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LA LIBERTÉ AU MOYEN AGE ET DEPUIS

I. L'organisation sociale, à la fin du Moyen Age, était réfractaire à la servitude et favorable à la liberté. — L'Etat et les Etab. — H. Décadence de la liberté à partir de la Renaissance. Régime do bon plaisir et pouvoir absolu tempéré par le sentiment chrétien. — m. La Révolution française et son œuvre. Elle est le régime des libertés nominales violées ou faussées, et du despotisme eflectif. Le Dieu-Etat.

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L'organisation sociale, à la fin du Moyen Age, était réfractaire à la servitude et favorable à la liberté. — L'Etat et les Etats.

Nous avons apprécié l'esprit du Moyen Age, passé en revue ses principales institutions ou coutumes, et loin qu'on en puisse inférer qu'il fut une époque de servitude, nous y avons trouvé tous les éléments d'une conviction contraire.

Après l'avoir apprécié en lui-même, nous voulons, par un rapprochement avec l'ancien régime et la Révolution, en faire mieux ressortir la valeur comparative.

Le système féodal était, dans son principe, une vaste fédération, pour ne pas dire une vaste famille, où les

droits et les devoirs étaient réciproques. La situation des serfs, des ouvriers, des prolétaires, était souvent supérieure à celle de leurs similaires aujourd'hui. La royauté était paternelle, la chevalerie était une garde-noble au service du faible. La dîme et la corvée étaient des impôts bien doux auprès de ceux qui les remplacent à présent.

Tout cela s'explique par l'esprit de justice et de fraternité chrétiennes qui dominait alors, et par l'organisation de la société elle-même à la fin du Moyen Age.

Cette organisation était essentiellement réfractaire à la servitude ; elle garantissait partout les libertés collectives et individuelles détruites par la Révolution, et disparues sous notre régime centralisateur à outrance.

€ On n'y connaissait pas l'Etat, dans le sens qu'on donne aujourd'hui à ce mot. S'il s'agit de l'Etat au sens moderne ou romain, de l'Etat abstrait, pris par opposition aux particuliers, rien n'est plus étranger aux idées du Moyen Age. L'Etat ainsi entendu n'existe pas alors. Il y a le roi, les seigneurs, les communes, l'Eglise, les communautés, les corporations et corps de métiers, to.ut cela se mouvant librement dans sa sphère, ayant chacun sa vie propre et indépendante.

€ Aussi disait-on : les Etats et non pas l'Etat, Quand leurs députés se réunissaient, on disait : les Etats généraux. Le royaume de France, c'était l'ensemble et non pas l'abstraction des Etats. A aucune époque l'Etat ne fut plus concret. »

« On eût souri si quelqu'un s'était avisé, au Moyen Age, de déclamer magistralement eette sentence moderne: Il ne doit pas y avoir d'Etat dans l'Etat (*). »

Elle eût paru, avec raison, la négation des différentes

{i) La M de Beaumont, par M. l'abbô Difouikt.

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libertés individuelles et collectives, puisqu'elle eût entraîné la suppression des Etats au profit d'une autorité unique et exclusive accaparant seule le pouvoir. Personne alors, pas même le roi, ne songeait à le revendiquer. Il ne se considérait que comme le suzerain d'une confédération.

La monarchie dans VEtat, V aristocratie dans la province, la démocratie dans la communCy telle était l'organisation sociale; le système le plus favorable à la liberté. Grâce à la Révolution, il n'y a plus à présent que V autocratie de l'Etat se faisant sentir jusqu'à la Commune, par ses fonctionnaires et les maires, révocables aujourd'hui, indépendants autrefois.

Nous ne prétendons pas nous élever, d'une manière absolue, contre la centralisation qui a pu devenir nécessaire ou avantageuse à certains points de vue. Ce que nous disons seulement, c'est que le Moyen Age, qu'on accuse d'être une époque de servitude, fut, au contraire, l'époque où toutes les libertés individuelles et collectives étaient à leur apogée. Les seigneurs féodaux d'abord, et l'autorité royale ensuite, les reconnaissaient et les respectaient.

II nous reste à établir que ces libertés n'ont fait que dégénérer à partir de la Renaissance et sous l'ancien régime, et qu'elles ont disparu sous la Révolution, au profit de V omnipotence de VEtat, qui n'en supporte aucune qui le contredise et lui porte ombrage. L'oppression est devenue légale, parce que les lois oppressives et les invalidations d'élections qui déplaisent au pouvoir, sont votées par une majorité. La Révolution a inventé et fait prévaloir cette monstruosité philosophique, que le nombre fait le DROIT. Au Moyen Age, la justice seule fait le droit, et l'Evangile inspire la justice. Là est la raison de la supériorité morale du Moyen Age sur tous les autres temps.

Décadence de la liberté à partir de la Renaissance. — Régime du bon plaisir et pouvoir absolu tempéré par le sentiment chrétien.

Au point de vue politique, la Renaissance fut, partout, la renaissance du pouvoir absolu.

Nulle doctrine politique n'était plus favorable aux libertés populaires que celle émise par saint Thomas d'Aquin au xuf siècle, dans son livre : Du gouvernement des princes; nous avons vu cela dans notre première Etude. Aucune n'est si favorable à la tyrannie que celle exposée au xvf siècle, par le grand écrivain politique Machiavel, dans son livre : Du prince.

L'esprit des deux époques se reflète exactement dans ces deux ouvrages.

Si l'on comprend par « Moyen Age > Fépoque où la société fut sous la direction de l'Eglise et animée de Fesprit vraiment libéral (^) et chrétien, Philippe le Bel marque la ligne de démarcation entre cette période et les temps qui suivirent, retournés au droit public romain.

A partir de ce prince, l'esprit religieux et hardiment libéral, qui était le double caractère du Moyen Age, de Charlemagne à saint Louis, fait place, dans les régions du pouvoir, à un esprit de plus en plus licencieux et absolu, procédurier et astucieux. La voix de l'Eglise, jusque-là écoutée, pour le bonheur des peuples qui l'aiment

(1) Libéral : qui est favorable à la liberté civUe et politique. (Dictionnaire de l'Académie française.)

En ce sens, nul ne fut plus libéral que l'Ëglise, à qui le monde moderne dut toutes SOS libertés.

et la respectent, cesse peu à peu de l'être. La jalousie des parlements, que Philippe le Bel avait créés pour s'en faire un point d'appui contre l'Eglise, relègue celle-ci dans son domaine spirituel et lui refuse toute influence civile, politique ou judiciaire. Les légistes soufflent au peuple la suspicion contre elle, comme aujourd'hui. Elle a le sort qu'a souvent l'honnêteté victime de l'habileté.

Sous Philippe Auguste et saint Louis, les légistes existent déjà, il est vrai; saint Louis fait même traduire en français le Digeste; mais il repousse les maximes despotiques que lui apportent les légistes.

Philippe le Bel, au contraire, est d'accord avec eux pour rendre la royauté absolue en matière de lois, de justice, de finances. Ils n'ont souci ni des droits des nobles, ni de ceux du peuple, ni de ceux de l'Eglise. Les droits du souverain, seuls, les occupent, tels qu'ils étaient consignés dans les lois de l'empire romain. Le règne de Philippe le Bel est vraiment le règne des légistes.

Il est le premier qui ait osé employer cette formule : a Par la plénitude de notre puissance royale. »

Sous François P' et sous Henri II, la royauté devient ouvertement absolue. C'est du règne du premier que date cette autre formule : c Car tel est notre plaisir. » Les Etats généraux tombent en désuétude.

Lorsque les délégués du Parlement de Paris vinrent trouver François P*" à Amboise, pour protester contre le Concordat de 1516 et l'abolition de la Pragmatique sanction, il leur dit: « Je suis le roi, je veux être obéi; portez mes ordres demain à mon Parlement de Paris. »

Comme ils difl*éraient leur départ, le roi ajouta : « Si demain, avant six heures, ils ne sont pas hors d'Amboise, j'enverrai des archers pour les prendre et les mettre au cachot pour six mois. » Dans une circonstance analogue,

des magistrats avaient fait, à Louis XI, de justes représentations sur un édit qu'il avait rendu. Louis XI avait retiré l'édit.

Sous Charles IX, la connaissance des affaires civiles est enlevée aux justices municipales, et peu à peu tous les droits des communes sont abolis.

L'esprit césarien et despotique gagne même Charles- Quint et Philippe II. Nous avons vu le second détruire les Certes d'Aragon. Tous deux reviennent à une confusion au moins partielle des pouvoirs temporel et spirituel. Ils invoquent la raison d'Etat pour repousser l'ingérence du pape en faveur de la miséricorde, à l'égard des hérétiques d'Espagne ou des révoltés des Pays-Bas.

Une publication récente a révélé un exemple remarquable de la résistance des princes à l'intervention miséricordieuse des pontifes, même dans des circonstances où cette intervention était le plus naturelle.

On sait combien la lutte religieuse fut longue et terrible dans les Pays-Bas au xvi® siècle, sous la domination de Philippe II. La cruauté du duc d'Albe, son représentant, est proverbiale.

Le pape Pie V, touché du sort des malheureuses populations des Flandres, avait chargé l'évêque d'Ascoli de se rendre à Madrid pour rappeler sévèrement, en son nom, à Philippe II, que le pardon et la clémence sont les plus belles prérogatives des rois.

Loin d'obtempérer aux conseils du souverain pontife, ce prince s'en montra tellement irrité qu'il écrivit l'inqualifiable lettre suivante à son ambassadeur près la cour de Rome.

€ Puisque Dieu, sans avoir besoin de nous, se sert de nous comme d'un instrument dans la marche des affaires, que Sa Sainteté, qui tient sa place, commence par l'imiter.

On veut que je recoure à la douceur et non aux armes; certes, je ne désire ni le sang ni la destruction des Pays- Bas; mais tout accommodement est si pernicieux que j'aime mieux me servir des armes que de permettre quelque chose qui soit contre la religion.

« En vérité, cet évêque s'est servi de mauvais termes, et j'en ai éprouvé une si vive colère, que j'ai failli tout abandonner. Faites comprendre à Sa Sainteté combien nous sommes irrité! Que le pape sache combien, en ceci, il s'est aventuré, et qu'il s'en garde à l'avenir! Il importe qu'il y ait entre nous une si bonne correspondance et un échange de respect et d'aftection tel, qu'aucune place ne soit laissée à un semblable mécontentement. De notre union dévend la conservation du saint-siège (*). »

Devant cette arrogante mercuriale du fils de Charles- Quint au plus doux des pontifes, comprend ra-t-on l'injustice qu'il y a à attribuer à l'Eglise les rigueurs des princes, même à propos de religion? Ceci n'est qu'un exemple; il y en a des milliers, et nous en avons cité beaucoup dans notre ouvrage : U Eglise est-elle contraire à la liberté i^)?

Henri IV, par nature et par conviction, semblait destiné à restituer à la royauté le caractère paternel qu'elle avait eu à la fm du Moyen Age. Rentré dans l'Eglise, après les conférences convaincantes du cardinal Duperron avec Duplessis-Mornay, il resta, comme ses ancêtres, fidèle à sa foi nouvelle et à son peuple.

Aidé par Sully, il releva l'industrie, le commerce, l'agriculture, les finances et l'armée, créa les postes, des routes et des canaux. Vainqueur des protestants révoltés, il leur accorda, par l'Edit de Nantes, la tolérance pour

(i; u règne de Philippe II et la lutte religieuse dans les Pays-Bas, par M»' Namèchk, rectour de l'université de Louvaia. (2) Paris, Palmé.

leurs opinions religieuses, connme le fit plus tard Richelieu par redit d'Alais, après avoir, lui aussi, vaincu les protestants coninic factieux.

En 1610, il apprend que des paysans ont été pillés, en Champagne, par des soldats. Il dit aux capitaines qui l'entourent : « Partez en diligence; mettez-y ordre; vous m'en répondez. Si l'on ruine mon peuple, qui nuus nourrira? qui soutiendra les charges de l'Etat? qui |)aiera nos pensions, Messieurs? Vive Dieu! s'en prendre à mon peuple, c'est s'en prendre à moi. »

Il convoqua à Rouen une assemblée de notableSy composée de neuf députés du clergé, de dix-neuf de la noblesse et de cinquante-deux du Tiers Etat, pour la consulter au sujet des grandes réformes qu'il méditait. Il leur déclara qu'il entendait suivre leurs conseils, se mettre sous leur tutelle, envie, ajoutait-il, qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux.

Le pape Grégoire VII avait conçu le plan grandiose d'une république chrétienne. Henri IV voulait le reprendre. Il rêvait à son tour une organisation nouvelle de l'Europe chrétienne, basée sur les nationalités. Un conseil suprême de tous les confédérés devait régler tous les différends sans recourir à la guerre. Le règne du droit devait remplacer celui de la lorce. Pour réali-^^Tce plan, il fallait abaisser la maison d'Autriche, qui menaçait Tindépendance des autres peuples. Henri IV alla il entrer en Allemagne, quand le poignard de Ravaillac an iHa ses généreux projets.

Par sa loyauté, son dévouement à son popple, et son entente sincère avec l'Eglise, Henri IV esi digne du Moyen Age.

Louis XIV, tout en accordant à l'Eglise dos égards et des honneurs, ne veut pas plus de ses conseils que

Philippe II. Il repousse les observations du pape Innocent XI, qui désapprouvait la révocation de TEdit de Nantes.

Louis XV donne le spectacle de débauches éhontées sur le trône. Dès le début de la Renaissance, les maîtresses en titre du roi, les mignons de Henri III, avaient indiqué les atteintes portées aux mœurs par le mélange de l'esprit païen.

Nous l'avons dit ailleurs: tout cela eût été impossible au Moyen Age.

Saint Louis avait publié un édit trop rigoureux contre les blasphémateurs publics ; il le retira sur les remontrances du pape Clément IV.

Philippe l" avait répudié sa femme Berthe, dont il avait quatre enfants, pour épouser Bertrade, mariée, qu'il avait enlevée; il fut excommunié par le concile d'Autun.

Philippe Auguste avait renvoyé sa femme Ingerburge pour épouser Agnès de Méranie; le pape Innocent IV lui fit reprendre Ingerburge et abandonner Agnès (0. Dans son séjour en Terre sainte, la facilité des mœurs musulmanes avait, sans doute, tenté Philippe P', et dans

(1) En 1864, M. Legouvé, de TAcadémie française, avait écrit, sous le nom de Deux Reines, un drame où il mettait en scène Ingerburge et Agnès Par cela seul qu'il y prenait le parti du pape, défenseur d'Ingerburge, la censure interdit la représentation de Deux Reines. L'auteur écrivit au ministre pour réclamer contre la décision de cette congrégation de l'Index laïque qu'on appelle la censure. Les examinateurs avaient allégué, pour jusiiûer leur veto, rémotion que pouvait faire naître cette question brûianto. M. Legoavé repondit que son drame ne pouvait exciter les esprits qu'en faveur d'une cause juste, colle soutenue par le pape contre le droit monstrueux de répudiation légué par les païens et les barbares.

« Quand la papauté défend celte cause, disait M. Legou'é, elle défend la cÎTilisation et la famille: sa mission est morale et évangi'lique. J'ai été heureux de la saluer comme notre prédécesseur à tous dans celle graùdo lulto pour la défense du mariage et des femmes. Elle représentait le progrès.

« On m'oppose la lutle forcément établie, dans mon drame, entre le pape et le roi. Mais Philippe y est-il abaissé dorant le légat comme roi^ entravé dans

sa mauvaise humeur, il lança cette boutade: « Saladin est bien heureux, il n'a pas de pape. » Oui, sire! mais les mœurs musulmanes ont fait tomber les pays de l'Islam où ils sont aujourd'hui, et votre noble soumission a contribué à démontrer la supériorité de l'Evangile sur l'Islam.

Le Moyen Age est rempli de ces glorieuses victoires de la force morale sur la force brutale. L'Eglise fit courageusement son devoir de gardienne inflexible de la moralité et de la justice; elle a sauvé la dignité humaine.

Au Moyen Age, Louis XIV n'eût pas osé dire : « UEtat, c*est moi. » Cette arrogante parole eût détonné avec les idées du temps. Il n'eût pas osé adopter cette doctrine des légistes, qui faisait du Roi le propriétaire du sol national ; ni osé écrire à son petit-fils : « Tous les biens de nos sujets sont à nous. j>

Le maréchal de Villeroy eût, moins encore, osé dire à Louis XV enfant, en lui montrant son peuple, d*une fenêtre des Tuileries : « Sire, tout cela est à vous, vous en êtes le maître. » Sous le droit public chrétien, en Tigueur au Moyen Age, la maxime était tout autre : c Le royaume n'est pas fait pour le roi, mais le roi pour le royaume. Non est regnum propter regem, sed rex pr opter regnum. >

Louis XV, lui-même, n'eût pas osé dire ces paroles

80Q pouvoir de roi ? Nullement. Quand il cède enfin, c'est aux prières de son peuple, au cri de sa conscience. Il lève les mains au ciel et s'écrie: Je mis 'mincu^ Seigneur I « El le dernier mot de l'ouvrage, celui qui le résume, est celui-ci : « Roi, tu n'es pas vaincu, l'Evangile est vainqueur.

t Je le demande, quel péril peut offrir la représentation d'un fait historique Mettant en lumière cette idée morale ? o

Malgré les ménagements du drame et de la lettre pour le pouvoir civil et les préjugés anticléricaux, la censure maintint son vélo. On ne pouvait, sous Hepolôon III, non plus que sous Napoléon I*' ou la République actuelle, laisser dire qu'un pape ail pu avoir raison contre le pouvoir temporel.

qu*il adressait au Parlement, en 1766 : « C'est en ma personne seule que réside Vautorité souveraine, c'est à moi seul qu'appartient le pouvoir législatif, sans dépendance et sans partage, »

On ne saurait trop le répéter, tant on a répandu le mensonge contraire, la liberté et le droit étaient respectés quand la voix de l'Eglise était écoutée, influente. Ils avaient, en elle, un défenseur vigilant. Quand elle fut évincée des conseils des nations, la tolérance, la justice et la liberté subirent de graves atteintes ; elles souftrirent et périclitèrent dans la même proportion que l'influence de l'Eglise elle-même.

Louis XVI paraît. C'est un roi véritablement très chrétien. Ivso jactOy la vieille maxime du Moyen Age : Rex propter regnum, semble revivre en lui.

M. Sémichon a démontré dans son beau livre, Les Ré/ormes sous Louis XVI, l'immense mouvement réformateur accompli, de 1787 à 1789, par l'initiative du roi, et notamment la création des Assemblées provinciales. Celles-ci avaient rendu au pays le self goveriiment et remplacé Yancien régime, malgré l'opposition trop peu connue des parlements aux vues libérales du Roi.

Malgré cela, des monstres d'hypocrisie et de cruauté poussés par d'ambitieux sectaires vont tromper et violenter le peuple, et ôter la vie au meilleur des rois.

Marat sera déifié; Louis XVI sera insulté sur l'échafaud, comme le Christ sur la croix.

Mais, de même que Jésus, élevé en croix, a attiré à lui l'univers, le martyre de Louis XVI a racheté les erreurs et les fautes de ses ancêtres. La monarchie française est réhabilitée, la chaîne de la tradition chrétienne est renouée. Pendant cent ans encore, le mensonge exploitera l'ignorance et la sottise humaines, le mal sera triomphant

et le bien comprimé, mais la vérité aura son jour, et nous y touchons peut-être.

Ainsi, après les invasions, le Moyen Age avait été, grâce à l'Eglise, une période de progrès dans la justice et la liberté ; depuis la Renaissance celles-ci avaient diminué sous l'ancien régime ; elles allaient reparaître sous le mieux intentionné des rois, quand la Révolution entre en scène.

Il nous reste à examiner l'œuvre de celle-ci.

La RéTolntion française et son œuvre. Elle est le régime des libertés nominales violées ou faussées, et du despotisme effectif. — Le Dieu-Etat. — Bilan de la Révolution.

Qu'était le xviii* siècle, dont la Révolution est la fille?

« Le xviii" siècle, disait Goethe, lut le siècle de Vesprit, comme le xvii* avait été celui de la raison. » Malheureusement M"** Necker pensait juste quand elle disait : « Rien n'est si près de la bêtise que l'esprit sans la raison, »

Cela n'empêcha pas le xviii" siècle de se donner comme le siècle de la philosophie. A s'en tenir à l'étymologie du mot, aucun ne mérita moins cet éloge, bien qu'il revêtît ses moindres personnages du titre de philosophes. Le siècle de Pascal, de Descartes, de Leibnitz, de la Bruyère et de Bossuet ne s'était pas décoré de ce beau titre. Il avait laissé ce soin à l'admiration de la postérité.

Ce qu'on entendait surtout par philosophie, au siècle dernier, c'était l'impiété. Des esprits brillants, mais taux, orgueilleux et corrompus, qui s'intitulaient philosophes, faisaient, nous l'avons déjà dit, leur cour au régent, à Louis XV, à M"** de Pompadour et à M"* du Barry, mais

ils faisaient la guerre au Christ et à son Eglise. Le culte de Mercure et de Vénus remplaçait celui de Jésus. Cela s'appelait combattre la superstition. Tout l'esprit de cette époque est là.

C'est l'esprit sceptique et païen de la Renaissance, développé et plus hardi encore ; c'est la haine fanatique du christianisme, auquel le monde doit la civilisation et le progrès.

Avec cette tournure d'esprit le xv!!!** siècle était incapable d'apprécier et même de comprendre le Moyen Age. Il en fit la légende que nous avons réfutée par l'histoire.

Une autre légende, en sens inverse, est généralement admise aujourd'hui, celle des bienfaits de la Révolution. Ici la foule n'est plus dupe de calomnies, c'est le contraire. Elle est dupe d'éloges intéressés. Mais l'admiration, comme tout à l'heure le dénigrement, résulte toujours de l'ignorance de l'histoire. Les sectaires de la Révolution se donnent comme les conquérants de la liberté. Le fait est qu'on n'en avait jamais tant parlé ; mais on prend le mot pour la chose.

Avant tout examen des faits, on se dit que la Révolution ne pouvait pas donner la chose ; et elle ne l'a pas donnée, en effet. Par cela seul qu'elle a hérité de l'esprit sceptique et païen de la Renaissance, c'était impossible. Cet esprit, Topposé de l'esprit libéral et chrétien du Moyen Age, avait supprimé bien des libertés et conduit au pouvoir absolu. Il ne pouvait pas, sous la Révolution, réparer le mal qu'il avait causé. L'esprit chrétien, seul, respecte vraiment la dignité et la liberté humaines. La doctrine du divin Crucifié, mort pour les hommes, est la seule qui ait inspiré Famour des hommes voués, en immense majorité, à l'esclavage avant le christianisme. Il faut être aveugle pour ne pas voir cela.

Pour compléter notre rapprochement entre le Moyen A^e et les temps qui l'ont suivi, nous allons examiner la Révolution française et son œuvre. Nul ne conteste qu'elle n'ait renversé bien des abus; mais qu'importe, si elle les a remplacés par d'autres, si, à une monarchie honnête et plus absolue en droit qu'en fait, elle a substitué un régime moins honnête et une centralisation à outrance cent fois plus tyrannique ? C'est ce qu'on va voir.

Après notre rapide esquisse de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours, on pourra juger quelle période a le plus profité à la vraie liberté, et quand celle-ci fut le plus réellement respectée.

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