VI. — Le vote sous la Révolution
Il est vrai que pour se donner l'apparence d'un pouvoir légitime et régulier, ceux qui l'avaient accaparé firent voter; mais dans quelles conditions?
Au préalable, on réduisit au silence tous les journaux monarchistes. On écarta du scrutin la masse des électeurs appelés à nommer la Convention. Sur sept millions d'électeurs, M. Taine a constaté qu'il en manqua six millions trois cent mille. « A Paris, sur cent soixante mill#, sept mille seulement, tournis par la lie du peuple, osèrent se présenter. Et pour arriver à ce résultat, à Paris et dans neuf départements, on avait supprimé le scrutin secret. Il fallait voter à haute voix sous la menace de la lanterne. Les honnêtes gens n'eussent pu voter selon leur conscience sans se vouer à la mort, et ils s'abstenaient. »
Voilà le respect des hommes de la Révolution pour la volonté nationale.
« La postérité, disait Vergniaud, ne comprendra jamais l'ignominieux asservissement de Paris à une poignée de brigands, rebut de l'espèce humaine. »
M. Renan se trompe donc, du tout au tout, quand il dit : « On commit l'erreur capitale de déférer à la masse la question qu'elle sait le moins résoudre : la question de la forme du gouvernement. » Cette question, les révolutionnaires ne l'ont pas soumise à la France, qui les aurait
balayés; ils Tont escamotée, résolue sans le peuple et contre lui.
Du reste, « la Convention, dit encore M. Taine, fut ellemême à la merci de la fange et de Técume ordinaire des grandes villes, qui a obtenu la reddition de la Bastille et fait le 10 août. Toute la canaille , tous les voleurs que Paris recèle et que la faction a enrôlés, fournit Tarrièregarde.
« Naturellement les femmes perdues en sont ; avec elles les voleuses et les prostituées que les septembriseurs ont élargies, puis enrôlées aussi. C'est là le public ordinaire de la Convention.
« Cette vermine antisociale grouille aux séances de l'Assemblée, de la Commune, des Jacobins et du tribunal révolutionnaire. Tel est le peuple qui, à partir des derniers mois de 1792, règne sur Paris et la Finance : cinq mille brutes ou vauriens et deux mille drôlesses (0. »
Voilà ceux que représentait la Convention, et à qui elle obéit ensuite. M"'"" Roland, dans une lettre à Buzot, l'appelle : une assemblée de lâches dominée par des brigands.
« Dans les troubles civils, dit Voltaire, les factieux sont hardis et les gens de bien timides pour V ordinaire. » Il a raison.
Guizot cite une exception à cette règle : « Ce qui fait la santé de l'Angleterre, dit-il, c'est que les honnêtes gens y sont aussi hardis que les coquins. »
En France, il n'en fut malheureusement pas ainsi sous la Révolution. Les ambitieux et les scélérats furent seuls hardis.
(1) La Révoluliun. La coaquêle jacobine, t. II, p. 401 à 409.
Vn. — Danton et l'invasion.
Un homme qui les personnifie et les dépasse tous, symbolise à lui seul la Révolution. On connaît ce mot de Danton : « De r audace, encore de r audace, toujours de V audace, et la patrie est sauvée! » « On a prétendu, pour excuser le fondateur du Tribunal révolutionnaire, que c'était contre l'étranger qu'il avait poussé ce cri de guerre. C'est faux. Il ne parlait pas à des officiers ou à des soldats partant pour la frontière, il parlait à des complices, le 2 septembre 1792, jour du massacre des prisonniers de l'Abbaye et des Carmes, un peu avant deux heures, au moment où le tocsin et le canon d'alarme donnaient à Maillard et à ses coupe-jarrets le signal convenu du carnage.
« Le tocsin qui va sonner, s'écria Danton, n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de te patrie (c'est ainsi qu'il appelait les royalistes). Pour les vaincre. Messieurs, il faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée! (Lisez ; est à nous.)
« Il savait la véritable signification du signal qui partait du terre-plein du Pont-Neuf, et il tenait à ne se trouver à ce moment décisif ni dans la salle des Feuillants, ni à l'Hôtel de ville , ni à son ministère de la justice. Il restait derrière le rideau pendant que le crime se consommait par sa volonté. Déjà il avait poussé au 10 août et dit le matin de cette journée : « Cette garce de Révolution est ratée, les patriotes n'y ont encore rien gagné. » Voilà le cri du cœur.
« Lorsqu'on 1794, débordé par le flot révolutionnaire qu'il avait déchaîné, il suivit sur l'échafaud ceux qu'il y
avait envoyés, il comprit qu'il était sa propre victime, et, se frappant la poitrine, il fit au pied de la guillotine ce mea culpa : « A pareil jour, j'ai fait instituer le Tribunal « révolutionnaire; j'en demande pardon à Dieu et aux € hommes. Dans les révolutions, V autorité reste aux « plus scélérats (*). » Il avait été leur chef.
On a beau lui élever des statues aujourd'hui, on a beau vouloir le transformer en patriote ardent et sage, en politique habile et prudent, en faire un véritable homme d'Etat, comme le veut M. Aulard, nous dirons comme celui-ci : « La légende a enfin reculé devant Vhisioire, »
Un témoignage écrasant s'élève contre la mémoire de Danton.
Ses deux fils, dont l'un est mort en 1848, l'autre en 1858, ont accepté l'héritage du nom paternel comme unpoidSf non comme un honneur. Tous deux se sont abstenus de se marier, a dit le journal le Temps, pour laisser systématiquement tomber leur nom. Peut-on imaginer un blâme plus complet et moins suspect ?
Des hommes sincères croient devoir exalter la Convention, qui a déployé une grande énergie pour repousser les ennemis du dehors. Ils disent qu'elle a sauvé la France envahie par l'étranger, en levant, avec une activité fiévreuse, des masses d'hommes pour ses quatorze armées.
Mais d'abord ce qui a fait leur force, c'étaient les excellents cadres de l'armée royale, forte de 230,000 hommes en temps de paix, de 295,000 hommes sur le pied de guerre. Aucune armée en Europe n'eût pu lui tenir tête. Il est puéril de faire honneur aux bandes révolution-
(t) J. Cardarb.
naires des victoires dues à l'armée léguée par la royauté; M. Camille Rousset Fa prouvé.
Mais qui avait attiré sur nos frontières les ennemis ^ que l'armée de la royauté a vaincus? La Révolution. La ? France, avant elle, était en paix avec toutes les nations. C'est la Révolution qui avait provoqué la guerre. Par cela seul qu'elle était l'œuvre d'une horde de scélérats, et contraire à la volonté nationale, elle inquiétait l'Europe comme un incendie inquiète un voisin, qui a le droit do travailler à l'éteindre.
La Convention n'aurait donc, en tout cas, sauvé la France que d'un danger qu'elle avait créé sur ses frontières, comme à l'intérieur, à Lyon, à Toulon, en Vendée.
Il est permis de penser que c'étaient leurs têtes autant que la patrie que les conventionnels défendaient.
VUL — V œuvre de la Révolution.
Quand on examine consciencieusement l'œuvre de la Révolution, il ne lui reste que ses méfaits ; elle a triomphé par le crime et l'hypocrisie. Elle est tout entière dans ces deux mots.
La coupole de l'Institut a retenti récemment de l'anathème prononcé contre elle par M. Renan (^).
« Tout y sert, dit-il, excepté le bon sens et la modération. Les fous, les incapables et les scélérats y son( attirés par le sentiment instinctif que leur moment d'être utiles (sic) est venu. Le succès desjou7^néesde la Révolution semble obtenu par la collaboration de tous les crimes et de toutes les insanités. Le misérable qui ne sait que tuer a de beaux jours. La fille de joie, la folle
(1) Réponse à M. Clarelie, récipiendaire.
— 330 ~ de la Salpêtrière y a son emploi. Ce temps avait besoin d'étourdis et de scélérats; il fut servi à souhait. »
Mais, au moins, le but atteint excuse-t-il Thorreur et l'insanité des moyens? Ecoutez encore M. Renan.
« La Révolution est condamnée s'il est prouvé qu'au bout de cent ans elle en est encore à recommencer, à se débattre dans la conspiration et l'anarchie. En politique, un principe qui, dans l'espace de cent ans, épuise une nation ne saurait être le véritable. »
Ce n'est pas, là, la terre promise de la liberté où la Révolution disait tendre.
En 1796, L. Prudhomme s'écrie au début de l'histoire qu'il a faite des crimes de la Révolution :
<r Après sept ans de prétendues luttes pour la liberté, ô mon pays, es-tu libre? Telle est la question que l'homme de bien se pose en parcourant cette terre de France humide de sang, cette patrie où les débris des monuments, des villes détruites, gisent à côté des cadavres; cette France jadis si peuplée, si magnifique, aujourd'hui couverte de tombeaux.
« 0 mon pays ! la liberté, objet de ton amour, a-t-elle été, au moins, le prix des crimes que des monstres ont amoncelés? Es-tu libre?.... Tout se tait. Les orphelins en deuil semblent demander seulement : quand donc viendra un homme assez courageux pour peindre les crimes publics ou secrets de nos tyrans, pour consoler les ombres de nos pères égorgés, en vouant leurs assassins à l'exécration du monde?
« Eh bien, cet homme, ce sera moi î Depuis trois ans je suis oppressé du besoin de jouir de la franchise de la presse (*). »
(1) Uéfiexions préliminaires, t. I, p. xii.
Et Prudhomme fait, en six volumes, l'histoire des liberticides. Il montre que la liberté du despoïismk fut la seule qui régna sous la République.
Honnête Moyen Age, voilà pourtant l'époque qu'on te préfère !