TROISIÈME ÉTAPE DE LA LIBERTÉ : LA FONDATION DES COMMUNES
I. La Paix et la Trêve de Dieu. Fondation des Communes. — II. Caractère paternel de la royauté au Moyen Age. — 111. Droit public chrétien; ordre social chrétien.
La Paix et la Trêve de Dieu. — Fondation des Communes,
La pensée fondamentale des travaux historiques d'Augustin Thierry, c'est le redressement de l'erreur qui consiste à croire que le Tiers Etat est sorti de dessous terre en 1789. Il établit qu'il est sorti des Communes du Moyen Age. « Vers le xi^ siècle, dit-il, les classes populaires avaient déjà conquis leurs libertés et en jouissaient pleinement. Il y a des ordonnances royales qui dépassent, sur certains points, les garanties modernes de la monarchie constitutionnelle. Il n'y a point, chez nous, de droits de fraîche date, notre génération doit tous les siens au courage des générations qui l'ont précédée. »
Nous allons voir que c'est dans le vieux sol du Moyen Age, en effet, que plongent les racines de toutes les
libertés dont la France a joui, et même de celles dont elle est privée aujourd'hui.
Après le spectacle d'une grande union sociale qu'elle avait donné d'abord, la féodalité devint oppressive.
L'Eglise n'hésita pas, alors, à se prononcer pour les opprimés contre les oppresseurs. Elle organisa le peuple par l'association qui, sous le nom de confrérie, éveille la même idée que l'expression moderne de confraternité. Ces associations sont connues sous le nom de la Paix et la Trêve de Dieu,
On entendait particulièrement par la Paix, celle où l'on jurait de se protéger mutuellement, de combattre ses violateurs, de défendre les clercs, les femmes, les faibles, les paysans, les marchands. Tous les hommes, à partir de douze ans, devaient prêter serment à l'association.
« Ce serment, dit M. Demolins, répété d'un bout de la France à l'autre, a rallié le peuple, il a pour lui le droit; l'Eglise le lui a dit ; et il a la puissance par l'association. » Il est désormais à l'abri des entreprises et de la violence des seigneurs.
Par la Trêve de Dieu on entend plus spécialement la suspension d'armes que l'Eglise parvint à établir pendant les guerres privées du Moyen Age. C'était l'atténuation d'un mal qu'elle ne pouvait extirper absolument, une espèce de compromis entre l'esprit de foi de cette époque, et l'instinct guerroyant que cet esprit n'avait pu détruire dans ces races d'origine barbare.
Toute hostilité était interdite du mercredi soir au lundi matin, pendant les jours consacrés au service divin, et pendant des périodes plus étendues, comme depuis TAvent jusqu'à l'Epiphanie (cinq semaines), et depuis la Quinquagésime jusqu'à la Pentecôte (ti-ois mois). C'étaient
les trois quarts de Tannée enlevés aux luttes armées. Que de haines apaisées, de réconciliations opérées, de meurtres et de maux évités grâce à ces trêveSj pendant lesquelles la réflexion et les bons sentiments pouvaient se faire entendre !
« Par l'association de la Paix et la Trêve de Dieu r Eglise a organisé, contre la puissance seigneuriale, une agitation pacifique qui s'est manifestée par un nombre considérable de conciles provinciaux, quatre-vingts en un siècle. Non seulement elle appelle dans ses Conciles les évêques, les abbés, les simples prêtres, mais elle convoque à ces assemblées, auxquelles les édifices sacrés ne suffisent plus, et qu'elle tient sous la voûte du ciel, les habitants des villes et des campagnes, les bourgeois et les manants (^). »
C'est de là que date l'origine des Communes, dont la sécurité et les libertés iront toujours grandissant. i'/étaient des villes placées en dehors du régime féodal proprement dit, ayant des libertés étendues qui en taisaient comme autant de petits Etats ou de petites républiques. Selon l'expression de César Cantu, la Commune n'était que la famille agrandie.
Le mot commune, adopté en France, dans les Pays-Bas et en Angleterre, était la traduction de com^munitaSy <îomme le mot république, en Italie, était la traduction de res publica. La signification était la même : chose comr mune et chose publique sont en effet synonymes.
Ce fut aux xi^ et xii^ siècles que les Communes se formèrent en plus grand nombre. Au xiii®, elles étaient en pleine prospérité.
Il faut lire dans l'ouvrage de M. Demolins la nomen-
^1) Demolins, Hisloire de France.
^lature des libertés populaires au Moyen Age, la part qu y eurent TEglise et les princes chrétiens.
« Municipes restaurés, villes de consulats, villes de- 2ommunes, villes de bourgeoisie, bourgs et villages affranchis, une foule de petits Etats plus ou moins complets, d'asiles ouverts à la vie de travail sous la liberté politique et civile; tels sont, dit-il, les fondements que posa le xii^ siècle. »
Pour faire comprendre l'étendue des libertés municipales au Moyen Age, libertés supérieures à celles d'aujourd'hui sous la centralisation moderne, Guizot suppose qu'un bourgeois du xii*" ou du xiii^ siècle vienne visiter une de nos villes actuelles. « Il s'enquiert, dit-il, de ce qui s'y passe, de la manière dont elle est gouvernée, du sort des habitants. On lui dit qu'il y a, hors des murs, un pouvoir qui les taxe comme il lui plaît, sans leur consentement, qui convoque leur milice et l'envoie à la guerre, aussi sans leur aveu. On lui parle des magistrats, du maire, et il apprend avec étonnement qu'ils ne sont pas^ nommés par les bourgeois de la ville. Il apprend que les affaires de la commune ne se défendent pas dans la commune, qu'un fonctionnaire les administre de loin. On lui dit que les habitants n'ont pas le droit de s'assembler, de délibérer en commun sur tout ce qui les touche. Le bourgeois du xif siècle, habitué à toutes ces franchises,, reste confondu.
« Mais la scène change. Un Français du xix" siècle pénètre dans une ville du Moyen Age. Il se trouve dans une espèce de place forte, défendue par des bourgeois armés; ces bourgeois se taxent eux-mêmes, élisent leurs magistrats, jugent, punissent, s'assemblent pour délibérer sur l(nirs affaires. Tous viennent à ces assemblées. Ils font la guerre pour leur compte contre leurs seigneurs;
ils ont une milice; en un mot, ils se gouvernent euxmêmes, ils sont souverains. Le Français du xix'' siècl(^ n'en peut croire ses yeux ('). »
On voit combien est fausse Tidce qu'on se faisait du Moyen Age avant que les historiens contemporains eussent redressé les jugements ignorants ou mensongers qui ont fait tant de dupes.
Les Communes avaient un maire, des échevins, un sceau, une milice bourgeoise. Elles s'administraient, en un mot, comme nous venons de le voir. La formule de leurs droits était: Scabinatus, collegium, majoratus, sigillum, campana, berfrediis et jurisdictio, c'est-à-dire les droits d'échevinage, de collège, de mairie, de sceau, de cloche, de beffroi et de justice, qui constituaient une véritable autonomie. Les échevins étaient des officiers municipaux chargés de la police et des affaires de la commune; le collège était la compagnie de personnes notables revêtues de la même dignité. Le droit de cloche et ie beffroi était un moyen d'appel et de ralliement.
La royauté vit l'intérêt de la justice et le sien propre à soutenir les Communes et à confirmer leurs franchises et .eur indépendance. Celles-ci n'offraient aucun danger, vu .'accord du gouvernement et des communes. Aujourd'hui, dvec les idées révolutionnaires inculquées au peuple, elles seraient dangereuses et impossibles. La guerre civile sortirait de l'autonomie des communes armées. N'est-ce pas léjà la menace qu'a suspendue sur notre tête la Commune ie Paris, même non armée? L'esprit révolutionnaire et intichrétien est la double maladie de la France actuelle. Peut-être de l'excès du mal naîtra le remède.
« Ceux qui ne sont pas convaincus par la révélation
(1) IJùtoire de France.
du bien et du vrai, disait le P. Lacordaire, sont quelquefois éclairés par la révélation du mal et du faux. » Combien connaissons-nous d'anciens sceptiques et révolutionnaires qui, instruits par l'histoire depuis un demi-siècle, et notamment par les événements contemporains, ne voient de salut politique, pour la France, que dans le retour à la monarchie, de salut social que dans le retour au christianisme et à l'Eglise son organe !
C'était bien la peine d'attaquer tout cela, depuis un siècle, pour fmir par une découverte qui nous ramène à deux choses en honneur au Moyen Age : l'Eglise et la monarchie, favorables, l'une et l'autre, à la liberté, audacieusement violée ou hypocritement faussée aujourd'hui.
Pendant que les savants et les philosophes raisonnent ou tâtonnent, pour trouver la vérité sociale, la vraie réforme sociale, le chrétien, avec sa boussole, y arrive de plain-pied. Il n'a pas besoin des éclairs des orages pour reconnaître sa route. Toutefois, il faut bénir ces éclairs lorsqu'ils remettent dans le bon chemin ceux qui n'y étaient pas, comme saint Paul à Damas.
M. Thiers fut de ceux-là. Il symbolisa un moment le revirement des esprits auquel nous faisons allusion. Après la Révolution de 1848, dans une lettre célèbre à son ami Madier de Montjau père, il se déclarait éclairé par les événements, et déposait ses préjugés anticléricaux. Dans la commission de la loi sur l'enseignement, en 1850, il était d'avis, dans son zèle de néophyte, de remettre renseignement primaire aux curés. L'évêque d'Orléans et le comte de Falloux refusèrent cette oflre, compromettante pour le clergé, ne voulant que le droit commun dans la liberté. Cette devise fut celle des hommes d'Etat catholiques, en France et en Belgique, en ce siècle.
Quinze ans après, dans une réunion mémorable au
château d'Augcrville, chez M. Berryer, avec MM. de Moutalembert, de Falloux, de Salvandy et M»' Dupanloup, M. Thiers avait aussi désavoué ce qui, dans ses écrits et dans ses actes, notamment en 1830, avait été opposé au principe de l'hérédité monarchique. Il avait promis, pour l'avenir, de se vouer à son triomphe. « T affirme, dit M. de Falloux, quà ce moment, M. Thiers était sincère. » Peu de temps après, l'ambition le faisait manquer à ses engagements. Lui qui avait dit que la république, en France, conduirait toujours au sang et à l'imbécillité, s'y rallia lorsqu'il put en être le chef. « // préféra, dit M. de Falloux dans ses Mémoires, le premier rang au premier rôle. »
Les Cincinnatus et les Washington sont rares. Grâce à M. Thiers, la France est sous le régime des incapacités et des hontes qui l'abaissent et la laissent isolée en Europe. Les hommes valent plus par le caractère que par les talents, et M. Thiers était un pauvre caractère. Il parut grand, un instant, grâce à l'heureuse et puissante influence exercée sur lui par trois grands esprits, qui étaient, en même temps, trois nobles âmes : Montalembert, de Falloux et l'évêque d'Orléans. Il tut leur allié de 1849 à 1870, dans la question de la liberté d'enseignement et dans celle de la question romaine, qui lui fournit ses plus beaux triomphes oratoires.
Mais revenons à notre sujet.
On dit que les Communes durent leur affranchissement à la royauté. Selon Aug. Thierry, c'est une erreur qu'il a relevée, le premier, dans un article du Courrier français du 13 octobre 1820, première ébauche de son grand travail sur l'histoire des Communes, qui forme la seconde moitié de ses Lettres sur Vhistoire de France.
Selon lui, les communes se sont affranchies elles-mêmes.
Il ne parle pas de la part considérable qu'eut l'Eglise dans^ leur affranchissement. En 1820, il avait encore les préjugés anticléricaux de cette époque. Il en est revenu plusr tard, grâce aux savants travaux historiques de l'abbé Gorini, qui a redressé tant d'erreurs do nos historiens corntemporains, en ce qui concerne le rôle social de l'Eglise dans le passé.
« De ce que les premières chartes portant concession df communes sont de Louis VI, on conclut à tort, dit Aug. Thierry, que c'est lui qui a fondé les communes. Il esf vrai qu'il n'existe aucune charte analogue antérieure au règne de Louis VI, qui reconn^^n'établissement du régime municipal à Laon, Amiens, Noyon, Saint-Quentin ; mai^ cela ne prouve nullement qu'aucune ville de France n'eût joui pleinement, jusque-là, d'un semblable régime.
« Antérieurement à la date des quatre ou cinq charte? de Louis le Gros, les grandes cités de la Provence, du Langueeloc, de la Bourgogne, possédaient une justice i\ elles, des magistrats de leur choix. De temps immémorial, Narbonne, Béziers, Lyon, Marseille, Arles, étaient de?villes de communes. En affranchissant quelques villes du nord élans son royaume, limité entre la Somme et 1» Loire, il ne fit qu'imiter ce qui existait déjà au midi. »
Augustin Thierry aurait pu ajouter : et ce qui existai! en Italie.
« Là, les franchises municipales, dit César Cantu^ s'agrandii'cnt jusqu'à constituer de glorieuses et puissantes républiques. La révullo du peuple contre l'aristocratie territoriale fut un mouveuK^nt commun à toute l'Europe féodale. L'exemple en est venu d'Italie, où les communes eurent leur développement le plus grandiose. »
On remarque que les charlos conuiionçaiont par cette
lormule : Concessi, fai accordé : c'est vrai. Mais cela prouve seulement qu'il y eut sollicitation de la part des €onimunes et acceptation de leur demande par la royauté. Existantes en fait, elles demandaient à être reconnues par le roi, pour constater leur accord et leur union, et légaliser, en quelque sorte, la situation conquise par elles. De part et d'autre on trouvait, dans cette entente, un appui réciproque, un auxiliaire contre les seigneurs hostiles.
Il nous semble qu'on peut tormuler ainsi la question communale :
Les communes, en France et ailleurs, se sont affranchies elles-mêmes; les chartes d'affranchissement, octroyées par la royauté, ne faisaient que reconnaître des droits antérieurement existants. C'est ce qu'exprime formellement, dans son préambule, celle que Philippe Auguste donna à la ville de Saint-Jean-d'Angély : « Afin quils puissent mieux défendre et garder leurs droits et les nôtres dans leur intégrité (0. »
L'origine première du mouvement communal, sa cause médiate, ce fut l'aspiration naturelle vers la liberté, chez des peuples en qui l'esprit du christianisme, inculqué par l'Eglise, avait relevé le sentiment de la dignité humaine. C'est là l'origine lointaine, la cause morale, élevée, du premier affranchissement des peuples, sur le terrain municipal.
La cause déterminante, immédiate et matérielle, ce furent les provocations des seigneurs, rançonnant ou tyrannisant les populations.
« Le peuple, poussé à bout, dit Augustin Thierry, prit les armes pour sa conservation et sa défense ; il répara
(1) ut tam nostra quam sua propria jura meîius possint defendere et magis intègre cuslodire.
les brèches que le temps et Fincurie avaient faites à ses murailles.... Bientôt les villes qui avaient pris cette attitude défensive se déclarèrent libres, sous la sauvegarde des archers qui veillaient sur leurs tours et des herses de fer qui s'abaissaient devant leurs portes.
« Au dehors, c'étaient des forteresses, au dedans, c'étaient des fraternités ; c'étaient, comme disait le langage du temps, des lieux cT amitié, d'indépendance et de paix : libertas, amicitia et pax. L'énergie de ces noms authentiques suffit pour donner une idée de l'association communale, égale pour tous, consentie par tous, qui formait l'état politique de ces hommes de liberté. »
Une fois que satisfaction eut été donnée aux aspirations légitimes des populations par l'affranchissement des communes, l'accord s'établit entre elles et leurs seigneurs. Lorsqu'un de ceux-ci arrivait au pouvoir, par la mort de son prédécesseur, une cérémonie solennelle d'installation constatait les droits réciproques des gouvernants et des gouvernés.
Dans une remarquable monographie intitulée : Histoire d'une coynmune et d'une baronnie du Quercy, au Moyen Age, M. Léopold Limayrac fait, d'après les documents du temps , le tableau d'une de ces cérémonies auxquelles tous étaient convoqués au son des cloches pour en accroître, par leur présence, l'autorité et le caractère imposant.
En voici le récit abrégé.
Il s'agit de la baronnie de Castelnau.
Les fiefs étaient représentés par leurs seigneurs en tenue militaire, et la justice par les magistrats en robe. Les paroisses avaient à leur tète les curés; les monastères étaient représentés par les abbés, et les communes par leurs consuls (maires élus); enlin, les corporations,
par leurs présidents et administrateurs, revêtus de leurs insignes. Le peuple, en habits de fête, entourait ces représentants du principe d'autorité.
Alors les consuls s'avançaient et présentaient le livre des coutumes au baron. Celui-ci se mettait à genoux, plaçait ses mains sur les saints Evangiles, et Jurait de respecter les coutumes, privilèges, franchises et libertés des communes, de protéger son peuple, et de gouverner avec justice,
A leur tour, les consuls juraient de la même manière, st l'un après l'autre, d'être bons, féaux et loyaux, et de défendre les droits du baron.
Ces serments étaient consignés dans un acte public, rédigé séance tenante par un notaire et signé par destémoins notables.
Le lendemain, les délégués des habitants de la baronnie se présentaient au baron et faisaient le même serment en leur nom. Le surlendemain et les jours suivants, les vassaux lui rendaient l'hommage lige avec le même cérémonial.
Tout cela se faisait au nom de Dieu et du roi. Le roi était la clef de voûte et le sommet de la hiérarchie. Le duc était ïhomme du roi, le comte, celui du duc, le vicomte, celui du comte, le baron, celui du vicomte. Les possesseurs de châtellenies et des arrière- fiefs dépendaient du baron, et les classes tributaires dépendaient des possesseurs de fiefs.
Au point de vue administratif, cette organisation de la France était plus simple et meilleure qu'on ne pense. Les provinces étaient gouvernées par les délégués de l'autorité royale , secondés par les Etats particuliers des sénéchaussées, composés de la noblesse et des députés des Communes, et par les Etats^ généraux, qui étaient com-