IX. — L'œuvre de la Royauté
On ne saurait trop le répéter, toutes les libertés dont des naïfs et des faussaires font honneur à la Révolution avaient été proclamées dans la Déclaration royale du 23 juin 1789.
Nous avons vu comment la Constituante repoussa ce royal présent pour se ménager un terrain de combat et faire dévier le mouvement réformiste en mouvement révolutionnaire où la liberté a sombré.
« L'admissibilité de tous les Français à tous les emplois, la liberté de conscience et des cultes, l'égalité devant la loi, l'équitable répartition des charges publiques, le droit du pays de contrôler et de voter l'impôt par ses représentants, tout cela, c'est le legs de la France monarchique, à l'heure où le trône était encore debout. Ceux qui, les premiers, proclamèrent ces rétormes entendirent les placer sous la sauvegarde de l'hérédité monarchique. Ils avaient raison, car dès que la monarchie fut renversée, elles firent place à l'arbitraire, aux crimes et à la tyrannie (*). »
La Bastille, cette prétendue citadelle de la tyrannie, renferfiait, quand l'honnête et infortuné de Launay la rendit à ses assassins, deux fous, quatre faussaires, et un jeune débauché enfermé à la demande de ses parents.
(1) Vicomte ob Broc, La France sous l'ancien régime.
Bientôt après, trente-cinq prisons, ouvertes par les révolutionnaires, regorgeaient de milliers de victimes innocentes, qui n'en sortaient que pour monter sur la fatale charrette et, de là, sur l'échafaud.
Plus heureuses que nous, les autres nations ont profité du généreux mouvement réformiste voulu en 1789 par le Roi et la nation, sans avoir eu à subir les horreurs et les crimes de la Révolution. Elles n'ont pas payé leurs libertés du sang ou de l'exil d'un demi-million de leurs enfants, sans compter les guerres civiles ou étrangères, le despotisme, la ruine et la banqueroute qu'elle nous a valus. Elles ont grandi et prospéré plus que nous, dans l'union avec leurs gouvernements restés debout, tandis que nous sommes divisés et amoindris par cent ans de discordes dont le germe subsiste et s'étend.
X. — L'absolutisme de l'Etat aujourd'hui est issu de la Révolution.
Mais ce qui doit nous couvrir de confusion, c'est que la liberté, chez nous, est plus nominale et fictive que réelle, tant elle est faussée par l'administration.
L'Etat est le maître de tout.
C'est lui qui rend la justice ou la fait rendre à son gré. Il a, pour cela, supprimé la magistrature inamovible, indépendante et honnête, pour y placer des créatures à lui.
Si la fantaisie lui en prend, il viole les lois par de simples décrets. Si les citoyens lésés réclament, il leur refuse le recours aux tribunaux ordinaires, même quand ceux-ci se déclarent compétents. Il prétend que les actes administratifs leur échappent, ce qui est la tliéorie du despotisme pur.
Pour ne pas paraître refuser tout à fait justice, il a créé un tribunal d'exception appelé tribunal des conflits. Ce tribunal est composé de telle sorte que la voix du président est prépondérante et décide en dernier ressort. Or, qui est le président? Le Ministre juge et partie, auteur de cette comédie.
L'Etat ne se fait pas seulement juge, il se fait aussi professeur, pour fausser les esprits et tromper les intelligences en falsifiant l'histoire au profit de la Révolution. Il faut avoir lu les manuels de Paul Bert, d'Edgar Monteil et de leurs pareils, avoir parcouru les livres d'enseignement des écoles de l'Etat, pour savoir jusqu'où peut aller l'effronterie du mensonge.
La République est obligée de fausser l'histoire pour cacher la vérité sur la Révolution, ses vices et ses crimes ; pour cacher les services et les bienfaits de l'Eglise et de la monarchie qui ont fait la France. Ne faut-il pas, avant tout, faire croire au peuple ignorant et crédule que la Révolution l'a affranchi? Faire croire, tout est là y dit quelque part Michelet.
L'Etat dirige encore et fausse le suffrage universel par ses candidatures plus que jamais officielles, par la pression qu'il exerce au moyen d'avantages matériels promis <ju refusés aux électeurs, selon leur vote. Il se débarrasse des élus qui lui déplaisent par les invalidations les plus scandaleuses.
L'Etat, enfin, se substitue à tout le monde, aux départements et aux communes. Bien que les maires soient nommés à l'élection comme ils l'étaient au Moyen Age, ils sont, dans une foule de cas, sous la dépendance du sous-préfet, obéissant à un préfet qui obéit lui-même à un ministre, lequel peut destituer le maire. Au Moyen Age, les maires étaient indépendants, et nous avons montré à
- 33i quoi s'exposaient les seigneurs qui se hasardaient à toucher à leur indépendance (*).
Cette prétention de l'Etat de tout absorber a abaissé la dignité humaine au point que des intelligences qui passaient pour élevées se sont laissé séduire et l'ont trouvée naturelle.
Michelet a écrit cette parole, qui nous fait reculer de vingt siècles :
« L'homme appartient corps et âme à VEtat, »
C'est la pure théorie de l'esclavage antique.
« Non, certes, s'écrie Guizot, dont l'esprit chrétien se révolte à cette ignominie, l'homme, quand il sert l'Etat, garde son âme, car, doué d'immortalité, il a une autre destinée que l'Etat. » Quelle supériorité de vues le christianisme ne donne-t-il pas aux intelligences qu'il éclaire, et jusqu'où ne tombent pas celles qui sont privées de sa lumière ! Voilà pourtant où conduisent les principes et les tendances de la Révolution. Ils nous ramènent à la barbarie.
« Si les libertés publiques courent un danger, dit l'éminent économiste M. Anatole Leroy-Beaulieu, ce qui les menace, ce H'eât assurément ni la théocratie, ni la monarchie de droit divin. L'écueil pour elles aujourd'hui, comme aux premiers siècles de notre ère (remarquez qu'il s'agit de l'époque des Tibère et des Néron), c'est l'oMNiPOTENCE DE l'Etat, Vasservissemeut de Vindividu, de la famille et de la société par l'Etai ; absorption rendue plus facile par l'avènement de la démocratie, c'est-à-dire par la souveraineté impersonnelle et irresponsable DU PEUPLE, substituée à l'empire d'un seul. »
C'est ce que M. Renan appelle : « L'Etat géant, omnipotent, en face de nains et de pygmées. >
(1) Voir II' partie, chap. iv, g 1.
Le philosophe Hegel, aimé des Allemands, et qui a des disciples en France, va plus loin. Du géant il fait un Dieu.
Pour lui, l'Etat, c'est Dieu phksknt : Der prœsente Gott. Il n'y en a pas d'autre. « Dans l'Etat, dit-il, il n'existe aucune liberté individuelle dans le sens pratique du mot. Les individus n^ont aucun droit. »
C'est l'hérésie sociale la plus hardie, la superstition la plus monstrueuse que l'esprit humain ait osé formuler depuis le christianisme. C'est le retour à l'idée despotique et païenne du pouvoir, dont l'Eglise avait délivré le monde. En un mot, c'est le Dieu-Etat, la Statolâtrie.
Voilà le Dieu de la Révolution. Il a deux sortes d'adorateurs : les inconscients sincères et les habiles. C'est pour les premiers que nous écrivons ceci. Voici, d'après le caustique Proudhon, ce que sont les seconds, qu'il connaissait bien.
« Despotes pour despotes, en mon âme et conscience, j'aimerais encore mieux ces bons vieux rois qui représentaient, aux yeux du pays, des siècles d'honneur, de grandeur et de patriotisme, que ces farceurs qui se moquent autant du peuple que du pays, et qui flattent l'un pour accaparer l'autre. »
Arrivés au pouvoir, ils inaugurent un régime d'ostracisme pour les honnêtes gens, régime de liber.cs écrites et de despotisme effectif.