaigne, éiailpuêle; l'ongiiiai de sou Ui^pensarium est intitule : Le Promptuaire des médicincu simpltSy avec les ver tus et qualités d’icellcSy le tout escrit en vers françois (^Par., P. Sergeaiil, 1 544, in-8;. lia compose, en outre, un traité du bois de l’Esqiiine, publié on 1545.
Ant. Constantin. Brief traité de la Pharmacie provinciale et familiaire, suivant laijuelle la médecine peut estre faite des remède.- qui se trouvent en chaque province... Lyon, 1597, in-8.
Cl. Dariot. Premier discours de la préparation des médicaments, contenant les raisons pourquoi et comment ils le devroient estre... Lyon, Ch. Pesnol, 1589, in-4.
lloB. Senalis, de liquidoruin leguminiimque mensuris oLservationes. Parisiis, 1552, in-4.
Guill. Rondeletii, de ponderibus, sive dejusta qiiantitate et proportione medicamentorum liber. Lugduni, 1565, in-8.
Dom. Massarii, de ponderibus et mensuris medicinalibus libri très, stud. Conr. Gesneri. Tiguri, 1584, in-8.
Sia. È Tovar, de compositione medicamentorum examine methodus. .Jntueryn'œ, 1586, in-4.
Ricettario Fiorcnlino. Firenze, eredi di Bern. Giunti, 1567, in-fol.
Souvent réimprimé avec des additions. La première édition est celle de 1490.
(’.haque université ou éeole de médecine ayant aulrefuis sa pliaamaiopée
»l>cciale, nous avons cité seulement la plus ancienne et la plus célèbre (le ces pharmacopées, inconnues ou abandonnées aujourd'hui.
l*£TR. DE Abano. Tractalus de venenis. Mantuœ, 1472, inlol. de 7 fl. à 2 col.
Première édit, de ce traité souvent reimprime, et trad. en franç. par Laz. Huet, avec un traité de Théop. ParaceUue des vertuê et propriétés mervetlleuees des serpents ^ araionées , crapauds et cancres ( Lvun, 1503, in-lG;.
Saniis Ardoyni Opus de venenis; acced. Ford. Ponzetli (lommentarium de venenis. Basileœ, 1562, in-fol.
.Iacq. Grevin. Deux livres des venins, ausquels il est ampleinenl discouru desbestes venimeuses, thériaques, poisons et contre poisons, ensemble les œuvres de Nicander... Anvers, Christ. Plantin, 1567-68, 2 vol. in-4.
Trad. en latin par Hieremia M.irtius (.4nt., 1571, in-4).
Il existe une foule d'autres traités sur les venins, notamment ceux de B.iccius, (l’Henri de Bra, d’Ang:. S.ila, etc.
Mich. Villanovani (Servet), Syruporum universa ratio. Parisiis. Sim. Colinæus, 1537, in-8.
Gii.. l’uTEANUs (Depuis). De medicamentorum quomodocunque purgantium facullatibiis, lib. ii... Lugd., Mat. Bonhomme, 1552, in-4.
Panthai.eonis Pillularium. Lttgduni, 1525. in-4 gotb.
Nie. Houei.. Traité de la thériaque et mitbridat Paris, 1573, in-8.
Vovez encore, ]>arini les nombreux Traités sur la même matière, ceux de •lo'. Valdanius (15711, de Barlh. Mar.inta (1572), de Joach. Caraerarius (157fi), de Nie. Slelliosa (1577 , de Jacq. Fontaine (1601), de Laur. t'atclan (1614), etc., jusqu’à celui de Moyse Charas (La Thériaque d’ Androtnachus. Par., 1068, in-)2).
Th. Erastus (Lieber) , de occultis pbarmacorum potestatibus. Basilecp, 1574, in 4.
Pierre Toi.et. Traité de l’admirable vertu et accomplissement des facultés, pour la santé et conservation du corjis humain, de la racine nouvelle de l’Inde de Mechiocan, proprement nommée Rbaindice, escrit premièrement en latin parMarcel Donat, médecin mantuan. Lyon, Mirh..love, 1572, in-4.
L'original latin avait paru à Mantoue en 1560.
Amb. Pare. Discours à sçavoir delà mumie, des venins, de la licorne et de la peste. Paris, Gahr. Buon , 1582, in-i, llg.
Pauli Suardi Thésaurus Aromatariorum, sive antidotari um, edente Renou. Parisiis, 1624, in-4.
La première édit, doit être celle de Lyon, 1528, in-fuL, à la suite du Lumen Apothecariorum de Jean Jacques des Batailles ou de la Bataille.
Les OEuvres pharmaceutiques de Jean Renou, traduites par Louis de Serres, unt été souvent réimprimées au commencement du dix-septième siècle.
Les vertus des eaucs et herbes, avec le régime contre la pestilence, faict et composé par messieurs les médecins de la cité de Basle en Alemaigne. S. n. et s. d. (vers 1530) , pet. in-4 gotb. de 16 lï.
Il y a plusieurs éditions avec des variantes dans le titre,
(Jerome Ruscelli.) Les secrets du seig. Alexis Piemonlois et d’autres auteurs bien expérimentés et approuvés, réduits maintenant par lieux communs et divisés en six livres. Anvers, Plantin, 1564, in-8.
Ce recueil parut d’abord en italien vers 1550, et fut .«ouvent réimprime dans cette langue. Les traductions latine, française, allemande, etc., ont eu un grand nombre d'éditions dans tous les formats.
Rastiment des receptes. Poictiers, de Marnef, 1544, in-8 gotb.
Ce recueil, ti'ad. de l’italien, a été souvent réimprimé an seizième siècle, et jusqu’à nos jours, àTroyes, Epinal, Nancy, etc., avec des additions un des suppressions.
(CoNR. Gesncr.) Le trésor d’EvonimePbiliatre, des remèdes secrets, livre pbysic, medical, alchimie et dispensatif de toutes substantielles liqueurs..., trad. du latin par Barlh. .'Vneau. Lyon, Ballh. Arnoullet, 1555, in-4.
J. J. Weckerus. De secretis libri xvii, ex variis auctoribus collecti. Basileœ, 1588, in-8.
Réimprimé plusieurs fois et traduit en français par J. du Val, soid* le titre du Grand thresor ou dispensaire et antidotutre (Colog-, 1616,
Lisset Benancio. Declaralion des abuz et tromperies que font les Apothicaires, fort utile et nécessaire à un chacun studieux et curieux de sa santé. Tours, Math. Chercele', 15.53, in-16.
Plusieurs fuis réimprimé, et traduit en latin par Th. Biirlholiii, en 1671. Selon Baillet, Benancio «eraii le pseudonyme d’ .Antoine Helise, et selon Brunet, de Sebastien Colin. Pierre Braillier, apothicaire de Lyon, fit une réponse sous un titre analogue : Déclaration des abus et t^noraners des médecins, 1557,
La Pharmacie ayant produit au seizième siècle une innombrable qu.mtil'de formulaires généraux et de traités spéciaux, qu’on ne lit plus et qui oui même à peu près di.'paru, voyez->en les titres dans les Calai, des livrer du Burette, de Faîconnet, de Baron, de l’Héritier de Bruttllc, de Petit, ctr.
£ est un préjugé , vieillard deux fois centenaire , né de l’oubli et de la prévention savante du dix septième siècle, vieillard entêté et fort respecté pour son grand âge, qui veut qu’au térieureinent aux créations de Colbert, la Marine soit restée ensevelie dans les langes d’une longue et pénible enfance. A l’en croire, l’art des constructions navales aurait marché au hasard pendant une douzaine de siècles, ou plutôt il aurait rétrogradé, se bornant à donner l’essor à de pauvres bateaux de n pêche, il de frêles barques de cabotage ; à l’entendre, 1 tout alors aurait été obscurité, confusion, bar- rj M
la loi inintelligente se serait montrée a navigation aurait été iule matelot n’aurait
NK
MARINE, Fol. I.
connu pour discipline que sa volonté brutale ou le joug oppresseur d'un tyran capricieux.
Est-il vrai ({u’aii Moyen Age le navire fut ;i peine l’embryon du Vaisseau de ligne (pii porta glorieusement le pavillon de Du Qnesne ou celui de Ruyter? ï^sl-il vrai que la navigation fui timide, que l’art de construire fut sans règles, et la loi sans sagesse? Le simple bon sens dit qu’il ne peut pas en avoir été ainsi.
De rudes combats ensanglantent les eaux de la Méditerranée pendant les luttes cid’antécs par les rivalités actives des peuples riverains de cette mer-, des expéditions commerciales enrichissent les nations maritimes; les croisades, durant plus de deux siècles, emportent tout l’Occident vers l’Orient; nos Dieppois descendent à la C(jte de Guinée; Jean de Bétbenconrt fait voile pour les Canaries, où il s’établit; Diaz pousse sa course aventureuse jusqu’au delà du cap des Tempêtes; Vasco de Gaina et Âlbuquerque le Grand vont aux Indes orientales; Christophe Colomb hasarde plus et réussit... Et tout cela se fait comme par hasard, avec des navires informes, avec une marine sans organisation. avec des mariniers ignorants!
<( El .ilniiraidc inayor del mar oveano y visorcy y gobcrnador general de las yslas y lierra lirma il.j Asia y Viidias del Hey V de la Reyna mys Seùore.s, y capilan general de la niar^ y del su con?ejo. Supplex servus alti8$imi servatoris Christie Mariœ, Jok^phi^ CuRiSTO frrkns. »> Signalnrc qu’on lit au bas d’une lettre autographe de Christophe Colomb, adressée de Sevillc aux nobles Seigneurs de l’Oflice de Saint-Georges, et datée : « A dosdias de Abril 150i. « Celle lettre fait partie d'un recueil de lettres et de cédules royales conservées à la .Municipalité de Gênes.
Qui a pu le croire, et qui a pu le dire? A-l-on pu supposer que le peuple qui bâtit le Partliénon, construisit seulement de petits navires mal conformés? qu’au temps où l’on faisait Sainte-Sophie, Saint-Marc, les admirables églises et les castels du Moyen Age, on ne savait pas faii e de beaux et de grands vaisseaux?
l.'archilecUire civile el l’architecture navale ont toujours marché parallèlement et du môme pas. Simple, quand l’architecture civile était simple, rarchitecture navale fut magnifique et fastueuse quand sa sœur devint l’aslueuse et magnifique. Tant (jue l’hahitation de l’homme resta modeste, étroite, faite de troncs d’arhres et de terie battue, le navire ne se dévelop})a point : radeau ou tronc creusé pour des navigations prochaines sur les ])etils cours d’eau. Quand la maison grandit, c’est-à-dire quand le hien-ô‘tre et h* luxe prirent naissance, quand le commerce s’établit j)ar l’échange et les relations plus ou moins lointaines, le navire grandit aussi, tour à tour et selon le besoin, logis pauvre et resserré, demeure élégante et riche, on l’amour s’établit, comme dans un palais, au milieu de chambres somptueusement décorées et de jardins paiTumés, ou bien château fort, aux remparts crénelés, aux plates-formes élevées, aux meurtrières ouvertes : ville de guerre que le vent poussait vers d’autres châteaux forts, gardiens de la terre.
AXS ses dilférentes transformations, le vaisseau, en tant que cor})S bottant, fait pour porter de lourdes charges ou pour courir rapidement sur les eaux, se modifie très-peu; mais sa décoration extérieure change comme celle de la maison, du palais ou de la forteresse. Ses fenêtres, ses portes, sa poupe, les murailles de ses châtelets, empruntent leurs ornements aux murs, h la façade, aux portes, aux fenêtres des habitations fondées dans les villes. Le plein cintre, les colonnes, les arcades; les peintures imitant la mosaïque, inapplicable aux constructions navales; les sculptures qui reproduisent, avec la figure humaine, les feuilles variées, les fruits et les animaux bizarres; l’ogive, les colonnettes en faisceaux; les ornements capricieux, les consoles h masques fantastiques, les allégories, les devises, les armoiries, les blasons taillés dans le bois et enrichis des couleurs héraldiques; enfin les mille fantaisies de l’art concourent à l’ornement du navire en même temps qu’à celui de l’église, de la citadelle el de l’hôtel. Le navire appartient-il à nn armateur économe on à une conq>agnie de marchands qui ne peut guère donner au luxe de la décoration, le vaisseau est simple <lans ses œuvres hautes, comme la maison du petit bourgeois ou de l’artisan. Si quelque l>arurey est admise, c’est seulement dans la chambre où les passagers nobles et puissants par la fortune loueront leurs places pour un voyage. Le vaisseau est-il celui d’un grand seigneur, d’un haut baron ou d’un roi, l’architecture lui est prodiguée; l’or brille partout, la peinture couvre ce qui, des parois du Thalamus, du Paradis et des autres chaiii- I)res, n’est pas caché par les belles élolfes : c’est le palais fortifié qui va faire voile avec ses hretêches, ses machines de guerre et tout l’appareil somptueux d’un logis royal.
Sous ce rapport, la Marine du Moyen Age continue les marines antiques, qui avaient des navires pour Ptolémée Philopator, Hiéron, Cléopâtre, Tibère, pour les courtisanes et les voluptueux de Baïa et de Ravennes, comme pour le petit trafiquant de la mer d’Ionie et le pêcheur du rivage ligurien. Ce n’est pas là (jue se borne le rapprochement.
L’ antiquité avait eu deux grandes familles de navires : les vaisseaux longs, qu’emportait la rame ou la voile, quelquefois toutes deux ensemble; les vaisseaux ronds, qui ne s’aidaient que de la voile et du vent. Le Moyen Age suit cette tradition, qu’il transmet à l’époque de la renaissance, où elle ne s’arrêtera pas. Il a la famille des Galères et celle des Vaisseaux ou nefs. La galère mourra un jour, mais pour ressusciter bientôt. Une machine remplacera les bras des rameurs; un agent nouveau, aussi puissant que terrible, se substituera à la force et à la volonté de la chiourme. Cette transformation de la galère est entrevue au seizième siècle, mais son moment n’est pas venu. 11 viendra, et le courbache du comité se brisera dans sa main de fer, et de pauvres esclaves chrétiens ou maures ne rameront plus sous le bâton. La roue ou l’hélice fonctionnera au lieu de la rame, la vapeur au lieu de la chiourme. Les rames se brisaient, la machine se rompra ; la chiourme se révoltait, la chaudière éclatera. Ce sera encore la galère, la galère plus parfaite, mais plus dangereuse; la galère plus rapide qu’au Moyen Age, mais qui s’arrêtera au dernier jet de sa lïamme, à la première convulsion imprévue de sa vapeur .
Comme la famille des vaisseaux longs de l’antiquité, celle des galères du Moyen Age se partage en variétés nombreuses. La galère grande, forte et cependant rapide, reçoit, dans les mers qui baignent l’empire grec, le nom significatif de Dromon (coureur). Théodoric, au cinquième siècle, ordonne à Abundatius, capitaine de ses gardes, de faire construire mille dromons, qui défendront la côte d’Italie ou lui apporteront du blé. Pendant le neuvième siècle, Léon le Sage donne à son fils des préceptes militaires, et parmi les recommandations qu’il lui fait, au chapitre de la marine, il lui conseille l’armement de dromons ordinaires à cent rames au moins, les rames rangées en deux étages se recouvrant dans toute leur longueur, et chaque étage ayant cinquante rames, vingt-cinq h droite, vingt-cinq à gauche du navire. Le dromon h cent rames n’est pas le plus grand. Léon veut que l’empereur, ou le préfet de la flotte qui le remplacera, monte un dromon plus long, plus large, ayant dans ses deux étages plus de cent rames, et, à cause de cela, ayant plus de vitesse; ce navire royal ou prétorial devra être de l’espèce de ceux que l’on construit en Pamphilie, et que, pour cette raison, l’on nomme Pamphiles. A la flotte des dromons, seront attachés, comme porteurs d’avis, navires de garde et de découvertes, quelques petits dromons à un seul étage de rames, de ceux qui reçoivent particulièrement le nom de Galères (faxâia;).
Au douzième siècle, les choses sont un peu changées : le Dromon est le géant de la famille des navires h rames ; le Galion, la Galeïde, qui plus tard se nommera Galiote, en est le plus petit; la Galère proprement dite est un petit dromon h deux rangs de rames. Richard Cœur-de-Lion rencontra, le 8 juin 1191, près de la côte de Syrie, un dromon sarrasin qui, ses voiles enflées et ses longues rames hatlant la mer bouillonnante, volait vers Acon, assiégé par les infidèles. Ce dromon était le plus grand, le plus beau, le mieux armé qui courût les océans. Les Anglais s’étonnent à sa vue; ils admirent sa construction, dans laquelle tout annonce la solidité; ils remarquent son armement, sa large voilure, ses mâts élevés et au nombre de trois, et ses vastes flancs, dont l’un est peint
d’une couleur verte, quand l’autre est recouvert d’une couleur jaune, brillante comme l’or. Richard ordonne h ses galères d’entourer le colosse et de s’en emparer. Les galères obéissent. Le dromon est investi de toutes paris. Les Anglais approchent; les traits se croisent en l’air et s’abattent comme la grêle dans les deux camps, « où l’on combat à l’ombre.» Le dromon fuit à tire d’aile ; mais lèvent tombe, mais le nombre des rameurs diminue, parce que les flèches heureuses des chrétiens en ont tué ou blessé beaucoup : le signal de l’abordage est donné alors. Les galères resserrent le cercle fatal dans lequel elles vont étreindre le dromon; tous les éperons s’avancent pour s’attacher à la carène sarrasine ; l’Arabe fait d’inutiles efforts pour arrêter rennemi; il jette en vain sur le pont des galères le feu grégeois renfermé dans des flacons qui se brisent, les serpents dont sont remplis des vases de terre; rien ne ralentit l’ardeur des Anglais. Lancés parmi dernier effort des rames , ils arrivent comme des carreaux que jette la balisle, et percent du Calcar aiguisé la flottaison du dromon, bientôt gagné par les eaux de la mer, sous laquelle il s’abîme, combattant encore. (Mathieu Paris, Uist. major, fol. 163. — Galfrid Winesalf, chap. XLII.)
’ai nommé le Pamphile. Pendant le neuvième siècle, il est inférieur au dronion , bien qi^il ait généralement deux rangs de rames : au quatorzième siècle, il n’a plus qu’un rang de rames, comme tous les navires de la famille des galères, et il est inférieur à la galère. Au quinzième siècle , le pamphile disparaît.
La Taride est une variété de la galère marchande, que les Génois accréditent au treizième siècle par leur marine de Constantinople. Marin Sanuto Torsello en recommande l’usage au pape Jean XXII, vers le commencement du quatorzième siècle. Taride est un nom nouveau imposé par Gênes 'à un navire à rames qui était connu auparavant, selon Torsello, sous le nom de Galata.
Avec le Dromon et le Pamphile figurent, au dixième siècle, la Chélande, Galandre ou Sélandre, qui, trois cents ans plus lard, aura perdu ses 41 " rames et sera devenue bâtiment à voiles seulement. Dilmar définit la chelande : «Un navire d’une longueur extraordinaire, d’une grande vi- |« lesse, ayant deux étages de rameurs et cent cinquante hommes d’é- « quipage. » L’Huissier, qui doit son nom à un huis ouvert à sa poupe, ^sous la flottaison , est contemporain du Dromon , de la Chélande et du Pamphile. Il sert essentiellement au transport des chevaux, qu’on embarque par sa porte, comme plus tard , dans certains navires du Nord , on embarquera le sapin par un sabord de charge, huis qu'on calfatera lorsque le chargement sera achevé. La Chélande mêle ses formes à celles de l’Huissier ou à celles du Pamphile , et Constantin Porphyrogénète, dans rénumération qu’il fait des forces réunies pour l’expédition contre la Crète, en 949,
iiii.'iiiiii
LE MOYEN agi:
iioiiiine . avec les Huissiers , les Chélaiides et les Pamphiles, les Chëlandes- Huissiers et les Chélandes- Pamphiles.
Au reste, le Moyen Age n’imagine pas ces constructions où se fondent les formes et les avantages de deux navires d’une même famille ou de familles differentes; l’antiquité lui a donné l’exenq)le de cette fusion, et nous savons qu’Octavia fit présent :i son frère de (pielques Phasèles-triéricjues, navires procédant de la Trière ou Galère, et du Phasèle, bâtiment de charge.
Dans cette liste des bâtiments qui, de la galère, ont la longueur, très-grande relativement h la largeur, et l’appareil des rames, je ne dois point oublier les Chats, ou Chattes, dont Guillaume de Tyr, à propos d’un fait qui se rapporte h l’an 1121, dit que c’étaienl des navires éperonnés, plus grands que les galères, et ayant cent rames, maniées chacune par deux hommes; je ne dois point oublier les Bucen taures, variété des grandes galères. nommée dans un décret du sénat vénitien, à la date du 30 décembre 1337. La Sagette. ou Saïtie (Flèche), dont le nom dit assez que c’était un bâtiment rapidement entraîné par ses avirons, est inférieure à la galère. Elle a douze ou quinze rames de chaque côté, au douzième siècle, et joue le rôle qu’aux treizième, quatorzième, quinzième, seizième et dix-septième siècles, joueront le Baliner, ou Barinel , et le Biigantin. La Galiote, la Fuste, le Brigantin, la Frégate, sont, au quinzième et au seizième siècle, les diminutifs de la galèi e, qui s’appelle Galéace quand elle est grande, grosse, fortement armée, et mue par un grand nombre de rames, rangées trois par trois sur un seul banc, ou par vingt-six rames seulement, de chaque côté, mais vingt-six rames longues et lourdes que manœuvrent six ou sept hommes assis sur un même banc, et agissant tous ensemlde sur le manche ou giron de la rame.
Croquis d’une des Galéaces qu’on voit, peinte» en détrempe et avec la liberté de la décoration, sur la porte d’une armoire conservée dans le gardc-meut»le du palais d’Oria, à Gênes. Celte Galéace ligure dans un combat naval, entre quelques autres navires de son espèce; elle a d'intimes rapports de forme avec les Galéaces qui combaliirenl à l’avant-garde de la llutle de ta Ligue, à Lepante, en 1571.
Je n'.ii pas nommé tous les individus de la famille des galères; je n’ai rappelé que les
plus imporlanls, pour ne pas grossir inutilement celle noinenclalure; je ne cilerai aussi ([lie les principales variélés du vaisseau rond.
Nef proprement dile est le chef de celle famille grave (jni ne va qu’à la voile, et dont quelques membres seulement admettent parfois la rame. Au dixième siècle, les Sarrasins ont de Irès-grands et très-lourds navires que. l’empereur Léon, ils appellent Cumbaries ou Goinbaries. Les Vénitiens adoptent ce gros vaisseau de charge, et Sagornino, le chroniqueur, dit qu’en 930 Venise arma trente-trois goinbaries. La Coque figure dans Ions les armements imporlanls, du douzième h la fin du quinzième siècle. Son nom teuton , selon fexpression de Pierre de Duisboiirg {CItroniq. de Prusse), nous apprend qu’elle était ronde, large de l’avant et de l’arrière, courte, haute sur la mer et tirant beaucoup d’eau. Les documents du Nord disent que les Normands se servaient beaucoup de la coque, avant même la conquête de l’Angleterre. Villani affirme que, par les Rayonnais, s’introduisit pour la première fois l’usage de la coque dans la Méditerranée, en 1304. Avant les coques, les Scandinaves avaient eu les Dragons et les Serpents [Drakkar, Snekkar, Esnèkes, Ilnachïes, etc.), à la fois navires de charge et de guerre, allant h la voile et à la rame, que j’aurais nommés parmi les navires de la famille des galères s’ils avaient été construits d’après le même principe (ju’eux.
En même temps que la coque, on voit un grand navire dont le nom, défiguré par les auteurs, paraît devoir être le vénitien ; lîtizo (ventru). Les Génois l’appelaient Panzona (qui a un gros ventre), et les Provençaux Busse. C’était un bâtiment très-large, aux flancs développés, bien assis sur l’eau, et capable de porter de lourds fardeaux. Au rapport de Mathieu Paris, Richard P", dans la flotte qui l’emportait à la Terre Sainte, avait treize busses, dont l’historien, pour faire comprendre qu’elles étaient grandes, se contente de dire qu’elles étaient «voilées d’un triple déploiement de voiles, » ou autrement, qu’elles avaient trois mâts. En quoi la busse différait-elle de la nef? Je n’en sais rien; ce qu’il y a de certain, c’est que les deux navires avaient des caractères particuliers, assez mar- (jués pour qu’on fît des vaisseaux procédant de la nef et du buzo, et que f Italie nommait Buzo-Navi. Le grand statut vénitien de 1255 les mentionne avec les busses et les nefs ordinaires. Comme les nefs et les busses communes, les busses-nefs avaient deux mâts et portaient des voiles latines.
Grâce à la Charente et au Carraquon de François P% grâce aux galions d’Espagne, qui, suivant un dicton populaire, revenaient éleinellement d’Amérique enflés de l’or du Pérou, les noms de la carraque et du galion sont connus de tout le monde. La canaque fut, dès le quatorzième siècle, un navire grand, gros, et différant de la nef par certains détails de construction qui nous restent cachés. En 1545, François 1*"^ avait en Normandie une carraque si belle, si richement décorée, si haute de ponts et de châteaux, si bien
année, qu’on la nommait par excellence la Grande-Carraque, ou, par imitation de l’augmenlatif italien, le Carraquon. Ce superbe navire allait recevoir avec la bannière de France celle de l’amiral Claude d’ Annebaut, nommé commandant d’une flotte « ordonnée » pour condîaltre les Anglais; tout s’apprêtait au havre de la Ville Françoise; l’armée se réunissait sous le cap de Caux ; on s’apprêtait h lever l’ancre et h livrer au vent les voiles peintes de couleurs variées ou chargées des armes et blasons de leurs capitaines. Le roi
voulut visiter sa flotte. Il se fit porter de Honfleur au mouillage de ses vaisseaux. Une cour nombreuse de gentilshommes et de nobles dames le suivait. C’était à bord du Carraquon que se rendait François I". D’ Annebaut 'attendait , et avait fait préparer une collation pour recevoir ses illustres visiteurs. Les instruments de musique sonnaient; le canon joyeux se faisait entendre; déjà les pages apportaient les vins et les friandises. Le roi admirait le bel ordre de cette grande macbine de guerre qui, le lendemain, devait, avec ses cent pièces de bronze, foudroyer les nefs et les can aques d’Angleterre. Tout à coup des cris partent de l’avant : « Sauvez le roi ! Dieu nous garde, voici l’incendie ! A l’aide, le feu est h bord ! » Le feu s’était déclaré, en effet , dans les cuisines , et déjà tout le château d’avant était en flammes. Le gréement flambait aussi, et les secours étaient impuissants. Les endjarcations de tous les navires accouraient, plutôt pour sauver la cour, l’équipage et les choses précieuses que pour sauver le Carraquon. Au bout de quelques heures, il ne restait plus, d'un magnifique vaisseau de huit cents tonneaux, qu'une carène à demi consumée, et, sur le rivage, les cadavres de quelques hommes tués par les boulets que lançaient les canons pendant que brûlaient les batteries.
La perte du Carra(juon , pendant une fête, la veille d’un combat, fut la cause d’un grand deuil dans la flotte et à l’hôtel du roi ; on en tira de mauvais [)résages pour l’avenir de la campagne navale qui commençait par un si cruel désastre; les augures furent heureusement démentis par l'événement. D’Aimebaut battit les Anglais à l’île de
Sceau de la ville anglaise de Boslon (1575). La voile du navire représenté sur ce monument porte un écusson peint, avec des armes qui sont probablement celles de la petite cité maritime. — Voir, pour les voiles peintes, les plmches : Marine, n** 1 ; pièces n*' 5 et 6 ; et la planche : Marine n° t.
Wight .
Sous Louis XII, la Charente eut, entre toutes les carraques de France, une renommée de force et de beauté, balancée ii peine par celle que justifiait si bien la nef Marie-la-Cor- (ielière, cette merveille des chantiers armoricains, donnée à la France par sa bonne reine Anne de Bretagne. « La Charente, dit Jean d’Auton, qui l’avait vue dans la Méditerranée, « étoit armée de douze cents hommes de guerre, sans les aides, de deux cents pièces « d’artillerie, desquelles il y avoit quatorze à roues» (c’étaient les fortes pièces) «tirant « grosses jiierres et boulets serpentins. » Elle était « avitaillée pour neuf mois et avoit « voile tant à gré » (elle était si bonne voilière), » qu’en mer n’étoient pirates ni écu- « meurs (pii devant elle tinssent vent. »
ET LA RENAISSAINCE.
A la fin du seizième siècle, les carraques de Portugal, faites pour le négoce, avaient dépassé de beaucoup en grandeur la Charente et le Carraquon de 1 545 . « Ces carraques, » dit le père Fournier, jésuite, qui s’était adonné aux choses de la marine et avait vu beaucoup de navires, « sont ordinairement du port de quinze cents » à deux mille tonneaux, voire plus; de sorte que » ce sont les plus grands vaisseaux du monde, h ce » qu’on estime, et ne peuvent naviguer à UiOins de » dix brasses » (cinquante pieds) c< d’eau... Ces gran- » des carraques ont quatre ponts ou étages, et en » chascun étage, un homme, tout grand soit-il, s’y » peut promener sans toucher de la tête au pont ou >) tillac, voire s’en faut plus de deux pieds. La poupe » et la proue sont plus hautes que le tillac » (supérieur) (' de plus de trois, voire quatre hommes, de » sorte qu’il semble que ce soient deux châteaux » élevés aux deux bouts ; et y peut avoir trente-cinq ou quarante pièces de canon de » fonte verte... et leur canon est du poids de quatre h cinq mille livres. Le moindre » est de trois mille. Outre cela, il ne laisse d’y avoir quelques petites pièces comme » espoirs et pieiriers qu’ils mettent dans les hunes.... Ils ne vont que pour marchandises, » jamais pour la guerre.... Les hommes qui entrent en ces carraques sont au moins six » cents et au plus treize cents.... dont sept à huit cents soldats. »
Le Galion fut, dans l’origine, un vaisseau hybride, produit d’une fusion faite de la nef avec la grosse galère. C’était, à le bien prendre, une nef allongée et plus étroite du fond et des flancs qu’une nef ordinaire. Quelques galions allaient h la rame, mais c’était le très-petit nombre. Les Vénitiens avaient un galion à rames, en 1570, dans la flotte qui alla chercher les Turcs devant l’île de Chypre. La poupe du galion, à la différence de celle de la nef qui était plate, était arrondie et avait deux lobes hémisphériques, séparés par l’étambot, fondement de l’arrière et support du gouvernail. Les galions ordinaires avaient deux ponts, les plus grands en avaient trois. Venise fit construire un galion d’une taille gigantesque : il portait trois cents pièces d’artillerie de tous les calibres, et devait recevoir cinq cents soldats , outre son équipage de matelots. Ce navire ne prit pas la mer. Une tempête l’assaillit sur la lagune, comme dans le port du Havre un affreux coup de vent assaillit la weï Françoise , qui chavira. L’eau entra par les sabords, le galion fléchit sous l’effort de la tourmente et ne put se relever, parce que toute son artillerie passa du côté où il se couchait. Ce galion, très-haut sur l’eau, n’était probablement pas complètement lesté ; les matelots de garde étaient trop peu nombreux pour fermer assez vile les sabords, et l’artillerie , très-lourde, n’était pas fixée encore à la muraille du vaisseau. Le sénat éprouva un vif chagrin de la perte de son galion, qu’avait fait armer le patricien Alessandro Boni , et que Bartolomeo di Campo, malgré l’ingéniosité Sciences et Arts. MARINE. Fol. V.
Nef de la fio do qainzième siècle, gravée en tête de V Arie del Xavetjar, par Pierre de Medine ^^1559).
d’un appareil qu’il avait inventé, ne put retirer du lit funèbre où son vaste corps s’était étendu.
Un capitaine ragusais, Pietro Veglia, fit construire, à Naples, pour le roi d’Espagne, un galion d’une si grande masse et d’une telle hauteur, qu’on n’osa pas le lancer debout et avec les moyens ordinaires ; on le coucha et on le mena jusqu’à la mer sur des rouleaux ; puis , on le redressa avec des engins.
Les Palandries, les Hourques, les Bertons, les Marsilianes, les Pataclies, les Maones, étaient des variantes de la nef, navires inférieurs au galion , et cependant d’une certaine importance.
Un navire petit, mais que les voyages des Portugais et la découverte du Nouveau- Monde ont rendu célèbre, mérite que j’en parle avec quelques détails : c’est la Caravelle. Le Caravo espagnol (le KapaSi des Grecs du Moyen Age) donna naissance à cette petite nef que la grâce, la légèreté, la finesse de sa carène et ses excellentes qualités recommandèrent aux navigateurs hardis qui allaient chercher des terres nouvelles, doubler les
caps inconnus, entrer dans les rivières, vierges encore du sillage des vaisseaux européens. Étroite à l’arrière, un peu large à la proue, peu haute de côté, l’arrière chargé d’un double château, l’avant élancé et portant un château d’un seul étage, telle est la caravelle, qui arbore quatre mâts verticaux et un n)ât incliné sur l’étravère dressée. Au mât de proue se déploient deux voiles carrées : une basse voile, le trinquet, et une voile haute, la gabbie. Une voile triangulaire sehisseau grand mât, planté au milieu du navire. Les mâts qui s’élancent du château d’arrière et de la poupe portent, comme celui-ci, chacun une voile latine. Quelquefois, et c'est ce que fit Christophe Colomb h sa nao, la Pinta, dans le port de l’île Gomère, la caravelle est mâtée h la navaresca , c’est-à-dire à la manière
Caravelle empruntée aux Premières œuvres de ./. Devaux, pilote des nefs. Le mât du milieu borde alors deux voiles
do Havre. (Manusc. do Beiziéme siècle, Uibl. Hoy.)
carrées, au lieu de son grand triangle latin.
La caravelle porte bien la voile et marche aussi aisément en montant dans le vent que vent en poupe. Elle vire de bord aussi facilement que si elle faisait cette évolution à l’aviron ; c’est le capitaine Pantero-Pantera qui l’affirme, et tout le journal du voyage de Colomb confirme cette assertion d’un homme pratique. Les biographes de Christophe Colomh ont dit que ses navires étaient mauvais, et qu’on les lui avait donnés ainsi pour n’en pas exposer de bons dans une navigation téméraire où tout pouvait périr. Les biographes ne connaissaient ni les caravelles, ni le journal de Colomh, et ils n’étaient pas tâchés d’ajouter, aux traits merveilleux de la vie du héros, un trait d’une couleur forte-
ment romanesque, très-propre à inspirer la terreur et la pitié. Heureusement ils se sont trompés. Le roi et la reine d’Espagne avaient permis à Colomb de choisir ses navires : il alla à Palos, où il équipa trois caravelles, « vaisseaux, dit-il lui-même, » très-convenables pour une telle entreprise ; » et il partit, fort bien pourvu de bons mariniers et de bons approvisionnements.
l'raqment d uo dessin de J. Siradan , représentant Christophe Colomb stir sa caravelle, peodant son premier voyage amt ferres Occidentales. Ce dessin est fac-simi e d'un nielle exécuté sur ivoire, à la fin du seizième siècle, d’après le de^sin original de Stradan, conservé à la bibliothèque I<aütenlienDe , de F'iorence. Ce morceau d ivoire gravé fait partie du cabinet de M. Jal.
Que les caravelles fussent solides et bien construites, on n’en saurait douter quand on entend Las Casas, parlant d’une tempête essuyée par la Nina h son retour en Espagne, déclarer que si elle n’avait été « excellente et en très-bon état, l’amiral au- » rait craint de périr. » Et la IS'iha était la plus petite des trois caravelles! Christophe Colomb avait prévu toutes les difficultés d’un voyage sans but et sans terme certains ; il savait qu’il trouverait la mer révoltée et que la navigation serait longue. Il choisit cependant les caravelles; c’est que les caravelles étaient de bons navires, des navires sûrs, auxquels on pouvait se confier.
Maintenant que voilà connues les variétés principales de l’une et de l’autre famille des navires, est-il besoin de protester encore contre cette opinion erronée, que la Marine du Moyen Age n’eut que de faibles barques? Quelle barque que ce dromon sarrasin de 1191 qui résiste à une escadre de galères anglaises! Savez-vous quelles pouvaient être ses dimensions? Cent soixante pieds environ de longueur, trente-cinq pieds de largeur, et dix-sept pieds à peu près de la quille au pont supérieur! Et ces navires à cent rames en deux étages, et ces busses h trois mâts, et ces grandes carraques, et
ces galions énormes, sont- ce là des barques méprisables? Faut-il que j’allègue d’autres exemples? J’ai l’embarras du choix.
Guillaume de Tyr parle du naufrage, sur la côte d’Égypte, en 1182, d’une nef qui portait quinze cenls pèlerins h la Terre Sainte. Les Statuts de Marseille (treizième siècle) mentionnent des navires qui portaient mille passagers et plus. Au temps où se rédigeaient ces statuts, tous les peuples qui bordaient la Méditerranée étaient en admiration devant une nef que sa grandeur avait fait nommer le Monde. Saint Louis revint de sa croisade sur un navire qui , outre le roi et sa cour,- outre l’équipage ordinaire aux vaisseaux de sa taille, avait à bord huil cenls passagers. En 1 172 , Venise avait fait cadeau à l’empereur Manuel Comnène, d’un navire, le plus grand qu’eussent encore reçu les eaux de Byzance. H était si vaste, que Dandolo l’appelait d’un nom qui signiûait Vingt nefs; et cependant il était si rapide, que les galères grecques ne purent l’atteindre quand il transporta au milieu d’une nuit tout ce qui était Venise à Constantinople, tout ce qui fuyait la colère et la perfidie de l’empereur, c’est-à-dire au moins quinze cents personnes. Geoffroy de Villehardouin mentionne cinq nefs qui portaient sept mille hommes d’armes, et il ne prend pas la peine de remarquer qu’elles étaient grandes, bien qu’en effet chacune, avec son équipage, portât environ quinze cents hommes. La chronique de don Pedro de Castille mentionne, à la date de 1351, la Rosa, nef castillane de douze cents tonneaux, qui appartenait à Castro de Urdiales. Mathieu Grimaldi fit construire, à Gênes, en 1364, une nef de neuf cent soixante-quinze tonneaux, longue de cent trente pieds. Un autre Génois mil en chantier, le 31 mai 1367, une nef de quinze cents tonneaux qui reçut les noms de Sainte-Marie, Saint- Jean- Raptisle et Saint-Nicolas ( Arch. des notaires de Gênes). Aux premiers siècles de l’ère chrétienne , où la tradition antique se conservait assurément , les très-grands navires n’étaient pas plus rares qu’au milieu du Moyen Age. Citons un seul fait : Visis, vaisseau égyptien , avait, au rapport du [)oëte Lucien, cent quatre-vingts pieds de longueur, quarante-cinq pieds de largeur et quarante-trois pieds de hauteur, de la quille au pont supérieur. Lucien se donna-t-il le plaisir d’inventer un monstre merveilleux? Non ; les détails dans lesquels il entre prouvent sa véracité. Et ce navire, voulez vous une échelle comparative pour vous en faire une juste idée? Pouce pour pouce, ou à très-peu de lignes près, il avait les dimensions d’un vaisseau moderne de quatre-vingts canons. Ce rapprochement en dit plus que tout ce que je pourrais avancer sur les prétendues barques du Moyen Age et de l’antiquité.
Ces navires, si grands, si hauts, si bons voiliers, étaient-ils faits sans art, comme on l’a tant dit? La construction de Visis suffirait à prouver que non. N’est-il-pas singulièrement curieux de voir le charpentier égyptien du deuxième siècle construire un navire qui a justement les mêmes proportions et dimensions que le meilleur des vaisseaux du dix-huitième siècle? Est-ce le hasard qui a lait cela? Le hasard serait trop spirituel. Le deuxième siècle continuait ses prédécesseurs; le Moyen Age, continué par l’art moderne qui ne s’en doute guère, continua le deuxième siècle.
, De tout temps, je veux dire depuis que l’antiquité eut une marine de guerre puis-
santé avec une marine de commerce active, et cela date des Phéniciens , les proportions de deux espèces de navires, le vaisseau rond et le vaisseau long, ont été les mêmes.
Quand les premiers constructeurs ont observé les formes de l’oiseau aquatique et celles du poisson, pour passer, du radeau et du monoxyle creusé, au navire véritable , le vaisseau rond et le vaisseau long sont inventés. Le vaisseau rond s’assoit sur l’onde comme le cygne, le vaisseau long glisse dans l’eau comme le thon ; le vaisseau rond devient trois fois plus long que large; le vaisseau long, six, sept ou huit fois moins large que long. Depuis, on a souvent modifié ces rapports, mais on y est toujours revenu. Les nefs contemporaines de saint Louis, dont nous connaissons les dimensions, les navires de la Renaissance, sont construits d’après le principe qu’avait mis en pratique, après mille devanciers peut-être, le constructeur de VIsis.
RESQUE tous les devis de galères du Moyen Age reviennent à peu près h celui-ci, que Marin Sanuto proposai tau pape comme le meilleur. Il s’agit, non pas d’une galère commune, ayant un homme pour chaque rame et ses rames réunies au nombre de trois sur chaque banc, mais d’une galère plus grande à quatre rames par banc. « Elle aura, dit le Torsello, vingt-trois pas, et deux pieds vénitiens (ce qui fait environ cent vingtcinq pieds français) ; sa plus grande largeur sera de seize pieds et demi, et sa hauteur, du fond de la cale jusqu’à la couverte, de sept et demi. A la proue, elle sera haute de dix pieds, et de onze h la poupe. » Les galères moins importantes et munies d’un moindre nombre de rames étaient presque aussi longues, mais un peu moins larges et moins hautes. Les choses restèrent à peu près les mêmes aux quatorzième, quinzième et seizième siècles. La galère de Lépante, qui différait de celles qui l’avaient précédée parla décoration bien plus que par les données fondamentales, resta traditionnelle jusqu’à la fin du dix-lîuilième siècle; elle avait pour aïeule la Trirème, fille du navire à rames des Phéniciens. J’ai dit plus haut que, morte, elle a eu sa résurrection, et qu’elle vit encore d’une vie toute nouvelle.
On le voit, l’art n’est point barbare au 3Ioyen Age; il garde les préceptes de l’art antique et prépare l’art moderne , qui ne s’écartera point de ses principes dans la construction des navires de l’une et de 'autre famille. Tout se lient ; la tradition va d’un siècle à un autre, et le charpentier du port y reste fidèle. Ce n’est pas que le respect pour la tradition soit l’immobilité ; non, le constructeur naval cherche toujours. Il rétrécit ou élargit un peu le navire, il le fait plus ou moins plat, plus ou moins large à l’avant ou à l’arrière ; il tâtonne, mais ses essais ne peuvent l’emporter loin
en dehors des principes posés par l’antiqnité, qui avait perfectionné le navire aussi bien que le temple et le palais. Dans la décoration extérieure et intérieure du vaisseau long ou rond, il fait de l’architecture, comme l’ouvrier qui construit les cathédrales et les manoirs.
Si le Moyen Age a de bons et beaux navires, s’il a de nobles et grands vaisseaux , il a aussi des flottes considérables. J’ai cité Théodoric, qui fit construire mille dromonspour la défense et l’approvisionnement de l’Italie. Nicéphore porte à mille le nombre des navires de toutes sortes envoyés contre Genseric. La flotte qui porta Guillaume le Bâtard en Angleterre était, selon Joseph Strutt, de huit cent quatre-vingt seize navires, et de six cent quatre-vingt-seize seulement, selon le poète normand Wace, contemporain de la Conquête, et dont le père avait passé la Manche avec Guillaume. Mais, de ces bâtiments, aucun ne peut se comparer aux grands vaisseaux qui couraient les mers de la Grèce et de l’Italie. Ils ressemblaient, en général, h ces nefs des pirates du Nord, que Saxo Grammaticus réunit, liv. 9, au nombre de dix-sept cents, et liv. 8, au nombre de deux mille cinq cents. La tapisserie de Bayeux nous a transmis une forme imparfaite de ces navires.
Les Génois, pour combattre cent dix galères pisanes et impériales, armèrent, en 1242, quatre-vingt-treize galères, treize tarides et trois grandes nefs. En 1248, Louis IX traversa la Méditerranée avec une flotte de « dix-huit cents vaisseaux, quegrandz que » petitz, » selon l’expression du naïf et fidèle sire de Joinville. On sait que, dans cette flotte, étaient de très-grands navires, dont les uns portaient plus de mille passagers et les autres jusqu’à cent chevaux. Quarante-cinq ans avant la croisade de saint Louis, les chrétiens étaient allés attaquer Constantinople avec une armée navale de trois cents navires, an rapport de Dandolo, et de quatre cent quatre-vingts, au dire de Ramusio, qui en fait ainsi le dénombrement : cinquante galères, soixante-dix nefs et autres navires pour le transport des vivres, deux cent quarante pour les troupes, et cent vingt pour les chevaux. Nicétas, qui n’est d’accord ni avec Dandolo ni avec Ramusio, compose l’armée chrétienne de cent dix galères et soixante-dix nefs, dont la plus belle, par sa masse imposante, sa force et la richesse de son architecture, était. le Monde, que je nommais tout à l’heure.
En 129S , la flotte française que Philippe le Bel prépare dans les ports de Normandie contre Édouard 1", compte cinquante-sept galères et galiots avec deux cent vingt-trois nefs de diverses grandeurs. Éric XII, roi de Norvège, arme en même temps deux cents galères et cent grandes nefs qui doivent aider les vaisseaux de Philippe. Le 8 septembre 1298, Lamba d’Oria, commandant cent dix galères génoises, rencontre sur la côte d’Esclavonie, non loin de l’île de Scolcola, cent vingt galères vénitiennes, dont soixante-dix tombent en son pouvoir. Pressée par les menaces de ses ennemis, Venise répare et arme cent galères en cent jours. En 1570, Sélim expédie pour Rhodes une flotte de cent seize galères, trente galiotes, treize fustes, six grosses nefs, un galion, huit mahones, quarante passe-chevaux et un grand nombre de caramoussats chargés de vivres, d’artillerie et de munitions de toutes sortes ; et les chrétiens, sous le comman-
dement de Marc-Antoine Colonne, vont opposer à l’amiral de Sélim cent quatre-vingtquatorze galères, douze galéasses, un gros galion et quatorze nefs. Cette campagne fut le prélude de celle que couronna la bataille de Lépante, livrée le 5 octobre 1571 , entre deux armées : l’une aux ordres de Don Juan d’Autriche, où combattirent six galéasses, deux cent sept galères et quelques bâtiments de charge ; l’autre commandée par Ali-Pacha, qui comptait deux cent quatre-vingt-dix navires, dont deux cents galères et cinquante galiotes.
Ig
(ialère du seizième «iècle, d’après an dessin de Raphaël, ronservé dans U collection de l’Académie des Reaux-.Arls, à Venise II m’a semblé qu’il n’etttil pas sans inlerèl de faire connaître cette fantaisie du grand artiste, qui. dans la sacristie de la cathédrale de Sienne, peignit aussi quelques galères, mais plus parfaites que celle qui se présente ici parl’arriere, et qu’on verra tout à l’heure par l’avant.
Je pourrais citer encore la flotte envoyée, en 1501, par Louis XII contre Naples et l’ile de Mételin; la flotte qu’en 1588 Philippe II équipa contre l’Angleterre, Armada de cent cinquante gros navires, dont P" rancis Drake coula vingt-trois dans le port de Cadix , et
qui, malgré l’orgueil du tilre qu’elle affectait, fut vaincue par Charles Howard, qu’a la vérité secondait la tempête. Mais pourquoi multiplier les preuves? Celles que j’ai produites ne sont-elles pas suffisantes?
Ces grandes flottes n’élaient point entretenues par les gouvernements aux noms desquels elles agissaient. Les rois, les républiques avaient bien des vaisseaux, mais généralement en trop petit nombre pour entreprendre des expéditions importantes , pour porter la guerre à une nation rivale, et disputer un archipel ou une mer à un compétiteur redoutable. La féodalilé avait'ses navires comme elle avait ses châteaux. Les barons qui
(ialère du seizième siècle , vue par l’avant ; d’après le dessin de Raphaël.
possédaient des terres sur le rivage, possédaient, selon leur fortune, leur goût ou leur ambition , un ou plusieurs bâtiments faits pour la guerre et le commerce. Les riches marchands, et les armateurs qui fondèrent l’espoir de cette spéculation , faisaient construire aussi des galères et des nefs. Dans le temps où une dévotion sincère, bientôt dégé-
iiérce en une mode passionnée, jetail des populations entières sur les rivages de la Terre Sainte, des seigneurs puissants, qui vivaient loin de la mer, firent édifier pour eux, leurs ftunilles et leurs vassaux, des navires que devait utiliser la guerre. Le moment venu de combattre, ces bâtiments s’allaient ranger sous la bannière de l’amiral qui commandait pour le souverain dont ces seigneurs étaient les hommes. On n’avait que peu à ajouter à leur armement pour faire nefs et galères de guerre les galères et les nefs qui servaient au transport des marcbandises, des chevaux ou des passagers. Quelques machines h lancer des traits ou des pierres, quelques soldats suffisaient a cette transformation, car toujours le navire marchand était armé pour sa défense personnelle. Chaijue matelot y était soldat, et, outre l’équipage que le coiubat conviait de fer, il y avait, il hord, des arbalétriers et des gens d’armes dont le devoir était de sauter les premiers à l’abordage du vaisseau ennemi, ou de repousser ses attaques lorsque 1 abordage pouvait être hit al.
Un armateur n’était pas toujours assez riche pour faire construire tout seul un navire, même d’une médiocre importance; alors une compagnie se formait, et les actionnaires supportaient, en raison de leur intérêt, la dépense de la construction et de l’armement. Tous les risques de mer et de guerre se partageaient , comme la dépense, entre les liortionnaires et, quelquefois, entre les marchands qui louaient le bâtiment pour porter d’un lieu à un autre les produits, objets de leur trafic. Dans les villes maritimes que le négoce grandissait en les enrichissant, les navires de toutes les espèces, appartenant soit à des compagnies, soit à des princes, seigneurs, ou riches bourgeois, étaient toujours très-nombreux ; et, comme la population naviguante augmentait en proportion des chances de profit offertes aux hommes qui prenaient parti sur ces vaisseaux, la guerre avait, dans tous les ports, d’excellents éléments en mariniers et en navires.
Quand la guerre était imminente et qu’il fallait préparer un grand armement, le souverain signifiait à ceux de ses vassaux qui étaient propriétaires de navires, d’avoir à équiper les nefs, galères, tarides, coques, etc., qui leur appartenaient. Voici comment, aux treizième, quatorzième et quinzième siècles, à Marseille et dans les poi ts du royaume d’Aragon, étaient annoncés les armements. L’amiral qui devait commander la Hotte ordonnait de lever le cartel des engagements dans tous les ports où son maître avait autorité. Ce cartel était un tableau composé de quelques planches qu’on fixait au bout d’un pilier ou d’une lance. Sur le fond noir ou blanc du tableau, une légende était peinte ou gravée, annonçant que, par ordre de tel prince ou de tel roi , tant de navires de telles espèces allaient être armés, pour aller en tel endroit. Le cartel levé sur le port, à la porte de la ville ou sur le rivage de la mer, on l’ornait de guirlandes de feuillage et de parements d’étoffes aux couleurs éclatantes. Puis, la bannière royale, ou celle du prince au nom duquel se préparait l’armement, ayant été bénie pendant une messe solennelle célébrée pour le succès de l’entreprise, on la plantait à côté du cartel, en la mettant à la garde de deux ou trois hommes d’armes. Quelques trompettes sonnaient des fanfares au pied du cartel, et un héraut répétait à haute voix ce qui était écrit sur le tableau.
Sciences et Arts. 3.
MARINE. Fol, IX.
maintenu debout tant que les engagements étaient insuffisants. Les mariniers, les arbalétriers, les gens de tous les services, s’approchaient d’un écrivain qui prenait leurs noms et stipulait les conditions de leur accord avec le représentant de l’amiral ou du prince qui armait. Un contrat était ensuite passé par-devant le notaire royal, pour servir de garantie et d’obligation h l une et à l’autre partie.
Les navires des princes et ceux des nobles et bourgeois de leur obéissance, si nombreux qu’ils fussent, ne suffisaient pas toujours à la composition des grandes flottes. On s’adressait alors aux alliés. Pour les armements pacifiques, et, par exemple, pour les passages à la Terre Sainte, on demandait des moyens de transport h toutes les marines. Gênes et Venise étaient les principaux nolisaleuî's des Croisés. Saint Louis leur demanda des navires en même temps qu’à Marseille. Le roi de France envoya en Provence, à Venise et à Gênes, des mandataires chargés de traiter, avec les armateurs, du nolis et de la construction des navires nécessaires au transport des pèlerins armés qui devaient le suivre.
La commune de Gènes par son podestat, Venise par son duc, Marseille par ses syndics, firent des propositions en réponse aux demandes du roi. Marseille rédigea, sous le titre d' Iiiformaiions pou?' le passage du seigneur roi de France, une sorte d’inventaire d’une nef-type à laquelle toutes les autres pouvaieïit être rapportées; cet inventaire détaillait tout le gréement, toutes les pièces de l’armement, les })roportions du navire, son équipage, le nombre de places réservées aux passagers, et l’espace qui pouvait être occupé par les chevaux. La nef proposée pour modèle était un beau et bon vaisseau, appelé la Comtesse de t Hôpital, sur lequel, par malheur, nous manquons de renseignemenis, les Informations ayant brûlé dans l’incendie de la bibliothèque de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, à Paris.
C’était en 1240. Frère André, «prieur de la sainte maison de Jérusalem,» et deux autres envoyés, l’un chevalier, l’autre clerc , convinrent avec Guillaume de Mer et Pierre de Temple , syndics de la commune de Marseille, que la ville représentée par eux fournirait au roi Louis vingt nefs gréées et équipées. Les commissaires de Sa Majesté ne seraient tenus d’accepter ces navires qu’après l’inspection faite par quatre hommes honnêtes, ou prud’hommes [Probi viri) à ce connaissant. Chaque nef, grande comme la Comtesse de l’ Hôpital, devait être louée au prix de « 1,300 marcs de sterlings bons et loyaux;» tout navire plus ou moins grand devait être payé plus ou moins, selon sa capacité.
Doge de Venie,;, d'après une gravure sur bois, Det;li liabiti anlicln el inoderni da Cesare Vecellio. 1590.— Paÿ. 42, Cab, des Est., Dibl, roy. de Pans.
Marseille laissait, au reste, les envoyés du roi libres de noliser les navires en entier ou à la place. Les places étaient payées en proportion du lieu où elles étaient rései’vées. Dans les châteaux d’avant ou d’arrière, dans les grandes chambres appelées Paradis, et les autres chambres où les passagers étaient également défendus contre les intempéries de l’air et de la mer et contre les dérangements causés par le service du bord, chaque place était louée pour le passage quatre livres tournois; sous le pont supérieur et le pont du milieu (dans les nefs qui avaient trois ponts), la jdace valait soixante sous tournois; sous le pont inférieur, c’est-à-dire au-dessus de la cale, où était l’écurie, quand la nef portait seulement cinquante chevaux, la place ne valait que quarante sous tournois : là, le passager était assez mal, en effet; il recevait peu d’air et voyait peu de jour, parce que les fenêtres latérales étaient rares et étroites; et puis, il avait l’odeur nauséabonde de l’écurie, la pire des odeurs à la mer, après celle qu’exhale une cale remplie de sucre.
Indépendamment de ces vingt navires que Louis IX pouvait louer à la place ou en entier, Marseille promettait de fournir à ses propres frais, et pour témoigner de son zèle religieux, dix galères très-bien armées, et portant chacune au moins vingt-cinq bons arbalétriers.
Les propositions de Gènes et de Venise, quant à la location des navires, ne différaient pas trop de celles qui se débattaient à Marseille entre frère André et les syndics de la commune.
En 1268, les choses se traitèrent pour la seconde croisade de saint Louis comme elles s’étaient traitées vingt-deux ans auparavant. Nous connaissons les conventions passées à Venise et à Gènes pour la construction et le nolis des nefs qui portèrent à Tunis tous ceux des chevaliers de France que le respect et le dévouement aveugle pour leur seigneur entraînaient sur les pas du roi, dans cette fatale expédition où Joinville refusa de suivre son maître bien-aimé. Venise dut fournir quinze nefs, dont huit étaient alors à flot. La plus grande, nommée le Château- fort, avait cent pieds vénitiens de longueur, trenteneuf pieds de hauteur, quarante~un pieds de largeur au milieu, et neuf pieds et demi au fond de la cale. Cent dix mariniers étaient inscrits sur son rôle d’équipage. Pour le loyer de ce navire, le doge demandait quatorze cents marcs d’argent. Le Saint-Nicolas et la Sainte-Marie, un peu moins grands, mais armés et gréés de même, étaient promis aux mêmes conditions. Douze navires, dont sept devaient être construits de 1268 à 1270, étaient longs seulement de quatre-vingt-six pieds et larges de dix-huit; ils avaient un équipage de cinquante mariniers, et ne coûtaient que sept cents marcs d’argent. La République stipulait directement pour les sept navires à construire ; elle s’engageait pour les sept autres que proposaient des nobles vénitiens, propriétaires de bâtiments qui remplissaient les conditions de grandeur et de sécurité exigées par les représentants du roi de France.
La commune de Gênes faisait comme Venise; elle contractait directement pour elle, et s’engageait pour certains armateurs, traitant en leurs propres noms. Ainsi, Guido de Corrigia, podestat de la ville, Guillaume Porto et les sept autres nobles composant le
conseil, convenaienl avec Henri de Cliainp-Repus el Jean de Poilvilain, chevaliers; et le clerc Giiillauine de More, que la ville de Gènes ferait construire pour le roi de France deux navires, acceptés par Sa Majesté pour le prix de quatorze mille livres tournois l’iin. Les autres nefs devaient être louées, sous la responsabilité du podestat, par Obert Franconi, André de Rocbetaillée et le comte Guilienzo, qui s'engageaient à faire construire des bâtiments neufs; par Pierre d’Oria, qui affrétait sa nef le Paradis, sur laquelle le roi devait prendre passage; Jobannin de Marino et Conrad Panzani, qui nolisaient la Ilonaventiire ; Roniface Papi, qui prêtait le Saint-Sauveur ; Vivaldi Ruge, les frères Embriaci et .lacob de Rollando, qui donnaient à loyer le Saint-Nicolas, le Saint-Esprit et la Charité. Quatre sélandres devaient être mises en chantier par Henri d’Oria, Jean de Momardino, Obert Cigale, Symon de Curia et le comte Guilienzo.
Nous retrouvons les Génois dans « l’armée de la mer, faite, l’an de grâce 1295, » par Philippe le Rel contre Édouard F’’’, roi d'Angleterre; dans la flotte écpiipée, en 1337, par Philippe de Valois contre Édouard 111 ; dans l’armée de 1 310, que l’amiral français, Nicolas Rébuebet, perdit à l’Écluse; dans l’armée de 1346 ; nous les retrouvons encore, deux siècles après, dans rarmement fait par François en 1543. Cette fois, ils louent au roi dix carraques; ces carraques arrivent dans les eaux de la basse Seine, et l;i plusieurs périssent par la faute des pilotes. En 1 346, ce sont trente-deux galères que Gênes fournit à la France ; elles parlent de Nice le 6 mai, commandées par Charles de Grimaldi, pour venir rallier dans les ports de la Manche les bannières du roi de France et de « monseigneur Floton de Revel , chevalier, admirai de la mer. » Ces galères , quels sont leurs capitaines? Sonl-ce d’obscurs mariniers qui acceptent avec joie la solde étrangère dont ils ont besoin pour vivre? Non; ce sont les plus dignes chevaliers, les marins les plus illustres, les plus grands noms de la République ; ce sont neuf Grimaldi, deux Di Negro, un Pietro Rarbavera, qui cêit vaincu à l’Écluse sans la résistance insensée de Rebucliet, habile trésorier de
* É • f Andrea Dori.i, d’après un portrait du temps.
^ 1 tlllCG nicllS clSSUFG” [ColUction des doges de Gènes; Cab, des Est., ÜibL roy» de Parnî.)
ment amiral incapable; ce sont deux Malocelli , un Uso di Mare, un Lomellini, un
Lercario, que sais-je? Sur les quarante galères de 1337 fournies par Gènes et Monaco, que voyons-nous? Parmi les vingt capitaines génois, un Lanfranchino Griinaldi, celuilà même qui fut conseiller et chambellan de Charles Y, puis amiral de la mer Méditerranée et général des armées du roi en Provence, — un Génois presfpie Français! — ciiuj Spinola et neuf d’Oria ! D’Oria, ce nom appartient pour un instant à la marine de France. Le grand André est pendant quelques mois l’amiral de François dans la 3Iéditerranée, mais son inconstance et son intérêt personnel le poussent bientôt dans un eanq) rival.
( « .Vi Andrea Doria principe. k ) Fac-similc des premiers mots du testament olographe que le prince André IVÜria écrivit l’année de sa mort, cVst-à-dire la quatre-vingt-douzième année de sa vie. Cet acte trèscurieux est conservé au palais D'Oria, à Gènes, parmi les trésors anciens «le cette maison Le testament est écrit sur un rouleau de parcliemin, large d'un mètre environ et long d'à peu près deux mètres.
Les aventuriers qui prennent parti sur les navires loués à un roi étranger pour une campagne, sont les fds, les frères, les parents des capitaines. L’amour de la gloire les emporte, et l’on peut dire d'eux ce que Vander Hammen a dit des aventuriers vénitiens qui, en 1570, s’étaient embarqués sur les galères de Géronimo Zani pour passer en Chypre: « Ventureros, nobles por nacimiento, y deseosos de senalarse en las armas.»
C’est de ces nobles coureurs d’aventures que les capitaines de galères composaient, en général, leurs retenues de poupe pour les jours dilbciles ou il fallait garder l’étendard des insultes d’un ennemi. Disons ce qu’on appelait «Retenue de poupe. » Parmi les hommes d’armes qui, dans chaque galère, étaient embarqués pour le combat, le capitaine choisissait un certain nondjre des plus vaillants. Ces guerriers, qu’il avait retenus pour ses compagnons et les défenseurs de sa bannière, plantée au côté droit du navire, à l’entrée de la poupe, ne devaient point, pendant l’action, s’éloigner de leur poste sans l’ordre du capitaine. La galère, attaquée par l’avant, pouvait être envahie jusqu'au milieu, mais la poupe était comme un lieu sacré que la présence de l’ennemi ne devait point profaner, et dont, au péril de leur vie, il fallait que ses gardiens interdissent l’entrée aux assaillants.
On a vu de beaux désespoirs sauver quelques galères que leurs retenues de poupe n’auraient pu soustraire à l’audace heureuse des assaillants. On vit à Lépante un vieillard septuagénaire, l’héroïque Sébastien Veniero, reprendre tout seul sa Capitane, dont les Turcs, après avoir enlevé les deux remparts, dressés en travers, menaçaient la poupe. Pendant que les Vénitiens luttaient vaillamment contre les janissaires qui, du navire, avaient déjà conquis jusqu’à \ ar bre du milieu, Veniero s’était fait dépouiller de son armure de fer et avait revêtu un simple pourpoint de buflle pi(|ué; il avait fait entourer ses pieds de lisières et de cordes pour ne pas glisser dans le sang, et s’était armé d’un long glaive à deux mains; puis, les yeux au ciel, se recommandant à Dieu , à son jia-
tron et au saint protecteur de Venise, il s’était élancé à l’entrée de la coiirsie, frappant d’estoc et de taille avec la formidable épée dont chaque coup abattait un adversaire, et après d’incroyables efforts, semblable à l’ange exterminateur, et chassant devant lui la cohorte turque, saisie d’épouvante et mutilée, il avait gagné l’éperon de sa galère reconquise , et n’avait abaissé le glaive qu’a près avoir purgé le navire chrétien des souillures des Infidèles. Sa retenue de poupe l’avait suivi de loin , achevant ceux qu’il avait blessés, et qui n’avaient pu échapper au tranchant de son arme redoutable en cherchant un périlleux refuge dans la mer.
L’histoire a gardé les noms des chevaliers composant la retenue de poupe de la Réale, à cette grande bataille où le vieux Sébastien montra tant de cœur et de force. Don Juan d’Autriche, au moment où sa galère investit par l’avant celle d’Ali, avait autour de lui don Bernardin de Cardenas, le comte de Priego, Rodrigue de Benavides, don Rodrigue de Mendoça Cerbellon, don Louis de Cardona, don Gil de Andrade, don Juan de Guzman , don Louis de Cordova, don Philippe de Heredia , Rui Diaz de Mendoça , et le brave Juan Velasquez del Coronado, chevalier de Saint- Jean, le capitaine choisi entre tant de nobles et de vaillants hommes pour commander le navire, qui, avec l’étendard bénit de la Ligue et celui du fils de Charles-Quint , avait à l’estenterol ce crucifix miraculeux qu’on avait vu, dans un incendie à Madrid , se tirer tout seul du feu , relique précieuse que don Juan emportait toujours avec lui.
11 a été question plus haut de places louées dans les navires par les passagers qui allaient combattre à la croisade, ou qui se rendaient en pèlerinage pour baiser le tombeau du Christ. La loi avait, au treizième siècle, déterminé l’espace qui pouvait être accordé a un homme. Selon les Statuts de Marseille, qui, en ce point, devaient être conformes à ceux de toutes les villes où se faisaient des embarquements pour la lerre Sainte ou pour
loannes, Anslr. Car V Phi). — Re. Cut. Nom. apud Belgas Gub. et cap. cencral 1516, d'après la gravure de C. Van Sicliem. des Eut., Bibl. roy. de Paris.
le négoce, on devait à chaque passager une place large de deux palmes et demi, et longue de sept palmes, ou au moins six palmes et demi. Ce rectangle, dont le grand côté était de cinq pieds trois pouces, ou au moins de quatre pieds dix pouces six lignes, et le petit de vingt-deux pouces et demi, était assurément fort étroit. La loi ajoutait que les places seraient distribuées à bord de telle façon, que les pieds d’un passager fussent tournés vers la tête de son voisin, combinaison assez étrange. Au reste, il n’en était ainsi que sur les bâtiments qui, dans un petit espace, devaient recevoir beaucoup de pèlerins. Si la place était étroite, la loi voulait du moins qu’elle fût donnée en un lieu commode; elle prescrivait que le passager, sauf le temps employé au nettoiement du navire, jouît sans dérangement du poste qu’il avait nolisé. Le patron du vaisseau ne pouvait assigner à un pèlerin qui payait sa place un lieu où il n’aurait [)as goûté librement le repos qu’il avait acheté. L’emplacement des antennes de rechange, la partie du pont et du château où se manœuvrait l’extrémité inférieure des antennes, la place des ancres et des câbles, et la cuisine, ne recevaient point de passagers payant un nolis, parce qu’ils y auraient été mal, et que d’ailleurs ils auraient empêché les matelots de remplir convenablement leur office.
A Marseille, et probablement à Gênes, à Venise et dans tous les autres ports, on avait établi des prud’hommes, que leurs fonctions investissaient d’un droit de surveillance sur tout ce qui était relatif aux passages outre mer. Ils étaient au nombre de trois, et leur tribunal bienveillant connaissait de tous les différends qui s’élevaient entre les passagei s ou les pèlerins et les maîtres des nefs, sur l’interprétation du statut. Une de leurs obfigations les plus rigoureuses était de mesurer soigneusement les enqilacenients disposés pour le logement des hommes, et de pourvoir à ce que chaque locataire eût sa place, et que tous fussent établis le plus commodément possible à bord. Ils avaient également inspection sur le passage des chevaux, et veillaient à ce que les roncins et les destriers eussent bien la place que la coutume leur allouait. Ils s’assuraient aussi que les écuries étaient suffisamment aérées pour que les valets et les pauvres gens incapables de payeiune place supérieure, et forcés de passer avec les chevaux {permixlim, dit le chap. 35), n’eussent pas trop à souffrir de leur séjour dans ces eslanbleries.
Chaque cheval avait une place, large de trois palmes ou vingt-sept pouces; aussi tous les chevaux se touchaient-ils, soit qu’ils fussent de pied ferme, soit que, pendant le mauvais temps, ils fussent suspendus au moyen de sangles passées sous leur ventre. Plusieurs des navires de la flotte armée par saint Louis portèrent l’énorme quantité de cent chevaux, cinquante dans la cale et cinquante sur la première couverte.
A Venise, les mariniers payaient quelquefois un nolis pour leur place. Voici dans quelle circonstance. Le coucher sur le pont leur était dû, c’était tout naturel; mais on ne leur devait pas davantage. Le coucher entraînait avec lui la jouissance d’un matelas, matelas fort mince, mais qui valait mieux encore qu’un lit de cordages ou de vieilles voiles. Si ce meuble ne pesait pas plus de sept rotoU (15 livres environ), le patron n’avait pas le droit d’exiger un nolis; s’il excédait ce poids, le matelas payait le nolis, non
pas seulement pour l’excédant des sept rotoli, mais pour son poids total. Si le matelas de quinze livres était mis, non sur le plancher, mais sur un lit, lit et matelas payaient leur place. C’était une sorte d’impôt somptuaire qu’on levait sur le nocher et le matelot assez riches pour se donner les douceurs d’une couchette à fond de toile ou de sangle. La caisse, le colhe, la cassette à mettre les harnois, les hahits et le linge, étaient admis librement h bord. Tout marchand, marinier, homme d’armes, chevalier ou prêtre, avait droit, aux termes du Statut vénitien de 1255, d'avoir, sur le navire où il était embarqué, un petit coffre, mais un seul. Le valet n’en pouvait pas avoir, à moins qn’il n’en payât le nolis.
Le marchand, nommé dans un article de loi h côté du chevalier, n’était sans doute j)as l’égal du noble baron ; mais son importance était grande sur le navii e, où se passait la majeure })artie de son existence, quand le seigneur chevalier n’y était que pour peu de jours. Si le marchand avait une fortune assez considérable pour noliser seul une nef, une galère on tout autre bâtiment de l’une de ces deux espèces, il était h peu près le maître ;i bord. Si plusieurs marchands avaient loué en commun un navire devant porter leurs marchandises, tous ou seulement quelques-uns d’enire eux s’embarquaient, et rien ne se faisait sans l’avis de la majorité, qui était toujours consultée par le maître du navire ou par le ca[)itaine, lorsque, dans le mauvais temps, il s’agissait de relâcher, et que, dans les parages infestés i)ar les corsaires, on pouvait craindre des surprises. Les marchands ordonnaient-ils d’entrer dans un port malgré l’avis du pati on, celui-ci n’était pins responsable des événements qui pouvaient résulter de cette résolution. Le j)atron prenait-il sur lui de faire une chose dont les conséquences devenaient funestes, il était passible de peines sévères et tenu de tous les dommages envers les marchands. Le capitaine et son équipage se devaient au navire et aux marchands ; les défendre contre la tempête et rennemi était leur obligation, contractée sous la foi d’un serment, prêté la main sur 1 Evangile. Mariniers, nochers, i)ilotes, patrons, tous devenaient soldats si un navire suspect apparaissait à l’horizon, 11 est vrai que le marchand lui-même se transformait alors en une sorte d’hommes d’armes, et prenait j»art à l’action comme un arbalétrier de profession.
Afin que les chances fussent meilleures pour le marchand et le navire, la coutume voulait (pie les nefs et navires à rames au-dessous d’une certaine grandeur, c’est-à-dire trop faibles pour opposer à un corsaire bien armé une résistance victorieuse, allassent toujours de conserve, an moins deux à deux, s'ils ne pouvaient se réunir en un convoi plus nombreux. Lorsqu’une nef forte et grande rencontrait à la mer un navire faible et qui [)Ouvait craindre les attaques des roheurs ou écumeurs de mer, elle était obligée de lui donner le cap, si celui-ci le lui demandait; c’est-à-dire (pi’elle devait lui tendre un fort cordage qui le tînt à sa remorque, de telle façon qu’une séparation fût impossible et que les deux navires se prêtassent un secours mutuel. La nef qui refusait de rendre ce bon office était sévèrement punie pour une telle lâcheté.
C’est que les corsaires s’étaient rendus redoutables. Leurs navires étaient générale-
inenl légers, rapides, montés par des hommes résolus et en grand nombre, tandis que les navires du commerce, plus lourds, moins vifs, mais toujours passablement armés, avaient des équipages moins habitués à la guerre.
La galère fut essentiellement, pendant le Moyen Age, le navire de guerre, bien que la nef et ses variétés reçussent des machines à lancer des traits et d’autres armes, bien que très-souvent la galère elle-même fût batiment de transport et de négoce , partant du fond de l’Adriatique ou de la rive génoise pour aller en Flandre ou dans la mer Noire. Navire de commerce, la galère, comme les vaisseaux ronds qui portaient des marchandises, était sujette à de prudentes lois qui lui défendaient de se surcharger. Quand la galère ou la nef descendait du chantier, deux prud’hommes la jaugeaient, et, suivant sa capacité, lui imposaient sur le flanc une marque qu’il lui était interdit d’immerger. A Venise (1253), cette marque était une croix peinte, gravée, ou faite de deux lames de fer; en Sardaigne (1319), c’était un anneau peint; à Gênes (1340-1441), elle était triple et consistait en trois fers, soit clous, soit lames, qui s’appliquaient, suivant une certaine ligne, de chaque coté de la carène, au-dessous de la préceinte, et marquaient la flottaison que le navire ne devait pas dépasser. Les marques devaient toujours restei' au-dessus de l’eau et n’être pas mouillées lorsque la mer était calme. La surcharge était punie, par les Vénitiens, d’une amende égale au double de la valeur estimée de la marchandise qui n’aurait pas dû être embarquée. Ce n’était pas la seule précaution qu’eût prise la loi du Moyen Age, beaucoup plus sage qu’on ne le croit : elle défendait qu’on mît des marchandises sur le pont. Toutes devaient rester à couvert sous le tillac, qui ne pouvait porter que les agrès utiles h la manœuvre, les outils des charpentiers et calfats, les caisses contenant les armes de défense auxquelles on recourait dans un besoin inopiné, les malles et coffres contenant les effets des marchands et des mariniers, enfin ceux des tonneaux à eau dont l’arrangement sur un ou plusieurs points de la couverte ne nuisait pas à la liberté de la manœuvre. La sécurité du navire et la conservation de la maichandise étaient également intéressées à l’observation de ces règles tutélaires, qu’un patron n’enfreignait pas sans encourir de graves peines.
.\ulre chose encore. Toute espèce de marchandise ne se mettait pas indifféremment dans tous les lieux du navire. Certaines chambres étaient réservées aux marchandises de prix; les choses encombrantes avaient une place, les choses lourdes et d’un petit volume une autre. Garantir de rhumidité les unes et les autres était le soin constant du patron, qui ne devait louer son navire que parfaitement sec et calfaté. Si, faute d’un bon calfatage, les marchandises, armes et effets de corps des marchands soufiraient des avaries par l'infiltration de 1 eau de la mer, le patron ou ceux ii qui appartenait le navire étaient tenus d’indemniser les propriétaires des objets avariés.
Pour la nef, la galère ou tout autre navire à voiles ou à rames, que l’on armait seulement en guerre, les précautions prises par la loi, (piant à la surcharge et au rangement des objets embarqués, étaient inutiles. Le salut de tous voulait que le navire fût bien joint et «estoupé », et que l’eau qui pouvait rouiller les armes et gâter les vivres dans
Sciences et Arts.
MARINE , Fol. XIII.
la cale ne s’introduisît point par la surface de la carène; le bâtiment de guerre était donc tenu d’être solidement calfaté. Comme il avait de rudes chocs à supporter, soit qu’il poussât son éperon au flanc d’un navire ennemi, soit qu’il reçût lui-même les coups de cette pointe acérée, il fallait qu’il fût fort et bien lié dans toutes ses parties. Mais il avait besoin d’être rapide, bon voilier, ou fin de rames et agile dans ses évolutions ; pour cela, il fallait que ses membres, solides, ne fussent pas trop gros, que sa carène, bien faite, ne fût pas trop lourde, que sa fortification ne surchargeât pas sa partie immergée.
Supposons la galère construite, et reportons-nous au treizième siècle ou au commencement du quatorzième. — L’ordre a été publié d’armer le navire, et le cartel d’annonce de son armement a convoqué deux cent cinquante hommes qui vont composer son équipage. Déjà tous les contrats sont passés; chaque marinier a prêté le serment d’être fidèle aux obligations qu’il a consenties; chaque arbalétrier, comme le nocher et le matelot, a promis, la campagne commencée, de ne point abandonner le navire, de le défendre loyalement et d’obéir au capitaine, dont la bannière se montrera sur la poupe. On a procédé rapidement au gréement de la galère; ses deux mâts, un peu inclinés vers l’avant , ont été arborés et garnis de leurs cordages. Le plus grand de ces deux arbres est dressé près de la proue , à quarante pieds environ de la naissance de l’éperon; le plus petit surgit du navire, à quarante pieds ou à peu près du bord exté-
rieur de l’arrière.
On a tout apporté à bord, armes, vivres, rames, ancres, cordes et fer. Les trompettes ont parcouru la ville et le port, proclamant qu’à telle heure le capitaine se recueillera dans sa galère, et que les palomes qui la tiennent attachée aux pieux plantés sur la rive seront dénouées, pour la voile être donnée au vent.
L’heure est venue. Le capitaine monte à son bord, précédé des trompettes et suivi des gentilshommes qui seront ses compagnons de poupe au moment du combat. Chacun est à son poste, silencieux et prêt à répondre si le ' seigneur capitaine le questionne. Le comité, chef des rameurs et des mariniers qui manœuvrent les voiles , est armé et à la porte de la galère, où il attend celui qui va être le maître de tous et de tout. Le capitaine veut savoir si les choses sont prêtes comme il convient, si personne ne manque à la «montre » qu’il va faire. Il prend d’abord possession de la poupe , où est un fauteuil au dossier ogival , aux quatre pieds qui se façonnent en piliers , surmontés de chapiteaux feuillés et bizarrement ornés de masques étranges : c’est son siège, son trône; c’est de là qu’il donnera ses ordres, qu’il veillera sur la galère jusqu’au moment où l’approche de l’ennemi le mettra debout armé de toutes pièces pour combattre. Il s’asseoit et reçoit l’hommage de tous les officiers de la
Navire tiré d’un Virgile» manuscrit du 13e siècle, qui appartient à la bibliothèque Riccardi de Florence. — Au Moyen Age, et jusqu’à la Gn du I7e siècle, on embarquait des trompettes qui jouaient pour tes fêtes et pendant les combats. Dans les temps brumeux, ces trompettes servaient aux signaux. — Voir plus loin, fol. 16, le sceau de la ville de Douvres, et pl. Marine n^ 1, U sceau
nO 1 .
Marine. PI I
H. Sollau del.
A Itissun et Cullanî e\c.
1 Sceau de la ville d'Yarmouth (XI 11' siècle). — 2. Sceau de la ville Je Sandwich (XI H' siècle) — 3, Sceau de la ville de Poule (XIII' siècle' — 4 Sceau de la communauté de Dam fPays-Pas) (Xlll' siècle). — 5. Sceau de John Holland, comte d'Huntingdon (XIV' siecle).
— 6. Sceau d'Édouard, comte de Rulhland (fin du XIV' siècle),
(D'après les empreintes appartenant à M. A. Jal.)
F. Spii* direnit
« galëe » , qui retournent aussitôt à leur poste, les huit nochers se partageant l’avant et l’arrière , le chef des arbalétriers sur l’ime des ailes du navire, le sous-comite sur la coursie à l’avant, le comité à l’entrée de la coursie à l’arrière.
Avant de quitter sa cathedra, le capitaine admire le pavillon sous lequel il est assis. Les arceaux qui portent cette tente sont gracieusement courbés et délicatement ornés de nervures, de fleurons, de découpures légères ; ils forment une sorte de voûte que recouvre une brillante tenture aux larges plis balayant la mer. L’or des broderies et des franges n’a point été épargné, car le capitaine est un magnifique seigneur qui veut autant frapper par l’éclat du luxe de son navire que par la vigueur de ses attaques ou l’opiniâtreté de ses résistances. Une bannière armoriée est déployée h l’entrée du pavillon, près d’une colonnette, support de la voûte à son extrémité antérieure; le vent en soulève avec peine l’étoffe, surchargée d’un écu dont les pièces sont brodées en saillie. (]ette bannière est celle du noble homme d’armes qui commande la galère. D’autres enseignes flottent à l’arrière : celle du roi de France, de bleucendal fleurdelisé, et celle de « Monseigneur l’admirai de la mer.» A chaque attache d’une rame au bord du navire est planté un panoncel, au-dessus d’une targe aux armes du capitaine , comme un petit étendard. Le vent agite tous ces panonceaux, et le bruit qu’ils font en fouettant l’air est si grand , « qu’il semble que foudre chéoit des deux.» (Joinville, Description de la galère du comte de Japbe.)
Le capitaine commence alors la revue qu’il doit passer. Il s’assure, avant tout, que les rames sont en place et maniées par des nageurs exercés et vigoureux. Le comité lui fait l emarquer le premier rameur de chaque banc, celui qui mène la nage, et qu’on désigne sous le nom de porlolat : celui-là est le plus considérable des trois rameurs du banc; et. comme il manœuvre la rame la plus lourde, il reçoit une paye plus considérable que le rameur de la seconde rame, et que le tercerol ou nageur de la troisième rame du banc. On essaye l’équipage des rames ; le comité tient à prouver qu’il a bien choisi ses hommes. Les trompettes sonnent, et les cent vingt rames s’émeuvent à la fois : elles tombent et se relèvent en cadence, accélérant ou ralentissant leur mouvement, selon que le rbythme de l’air joué par les instruments les presse , ou leur donne le signal d’une vogue large et lente. On nage par tiers, en avant, en arrière, d’un bord pour faire virer la galère, de l’autre bord pour la redresser; puis, cette épreuve complète, toutes les rames selèvenl. et l’artimon déploie au mât de l’avant la plus vaste surface de toile qu’une voile puisse liv rer au souffle du garbin ou du lébèche; en même temps, au mât du milieu se bisse un velon qui porte vers l’arrière l’angle auquel est attachée son écoute, cordage au moyen duquel s’arrondit, sous l’effort du vent, le triangle de cotonnine de IMarseille ou de Oênes. Le timonier est au gouvernail, suspendu à droite sur le flanc de la galère, près de la poupe (voir planche Marine, n" 1, les sceaux, n®* 1 et 2); car la galère n‘a pas les « deux gouvernaux » (Joinville) des grandes nefs et des galères antiques, l )i seul timon lui suffit , pourvu qu’un homme exercé et vigilant maîtrise son action avec une barre énergique et prudente.
Pouj‘«j d'une "alêrc antique, tiree des peinlures de Poinpéi recueillies par le musée Hourbon, de Naples.
Penclanl que la galère « single » sous la responsabilité d’nn nocher qui connnande à la poupe et d’nn prouhier qui veille à l’avanl , tout l’équipage revêt l’armure de
guerre, et chacun vient à son poste de coiuhat. On amène et l’on serre promptement les deux voiles , et un tiers des rameurs reprend ses avirons, tandis qu’une pallie du reste dresse le château du milieu , sur lequel s’iront placer des archers. Ce château doit occuper tonte la largeur du navire , avoir environ vingt pieds de longueur, et s’élever assez pour que les rameurs tout armés puissent passer dessous en marchant sur leurs bancs. (Marin Sanuto, liv. 11, chap. 6. ) L’édifice s’érige promptement, supporté par de forts piliers verticaux. Son plancher s’unit, et la rangée de targes larges et hautes qui doivent composer son rempart s’établit autour des hatailloles dont est formée son enceinte, La galère s’arme à l’avant, à l’arrière et sur les côtés, en même temps qu’au milieu. Un manganeau s’établit, et des pierres sont apportées au pied de cette machine h jet. A l’extrémité de chaque banc on monte une arbalétrière, afin que quarante des arbalétriers fassent au navire une ceinture hérissée détruits, tandis que les dix autres se postent :i la poupe et à la proue. Les pots à feu où l’on renfermera des matières inflammables qui se répandront sur le pont du bâtiment ennemi, les pierres à main qu’on fera pleuvoir du haut du château et des châtelets qui couronnent les mâts , les chausse-trapes, les vases remplis de savon liquide, les fioles pleines de chaux pilée, sont portés à tous les endroits de la galère où les soldats les doivent trouver, projectiles auxquels une galère sarrasine ajouterait des pots remplis de serpents on de scorpions venimeux.
Le capitaine, qui, tant qu’ont duré ces préparatifs, a visité sa chambre sous la couverte; le scandolar, un instant auparavant, rempli des armures des mariniers, commises à la garde de deux écrivains; la chambre de dépense où sont deux autres écrivains prêts à distribuer les vivres à l’équipage; la chambre des agrès, enfin celle où le barbier pansera ceux des matelots ipii auront été «navrés et férus» pendant l’engagement, a trouvé tout dans le meilleur état, et a reparu sur la coursie, où son page l’attendait l)Our lui donnei' le casque au beau cimier dont il va parer sa tête. L’inspection des matelots, devenus hommes d’armes en quelques minutes, commence et se ponrsnit avec une sage lenteui-. Le capitaine examine si chaque homme a bien, avec une cuirasse, unegorgière ou collerette de fer, des gantelets de plate ou de haleine, un casque ou une capeline de fer, nn arc, nn carquois, un bouclier à la catalane, que recommandent également la solidité et la légèreté, une épée et un couteau ou glaive court. Il regarde avec attention chaque pièce de l’armure pour se convaincre de sa bonté. Il fait exécuter à chaque homme un simulacre de combat pour savoir où sont les habiles. 11 vent que chaque arbalétrier essaye ses deux arbalètes, celle qui lance les traits les pins gros et s’appuie sur une arbalétrière; celle, plus légère, qui sert aux déhaïquements et dans
une inêlee, où une arme lourde serait incommode. 11 s’assure que, de ees arbalètes garnies de leurs noix et de leurs étriers , l’arc est en bois d'if et la corde en chanvre femelle. Quant aux armes communes à tous et appartenant à la galère , comme sont
les longues lances, les vouges.
serpes ou croissants emmanchés et servant à couper le gréement du navire qu’on aboivle, les lances à crocs avec lesquelles on s’approche de l’ennemi , les demi-piques, les carreaux, les flèches, les tours pour monter les grosses arbalètes , les espingardes qui lancent des traits appelés petites mouches ou mousquets, les casques ou bassinets de rechange, les cottes gamboisées, ou pourpoints de cuir ouatés de coton et de bourre, le capitaine les prend au hasard , et rejette celles qui lui semblent de mauvaise qualité ou mal fabriquées. 11 revient ensuite vers son pavillon, où sont rangés les quatre trompettes du bord : ceux-ci jouent une fanfare guerrière ; puis, avec la Ilûte, les nacaires
Soldai arme d’une vouge; Arbalétrier munlaiilson arbalète avec un tour à deux manivelles, d’après les miniatures de a Le Jouveuct^l introduit aux armes,» cl des Cvoniques de Froissart. Mamiscr. 6852 et 8521, Bibl. roy. de Paris.
ou timbales, le tambourin et la buccine , ils exécutent des airs joyeux au moment oii le Baucent,\^ grande flamme de guerre, monte au sommet du mat de l'avant, déployant avec majesté sa longue fourche «de cendal vermeil», qui serpente en l’air et brille comme l’échiir.
Tout étant dans le plus bel ordre, la galère revient au port, où elle s'amarre, et le capitaine, avec son escorte, quitte le bord dans sa barque de paliscahne.
Pendant le Moyen Age, et à cette époque brillante de la renaissance des arts où tous les grands actes de la vie des peuples, dans les républiques italiennes, étaient des occasions de fêtes splendides , l’armement des galères était ordinairement le signal de pompeuses réjouissances. Venise surtout, Venise, la cité de marbre et d’or, pour qui l’éclat des solennités était une passion que n’affaiblissaient point les idées d’ordre et d’économie enhmtées par l’amour et la pratique du négoce ; Venise déidoyait alors toutes les ressources de son luxe immense. Son faste éclatait partout et jusque dans les processions, auxquelles assistaient les Conseils, la Seigneurie, le Doge, et que suivaient les
forçats galériens, libres et armés de haches, les esclaves rameurs enchaînés et vêtus
Soldat de galère. Esclave rameur. Forçat Iil)re.
Tirés Degli Uabiti /inO'c/u, c?c., da Cesare Vecellio, dit Tilien. — ïn-12, Venise, 1590.
de leurs robes rouges, les soldats liers et pieux, qui allaient bientôt chercher le '
combat et soutenir l’honneur du Lion de Saint-Marc. Le Patriarche, le clergé des pa- j
roisses, après avoir héni les armes et les étendards, promenaient l’eau sainte autour de la |
(àipitane; et puis, la flotte battant de ses rames innombrables les eaux bouillonnantes d^ |
la lagune, quittait la rive des Esclavons et gagnait les portes de l’Adriatique, quelque- |
ois précédée du Bucentaure, monté i)ar le Duc et le Sénat, toujours accompagnée pai- |!
ces essaims légers de gondoles, Péates, Fisolares, Vipares, barques de toutes les formes et de tous les noms, qui volaient jour et nuit sur les mille canaux de la ville amphibie. J
On vient de voir les mariniers de la galère du treizième siècle bâtir vers le milieu du I
navire un château pour l’attaque et la défense, caslrum recommandé par Marin Sanuto 1
Toisello. Ce n’est pas au treizième siècle que cette fortiheation fut imaginée : trois cents '/
ans aupai’avant, l’empereur Léon constatait que l usage était de faire, sur les dromons, des [j
châteaux analogues, dont le mât était le centre, et qui s’établissaient à égale distance, à
Gondole vénitienne, tirée de la grande procession du Doge, à Venise; pl. in-fol., attribuée à Jost Ammon, publiée à Francfort en 1597.
Médaillé pour rappeler la défense des Narentins , sous le dogal de Pierre Candiano l**". On y lit : « Petrus C'andianus duxChelandtce porti» conétituere feett.»
Le revers porte ces deux inuts:aSecurifaaveneti(n ■
peu près, du pont et du sommet du mât. Une médaille que j’ai vue à Venise, et qui consacre peut-être le souvenir de la défense des lagunes, par les soins du doge Pietro Candiano P'', contre les incursions des pirates de Narente, en 887, montre une sélande munie d’un château érigé au milieu du navire. C’était là un souvenir de l’antiquité, qui asseyait des tours et des remparts sur les grandes trirèmes. (Végèce, liv. IV, chap. 44.)
Les vaisseaux ronds étaient aussi pourvus de châteaux : on en con-
struisail un h l’avanl et un aulre ;i l’arrière. Dans les petits navires, ces constructions étaient des plates-formes, ceintes d'un rempart crénelé et montées sur des piliers (V. cidessous le sceau de la ville de Douvres ; et planche : Marine n® 1 , les sceaux n“* 1,2, 3 et i); dans les grands, les châteaux étaient des étages surajoutés h la poupe et à la proue (V. même planche, les n“* 5 et 6): une bretèche avec des créneaux entourait le navire. De toutes les nefs, on pouvait dire ce que Guillaume Guiart disait des nefs françaises :
A cliascun bout encliastclées,
Et (le tous costés c renelées.
On jtouvait dire, comme l’auteur du Roman de Rlanchandin, qu’elles étaient
A breteselies et à chasteaux.
Des manganeaux , des pierriers et d’autres machines à lancer des pierres et des carreaux, étaient placés sur les châteaux et les barhacanes. Il y avait un engin terrible dont le sire Jehan de Beuil, amiral de France en 1 439, parle dans son livre du Joiivencel introduit aux armes, engin que Marin Torsello recommandait au commencement du quatorzième siècle, et que, mille ans auparavant, avait décrit Yegetius Renatus, en lui donnant le nom d'asser : c’était une poutre, pointue et ferrée des deux bouts, tpie l’on montait à
la tête d’un mât, et qui, balancée comme un bélier, allait frapper le navire ennemi, et lui faire de larges et profondes blessures. Les grandes nefs portaient cette poutre suspendue. Quelques - unes avaient un mouton d’un grand poids : tombant du haut du mât, il écrasait ce qu’il atteignait, et coulait bas les petits navires.
Ce n’était pas seulement les extrémités et les cotés des vaisseaux qui étaient fortifiés et bretéchés; sur les mâts on établissait des châtelets, continuateurs du carchesion, que les Grecs et les Latins avaient fixé au sommet de la mâture , et que nous montrent le basrelief de Tlîèbes et le bas-relief nauti(}ue apporté de Khorsabad. Ces châtelets étaient carrés ou ronds, fixes ou mobiles, garnis de créneaux ou de boucliers; ils entouraient la tète du mât ou se hissaient sur l’avant de cet arbre. Des archers, des jeteurs de pierres, de chaux pulvérisée ou de savon mou, étaient dans ces châtelets
Sceau de la ville de Douvres (lâ* siècle). A la lèlc du mât du navirr qui figure sur ce monument, on voit un châielet crénelé, hissé an-dcs'us de la vergue, comme on les voit dans les sceaux nos 1, 2, ^ cl 4, planche Marine n" 1. Je ferai remarquer que par un oubli du graveur qui exécuta le sceau de Douvres, le gouvernail, qui était rée'lcment à droite dans le poinçon, se trouve à gauche sur le relief donne par la cire l.’auteur du sceau de Dunwich qu’on trouvera plus loin, et ceux des sceaux n*^^ 1 et de la planche Marine n° 1, ne tombèrent pas dans celle f.iute d'attention.
l)endanl le combat; pendant la navigation, c’était le poste des «espies», chargés de veiller et d’avertir à l’approche d’un danger quelconque. Le châtelet prit, vers le seizième siècle, le nom de cage ou gabie, à bord des navires de la Méditerranée. 11 y avait déjà longtemps que dans les marines du Nord il avait pris le nom islandais de huîie.
L’introduction de l'artillerie h poudre sur les vaisseaux ronds et longs du Moyen Age n’en modifia pas sensiblement la construction. On renforça sans doute un peu les membres, les ponts et leurs soutiens, afin que les efforts des pièces pendant le tir ne produisissent pas de trop grands ébranlements dans la charpente ; on ouvrit quelques portes ou canonnières sur les côtés, à la poupe et dans les murailles pleines de la nef et des autres navires de la même famille, après avoir établi, sur les châteaux et la bretèche, des canons légers, en petit nombre. Le matériel qui servait à terre fut employé sur les bâtiments de guerre, et longtemps l’affût à grandes roues resta l’affût marin. Un statut de 1441 nous fait connaître qu’à Gènes la nef et la coque du port de vingt mille cantares, ou quinze cents tonneaux, devaient porter huit bombardes, deux cents pierres ou boulets de pierre pour ces pièces, et trois barils de poudre. La nef et la coque de quatre à cinq mille cantares, ou de six cents à sept cent cinquante tonneaux, n’avaient qu’une bombarde, trente boulets et trente livres de poudre. Celte bombarde pouvait être du calibre de trois quand celles de la nef de quinze cents tonneaux étaient de quatre et demie.
Les armes nouvelles remplacèrent lentement les anciennes. Longtemps celles-ci lestèrent en usage, parce que les essais furent timides , et que, d’ailleurs, les habitudes prises ne se perdent pas vite , surtout lorsqu’à des machines avec lesquelles on est familier, doivent succéder des instruments d’un usage dangereux d’abord pour ceux qui s'en servent, à peu près autant que pour ceux contre qui l’on s’en sert. Les canons imparfaits, la poudre peu connue et effrayante, les boulets assez grossièrement taillés dans la pierie et le marbre, causèrent dans l’origine une terreur que chaque accident venait accroître. C’était tenter Dieu que de remplacer les manganeaux et les pierriers, dont plusieurs siècles avaient appris le bon usage et les effets certains, par des tubes qu’une poussière noire faisait tonner et éclater : invention que le diable, sous la robe d’un moine, avait faite sans doute pour le malheur du monde ! D’ailleurs , ajoutaient les plus philosophes, ceux qui n’attribuaient à l'enfer ni la poudre ni la bombarde, avec les nouveaux engins que deviendra le courage personnel?...
Lorsqu’on voit, au milieu du quinzième siècle, une seule bombarde sur un navire de sept cent cinquante tonneaux, et huit sur une nef de quinze cents; lorsqu’on voit que. pour un armement de quatre mois, — car c’est la durée ordinaire des armements pendant le Moyen Age, — chaque pièce n’avait que vingt-cinq ou trente boulets à lancer, on reconnaît que l’artillerie à poudre eut de la peine à faire oublier l’autre. Dans les inventaires des navires de 1441, à côté des bombardes on voit figurer encore les grosses arbalètes à tour, les ai balètes à rouets, les virelons , les dards, les lances longues et les armures complètes pour les mariniers. On en était encore, à cette époque, à peu près au point où était arrivée l’artillerie quand se livra le combat de Cbioggia (1379), où les Véni-
Ecienoes et Arts.
MARINE , Fol. XVII.
liens s’étaient armés contre les Génois, leurs redoutables rivaux, de grosses bombardes, cylindres courts et d’un assez grand diamètre, faits de lames de fer soudées, et recouvertes d’une robe de douves, en bois, jointes par de fortes ligatures en fer et en cordes.
Bombardes, tirées des Mss. 8321 et 6852 de laBibl. royale de Paris.
Quelques-unes éclatèrent au |)remier coup, d’autres résistèrent un peu plus longtemps; une survécut à ses sœurs. Elle est h l’arsenal de Venise, où elle marque le premier pas fait dans l’art de lancer des balles avec un tube de fer, et du salpêtre qui se mêle au charbon.
Il fallut un siècle environ pour que l’artillerie navale prît une certaine importance et que Brantôme piit dire d’un galion appartenant au grand-duc de Toscane, Cosme I" de Médicis : « Il y avoit dedans plus de deux cents pièces d’artillerie. Je l’ay veu comparable «à celui de Maltlie , que j’ai veu aussi très-beau, certes, grand et très-bien équipé. » En 1560, c’est-à-dire à peu près au temps où nous reporte Brantôme, voici, selon Girolamo Cataneo, artilleur célèbre , en quoi consistait l'armement d’une grosse nef ou d’un galion armé : « A la proue, sur le pont d’en haut, deux canons de cinquante ou « deux coulevrines ; de chaque côté, quatre canons de cinquante ou de quarante; et, « vers la poupe, un pierrier de cent de chaque bord. Sous le pont, trois canons de « vingt de chaque côté; au gouvernail , en retraite , deux canons ou deux coulevrines « de cinquante. Sur le premier pont (le pont inférieur), de chaque côté du gouvernail, « une bombarde de rempart lançant des boîtes ou lanternes remplies de fragments de « pierres et de silex. De chaque côté de ces bombardes, deux canons de cinquante. « En avant de la chambre, deux canons de vingt. Sur le pont d’en haut, outre les huit « pièces déjà nommées, trois fauconneaux de six, de chaque bord, et un sacre de douze. « Sous le château d’arrière, deux canons de vingt de chaque côté et une demi-coule- <c vrine. Dans la galerie extérieure, de chaque côté un mousquet à hoîte. Sur le châ- « teau d’arrière, quatre ou cinq fauconneaux de trois, de chaque côté, avec deux sacres, « un dans chaque coin, et tout autour autant de mousquets d’une livre qu’on en pourra
« meltre. Sur le couronnement du château, en arrière, quatre mousquets. Au premier « étage du château d’avant, deux faucons de six, un de chaque coté; dans la galerie, « deux mousquets h boîtes; aux deux étages supérieurs, même artillerie. Dans la grande « hune, quatre mousquets, et deux dans la hune du mât d’avant. Enfin, dans la cham- « hre du capitaine, à la poupe, quatre mousquets ou deux fauconneaux de trois. » Cet armement de soixante-dix-huit bouches h feu, grosses ou petites, était bien loin de celui du galion cité par Brantôme; mais enfin il était assez respectable.
Dans les grosses galères vénitiennes, le même Cataneo mettait à la proue un canon de cinquante au milieu de quatre coulevrines , dont deux battaient, comme le canon, dans le sens de la longueur de la quille , et les deux autres un peu obliquement h droite et à gauche. Sur les côtés de la proue , deux fauconneaux de trois. Au-dessus du gros canon, un passe-volant de seize monté sur des fourchettes. A l’arrière, près du tabernacle où s’asseyait le capitaine, un pierrier court de trente de chaque côté ou deux canons de vingt. Dans la galerie de poupe, un faucon de six; à la cuisine, un sacre de douze sur fourchettes. Sur la poupe, un sacre de douze sur un affût sans roues; enfin, deux aspics de douze pour les saints, et, au besoin, pour le condjat. Les galères ordinaires, qu’on appelait Subtiles, pour les distinguer des autres qui, plus lourdes et moins étroites , prenaient le nom de Bâtardes, recevaient, selon Giambattista Colombina (1611), treize bouches à feu , dont le canon de coursie qui battait dans la direction de l’éperon était de cinquante. Les autres pièces étaient quatre faucons de six et de trois , et huit pierriers de quatorze et de douze.
Armés d’abord d’un éperon de fer, et plus tard de trois ou de cinq bouches à feu battant de front, les navires h rames du Moyen Age et ceux du seizième siècle venaient au combat en présentant toujours la proue h l’ennemi ; aussi, l’ordre de bataille était-il généralement une ligne de front , droite ou courbe, formée par les navires rangés l’un h côté de l’autre, l’éperon en avant. Les anciens avaient eu plusieurs ordres pour leurs bâtiments rostrés ; Tordre de front, l’ordre de coin, où l’armée se rangeait sur deux lignes obliques se rejoignant dans un angle saillant plus ou moins aigu ; l’ordre angulaire rentrant, opposé à celui-ci ; l’ordre circulaire, où tous les navires, rangés en rond, marchaient dans une direction quelconque, jusqu’au moment où , pour opposer une résistance vigoureuse à l’ennemi qui les entourait, ils tournaient tous la poupe au centre du cercle et le front à l’assaillant ; l’ordre sur plusieurs lignes parallèles ; enfin l’ordre en demi-lune. C’est ce dernier que pratiqua surtout le Moyen Age.
A Lépante, l’armée chrétienne combattit en une demi-lune peu courbée, partagée en quatre corps d’armée : la bataille ou le centre, deux ailes ou cornes, le corps de réserve. Devant chaque corps composant la ligne semi-circulaire, marchèrent, pour engager le combat, six galéasses allant deux h deux. Ces galéasses, qui avaient cent soixante pieds environ de longueur, vingt-sept pieds de largeur et une quinzaine de pieds de hauteur au-dessus de l’eau, firent, avec leur puissante artillerie, un très-grand mal à la flotte turque. Avant que Francesco Bressan eût imaginé, vers 1550, ces galères géantes, on
plaçait sur le front des galères ordinaires un certain nombre de vaisseaux ronds, rangés en une ligne droite, et destinés h supporter le premier choc. Quelquefois, outre cette avant-garde de bâtiments à voiles, on plaçait des nefs sur les ailes, les plus fortes du
Galère vue par la joue de tribord ([>. 90, OEuvre de Breugel ; Bibl. roy ilc, Cabinet des Eslampes).
côté où l’on prévoyait que la mêlée pouvait devenir plus terrible. Quant aux petits navires, ils tenaient une ligne en arrière de l’armée, prêts à voler au secours des galères trop menacées.
Au onzième siècle, à la bataille de Durazzo , les nefs vénitiennes, se voyant pressées par la flotte de Robert Guiscard, et ne pouvant rejoindre la terre parce que le vent tombait, se rangèrent en une ligne de front, et se lièrent ensemble, laissant entre elles un intervalle, pour que, par ces créneaux, sortissent et rentrassent librement les petits bâtiments légers et h rames qui devaient aller inquiéter l’ennemi. (Anna Comnène.) Cet
ordre de bataille de pied ferme, comme je pourrais l’appeler, était une tradition antique: Scipion l’avait employé. Il avait rangé sur quatre files parallèles ses navires de charge . les joignant l’im à l’autre, dans chaque rang, au moyen de jionts faits avec les mâts et les antennes , et liant les files par de forts cordages, de manière à faire un tout que les galères et les navires h voiles ne pussent point entamer. (Tite-Live, liv. xxx, chap. 10.)
Quand l’artillerie se fut un peu largement développée, les Hottes de nefs s’habituèrent à présenter le côté aux galères, parce que, mieux armées sur les flancs qu’a la proue, les nefs pouvaient faire plus de mal aux bâtiments à rames. Ce ne fut cependant pas cet ordre qu’adopta l’amiral d’Annehaut, le 19 juillet 1545, devant l’île deWiglit. Il fit de son armée de nefs, de carraques et de galions, trois escadres; se plaça au centre du corps de bataille, composé de trente navires, sur une ligne de front; mit à la corne droite le seigneur de Routières avec trente-six bâtiments h voiles, et à la corne gauche, avec les mêmes forces, le baron de Curton. Ses galères, qui ne figuraient dans la Hotte que comme auxiliaires, furent mises à l’avant-garde , chargées de harceler l’ennemi et de l’attirer dans la ligne redoutable des vaisseaux ronds.
Après avoir dit la grandeur des navires du Moyen Age, leurs nombreuses variétés, la loi de leurs proportions, leur armement, leur manière de se présenter au combat ; après avoir montré comment étaient logés les passagers, et quelles précautions les statuts imposaient aux capitaines dans l’intérêt des hommes et des marchandises, parlons du luxe des bâtiments pendant cette longue série d’années qui sépare l’antiquité du dix-septième siècle. Mais, auparavant, un mot sur la navigation.
Longtemps elle chercha le rivage, non pas cependant avec une timidité si grande, que la terre ferme et les îles, cachées derrière l’horizon, restassent tout à fait séparées par la mer. Les communications étaient fréquentes; l’habitude avait, dès l’antiquité, «tracé des routes toujours suivies depuis.» La connaissance des vents périodiques, l’observation des marées, la marche du soleil, étaient la hase du savoir des pilotes, qui, la nuit, se guidaient avec la lune , la « transmontaigne et les autres estoilles septentrioimalles, » que « la gentilleté rustique » nommait « le grand curre, et le petit. » [La Thoyzon d’or^ ms., hih. de l’Arsenal.) La grande et la petite Ourse, ou comme les appelaient les gens de la campagne , le grand et le petit Chariot , avaient été pour les pilotes phéniciens un moyen de connaître leur position h la mer, comme ils l’étaient pour les navigateurs du Moyen Age. Au treizième siècle , le champ s’ouvre plus grand. L’aiguille, frottée d’aimant et enfermée dans un fétu qu’on abandonne à lui-même sur l’eau d’un vase suspendu, indique jour et nuit le nord. L’auteur d’une chanson sur la « ttesmontaiîte» dit que « li mariniers
Savent par li toute la voie. »
Il ajoute que :
« Son repaire sèvent à route
Quand li tans n’a de clarté goûte. »
Et . ce repère [reperire, trouver) de l’étoile polaire, cet endroit où elle est cachée, ils le connaissent par « une aiguille de fer atisée a la pierre d’aimant ,
« Car dous quel part la pointe vise La tresmontaigne est là sans doute. »
La navigalion s’enhardit alors; le vaisseau quitte la terre sans crainte, il sait qu’il
pourra la retrouver. Alors commencent les grandes navigations que la boussole perfectionnée , l’Astrolabe , l’Arbalète ou bâton de Jacob, et d’autres instruments maniés par l’astrologue du bord , rendent sûres d’elles-mèmes. On va aux Açores, aux Canaries , à la côte de Guinée , aux grandes Indes ; on va à la terre que Colomb découvre et que nomme Améric Vespuce.
Cependant le Moyen Age est k la fois téméraire et prudent. Des marchands cupides voyagent dans la saison des tempêtes: ils brisent leurs navires, perdent leur cargaison, et périssent souvent dans leurs entreprises défendues. La loi interdit la navigation pendant l’hiver; mais on brave la loi , qui se renouvelle sans cesse, toujours sévère et toujours violée. Au quatrième siècle, des magistrats, tuteurs des mariniers que la soif du gain rend intrépides au détriment de leur fortune et de leur vie , ferment la mer, depuis le troisième jour des ides de novembre jusqu’au sixième jour des ides de mars. (Végèce, chap. xxxix, liv. 4.) Au treizième siècle , la mer s’ouvre avec avril et se ferme avec octobre. (Francesco Barberino.) Au seizième siècle, on ne peut revenir à Venise de Constantinople, d’Alexandrie ou de la côte de Syrie, du 15 novembre au 20 janvier. (Loi du 8 juin 1569.) On en revient cependant, et l’on paye 1,500 ducats d’amende. Mais qu’importe si la cargaison vaut cent fois davantage?
En commençant cette rapide esquisse d’un tableau de la marine au Moyen Age, j’ai dit (pie l'arcbitecture navale et l’architecture civile se suivirent toujours de près; que le même goût imposa au navire et à la maison leurs décorations et le style de leurs ornements. Un luxe que ne pouvaient admettre l’hotel, le logis, le castel, construits en marbre ou en pierre, fut particulier au vaisseau. Je veux parler delà peinture extérieure.
La nécessité de préserver le bois de la pourriture, ou seulement des intempéries de l’air, porta les charpentiers de l’antiquité à couvrir toute la surface du navire d’une couche de
Sceau (le la ville de Dunwicli (13e siècle). Le navire qui figure sur ce monument est muni à l’avant et à l’arrière de cbâleaut crénelés sur lesquels flottent des étendards. A la tète de son mât, il porte un châtelet garni de créneaux et surmonté de la bannière d Angleterre, aux trois lions ou léopards. Au-dessus de la vergue, on voit à gauche la lune et à droite le soleil, « repaires du navigaige. n A l’arrière, on remarque le gouvernail, placé au côté droit, d’où le nom de itribord et tribord fut donné, dans les marines du Nord, à ce côté (ôord), qui était, au Moyen Age, celui du üouvernail (Sij/r) , V. planche Marine n. l , Sceaux n. 1 et 2.
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meij ie.s vais^tîuix.' Kn î.'!2i>, quand Traie <)i> I’', pris a la ; .t^ilb^de Pava , bu < ou ‘lit s» Barcelone'. les six •ialc.-o françaises qui jiorioienl Ir r-i eaj îH ei sa suite rçra ~ 'Ut iue.f rrdré. ,du soatmet .dt^ rnàfs à la flottaison. LE=f* voiî**5. b s bannu ies,
■ • ftMWiü^tpîes tee^ ’lels. lexa’ames, tout ^ücela colle sombre' couleur, dv*i i le^ éitévn- ‘hgy- de SaTTU-Kbei.uo vinlèi ont -les ))rilla»i?‘'s -peiniui'es de leur tapit: ne. qurne devait ^-viri^rla oeer sè eure «le «a déroratîdn tjoe le* jour Où Pordj-e auiaif tiprisaux Turcs . e capi. iiio de l'tô*, jy i .'ee d.4*». 'lu roridetî glorieux d'ailku» s 4)oer\ «' l^tfJtiqi.ité ava'q.eq tles >oiteÿde jaïoiq»!* et d'or; le Moyen Agt- otiX .»•. voile d'or et I voiiéSf Iw-fl.annm les bAniiieies .le la nef qui coude; ni, cm f iiiü, d' Au-
'‘'lérrq a .Ordres, le rot bVms 'îr., étaient doix*es. (Voir laplanoiif eolonéejoioiea ce f»apU!>î.''{)rnenr I- '. -Cïftbl^cs. devise^, sujeis aUfjgonqué-; !8ei;’’' . eio fu/!<iijij'<*uJonî ’Ur les voiles des nof> seigneurie}, s, (pu ue manqua'* m pa » ‘n i.iua* |H*iuuie IVçji de ' Ui-s ai mes. i>es raies rdlernafttOi^ des carivau v de Vaiw-t» cou* rm-m le.-,
rie lin ou de ebuavre qui r*e pfVtù'nîe.iU so clmruCT d-* r M s bla*^ >- ;l;i • ! /*> tl'e
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K* s. 1’ * ' V, -iM nKYVtMn <k^s S enseignes sorvukait aussi a
résine ou de poix. Ce fut bientôt trop peu pour la satisfaction des yeux. Une couleur préparée avec de la cire vint se superposer à la poix conservatrice. La céruse, le minium et le vermillon firent de brillantes robes aux bâtiments de luxe. Les pirates et tes navires explorateurs, pour n’être pas aperçus, se couvrirent d’une couleur verte semblable à celle des eaux de la mer. L’or se mêla à la pourpre dans le revêtement des navires de quelques riches, des préteurs et des courtisanes. Le ciseau des statuaires habiles ne dédaigna pas l’ornement des proues et des poupes auxquelles ne suflisait pas l’éclat des plus belles couleurs.
Sur ce point encore le Moyen Age garda la tradition antique. Le caprice des maîtres des navires et la mode varièrent les peintures. J’ai mentionné un dromon sarrasin peint en vert d’un côté, et de l’autre en jaune; c’était h la fin du douzième siècle. Avant 1242, Gènes peignait ses navires en vert : à cette époque, pour aller combattre les Pisans, elle les revêtit de blanc, semant de croix vermeilles leurs robes candides. Croix de gueule sur fond d’argent, c’était l’écu de « monsieur saint Georges. » Le rouge fut, au seizième siècle, la couleur généralement adoptée; quelquefois le blanc ou le noir s’y mêla en rinceaux, en lignes variées, en zigzags capricieux; quelquefois le fond devint noir, les ornements gardant seuls l’éclat du vermillon. Le noir, couleur de deuil, n’attrista que rarement les vaisseaux. En 1525, quand François P% pris à la bataille de Pavie, fut conduit à Barcelone, les six galères françaises qui portèrent le roi captif et sa suite reçurent une peinture noire, du sommet des mâts cà la flottaison. Les voiles, les bannières, les flammes, les tendelets, les rames, tout atîecta cette sombre couleur, dont les chevaliers de Saint-Etienne voilèrent les brillantes peintures de leur capitane, qui ne devait recouvrer la magnificence de sa décoration que le jour où l’ordre aurait repris aux Turcs une capitane de Pise, perdue dans un combat, glorieux d’ailleurs pour elle.
L’antiquité avait eu des voiles de pourpre et d’or; le Moyen Age eut des voiles d’or et de pourpre. Les voiles, les flammes, les bannières de la nef qui conduisit, en 1520, d’Angleterre h Ardres, le roi Henri \TII, étaient dorées. (Voir la planche coloriée jointe à ce chapitre.) Ornements, emblèmes, devises, sujets allégoriques figurèrent ordinairement sur les voiles des nefs seigneuriales, qui ne manquaient pas d’y faire peindre l’écu de leurs armes. Des raies alternatives, des carreaux de couleurs variées couvraient les tissus de lin ou de chanvre qui ne pouvaient se charger de nobles blasons. L’image d’un saint, un crucifix, la figure protectrice de la Vierge, une prière favorite, lui mot sacramentel, un signe cabalistique fait pour écarter du navire les malignes influences et les regards des méchants esprits, tels étaient les objets que montraient les voiles des marchands et des pêcheurs. Les voiles noires avaient été adoptées pour le deuil dès les temps antiques ; Catulle en témoigne. L’anteur du Roman de Tristan et Villani nous apprennent qu’au treizième siècle il en était encore de même. Les galères qui allèrent porter à Manfred la nouvelle de la mort de son frère Conrad (1254) avaient des voiles, des flammes et des gréements noirs.
On faisait les signaux, en partie, au moyen des voiles; les enseignes servaient aussi h
toile légère, le salin, étaient les étoffes dont on faisait les bannières, étendards, llannnes et pennonceaux. Toutes ces enseignes, ou du moins presque toutes, étaient aux armes d un roi, d’un amiral, d’une ville, d’un capitaine. Carrées, triangulaires, fourchues, elles avaient des valeurs diverses et des places différentes dans la parure du navire. Les galères , outre les flammes hissées aux sommets des mâts, attachées aux gahies et aux ex-
cet usage. Un seul étendard suffisait d’ordinaire h la signification de tous les ordres: suivant la place où il était arboré, il avait un sens particulier. Un, deux ou trois fanaux remplaçaient, pendant la nuit, l’étendard dont la nuit effaçait les couleurs. Le taffetas, la
Vaisseau grave par Visscher, en 1594, d’après Will Barentsoen (Bibl. royale, Cabîncl des Estampes, vol. l-C-5, fol. 1 12).
Irémités des antennes, avaient des étendards à la proue et ;i la poupe, et, à chaque rame, un petit pennon. Le luxe consistait à avoir ces garnitures flottantes en tafîetas avec des glands et des franges en soie et en or. Le duc d’Orléans, celui qui fut Louis XII, devant aller commander l’armée de la mer que le roi de France dressait à Gênes, en 1494, on fit faire par « Jehan Pielles, tailleur des habillements de l’escurie du roi, un grand estandart appelé une Flambe » (flamme) de taffetas jaune et rouge, long de cinquante aunes et fendu de trente, « à commencer par le bout d’en bas», poui‘ « celui estandart attacher à vne grande lance qui » devait « estre mise et plantée au bault de la hune » de la nef où il allait s’embarquer. On fit un étendard moyen, fendu, de quinze aunes de long, pour « faire signes à autres nefs et navires de l’armée pour reculer, approucher, arrester ou aller eu avant.» On fit aussi un pennon carré. Ces trois enseignes, aux couleurs du duc, portaient sur chaque face « vng ymaige de Nostre-Dame » dans une nue d’argent, près de laquelle était un porc-épic, devise que garda le l'oi Louis XII, ainsi que les couleurs jaune et rouge. Le compte de Jehan Perrisson (1504 , Arcb. du Roy.) nous apprend que le « porcespy » et les images de la Vierge avaient été peints sur le taffetas par Jehan Rourdichon «peintre dudit seigneur le Roy » pour «la somme de quatre cent quarante-huit livres tournois. »
J’ai nommé plus haut le Baiicent. C’était un étendard — on reconnaît sous la forme de ce nom celle du Beauséant, bannière célèbre des chevaliers du Temple; — c’était un étendard levé pour les guerres d’extermination. « Celes banères, dit un document de 1292, signifient mort sans remède et mortelle guerre en tous les lieus où mariniers sont. » Les baucents étaient de taffetas rouge, larges de deux aunes et longs de trente. Les baucents des trois grandes nefs et des deux galères que le roi Philippe le Rel avait fait armer pour aller secourir le roi d’Fcosse contre Édouard étaient « batus à or. »
L’étendard que Marco Antonio Colonna arbora sur sa galère capitane lorsqu’il partit pourFamagouste en 1570, noble enseigne qu’il reçut des mains du cardinal Colonna, qui l’avait béni après avoir célébré la messe du Saint-Esprit, était de damas cramoisi, et portait sur ses deux faces un Christ en croix, adoré par les apôtres saint Pierre et saint Paul. Sous cette broderie était écrite la devise du Labarum : In hoc signa rinces. La ligue chrétienne eut, en 1571, son étendard, que reçut, le 14 août, à Naples, et dans l’église de Sainte-Claire, don Juan d’Autriche, à qui le cardinal de Granvelle le remit avec le bâton du suprême commandement. Cette l)annière carrée était, comme celle de Colonna, de damas ouvré cramoisi, frangé d’or. On y avait brodé un crucifix, au-dessous duquel figuraient les armes du pape, du roi catholique et de Venise, réunies par une chaîne, emblème de l’union des trois puissances. Les armes de don Juan d’Autriche brillaient au-dessous de ce groupe d’écussons. Le jour où cet étendard fut déployé à l’estanterol de la galère réale. Ali, capitan-pacha de Sélim II, déploya un sandjac à deux pointes, d’une étoffe rouge bordée de jaune, chargé, au milieu, d’un cimeterre à deux lames ou de deux cimeterres croisés. Une invocation à Dieu et à son prophète surmontait le sabre; elle était écrite en caractères arabes faits d’un galon jaune. Venise, parmi ses trophées, a
Sciences et Arts.
MARINE. Fol. XXL
conservé dans son arsenal celte bannière, qui ne s’al)aissa qu’ après la mort d’Ali, lue |)endant l’abordage de sa capilane par la rëale des chrétiens.
Les Normands n’avaient pas eu moins de passion pour les bannières brillantes, que les j)euples de la Méditerranée. Leurs navires se couvraient de ces insignes, quand ils allaient à une expédition guerrière, quand ils célébraient une de leurs victoires de pirates, benoît de Sainte-Maure , nous montrant les nefs de Rollon qui remontent à Meulan , dit :
Maint enseigne, maint penuncci E maint escu d’or e vermeil
I respleiit contre le soleil !
Set cenz enseignes de colours Parut ès nefs sus ès châteaux.
Les riches peintures, les ornements capricieux, les arabesques fantastiques, les bannières d’étoffes précieuses, les voiles peintes, les larges chargées d’armoiries et rangées autour des navires et des châtelets, furent, pendant tout le Moyen Age, les décorations exltaieures des galères et des nefs. Mais voici la Renaissance qui renouvelle le goût et enchérit tout à la fois sur l’Antiquité, dont elle s’inspire, et sur le treizième siècle, qu’elle veut faire oublier. Une galère est alors une sorte de bijou qu'on livre au génie d’un sculpteur, comme on donne un morceau de fer ou d’or à Renvenuto Cellini. Le lenqfs des allégories subtiles est venu pour le tailleur de bois, qui va orner une poupe, comme pour le peintre et le poète. L’antique mythologie est restaurée, et ouvre une voie nouvelle h l’art. Toute décoration de navire devient emblématique; tout y est allusions, surprises délicates, imaginations raffinées. Philippe II, pour son fi’ère, à qui, en 1.5G8, il confie le commandement de sa flotte, fait construire une galère ; il ordonne à quelque savant homme d’imposer aux peintres et aux sculpteurs un programme pour l’ornement de ce navire, et l’ingénieux poète fait représenter sur l’arrière, au-dessus du gouvernail, l’histoire de Jason et de la nef Argo, parce que don Juan est chevalier de l’ordre de la Toison d’Or, et que l’expédition contre les Morisques ne sera pas moins dangereuse et difficile que celle des Argonautes !
Quatre statues partagent cette représentation peinte : la Prudence, tenant d’une main une courte épée, et de l’autre une couleuvre; la Tempérance, qui porte deux coupes vides; la Force, armée de pied en cap, et serrant une colonne entre ses bras; enfin, la Justice, ayant une grande épée et une balance. Dans une frise se groupent des anges, car le retour aux idées païennes n’a point fait oublier ce qu’on doit à la religion : ils portent les symboles des Vertus théologales. D’un côté de la poupe, on voit Mars vengeur, Mercure l’éloquent, Promélhée et le vautour, Ulysse se bouchant les oreilles pour échapper aux séductions des sirènes; de l’autre côté, Pallas, Alexandre le Grand, Argus et Diane. Entre ces figures sont des tableaux dont chacun contient une leçon morale adressée au jeune amiral, ou un éloge délicat du prince, de son frère, de Charles-Quint.