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PREMIERE ETAPE DE LA LIBERTE

La conversion des barbares par l'Eglise.

La conversion des barbares par l'Eglise.

Contrairement aux préjuges reçus, jamais les libertés utiles ou désiréeSy les autonomies locales, ne furent plus générales et plus étendues qu'au Moyen Age, du xi^ au XIV® siècle. Nous n'oserions pas avancer hardiment une proposition si contraire aux idées généralement reçues, si elle n'avait été irréfutablement démontrée par les maîtres incontestés de la science historique en ce siècle.

La première étape vers la liberté fut la conversion des barbares conquérants par l'Eglise ; la seconde fut l'organisation féodale au ix® siècle. La fondation des Communes, sa troisième étape, en fut en même temps la conquête définitive. Dans chacun de ces mouvements eh avant nous constaterons l'influence décisive de l'Eglise.

Pour cette démonstration il est nécessaire de remonter au point de départ, c'est-à-dire à l'état de choses qui a précédé les invasions du v® siècle et la conversion des barbares.

Ecoutons, là-dessus, un historien particulièrement compétent.

« L'édifice païen, dit M. Demolins, avait pour base l'es-

clavage, et pour sommet César. En bas l'esclave sans droit, en haut le pouvoir sans frein, partout la terreur....

« On retrouve dans le municipe romain les traits de la société romaine : l'oppression et l'esclavage. Les magistrats municipaux n'ont d'autre mission que de garantir l'intégralité de l'impôt. La charge de curiale n'est pas donnée à l'élection; c'est une charge imposée par le gouvernement.

« La classe intermédiaire entre les curiales et les esclaves, classe que les Romains appelaient jj/e6s (la plèbe), comprenait, d'une part, les petits propriétaires trop peu riches pour entrer dans la curie, de l'autre, les marchands> et les artisans libres. Cette classe était peu nombreuse et tendait constamment à se fondre, par en haut dans la curie, par en bas dans la population esclave, base de la société païenne. A Rome, qui comptait, vers la fin de la République, un million deux cent mille habitants, il y avait à peine deux mille propriétaires. Aussi un seul individu avait-il souvent plusieurs millers d'esclaves à son service.

« L'esclave était exclu de toute participation au droit public et politique. Entre esclaves il n'y avait ni mariage, ni parents, ni famille, ni paternité. Si les lois mentionnent l'union des esclaves, le droit ne s'en préoccupepas ; c'est une simple union de fait, comme celle dQ& animaux. L'esclave est entièrement sous la puissance de son maître, qui a sur lui droit de vie et de mort.

« Telle était l'organisation du municipe romain, composé de la classe des curiales, de celle des esclaves et de la plèbe.

« A ré[)()(iue de l'invasion des barbares et de la chute de l'empire romain, le municipe fut transformé.

« Tandis que la puissance municipale, créée et soutenue dans un but fiscal, s'en allait en poussière, une autre puissance avait grandi, destinée à relever les ruines

accumulées par l'ompire en décadence et à amortir, pour les populations, le choc des hordes barbares qui envahissaient la IVonlière par tous les points (^). »

Cette puissance nouvelle était le clergé chrétien, représenté surtout par les évoques.

« L'évéque, dit M. Guizot, était devenu le chef naturel des habitants des villes, le véritable maire. Son élection €t la part qu'y prenaient les citoyens devenaient l'aflaire importante de la cité. Souvent l'évoque avait le titre de déienseur, defensor.

« C'était aux évoques que s'adressaient les provinces, les cités, toute la population romaine, pour traiter avec les barbares. Ils passaient leur vie à négocier, à correspondre, à voyager; seuls actifs et seuls capables de se faire ■entendre dans les intérêts, soit de l'Eglise, soit du pays.

« C'était à eux aussi que recouraient les barbares pour rédiger leurs propres lois, conduire les affaires importantes, donner à leur domination quelque ombre de régularité. Une bande de guerriers errants venait-elle assiéger une ville ou dévaster une contrée, tantôt l'évéque paraissait seul sur les remparts, revêtu des ornements pontificaux, et après avoir étonné les barbares par son tranquille courage, il traitait avec eux de leur retraite. Tantôt il faisait construire dans son diocèse une espèce de fort où se réfugiaient les habitants des campagnes (2). »

« Quand les Franks envahirent l'empire romain, dit à son tour M. Ribot, dans son beau livre du Rôle social des idées chrétiennes, la seule autorité qu'ils trouvèrent devant eux fut celle des évoques, qui exerçaient partout les fonctions municipales de defensores; c'est-à-dire qu'ils

(1) Le mouvement communal et municipal au Moyen Age.

(2) Etsais, c. ii, § 4.

étaient chargés de défendre, devant les envahisseurs, les intérêts de la ville où ils résidaient. La plupart des magis trats romains s'étaient enfuis pour échapper aux vainqueurs. Ce fut donc avec les évêques que les barbares traitèrent ; ce furent eux qui s'interposèrent entre les Gallo- Romains et les barbares, et qui modérèrent les rigueurs, de la conquête. Quand la conquête fut consommée, quand les Franks se furent établis au milieu des vaincus, il n'est pas difficile d'imaginer l'ascendant que durent prendre, sur ces hommes grossiers, les habitudes et les mœurs policées des peuples qu'ils venaient de soumettre.

« Cette influence bienfaisante fut exercée surtout par les évêques. D'abord, ils convertirent les Franks, comme saint Rémi convertit Clovis; de plus, ils devinrent les conseillers de ces rois barbares, et cest ainsi quon leur doit toutes les institutions des peuples modernes, notamment les institutions représentatives.

« Dans le \f siècle, on ne compte pas moins de cinquante-quatre conciles; or, dans ces conciles, assemblées mixtes, les questions politiques sont autant traitées que les questions religieuses. iMème dans les assemblées séculières, les évêques avaient leur place. Dans l'assemblée de Paris, en 614, ils siègent à côté des nobles.

« C'est ainsi que les institutions représentatives ont une origine chrétienne. Elles ne sont pas autre chose que LES COUTUMES DE l'Eglise thanspuhtées dans l'administration DE l'Etat. »

Nous ne sommes qu'au vii° siècle, et jusqu'ici nous ne voyons d'autre trace de servitu(h^ que celle existante sous l'empire romain, et celle cjui résulte de la guerre et de l'invasion. Dès le dêlmt, l'Eglise et It^ M(»yen Age la combattent et en aitéiuKMit les rigueurs.

Les envahisseurs avaient compté l'imposer aux peuples

envahis, mais l'Eglise déjoue leurs plans en les courbant eux-mêmes sous la loi de l'Evangile, et en faisant, des vainqueurs et des vaincus, une môme nation, une môme famille. Rien, en effet, ne ressemble à une famille comme l'organisation primitive de la féodalité dont nous parlerons tout à l'heure. On peut suivre, dans l'histoire, les^ phases diverses qui précédèrent, pour nos aïeux, l'avènement de la liberté politique, et firent des évoques les véritables instituteurs des libertés municipales.

Un moine du viii° siècle nous montre, dans la naïve simplicité de son langage, comment ils s'acquittaient de leur charge, et comment ils substituaient, aux doctrines païennes du pouvoir, les maximes du christianisme. C'est saint Léger, évoque d'Autun, qui s'adresse au roi et aux seigneurs franks :

« Seigneur roi , et vous princes, dit le pontife, par la régénération du saint baptême et par l'humaine condition, vous êtes les frères de ces malheureux et leurs semblables. Prenez en compassion des frères qui vous ressemblent; aimez-les comme tels, vous souvenant que les miséricordieux obtiendront miséricorde. »

Comment voudrait-on qu'un tel esprit, inspiré par l'Eglise à ses nouveaux fils spirituels, n'eût pas porté ses fruits de justice et de liberté?

« C'est avec un respect filial, ajoute M. Demolins, que nous relisons ces lignes écrites il y a bientôt douze siècles. Il nous appartient à nous, fils du Tiers Etat, de rappeler ces souvenirs: ils sont notre patrimoine et la charte de nos libertés. Si nous sommes quelque chose, si nous avons pu sortir de l'esclavage, c'est à nos évoques que nous le devons, c'est à ces hommes qui proclamèrent, dans les vieilles cités du Moyen Age, la liberté, l'égalitéet la fraternité chrétiennes. »

Ces figures d'évêques et de moines déplaisent à nos laïcisateurs. Pour un peu, ils leur préféreraient encore les Alaric et les Attila. Il fallait pourtant ceux-là pour convertir ceux-ci. Nous voudrions bien savoir comment nos anticléricaux s'y seraient pris pour les remplacer dans l'entreprise où ils ont si merveilleusement réussi. Croientils que la Déclaration des droits de Ihomme eût opéré le miracle de la conversion des barbares?

C'est en leur enseignant leurs devoirs au nom de Dieu, que l'Eglise et ses pionniers les ont transformés et civilisés.

Les hommes ne savent que trop leurs droits, qu'ils sont toujours portés à s'exagérer; on n'a pas besoin de les leur prêcher. C'est exciter leur envie et leurs haines ; c'est les diviser, au lieu de les rapprocher et de les unir. Nous ne le voyons que trop après cent ans de révolution au nom des droits de Vhomme. Ceux-ci n'ont abouti qu'à créer le socialisme et le nihilisme, c'est-à-dire à creuser un volcan universel, dont l'éruption menace le monde.

Et qu'on ne dise pas : ce sont là des rêves; notre société en vaut bien une autre, tout n'y fonctionne-t-il pas comme à l'ordinaire? Ceux qui raisonnent ainsi ne s'aperçoivent pas du travail souterrain qui la mine. Jusqu'au moment où un volcan éclate, l'herbe continue de pousser, les fleurs s'épanouissent, les arbres donnent leurs fruits, la nature entière sourit, lorsque, tout à coup, la lave comprimée s'élance, détruit tout sur son passage, engloutissant une contrée entière, tout à l'heure resplendissante au soleil.

Arrivons à l'organisation féodale, seconde étape vers la liberté. Il n'exista pas d'état social plus injustement ■décrié.

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