‹ Le Moyen AgeChapitre 6 sur 38 · KM · texte numérisé non relu

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pourrait se passer de Dieu, ils ont cru que la philosophie remplacerait le christianisme, cju'elle allait éclairer, améliorer rimmanité. Des législateurs se sont fait aussi cette illusion. Eh bien, voyez où nous en sommes. Ces législateurs ont fait, depuis 1789, dix constitutions et cent mille lois: vanœ leges. Elles n'ont abouti qu'à montrer leur ignorance du cœur humain et des véritables moyens de gouvernement. Les peuples sont de plus en plus démoralisés et frémissants, envieux et révoltés. L'improbité, l'absence d'honneur et la criminalité augmentent toujours, malgré l'instruction laïque toujours plus répandue. Le Moyen Age, sans police, sans armées permanentes, réussissait mieux à obtenir la tranquillité publique et la probité individuelle. C'est qu'au lieu du frein extérieur de la force physique, seul recours de l'Etat aujourd'hui, seule sanction de la loi qu'on peut esquiver, il avait pour lui autrefois le frein intérieur de la conscience chrétienne obéissant librement au Décalogue ou à l'Evangile. C'est avec cet unique mais tout-puissant levier que l'Eglise releva le monde et le régénéra. La philosophie a prouvé de tout temps qu'elle est impropre à cette besogne, et Rousseau l'a avoué.

Le Moyen Age a produit l'époque de la Chevalerie, qui

restera la plus belle de l'humanité. C'est l'explosion des

plus nobles sentiments de la nature humaine, transformée

par le christianisme, le règne de l'honneur et de la vertu.

Et nous vivons encor sur le peu qu'il en reste.

A ce point de vue, c'est nous qui sommes dégénérés. Un membre de l'Académie française l'a avoué au Palais Mazarin : « On ne peut plus parler de la vertu d'un homme, surtout s'il est jeune, et d'une femme, surtout si elle est vieille, sans provoquer le sourire (0. » Si pénible

(1) Pailleron, Discours sur les prix de vertu.

: que soit l'aveu, il faut bien le faire ; si peu académique

.que soit le mot, il faut bien le dire : la vertu n est plus dans le mouvement (*).

C'est la même pensée que Gambetta a émise dans son langage de commis voyageur: « Lève de la bégueulerie est passée. » Il avait raison. En fait d'honneur et de vertu, notre époque n'est pas bégueule. On y voit trôner les intrigants et les tripoteurs. C'est le règne du mensonge et de l'argent. Les tribunaux le proclament tous les jours, et le Parlement lui-même retentit du bruit de scandales fameux.

Quant aux ma?urs populaires, M. Zola les peint, dit-on, de manière à provoquer le dégoût pour le peintre et ses

: modèles.

; Le Moyen Age a tout à gagner à la comparaison avec notre société actuelle, incapable de s'élever, même par Ja pensée, à la hauteur morale qui était comme l'atmosphère

■du Moyen Age. Cela avait même des inconvénients pour les dames qui n'étaient pas bégueules. Lisez plutôt ce fragment d'un chroniqueur du temps, cité par Sainte- Palaye dans ses Mémoires sur l chevalerie.

« Le temps de lors estoit en paix, et demenoient grant festes et grant joyeusetés ; et toutes manières de chevaleries, de dames et damoiselles se assembloient aux festes

j qui estoicnt faistes menu et souvent. Et là, venoient les bons chevaliers de celluy temps.

«S'il advenoit, par aucune adventure, que dame ne damoisclleque eust mauvais renom, ne qui fust blasmée en son honneur, se mist avec une dame ou damoisolie de bonne renommée, combien (lu'elle fust plus gentil-femme, ou eust plus noble et plus riche mary, ces bons chevaliers,

(1) Pailleron, Hcponse à Liai. Ualèvy.

de leurs droits, n'avoient point de honte de venir à elles, devant tous, et de prendre les bonnes et de les mettre audessus des blasmées, en disant : Dame ne vous desplaise \ se cette dame ou damoiselle va devant; car combien qu'elle ne soit si noble et riche comme vous, elle n'est point; blasmée, ains est mise au nombre des bonnes, et ains ne dit Ton pas de vous.

« Ainsi parloient les bons chevaliers, et mettoient les bonnes et de bonne renommée les premières, dont elles mercioient Dieu en leur cœur. Et les autres se prenoient au nez, baissant le visage, et recevoient de grant vergognes. Et pour ce estoit bon exemple à toutes gentil-femmes; car pour la honte qu'elles oyoient dire des autres, elles oraignoient de faire mal à point.

« Aujourd'hui on porte [aussi bien honneur aux blasmées comme aux bonnes, dont maintes y prennent mal exemple^ ■et dient que c'est tout ung; qu'il n'y a force à mal faire, tout se passe. Mais c'est mal dit et mal pensé, car en bonne foy, combien qu'en leur présence on leur fasse honneur et courtoysie, quand l'en est parti, d'elles l'en s'ea bourde. »

Voilà jusqu'où allait, à cette époque de foi, le respect pour la vertu, si rare de nos jours. Pas de société sans morale, et pas de morale sans religion, voilà le double axiome proclamé par l'expérience.

M. le Play, l'un des penseurs les plus sérieux et les plus pratiques de notre temps, a passé trente ans à parcourir le monde pour consulter les coutumes et les souvenirs des peuples, en vue de poser les vrais principes de la Réforme sociale qui a été la préoccupation de sa vie. Il ' est arrivé à cette conclusion, que partout et toujours, les peuples heureux et prospères ont été les peuples moraux et religieux; et il signale le Moyen Age, de l'an 496 à

Tan 1270, comme une des époques les plus prospères de notre histoire. Il avait entrepris ses pérégrinations sans parti pris, sans idée arrêtée d'avance. Ses constatations ont amené sa conversion.

Littré, autre esprit supérieur, sincère et positif s'il en fut jamais, désillusionné du positivisme d'Auguste Comte, a trouvé à son tour, dans le christianisme, le vrai positivisme en sociologie, et il l'a embrassé avec toute l'ardeur de sa nature loyale.

C'est l'étude de l'ancienne société qui a ramené aussi M. de Tocqueville et rapproché M. Taine et tant d'autres. Les intelligences d'élite paient de plus en plus, en ce siècle réparateur, leur tribut d'hommages à l'Eglise méconnue par l'esprit brillant, mais faux et corrompu, du siècle passé. Combien plus lui rendraient justice s'ils étudiaient sans parti pris les questions où elle est intéressée. Par suite de l'éducation irréligieuse qu'ils ont reçue, ils croient le christianisme et la science incompatibles. A l'un de ceux-là. Désiré Nisard, le doyen que l'Académie française vient de perdre, répondait un jour : « Mais, mon chet\ ce n'est pas votre science qui nous fait peur, c'est votre ignorance. »

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