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CHAPITRE m

XIII% XIV* ET XV* SIÈCLES. — DÉCOUVERTE DE l'iMPRIMERIE, — ESPRIT ET MŒURS DU MOYEN AGE.

I. XIII* siècle. Vue générale. — II. Raymond Lulle. — III. Vincent de Beauvais. — IV. Roger Bacon. — V. Albert le Grand. — VI. Saint Thomas d'Aquin. La scolastique. — VII. L'architecture. — VIII. XI v^ e( XV* siècles. Guerre de Cent ans, le grand schisme. Pierre d'Ailly, Nicolas de démanges, le chancelier Gerson, le carnal Brogny, le cardinal Nicolas de Cusa, Savonarole, etc. Résumé. — IX. Découverte de l'imprimerie. — X. Esprit du Moyen Age. Les mœurs.

Le XIII« siècle. — Vue générale.

Nous sommes à l'aurore du xiii® siècle , c'est Tastre du Moyen Age.

La première renaissance des lettres avait été due à l'Eglise au vi*- siècle, la seconde au génie de Charlemagne secondé par Alcuin, au viii''; la troisième, déjà commencée au xii% va se parfaire. Elle préparera, elle engendrera la quatrième renaissance du xvi® siècle, en conservant sur celle-ci l'avantage de rester pure de tout alliage païen, de tout retour à des idées, à des mœurs qui, au lieu d'élevei l'âme, excitent les sens et nous ramènent à vingt

siècles en arrière. A ce point de vue la Renaissance fut une reculade. Elle eut le défaut d'abandonner If s^énie national et chrétien pour copier le génie grec el païen.

Le xiii^ siècle est le couronnement des elloi-ts de ses devanciers; il est la moisson prépui-ée par 1(mii-s semailles. De ces innombrables foyers d'inslrucliun r'j):in(lus sur tout le sol va sortir une pléiade d'iiunimos illiisli-es qui feront faire un pas nouveau el décisif au pru^rès.

« Jamais, dit Jourdain (de l'Académie dos inscriptions), la culture des sciences ne fut plus active, jamais ia langue latine ne s'enrichit d'un plus grand nombre d'ouvrages, iamais l'érudition ne fut plus en huniifur <". •

« L'essor imprimé aux études phiIusupiii«juos a été tel, durant le xiii'' siècle, qu'à la fin de celui-ci les œuvres des philosophes de la Grèce et de Rome étaicnl aussi connues qu'elles le sont aujourd'hui, » dit M. Pouchcl ^2)

« Alors, dit Victor Cousin, le Moyen Age porte avec une fécondité admirable les plus belles choses que le monde eût encore vues (3). »

Nous empruntons ces citations à l'ouvrage de M. Pouchet: Histoire des sciences naturelles au Moyen Age, ou Albert le Grand et son époque. Ce livre est une réponse péremptoire aux détracteurs de cette période de notre histoire, au point de vue intellectuel. Nous lui ferons souvent des emprunts, parce qu'il est lui-même un résumé des témoignages d'une foule de savants. M. Pouchet, professeur distingué, est matérialiste, nous assure-t-on. Il n'est donc pas suspect de partialité en faveur du Moyen Age religieux. Son témoignage n'en a que plus de poids.

Nous avons vu le jugement de M. Duruy, autre témoin

(1) Rechercher sur les iraductinns d'Aristole.

(2) Histoire des sciences naturelles, p. 643.

(3) Ouvrages incdils d'Alélard, p. 58.

<lésintcrcssc, sur saint Anselme, moine franciscain du XI* siècle, précurseur de Descartes. Il apprécie également le génie d'un autre moine du xiii^ siècle, Roger Bacon. Le premier, dit-il, il a posé le principe fécond à l'application duquel seront dues, désormais, toutes les grandes découvertes de la science. Il censure l'immobilité qu'impose le respect illimité pour l'antiquité, en démontrant que les modernes sont appelés à perfectionner les découvertes des anciens. Il rompt, le premier, avec l'autorité •scolastique pour déterminer les trois sources des connais- .sances humaines.

« Nous avons, dit Bacon, trois moyens de connaître : l'autorité, le raisonnement et l'expérience.

« 1*" Vautorité, qui s'impose à l'esprit et inspire la 'Croyance.

« 2"" Le raisonnement, où Ton ne peut distinguer souvent le sophisme de la démonstration, qu'en vérifiant la -conclusion par l'expérience.

« S*" V expérience, qui est le terme de toute spéculation et la reine des sciences, puisqu'elle seule certifie et couronne les résultats. »

Le génie de Roger Bacon se reconnaîtrait rien qu'à cette classification des trois sources de nos connaissances.

ce Dans les sciences, comme dans la philosophie, le Moyen Age a été le grand initiateur, le germe fécondant DES PROGRÈS FUTURS ET DES GRANDES CONCEPTIONS SCIENTIFIQUES, ET CE GERME Y ABONDE. C'EST AU XIII® SIÈCLE QUE SONT DUS CES GRANDS MOTEURS QUI IMPRIMERONT DÉSOR- MAIS AUX SCIENCES UN SI RAPIDE ESSOR : LA RENAISSANCE DE l'observation ET l'iDÉE MÈRE DE L'EXPÉRIMENTATION.

« On a mieux aimé condamner le Moyen Age que de se donner la peine de l'étudier. Cependant les sciences

et la philosophie y acquirent le plus magnifique développement.

« Déjà Leibnitz avait laissé entrevoir que cet âge renfermait de grandes richesses. Cousin, Jourdain, de Humboldt, en font le plus bel éloge (i). »

M. Pouchet eût pu en dire autant de BufTon, Cuvier^ Ampère, de Gerando, J.-B. Dumas, de Blainville, etc.

C'est surtout le xiii'' siècle et la France qui bénéficient de ces éloges. « A ce moment, dit M. Duruy, la domination intellectuelle de l'Europe appartenait incontestablement à la France W. Sans les aftreuses guerres dont la XIV® siècle tut désolé, c'est du xiii^ qu'on aurait daté la Renaissance. »

Ce n'est pas trop dire, en effet, de l'époque où domino la grande figure de saint Louis, le représentant le plus élevé, peut-être, de l'art si difficile de gouverner, et qu'on voit entouré, comme d'une auréole, de la pléiade d'hommes illustres qui lui font cortège : Raymond LuUe, Vincent de Beauvais, Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin. Innocent III, sur la chaire de saint Pierre, avait inauguré glorieusement ce siècle qu'allaient illustrer aussi Dante et Pétrarque, Cimabué et Giotto en Italie, et, dans toute l'Europe, cette magnifique architecture ogivale dont o» admire les chefs-d'œuvre innombrables.

Nous devons une mention spéciale à chacun des savantsqui ont illustré le siècle de saint Louis.

(1) PouciiET, Histoire des sciences naturelles, Introd.

(2) Histoire du Moyen Age, p. 364.

Raymond Lulle.

Raymond Lulle était né à Palma, dans Tîle de Majorque, en 1215. Il enseigna à Paris, à Gênes, à Rome. Comme tous les savants de ce temps, il s'occupa de toutes les sciences en dehors de celle à laquelle il s'était spéciale-' ment adonné : la chimie. « Un jour qu'il assistait incognito, sous son habit d'ermite, aux conférences de Duns Scot, il témoigna par un geste qu'il ne comprenait pas une démonstration du Docteur subtil. Celui-ci l'interpella comme un écolier en lui disant: Domine, quœ pars est scientiœ? A quoi Lulle répondit : Non est pars, sed totum. »

La chimie, dit M. Pouchet, devient, au xiii® siècle, essentiellement pratique et expérimentale.

Jean-Baptiste Dumas, de l'Institut, donne à Raymond Lulle la première place dans la série des chimistes auxquels on doit les progrès de cette science (*). On trouve dans ses innombrables ouvrages des idées générales pleines de grandeur, et dont la haute portée semble jeter le défi à la science de nos jours. Il a écrit sur la théologie, les mathématiques, la physique et la chimie.

Comme tous les savants de son temps, Raymond Lulle était chrétien avant tout. Il s'occupa, vers la fin de sa vie, de l'évangélisation des infidèles. Devant l'insuccès des croisades et le sang qu'elles coûtaient, il eut la généreuse pensée de convertir les musulmans par des croisades pacifiques, de les ramener à la vraie foi par la persuasion.

(1) Philosophie chimique. Paris, 1836, p. 25.

Dans ce but il apprit lui-même les langues orientales, traduisit en arabe son livre du Grand Art, et parcourut, en 1300, Chypre, l'Asie Mineure et l'Arménie.

Mais que pouvait-il presque seul? Il lui eût fallu une armée de missionnaires pour un champ d'action aussi vaste. Il y renonça et se rabattit sur la Tunisie, où il alla en 1305. En 1315, il retourna à Tunis, à Alger, à Bone et à Bougie. Après quelques succès, il finit par être lapidé dans cette dernière ville, d'où un navire génois ramena son corps à Majorque.

Vincent de Beauvais.

De savantes études ont été publiées, en 1856, par M. l'abbé Bourgeat, sur le dominicain Vincent de Beauvais, théologien, philosophe et encyclopédiste, surnommé le Pline du Moyen Age.

« Trois sortes de maux, dit-il, affligent le genre humain : l'ignorance, le vice et les maux physiques. Dieu nous a donné, comme remèdes à ces maux : la philosophie et la théologie ; la morale et la grâce ; les arts et les .sciences.

« II regardait la révélation primitive comme le principe primordial de toute science, et la raison comme le caractère distinctif de l'homme et son principal trait de ressemblance avec la divinité, d'où l'obligation, pour un homme et surtout pour un chrétien, de cultiver sa raison.

« Pour cela, il s'efiorça de renouer le fil souvent rompu des traditions scientifiques. Ses œuvres embrassent tout ce que l'on pouvait savoir de son temps sur Dieu, l'uni-

vers et Thomme, d'après les enseignements de la théologie, de la pliilosopliie et des sciences (^). »

Saint Louis chargea le savant dominicain d'écrire le résumé de toutes les connaissances de son temps. De là est né le grand ouvrage intitulé : Spéculum majus ou Miroir général de toutes les branches du savoir humain.

« Cet ouvrage se divise en trois parties. Dans la première : Miroir naturel, l'auteur fait un traité universel des sciences physiques et naturelles : anthropologie, cosmographie, physique, histoire naturelle avec ses diverses parties : zoologie, botanique, minéralogie, géognosie, météorologie , anatomie , physiologie comparée , agriculture et industrie agricole.

« Dans la seconde partie : Miroir doctrinal, Vincent de Beauvais fait une sorte de cosmographie générale des arts et des sciences, comme dans la première il avait fait une cosmographie générale de la nature. Il traite de la science et de la philosophie considérées dans leurs rapports avec le perfectionnement de V homme; de la logique, de la dialectique, de la rhétorique, de la poétique, ensuite de la morale et des mœurs, etc. ; des arts industriels et mécaniques; de la médecine et de la chirurgie; du droit civil et politique, de la jurisprudence, etc. ; enfin de la théologie.

« L'histoire, avec ses principales divisions, forme à elle seule la troisième partie de l'ouvrage, qui s'intitule : Miroir historique.

« Cette nomenclature était nécessaire pour justifier le titre du grand ouvrage de Vincent de Beauvais, œuvre vraiment encyclopédique, monument scientifique le plus complet qui eût paru jusque-là; d'une valeur aussi grande

(1) Abbé BouRGEAT, Eludes sur Vincent de Beauvais.

qu'elle pouvait l'être à cette époque; car l'auteur reproduit ce que les Grecs, les Romains, les Arabes, les Pères et les philosophes avaient écrit de mieux sur tous les sujets (1). »

Roger Bacon.

Nous avons déjà dit quelques mots de Roger Bacon, moine franciscain, né en 1214 en Angleterre. Il fut tellement supérieur à son siècle que le savant Alexandre de Humboldt n'hésite pas à voir en lui la plus grande apparition du Moyen Age.

« Moine orthodoxe et savant affranchi du joug d'Aristote, toute sa philosophie consiste à bien lire et à bien comprendre ces deux livres divins : l'Ecriture sainte, révélation de Dieu, et la nature, œuvre de Dieu. Entre la théologie, appelée seule à nous révéler les causes premières, et la science expérimentale par laquelle seule nous pouvons pénétrer les causes secondes , il n'admet aucune hypothèse.

« La science expérimentale, dit-il, ne reçoit pas la vérité de sciences supérieures; c'est elle qui est la maîtresse, les autres sciences sont ses servantes. Elle doit commander à toutes, puisqu'elle seule certifie et consacre les résultats. La science expérimentale est donc la reine des sciences, et le terme de toute spéculation. »

Proclamer que l'autorité de l'expérience devait seule prévaloir était une idée neuve et hardie, à une époque ciî les clercs eussent cru blasphémer en s'élevant contre les préceptes d'Aristotc, ce prince des philosophes, dont les

(l) A.bbé BouRGEAT, Eludes sur Vincent de Deauvais.

arrêts faisaient loi depuis seize siècles. Magi^ter dixity <lisait-on, et Ton s'inclinait comme devant un dieu. Roger Hacon le réduit aux proportions d'un grand homme.

Cet esprit d'observation, qu'il s'efforçait de répandre parmi les écoles du Moyen Age, le conduisit à de brillantes découvertes en physique, en chimie, en astroiiomie. Il composait des ouvrages en latin, en grec et en hébreu. On ne le désigna plus que sous le nom de Docteur admirable. Trouverait-on son égal aujourd'hui?

Selon Emile Saisset, « Roger Bacon est, parmi les esprits du Moyen Age, le plus extraordinaire. Ce n'est pas seulement un promoteur, c'est un inventeur. Il s'est fait, par un miracle d'intelligence , le contemporain des hommes de génie à venir. Il a été supérieur à son homonyme venu deux siècles après, François Bacon, chancelier de Verulam, par son génie novateur et hardi. »

Nul plus qu'un tel homme n'avait qualité pour poser cet aphorisme : Un peu de science peut éloigner de la religion, beaucoup de science y ramène,

« Il débute, dit M. Pouchet, en proclamant la nécessité d'allier l'étude des sciences à celle des lettres; et luimême se livre à celle du latin, du grec, de l'hébreu et de l'arabe, afin de pouvoir scruter le texte des auteurs •anciens et étrangers.

« Il cite souvent Aristote, Euclide, Ptolémée, Avicenne.

« Philosophe, astronome, chimiste, il était surtout mathématicien habile; il regardait les mathématiques <îomme la clef des sciences, parce qu'elles disposent à les <îomprendre toutes. »

Pour pénétrer dans les secrets de la nature et se faire <une idée de toutes choses par sa propre expérience, Roger Bacon ne néglige rien : livres, veilles, voyages, instruments, expériences, tout y fut employé. On a supputé que

pour atteindre ce but, il n'avait pas dépensé moins dedeux mille livres sterling, environ cinquante mille francs de notre monnaie, dans l'espace d'une dizaine d'années, somme énorme pour cette époque et qui aurait dépasséson patrimoine, si de généreux protecteurs n'étaient venus à son secours.

Voici le jugement autorisé de César Cantu sur ce grand homme : « Roger Bacon acquit tant de connaissancesqu'elles le firent regarder comme magicien, et ses livreslui attirèrent des persécutions; mais il acquit promptement une grande renommée. A peine Clément IV fut-il pape, qu'il lui demanda une copie de ses ouvrages. C'est le recueil qui a été conservé sous le nom (ïOpus majus, »•

Dans ce livre, il signale comme première cause de l'ignorance humaine le préjugé de l'autorité qui fait croire à tout ce qu'ont dit les anciens. Il poursuit en démontrant que toutes les sciences se donnent la main et. qu'aucune d'elles n'est parfaite, voulant ainsi rattacher la théologie aux autres sciences, dont plusieurs prétendaient la séparer (^).

On doit le considérer comme le fondateur de la méthodeexpérimentale, sur la nécessité de laquelle il ne cesse^ d'insister. En l'appliquant à l'optique, il signala des phénomènes non encore observés sur la structure de l'œil; sur la cause qui fait scintiller les étoiles et non les planètes, sur l'agrandissement produit par la lentille, grâce à laquelle il dit qu'on pourrait construire des lunettes qui feraient paraître un enfant grand comme un géant, et , rapprocheraient les étoiles. C'est le télescope. Il expliqua les phénomènes de l'arc-en-ciel, des zones colorées autour du soleil, des nuances diverses dont se teignent les

(1) Opuê majus, VI, i.

nuages, du passage des rayons du soleil à travers lecrislal, etc. Il connut la détonation produite par un mélange où entre le nitrate de potasse, c'est-à-dire la poudre à canon, cent cinquante ans avant la prétendue invention de Schwartz; mais il ne s'en attribue pas la découverte.

« Quand il scrute la puissance de la nature et la nullité de la magie, il signale les progrès possibles de l'industrie en des termes qui devancent les découvertes modernes. »

Il en a l'intuition. Il prévoit et conçoit, six siècles, d'avance, les inventions les plus extraordinaires del'avenir, telles que les vaisseaux à vapeur, les bateaux sous-marins, les locomotives, les ballons dirigeables, le& grues et les cabestans, les scaphandres, les ponts suspendus et tous les plus remarquables travaux des ingénieurs modernes. C'est plus qu'un savant, c'est un voyant..

Lisez plutôt.

« J'indiquerai, dit-il, quelques merveilles de la natureet de l'art, afin que l'on voie combien elles l'emportent sur les prétendues inventions de la magie.

« On peut construire, pour la navigation, des machines, telles que les plus grands vaisseaux, gouvernés par un seul homme, parcourront les mers ou les fleuves avec plus de rapidité que s'ils étaient remplis de rameurs. On peut aussi faire des chars qui, sans le secours d'aucun attelage, courront avec une vitesse énorme. On peut créer un appareil au moyen duquel un homme assis, en faisant mouvoir, avec un levier, certaines ailes artificielles, voyagerait dans l'air comme un oiseau.

« Un instrument long de trois doigts et d'une largeur égale suffirait pour soulever des poids énormes à toutes les hauteurs possibles. Au moyen d'un autre instrument une seule main pourrait attirer à soi des poids considé-

rables, malgré la résistance de mille bras. On imagine aussi des appareils pour cheminer sans péril au fond de la mer et des fleuves.

« On peut encore inventer beaucoup d'autres choses, -comme des ponts qui traversent les fleuves les plus larges, sans piles ni appuis intermédiaires.

« Parmi toutes ces merveilles, les jeux de la lumière méritent une attention particulière. Nous pouvons combiner des verres transparents et des miroirs de telle «orte que l'unité semble se multiplier, et qu'un seul homme semble une armée. On peut construire un système de verres transparents qui rapprochent de l'œil les objets éloignés, en éloignant les plus rapprochés, et les montrant du côté où l'on veut (les lorgnettes). On peut ainsi grossir, rapetisser et renverser les formes des corps et abuser les regards par des illusions infinies. Les rayons solaires, adroitement conduits et réunis en faisceaux par l'effet de la réfraction, peuvent enflammer à une grande distance les objets soumis à leur action (*). »

On voit Ipar cette simple énumération que cet homme extraordinaire eût brillé de nos jours, parmi les premiers, comme philosophe, astronome, opticien, physicien, chimiste, ingénieur. Il y avait en lui Archimède, James Watt, Denis Papin, Fulton et Montgolfier.

Il reconnut, dans les métaux, l'attraction de l'aimant pour le fer, puis celle des acides pour leurs bases, et enfin celle des plantes entre elles.

Qui sait, dit César Cantu, ce qu'on n'eût pas découvert dans ses écrits, si, à l'époque de la Réforme, les novateurs protestants n'eussent pas détruit ses manuscrits parce

(1) De secrelis operibtis artis et naturx, et nuïlitale magiœ, c. i, 8, cité par Cantu, Histoire universelle, l. X, p. 556-5G0.

qu'il était moine? Il croyait au progrès continu de la science. « Aristote et ses contemporains, dit-il, durent ignorer une foule de vérités physiques et de propriétés naturelles. Aujourd'hui même les savants ignorent beaucoup de choses que les moindres écoliers sauront un jour. €eux qui viennent après les autres ajoutent aux œuvres de leurs devanciers et redressent beaucoup d'erreurs. H ne faut donc pas s'en tenir à tout ce que nous entendons et lisons, mais examiner les opinions des anciens, pour ajouter là où ils se sont arrêtés, corriger où ils ont erré, ^t cela toujours avec modestie et indulgence (*). » Ce dernier trait dénote le chrétien , toujours inséparable du 25a vaut au Moyen Age.

Comme tous les génies supérieurs. Bacon eut des envieux et des ennemis. On niait sa science et on l'attribuait à la magie. Tous ceux dont l'intelligence dépasse le ni- Yeau ordinaire sont méconnus, suspectés ou persécutés. En 1707, Denis Papin construisit le premier navire à vapeur; les marins du Weser le brisèrent. Au xix® siècle. Napoléon P' ne croyait pas à la puissance de la vapeur, >et quarante ans plus tard, M. Thiers ne croyait pas aux chemins de fer.

Albert le Grand.

Si grand qu'ait été Roger Bacon, Albert le Grand le dépasse, selon plusieurs. Ils considèrent le moine dominicain comme le plus beau génie parmi ses contemporains.

« Savant profond, immense et immortelle figure qui

(l) Opus majus, c. vu, cilé par Cantu.

suffirait seule à glorifier toute une époque, aucun homm^ peut-être, dit M. Pouchet, n'a jamais été doué d'une plus, vaste intelligence. Comme l'ont dit Hoëfer W et de Blainville (-), il semble avoir atteint le dernier terme de la science humaine. Ce qu'il n'a pas découvert, il l'a deviné, pressenti, en quelque sorte prédit. Il avait l'intuition de toutes choses. On l'a surnommé l'Aristote du Moyen Age, et il le dépasse sous beaucoup de rapports (3). » Son siècle l'a surnommé le Docteur universel.

« La création est le domaine des sciences, dit de Blainville (élève, suppléant et successeur du baron Guvier); aussi ces dernières sont-elles devenues le plus puissant levier qu'on puisse employer pour arriver à la démonstration des idées métaphysiques. Albert le Grand l'a compris le premier, et il s'est emparé de l'étude de la nature pour étayer la théologie.

« Embrassant l'universalité des sciences humaines et de& sciences sacrées, il a la gloire d'en avoir tracé le plus vaste tableau, en les envisageant au point de vue chrétien, en embrassant la nature, l'homme et Dieu.... La plusgrande gloire d'Albert le Grand, c'est d'avoir donné l'impulsion vitale, non seulement à son siècle, mais à toute son époque, c'est d'avoir complété le cercle des connaissances humaines en comblant son hiatus par la démonstration scientifique des rapports de l'homme avec Dieu W. »

Quand Albert le Grand quitta Cologne pour venir enseigner à Paris, sa réputation était déjà si grande qu'aucun cloître ne pouvait contenir la foule accourue pour Tentendrc. Il fut obligé de s'installer dans une place pu-

(1) Histoire de la chimie. Paris, 18*2, I, n59.

(2) Histoire des sciences de l'organisation. Paris, 184ô, II, 84.

(3) M. Pouchet.

(4) Histoire des sciences de l'organisation, II, Si, 8i-94.

Miquc et d'y donner ses leçons en plein air, comme avait fait Abélard, sur la montagne Sainte-Geneviève, un siècle auparavant. Maître yl/6^r^ choisit une place voisine de son couvent, à laquelle est resté le nom de Place Maubert,

Il faut lire, dans l'ouvrage de M. Poucliet, les détails dans lesquels il entre pour démontrer l'esprit investigateur et profond d'Albert le Grand, notamment en zoologie, psychologie, ostéologie, myologie. Buffon s'est inspiré de lui dans ses travaux de classification des espèces et des genres d'animaux. Selon de Blainville, il a caractérisé et déterminé cent quinze genres.

Il est l'inventeur de la phrénologie, ou du moins son rénovateur. On attribue à Lavater, à Gall et à Spurzheim l'idée de juger des penchants et des affections de l'homme par l'inspection extérieure du crâne. Cependant , dit M. Pouchet, Porta en 1650, Broussais en 1836 (^), de Blainville en 18i5, font honneur de cette conception à notre grand homme, dont l'attention avait été éveillée par un récit d'Aristote qu'on lira plus loin.

Vers 1840, nous avons connu le docteur Ganneau, phrénologiste, qui avait pour devise scientifique : Lhomme extérieur est la saillie de rhomme intérieur. Sans vouloir nous prononcer sur la valeur absolue de sa théorie, nous devons dire qu'à la seule inspection du crâne, il avait parfaitement défini nos penchants et nos aptitudes, ainsi que ceyx de deux personnes qui nous accompagnaient.

A ce sujet, nous ferons une remarque en passant.

Les adversaires systématiques de l'Eglise, qui cherchent dans la science des armes contre elle, croient en trouver une dans la phrénologie. Cette science, disent-ils,

(1) Cours de phrénologie.

en prouvant l'existence des instincts innés dans l'homme, enlève à celui-ci toute responsabilité et l'absout d'avance de ses actions mauvaises. C'est la contradiction scientifique, ajoutent-ils, de l'enseignement de l'Eglise qui soutient notre culpabilité.

C'est une erreur. La phrénologie appuie doublement, au contraire, nos dogmes ; car, d'un côté, l'Eglise enseigne la transmission de la faute originelle et les mauvais penchants qui en résultent, et, d'un autre côté, elle enseigne la nécessité de la religion pour les vaincre.

Rousseau disait une sottise contredite par l'expérience lorsqu'il prétendait que l'homme naît bon. Cette bourde, qui ouvre son Emile, a été cause que ce rêveur, voyant dans la société la cause de nos vices et de nos maux, en a prêché le bouleversement dans son Contrat social,

L'Eglise, qui a l'expérience et la raison des siècles, enseigne que l'homme naît avec des penchants mauvais, La phrénologie le démontre, mais elle ne dit pas qu'ils, soient insurmontables. Elle appuie donc l'Eglise en ce qui la concerne ; elle ne conteste pas qu'on puisse modifier le caractère, remplacer les mauvais instincts innés par des vertus acquises. On s'améliore ou on se vicie selon l'éducation qu'on reçoit, selon le milieu où l'on vit. Parce qu'une terre inculte ne produit que de mauvaises herbes, cela ne veut pas dire qu'elle ne puisse produire de bons fruits; mais il faut la défricher et la cultiver. Ainsi de notre nature. Notre âme comme la terre demande de la culture; nous sommes libres d'écouter ou de ne pas écouter notre conscience, qui est ici notre instrument aratoire, et la religion, ce puissant véhicule.

Albert le Grand rapporte, d'après Aristote, qu'un élève d'IIippocrate ayant soumis le portrait de son maître à l'appréciation de Philénion, qui avait fait de profondes.

observations physiognomoniqucs, celui-ci, après avoir examiné attentivement le portrait, affirma hardiment qu'il était celui d'un homme né avec un penchant à la luxure, à la mauvaise foi et aux plus perverses inclinations. Les disciples du grand médecin, indignés, lui rapportèrent ce jugement. Hippocrate avoua avec candeur que Philémon n'avait dit que la vérité, et qu'il devait à son amour pour l'étude et la philosophie d'avoir surmonté ses déplorables penchants.

• C'est ainsi que saint François de Sales, violent par nature, était devenu le plus doux des hommes. Tous les saints étaient nés avec les penchants dérivés de la faute originelle, mystère moins incompréhensible à l'homme, dit Chateaubriand, que l'homme n'est incompréhensible sans ce mystère. Leur mérite est de les avoir vaincus, la culpabilité consiste à leur céder.

La phrénologie, comme toutes les sciences bien établies et bien comprises, appuie donc l'enseignement religieux. Quand des savants sont en contradiction avec lui, l'expérience arrive toujours à démontrer que ce sont les prétendus savants qui se trompent. Joseph de Maistre en cite maints exemples.

Il est inutile de nous étendre davantage sur le génie incontesté du grand dominicain, à la fois théologien, philosophe et savant de premier ordre.

Elevé à l'université de Padoue, professeur à Cologne, puis à Paris, puis nommé évêque de Ratisbonne, il fut choisi par Clément IV pour prêcher la croisade. Grégoire X l'envoya au concile de Lyon. De là il revint reprendre ses leçons à Cologne.

« C'est là qu'un jour, dans sa chaire, sa mémoire s'obscurcit, sa lumineuse intelligence s'éclipsa tout à coup, et sa parole expira sur ses lèvres. Revenu à lui et plein d'une

pieuse résignation, on le vit se recueillir quelques instants, et dire un éternel adieu à ses chers élèves. Depuis lors, il s'acheminait chaque jour vers le lieu préparé pour sa sépulture. Là, ce front naguère radieux, déjà empreint des stigmates de la mort, se prosternait dans la poussière, et cette voix, qui fut l'un des foudres de FEglise, récitait, presque éteinte, l'office des morts, au milieu du silence des tombeaux.

« A sa mort, une immense douleur se répandit au sein des écoles où avait retenti sa puissante parole; la religion perdait l'un de ses plus fermes soutiens, la philosophie et les sciences, leur plus éloquent et leur plus savant interprète (^). >

Saint Thomas d'Aquin. — La scolastique.

La réputation de saint Thomas d'Aquin est universelle.

Dans sa Divine Comédie, Dante le place à la tête des philosophes du temps lorsqu'il les présente à Virgile.

Né en 1225 ou 1227, dans le royaume de Naples, de la famille des comtes d'Aquin, il descendait par son aïeule paternelle de la race impériale d'Allemagne. Il était petitneveu de Frédéric Barberousse et cousin de Frédéric IL Par sa mère, il était issu des princes normands conquérants de la Sicile.

Malgré la brillante destinée qui s'ouvrait devant lui, le jeune héritier des comtes d'Aquin forma, dès l'âge de seize ans, lo projet de se retirer dans un monastère et d'embrasser la règle de Saint-Dominique. Ni les prières, ni la violence, ni la ruse, ne purent changer son dessein.

(1) M. POUCDET.

Ayant prononcé ses vœux, il accompagna Jean le Teutoîiique, supérieur général des dominicains, qui se rendait à Cologne en passant par la France. Ce fut alors qu'il fut confié aux soins d'Albert le Grand qui, lui-même sorti de la noble famille des comtes de Bollstadt, en Souabe, avait renoncé au monde, vingt-quatre ans auparavant, et s'était consacré à la vie monastique et à l'étude des sciences et 4le la philosophie.

Ces deux âmes et ces deux intelligences d'élite étaient faites pour se comprendre et s'aimer. Sous la direction <run guide aussi expérimenté, saint Thomas étendit rapidement le cercle de ses idées. Son caractère taciturne l'avait fait surnommer le grand bœuf muet de la Sicile. Un jour, il fut interrogé par le maître sur des questions épineuses, et comme il répondait avec une sagacité surprenante ; « Nous l'appelons le bœuf muet, dit Albert, mais les mugissements de sa doctrine s'entendront bientôt par toute la terre. »

La prophétie s'est réalisée. Un laïque même n'ignore pas que saint Thomas d'Aquin passe pour le plus grand théologien de l'Eglise d'Occident et le plus grand philosophe du Moyen Age.

« Saint Thomas ne voulut être que professeur, dit Victor Cousin, mais il fut un professeur incomparable.... C'est un maître accompli dont le mérite essentiel est une clarté parfaite. Il décompose, divise et subdivise les questions, ne songeant qu'à les éclaircir.... Tout grand théologien qu'il est, il ne cesse jamais d'être fidèle à l'esprit philosophique. »

« La philosophie de saint Thomas, dit Paul Janet, est un admirable effort de l'esprit humain pour associer deux éléments différents : la philosophie humaine et la philosophie divine; Aristote et le christianisme. Les premiers

siècles de l'ère chrétienne nous avaient éloignés de l'antiquité, le Moyen Age nous y ramène. »

Le P. Lacordaire convient que, dans les sciences profanes, saint Thomas est inférieur à son maître et ami Albert le Grand. « Mais ce (\u\ lui manquait de ce côté, dit-il, il le retrouvait au dedans de lui par la souveraineté de la raison la plus sublime qui fut jamais. Prince, moine, disciple, saint Thomas d'Aquin pouvait seul monter sur le trône de la science divine, et depuis six siècles qu'il y est assis, la Providence ne lui a point encore envoyé de successeur ni de rival (•). »

Cependant M. Pouchet admire les travaux qu'a laissés. sur la physique, la météorologie, la minéralogie, etc., celui qu'on a dippeléV Ange de V école, et même le divin Thomas.

Nous terminons ici la revue des grands hommes de cette grande époque.

« Quoique environnés, aujourd'hui, de tant de ressources qui manquaient alors, dit M. Pouchet, combien peu, parmi nous, s'élèvent au niveau de ces intelligences suprêmes? En trouverions-nous, aujourd'hui, à opposer à saint Anselme, à Abélard, à Roger Bacon, à Albert le Grand, à saint Thomas d'Aquin? » Beaucoup de savants ne les connaissent même pas. Ils dédaignent ou ne comprennent pas ces hommes de génie et de foi tout ensemble, qui soutiennent que la raison venant de Dieu aussi bien que la foi, les opposer l'une à l'autre, c'est combattre Dieu par Dieu.

On n'étudie donc pas, à peine lit-on superfu'ieHtMiK'nt les œuvres de ces ancêtres de la science et de la philosophie modernes. On se débarrasse d'eux par l'épithète commode

(1) Discours pour la translation du chef de saint Thomas d'Aquin.

et dédaigneuse de scolasdques ; cela ne suffit pas pour masquer rig'norance ou le parti pris.

Selon Leibnitz, jug'e assez compétent, « la forme scolastique ou syllogistique est une des plus belles inventions de Vesprit humain, »

« Cette forme a été employée jusqu'à l'abus , dit M. Lecoy de la Marche, mais il faut, du moins, reconnaître que son principe était éminemment propre à développer la force et la pénétration de l'intelligence. »

C'est ce qui explique la puissante dialectique des philosophes du Moyen Age. Il nous paraît impossible qu'on n'en soit pas frappé en lisant la Somme de saint Thomas.

« La réaction cartésienne du xvii® siècle a eu sa raison d'être, reprend M. Lecoy de la Marche ; elle est venue à son heure; mais, comme l'a dit Jourdain, elle a été beaucoup trop loin en condamnant d'une façon absolue la méthode démonstrative qui avait rendu de si éclatants services. C'est elle, en effet, qui a débarrassé le christianisme de toutes les rêveries panthéistes, manichéennes ou gnostiques qui entravaient sa marche triomphante à travers les siècles. C'est le règne de saint Louis, c'est le génie de saint Thomas, qui ont parfait cette œuvre colossale (0. »

« La scolastique tant décriée par nos aïeux des deux derniers siècles, dit Emile Saisset, est pourtant la mère de notre civilisation. »

Un autre auteur non suspect résume ainsi l'examen des auteurs scolastiques qu'il vient de passer en revue :

« Ce résumé général peut suffire à laisser entrevoir la richesse et la profondeur réelle de la pensée philosophique au Moyen Age,,., Méprisée et ignorée au xvii^ et

(1) le xni« siècle liUêraîre 6t scientifique.

au xviii^ siècle, la scolastique a été, pour ainsi dire, exhumée et remise en honneur de nos jours.

« Il est établi aujourd'hui, par tous les travaux de l'érudition contemporaine, que les grands problèmes examinés au Moyen Age, sous des noms et un langage bizarres, étaient précisément les mêmes que la pensée humaine a, de tout temps, agités avec passion.

« La période scolastique ne doit donc pas être considérée comme un temps d'arrêt dans le développement de la civilisation générale, pas plus que dans l'histoire de la philosophie. Une forte discipline, une trempe vigoureuse, l'acuité de la pensée, la profondeur de la réflexion, la préoccupation des rapports de la philosophie avec la morale et la religion, enfin une aptitude toute nouvelle au raisonnement et à la discussion précise, tels sont les avantages que l'esprit philosophique a gardés de son passage à travers cette prétendue époque de barbarie. »

Voyons maintenant, par un exemple, si la dialectique faisait des penseurs solides et supérieurs à nos sophistes et à nos déclamateurs modernes.

« Interrogeons saint Thomas, dit M. Lecoy de la Marche, en laissant de côté, cette fois, l'idée religieuse. Demandons-lui ses opinions sur les plus hautes questions de la politique. Voyons ce qu'il place en tête de sa théorie sociale.

« Le principe fondamental des sociétés, c'est la loi ; et qu'est-ce que la loi, suivant saint Thomas ?

« C'est une règle de raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui a le soin de la communauté : Quœdani rationis ordinatio ad bonum commune ab eo qui curam communitatis habet promulgata.

« Si nous pesons cette définition, nous y trouvons beaucoup de choses en peu de mots. Et d'abord, dit Jourdain,

la loi est ici une règle conforme à la raison: la loi n'émane pas de la seule volonté du législateur, elle ne tire pas sa force obligatoire des caprices de celui-ci. Elle doit être la raison écrite, scripta ratio. Autrement, ce serait le régime du bon plaisir ou de la persécution légale, comme aujourd'hui.

« Plaçons, en regard de cette définition, celle de Rousseau, qui a fait école aux temps modernes. Que dit l'auteur du Contrat social ?

« La loi, suivant lui, est simplement V expression de la volonté générale, réglant, de son autorité propre, tous les devoirs de la vie civile. »

Ce serait très bien si la majorité, dans la société, était composée d'hommes sages, éclairés et justes; mais, comme disait Montaigne, « il y a plus de fous que de sages, et la plus grande partie surmonte toujours la meilleure, »

« La souveraineté du nombre, dit M. Lecoy de la Marche, c'est la tyrannie de la foule, c'est la théorie monstrueuse contre laquelle s'élevait déjà Gicéron. « Eh quoi, s'écriait ce républicain, si les suffrages du peuple en décidaient ainsi, le brigandage, l'adultère, les substitutions de testaments, deviendraient-ils donc légitimes ? »

La définition de Rousseau n'est que la proclamation du droit du plus fort sous une nouvelle forme.

Saint Thomas met la raison et le droit au-dessus du nombre. Il n'eût pas admis que trois personnes pussent avoir raison contre deux autres, par cela seul qu'elles sont trois; ou bien qu'ayant tort, malgré leur supériorité numérique, les deux ayant raison contre elles dussent leur céder. C'est pourtant à cette monstruosité que conduit la doctrine de Rousseau sur la souveraineté populaire et les majorités. Elle ne lui appartient pas, du reste ;

c'est un système d'origine protestante inventé et perfectionné par des publicistes appartenant tous à la secte: Hobbes, qui se vante d'en être le premier auteur, Grotius, Pufïendorf et autres. Le ministre Jurieu, si éloquemment réfuté par Bossuet, avait osé émettre cette proposition: « Le peuple n^apas besoin d^avoîr raison pour valide)^ ses actes. » Tous les crimes commis par lui, dans Thistoire, trouvent leur excuse dans cette maxime monstrueuse.

Dans un traité sur « le gouvernement des princes » {de reglmine principum), saint Thomas a développé ses idées sur le pouvoir et les a enchaînées dans un ordre rigoureux avec toute la méthode d'un scolastique. On peut voir, là, combien cette métiiode était avantageuse et même nécessaire. La seule énumération des chapitres nous offre un résumé logique de toute la politique de l'auteur.

1"" Les hommes vivant ensemble ont besoin d'un chef pour les gouverner.

2^ Il est plus avantageux et plus sûr d'être gouverné par un seul chef que par plusieurs.

3" Si le gouvernement d'un seul, exercé avec justice, est le meilleur, il est aussi le pire de tous s'il dégénère en tyrannie.

A:" La république romaine a prospéré, il est vrai, et s'est agrandie sous le gouvernement populaire; mais la domination de la multitude engendre toujours la tyrannie. La monarchie tempérée est préférable.

5" Un roi ne doit pas chercher la récompense de sa bonne administration dans l'éclat des honneurs ni dans les avantages de ce monde....

&" Cependant les rois qui régnent selon la justice obtiennent par surcroit les biens et les avantages tempo-

Tels qui échappent aux tyrans, tels que la richesse, la puissance, la bonne renommée.

T Un roi doit être, pour son royaume, ce que l'âme est pour le corps, ce que Dieu est pour le monde (^).

Quelle simplicité, quelle élévation et quelle sérénité tout ensemble ! On se demande, en lisant ces pensées si nobles et si profondes sur le pouvoir, si saint Thomas est le peintre du grand roi qu'il avait sous les yeux, ou si saint Louis s'est inspiré du grand docteur. Tous deux reflètent le plus pur esprit chrétien. Quel contraste avec nos idées révolutionnaires, et par cela même, quel contraste aussi sous le rapport de la paix sociale, de la ' dignité et de la liberté humaines ! Sous la Renaissance^ Machiavel, dans son livre du Prince, développera cyniquement de tout autres principes de gouvernement, et le machiavélisme politique fera de continuels progrès» jusqu'à ce qu'il atteigne son apogée sous la Révolution*

On voit si, au point de vue politique, le Moyen Age fut plus une époque de ténèbres qu'au point de vue philosophique et scientifique.

Il nous reste à l'apprécier brièvement au point de vuô artistique.

Les limites que nous nous étions imposées nous ont forcé de négliger le Moyen Age purement littéraire. C'est ainsi que nous avons laissé de côté des historiens, des lettrés, qui mériteraient pourtant de figurer dans notre travail, comme Villehardouin, surnommé le Xénophon français, et le sire de Joinville, suivis plus tard par Froissart, Philippe de Gommines, Monstrelet; plus tard encore par Alain Ghartier, qu'on a appelé le père de l'éloquence française. Notre rapide Etude ne nous permet

<1) Jourdain, Philosophie de saint Thomas, I, 147.

même que de citer les principaux d'entre eux. Encore nous bornons-nous à la France, même quand nous serions attiré par des noms comme celui de Dante, ce Titan de la poésie, selon le P. Lacordaire. Le protestant Gladstone appelle son œuvre sublime, la Divine Comédie, le premier livre du monde après la Bible. Mais il faut savoir se borner.

L'architecture.

Nous ne saurions nous dispenser, en parlant du Moyen Age, de dire quelques mots de l'architecture pendant cette longue période. Ses richesses, sous ce rapport, y attestent l'intensité de la vie artistique.

On doit au style byzantin la magnifique basilique de Sainte-Sophie, construite à Gonstantinople au commencement du vi^ siècle, sous l'empereur Justinien, et dont les- Turcs ont fait, depuis, une mosquée. Saint-Marc à Venise^ ot Saint-Front, qui en est une imitation, à Périgueux,. sont de beaux spécimens de cette architecture.

L'architecture romane a produit, à son tour, de remar- <iuables églises, surtout aux xi® et xii® siècles : celles de Saint-Germain des Prés à Paris, Saint-Etienne à Caen, la <^athédrale d'Angoulême, Sainte-Croix à Bordeaux, Notre- Dame au Mans, etc.

Mais les chefs-d'œuvre d'architecture religieuse sont dus au style ogival ou gothique.

« 11 f;ui(h-ait, dit M. de Gaumont, fondateur de l'école fran(,'aise d'archéologie, être complètement dépourvu de goût et de sensibilité pour contempler sans émotion l'effet magique de nos belles églises du xiii** siècle. Les

heureuses proportions observées par les architectes dan» la forme des arcades et des fenêtres, la vaste étendue des nefs, ces murs aériens sur lesquels on a semé les découpures et les élégantes broderies, toutes ces merveilles de sculpture et de hardiesse, rehaussées par la clarté mystérieuse du jour tamisé par les vitraux, impriment à l'àme un sentiment religieux.

« Et lorsque, placé sous le portique d'une cathédrale, l'œil saisit tout l'espace du temple, parcourt la nef centrale, glisse sous ces voûtes à la fois légères et gigantesques, pour se perdre dans le lointain où apparaît le rond-point, on ne peut se défendre d'une sorte de tressaillement. L'aspect d'une basilique frappe les sens, comme le ferait une poésie sublime ou une belle mélodie.

« Si de l'intérieur on passe à l'extérieur, on n'est pasmoins charmé des proportions à la fois vastes et gracieuses du vaisseau, de l'élégance des tours, de la profusion des clochetons, des arcs-boutants, des contreforts.

« Il suffit d'observer sans prévention l'aspect magnifique des cathédrales élevées par les architectes du Moyen Age, pour se convaincre que le style ogival du xuf siècle imprime à nos temples un caractère solennel que n'offrent point, en ce genre, les imitations plus ou moins heureuses de l'architecture antique. »

Rien ne dépassera jamais, en effet, les chefs-d'œuvre de cette époque. Les cathédrales de Cologne, de Strasbourg, de Paris, de Fribourg en Brisgau, d'Amiens, de Chartres, de Reims, de Rouen, leurs voisines Saint-Ouen et Saint-Maclou, commandent l'admiration. La cathédrale de Saint-Etienne à Vienne, celles de Burgos et de Tolède^ l'église Saint-Sébastien dans cette dernière ville, sont àe^ merveilles de magnificence. La Sainte Chapelle, à Paris,, est un véritable joyau.

Michelet voit, dans cette architecture, une preuve spé- -ciale de la grandeur de cette époque.

« Ainsi s'accomplit en mille ans, dit-il, ce long miracle du Moyen Age, cette merveilleuse légende dont la trace s'efface chaque jour sur la terre et dont on se douterait à peine dans quelques siècles, si elle n'était fixée et comme cristallisée pour tous les âges, dans les flèches, les aiguilles, les roses et les arceaux des cathédrales de Strasbourg et de Cologne, dans les cinq mille statues de marbre qui couronnent celle de Milan (0. »

La froide architecture grecque, avec ses ordres toscan, <]orique, ionique, corinthien, composite, ne saurait, par elle-même, atteindre la grandeur et l'élégance des architectures romane ou ogivale.

La Renaissance l'a compris. Les édifices qu'elle construisit furent un composé, un mélange des styles grec, byzantin, roman et gothique, plus heureux, ce nous semble, dans l'architecture civile que dans l'architecture religieuse. Elle fit de beaux palais, de beaux châteaux, comme Chambord, Blois, Ghenonceaux, Ecouen, quelques parties du Louvre; elle s'inspira même heureusement du gothique dans le Palais de justice de Rouen, mais elle fit peu <le belles églises. Pourtant il faut citer le vaisseau de Saint- Eustache et le Val-de-Grâce à Paris, Saint-Michel à Dijon, la cathédrale de Tours, etc.

On admire dans diflérents musées, notamment à celui de Cluiiy à Paris, et à celui de Dijon, une quantité d'objets mobiliers des églises du Moyen Age, qui attestent le goût artistique de cette époque, tels que: chaires, autels, tombeaux, bénitiers, triptyques, retables, crédences. lutrins, châsses, crosses, lampes, lustres, chandeliers,

(t) Introduction à l'histoire universelle, \^. '25.

^^ncensoirs, calices, ciboires, etc. Nous ne pouvons pas nous étendre sur ces détails, si intéressants qu'ils soient.

.:XIVe et XVe siècles. Guerre de Cent ans, le grand schisme. — Pierre d Ailly, Nicolas de démanges, le chancelier Gerson, le cardinal Brogny, le cardinal Nicolas de Cusa, Savonarole, etc. — Résumé.

La seconde moitié du xiv^ siècle et la première moitié ilu xv^ ne virent pas continuer les gloires intellectuelles ei morales des siècles précédents.

Il y en eut plusieurs causes.

Un vent de mort semble souffler avec la guerre de Cent :ans. Les sentiments nobles et chevaleresques font place à un besoin de destruction, aux parjures, aux trahisons, aux massacres. Les assassinats de Glisson, de Louis d'Orléans, <le Jean sans Peur, reportent l'esprit aux temps de Frédégonde, de Brunehaut et d'Ebroin. C'est l'époque des luttes sanglantes entre les Armagnacs et les Bourguignons ■en France, de la guerre des Deux-Roses en Angleterre.

Dans le Nord, la Jacquerie ravage la France, jusqu'à ce «que les bourgeois des villes, unis aux seigneurs, exterminent les bandes de Jacques. Dans le Midi, après ia prise <iu roi Jean à Poitiers et le traité de Brétigny, les provinces envahies par les Anglais se trouvaient dans l'état le plus critique et la misère la plus affreuse. Outre les -exactions et l'arrogance du vainqueur, le pays était en proie aux ravages des routiers et des malandrins, qui parcouraient le pays en tous sens par bandes affamées. Ces compagnies de brigands, désignées sous le nom de Pastoureaux, étaient soudoyées par les Anglais, et elles mirent

le comble au malheur public. Tout le Midi, théâtre de leurs excès, fut, de plus, désolé par la famine et des épidémies terribles.

La fameuse peste noire ou peste de Florence, « dont bien la tierce partie du monde mourut, » détruisit, dans le midi de la France, près de la moitié des habitants.

A ces calamités épouvantables si Ton ajoute les guerres privées qui désolèrent cette époque, on comprendra que l'admirable mouvement intellectuel que nous avons essayé d'esquisser ait été suspendu, et qu'un temps d'arrêt se soit produit comme aux temps des invasions barbares. Il semble qu'un long hiver ait arrêté la sève dans ce jardin de la science qui avait donné tant de fruits.

Un malheur d'un autre ordre frappa aussi le monde alors.

L'Eglise, qui a reçu de Jésus-Christ la mission divine d'enseigner et d'évangéliser les nations, est composée d'éléments humains, accessibles, par cela même, aux passions et aux misères humaines, bien qu'ils aient des raisons spéciales de leur résister. Si ses enfants, et surtout ses guides, ont plus de raisons que d'autres de les surmonter et de les vaincre, leur libre arbitre permet cependant qu'ils y succombent quelquefois. C'est ce qui arriva à l'époque dont nous nous occupons.

Après douze siècles d'une marche ascensionnelle dans la voie du progrès intellectuel et moral par le christianisme, le monde, qui s'en éloigne, offre le spectacle de toutes les misères physiques et morales. L'Eglise ellemême est désolée par les désordres et les dérèglements dans lesquels étaient tombés un grand nombre de ses enfants et même de ses prélats. C'est un âge de fer d'un siècle, après un âge d'or de trois siècles.

Le pontife Urbain VI, vieillard instruit, désintéressé

et de mœurs pures, avait vainement tenté une réforme difficile.

Le mal était compliqué des lamentables compétitions entre les papes et les antipapes, suscités par les princes ambitieux et astucieux, frémissant sous le frein moral de la papauté, et cherchant à faire nommer leurs créatures. Les rois veulent bien d'un frein pour leurs peuples, mais non pour eux-mêmes. Leur ambition, au contraire, est de revenir au double pouvoir temporel et spirituel des empereurs romains, à la fois chefs de la religion et de l'Etat. C'est la raison qui a rallié au protestantisme les souverains des pays séparés de l'Eglise.

Au milieu de cette accumulation de maux, l'Eglise ne cesse pourtant pas de produire des esprits et des âmes ferventes, qui luttent énergiquement contre les dérèglements et le schisme , et travaillent à régénérer le clergé et à réformer les mœurs.

En France, on doit citer particulièrement Pierre d'Ailly, Nicolas de démanges, le chancelier Gerson et le cardinal de Brogny; en Allemagne, le cardinal Nicolas de Gusa ; en Italie, Savonarole, sainte Gatherine de Sienne, sainte Brigitte. Ils virent, dans la crise religieuse qui sévit à cette époque, un effet lamentable des misères inhérentes il l'humanité atteignant une partie de l'Eglise elle-même, habituée à les combattre et à les vaincre.

L'Eglise est si bien l'élément civilisateur et moralisateur du monde, que c'est de cette éclipse de l'esprit chrétien dans une partie de sa milice, de cette désertion passagère d'une partie de ses membres, que va dater, dans le monde, l'altération de la foi et de la morale, si vivantes jusque-là.

La décadence va s'augmenter et se généraliser par Finvasion de l'esprit païen, inhérent au droit public romain et

aux idées importées par les Grecs en Occident sous la Renaissance.

Des scissions nouvelles vont déchirer la chrétienté^ c'est-à-dire diviser l'humanité jusque-là unie dans la foi chrétienne. L'Eglise aura à lutter contre l'hérésie, qui l'attaquera sous prétexte de réforme, mais, en réalité, parce qu'il faut aux générations, travaillées à nouveau par le paganisme, une religion moins austère, un culte pluscomplaisant pour nos penchants et nos aises que le cultecatholique. Les noms des fondateurs du luthéranisme, du calvinisme, et de l'anglicanisme, en disent assez là-* dessus. Gomment attribuer à des hommes de mœurs^ comme celles de Luther, de Galvin et de Henri VIII, la pensée d'avoir voulu fonder, chacun, une religion plus^ élevée et plus pure que le catholicisme? Cette idée seule provoque le sourire. Devant cette situation grave, FEglise fera front à toutes les attaques.

Grâce à Dieu et heureusement pour le bonlieur despeuples, elle sortira triomphante de cette longue et douloureuse crise, au glorieux concile de Trente. Là elleopérera, seule, la vraie réforme des mœurs et de la discipline ecclésiastiques; elle proclamera la vraie et antique foi, à laquelle des princes, armés de la force, arrachent des provinces entières. On verra alurs celleconstellation de grandes et saintes figures qui brillèrent au ciel des xvi*' et xvii'' siècles. Malheureusement, le paganisme protestant gardera une partie de ses positions. Il les étendra même au siècle dissolu qui va suivre; l'impiété va gangrener les esprits, et la Révolution va bouleverser l'ordre social.

Voilà la généalogie du mal dont nous souffrons. Nous y reviendrons à la fin de ces Etudes; mais revenons à l'origine du mal.

Dès le début de ces luttes formidables, les hommes de foi que nous avons cités s'étaient distingués par leur intelligence et leur zèle à réformer les mœurs et à éteindre le schisme. Gerson est l'auteur présumé de Vlmitatioii de Jésus-Christ, le plus beau livre qui soit sorti de la rtiain des hommes, disait Fonlenelle, puisque V Evangile n'en vient pas.

De son côté, le moine Jérôme Savonarole tonnait contre les vices de ses concitoyens, contre la tyrannie et les mœurs dissolues de Laurent de Médicis. Quand celui-ci vit arriver sa fin, il appela le réformateur, qui exigea de lui la restitution de tous les biens qu'il possédait injustement, et celle des libertés publiques arrachées au peuple.

A cette époque encore, il faut saluer, dans le grand cardinal Nicolas de Gusa, peu connu en France, un homme de la race de ses devanciers du \\\f siècle. Gomme eux, il avait une connaissance approlondie du grec et de l'hébreu, de la philosophie et des mathématiques.

G'était, dit le savant docteur Janssen, un génie d'une activité infatigable, fondateur d'innombrables écoles comme Alcuin, grand réformateur ecclésiastique, et, comme homme d'Etat, véritable géant intellectuel.

Avant Gopernic, il avait attribué à la terre le double mouvement qui la fait tourner sur elle-même et avancer en même temps dans l'espace. Une riche collection de manuscrits grecs, qu'il avait réunis dans un voyage à Constantinople, allait être publiée par ses soins lorsqu'il termina sa laborieuse et féconde carrière en 1467, l'année même où naissait Erasme.

Il clôt dignement le Moyen Age avec Ghristophe Golomb, Gutemberg et notre glorieuse Jeanne d'Arc, qui en éclairent le couchant.

Découverte de l'imprimerie.

Le Moyen Age va se clore et faire place à l'ère nouvelle appelée la Renaissance. Son œuvre, arrêtée par la guerre de Cent ans, sera reprise par la Renaissance, qui profitera du retour de la paix en recueillant Théritage de son devancier. Celui-ci a préparé le terrain, planté l'arbre de la science, il n'y aura plus qu'à le cultiver pour récolter ses fruits.

En même temps qu'il lui transmet ses biens, le donateur lègue à son héritière le moyen de les augmenter sans mesure.

Au Moyen Age, les moyens d'étude et d'enseignement, nous venons de le dire, étaient infiniment inférieurs à ceux dont la Renaissance allait profiter, sous le rapport des lettres et des sciences.

Les armées de copistes, si nombreuses qu'elles fussent, ne pouvaient suffire à la reproduction et à la diffusion des œuvres de l'esprit. Les copistes manquaient-ils même, parfois, des feuilles ou parchemins nécessaires à la transcription des manuscrits? Les palimpsestes, qui font le •désespoir des paléographes, le feraient croire. Le Moyen Age n'a donc que plus de mérite d'avoir atteint le point élevé où il porta Fintelligencc humaine, avec des moyens aussi insuffisants.

Mais s'il manqua du gigantesque véhicule de l'imprimerie, c'est lui qui eut l'honneur de l'inventer. C'est un •de ses fils, Gutcmbcrg, qui légua cette reine des découvertes aux siècles à venir, comme un autre de ses fils.

Christophe Colomb, allait leur léguer la découverte de l'Amérique.

L'impression tabellaire ou xylographique a précédé un peu r impression typographique.

C'est en 143G que Jean Gutemberg, né à Mayence en 1400, inventa, à Strasbourg, les caractères mobiles, d'abord en bois, puis en métal, qu'on dispose dans un composteur, et qui constituent la typographie.

L'Eglise, et notamment le clergé régulier, eurent la plus grande part à la propagation de l'imprimerie. Les monastères, où s'écrivaient si laborieusement les manuscrits, s'empressèrent d'installer chez eux des presses.

« En 1476, les religieux allemands, nommés frères de la vie commune, dans un de leurs premiers imprimés, appellent la typographie « la mère commune de toutes les sciences et Vauxiliaire de VEglise, » Eux-mêmes se vantaient d'enseigner, non par la parole parlée, mais par la parole écrite : Non verbo sed scripto prœdicantes.

« Le bénédictin Bernard Witte de Liesborn dit, dans son Historia Westphaliœ : « Il ne fut jamais au monde assurément d'art plus digne, plus louable, plus utile, plus divin : qua certe tiulla in mundo ars dignior, nulla laudabilior aut utilior, sive divinior aut sanctior esse nnquam potuisset. »

L'archevêque de Mayence, Berthold de Henneberg, parle de la divina quœdam ars imprimendi.

Nous empruntons ces citations à V Allemagne à la fin du Moyen Age, par Janssen, l'un des ouvrages d'érudition les plus étonnants de ce siècle.

La coopération spéciale et persévérante du clergé à l'expansion de l'imprimerie est une nouvelle réponse à l'absurde accusation d'obscurantisme que les ignorants lui adressent.

Dès 1475, Rome comptait déjà vingt-cinq ateliers de typographie. Elle marchait à la tête du progrès.

A ce moment Paris n'en avait encore que deux : celle d'Ulric Gehring, de Constance, Martin Grantz et Michel Freiburger, ses associés, fondée en 1470 par le scolastique allemand Jean Heynlin von Stein et Guillaume Fichet, tous deux docteurs de la maison de Sorbonne. La seconde avait été tondée en 1473 par Pierre Césaris, maître es arts, et Jean Stol.

Il faut lire dans rou\'*rage du docte Janssen, qui a eu un immense retentissement dans l'Europe savante, Tincroyable et rapide développement de l'imprimerie, de Londres à Constantinople, de Copenhague à Grenade, de Stockholm à Lisbonne.

Tout naturellement on imprima d'abord de nombreuses éditions de la Bible et des Pères de l'Eglise, puis des ouvrages des docteurs scolastiques et des auteurs classiques de l'antiquité, ainsi que des publications populaires.

Le nombre des tirages était considérable , et les éditions se succédaient aussi rapidement que celles de certains romans à notre époque frivole. Cela atteste la multitude des lecteurs avides de savoir à cette époque profondément studieuse, à rencontre des préjugés reçus.

Les œuvres philosophiques, scientifiques et théologiques de saint Thomas d'Aquin sont considérables; elles forment vingt volumes in-folio; eh bien, un savant allemand, Jean Trythème, en comptait, en Allemagne seulement, deux cent seize éditions ou réimpressions connues, datant de la fin du w'' siècle. Trouverait-on aujourd'hui un seul ouvrage sérieux aussi souvent édité ou réimprimé? Les romans, les plus mauvais surtout, approchent seuls de pareils succès.

Par une déclaration en date du 9 avril 1513, Louis XII favorisa riniprimcrie en exemptant les imprimeurs de tailles, d'aides, subsides et autres charges. Il accorde ces privilèges, dit-il, « en considération du grand bien qui est advenu, en mon royaume, d'une invention qui semble être plus qu'humaine, et par laquelle la sainte foi catholique a été grandement augmentée et corroborée. »

Esprit du Moyen Age. — Les mœurs.

Une considération frappe l'observateur chrétien à propos des travaux scientifiques et philosophiques du Moyen Age : c'est la double et constante préoccupation des intérêts du christianisme et de la science, la démonstration de leur accord.

« En basant l'enseignement des sciences divines sur la philosophie et les sciences naturelles, dit Jourdain, le Moyen Age constitue une science positive, il embrasse le cercle entier des connaissances humaines : Dieu, la création et l'homme. » Il n'est pas de conception plus haute.

Cette alliance de la raison et de la foi et leur solidarité avec les mœurs, sont le caractère de cette époque, particulièrement du xi^ au xiv^ siècle.

Aujourd'hui, les libres penseurs se décernent à euxmêmes la palme de la raison, qu'ils confondent avec Vesvrit raisonneur; ils voient, dans l'acquiescement des esprits à la religion, un signe d'infériorité intellectuelle, un obstacle aux lumières, à la dignité personnelle, à la prospérité des nations. Cette première étude a déjà montré, en partie, ce qu'il en est; la seconde complétera la démonstration du contraire. Laissons dire les aveugles ou

les myopes : nous avons mieux que leurs sophismes, nous avons l'histoire. Ils auront beau faire, ils n'empêcheront pas que les trois plus grands siècles de la France ne soient les siècles deCharlemagne, de saint Louis et de Louis XI\\ trois siècles cléricaux, dont deux du Moyen Age. Ils n'empêcheront pas qu'un des plus beaux siècles de l'Angleterre soit celui d'Alfred le Grand; et en Espagne, ceux d'Isabelle la Catholique et de Charles-Quint.

Au point de vue moral, la supériorité du Moyen Age est incontestable. Il se distingue par la simplicité et la grandeur des caractères. Les individus y ont de fortes mœurs. Après une vie d'honneur et de travail, ils visent à l'éternité. Aussi l'ordre et la paix régnaient dans l'Etat, la nation était prospère, le peuple était heureux. Le pauvre n'enviait pas le riche, le riche respectait le pauvre, la liberté ne dégénérait pas en licence, la probité était une vertu élémentaire. Chaque corporation était une famille.

Aujourd'hui, le sceptique mène une existence toute matérielle ; absorbé par les affaires ou les plaisirs, il n'a en vue que les jouissances ici-bas, que le néant ensuite, comme les animaux. Aussi quelles différences dans les conséquences sociales! Indépendamment de nos révolutions périodiques, les grèves, le socialisme et le nihilisme sont en permanence, effrayant l'univers par leurs aspirations et leurs crimes. Chaque matin on apprend par les journaux que la dynamite a fait sauter ou menacé de faire sauter un immeuble avec ses habitants.

Quid legcs sine mornbus vanœ proficiunt? dit le poète.

Oui, les lois sont vaines sans les mœurs. Le Moyen Age, par le fait seul de l'union des esprits et des cœurs dans la foi, avait /a zY les mœurs chrétiennes. Les lois devenaient presque inutiles.

Nos philosophes modernes ont cru que la société

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