‹ Le Moyen AgeChapitre 11 sur 38 · PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRES

I. Préambule. — II. Libertés écrites et libertés effectives; la Coutume, — - III. Notion de la liberté. — IV. Phases de la liberté depuis 1& Moyen Age jusqu'à la Révolution.

Préambule.

La première partie de ces Etudes a été consacrée à rechercher si le Moyen Age fut une époque de ténèbres ; nous allons examiner maintenant s*il fut davantage une époque de servitude,

Disons tout de suite que les libertés utiles et désirées^ perdues sous la Renaissance et Vancien régime, ou monarchie absolue, existaient dans les derniers siècles du Moyen Age, qu'on confond souvent avec les temps qui l'ont suivi.

Par cela seul que gouvernants et gouvernés étaient sincèrement religieux, malgré l'alliage païen mêlé à l'or chrétien, par cela seul que le Christ et l'Evangile y étaient en honneur, que l'Eglise, leur organe, y jouissait d'une influence prépondérante, l'autorité y était paternelle et robéissance dévouée. La justice en haut, la reconnais-

sance en bas, créaient à tous les degrés de l'échelle sociale une mutuelle confiance.

Gomment voudrait-on qu'une société animée d'un tel esprit eût produit la servitude ? Avant tout examen, pour celui qui connaît TEglise et l'état des esprits à cette époque, c'était impossible, et effectivement c'est faux.

Si tant de personnes de bonne foi croient encore le contraire, leur erreur provient toujours de la falsification intéressée de l'histoire par l'école sceptique et révolutionnaire du xviii"^ siècle. Cette école aimait mieux dénigrer systématiquement le Moyen Age que l'étudier. Gela rentrait dans le plan de son chef, qui s'intitulait l'ennemi personnel du Christ, de la compagnie christicole et de son œuvre, partout où il les rencontrait. C'était passé chez lui à l'état de monomanie. Ses disciples n'étaient que ses servîtes échos. Ils obéissaient fidèlement à des instructions comme celles-ci : « Mentez, calomniez, il en restera toujours quelque chose (0. » « Mentez, non pas timidement et pour un temps, mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai à l'occasion (2). »

Tous ces adulateurs de M™^ de Pompadour et de M™* du Barry, tous ces contemporains de la Régence étaient, du reste, incapables de s'élever à la hauteur des hommes de foi et de génie des xii* et xiii® siècles. Ils étaient, de plus, trop légers et trop superficiels pour remonter aux sources, pour aller rechercher, dans la poussière des bibliothèques, les chartes vermoulues qui auraient pu les renseigner, ou les vieux manuscrits qu'ils n'auraient peut-être pas compris. Voltaire lui-même savait imparfaitement le latin et e.icore moins le grec. M. Renan, nous l'avons vu, l'accuse

(1) Lettre à Damilavillo.

(2) Lollrc à Thiôriot.

<rignorer le Moyen Age, la Bible et le christianisme. Il ne savait qu'en rire et ne visait qu'à faire rire. « Le faux bonhomme ricane de tout, » dit Sainte-Beuve.

Nous avons l'avantage d'être venus à une époque plus dégagée des passions antireligieuses du siècle dernier, ot en même temps plus sincère, plus sérieuse, plus studieuse. Une importante évolution d'idées s'est faite, dans le monde savant, en faveur du Moyen Age. De remarquables travaux contemporains nous permettent d'asseoir, en connaissance de cause, un jugement équitable et cerlain sur cette époque trop longtemps méconnue.

Libertés écrites et libertés effectives; « la coutume. »

Ce qui lait encore l'erreur de beaucoup de personnes irréfléchies, c'est qu'elles veulent juger le Moyen Age avec les idées préconçues de notre temps et d'après la •quantité de nos libertés écrites qu'on fait sonner bien haut, sans s'occuper de leur ré lité, de leur qualité et de leurs résultats. C'est pourtant la triple pierre de touche d'après laquelle il faudrait les juger.

Le Moyen Age ne connaissait, il est vrai, ni la liberté de la presse, ni la liberté politique, ni la liberté d.î conscience et des cultes, au sens où on l'entend aujourd'hui ; mais il était plus heureux et plus libre sans ces libertés écrites que nous ne le sommes avec elles.

La société la plus parfaite est celle qui ressemble le plus à une famille, où l'autorité du père, le respect et la liberté des enfants, constatent leur accord et leur mutuelle -confiance, sans qu'il soit nécessaire de les constater par écrit.

Telle était la société au Moyen Age, du ix* au xiv* siècle^

Quand ces dispositions existent dans les cœurs, on n'a pas besoin de les mettre dans les Constitutions. On ne songe à formuler en loi que ce qui est contesté, et précisément parce que c'est contesté.

D'abord la liberté de la presse ne pouvait exister au Moyen Age, puisque la découverte de l'imprimerie ne date que de la fm de cette période ; mais c'est au Moyen Age, soit dit en passant, que nous devons nous-mêmes l'existence de la presse, avec la faculté d'en user et d'en abuser; Rousseau estimait déjà qu'elle ferait plus de mal que dr^ bien, et que le monde la maudirait un jour. Proudhon a parlé dans le même sens de cet agent habituel de mensonge, de chantage, dintrigues et de diffamation.

Ensuite, pour l'homme du Moyen Age, la vie se concentrait dans la famille et dans la commune, où chacun traitait verbalement et librement toutes les questions qui rintéressaient. Qu'eùt-il fait de la liberté de la presse si elle eût pu exister ?

Sur 1-es questions de politique nationale le citoyen s'en rapportait au roi et à ses conseils compétents. Trouvet-on que cela aille mieux depuis que les classes ignorantes, autrefois dirigées et devenues dirigeantes, grâce au suffrage universel, se mêlent de politique et renversent à chaque instant les ministères et les gouvernements? Souvent elles ne savent pas diriger leur ménage, et elles prétendent conduire le char de l'Etat ; qu'y a-t-il d'étonnant qu'il verse si souvent ?

Jamais les grands talents et les grands caractères n'ont été plus rares, malgré l'extension de l'instruction. Ils sont délaissés ou évincés par la masse électorale, qui ne nomme que ceux qui la flattent, ce à quoi ne descendent pas les hommes de cœur.

Il en résulte que nos destinées sont plus que jamais entre les mains de politiciens improvisés, incapables, lorsqu'ils ne sont pas indignes. Partout ailleurs des hommes éminents tiennent le gouvernail politique et travaillent à la grandeur de leur patrie ; chez nous, l'instabilité et l'insuffisance de nos hommes d'Etat font, du gouvernement de la France isolée, l'objet des regrets de ceux qui aiment notre patrie et la joie de ses ennemis. Si l'homme du Moyen Age eût pu voir où conduit l'ingérence d'un peuple ignorant et sceptique en politique, il eût eu le bon sens et la loyauté de s'applaudir de son abstention.

Il n'eût pas voulu davantage de notre liberté de conscience, qui consiste à pouvoir attaquer librement la religion des autres, quand on n'en a pas soi-même, ou bien à en changer. Il était attaché à la sienne plus qu'à ses biens et à sa vie. S'il eût pu voir des hommes abandonner la religion de Jésus-Christ pour embrasser celle du luxurieux Luther ou du sanguinaire Calvin, celle de l'Etre suprême inventée par Robespierre, ou celle des Théophilanthropes dont riait Bonaparte, ou celle de la déesse Raison personnifiée dans une prostituée, ou même pour renier toute religion ; s'il eût entendu un de nos académiciens appeler Dieu un bon vieux mot, et un grand révolutionnaire dire: Dieu c'est le mal, il eût pris pour des fous ceux qui se vantent d'une telle liberté. Elle lui eût apparu comme la revendication du droit d'être absurde, qu'on a toujours, sans qu'on ait lieu de s'en vanter. Il eût considéré notre société comme une léproserie de l'esprit moderne idiotisé malgré sa science.

C'est à notre siècle de rougir de voir là un progrès. Le Moyen Age se contentait de la foi des plus grands génies et des plus belles âmes, de saint Augustin à Roger Bacon, Newton et Descartes, Pascal et Bossuet. >

Au moins cette liberté de conscience, que vantent nos sceptiques et qu'ils revendiquent pour eux, la respectentils chez les autres? Nullement. Ils ne veulent pas qu'on impose la religion, et en cela ils ont raison et sont d'accord avec l'Eglise, qui l'interdit; mais ils veulent imposer l'irréligion. Ils retirent leurs emplois aux fonctionnaires qui vont à la messe, et même à ceux dont les femmes fréquentent les églises. Ils persécutent ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils oppriment les familles en entravant renseignement religieux voulu par les parents pour leurs enfants. Ils violent la liberté et même la propriété du domicile pour chasser des religieux de chez eux. Ils expulsent les sœurs gardes-malades des hôpitaux, contre l'intérêt des malades et le désir des médecins, unanimes, les uns et les autres, à demander le maintien des sœurs. Ces médecins rendent publiquement hommage à leurs soins plus intelligents, plus dévoués, moins coûteux, que ceux des infirmières laïques; rien n'y fait. Le fanatisme antireligieux l'emporte. Il règne seul sous prétexte de liberté de conscience.

Ce nouveau dogme existe donc dans la loi, comme liberté écrite ; en fait, elle est violée comme tant d'autres. Au Moyen Age, on jouissait de libertés. non écrites, mais effectives. Il avait toutes celles qui lui étaient utiles et qu'il dpîsirait.

Un seul mot les résume : La Coutume.

Le droit coutumier résultait de l'ensemble des usages locaux, sorte de règles établies avec le temps et adoptées par tout le monde. La coutume et V usage s'étaient établis et conservés par le consentement et la volonté persistante des intéressés; ils attestaient leur liberté. M. Duruy l'avoue formellement: « Nulle taxe ne pouvait être exigée sans le consentement des contribuables ; nulle loi n'était valable,

— IGS —

si elle n'était acceptée par ceux qui lui devaient obéissance ; nulle sentence légitime, si elle n'était rendue par les pairs de l'accusé. Voilà les droits de la société féodale, que les Etats généraux de 1789 retrouvèrent sous les débris de la monarchie absolue. »

Les libertés communales et municipales, la liberté de réunion, d'association et d'enseignement, existaient de fait. Des Français n'avaient pas besoin, comme aujourd'hui, de l'autorisation du pouvoir pour être associés comme l'étaient les membres des corporations d'arts et métiers. Ils n'en avaient pas besoin non plus pour habiter sous le môme toit, y vivre et y prier ensemble. Sous le régime du bon plaisir actuel, on accorde ou on refuse, à son gré, cette autorisation. Un simple décret suffit au pouvoir pour exproprier ceux dont les croyances, le nom et l'habit lui déplaisent, sans qu'ils aient commis le moindre délit, et alors qu'ils sont entourés de l'estime publique.

Si on ignorait la liberté de la presse, par la raison péremptoire que l'imprimerie n'existait pas, on avait son franc parler même vis-à-vis du roi, qui invitait ses sujets à lui présenter leurs doléances et leurs vœux.

Nous n'avons même plus, en réalité, la liberté électorale politique, tant le pouvoir central la fausse par le mensonge et les candidatures officielles, et l'escamote par l'invalidation des élus qui lui déplaisent. D'où il suit que la prétendue liberté moderne n'est qu'un vaste système où la fourberie domine et mène tout.

« Pourvu qu'on parle au peuple de liberté et d'égalité, disait Napoléon, on peut l'opprimer à son aise, et lui faire payer jusqu'à son dernier sou. »

On ne saurait mieux peindre la bêtise humaine habilement exploitée par nos modernes gouvernants. Au Moyen Age on ne s'y fût pas laissé prendre.

Notion de la liberté.

Aussi bien les bons esprits commencent à distinguer la liberté et la licence. Après avoir été engoué de tout ce qui portait l'étiquette de la première, on commence à se défier d'une étiquette si souvent menteuse. On s'aperçoit que les plus âpres à la réclamer n'y tiennent pas tant pour elle-même et pour le bien public, que pour arriver au pouvoir. Quand ils y sont, on sait ce qu'ils en font.

On commence à se dire que toutes les libertés sont loin d'être un progrès, que la plupart sont des satisfactions ou des armes données à l'esprit du mal. Ceux qui sont éclairés de l'esprit chrétien l'ont toujours su. II n'est pas de question philosophique ou sociale sur laquelle l'Eglise n'ait prononcé, dès longtemps, le dernier mot de la sagesse. Dans l'espèce, ce mot est celui-ci : La liberté du bien est un bien, la liberté du mal est un mal.

Disputez tant que vous voudrez sur ce qui est le bien et le mal, le vrai et le faux; depuis des siècles vos écoles varient là-dessus, ce qui prouve que vous n'en savez rien. L'Eglise, la plus haute autorité doctrinale qui soit ici-bas, par sa durée, par le nombre et l'élévation de ses génies, le sait, elle. Depuis dix-neuf siècles elle n'a pas varié, et cette immutabilité est une preuve de sa supériorité.

Aux XII'' et XIII'' siècles, où l'influence de l'Eglise était prépondérante, la société était coniino uuv bergtMie heureuse sous la conduite de son berger. Elle se déliait des loups auxquels la crédulité publique s'abandonne aujourd'hui. Content de ses libertés, le peuple nV-n demandait pas

-d'autres. Il n'eût pas voulu de celles que, dans sa probité et son bon sens, il eût lui-même qualifiées de licences.

Ces réflexions faites, quittons le terrain des principes <3t des abstractions. Ils ont besoin, pour être admis par ceux qui les contestent, d'être corroborés par l'expérience •et les faits. C'est la grande loi qu'a posée, nous l'avons vu, Roger Bacon.

Les libertés sont, ou des sûretés que le peuple prend contre des tyrans, ou des franchises que de bons rois octroient ou reconnaissent à leurs sujets. Ce dernier cas se représente souvent du xi*" au xiii^ siècle. Pendant tout le -Moyen Age l'Eglise n'avait pas cessé de travailler à les obtenir pour le peuple. C'est à cette double démonstration que sera consacrée cette seconde partie de nos Etudes. Ea voici d'avance le résumé.

Phases de la liberté depuis le Moyen Age jusqu'à la Révolution.

Les admirateurs de nos libertés modernes croient résumer la critique du Moyen Age dans un seul mot : la Féodalité. Nous verrons leur erreur.

On entend par féodalité un état de choses, un ensemble de lois et de coutumes qui régissaient l'ordre politique et social au Moyen Age. On la croit le tombeau de la liberté, die en fut le berceau.

Elle eut plusieurs phases, commença par être favorable au peuple qui l'aimait, puis finit par devenir oppressive. Le peuple, alors, fut soutenu par l'Eglise, qui l'organisa puissamment par l'association connue sous le nom de la Paix et la Trêve de Dieu. « C'était surtout autour des

églises, dit Michelet, que fermentaient les idées d'affranchissement, FEglise ayant jeté les bases d'une forte démocratie (0. »

De là naquirent les Communes. La royauté prit parti pour elles et confirma leurs libertés. Elle était d'autant plus libérale et paternelle que le monarque était plus chrétien.

Hors cet annel n'ai point d'amour, disait saint Louis en montrant l'anneau qu'il portait au doigt et sur lequel étaient gravés ces mots : Dieu, France et Marguerite. Son peuple tenait, après Dieu, la première place dans ses affections, et son peuple le lui rendait.

Mais de même que les seigneurs féodaux avaient commencé par être paternels et fmi par devenir oppresseurs, la royauté, qui avait soutenu les Communes, arriva, à son tour, à dater de la Renaissance, à supprimer peu à peu le& coutumes et franchises qu'elle avait encouragées et respectées. De là les abus existants lorsque les députés aux Etats généraux de 1789 demandèrent, à l'unanimité, la réforme de ces abus avec le maintien de la royauté, redevenue paternelle sous l'infortuné Louis XVI.

Des sophistes, des ambitieux et des scélérats résistèrent à la volonté nationale librement exprimée. Ijs substituèrent, aux réformes, une Révolution qui, sans nous donner une liberté de plus, couvrit la France de sang et de ruines. La République se personnifia dans la guerre civile, la Terreur et la banqueroute.

L'empire, au commencement de ce siècle, et depuis, représente le despotisme et l'invasion : le premier aboutit à Waterloo, le second à Sedan.

La monarchie de 181o à 1848 n'a amené ni la terreur,.

(1) Histoire de France, l. II, p. ':!G4.

ni rinvasion, ni la banqueroute; mais la paix, l'ordre eî la liberté, et avec eux, la prospérité publique. Elle nous a légué TAlgérie.

Nous ne parlons pas de l'incapable et honteux régime sous lequel nous vivons.

Voilà, à grands traits, les phases diverses de la liberté en France depuis la Féodalité.

L'histoire de ses vicissitudes démontre que son sort a toujours été lié à l'influence sociale de l'Eglise. Lorsque la société a été sous la direction de celle-ci, la liberté a suivi une marche ascensionnelle. C'est ce qui est arrivé au Moyen Age.

Quand l'influence païenne a remplacé ou partagé la sienne, comme sous la Renaissance et l'ancien régime, la liberté a décliné.

Voilà le fait capital qui ressort de la philosophie del'histoire depuis l'ère chrétienne. Le christianisme a conquis, pour lui et pour le monde, la liberté en soufl'rant trois siècles de persécution qui en ont été l'aurore. Après la période des invasions, le Moyen Age a été son midi ; à partir de la Renaissance gréco-païenne, la royauté,, viciée et absolue, en a été le crépuscule.

Au moment où la France marchait d'accord avec le roi, en 1789, on a pu croire qu'elle allait revenir à son midi. L'Assemblée nationale avait décerné à Louis XVI le titre de restaurateur des libertés françaises. La Révolution antichrétienne fit systématiquement dévier ce grand mouvement national. La franc-maçonnerie et les encyclopédistes, dont elle était l'agent, ne visaient qu'à exclure de la liberté l'Eglise, à qui le monde l'avait due.

Comme, au fond, la France était restée chrétienne et monarchique, malgré les éléments dissolvants du xviii^ siècle, la Révolution, pour l'immense majorité, était

l'ostracisme en religion et en politique. Mais les révolutionnaires parlèrent beaucoup des droits de Vhomme, tout en se maintenant au pouvoir par la Terreur. Ils justifièrent ainsi cette remarque de Bossuet : « Séduite par V appât de la liberté^ la multitude suit en aveugle, pourvu qiielle en entende seulement le nom (0. d

(1) Oraison funèbre d'Henriette de France.

Page 1